Socialistes, construisons ensemble
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Description

Entre manuel de gestion politique et réflexion sur l’engagement socialiste dans la société contemporaine, cet ouvrage cherche à redonner une assise solide au mouvement socialiste en replaçant l’humain et la construction du projet au cœur de la démarche politique. Dans une société plus complexe et morcelée que jamais et face à la montée des populismes, il devient crucial que le socialisme redevienne une alternative politique de premier plan. En dépit de valeurs largement partagées, la confiance des électeurs et des militants s’est érodée du fait de multiples dérives (personnalisation à outrance, manque de méthode et oscillation entre idéologies déconnectées du terrain et politiques d’accompagnement dénuées d’ambition). À partir de ces constats, l’auteur se nourrit de son expérience militante pour esquisser une nouvelle forme d’engagement. S’il reste fidèle à Jaurès dans ses objectifs et ses principes, ce « socialisme 2.0 » ne craint plus de recourir aux nouvelles technologies. Il repense entièrement la place du militant qui devient la cheville ouvrière d’un système participatif, garant d’un socialisme ambitieux, réaliste et partagé.
Une fois établi, un projet ambitieux et réaliste doit être partagé pour avoir l’adhésion du plus grand nombre, et être ainsi efficace et durable. À cet effet, nous avons certainement dépassé les limites d’un système politique, voire politicien, basé sur une élite constituée d’élus et sur des simplifications idéologiques. Aujourd’hui, la complexité est telle qu’il faut se donner des outils nouveaux pour réussir à mettre en place de manière durable un projet révolutionnaire. Et pour mener à bien ce projet, les militants doivent y prendre toute leur place. C’est en s’organisant en réseau, en travaillant au plus près des réalités dans des groupes de travail, en assumant la démocratie participative qu’ils pourront y arriver, qu’ils pourront établir des propositions qui améliorent la vie de leurs concitoyens.

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Informations

Publié par
Date de parution 15 décembre 2020
Nombre de lectures 2
EAN13 9782379792205
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0200€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Jean-Philippe Babau
Socialistes, construisons ensemble
Un réseau militant pour coconstruire un projet socialiste ambitieux, réaliste et partagé
ISBN numérique 9782379792205 ISBN papier 9782379792199 © octobre 2020 Jean-Philippe Babau


« Avec curiosité nos yeux regardent les terrains situés de l’autre côté de notre pays, on regarde toujours cette terre allemande où l’on voudrait trouver une différence avec la terre française, mais en vain. » Élie Babeau, Souvenirs de ma campagne 1914-1915 , Wetzlar – Stendal, 1918.


Un engagement socialiste
Je suis et j’ai toujours été socialiste.
Il faut dire que je suis né en « terre socialiste », dans une circonscription qui a vu un député socialiste sans discontinuer de 1893 (Jean Jaurès) à 2017. Sur ces terres engagées et républicaines, on vote, on vote socialiste, enfin, on votait socialiste. Je me souviens que, jeune, j’accompagnais mes parents au bureau de vote situé à l’école du quartier. Une fois, j’ai même pu glisser le bulletin de vote dans l’urne. Et une fois en âge de voter, nous allions tous voter en famille. Il était important de faire son devoir civique. C’était un moment joyeux et un peu solennel, l’occasion d’une sortie aussi. On se saluait entre voisins, ça discutait de tout et de rien, du temps qu’il fait, de la famille. L’élection comme un temps social. Il faut dire qu’il n’y avait que peu de doute sur le bulletin de vote des uns et des autres. Il m’est même arrivé d’aller voter pour un candidat socialiste seul en lice au second tour d’une élection cantonale. Le candidat communiste, arrivé deuxième au premier tour, s’était désisté pour le socialiste dans l’entre-deux tours. Le taux de participation de ce second tour avait d’ailleurs été élevé. Comme disaient certains, il ne faudrait pas qu’« ils » pensent que nous nous sommes démobilisés. Mais si le résultat des élections locales était sans surprise, de notre point de vue positif, au niveau national, nous étions toujours battus. Et puis, il y eut le 10 mai 1981. Je me souviens. à 20 heures, lors du défilé des premières lignes sur l’écran du poste de télévision, ma mère a dit « Ha non, c’est encore lui ! » Nous étions persuadés de perdre encore. Et puis il y eut le visage et l’annonce : « François Mitterrand est élu président de la République. » Nous avons exprimé notre joie, mes parents ont téléphoné aux amis. Nous étions persuadés de vivre un moment historique. Et il l’a été. Les socialistes ont pu enfin accéder au pouvoir dans la durée (1981-1986, 1988-1993, 1997-2002, 2012-2017). Il faut reconnaître que beaucoup a été fait depuis, mais tout ne s’est pas passé exactement comme nous l’espérions. Il y a eu certes des avancées notables, mais aussi des déceptions, des renoncements et des dérives. Et aujourd’hui, alors que des défis majeurs se dressent face à nous (l’impact de la mondialisation, l’arrivée massive du numérique et la sauvegarde de la planète), l’engagement socialiste s’est délité. Dans une période troublée, je constate que le repli sur soi et le populisme se développent, avec des risques forts d’aggravation des injustices et de montée de la violence. Dans ce contexte historique difficile, le socialisme m’apparaît encore et toujours comme la voie politique à suivre. Il me semble donc plus que nécessaire de réagir et de relancer la machine socialiste. En ce sens, j’ai souhaité dans ce livre apporter ma contribution en partageant mes réflexions sur ce que pouvait être aujourd’hui un engagement socialiste.
Pour l’engagement, je dois commencer par d’où je viens. Mon engagement est d’abord lié à mes origines. Sur ces terres albigeoises où j’ai grandi, point besoin de grands débats pour forger ses convictions. On est socialiste car c’est au mouvement socialiste et à ses militants que l’on doit les plus grandes avancées sociales et sociétales. On leur doit d’être là et de pouvoir vivre décemment. Nos aïeux se sont battus, parfois durement, pour nous permettre d’avoir accès aux richesses du monde, à la connaissance, aux loisirs et aux soins de santé. Les luttes sociétales nous ont permis de nous émanciper. S’il reste des progrès à accomplir, nous devons aux socialistes d’être sortis de la misère et de l’exploitation.
Je ne prendrai ici qu’un exemple pour étayer mon propos, c’est celui du rapport de la société aux conflits armés. Dans ma famille, comme dans la plupart des familles françaises, nous avons été profondément affectés par les guerres. Pour commencer, lors de la guerre de 1914, la Grande Guerre, au nom du nationalisme et de la patrie, on n’a pas hésité à sacrifier une population. Mon arrière-grand-père, issu d’une famille ouvrière militante, en est revenu marqué et très affaibli par ce qu’il avait respiré dans les tranchées. La France est certes sortie « vainqueur » mais la nation était épuisée. Et si les Français ne voulaient plus de sacrifices inutiles, les perdants humiliés se sont préparés pour la revanche, la guerre de 1940. Cette dernière a apporté son cortège de souffrance et d’horreur jusqu’à déporter et exterminer des êtres. Mon grand-père, parti en Allemagne, dénoncé comme communiste, a servi de cobaye humain dans les hôpitaux nazis. Comme son père, il est revenu affaibli de la guerre et est parti très jeune. Comme si ce n’était pas suffisant, il y eut encore les guerres coloniales comme la guerre d’Algérie. Si mon père en est revenu en bonne santé, comme beaucoup, il a connu la peur et la honte. Au final, au XX e siècle, chaque génération a payé son tribut. Une fois ces guerres passées, les Français sont enfin devenus européens, c’est-à-dire pacifistes. Ceux de ma génération n’ont pas connu la guerre et les jeunes d’aujourd’hui n’ont plus à faire leur service militaire obligatoire. Alors qu’avant 1914, il fallait beaucoup de courage pour s’opposer à la militarisation des esprits 1 , les idées pacifistes socialistes minoritaires et combattues au début du XX e siècle 2 sont enfin partagées par la grande majorité des Européens. Ils ne veulent plus s’entretuer. Ils ne veulent plus se battre pour des intérêts qui les dépassent. Sur ce point, ils sont enfin devenus socialistes, mais à quel prix !
Sur ce sujet comme sur bien d’autres (durée hebdomadaire du temps de travail, congés payés, salaire minimum, couverture sociale et médicale, retraite, services publics, école pour tous, défense des arts et des artistes, suppression de la peine de mort, défense des droits des femmes et des minorités, défense de la pluralité d’expression…), les socialistes ont été précurseurs. Ils ont agi avec courage et abnégation pour s’opposer aux conservateurs. Ils l’ont fait car ils croient profondément à la défense des droits universels pour tous.
Au regard de l’Histoire, je suis bien obligé de reconnaître que je suis un des grands bénéficiaires des combats gagnés par les socialistes. Grâce à la défense de l’école pour tous, j’ai pu utiliser mes facilités scolaires pour mener des études longues, là où mes aïeux devaient arrêter l’école pour aller à l’usine. Je peux désormais occuper un métier qui me comble et m’assure une sécurité et une qualité de vie certaines. Grâce à la couverture sociale, je sais que j’ai accès, ainsi que mes proches, à une qualité de soin inégalée, quelle que soit la gravité des pathologies rencontrées. Grâce à l’engagement militant de nombreuses personnes, je peux accéder aux biens culturels et aux loisirs, sans restriction. J’ai même pu me marier, ce qui était loin d’être évident en ce qui me concerne. Comme beaucoup de mes concitoyens, je dois énormément aux combats des socialistes, je ne l’oublie pas. Et si je suis désormais dans une situation privilégiée, je sais que les socialistes ont aussi permis de créer des filets de sécurité, comme la CMU pour les plus démunis. Ces mécanismes sont certes très fortement améliorables, mais ils ont le mérite d’exister.
Au vu de mon histoire, pendant longtemps, mon engagement se discute assez peu, mon milieu social est assez homogène et les objectifs politiques de ce milieu sont assez clairs : défendre les plus faibles et permettre à chacun d’accéder à sa part de richesse. Les lectures et les rencontres qui suivront vont simplement confirmer cet engagement.
Au cours de mes expériences personnelles, associatives et professionnelles, au travers de mes voyages, j’ai eu la chance de croiser bon nombre de personnes de toutes conditions et de toutes origines. À chaque fois, j’ai pu noter que la valeur des gens n’était pas liée à leur niveau d’études ni à leur condition sociale. Cela peut paraître naïf de rappeler cela, mais j’ai beaucoup d’exemples en tête de personnes humaines et généreuses, et bien sûr de leur contraire, dans toutes les couches de la société, d’ici et d’ailleurs. De ces rencontres, de ces échanges, j’ai compris qu’il ne fallait pas classer les gens, que la réussite sociale ne préjugeait pas d’une supériorité globale et que rien ne justifiait les privilèges. S’il est objectivement possible de classer des sportifs sur une course, il est impossible de classer les êtres humains. Ce serait totalement subjectif (sur quel critère ?) et totalement dérisoire (pour faire faire quoi ? : pour dégrader, pour humilier ?) Classer les gens de manière globale est stupide et dangereux. Bien sûr, ceux qui sont considérés en haut de l’échelle se sentent valorisés, mais pour les autres, c’est toujours un sentiment d’injustice qui prévaut. Et l’injustice d’une société ne fait que démotiver, enfoncer les gens, les aigrir et les rendre agressifs. L’injustice est source de violence envers les plus démunis et finit toujours par se retourner contre les nantis. Vous voulez des exemples ? Lisez l’Histoire. Bien sûr, il n’est pas question ici de tomber dans une vision angélique. Il faut reconnaître qu’il est plus difficile pour certains de gérer certaines situations. Mais n’avons-nous pas tous, à un moment donné et à des degrés divers, été confrontés à une situation d’échec ? Qui peut se prévaloir de ne pas avoir besoin des autres ? Qui peut prétendre objectivement valoir plus que les autres ? Et qui accepterait de laisser un proche, un ami et même un inconnu dans la détresse ? Les socialistes ont raison de dire que chacun mérite une place digne à la table de la république.
Pour lutter contre les inégalités, les socialistes prônent la solidarité, ce qui m’a toujours paru au fond assez évident. D’ailleurs, dans les familles équilibrées et apaisées, chacun est respecté, quels que soient ses talents et ses capacités. À table, on ne donne pas une quantité de nourriture aux personnes en fonction d’une présupposée supériorité. C’est à chacun selon ses envies et ses besoins. La solidarité est ici naturelle. Bien sûr, le fonctionnement familial n’est pas à généraliser à une société dont l’organisation est bien plus complexe. Mais il rappelle que tout le monde mérite sa place, qu’il n’y a pas à exclure ni à punir quiconque en raison de ses limites propres. Comme dans une famille, pour s’épanouir, les citoyens ont besoin d’être rassurés, respectés, bref d’être en confiance. C’est tout l’enjeu pour construire une société équilibrée. Mais force est de constater que dans les associations, dans les familles, au travail ou dans les échanges commerciaux, les rapports humains sont souvent basés explicitement ou implicitement sur des rapports de force, des rapports de domination. Ne pas le voir, laisser faire et laisser aller, c’est abandonner les plus fragiles. Si chaque personne a besoin d’un cadre, elle a aussi besoin de considération. Et donc même si cela apparaît comme passé de mode, en suivant des principes d’équité et de respect de tous, le socialisme m’apparaît comme un rempart contre l’injustice et pour plus d’humanité.
Enfin, l’engagement socialiste possède une vocation universelle. Mes nombreux voyages à travers le monde, parfois dans des endroits fort reculés, m’ont conforté dans cette idée que nous procédions tous de la même humanité. Il n’y a pas des mais une seule race humaine. Les regards, les gestes, les attentions échangés avec ceux que je croisais m’ont montré que la curiosité, les peurs, la jalousie, la compassion et la générosité façonnent le monde, bien au-delà de nos frontières. J’ai pu aussi vérifier le fait, bien qu’évident et vite oublié des uns et des autres, que la naissance a un impact déterminant sur la vie des gens. Serions-nous ce que nous sommes si nous étions nés dans un bidonville, dans une steppe ou dans une jungle ? Et si nous étions simplement nés le siècle dernier ? Notre situation dépend en fait en très grande partie de notre milieu socioculturel. Bien sûr le caractère joue, mais les origines et le contexte social sont pour beaucoup dans les réussites ou les échecs de chacun. Le déterminisme social est prépondérant. Il suffit de regarder autour de soi pour s’en convaincre.
Le projet socialiste, c’est de permettre à chacun de se réaliser, de s’émanciper, au-delà de ses origines. Si l’histoire des cultures, les parcours des individus sont à considérer dans tout projet politique, le socialisme concerne tout le monde, il n’a pas de couleur ni de frontière.
À la réflexion, de partout où je cherche, je ne vois que des raisons d’être socialiste. J’ai d’ailleurs toujours pensé que le projet socialiste pouvait être partagé par une très grande partie de la population. Certains de mes amis, de mes proches ou de mes connaissances votent différemment. Mais il me semble que, pour beaucoup d’entre eux, le vote est dû à un manque de confiance dans la mise en œuvre du projet présenté par les socialistes. Ils aimeraient y croire mais n’y croient pas. Pour autant, je reste persuadé qu’un projet socialiste efficacement mené profiterait au plus grand nombre et convaincraient les plus réticents du besoin de construire une société équilibrée et juste, quitte à bousculer le confort et les privilèges de quelques-uns. Il m’est même apparu parfois étrange que certains électeurs en difficulté sur le plan social ne soient pas socialistes. Sans être intolérant, j’ai toujours été surpris de voir des personnes modestes voter pour un parti qui souhaitait leur retirer des avantages. De même, je reste souvent surpris devant des jeunes, en difficulté ou en manque de repères, qui votent pour des personnes qui n’ont jamais connu la difficulté et dont le seul but est d’occuper et de profiter du pouvoir. Il semble qu’un fort charisme, en rassurant et en impressionnant, attire le vote de nombreuses personnes, en difficulté ou pas. Au-delà du charisme, il semble y avoir une fascination chez certains pour les projets durs, une fascination pour les personnes autoritaires. Certaines personnes, qui semblent par ailleurs tranquilles, vont parfois soutenir des politiques promouvant explicitement ou implicitement une forme d’inégalité et d’exclusion. Au final, les choix politiques de certains de mes concitoyens m’apparaissent irrationnels et me semblent parfois motivés par des peurs, voire des fantasmes.
Pour ce qui me concerne, dès que je me suis intéressé aux campagnes électorales, j’ai noté que les candidats socialistes tenaient un propos proche de mes convictions. Et même si mes convictions ont évolué, elles ont évolué en même temps que celles des socialistes. Si certains parmi les modérés et les plus radicaux me sont parfois apparus proches, ils étaient fondamentalement éloignés de mes convictions profondes pour la défense des libertés et de la justice sociale. Les propositions des modérés manquent d’ambition, elles restent dans la gestion du quotidien. Par souci de compromis, pour éviter le conflit, les propositions restent sujettes aux desiderata des plus puissants, de ceux qui sont organisés et représentés, et pas vraiment de ceux qui en ont besoin. Les propositions des extrêmes sont, elles, radicales mais manquent cruellement de pragmatisme. Ces mouvements jusqu’au-boutistes se sont avérés souvent sectaires et ont soutenu des régimes criminels. Ils ont au final obtenu peu de droits dans la durée. De leur côté, les socialistes me semblent allier à la fois le pragmatisme nécessaire à la mise en place d’une politique sociale efficace et l’ambition nécessaire pour déplacer les montagnes du conservatisme et des privilèges.
Ces convictions politiques m’ont amené à voter lors de presque toutes les échéances électorales pour les socialistes. S’il m’est arrivé de voter écologiste, j’ai utilisé quasi systématiquement un bulletin de vote socialiste. Je dois faire partie de ce que l’on appelle l’étiage électoral du parti socialiste. Si, au second tour, faute de candidat socialiste, j’ai voté sans regret pour des partis de droite afin de m’opposer à l’extrême-droite, mon engagement électoral a toujours été clair. Je vote en suivant mes convictions, au-delà des apparences et des jeux de séduction, je vote pour le projet auquel je crois, je vote socialiste.
Mais si le socialisme a été une force politique puissante, force est de constater que son projet est aujourd’hui de moins en moins partagé par les citoyens. Il était certainement plus simple d’être socialiste par le passé. L’engagement socialiste était un engagement collectif. Le débat politique prenait du temps et de la place au sein de la société. Il faut dire que l’on avait du temps pour discuter, pour échanger. Pas d’Internet, pas de smartphones, peu de chaînes de télévision, moins de loisirs personnels et de voyages. La mobilité restait limitée, le travail était proche de la maison, le territoire borné. La conviction politique était de ce fait partagée par une communauté socialement et politiquement homogène. Il était alors certainement plus simple d’être socialiste.
Il faut dire aussi qu’au siècle dernier, les partis de gauche étaient liés au mouvement associatif et syndical. Etre socialiste, c’était aussi être syndiqué. C’était aussi défendre les droits des salariés. Il faut rappeler qu’en France, le mouvement syndical a été à l’origine de la création de nombreuses mutuelles et caisses de retraites professionnelles. Et du coup, quand on était syndiqué, on adhérait à la « mutuelle du syndicat ». Et la mutuelle offrait plus que la couverture complémentaire. Par exemple, quand j’étais enfant, on partait en vacances dans les campings de la mutuelle, de la mutuelle du syndicat. Syndiqué, on partageait un esprit mutualiste. Il y avait une porosité évidente entre l’engagement politique, syndical et social. Aujourd’hui, du fait des contraintes libérales européennes, tout est bien séparé, centré sur son cœur de métier et mis en concurrence. Les syndicats sont cantonnés à la défense des droits des salariés. Les mutuelles sont indépendantes et centrées sur l’assurance complémentaire. La mutuelle des finances a dû vendre ses centres de vacance. Tout est rationnalisé, optimisé, et au final déshumanisé. L’esprit solidaire a laissé la place aux principes libéraux qui semblent devenir l’évidence du moment.
Il faut encore ajouter à cela les conséquences de l’enrichissement de la société. Son embourgeoisement a fait que de nombreux citoyens réduisent leur temps consacré à la chose publique. Les « bourgeois » ne consacrent pas beaucoup de temps à s’occuper des autres. On veut bien regarder la soirée des Enfoirés, mais il faut quand même penser à organiser les vacances au ski. Les classes moyennes sont désormais plus soucieuses de leurs loisirs et de leur confort. Aujourd’hui, tout est individualisé, le temps est compté, il faut profiter et passer devant les autres. Alors, le socialisme et ses valeurs collectives de solidarité…
Aujourd’hui les idées libérales de droite se sont largement diffusées et il semble plus difficile de fédérer les citoyens autour d’un projet politique de partage et de solidarité. Dans une société en pleine mutation, un engagement socialiste est d’ailleurs souvent présenté comme un engagement ringard et naïf. Sous pression, les citoyens croient désormais qu’il faut en passer par une société dure, sans solidarité. C’est le « chacun pour soi » car « on n’a pas le choix, on est obligé. » Sur des sujets autrefois sensibles (défense des garanties sociales, de l’égalité de traitement, des services publics, et même du pouvoir d’achat), la mobilisation est plus que faible. Sur la défense des valeurs républicaines, c’est souvent la confusion, « de toute façon, ils sont bien tous pareils », « c’est comme ça, on n’y peut rien. » De peur de mettre en danger sa situation, de perdre son confort, le citoyen hésite à s’engager pour la défense de valeurs, pour les autres et même pour soi ! Le fatalisme est de rigueur. Comme au siècle dernier, les peurs conduisent les peuples, avec les risques que l’on connaît.
Au final, on ne peut que constater que l’accroissement de l’individualisme, la réduction du temps disponible et l’éclatement spatial limitent le temps dédié à l’engagement politique. L’embourgeoisement a réduit l’esprit de solidarité et le vivre ensemble. Si l’Histoire n’existait pas, je pourrais moi aussi me démobiliser, voire entretenir le doute sur mon engagement. Mais il y a eu la première guerre mondiale avec son cortège de destructions, la crise de 1929, la montée des fascismes et l’horreur absolue du régime nazi. Il y a eu aussi les « expériences » catastrophiques et mortifères menées par les idéologies dites communistes. Et désormais, le monde est confronté à des enjeux majeurs qui interrogent sa capacité à maîtriser les effets de la mondialisation et les nouveaux outils numériques, enjeux qui engagent l’existence même de l’humanité et de la planète ! Au regard de l’Histoire violente et des défis qui nous attendent, le socialisme m’apparaît encore et toujours comme un rempart, comme une évidence. S’il m’arrive de douter des socialistes d’aujourd’hui, il me suffit de regarder le passé pour me rendre compte que mêmes minoritaires, les socialistes ont souvent eu raison. Ils ont été les premiers et souvent les seuls à dénoncer les guerres. Ils ont été aux côtés de ceux qui souffrent injustement de par leur condition ou de par leur engagement. Ils ont toujours appuyé l’ouverture de nouvelles libertés, encouragé un partage plus juste des richesses et une vision pacifiste des relations humaines. Ils ont accepté d’occuper le pouvoir pour permettre la mise en place d’avancées sociales et sociétales. Leurs opposants ont pour leur part promu des sociétés souvent injustes et parfois cruelles. Ils ont refusé d’assumer les nécessaires compromis du pouvoir ou ont justifié des politiques discriminatoires, inutilement dures et violentes. Les socialistes ont de leur côté travaillé à la mise en place d’une société solidaire, moins violente, d’une société de respect pour que chacun trouve la place qu’il mérite.
Comme je l’ai expliqué, si mon engagement socialiste a toujours été sincère, il n’était pas au début porté par une réflexion politique approfondie. C’était simplement un engagement de classe. Lorsque ma maturité citoyenne a été plus forte, lorsque j’ai senti une dérive au sein de la société (repli sur soi, montée des extrêmes), ayant toujours eu un engagement militant associatif, j’ai souhaité m’engager au sein du parti socialiste, d’abord en 1997, puis de 2002 à 2007. Pendant ces années, j’ai fait des réunions, beaucoup de réunions, j’ai milité pour les élections, j’ai tenu des bureaux de vote, j’ai cotisé, j’ai même animé un groupe de travail sur l’exclusion et le logement. J’ai à cette occasion rencontré beaucoup de militants sincères et de valeur. Mais comme beaucoup (aucun de mes nombreux camarades militants de cette époque n’est aujourd’hui membre du parti socialiste), j’ai laissé tomber, ne comprenant pas bien mon rôle de militant dans un parti le plus souvent réduit à des écuries électorales, avec la conquête du pouvoir comme seul objectif. Je n’étais pas en phase avec cette vision étriquée d’un engagement socialiste.
Depuis, j’ai vu le bateau socialiste tanguer, puis s’enfoncer lentement mais inexorablement, s’éloignant dangereusement et durablement des citoyens. Les pratiques s’éloignent des principes et le projet n’est désormais ni clair ni fédérateur. Au-delà du projet, les valeurs défendues ne semblent plus si évidentes. Les citoyens se sont éloignés de l’engagement politique et le parti socialiste n’a pas su évoluer dans son offre et maintenir le lien avec les populations les plus défavorisées. Son lien avec le peuple s’est distendu. Son identité et son existence même sont aujourd’hui mises en cause.
Un grand défi nous attend en tant que socialistes pour replacer notre projet au cœur de la cité. Nous avons beaucoup de travail devant nous. Il va falloir retisser les liens sociaux, indispensables à la construction d’une société juste et apaisée. Il va nous falloir préciser nos valeurs, et face aux nombreux obstacles, il nous faudra de la méthode et de l’engagement pour recréer la confiance des citoyens envers notre projet. Au vu des défis auxquels est confrontée la société, et au vu de la situation actuelle du mouvement socialiste, j’ai souhaité faire au travers de ce livre une analyse de l’engagement politique socialiste. Il me semblait important de revenir sur les racines du socialisme et d’analyser ce qui bloque son accomplissement. Puis, pour dépasser les difficultés et les blocages, j’ai souhaité proposer une méthode et une nouvelle forme d’engagement militant, plus participatif et mieux organisé.
Pour commencer, je vais essayer de clarifier ce qu’est être socialiste en discutant les grands principes qui fondent, de mon point de vue, le socialisme.



1 . Mon arrière-grand-père a fait un an de prison pour avoir organisé une réunion au sein de son régiment contre la loi des 3 ans, loi qui proposait d’allonger la durée du service national en vue de préparer la guerre de 1914.

2 . L’assassin de Jean Jaurès, militant infatigable de la paix, est acquitté le 29 mars 1919.


« Je suis tenté de croire que c’est surtout la lumière d’un idéal qui fait défaut à nos hommes d’État. » (Jean Jaurès, Revue de l’enseignement primaire , 6 septembre 1908) « Le premier des droits de l’homme, c’est la liberté individuelle, la liberté de la propriété, la liberté de la pensée, la liberté du travail. » (Jean Jaurès) « Le socialisme, dans son principe le plus général, c’est l’intervention de la société dans les rapports économiques que crée, entre les hommes, l’existence de la propriété. » (Jean Jaurès, 1895) « Derrière la lutte politique, il y a la lutte des intérêts... La République a pour programme d’aider les faibles dans leur lutte contre les forts. » (Jean Jaurès, 1904) « L’affirmation de la paix est le plus grand des combats. » (Jean Jaurès, janvier 1914) « République et socialisme sont indivisibles et, à la limite, se confondent. » (Jean Jaurès, discours de Limoges , 8 octobre 1905) « Que signifie la démocratie sinon la souveraineté de tous, s’exerçant par le droit égal de chacun ? » (Jean Jaurès, discours de Limoges , 11 octobre 1905) « La République c’est le droit de tout homme, quelle que soit sa croyance religieuse, à avoir sa part de souveraineté. » (Jean Jaurès, L’Humanité du 22 février 1916) « Nous n’acceptons pas qu’on oppose l’esprit révolutionnaire et l’action réformatrice du parti. » (Jean Jaurès, Congrès de Toulouse , 17 octobre 1908)





Les références
Pour établir les bases d’un engagement socialiste, j’ai d’abord souhaité préciser ce qui constitue, de mon point de vue, les références idéologiques socialistes. Si certaines références sont clairement étiquetées « socialistes », certaines sont partagées avec d’autres mouvements, et certaines divisent les socialistes entre eux. Je vais essayer de les analyser sans a priori . Mais avant, je vais parler du rapport des socialistes aux idéologies.
De l’idéologie
Les idéologues sont des personnes qui considèrent que l’être humain et ses interactions sont appréhendables au travers d’abstractions relativement simples à manipuler et à comprendre. À partir d’un modèle théorique du fonctionnement d’une société humaine, il semble possible d’expliquer le monde de manière exacte, ou du moins fiable. En se basant sur cette compréhension du monde, les idéologues se considèrent légitimes pour établir des projets politiques. Cette approche purement intellectuelle a bercé l’histoire des mouvements politiques, en particulier à gauche mais aussi à droite. Elle reste encore très largement partagée par les militants politiques. En se basant sur l’idée que l’on peut appréhender relativement aisément le monde, il semble possible de régler au travers de simples discussions les problèmes du monde. Mais si les débats pour établir la doxa sont souvent animés, si des intellectuels approuvés semblent apporter une caution de sérieux dans la recherche de la « vérité », l’approche idéologique reste théorique, le monde et les relations humaines restent idéalisés sans confrontation à la réalité.
L’approche idéologique est séduisante car elle peut avoir l’apparence d’une approche « scientifique » : on raisonne sur un modèle théorique simplifié de l’objet étudié, ici la société, pour comprendre et expliquer le phénomène complexe à appréhender 3 . Mais en sciences, on sait qu’un modèle étant toujours faux, le raisonnement posé sur le modèle ne peut être que partiel. Il faut toujours comparer les résultats de la théorie à ceux de l’expérience pour évaluer l’erreur de modélisation et comprendre les limites du raisonnement théorique établi. Au final, une théorie reste un éclairage, un point de vue, qui reste à vérifier dans le réel.
Bien sûr, simplifier l’explication du monde est nécessaire pour entraîner l’adhésion des citoyens. Il faut que les abstractions manipulées soient relativement simples pour être comprises de tous. Elles doivent s’appuyer sur des exemples forts et représentatifs. De fait, la communication politique simplifie obligatoirement le discours. Si la simplification est nécessaire pour expliquer, c’est un danger de l’utiliser comme point de départ d’un raisonnement politique, car la construction et la réalisation du projet doivent affronter la complexité du monde. Un raisonnement politique ambitieux et réaliste ne peut s’appuyer sur des simplifications, sous peine de verser dans le populisme et la démagogie. C’est un point de vigilance pour les socialistes.
Pour éviter l’écueil de la simplification, l’établissement du projet peut chercher à s’appuyer sur des débats construits au sein des partis et des corps intermédiaires, et sur l’avis d’experts compétents. Mais même si la compréhension du monde est pertinente et approfondie, on reste dans une quête du bon modèle de société, de la théorie qui explique le monde. Or, quelle que soit la qualité de la théorie considérée, aussi élaborée soit-elle, quelle que soit la qualité de ceux qui l’ont établie, une théorie ne peut jamais appréhender complètement la complexité du monde. La recherche du modèle parfait reste vaine. Avec un peu de recul et de modestie, on se doit de reconnaître qu’il est illusoire et prétentieux de penser pouvoir construire un modèle exact de la société. Il est alors essentiel d’accepter la complexité du monde et d’utiliser les théories comme de simples outils de compréhension du monde, et non comme des vérités absolues. Construire une théorie pour comprendre le monde est utile, mais faire d’une théorie une vérité absolue devient une approche idéologique, surtout s’il n’y a pas de prise en compte de la réalité.
Dans les approches idéologiques, les questions de mise en œuvre des projets sont souvent négligées. Pour les idéologues « rousseauistes », l’homme étant naturellement « bon », si les principes du projet sont bons, leur application ne peut que bien se passer et donner de bons résultats. Pour les idéologues, les détails de mise en œuvre ne peuvent que polluer le débat et sont souvent vus comme des éléments de réaction, mis en avant pour limiter l’ambition du projet. On note aussi que pour bon nombre de hauts responsables, la mise en œuvre est considérée comme faisant partie des basses œuvres, elle est peu valorisée. On reste souvent dans l’idée que « l’intendance suivra. » Plus prosaïquement, la mise en œuvre étant complexe et difficile, on préfère laisser ce point aux opérationnels : « On sait que l’on peut compter sur eux », « J’ai pleinement confiance en eux. » En négligeant la complexité de la mise en œuvre, la politique devient plus simple, il suffit d’énoncer des principes généraux. Si cette approche a l’avantage d’économiser de l’énergie en questions subalternes de mise en œuvre, on imagine aisément les limites d’une telle approche. Lors de sa mise en œuvre, la théorie fait face aux réalités de terrain, entraînant désenchantement des populations et raidissement des dirigeants.
Du fait des lacunes des approches idéologiques (modèle idéalisé du monde et faible préparation de mise en œuvre), ceux qui ont quand même voulu mettre en place des politiques basées sur des idéologies, ont montré leurs limites dans de nombreuses expériences souvent violentes et toujours radicales. Les propositions faites au niveau théorique ont été appliquées de manière automatique, de manière idéologique. Pour les idéologues, la vérité ayant été démontrée, le monde doit se plier aux comportements attendus, et non l’idéologie se remettre en question. En refusant de voir la réalité, parfois cruelle, telle qu’elle est, l’idéologue essaie de forcer les citoyens à se conformer à son modèle théorique. L’idéologue ne pouvant accepter de se tromper, si erreur il y a, elle vient des autres, des mauvais sujets. Les idéologues ont alors à cœur de « nettoyer » la société pour faire qu’elle soit conforme à l’idée qu’ils s’en font. C’est la chasse au « mauvais citoyen. » On en arrive même à parler de rééducation des peuples. Les individus doivent coller au modèle imaginé de la société. La confrontation du projet avec la réalité étant difficile, voire impossible, c’est le passage en force désastreux. La théorie passe d’un outil de compréhension du monde à une fin en soi. Lorsqu’elle est appliquée, l’idéologie aboutit immanquablement à des manipulations et au final à des régimes dictatoriaux qui nient l’individu et la réalité.
Bien sûr, parfois, consciemment ou inconsciemment, même les pouvoirs les plus durs, confrontés au principe de réalité, acceptent de ne pas appliquer strictement les principes proclamés. Ils offrent des possibilités de contourner les principes. On édicte et on proclame des règles contraignantes, mais on ne les applique pas réellement. Dans des sociétés complètement schizophrènes, l’idéologie est maintenue au niveau du seul discours officiel de propagande. Publiquement, la société suit un cadre strict, respectueux de la règle ; en privé, on s’autorise des libéralités. Ce phénomène est d’ailleurs prégnant même dans les sociétés démocratiques. Les ressorts inconscients des comportements humains font que les principes et les règles, qui sont par ailleurs acceptés, sont dévoyés dans leur application. Si on édicte des règles contraignantes, c’est bien, c’est utile, mais c’est pour les autres.
En fait, de par son histoire, son vécu et ses interactions complexes entre les uns et les autres, l’être humain est difficilement appréhendable. Il ne peut correspondre à des canons politiques simplistes. Il est clairement illusoire de vouloir expliquer le monde simplement, et encore plus illusoire de vouloir le faire évoluer simplement. Il faut aborder l’humain dans toute sa complexité, en intégrant son histoire et son environnement. En replaçant l’humain au centre des préoccupations, la mise en œuvre directe des idéologies n’est pas souhaitable et doit même être combattue par les socialistes.
Mais les « socialistes » qui s’aperçoivent de l’impossibilité ou de l’inefficacité d’une approche idéologique ont souvent versé dans des politiques d’accompagnement. Vu que la théorie n’est pas applicable, face aux difficultés, faute de réflexion préparatoire suffisante, on navigue à vue. Un coup dans un sens, un coup dans l’autre, avec des mesures qui parfois s’opposent. On prend des décisions en fonction des événements, sans préparation, ni réellement d’objectif à long terme. La politique suivie par ces « socialistes » n’a plus de repères, voire parfois, s’oppose à l’idéal socialiste. Cette dérive n’est bien sûr pas non plus satisfaisante. Si les idéologies sont dangereuses dans leur déclinaison, et en ce sens doivent être combattues, elles restent des points de repère essentiels pour le projet socialiste. Ce sont des outils de compréhension du monde. Elles permettent de structurer le projet et de l’éclairer. Elles permettent de poser de manière rationnelle un point de vue sur les rapports humains et leur gouvernement, ou du moins sur un aspect de leur gouvernement. Elles fixent des objectifs. Socialistes, on ne doit pas s’affranchir des références idéologiques.
Je vais maintenant discuter les références idéologiques qui, de mon point de vue, inspirent le projet socialiste, soient le libéralisme, le communisme, le pacifisme et ce que j’appellerai les principes républicains (la république, la démocratie, la laïcité, la mixité sociale et les droits de l’homme). J’évoquerai aussi la social-démocratie et la morale publique qui me semblent des points importants de l’engagement socialiste.
Le libéralisme
L’individu est épris de liberté. Elle lui permet de ne pas se sentir brimé, elle lui ouvre un champ des possibles. Je suis libre, donc j’existe. La liberté est un ingrédient fort du bien-être et du développement personnel. C’est un droit inaliénable (cf. Annexe sur la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen). Au niveau politique, la défense des libertés correspond à ce que je nomme, dans ce livre, libéralisme. Dans le libéralisme, il s’agit de défendre l’idée que chaque individu est libre d’agir à sa guise et de s’exprimer librement. Personne ne peut lui imposer de règle ou de contrainte sans un contrat librement consenti, contrat dont il doit toujours pouvoir se libérer. Pour les socialistes, les libertés, toutes les libertés, doivent être garanties, la liberté comme outil d’émancipation.
La version idéologique du libéralisme est aujourd’hui portée par plusieurs mouvements, dont les libertariens ou les ultra-libéraux. Les libertariens prônent la quasi-disparition de l’État et l’appropriation personnelle de tous les biens, y compris les ressources naturelles. Les ultra-libéraux considèrent que l’autorégulation économique va naturellement conduire à l’équilibre du monde. Les anarchistes, en leur temps, ont eux aussi porté une idéologie libérale. Je ne parle pas ici des mouvements sectaires et violents qui revendiquent le terme d’anarchiste. Je pense plutôt à Proudhon, qui récuse tout gouvernement et toute notion d’appropriation, ainsi qu’aux anarchistes qui ont théorisé l’autogestion et le fédéralisme, basés sur la notion de contrat comme outil politique de régulation des relations humaines.
Lorsqu’il est une idéologie, le libéralisme verse dans des excès manifestes. Une dérive bien connue du libéralisme idéologique porte sur le domaine économique et social. Si chacun peut faire ce qu’il veut et que le contrat, seul, gère les relations entre individus, il apparaît que l’individu en situation de force, celui qui offre un service rare et recherché, peut et va souvent abuser de sa situation. Le « laisser faire-laisser aller » aboutit, in fine , à privilégier les plus forts aux dépens des plus faibles. Si je suis le plus fort, je vais prendre le droit de profiter, d’abuser, et je vais pouvoir imposer un contrat à mon avantage. Qui s’oppose à une personnalité admirée, ou à un professionnel dont on a un besoin vital, lorsqu’il demande, du fait de son importance, des privilèges ? On comprend que le rapport de force, ou le rapport d’admiration, aboutit à un rapport de soumission qui va permettre à certains de décider implicitement pour les autres. Par ailleurs, même dans le cadre de contrats négociés collectivement, les rapports sont souvent déséquilibrés. Contractualiser veut dire être conscient des enjeux du contrat à court, à moyen et à long terme. Mais il est totalement illusoire de penser qu’un individu seul est conscient de tous les enjeux, sur lui, sur ses proches et sur son environnement d’un contrat donné, qu’il soit d’ailleurs en offre ou en demande de service. Cette vision théorique de l’être humain place aujourd’hui beaucoup de citoyens dans des situations délicates.
Au-delà de la sphère économique et sociale, le libéralisme promeut la liberté des individus à disposer d’eux-mêmes. Mais, bien sûr, la liberté des uns s’arrête là où la liberté des autres commence. On ne peut être totalement libre du fait des autres. Une société totalement libéralisée pourrait perturber la vie de certains. D’ailleurs, la liberté revendiquée par les uns peut être accusée d’être provocatrice. Ce point est particulièrement délicat, car souvent, le besoin, conscient ou inconscient, de contrôler les autres est invoqué pour limiter la liberté d’autrui. Évidemment, ce n’est pas ce qui est explicité par les censeurs. On parle de respect de principes, de sauvegarde du groupe ou de respect des croyances. Il est demandé « légitimement » de limiter la liberté de certains, au nom de la liberté de vivre d’une manière communément admise. La restriction de liberté vient ici limiter la liberté des minorités, sans démontrer de gêne autre que la volonté d’interdire aux autres de vivre différemment. Au contraire, les socialistes doivent toujours chercher à défendre la liberté de chacun à vivre comme il l’entend, dans la seule limite de la liberté des autres.
Enfin, la défense de la liberté d’expression est un pilier du socialisme. On ne peut légitimement imposer aux autres un mode de pensée ou une parole officielle. On ne peut empêcher quiconque de s’exprimer. Mais là aussi, l’excès est dangereux. La défense de la liberté de parole peut autoriser la diffusion publique de propos inacceptables par des extrémistes racistes et violents. Dans une liberté totale, ils peuvent se livrer sans risque à des appels au meurtre. Ce sont des dangers manifestes pour l’humanité. Ils attisent les penchants de violence et de destruction, malheureusement partagés, consciemment ou inconsciemment, par beaucoup. La parole violente acceptée est une parole qui, d’une certaine façon, est officialisée et validée. On a le droit de le dire, donc on a le droit de le penser, donc on a le droit de le faire. Ceci est aujourd’hui d’autant plus vrai avec les réseaux sociaux. La parole y est souvent nauséabonde, non respectueuse et destructrice. On note d’ailleurs que des individus possédant une aura, avides de pouvoir, peuvent utiliser la liberté d’expression pour profiter de personnes en manque de repères ou en besoin d’exprimer une agressivité contenue. Dans ce contexte, la parole embrigade, emprisonne et au final détruit. Si la liberté de parole est bien sûr à défendre, elle ne peut être totale, lorsqu’elle met en danger la vie des autres. À cette fin, et à cette seule fin, des garde-fous doivent être mis en place pour protéger les individus. Dans ce cadre, les socialistes défendent une société de liberté de parole sans censure et sans excès.
Le libéralisme débridé, dans toutes ses formes, engendre des situations dangereuses pour les plus faibles. Il est souvent combattu pour cela, mais aussi parfois à tort. Le libéralisme doit être simplement encadré et accompagné. Des limites doivent être édictées pour les seuls comportements à risque. Le risque doit être avéré et ne peut être un outil de censure. Quels que soient les dangers de la déclinaison excessive du libéralisme, l’idée de permettre à tout un chacun d’agir à sa guise reste un droit fondamental des individus et doit être protégé. Pour donner plus de libertés, les socialistes doivent promouvoir le libéralisme sous toutes ses formes et, en même temps, en mesurer les conséquences pour le limiter si nécessaire : Les lois doivent permettre à chacun de vivre selon ses choix et ses désirs. Si on doit limiter la liberté d’expression, de comportement et d’action, c’est pour le respect de la liberté des autres et leur protection, mais toujours sans censure. La mesure des impacts des libéralités doit être menée de manière indépendante. Cette mesure ne peut être édictée par des enjeux normatifs, mais bien pour mesurer les éventuels impacts négatifs sur les citoyens. Les individus doivent être accompagnés pour la mise en place des contrats. Les contrats malsains doivent toujours pouvoir être dénoncés. Et un conflit doit pouvoir être réglé facilement, de manière équitable et rapide. L’accessibilité des contrats (compréhension des engagements) doit permettre de protéger ceux qui les signent, mais la simplification excessive des contrats est un danger car elle réduit les obligations des plus forts. Les contrats collectifs sont des outils de régulation nécessaires. Ils bénéficient du nombre et souvent de l’historique pour protéger les acteurs des contrats. L’État doit aider à la mise en place et à la mise en œuvre des contrats, mais c’est avec les partenaires sociaux et les associations de défense des citoyens qu’il doit construire les garde-fous aux contrats commerciaux, professionnels, de services et personnels.
Une politique de respect des individus s’appuie sur une libéralisation équilibrée de la société, qui permet à chacun de vivre comme il l’entend et qui assure en même temps la protection et l’accompagnement des citoyens. L’État doit surveiller les impacts négatifs de certaines libéralités et promouvoir la contractualisation. À cette fin, il doit s’appuyer sur les corps intermédiaires pour garantir la qualité des contrats établis.
Le communisme
Une référence idéologique forte des socialistes est le communisme. On ne parle pas ici de l’organisation politique mais de l’idée de mise en commun des biens, considérés de fait comme des biens communs. Tout le monde a accès aux biens communs. Chaque bien doit être partagé « également » entre tous ; c’est peu ou prou le principe de « à chacun selon ses besoins ». On parle ici des biens matériels, mais aussi des biens immatériels et des richesses naturelles existantes. Selon le principe communiste, l’accès à la richesse du monde n’est pas considéré comme un privilège, mais bien comme un dû.
La version idéologique du communisme a été portée par les soviétiques et leurs affidés, les maoïstes, et est encore portée par les trotskistes, et nombre de dérives partisanes. Les communistes d’aujourd’hui en sont les héritiers, même s’ils semblent s’être éloignés d’une approche idéologique. Il est aussi à noter qu’il existe des sociétés traditionnelles qui vivent dans une forme de communisme. Les efforts et les biens sont partagés à hauteur des capacités et des besoins de chacun. Les biens matériels n’appartiennent pas à une personne mais à la communauté. De même, la richesse produite par le travail est partagée par la communauté. L’idée d’appropriation paraît même incongrue pour certaines sociétés.
Au vu de l’Histoire récente, les excès d’une politique basée sur l’idéologie communiste sont manifestes. Une société où tout le monde possède les mêmes biens est une société fondamentalement triste et déshumanisée. Tout le monde est géré de la même façon, tout le monde possède les mêmes biens et vit la même vie. Alors que la différence est source de vie et d’enrichissement réciproque, l’uniformité est mortifère. Il ne faudrait pas oublier que la richesse de l’humanité existe aussi à travers les échanges avec l’autre, avec un autre différent. Et puis, tout le monde n’a pas envie des mêmes biens, des mêmes activités, de la même vie. Une organisation politique communiste du point de vue idéologique aura tendance à gommer, voire parfois à éradiquer (avec les excès que l’on connaît) les comportements différents, nommés déviants.
Une autre dérive très humaine liée au communisme, est que, quelle que soit l’organisation choisie, même la plus démocratique, les comportements humains font que des déséquilibres et des injustices apparaissent inévitablement. L’organisation de la répartition des biens requiert inévitablement la mise en place d’un groupe dirigeant, qui va naturellement prendre le pas sur les autres. Le phénomène du leader , la constitution de classes dirigeantes, les avantages du pouvoir, le besoin de contrôler l’adversaire, appelé ici ennemi de la révolution, crée des sociétés souvent dictatoriales, où certains vont posséder plus que les autres, en particulier le pouvoir de décision, d’action, de parole et de mouvement. Le principe d’égalité disparaît alors et le communisme, qui veut initialement lutter contre les privilèges, construit une société de privilèges « officiels ». Au final, les privilégiés ont simplement changé de camp.
Une autre difficulté du communisme est liée à la notion de récompense. Si les biens sont partagés de manière égale, la notion d’effort personnel devient difficile à développer. Si l’effort est publiquement encouragé (cf. A. G. Stakhanov et « l’homme nouveau » soviétique), l’individu va difficilement s’investir pour des résultats qui peuvent lui échapper. Vu qu’il ne bénéficie pas directement des résultats de son travail, sa motivation sera moindre. On peut le regretter. On pourra arguer que, comme dans les sociétés traditionnelles, il travaille pour le collectif. Mais sans lien émotionnel fort, sans contrôle sur les bénéfices de son travail, sans un contrat librement accepté avec le collectif, sa motivation ne peut que décroître rapidement. Dans une société traditionnelle, on peut maintenir un niveau élevé de motivation car les effets du contrat collectif sont directement visibles dans l’environnement proche. Et on reste au niveau de la famille, du clan. La pression sociale permet de contraindre les uns et les autres à suivre une voie égalitaire, et pour certains à se dévouer, voire à se sacrifier, pour le groupe. L’idée d’une approche personnelle est ici associée à de l’égoïsme. On note d’ailleurs que la critique de l’attitude égoïste est un élément fort du discours communiste. Les citoyens communistes ne doivent pas compter leurs efforts. Le groupe prend le pas sur l’individu. On peut comprendre qu’il faille combattre l’égoïsme de certains, mais on comprendra aussi que si certains profitent du système, la notion de partage n’est pas très crédible. Au final, la solidarité est souvent imposée à des citoyens contraints de rentrer dans le moule, de respecter la hiérarchie et l’ordre établi, sous couvert de justice et de principe égalitaire.
Si le communisme engendre des situations dangereuses pour les plus faibles et a été et est encore souvent combattu pour cela, il reste pour autant un principe fort à défendre. Quels que soient les dangers de la déclinaison excessive du communisme, l’idée de permettre à tout un chacun d’accéder à la richesse du monde reste un droit fondamental des individus et doit être protégé. À ce titre, la Déclaration des droits de l’homme définit entre autres comme un droit fondamental l’accès au logement, au savoir, au travail et à la santé. Et au-delà, il apparaît assez naturel de partager les richesses produites. D’ailleurs, lorsqu’il n’est pas soumis à la contrainte et à la peur, l’individu est généralement altruiste. Le fait de partager lui permet de ne pas se sentir seul, de ne pas être isolé, de faire partie d’une communauté. Lorsqu’il n’est pas sous pression, l’individu souhaite le meilleur pour ses proches, sa famille, ses amis et même au-delà. Comme de coutume dans les sociétés traditionnelles, il semble assez naturel de partager. Quand on ne manque pas, pourquoi vouloir priver les autres ?
Et puis, la production de richesses est toujours liée à une multitude de personnes. Bien sûr, il y a ceux qui la produisent et les propriétaires des structures permettant leur production. Mais il faut aussi considérer toutes les personnes qui permettent à la production d’exister. La construction d’une route, la formation, les soins, la justice et bien d’autres services font partie des éléments indispensables à la production de la richesse. Il faut ajouter nos ancêtres, qui ont investi tant et tant pour nous permettre aujourd’hui de posséder ce que nous avons. Il suffit de voir la différence entre pays développés et pays en voie de développement pour comprendre que la richesse produite dépend du travail indirect de nombreuses personnes. Avec un peu de recul, il apparaît objectivement impossible de lier quantitativement une richesse produite à telle ou telle personne. Et que dire de la richesse naturelle ? De quel droit, tel ou tel pourrait-il se prévaloir objectivement d’un droit sur une richesse naturelle ? Le droit de bénéficier d’un privilège, d’une richesse particulière, apparaît objectivement comme totalement subjectif.
Partager la richesse n’est pourtant pas si simple. Il faut reconnaître que les êtres humains possèdent des velléités d’accaparement. La nature humaine fait que la répartition des richesses doit être pensée et organisée. Le partage des biens communs doit être maîtrisé. Et s’il y a des limites, elles ne doivent en aucune façon permettre à certains de confisquer les richesses, dont personne ne peut objectivement se prévaloir.
Quand on parle de partage de richesses, il faut noter qu’il existe diverses formes de richesse. Si dans le PIB, on compte les biens matériels produits et les services marchands, les services non marchands, la capacité d’accès aux services publics, la qualité de l’environnement, l’accès à l’art et le temps libre disponible sont autant de formes de richesses qui comptent pour la qualité de vie de l’individu. Pour mesurer cette qualité de vie, l’ONU a proposé de mesurer l’Indice de développement humain. De son côté, le Bhoutan mesure le Bonheur national brut. Ces indicateurs illustrent si nécessaire que la qualité de vie ne peut être résumée à une valeur financière. En ce sens, le partage des richesses doit concerner toutes les formes de richesse. Il ne peut se limiter à un aspect purement comptable de biens matériels et de services marchands. Et en plus, la richesse est une question d’individu. Elle est relative et subjective. Un même bien peut avoir une valeur dérisoire pour une personne et inestimable pour une autre. Si on considère par exemple l’aide à la personne, on comprend qu’il serait surprenant de donner les mêmes services à tous, sans considérer l’état et le parcours de la personne concernée. La notion de richesse étant complexe et variable, sa redistribution doit être menée de manière humaine et humble tout en étant extrêmement volontariste.
Pour partager les richesses et donner à chacun ce à quoi il a droit, les socialistes doivent organiser le partage des richesses, de tout ordre, sans décourager les initiatives, et sans niveler la société : Il faut réduire toutes les inégalités sociales, culturelles, sociétales (l’accès au logement, à la connaissance, à la santé, à la formation…), qu’elles soient liées au parcours de vie, au handicap, à l’âge ou aux origines. Il faut clairement fixer des seuils dignes en deçà desquels on ne peut vivre décemment, et ce pour tous les aspects de la vie (le niveau de revenu et l’accès aux services, aux soins, à la formation, à la culture, au sport…). L’accès à certaines richesses doit être égal pour tous (soins, éducation, formation, arts, environnement), parfois il est à adapter aux situations (aides et accompagnement). Les prélèvements publics doivent permettre d’organiser la solidarité et le rééquilibrage de la répartition des richesses. Pour autant, on peut accepter des différences de répartition dues aux mérites et aux priorités de chacun. Tout le monde ne peut avoir accès de manière uniforme à toutes les richesses, tout est question d’équilibre et de respect. La mesure des inégalités dans la société doit être menée de manière permanente et indépendante. Ces mesures doivent être accessibles à tous et doivent permettre de définir ou de redéfinir des indicateurs clairs et objectifs de réduction des inégalités. On ne peut simplement proclamer la fin des inégalités par la loi. L’égalité de droit, si elle est nécessaire, est loin d’être suffisante. La réduction des inégalités réelles requiert une mobilisation forte et déterminée de l’ensemble des acteurs publics et privés, sous la férule de la puissance publique. La lutte contre les inégalités ne peut être réduite aux seules aides financières. L’aide aux plus démunis ne peut être une forme moderne de l’obole publique, elle doit aussi se faire sous forme d’accompagnement, de facilitation d’accès aux services et d’amélioration de la qualité de vie. Enfin, la lutte contre les inégalités ne doit pas être réduite à une gestion administrative des diverses situations. Il faut proposer une gestion humaine, qui considère l’individu dans son parcours et qui n’aggrave pas, par des effets induits, d’autres formes d’inégalité ou d’exclusion.
La lutte contre les inégalités doit s’appuyer sur une politique volontariste de rééquilibrage de la répartition des richesses de tout type, par la surveillance de l’accès réel aux biens et aux services, et par la mise en place d’actions fortes, justes et humaines de réduction des inégalités.
Le pacifisme
Au-delà du libéralisme et du communisme, construire une société non violente doit être un des objectifs forts des socialistes. Les citoyens souhaitent fondamentalement vivre dans une société apaisée. Et la paix est une condition de la mise en place d’une société équilibrée et juste. Cet objectif ne peut être mené qu’en prônant une attitude non violente. Les socialistes se doivent d’être pacifistes.
Le pacifisme est souvent vu comme une attitude face à une agression, face à une oppression. On pense ici à Martin Luther King, à Gandhi ou encore à Mandela. On pense aussi aux mouvements pacifistes qui se sont opposés à la nucléarisation militaire. Dans ces circonstances, le pacifisme a été perçu comme une approche dirigée contre une injustice ou une violence ciblée. Mais le pacifisme, c’est aussi une approche systématique face à la gestion des individus, à la gestion des conflits, que ce soit les conflits militaires, mais aussi les conflits économiques et sociaux. L’idée est ici de sortir du cycle de la violence en ne commettant pas soi-même d’acte violent, la violence se disqualifiant par elle-même. Il s’agit de rejeter toute politique qui alimente le conflit pour n’oppresser personne. L’enjeu du pacifisme est crucial pour les socialistes, même s’il n’est pas toujours bien compris. Je vais tenter d’illustrer son importance au travers de quelques références historiques.
Lors de la Révolution française, après avoir renversé le régime féodal, il a fallu combattre les ennemis de la révolution. Il faut dire que, n’acceptant pas la défaite, ces derniers étaient devenus belliqueux au point de lever des armées avec l’aide des puissances étrangères. Face à eux, le combat des révolutionnaires était légitime. Mais, au-delà de ce combat, gagné par les révolutionnaires, nombreux ont décidé qu’il fallait, pour asseoir la révolution, continuer le combat pour supprimer les ennemis de la révolution. Certains, parmi les plus respectables dans leurs idéaux, ont alors basculé dans une approche violente. L’« ennemi » a été pourchassé au sein même des révolutionnaires, faisant tomber bien des têtes. La terreur s’est installée. La révolution devait être en ébullition permanente. Toute velléité de calme, de compromis, de mesure était réprimée. L’exaltation de faire la révolution a pris le pas sur la mise en place des principes révolutionnaires. Les principes révolutionnaires ont été remplacés par la révolution elle-même. On retrouve ce travers aujourd’hui dans bien des mouvements dits révolutionnaires. Au final, écœuré par la violence engendrée, le peuple a accepté la réaction. Les acquis de la révolution ont été stoppés, et il a fallu attendre bien des années pour que ceux qui prônaient des idées révolutionnaires (égalité homme/femme, non-exploitation des travailleurs, fin de l’esclavage, respect des libertés, droit de vote pour tous, droit à se syndiquer…) puissent mettre en œuvre ces principes. On a fait la révolution en 1789 mais on n’a accordé le droit de vote aux femmes qu’en 1945, loin derrière bien des pays qui n’ont pas fait la révolution.
Faisons maintenant un saut dans l’Histoire. Bien des années plus tard, avant 1914, Jaurès avait raison de dire qu’il ne fallait pas considérer le travailleur allemand comme un ennemi, mais comme un ami, un frère, que la violence de la guerre allait se retourner contre nous, ce qui a été malheureusement le cas. Il a été vilipendé pour cela, à tort. Et il est tout aussi raisonnable et juste de comprendre qu’aujourd’hui, le travailleur d’un autre pays ou d’une autre entreprise n’est pas un ennemi ; un concurrent peut-être, mais pas un ennemi. Il faut comprendre que le climat de guerre militaire ou économique, entretenu par les puissants, n’est au final qu’un outil d’asservissement des populations. Il oblige les uns et les autres, que ce soit dans une société bourgeoise, révolutionnaire ou libérale, à se considérer comme un combattant, et à ce titre, à accepter de perdre ses droits et à devenir un soldat volontaire d’une cause qui le dépasse, qui l’asservit et qui, au final, le détruit. Si certains exaltent le combat, la victoire, il faut comprendre que la défaite n’est jamais acceptée par ceux qui sont vaincus. Comme l’avait prédit Jaurès, les perdants de la guerre de 1914 n’ont pensé qu’à se venger. Ils sont repartis encore plus haineux et bien plus dangereux. Si on ajoute la violence économique de la crise de 1929, l’humiliation de 1914 a fortement contribué à la tragédie de 1940. Avant 1914, les pacifistes étaient des traîtres ; durant la guerre, ceux qui s’opposaient à cette boucherie étaient aussi des traîtres. Aujourd’hui, on ne souhaite « plus jamais ça », on a voulu la paix en Europe, et on commence juste à comprendre qu’il faut réhabiliter les « fusillés pour l’exemple ». Mais si les héritiers politiques des « va-t-en-guerre » de 1914 regrettent les guerres fratricides européennes, ils défendent aujourd’hui les mêmes principes au niveau économique et social ! Faudra-t-il encore attendre un siècle et bien des malheurs pour comprendre que l’on ne sortira pas gagnant d’une guerre économique et sociale sans merci ? Si on ne le comprend pas, les populations perdantes d’aujourd’hui le feront payer plus tard, et au prix fort.
Dans de nombreux pays, dans de nombreuses situations, l’accès au pouvoir par la violence a créé l’illusion que le rapport de force était la solution. Si la violence permet au début de faire bouger les lignes, elle bascule rapidement dans le cycle infernal de la violence. Après avoir chassé les opposants, on chasse les ennemis de l’intérieur, puis on entretient un sentiment de résistance continue face aux dangers extérieurs. L’organisation du pouvoir et de la société devient militaire. Les citoyens sont embrigadés. Tout étant basé sur le rapport de force, ce sont les plus agressifs qui occupent le pouvoir et imposent leur point de vue. C’est d’ailleurs souvent ceux qui ont gagné le pouvoir par la lutte qui l’occupent. Ces personnes se sont révélées par le combat, elles vont chercher à se maintenir en l’installant au quotidien. Le débat, la contestation, la remise en cause sont balayés comme étant contre-révolutionnaires. Les choix ne sont plus guidés par l’intérêt du plus grand nombre, mais bien par la conservation du pouvoir, et ce par tous les moyens.
Face à la violence, si le pacifisme apparaît comme un idéal, il faut reconnaître que les grandes avancées sociales et sociétales de ces dernières années ont rarement été obtenues via une approche pacifique. Il a fallu se battre pour arracher des droits. Rien n’a été accordé facilement. Les forces de l’ordre, voire l’armée, ont été utilisées pour mater ceux qui réclamaient un sort plus juste. La peur engendrée par les actions violentes de défense des privilèges a d’ailleurs bloqué et continue de bloquer beaucoup de personnes. Cette violence des puissants, et parfois d’un État complice, n’a pas permis d’obtenir d’une manière pacifique des avancées sociales. Il a fallu bien des luttes et des privations pour faire bouger la société. Si aujourd’hui, dans une société largement embourgeoisée, une approche pacifique est séduisante, c’est parce que de nombreux droits ont été préalablement acquis par des combats et des confrontations violentes. Face à la violence de ceux qui imposent, on peut comprendre le besoin d’en découdre. Face à des gens sourds, il semble que seules les actions fortes puissent apporter le changement. Par exemple, lors de la mobilisation face au SIDA, pour obliger les décideurs à regarder la réalité en face, pour sauver des personnes de la contamination, les actions violentes et contestables d’Act Up ont eu le mérite de faire bouger les lignes. Par la provocation, la remise en cause violente de l’ordre établi, il a été possible de faire prendre conscience aux gens des injustices et des dangers de certaines politiques. Est-ce que des sit-in pacifistes répétés devant l’assemblée auraient eu le même résultat ?
On le voit d’ailleurs encore malheureusement aujourd’hui : lorsque les mouvements de contestation sociale sont peu agressifs, ils n’aboutissent pas. On peut le regretter, mais il faut souvent durcir le mouvement pour se faire entendre, pour obtenir des avantages. Il faut créer un rapport de force, avec souvent une menace de violence. Mais certaines actions vont trop loin et le cycle infernal de la violence n’est jamais loin. Une approche basée sur la violence n’est pas souhaitable, car elle divise. Pour s’attaquer aux défis du monde, pour améliorer la qualité de vie des citoyens, il faut travailler ensemble, dans une approche respectueuse de tous. Tout le monde est important. S’il faut être déterminé, il faut toujours rester unis. La violence est un piège dont les révolutionnaires que nous sommes doivent avoir le courage de s’extraire. Car si les pacifistes sont jugés comme des lâches, des personnes qui refusent le combat, qui abandonnent leurs proches, il leur faut beaucoup de courage pour s’opposer à l’idéologie guerrière dominante.
Dans l’Histoire, une attitude pacifiste n’a été gagnante que lorsqu’une majorité est devenue sensible au combat de la minorité pacifiste. Les pacifistes ont dû montrer et démontrer la justesse de leur action. Il leur a fallu gagner l’appui de l’opinion publique. Cela a été par exemple le cas avec la lutte nord-américaine pacifiste contre la ségrégation. Malheureusement, dans beaucoup de situations, l’opinion publique n’apparaît pas concernée, voire est hostile aux revendications des pacifistes, qui peuvent remettre en cause un ordre établi. Il devient alors difficile de mobiliser les citoyens. Et les militants des causes, déçus face aux faibles avancées obtenues par les pacifistes, peuvent être à l’origine de mouvements radicaux ultra-violents. En réaction au pacifisme, apparu comme un moyen de canaliser les frustrations, sans danger réel pour les tenants de l’injustice, la violence a pu apparaître à certains comme le seul recours. Pour éviter ces écueils, si nous socialistes, nous voulons le rendre crédible dans le discours politique, le pacifisme ne peut être simplement décrété. Il doit être largement diffusé et partagé au sein de la société.
Le pacifisme est une idéologie relativement récente dans le champ politique. Jusqu’à récemment, les pacifistes étaient d’ailleurs largement rejetés. Dans un contexte de combat politique rude, une attitude pacifiste peut apparaître comme une attitude conciliante. Face à des possédants extrêmement actifs et agressifs, la gauche a souvent prôné une attitude « révolutionnaire », une attitude violente. D’ailleurs, la gauche qui prône des actions violentes a souvent emporté les suffrages. Il est en effet difficile de mobiliser le plus grand nombre sur une approche pacifiste, du moins en ce qui concerne des revendications fortes. Ceux qui négocient sont vus comme des traîtres, le compromis est jugé comme étant de la compromission. Mais il ne faut pas confondre faire la révolution et porter des idées révolutionnaires. En s’opposant à l’ordre établi, les socialistes portent des projets révolutionnaires. Mais, ils ne doivent pas tomber dans le travers de la facilité, soit le travers de la violence, pour imposer leur projet. Les socialistes, conscients des enjeux et des risques, doivent toujours rechercher une solution pacifique. S’il apparaît difficile d’être à la fois pacifique, ferme et déterminé, cela reste une condition nécessaire pour imposer un projet ambitieux dans la durée.
Le pacifisme est une attitude courageuse qui n’est pas à confondre avec de la mollesse ou avec du renoncement. En rejetant le piège de la violence, les socialistes doivent mener des combats politiques de manière déterminée : Si on souhaite faire évoluer la société, on doit veiller à conserver un équilibre où chacun trouve sa place. Les citoyens n’ont pas vocation à servir de chair à canon. On ne doit pas mener de politique qui humilie, qui détruit, qui nie l’individu. Les politiques menées doivent permettre de considérer tout le monde. On ne peut sacrifier tel ou tel sur l’autel de la réforme. La pratique politique doit toujours promouvoir une approche non violente. Si le combat politique requiert un engagement parfois agressif, il ne justifie en aucun cas des comportements extrêmes et destructeurs. La recherche du consensus et du compromis doit être le moteur de l’action politique. Si on doit faire preuve de volontarisme, pour éviter tout abus de pouvoir, les réformes doivent être menées dans un cadre démocratique et républicain.
Le pacifisme est un fondement de l’engagement socialiste. Il requiert des efforts de tous pour construire de manière apaisée et durable des changements forts. L’idée révolutionnaire portée par les socialistes est de construire une société apaisée dans le respect de chacun.
Après avoir parlé des trois piliers qui fondent, à mon sens, le socialisme, que sont la défense des libertés, le partage des richesses et une approche pacifique, il me semble important d’évoquer les pratiques politiques qui sous-tendent la mise en place d’un projet socialiste, c’est ce que j’appelle les grands principes républicains.
Les grands principes républicains
La république, la démocratie, la laïcité, la mixité sociale et les droits de l’homme ne sont pas à proprement parler des idéologies, même si leur utilisation dans le débat est parfois idéologique. Ce sont des points de repère et des points d’ancrage d’un engagement socialiste. De ce fait, il m’a semblé important de les évoquer ici.
La république
D’influence culturelle romaine, le droit français se base sur le droit écrit. La maxime « dura lex sed lex » vient rappeler l’importance et la force de la loi. Cette maxime ne veut pas dire que la loi est dure en soi, mais qu’il y a une loi, et de ce fait, que la loi s’impose à tous. Ce point est fondamental pour les républicains. Un cadre législatif est le rempart contre la loi du plus fort, la loi des intérêts privés. La loi apporte la justice, non pas par ce qu’elle dit, mais parce qu’elle s’applique à tous de la même façon, forts ou faibles, puissants ou misérables. L’égalité de traitement est la base de la justice républicaine. La loi, rien que la loi, toute la loi.
De nos jours, de nombreux accrocs sont portés à une application juste de la loi. Tout d’abord, la difficulté d’accès à la justice la rend aujourd’hui de moins en moins égalitaire. Ceux qui ont les moyens de se payer des avocats experts peuvent échapper à des condamnations, ou du moins ralentir considérablement le cours de la justice. La technicité et la difficulté des procédures ne permettent clairement pas à certaines personnes flouées de se défendre correctement. Une personne isolée, sans formation aura toutes les peines du monde à faire valoir ses droits face à un groupe privé ou public préparé et structuré. Souvent dépassés, nombre de plaignants ont le sentiment de ne pas pouvoir faire valoir correctement leurs droits. Cette situation éloigne les citoyens de la république. Je vais ici illustrer ces aspects par deux anecdotes dont j’ai été le témoin pour l’une, et qui m’a été rapportée pour l’autre.
Voici la première histoire. Un soir, dans le centre de Lyon, vers 23 h 30, je marche dans la rue avec un ami lorsque je croise un individu excité qui maltraite une jeune femme. De manière instinctive, j’adresse un « holà, on se calme » à l’agresseur. Celui-ci me lance un regard rempli de violence et se dirige vers moi. Vu sa carrure de marmule, je ne fais pas le poids et je m’éloigne donc au plus vite. Il me poursuit, mais se rendant compte que la jeune femme, qui s’avérera être sa femme, est restée seule, il revient précipitamment vers elle. Voyant mon ami resté à côté d’elle, il s’en prend physiquement à lui. Celui-ci est blessé de manière légère. Puis le couple s’éloigne, l’homme insultant et maltraitant sa femme. Un homme assez trapu s’interpose. Les deux hommes s’éloignent en se querellant. Avec mon ami blessé, nous appelons les secours. Après quelques minutes d’attente, le SAMU arrive ainsi que la personne qui s’était interposée, qui revient largement blessée au front. Je laisse les blessés rejoindre les urgences. Le lendemain, mon ami me raconte la suite de l’histoire. Aux urgences, ils sont rejoints par la jeune femme, très amochée. L’agresseur s’est défoulé sur elle. Ils apprennent que ce n’est pas la première fois, et certainement pas la dernière. Les policiers sont présents aux urgences et demandent aux blessés s’ils veulent porter plainte. L’agresseur est juste à côté d’eux. Il nargue clairement les deux hommes blessés qui ne porteront pas plainte ; inutile de préciser que la jeune femme, sous emprise, ne portera pas plainte non plus. Aucune plainte ne sera déposée, et plus grave encore, aucune poursuite ne sera engagée. Une poursuite aurait pu être engagée suite à un signalement policier, ce qui n’a pas été fait, les policiers arguant que sans plainte, la procédure n’aurait pas abouti. Dans ces conditions, on imagine la détresse de la malheureuse. C’était il y a plus de dix ans. Il m’arrive de me demander parfois où est aujourd’hui cette jeune femme, et surtout dans quel état, et si elle vit encore. Devant ces situations nombreuses de maltraitance, je ne peux me résoudre à penser que la justice fonctionne correctement. Être socialiste, c’est œuvrer pour que la police et la justice fassent appliquer les lois de la république pour protéger les plus faibles.
La seconde histoire est basée sur un témoignage. Je suivais, il y a une quinzaine d’années, une formation de base aux premiers secours où je rencontrai un jeune homme d’environ 25 ans qui claudiquait. Je lui demande la raison de son état, et il me raconte son histoire. Quelques années auparavant, il était plein d’allant et avait lancé un projet d’entreprise dont j’avoue avoir oublié l’objet. Il s’était endetté pour lancer son entreprise. À 21 ans, tout était prêt pour démarrer sa nouvelle vie. Mais un jour, il roule à moto sur une route dégagée, enfin dégagée dans son sens car l’autre sens est complètement bloqué, lorsqu’une voiture déboîte face à lui et le percute de plein fouet. Le conducteur descend de sa voiture, s’approche de lui, lui lâche un « je suis désolé gamin, j’ai pas fait exprès », il re-rentre dans sa voiture et s’en va. Vu la gravité de l’accident, des automobilistes portent secours au blessé et un automobiliste suit le chauffard. Ce dernier ne se rend pas compte qu’il est suivi et va tranquillement se garer devant chez lui. Les policiers sont appelés, et il s’avère rapidement que le chauffard est chargé en alcool, sans permis et sans assurance. Il n’a pas de revenu et n’est pas solvable, c’est donc un fonds de garantie qui doit indemniser la victime. Pour des raisons administratives, le jugement tarde et plusieurs années plus tard, le jugement sur l’accident n’est toujours pas rendu. Or tant que le jugement n’est pas rendu, le jeune homme ne peut bénéficier de la réparation des préjudices. Son projet de société est tombé à l’eau. Sa vie a été en grande partie brisée. Ici, l’État n’a pas été capable d’agir rapidement pour permettre à la victime de faire valoir ses droits et de se relancer. La victime se sent doublement victime. Il peut raisonnablement se sentir floué et abandonné de la puissance publique.
Aujourd’hui, dans un monde de plus en plus exigeant et qui se veut de plus en plus protecteur, les lois deviennent de plus en plus complexes. Ce qui pose en soi un problème de justice. Pour appliquer une loi, il faudrait que la loi soit connue de tous. Car comme le dit l’adage, « nul n’est censé ignorer la loi. » Mais du fait de la technicité et du nombre de lois, la situation est plutôt à l’ignorance des lois. Et il faut ajouter aux lois, les décrets, les circulaires qui rendent l’application des lois encore plus difficile, en ajoutant diverses contraintes d’application et aussi des exceptions.

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