Sociologie politique des Comores
215 pages
Français

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Sociologie politique des Comores

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Description

Le phénomène du pouvoir aux Comores caractérisé par le conservatisme des moeurs politiques du pays, les effets de l'insularité, le culte du village natal, le rejet du primat du Droit et de l'exigence démocratique, la destruction de la crédibilité des institutions publiques par des pratiques malsaines a aboutit à la disparition de l'autorité de l'Etat. Une réalité qui éloigne chaque jour ce pays de la normalité juridique, institutionnelle et politique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 27 septembre 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782336852027
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre

Abdelaziz RIZIKI MOHAMED











Sociologie politique des Comores
Copyright


DU MÊME AUTEUR :
AUX ÉDITIONS L’HARMATTAN, PARIS




Comores. Les institutions d’un État mort-né, 2001.
La diplomatie en terre d’Islam, 2005.
Sociologie de la diplomatie marocaine, 2014.
Ce que le Maroc doit au Roi Hassan II, 2014.
Mohamed Ali Soilihi. Les Comores à cœur et dans l’âme, 2015.
Mohamed Ali Soilihi. Vérités sur une élection aux Comores, 2016.
La présidence tournante aux Comores, 2017.

CONTRIBUTION

Les diplomates marocains : une approche sociologique et prosopographique, in Institutions, développement et relations internationales, Mélanges en l’honneur du Professeur Aziz Hasbi, Faculté des Sciences juridiques, économiques et sociales, Rabat-Agdal, 2017.






© L’Harmattan, 2018 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-85202-7
REMERCIEMENTS
Je remercie toutes les militantes et tous les militants qui, aux Comores et l’étranger, de 2016 à 2018, se mobilisent chaque jour et luttent avec courage et détermination contre la dictature de village imposée par des kleptocrates abhorrés, agissant en association de malfaiteurs, sous la férule d’un tyran à la fois borné, cupide, corrompu et incompétent.
Je souhaite exprimer ma reconnaissance et apporter mon soutien à tous ceux qui, aux Comores, parce qu’ils pensent autrement sur la gouvernance du pays, sont violentés, humiliés, séquestrés loin du monde de la vie, des humains, de la lumière et de la liberté, et sont quotidiennement soumis à la tyrannie, à la barbarie et à l’ignominie d’une «   Justice » dévoyée et aux ordres, qui n’inspire que la honte, le mépris, la méfiance et le rejet total.
Par ailleurs, bien installé au cœur du pouvoir personnel et clanique, un bon patriote, horrifié et dégoûté par ce qu’il voit dans les entrailles, tréfonds et bas-fonds du régime politique anticonstitutionnel, maudit et honni, combat celui-ci de l’intérieur, en dévoilant au site www.lemohelien.com beaucoup de secrets vils et écœurants d’un sérail haïssable et haï, détestable et détesté, méprisable et méprisé. Les Comoriens et les amis des Comores savent ce qu’il en est, grâce à son sens du devoir. Qu’il en soit sincèrement remercié.
Dédicace

À
La mémoire de Ma tante et grande amie Hadidja Ali, Qui nous a quittés le samedi 10 mars 2018.
Exergue

«   Et ne semez pas la corruption sur la terre après qu’elle ait été réformée. Et invoquez-Le avec crainte et espoir, car la miséricorde d’Allah est proche des bienfaisants » (Coran, VII, Al Araf, 56).

Abdou Llâh (ou ‘Atîq) Ibn Abî Quhâfah dit Abou Bakr Al-Saddiq, après sa désignation pour devenir le premier Khalife de l’Islam, le 8 juin 632 : «   O peuple ! Je jure, au nom de Dieu que je n’ai jamais convoité le pouvoir, ni de jour, ni de nuit, et que je n’ai jamais eu d’inclinaison pour lui. Ni ouvertement, ni secrètement, je n’ai jamais prié Dieu de me le conférer. Et certainement, j’ai peur à l’idée de commettre des erreurs. En réalité, une grande tâche m’a été assignée, qui dépasse mes pouvoirs, et que je ne peux remplir qu’avec l’aide de Dieu Tout-Puissant. J’aurais souhaité voir le plus puissant des hommes à ma place. Maintenant, il ne fait pas de doute que j’ai été choisi comme Khalife, même si je ne vaux pas mieux que vous. Aidez-moi quand je suis sur le droit chemin. Mettez-moi sur ce dernier quand je m’égare. La vérité est la base de la confiance. La fausseté est une trahison » : Cité par Afzal Iqbal : Diplomacy in early Islam, 4 ème édition, Institute of Islamic Culture, Lahore, 1988, pp. 173-174.

« Les Comores sont un pays où règnent les hommes, pas les lois. Quiconque peut enfreindre, bafouer et braver toutes les lois qu’il veut, tant et aussi longtemps que l’homme du jour assure ses arrières » : Atossa Araxia Abrahamian : Citoyennetés à vendre. Enquête sur le marché mondial des passeports, Lux Éditeur, Collection «   Futur proche », Montréal, 2016, p. 36.
SIGLES OFFICIELS EMPLOYÉS
ACCPUF :
Association des Cours constitutionnelles ayant en partage l’usage du français
ACCT :
Agence de Coopération culturelle et technique
ACP :
Afrique, Caraïbes et Pacifique
AMISEC :
Mission de l’Union africaine pour la Sécurisation des Élections aux Comores
AND :
Armée nationale de Développement
APOI :
Annuaire des Pays de l’océan Indien
ASÉC :
Association des Stagiaires et Étudiants comoriens
BCC :
Banque centrale des Comores
BDC :
Banque de Développement des Comores
CCFD :
Comité catholique contre la Faim et pour le Développement
CÉE :
Communauté économique européenne
CEFADER :
Centre fédéral d’Appui au Développement rural
CÉNI :
Commission électorale nationale indépendante
CNJA :
Conseil national de la Jeunesse et de l’Avenir
CNPLC :
Commission nationale de Prévention et de Lutte contre la Corruption
CPAN :
Comité de Pilotage des Assises nationales
COI :
Commission de l’océan Indien
CRC :
Convention pour le Renouveau des Comores
DOM :
Département d’outre-mer
EÉDC :
Eau et Électricité des Comores
ÉNES :
École nationale d’Enseignement supérieur
ÉNPC :
École nationale des Ponts et Chaussées
FAC :
Forces Armées comoriennes
FAO :
Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture
FD :
Front démocratique
FMI :
Fonds monétaire international
FNUC :
Front national uni des Comores
FPC :
Front patriotique des Comores
GP :
Garde présidentielle
IIAP :
Institut international d’Administration publique
KMF :
Franc comorien
LÉA :
Ligue des États arabes
MOLINACO :
Mouvement de Libération nationale des Comores
MPM :
Mouvement populaire mahorais
MSF :
Médecins sans frontières
OIF :
Organisation internationale de la Francophonie
OPT :
Office des Postes et Télécommunications
ORTC :
Office de Radiotélévision des Comores
OUA :
Organisation de l’Unité africaine
PAS :
Programme d’ajustement structurel
PASOCO :
Parti socialiste des Comores
PCM :
Parti communiste marocain
PLS :
Parti de la Libération et du Socialisme
PNUD :
Programme des Nations Unies pour le Développement
PPS :
Parti du Progrès et du Socialisme
PUF :
Presses universitaires de France
PUG :
Presses universitaires de Grenoble
RADÉCO :
Rassemblement pour le Développement des Comores
RADHI :
Rassemblement pour une Alternative de Développement harmonisé et intégré
RFI :
Radio France Internationale
RFIC :
République fédérale islamique des Comores
RIDJA :
Rassemblement pour une Initiative de Développement avec une Jeunesse avertie
SCH :
Société comorienne des Hydrocarbures
TOM :
Territoire d’outre-mer
UNDC :
Union nationale pour la Démocratie aux Comores
UPC :
Union comorienne pour le Progrès
UPDC :
Union pour le Développement des Comores
USFP :
Union socialiste des Forces populaires
INTRODUCTION GÉNÉRALE
Les Comoriens ont-ils une prédilection pour la politique ? Cette dernière est leur principal sujet de discussion. D’ailleurs, il n’est pas rare de les entendre dire que la politique est leur «   sport national ». L’intérêt des Comoriens pour la politique est une réalité, mais qu’en est-il de leur propre conception et façon de faire la politique ? La question vaut d’être posée, et elle permet de constater qu’il n’y a pas une seule façon, mais des façons de concevoir et de faire la politique aux Comores. La pluralité constatée en la matière renvoie à la pluralité et à la complexité de la société comorienne.
La société comorienne est complexe. Cette complexité se constate au sein de chaque île, et d’une île à une autre. Elle incite l’observateur à s’interroger sur l’existence d’une société comorienne ou d’une pluralité de sociétés aux Comores. En d’autres termes, peut-on parler de la «   société comorienne » ou des «   sociétés comoriennes » ? Il est nécessaire de se poser la question parce que, nonobstant ce qui est considéré comme commun aux Comoriens, force est de constater que les divergences existent en matière sociopolitique, et ce qui est valable sur une île donnée peut ne pas l’être ailleurs. À preuve, la Grande-Comore présente bien de spécificités par rapport aux autres îles de l’archipel des Comores, et cette singularité insulaire constitue une source de désaccords et mésententes entre Comoriens, pendant que certains font tout pour ramener les Comores à la seule île de la Grande-Comore.
De manière générale, depuis au moins la Révolution d’Ali Soilihi (3 août 1975 – 13 mai 1978), la société comorienne fait l’objet de graves accusations de «   féodalité » et de «   conservatisme », sans qu’on ne sache vraiment si les accusateurs eux-mêmes sont des partisans de cette «   féodalité » ou s’ils sont des modernistes. En effet, comme nous l’étudierons avec plus de détails lors des développements ultérieurs, Ali Soilihi était le plus grand pourfendeur du grand mariage, si cher aux Grands-Comoriens. Après son assassinat inutile et violent le 29 mai 1978, de nombreux groupements politiques se réclament de lui, sont inconciliables, sont dans l’impossibilité de travailler ensemble, et sont tous dirigés par des chantres du grand mariage qui, pourtant, disent en public : «   Le grand mariage est une vraie malédiction ».
En janvier 2013, à Bobigny, en région parisienne, j’avais décidé d’assister à une énième conférence consacrée au sempiternel thème du grand mariage. Le Mohélien que je suis n’a pas résisté à la tentation de poser une question au Grand-Comorien qui faisait office de conférencier : «   Pourquoi tous les Grands-Comoriens qui disent être opposés au grand mariage finissent tous par succomber à son charme et à le célébrer avec faste et éclat ? ». Je fus quand même très surpris d’entendre le conférencier parler pompeusement de «  pression sociale », expliquant que lui-même était contre le grand mariage mais qu’il avait dû céder à la fameuse «   pression sociale ». Trois ans plus tard, plus précisément en 2016, le conférencier de Bobigny se lança dans une croisade destinée à interdire le grand mariage entre les habitants de «   sa » ville de Moroni et les «   étrangers », qu’ils soient Grands-Comoriens ou pas, qu’ils soient Comoriens ou pas. Cette prise de position extrémiste ne m’avait guère surpris.
Le chauvinisme villageois et insulaire est un déterminant sociopolitique.
Par ailleurs, les études sur certains aspects de la société comorienne sont légion. Mais, à ce jour, les auteurs, qu’ils soient comoriens ou étrangers, ont évité de faire une analyse de la sociologie politique globale sur les Comores. Certains sujets comme le grand mariage ont tellement mobilisé les auteurs que ceux-ci ont oublié que les Comores ne se limitent pas à cette thématique, quel que soit son intérêt pour certains.
Aussi, la présente étude a-t-elle pour objet de constituer une réflexion et une analyse d’ensemble sur les relations spécifiques que les citoyens ont avec l’État et ses institutions aux Comores, en même temps que les relations de domination entretenues par les groupes sociaux dans ce pays.
Une telle étude présente un grand intérêt dans la mesure où elle permet de mettre en lumière la nature et l’identité des dirigeants, les relations sociales qui sont à la base de la conquête et de l’exercice du pouvoir, l’affectation du pouvoir politique par diverses personnes physiques et morales mais aussi par des groupements sociaux.
Dès lors, de nombreuses questions se posent sur cette société plurielle des Comores et sur ses relations avec le phénomène du pouvoir : en quoi est-elle marquée par la féodalité ? Quelles étaient les accusations formulées par Ali Soilihi sur cette société et comment comptait-il la réformer ? Quels sont les facteurs objectifs qui l’ont empêché de réussir ses réformes d’une société qu’il qualifiait de «   féodale » et de foncièrement «   conservatrice » ?
En quels termes s’analyse le primat de l’insularité et du culte du village natal du chef sur l’État ? Les Comores privilégient-elles le primat du Droit ou celui de la force et de la fraude comme moyen d’accession au pouvoir politique et de son exercice ? Ces facteurs objectifs ne sont-ils pas de nature à fragiliser les institutions publiques et à éroder l’autorité de l’État ?
Cependant, avant de répondre à ces questions, il serait approprié de nous intéresser à la définition de la sociologie politique (I.) et à la présentation du champ d’études retenu, à savoir : les Comores (II.).
I. – DE LA SOCIOLOGIE À LA SOCIOLOGIE POLITIQUE
Intéressons-nous, tout d’abord, à la notion de «   sociologie » (A.) avant de nous pencher sur celle de «   sociologie politique » (B.).
A. – COMMENT DÉFINIR LA SOCIOLOGIE ?
La définition de la sociologie soulève deux séries d’interrogations : d’une part, le sens de la notion elle-même, et d’autre part, ses origines.
Tout d’abord, la sociologie est l’étude des faits sociaux. Cette étude est de nature scientifique et est basée sur l’observation de la réalité vécue par un groupe social donné. Pour Madeleine Grawitz , «   la sociologie est l’étude de la réalité sociale. Les préoccupations philosophiques sur la nature de la société, ou morales sur les moyens de l’améliorer, sont aussi anciennes que la réflexion sociale, politique ou philosophique, mais ce n’est qu’à partir du moment où l’on a observé les faits sociaux, en les séparant des jugements de valeur, que la sociologie est née en tant que science. […] La sociologie se développe comme une lutte, une juxtaposition ou une conciliation entre deux tendances préexistantes et opposées : une pensée théorique et une recherche pratique, souvent inspirée par une volonté réformatrice. L’une ou l’autre domine, suivant les périodes et les pays » 1 .
Dans cet ordre d’idées, en tant que science, la sociologie peut être définie au regard de sa principale mission : «   Sa mission première est de révéler à une société, qui a perdu tout fondement extérieur à elle-même, les secrets de son fonctionnement et, par là, d’aider les hommes à mieux maîtriser un destin laissé autrefois aux seuls soins de la providence. Avec elle, on entre dans l’âge positif des sociétés si bien incarné par formule d’Auguste Comte : “Savoir pour prévoir et pourvoir” » 2 .
C’est justement à Auguste Comte (1798-1857) qu’on doit la paternité du terme «   sociologie ». Pour autant, il faudra constater qu’avant l’apparition de cette notion, il n’hésitait pas à emprunter l’expression «   physique sociale », née sous la plume de Thomas Hobbes (1588-1679), expression reprise par la suite par le statisticien belge Adolphe Quételet (1796-1874) : «   J’entends par physique sociale, la science qui a pour objet propre l’étude des phénomènes sociaux » 3 .
Auguste Comte estimait que pour mener une étude sociologique digne de ce nom, il fallait étudier les faits sociaux comme s’ils étaient des données physiques, chimiques, astronomiques ou physiologiques. En d’autres termes, la sociologie est basée sur l’observation objective des faits de la société ou du groupe social. Cette conception de la sociologie prévaut de nos jours.
Pour pouvoir étudier les faits sociaux de manière objective et efficace, la sociologie impose une démarche très rigoureuse, et celle-ci est relative à la façon par laquelle le sociologue va observer la société. Qu’il appartienne à celle-ci ou non, cette observation doit être dépourvue de toute subjectivité. En d’autres termes, il est nécessaire de prendre en considération le fait que «   si l’on veut comprendre quel est l’objet de la sociologie, il faut être en mesure de prendre mentalement ses distances avec soi et se percevoir comme un homme parmi d’autres.
Car la sociologie s’occupe des problèmes d’une “société” à laquelle appartient quiconque réfléchit sur elle et l’étudie. Actuellement, la réflexion sur soi reste souvent au stade où l’on prend conscience de soi, mais seulement comme d’une personne à laquelle s’opposent d’autres hommes, considérés comme “objets” ; s’y ajoute le sentiment d’être séparé d’eux par un gouffre infranchissable » 4 .
La sociologie étudie donc les problèmes d’une société donnée. Cette étude n’a de sens que si elle a des objectifs scientifiques. Elle doit être menée de façon également scientifique.
En ce qui concerne la genèse de la sociologie, et en prenant en compte les précisions ainsi faites, il conviendrait de porter le regard sur les origines de cette science, et cela, en répondant à la question suivante : qui est le père de la sociologie ? Sur ce sujet, les avis sont partagés. Pour preuve, parlant de Claude Henri Comte de Saint-Simon (1760-1825), Émile Durkheim estime que, sans nul doute, il «   mérite plus qu’ [Auguste] Comte le titre de père spirituel de la sociologie contemporaine », alors que, s’agissant d’Auguste Comte, «   il est considéré (lui aussi !) comme le père de la sociologie » 5 .
Pourtant, le Tunisien Abderrahmane Ibn Khaldoun (1332-1406) est, lui aussi, considéré comme le vrai père de la sociologie. C’est ainsi que Zakya Daoud le qualifie d’«   ancêtre des sociologues » 6 . Nous retrouvons la même idée dans les écrits de l’universitaire marocain Ali Benhaddou , pour qui, «   Ibn Khaldoun, fondateur de la sociologie moderne, avait dès le XIV ème siècle attribué aux élites maghrébines le caractère de tribalisme, d’où leur division tant économique que politique et sociale » 7 . Cyril Glassé ne dit pas autre chose, parce qu’il considère que, «   souvent surnommé le “le père de l’historiographie” Ibn Khaldûn est né en Tunisie. […]. Ibn Khaldûn était un observateur pénétrant de la nature humaine. Il remarqua la tendance naturelle des hommes à admirer et à respecter le pouvoir, à tel point que des peuples conquis adoptaient souvent les coutumes de leurs vainqueurs et jusqu’à leurs vêtements. Ses observations dans ce domaine furent poussées au point que l’on pourrait également le surnommer à juste titre “père de la sociologie” » 8 . Le Roi Hassan II reconnaît également la paternité spirituelle en question : «   D’abord, Ibn Khaldoun, même s’il a inventé la sociologie, était aussi un agité, un politicien maladroit qui réussissait à se faire mettre en prison chaque fois qu’il passait dans une capitale » 9 .
Au-delà des divergences apparues sur son réel pionnier, force est de noter qu’une unanimité se dégage pour reconnaître que la sociologie est la science basée sur l’étude des réalités d’une société donnée. Même si la définition de la sociologie semble ne soulever aucun problème particulier, on ne peut que déplorer l’acharnement de certains sociologues contemporains parmi les plus adulés et sanctifiés à s’exprimer dans un langage illisible et indéchiffrable même pour les autres chercheurs. J’en fis l’amère et difficile expérience de 2005 à 2013, période au cours de laquelle je travaillais sur la sociologie des élites marocaines ayant choisi de façon durable ou temporaire le métier de la diplomatie 10 .
B. – COMMENT DÉFINIR LA SOCIOLOGIE POLITIQUE ?
La sociologie politique est la science qui étudie les phénomènes politiques à la lumière de la sociologie. En d’autres termes, il s’agit d’une approche sociologique du phénomène du pouvoir. La sociologie politique étudie les faits politiques, et constitue une approche sociologique de la politique. Elle se limitait souvent aux agissements des personnalités publiques et portait une profonde empreinte du Droit et de l’Histoire. Aujourd’hui, elle a prouvé son utilité et son autonomie à l’égard des autres sciences. Dans l’ensemble, elle aide scientifiquement à rendre intelligibles les différents phénomènes qui sont considérés comme d’essence politique. Fait très important, la sociologie politique n’est pas indépendante de la sociologie générale.
Dès lors, l’analyse des phénomènes politiques aux Comores sous l’angle de la sociologie permettra de vérifier ce postulat de base.
Maintenant, interrogeons-nous sur la définition de la sociologie politique, notamment pour faire ressortir ses spécificités.
Pour aller à l’essentiel, notons que pour Jean-Pierre Cot et Jean-Pierre Mounier , «   la sociologie politique est la fille incestueuse de l’histoire et du droit. Cette histoire malheureuse la marque encore profondément et entrave son développement. La double tradition, historique et juridique, domine toujours notre discipline et empêche de la rattacher à la sociologie, où elle trouve pourtant sa place naturelle. L’analyse des faits politiques a d’abord été menée dans une perspective historique. Et plus précisément dans le cadre de la petite histoire, celle des grands hommes. L’histoire anecdotique, événementielle, a persisté dans le domaine politique bien après qu’elle fut abandonnée par les historiens eux-mêmes » 11 .
Se libérant de la tutelle de l’Histoire et du Droit, la sociologie politique a fini par devenir une science autonome, qui garde une relation réelle avec la sociologie générale. En effet, la sociologie politique reste liée à la sociologie générale, en ayant comme champ d’investigation les faits politiques qui se produisent au sein d’une communauté donnée, qu’elle soit étatique ou non. De fait, «   l’initiation à la sociologie de la politique n’est pas séparable d’une initiation sociologique générale, parce que la politique ne constitue pas un domaine séparé dans la société. La sociologie de la famille, la sociologie de la sexualité, la sociologie des entreprises, la sociologie du travail, la sociologie du sport, etc., forment des branches particulières assez faciles à distinguer. Au contraire, la sociologie politique est un aspect de ce tronc et de beaucoup de ses branches. Tout – ou presque tout – est partiellement politique et rien – ou presque rien – n’est totalement politique. […]. Deux grandes conceptions de la sociologie politique s’affrontent : pour les uns, elle est la science de l’État ; pour les autres, la science du pouvoir » 12 . Ce constat est d’une grande importance.
De nombreux auteurs insistent sur la relation entre la sociologie politique et l’État, mais aussi le rapport entre la sociologie politique et le phénomène du pouvoir de manière générale.
Dès lors, une question se pose avec acuité : faut-il définir la sociologie politique en tant que science consacrée à l’État ou comme une science qui privilégie le phénomène du pouvoir, que ça soit au sein de l’État ou dans les autres groupes humains ? Pour Maurice Duverger , «   la conception de la sociologie politique la plus répandue en Occident la définit comme la science du pouvoir, du gouvernement, de l’autorité, du commandement, dans toutes les sociétés et dans tous les groupes humains et pas seulement dans la société nationale. […]. À cet égard, la conception “sociologie politique = science du pouvoir” est plus opérationnelle que la conception “sociologie = science de l’État” : car la première laisse ouverte la possibilité d’examiner scientifiquement la nature du pouvoir dans l’État, par comparaison avec le pouvoir dans les autres communautés, alors que la seconde ferme cette possibilité. Si l’on étudie de façon comparative le pouvoir dans tous les groupes humains, on pourra découvrir les différences de nature entre le pouvoir dans l’État et le pouvoir dans les autres groupes, si elles existent.
Au contraire, si l’on se borne à étudier le pouvoir dans le cadre du seul État, on s’interdit de le comparer au pouvoir dans les autres groupes humains, et de constater par là même que la différence de nature, qu’on a posée a priori, n’existe peut-être pas dans les faits » 13 .
Pour sa part, Roger-Gérard Schwartzenberg considère que la sociologie politique «   étudie certains phénomènes sociaux : les phénomènes politiques. Mais, qu’est-ce qu’un phénomène politique ? Là deux controverses existent. En fonction de cette controverse sur l’objet même de la discipline, il existe au moins deux grandes conceptions de la sociologie politique. La sociologie politique, science de l’État. La première conception – qui est la plus ancienne – s’en tient à l’étymologie du mot “politique”. La “polis”, la cité, c’est aujourd’hui, l’État. Littré, d’ailleurs, définit la politique comme “la science du gouvernement des États”. La sociologie politique – ou la science politique – aura donc l’État comme objet d’étude. Ce sera la science de l’État. […].
La sociologie politique, science du pouvoir . Malgré ces efforts pour assouplir ou approfondir la thèse précédente, aujourd’hui la majorité des auteurs soutient une conception plus moderne, plus réaliste et moins formelle. La sociologie politique est la science du pouvoir (de l’autorité, du commandement, du gouvernement) dans quelque société humaine que ce soit, et pas seulement dans la société étatique. Dans tout groupe humain, en effet, se retrouve ce que Léon Duguit appelait la distinction des “gouvernants” et des “gouvernés” . Le phénomène de l’autorité et du pouvoir n’est pas propre à l’État ; il se retrouve dans toute “organisation sociale”, même la plus réduite (entreprise, université, section de parti, de syndicat, etc.). Précisée dans l’entre-deux-guerres avec Charles Merriam, Harold Laswell et George Catlin, cette conception, qui fait du pouvoir le concept central de la sociologie politique, est, désormais, la plus répandue. En France, par exemple, c’est celle de Raymond Aron, Georges Burdeau, Maurice Duverger et Georges Vedel » 14 .
Dès lors, Roger-Gérard Schwartzenberg en conclut que «  la sociologie politique est la branche des sciences sociales qui étudie les phénomènes du pouvoir . Étant entendu que les manifestations les plus évidentes du pouvoir se produisent dans le cadre étatique, mais qu’il s’en produit aussi d’autres dans des cadres plus restreints » 15 .
Ce faisant, il est impossible d’étudier la sociologie politique sans porter son regard sur le phénomène du pouvoir au sein d’une société donnée, celle des Comores, dans le cas d’espèce.
Dominique Colas propose une définition proche de celle de Roger-Gérard Schwartzenberg : «   Sur un mode positif, on dira que la sociologie politique étudie les relations de pouvoir qui se structurent dans des institutions dont l’État-nation est la forme qui prédomine dans le monde moderne » 16 .
La sociologie politique est une nécessité ancienne, mais son apparition est relativement récente. Son admission dans les milieux universitaires n’a pas été facile. Pourtant, il n’y a pas une communauté qui échappe à la nécessité de faire l’objet d’une étude de sociologie politique, surtout dans la mesure où toute société est, par définition, appelée à évoluer, puisqu’elle est en constant mouvement. Autant signaler que toute société humaine évolue, quel que soit le rythme suivi.
En effet, «   jamais, sans doute, la prescription que s’était assignée Alexis de Tocqueville en inaugurant par son analyse De la Démocratie en Amérique […] la politologie moderne n’aura paru si pertinente et si opportune : au regard des mouvements historiques en cours qui bouleversent, en même temps que les réalités politiques contemporaines les plus familières, nombre de leurs schèmes explicatifs éprouvés, l’exigence d’innovation qu’il posait en principe fondateur du projet d’une connaissance scientifique du politique s’impose, aujourd’hui plus encore qu’hier, l’évidence de son urgence » 17 .
Par ailleurs, en étudiant la sociologie politique, on peut aborder l’un de ses aspects les plus importants : la sociologie des élites ou de l’élite, celle de la classe dirigeante. La façon par laquelle celle-ci gouverne un pays se situe au cœur de la problématique envisagée. Cette notion d’élite ou des élites peut soulever moult problèmes dans le cas de certaines communautés spécifiques, quand le mérite n’est pas considéré comme une condition de base.
De fait, «   parler de l’élite, au singulier, c’est opposer ceux qui sont les meilleurs dans leur domaine d’activité aux individus moyens, à tous ceux qui, sans être dépourvus de talents, ne se distinguent en rien de la grande masse de leurs semblables. La conception sous-jacente est celle d’une opposition dichotomique plus ou moins précise entre la masse et ceux qui émergent du lot. Le domaine d’activité dont il est question est très souvent la gestion de la chose publique. Le terme d’élite, pris au singulier, sera donc fréquemment synonyme d’élite dirigeante ou d’élite gouvernementale » 18 .
Au centre de la sociologie politique, l’activité politique est considérée telle une activité sociale. Dès lors, elle s’éloigne de toute démarche philosophique et doit se rattacher à des méthodes empiriques et expérimentales.
La sociologie politique a ses thèmes de prédilection, et parmi eux, existent en bonne place l’État et ses institutions, les élites, les modes de désignation des gouvernants, la manière dont cette désignation se fait, les organisations politiques, les actions collectives, etc. Cela étant, il est nécessaire de préciser que certains comportements sociaux semblent ne pas entretenir de relations directes avec la politique alors qu’ils ont des répercussions politiques.
La sociologie politique traite des différents faits politiques comme des faits sociaux, compte tenu de leur dimension sociale, mais en tenant compte de leurs propres originalités.
En étudiant la réalité politique d’un groupe, la sociologie politique analyse aussi ses institutions. Même si elle ne se limite pas à l’État et à ses diverses institutions, on remarque que «  […] les institutions constitutives des régimes politiques qui structurent le plus directement la vie politique (parlements, gouvernements, présidents, partis politiques, etc.) ont été beaucoup moins mises à l’agenda des recherches sociologiques. Lorsqu’elles l’ont été, c’est le plus souvent celles des régimes totalitaires qui ont été analysées, comme si les institutions politiques des régimes démocratiques contemporains ne soulevaient aucun problème politique et scientifique.
Ce sont pourtant des institutions comme les autres ; à ceci près qu’elles cumulent un certain nombre de caractéristiques que les autres ne possèdent que partiellement et dans une moindre mesure. Pour commencer, elles ont un pouvoir normatif à nul autre pareil qui leur permet de classer, de nommer, d’organiser l’ensemble des activités et des groupes sociaux, tout en établissant des hiérarchies, en fixant des priorités, en assignant des identités sociales, etc. De la naissance jusqu’à la mort, notre vie quotidienne est ainsi affectée par les multiples activités des institutions politiques et leurs produits – politiques publiques, lois, décrets, etc. » 19 .
Au vu de ce qui précède, la sociologie politique a de multiples implications sur le plan pratique. Elle présente un grand intérêt pour les Comores, un pays doté d’un système politique très complexe et dont les bases ont été jetées au Moyen-Âge. C’est pour cette raison qu’en son temps, le président Ali Soilihi ne manquait pas une occasion pour fustiger une «   féodalité » incompatible avec l’évolution l’État moderne qu’il comptait instaurer.
Mais, que peut-on dire sommairement sur cet État comorien en tant que champ d’études retenu dans le cadre de la présente analyse ?
II. – PRÉSENTATION DU CHAMP D’ÉTUDES : LES COMORES
Deux idées principales vont permettre de présenter les Comores en relation avec la sociologie politique, à savoir : l’évolution politique (A.) et l’évolution institutionnelle du pays (B.).
A. – L’ÉVOLUTION POLITIQUE
Les Comores. Les Comoriens sont convaincus que leur pays est important, l’un des plus importants, voire le plus important au monde. De surcroît, il est de notoriété publique que certains Comoriens considèrent que les dirigeants des grandes puissances, dès leur réveil, consacrent toutes leurs discussions aux Comores. D’autres Comoriens se répandent en rumeurs selon lesquelles en France, existent des institutions «   impérialistes » dirigées par de méchants et dangereux agents du «   néocolonialisme » chargés de «   la déstabilisation chronique et la destruction totale des Comores ». Or, il faudrait être très prudent sur le sujet parce que, souvent, à l’évocation du mot «   Comores », on peut déclencher les réactions suivantes quand on a en face de soi des nonComoriens à l’étranger : «   Les Comores ? Ah ! Bob Denard ! », «   Excusezmoi si je vous dis que je suis incapable de situer les Comores sur une carte. Au fait, elles se trouvent où ? », «   Les Comores ? Le Cameroun ? », etc.
En d’autres termes, les Comores souffrent d’un grave déficit de notoriété parce que, soit elles sont surtout connues sous l’angle entièrement négatif du mercenariat de l’époque de Robert «   Bob » Denard (1975-1995), soit parce qu’elles sont inconnues à l’étranger ; ce qui est tout à fait normal pour un petit archipel de l’océan Indien dont la superficie se limite à 2.171 km², et encore, quand on y inclut Mayotte, une île de l’archipel des Comores qui a voté en faveur de son ancrage au sein de la République française, au lieu de l’indépendance, comme les îles de Mohéli, Anjouan et Grande-Comore, lors du référendum d’autodétermination du 22 décembre 1974.
Pour autant, il n’y a pas que ce problème de notoriété, d’identification et de reconnaissance des Comores sur le plan mondial ; en effet, il y a aussi les mystifications. Ces dernières sont d’autant plus réelles que ceux qui estiment être «   les bons et vrais Comoriens » ont tendance à réécrire «   leur » Histoire des Comores, n’hésitant pas à procéder aux falsifications les plus grossières. Le domaine dans lequel ces «  bons et vrais Comoriens » s’illustrent le plus et avec fracas est celui de l’unité politique de l’archipel des Comores vue sous un angle historique.
Pour mieux saisir cette pathétique mystification, il faut se poser la simple question de savoir si, avant la colonisation française, les Comores pouvaient être considérées comme constituant un ensemble politique uni et unitaire. À cette question, «   les bons et vrais Comoriens » répondent par l’affirmative, prétendant que quand la France commença la colonisation, île après île, de l’archipel des Comores, celui-ci avait un pouvoir politique unique et unifié.
Cette affirmation est entièrement fausse et ne repose sur aucune vérité liée à l’Histoire tourmentée du pays. Rien qu’au niveau de la Grande-Comore, on pouvait compter un sultanat par région, et l’île en compte sept. Plus grave encore, des roitelets issus de la même famille se livrèrent durablement à la guerre pour asseoir leur pouvoir sur une île fragmentée politiquement. À Mohéli, les villes de Fomboni et Nioumachioi avaient chacune un sultanat. À Anjouan, il y avait au moins le sultanat de Mutsamudu et celui de Domoni. En d’autres termes, aucune île n’avait son unité politique, et à plus forte raison, l’archipel des Comores dans sa globalité. Les Comores n’ont jamais eu un semblant d’unité politique avant la colonisation française et, en plus, au moment où la France étendait graduellement sa domination sur ces îles, celles-ci venaient de sortir des interminables conflits entre îles voisines ayant été à l’origine de l’expression «   Archipel aux sultans batailleurs ».
Qui plus est, à ce jour, «   les bons et vrais Comoriens » n’ont pas encore été en mesure de citer le nom d’un seul suzerain du XIX ème siècle ou des siècles précédents portant le titre de «   sultan des Comores ».
En réalité, l’unité politique des Comores commença à se définir quand, en 1841, la France «   acheta » Mayotte à Andria Tsouli, l’usurpateur malgache d’origine sakalava, avant d’obtenir des autres îles une reddition sous forme de «   traités », dont celui de la Grande-Comore, de Mohéli et d’Anjouan. C’est en 1917 que l’unité politique de l’archipel des Comores a été réalisée pour la première fois, et cela, dans des conditions politiques controversées, parce qu’il s’agissait de placer les quatre îles sous le pouvoir des autorités françaises de Madagascar, les Comores devenant une dépendance de cette île et étant alors qualifiées de manière infâme et infamante de «   colonie d’une colonie ».
En 1947, les Comores devinrent un territoire français doté de l’autonomie interne qui allait rejeter l’indépendance lors du référendum organisé en 1958 dans toutes les colonies françaises pour que ces dernières se décident soit en faveur de l’indépendance, soit pour leur maintien au sein de la Communauté française, une Communauté sur laquelle Charles de Gaulle ne se faisait pas d’illusion, lui qui la qualifiait de «   foutaise ». Philippe Gaillard rappelle à Jacques Foccart que «   vous avez déjà souligné que la Communauté, dans l’esprit du général de Gaulle, était, dès l’origine, destinée à évoluer. Au cours du voyage, à Abidjan [1958], il l’a exprimé de manière plus brutale dans une conversation privée avec Jean Mauriac, l’envoyé spécial de l’Agence France Presse. “La Communauté, a-t-il dit, c’est de la foutaise. Quand ces gens y seront entrés, ils n’auront qu’une idée, c’est d’en sortir”. Mais, a-t-il ajouté, “il fallait la faire” » 20 .
À l’évocation de cette évaluation de Charles de Gaulle, Louis Sanmarco , ancien administrateur de colonies françaises en Afrique, affirma : «   Oui ! Il fallait la faire… Vous n’imaginez pas à cette époque la pression d’un Sartre sur ses étudiants à l’université, et sur l’opinion française. On bourrait le crâne des étudiants avec des théories anticolonialistes, alors il fallait se battre sur tous les fronts » 21 .
Dans le cas particulier des Comores, et fait politique hautement marquant, avant même l’organisation du référendum d’autodétermination, les Mahorais avaient clairement expliqué aux autres Comoriens que si leurs îles à eux se prononçaient pour la décolonisation, l’île de Mayotte choisirait de rester sous l’administration de la France. D’ailleurs, «   le 2 décembre 1958 (après la naissance de la V ème République française), les conseillers de Mayotte introduisaient à l’Assemblée territoriale des Comores une proposition de loi fixant les grandes lignes de la séparation et le choix de faire de Mayotte un département français. L’Assemblée territoriale opte plutôt pour le maintien du statut de “territoire d’outre-mer des Comores” composé de quatre îles […] » 22 .
Depuis 1947, Saïd Mohamed Cheikh domine la vie politique aux Comores. En 1961, il commit l’irréparable faute du transfert de la capitale des îles Comores de Pamandzi, sur l’île de Mayotte, à Moroni, à la Grande-Comore. Il ne se contenta pas de procéder à ce transfert ; il refusa la présence de tout Mohélien et de tout Mahorais dans «  son » gouvernement, refusa de prendre en compte les doléances des Mahorais au sujet d’une barge devant permettre les liaisons maritimes entre les deux principales parties de Mayotte, Grande Terre et Petite Terre. En 1966, il se faisait lapider à Mayotte, qu’il quitta sous les habits d’une femme. Ce fut la dernière fois que le principal dirigeant des Comores séjournait à Mayotte. Dès lors, au lieu d’aller vers l’apaisement entre Comoriens, Saïd Mohamed Cheikh choisit d’isoler et de marginaliser Mayotte – ainsi que Mohéli. Cette politique suicidaire marqua durablement et même définitivement les esprits, surtout à Mohéli et à Mayotte.
Pourtant, se plaçant toujours sous l’angle de la mystification et en optant pour la falsification de l’Histoire, «   les bons et vrais Comoriens » n’hésitent jamais à prétendre mensongèrement et fallacieusement que Saïd Mohamed Cheikh ne serait pas responsable du transfert de la capitale des Comores de Mayotte, mais qu’il est tombé sur un piège que lui aurait tendu la France. En réalité, au moment où Saïd Mohamed Cheikh organisait la partition de tout un pays, il avait été averti par la notabilité de la Grande-Comore, qui avait attiré son attention sur le fait que son mépris envers Mayotte préfigurait tout simplement l’éclatement du pays. Il avait dédaigné la voix de la sagesse, et s’était réfugié dans un mépris total envers les Mohéliens et les Mahorais.
D’ailleurs, ses injures publiques envers les Mohéliens sont restées dans la mémoire collective des Comoriens, et personne ne peut expliquer l’utilité de ces insultes envers une partie de la communauté nationale comorienne. Il mourut en 1971, et c’est Saïd Ibrahim qui lui succéda. Ce dernier avait été beaucoup plus accommodant envers Mayotte et Mohéli, mais le mal était déjà fait. En 1972, des Députés grands-comoriens comme lui n’avaient pas hésité à préparer une motion de censure contre lui, en ayant recours à une corruption d’une partie des parlementaires en présence. C’est ainsi que le Député Soilihi Mohamed Soilihi de Djoiezi, Mohéli, avait reçu la somme de 500.000 francs (1.000 euros), avant d’être séquestré jusqu’au moment du vote de la motion de censure, l’intéressé étant connu pour ses revirements politiques spectaculaires et déroutants. Ahmed Abdallah Abderemane, né à Domoni, Anjouan, en 1919, devint le président du Conseil de Gouvernement après cette motion de censure.
En 1973, la classe politique comorienne réalisa un consensus national sur le projet d’acheminement de l’archipel vers l’indépendance. Cependant, lors du référendum d’autodétermination du 22 décembre 1974, Mayotte vota en faveur de son maintien sous administration française. Cette situation confuse et spécifique eut des répercussions politiques et diplomatiques particulières, dans la mesure où le décompte des voix se fit non pas sur une base globale et nationale, mais sur un décompte île par île. Cela allait mettre en opposition deux discours officiels français.
Dans un premier temps, nous retrouvons le discours que , Pierre Messmer , alors ministre français des DOM-TOM, avait prononcé le 31 janvier 1972 et dans lequel figure la véhémente affirmation selon laquelle, «   Mayotte française depuis cent trente ans peut le rester pendant autant d’années si elle désire. Les populations seront consultées dans ce but, et il sera procédé, à cette occasion, à un référendum île par île ».
Or, alors président de la République française, Valéry Giscard d’Estaing tiendra un discours tout à fait différent au cours de la conférence de presse du 24 octobre 1974 : «   Est-il raisonnable d’imaginer qu’une partie de l’archipel devienne indépendante et qu’une île, quelle que soit la sympathie qu’on puisse éprouver pour ses habitants, conserve un statut différent ? Je crois qu’il faut accepter les réalités contemporaines. Les Comores sont une unité, ont toujours été une unité ; il est naturel que leur sort soit un sort commun, même si, en effet, certains d’entre eux pouvaient souhaiter – et ceci naturellement nous touche et bien que nous ne puissions pas, ne devions pas en tirer les conséquences – même si certains pouvaient souhaiter une autre solution. Nous n’avons pas, à l’occasion de l’indépendance d’un territoire, à proposer de briser l’unité de ce qui a toujours été l’unique archipel des Comores ».
À ce sujet, le témoignage de Jacques Foccart est très éclairant et vaut d’être connu : «   Le Général n’attachait pas beaucoup d’importance aux Comores. “S’ils veulent partir, qu’ils partent”, résumait-il. Mais il était sensible aux doléances des habitants de Mayotte. Sans envisager de donner suite aux pétitions pour la transformation de l’île en département français rattaché à la Réunion, il commentait : “Nous ne pouvons pas livrer ces malheureux à Saïd Mohamed Cheikh s’ils ne sont pas d’accord”. Lors de la visite à Paris d’une délégation de Mayotte, il m’a donné pour consigne de ne pas encourager nos visiteurs à se séparer des Comores, mais de leur dire qu’en cas de référendum ils seraient consultés séparément.
Michel Debré et Pierre Messmer allaient plus loin que le Général sur ce terrain. Ils voulaient isoler Mayotte pour en faire une entité française et poussaient à cette consultation séparée. Pour ma part, j’étais convaincu qu’un jour le sentiment comorien prendrait le dessus, et que nous aurions des troubles à Mayotte, avec des conséquences pour la Réunion. Je le pense encore en 1994. Les Mahorais sont choyés et satisfaits d’être français, mais l’histoire n’est pas terminée. J’espère me tromper » 23 .
Du référendum d’autodétermination du 22 décembre 1974, naquit une grave controverse juridique, politique et diplomatique due au fait que Mayotte, île qui a rejeté l’indépendance, a été particulièrement agitée de 1973 à 1976, et tenait absolument à ce que sa volonté de rester sous l’administration de la France soit reconnue à la fois par les Comores et la France. Sans attendre la fin des négociations tortueuses engagées sur la question par les autorités du territoire des Comores et la France, Mayotte commençait à exiger le départ des autres Comoriens de son sol, n’hésitant même pas à user à leur égard de certains actes de violence.
Les années 1974-1975 sont celles de la rupture entre Mayotte et les autres îles de l’archipel des Comores. Cette rupture était évitable, mais l’autorité territoriale comorienne s’enferma elle-même dans ses propres pièges.
Les autorités territoriales comoriennes avaient commis la lourde faute de ne pas tenir compte des avertissements du Mohélien Ali Hassanaly, ancien étudiant à l’Institut international d’Administration publique (IIAP) et dernier Préfet comorien de Mayotte avant l’indépendance. Le langage du Préfet mohélien de Mayotte ne pouvait être du goût des autorités de Moroni parce qu’il expliquait que les «   Serrez-la-main », Mahorais favorables au futur État comorien, étaient minoritaires face aux «   Soldats », ceux des Mahorais qui étaient farouchement hostiles au futur État comorien. Ali Hassanaly, en tant que Mohélien, était l’acteur politique le mieux indiqué pour être Préfet de Mayotte à l’époque. Il est Mohélien. Or, Mohéliens et Mahorais ont toujours crié contre l’hégémonisme et l’hégémonie de la Grande-Comore et Anjouan. Plus édifiant encore, de 1973 à 1974, les «   Soldats » mahorais ont tout fait pour entraîner les Mohéliens au rejet de l’indépendance. Les Mohéliens étaient favorables au vote contre le projet de l’indépendance, mais au dernier moment, le Député Soilihi Mohamed Soilihi et le grand notable Moustapha Bacar Madi, deux personnalités politiques de Mohéli d’une grande influence, ont manipulé les Mohéliens et surtout les Mohéliennes pour un autre choix lors du référendum d’autodétermination du 22 décembre 1974.
Zena Mdéré (1922-1999), leader charismatique des anti-indépendantistes de Mayotte, accueillie avec ses «   chatouilleuses » en 1974 à Mohéli comme des Reines, sous mes yeux de gamin, a toujours été emportée par la colère chaque fois qu’elle entendait les Mohéliens se plaindre des désillusions nées chez eux d’une indépendance non préparée et qui a été acquise dans le seul but d’assouvir les appétits de pouvoir des autorités territoriales comoriennes. Des années plus tard, le professeur Mario Bettati résumera les désillusions tiers-mondistes par des termes très peu charitables : «   Cette démobilisation politique est incontestable. Mais est-elle due à la rhétorique humanitaire ou à la fin des idéologies ? Nous manifestions contre la guerre du Viêt-Nam ou contre d’autres conflits de décolonisation au nom du “droit des peuples à disposer d’eux-mêmes”, et puis nous avons découvert qu’il s’agissait du “droit des mêmes à disposer de leurs peuples” » 24 .
Après des mois de palabres stériles dans un climat d’une évidente naïveté et d’une mauvaise foi certaine entre les autorités territoriales des Comores, d’une part, avec la France, et d’autre part, avec les Mahorais, le 6 juillet 1975, Ahmed Abdallah Abderemane proclama l’indépendance du pays, et n’avait même consulté la France : «   La France, par son Parlement et son gouvernement, m’ont [Sic] attaqué, m’ont [Sic] humilié, m’ont [Sic] bafoué à cause des Comores. Et, je suis croyant. Le bon Dieu a jugé. Je déclare proclamer l’indépendance des Comores. Tous les Comoriens sont derrière moi et toutes les nations du monde sont derrière moi. La France se trouve seule ». Il ajouta : «   Cette fois, les Comoriens, conscients de leurs devoirs, conscients de leurs désirs, qui n’ont jamais voulu rompre avec la France, c’est pourquoi ils ont demandé l’indépendance dans l’amitié et la compréhension avec la France, la collaboration et la coopération avec la France ». On sent que ce discours incohérent et rempli de fautes de toutes sortes n’était pas préparé. Mais, les Comores ont déclaré l’indépendance unilatéralement. La déclaration, à un moment où Mayotte rejetait totalement l’indépendance et chassait les autres Comoriens de son sol, était inopportune et inappropriée. Elle signait la partition des Comores par le refus de Mayotte de faire partie de l’État comorien. À l’époque, les Comores étaient dans une vraie ébullition politique, et au Parlement français, de nombreux débats étaient consacrés à ce pays, au regard de son indépendance et de ses implications 25 .
Pendant que les îles Comores étaient embourbées dans un «   monologue de sourds » avec la France et Mayotte, le 3 août 1975, soit moins d’un mois après la proclamation unilatérale d’indépendance, Ali Soilihi avait ouvert la boîte de Pandore : il réalisa le premier coup d’État du pays et, pour ce faire, il eut recours à Robert «   Bob » Denard. Le même Ali Soilihi lança alors sa Révolution, qui transforma les Comores en État dirigé par les lycéens.
Le 12 novembre 1975, les Comores sont admises à l’ONU en tant qu’État membre. Il faudra sans doute préciser que la résolution 3385 (XXV) adoptée par l’Assemblée générale de l’ONU le 12 novembre 1975, et qui portait sur l’admission des Comores en son sein réaffirme «   la nécessité de respecter l’unité et l’intégrité territoriale de l’archipel des Comores, composé des îles d’Anjouan, de la Grande-Comore, de Mayotte et de Mohéli, comme le soulignent la résolution 3291 (XXIX) du 13 décembre 1974 et d’autres résolutions de l’Assemblée générale ».
S’agissant de la résolution 3291 (XXIX) du 13 décembre 1974, signalons qu’à travers elle, l’Assemblée générale de l’ONU «   note que, en application de la déclaration commune sur l’accession à l’indépendance de l’archipel des Comores, contenant le texte d’un accord conclu le 15 juin 1973 entre le ministre des départements et territoires d’outre-mer du gouvernement français et le président du Conseil de gouvernement de l’archipel des Comores, une consultation populaire sur l’indépendance doit avoir lieu le 22 décembre 1974, et gardant présente à l’esprit la déclaration faite le 26 août 1974 par le gouvernement français selon laquelle la consultation sera organisée sur une base “globale de l’archipelˮ ».
Depuis 1974, quand elles ont compris qu’il fallait s’opposer à la prise en compte des résultats du référendum d’autodétermination du 22 décembre 1974 île par île, les Comores ont constamment recours à la Résolution 1514 (XV), adoptée par l’Assemblée générale de l’ONU le 14 décembre 1960, résolution dénommée «   Déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux pays et aux peuples coloniaux » et qualifiée de «   Charte de la décolonisation ». Les autorités comoriennes évoquent en particulier deux articles. Il s’agit, tout d’abord, de l’article 6, ainsi rédigé : «   Toute tentative visant à détruire partiellement ou totalement l’unité nationale et l’intégrité territoriale d’un pays est incompatible avec les buts et les principes de la Charte des Nations Unies ». Et comme depuis 1973 des acteurs politiques et des observateurs comoriens s’interrogent gravement sur l’impréparation des Comores avant d’entrer dans l’ère de l’indépendance, les autorités comoriennes ont aussi une prédilection pour l’article 3 de la résolution 1514 (XV) : «   Le manque de préparation dans les domaines politique, économique ou social ou dans celui de l’enseignement ne doit jamais être pris comme prétexte pour retarder l’indépendance ». La décolonisation est une bonne chose, mais est-il réaliste de conduire un territoire à l’indépendance sans un minimum de préparation ? L’épineux problème de Mayotte se posant plus en termes d’entente entre les Comores et Mayotte qu’en termes de Droit international public, malgré l’adoption de plusieurs résolutions favorables aux revendications formulées par les Comores, aucune solution n’est en vue. Ceci est d’autant plus vrai que le 29 mars 2009, un référendum sur la départementalisation de Mayotte est organisé sur l’île. Quelque 95,24 % des votants se prononcèrent pour la départementalisation, qui devint effective le 31 mars 2011. Ce processus de départementalisation de Mayotte a commencé en 1976.
Procédons par un rappel.
Le 13 mai 1978, Ahmed Abdallah Abderemane revenait au pouvoir, à la suite d’un coup d’État dont il avait confié la réalisation à Robert «   Bob » Denard, qui l’avait délogé d’Anjouan après le putsch du 3 août 1975. Il faudra signaler qu’à la suite de son putsch du 3 août 1975, en quelques mois, Ali Soilihi avait proclamé la Révolution les Comores, se faisant de nombreux ennemis. Du putsch du 3 août 1975 à celui du 13 mai 1978, on note en particulier le fait qu’«   un jeune Comorien, qui plus est agronome, en plus non-religieux, et même “maoïste”, prend le pouvoir et bouscule le petit monde féodal islamique que dominait Ahmed Abdallah, un président d’opérette, au surplus principal importateur de l’archipel et sans doute une des plus belles fortunes de l’océan Indien, ce qui – dans un des pays les plus atrocement démunis du monde – est la marque d’un sacré culot. Le même Abdallah que devait recevoir “chez lui”, à Moroni, en mai 1978, pour un retour triomphal aux affaires, un Français au pedigree plus qu’étrange, spécialisé dans le mercenariat africain et les coups d’État clé à main : Bob Denard, une belle fripouille dont la France officielle, du temps de De Gaulle et de Giscard d’Estaing, n’a jamais condamné les hauts-faits et que ses services spéciaux manipulent pour retourner les causes désespérées » 26 .
Les Comores sont entrées dans l’ère du putschisme. Des Comoriens luttant pour le pouvoir n’ont trouvé une autre manière de régler leurs différends qu’en faisant appel à des mercenaires qui ont semé la mort et le désordre un peu partout en Afrique. La légèreté et l’instinct de pouvoir qui ont animé les présidents Ali Soilihi et Ahmed Abdallah Abderemane ont entraîné tout un pays dans une voie incertaine, celle du putschisme. Désormais, le putschisme est devenu l’un des moyens d’accession au pouvoir aux Comores. Qui plus est, alors qu’Ali Soilihi accusait Ahmed Abdallah Abderemane d’avoir créé un climat d’incompréhension et de rupture avec la France et de ne pas savoir s’y prendre pour faire retourner Mayotte dans le giron des Comores, le chef d’État révolutionnaire ne tarda pas à déclarer la France «   pire ennemie des Comores ». Ce discours ne changera jamais durant la Révolution, du 3 août 1975 au 13 mai 1978.
En s’intéressant de près au coup d’État du 13 mai 1978 et au retour des Comores dans les «   bonnes grâces » de la France, Philippe Leymarie estime qu’«   on est rassuré à Paris : après trois années de maoïsme à la mode cocotier, au beau milieu d’un canal du Mozambique si cher aux stratèges occidentaux et nullement indifférent à ceux du camp socialiste, l’ordre féodal est revenu. Et Paris tire, comme au plus beau temps de l’empire, les ficelles de la petite classe politique locale. L’essentiel étant toujours qu’on y crève de faim en silence, plutôt que d’y laisser renaître quelque révolution susceptible de donner l’occasion à des puissances ennemies de faire escale dans le canal. […].
Il n’en a pas fallu plus pour qu’à la Réunion, dans l’espèce de lobby revanchard du Sud-ouest de l’océan Indien, on exulte méchamment. Ce retour au bercail des Comores éternelles – outre qu’il réglait par défaut l’obsédante question de Mayotte – est apparu comme un sursaut de l’Occident chrétien et la vengeance d’un destin qu’ils croyaient définitivement malheureux, ces rapatriés de Madagascar et d’autres ex-possessions françaises. Mais, piètre consolation tout de même, payée au surplus d’un gros soupçon d’indignité : le “sale travail” avait dû être exécuté par des soldats de fortune, agissant à titre privé ; l’armée française “officielle” n’avait pu prendre le relais de l’assistance technique que quelques mois plus tard, et avait dû composer avec une poignée de mercenaires reconvertis dans la garde rapprochée d’Abdallah et dans l’import-export » 27 .
Dès le 13 mai 1978, Robert «   Bob » Denard et ses hommes ont régné sur les Comores, bafouant les libertés fondamentales dans ce pays et pillant son économie sans vergogne. Ils ont tué et torturé. Il va sans dire qu’Ahmed Abdallah Abderemane ne pouvait les contrôler. Quand, en 1989, il comprit que les mercenaires devaient s’en aller, c’était déjà trop tard. C’est ainsi que le 26 novembre 1989, les mercenaires ont torturé à mort et ont criblé de balles le président Ahmed Abdallah Abderemane, installant au pouvoir Saïd Mohamed Djohar, demi-frère d’Ali Soilihi et président de la Cour suprême. Les élections de 1990 ont été une mascarade ayant permis à Saïd Mohamed Djohar d’avoir un semblant de légitimité. Cependant, le 28 septembre 1995, Robert «   Bob » Denard et ses hommes renversèrent Saïd Mohamed Djohar, que la France exila sur son département de la Réunion.
Le 16 mars 1996, Mohamed Taki Abdoulkarim est élu chef d’État. Ce fut le premier scrutin présidentiel organisé dans des conditions démocratiques aux Comores. Or, le 6 novembre 1998, Mohamed Taki Abdoulkarim, qui était visiblement empoisonné lors d’un long voyage qu’il venait d’effectuer à l’étranger, est décédé dans des conditions mystérieuses. Face à la vacance du pouvoir, Tadjidine Ben Saïd Massounde assurait l’intérim du chef de l’État, avant d’être destitué le 30 avril 1999 par le «   Colonel » Assoumani Azali, alors chef d’État-major de l’Armée comorienne. Du fait de son coup d’État, Assoumani Azali fit l’objet d’un isolement international qu’il ne rompit qu’à la «   faveur » d’une mascarade électorale qu’il avait fait organiser en 2002 par l’exécuteur de ses basses besognes, Hamada Madi Boléro, qui avait été le Directeur de son Cabinet chargé de la Défense, son Premier ministre, qu’il nomma chef d’État par intérim en janvier 2002, pour frauder le scrutin.
En 2006, Caambi El-Yachouroutu, son vice-président originaire de l’île d’Anjouan, refusait d’être son candidat à l’élection présidentielle, remportée par Ahmed Mohamed Abdallah Sambi, qui s’était fait connaître auparavant en tant que prédicateur religieux.
Ahmed Sambi aurait dû avoir organisé une élection présidentielle avant le 26 mai 2010 et céder la place à un président de la République originaire de Mohéli. Mais, il resta au pouvoir. Sous la pression de la classe politique de Mohéli et Grande-Comore, et celle de la communauté internationale, il finit par organiser le scrutin le 7 novembre et le 26 décembre 2010, mais resta à la Présidence de la République jusqu’au 26 mai 2011, cédant enfin la place à son ancien vice-président Ikililou Dhoinine (originaire de Mohéli).
En 2016, Ikililou Dhoinine organisa le scrutin présidentiel et a été l’auteur d’une immense fraude électorale en faveur de son vrai candidat, à savoir Assoumani Azali, même si, pendant des mois, il s’était employé à enfumer le vice-président Mohamed Ali Soilihi (Grande-Comore), en lui faisant croire qu’il le soutenait. Cette transgression de plus des règles constitutionnelles et démocratiques ont plongé les Comores dans une nouvelle dictature et dans un nouveau régime politique ignorant la misère du peuple, se caractérisant par une corruption inégalée, une incompétence «   historique », un népotisme révoltant, le licenciement de plus de 10.000 jeunes Comoriens en moins d’un an, et le tripatouillage des textes juridiques en vue de la transformation du pays en sombre dictature familiale et clanique. Les Comores ont renoué avec leurs anciens démons, dans une effroyable descente aux enfers.
B. – L’ÉVOLUTION INSTITUTIONNELLE
L’évolution institutionnelle des Comores est un vrai cas d’école. Elle est porteuse de toutes les ambiguïtés politiques du pays. Elle permet de déceler toute la mauvaise foi qui a eu raison de tout un pays. En effet, chaque chef d’État comorien accuse la Constitution de tous les maux de la Terre, procède à de tripatouillages entrant dans le cadre de ce que Mohamed Lahbabi , mon professeur d’Économie au Maroc, appelle par ironie et de façon sarcastique «   la Constitution, mon bon plaisir ». Depuis le 3 août 1975, date du coup d’État perpétré par Ali Soilihi, les Comores ont inauguré une ère de rejet de toutes les institutions. Dès lors, la vie politique comorienne est dominée par les interminables révisions de la Constitution à des fins personnelles. Aucune Constitution ne convient aux politiciens, et quand une fait peu ou prou une sorte d’unanimité, les autorités du moment la révisent brutalement, faisant retourner le pays en arrière. Cette escroquerie est devenue un sport national. Le goût des autorités comoriennes pour l’inflation institutionnelle donne lieu à des commentaires peu charitables, même à l’étranger, où on considère qu’elles en font trop : «   C’est qu’on y affectionne la politique. Il y a peu, on y avait recensé jusqu’à vingt-quatre partis, ce qui fait du monde à caser. Sénat, Conseil des îles, Conseils des Ulémas, la RFI [République fédérale islamique des Comores] regorge aussi d’instances, plus juteuses, magouilles aidant, que les maigres ressources naturelles » 28 . Autant noter que la plupart des institutions comoriennes ne correspondent à aucune réalité politique, mais à des combines et magouilles politiciennes plus proches de la fameuse «   politique du ventre » 29 que de l’intérêt général. Les dirigeants comoriens sont des voyous notoires.
En réalité, le processus de création des institutions publiques aux Comores a été déclenché par la loi française du 9 mai 1946, loi qui avait détaché les Comores du Gouvernement général de Madagascar et avait attribué le statut de territoire français d’outre-mer (TOM) à l’archipel. Fait significatif, le décret du 25 octobre 1946 dotait les Comores d’une Assemblée locale élue, faisant office de Conseil général : c’est l’Assemblée territoriale, dont l’effectivité intervint en 1952. Par la suite, on assista à l’adoption du décret du 27 juillet 1957 relatif à la mise en application de la loi n°56-619 du 23 juin 1956 surtout connue sous le nom de «   Loi-cadre Defferre » (du nom de Gaston Defferre, qui a été ministre de la France d’Outre-mer de 1956 à 1957) ou «   Loi-cadre pour les territoires d’outre-mer ». Pour sa part, la loi n°57-702 du 19 juin 1957 créa un Conseil de Gouvernement à côté de l’Assemblée territoriale. Ce Conseil de Gouvernement incarnait le pouvoir exécutif comprenant 6 à 8 ministres. Aucun des ministres n’était Mohélien ou Mahorais. Saïd Mohamed Cheikh n’en voulait jamais dans «   son » gouvernement.
Les Comores ont hérité de la France une tradition administrative jacobine. La centralisation prédominait. Mais, ce qui est grave, c’est que même en France, on soutient que le bilan de la colonisation française aux Comores est maigre et insignifiant. Pourtant, habitués à la rhétorique du «   c’était nettement mieux avant », les Comoriens ne tarderont pas à faire des comparaisons entre l’état du pays avant l’indépendance et après. Il se trouve même des nostalgiques de la période coloniale aux Comores. On retrouve ces nostalgiques même dans les rangs des «   bons et vrais Comoriens », autrement dit ceux qui s’autoproclament chaque jour «   pourfendeurs du néocolonialisme et de l’impérialisme », mais qui n’hésitent pas à tenter de se cacher pour aller renouveler leurs documents administratifs à l’ambassade et au consulat de France aux Comores.
En tout état de cause, s’agissant du bilan de la colonisation française aux îles Comores, force est de constater que déjà en 1970, soit 5 ans avant l’accession des Comores à l’indépendance, un journaliste français de passage aux Comores notait : «   Et pourtant, un Français de la métropole, lorsqu’il arrive en ces lieux admirables, ne peut légitimement éprouver que deux sentiments : la honte et le remords », à cause de «   l’état de déréliction dans lequel a été laissé cet archipel […] » 30 . Quatre années après la proclamation de l’indépendance des îles Comores, le constat restait le même : «   La France laissait sur place… presque rien, si ce n’est d’insurmontables difficultés. Une administration désorganisée, un lycée sans professeurs, des hôpitaux sans médecins, une radio – seul véhicule d’information, la presse écrite n’existant pas – sans techniciens, des chantiers en suspens, des services lourdement handicapés (météo, transports, lignes aériennes), du chômage, des caisses vides et une économie en perdition, tel était le tableau que tout peintre objectif pouvait alors brosser. Un pays démuni, désarticulé, abandonné à son triste sort » 31 .
Après avoir constaté que les négociations avec la France et la nomination de certaines personnalités mahoraises n’allaient pas permettre le retour de Mayotte dans le giron des Comores, Ali Soilihi durcit son discours envers l’héritage de la France aux Comores, notamment sur le plan administratif et institutionnel. Chaque jour, aux Comores, une nouvelle rhétorique était déployée pour nier toute pertinence aux structures administratives léguées par la France. Mais, les autorités comoriennes étaient-elles capables de faire mieux ?
La dénonciation des structures administratives léguées par la colonisation de la France préoccupait tellement les dirigeants de la Révolution qu’ Ali Soilihi se lançait dans d’incantations et de péroraisons dont la déclaration fondamentale restait : «   La charte sera socialiste et devra prévoir le bouleversement des structures actuelles » 32 . Comme Ali Soilihi faisait suivre toutes ses déclarations de réalisations concrètes et celles-ci d’une explication pédagogique appropriée, sa remise en cause de l’administration héritée de la colonisation a été suivie de la «   Réforme fondamentale » de 1976. À elle seule, Une phrase résume cette Réforme fondamentale chère aux révolutionnaires : «   Les vestiges laissés par l’ancienne puissance administrante aux Comores sont loin de constituer un système cohérent capable d’animer une transformation sociale et économique du pays ».
Ali Soilihi avait adopté la Loi fondamentale du 23 avril 1977 et d’autres textes juridiques successifs régissant des aspects institutionnels jugés nécessaires par les autorités de la période révolutionnaire. Très actif et doté d’un sens aigu en matière institutionnelle, Ali Soilihi ne s’intéressait qu’à ce qui était de nature à lui permettre de réaliser sa Révolution, mais sur le plan textuel seulement.
Dans l’ensemble, Ali Soilihi comptait réaliser la décentralisation au niveau de chaque île et débarrasser les Comores des superstitions qui encraient le pays dans la féodalité. Il voulait réussir sa Révolution avec un nouveau personnel administratif, celui des lycéens venus directement des bancs de leurs écoles, et sans la moindre expertise. Le Docteur Youssouf Saïd Soilihi , l’un des jeunes ayant quitté le lycée pour aller faire la Révolution, estime que l’administration coloniale française était engagée dans la mauvaise voie parce qu’elle «  […] s’est appuyée sur une fonction publique médiocre, désarticulée, avec un sommet formé d’un nombre suffisant d’administrateurs de formation supérieure et à la base, une pléthore de subalternes, et au milieu d’une grande pénurie de cadres moyens qualifiés. Ces personnels sont recrutés en fonction de l’appui politique apporté au système et non en fonction de la qualification de l’individu ; mal formés, mal répartis et mal choisis, ils géraient une administration centralisée, coûteuse, incompatible avec un développement indépendant. D’où la nécessité de la réformer et de la transformer » 33 .
Ali Soilihi avait commencé à réaliser son programme de décentralisation, mais a été arrêté dans son élan par le coup d’État du 13 mai 1975, suivi de son exécution criminelle le 29 mai 1978.
Revenu au pouvoir après ce putsch, Ahmed Abdallah Abderemane fit voter par référendum une Constitution, le 1 er octobre 1978. Cette Constitution est la première adoptée aux Comores. Dès lors, elle va constituer de base, et toutes celles qui seront adoptées par la suite auront celle-ci comme référence. Il est intéressant de noter qu’aux termes de son article 1 er , «   l’Archipel des Comores constitue une République fédérale islamique ». Le fédéralisme était inscrit sur la Constitution dans le but d’inciter les Mahorais à réintégrer un État comorien dans lequel la personnalité et la spécificité de leur île étaient reconnues dans le cadre d’une autonomie accordée à chaque île. S’agissant de l’inscription de l’Islam à l’article 1 er de la Constitution, il s’agissait de rompre avec le régime politique d’Ali Soilihi de façon symbolique, ce dernier étant accusé d’athéisme, même si, le plus souvent, il s’efforçait seulement de lutter contre les excès et les superstitions qui alourdissaient et dénaturaient l’Islam aux îles Comores. Cette revendication du fédéralisme et de l’Islam était d’autant plus assumée par les autorités que l’article 45 de la Constitution dispose ainsi que «   les caractères républicain, fédéral et islamique ne peuvent faire l’objet d’une révision ».
La Constitution du 1 er octobre 1978 créa de nouvelles institutions, et parmi elles, on retrouve celles à caractère fédéral : le président et le gouvernement de la République, l’Assemblée fédérale et la Cour suprême.
Or, il faut faire la part des choses dans la mesure où l’activité de l’Assemblée fédérale «   fut très perturbée par l’emprise de l’exécutif. L’Assemblée débute ses séances par l’adoption d’une motion de soutien inconditionnel au président de la République. Cette motion conditionne l’attitude des membres de l’Assemblée pendant tout le déroulement des travaux et les enferme dans la discipline de vote du parti unique. […] . Pour le chef de l’exécutif comorien, la notion de séparation de pouvoirs était en fait un non-sens » 34 . Fait absolument révélateur, Abderemane Mohamed , président de l’Assemblée fédérale tombé en disgrâce par la suite, avait eu le courage de déclarer devant les autres Députés lors de son allocution du 25 avril 1986 : «   Aucun projet de loi n’est communiqué aux députés au moment de l’ouverture de la session. Le député qui aura le courage de soulever l’irrecevabilité des projets sera taxé d’infidèle, d’opposant, d’agaçant, et selon la tradition, les ministres ne doivent pas le recevoir dans leur bureau […]. Il y a des contraintes multiples (socio-économiques) qui nous dépouillent des qualités d’hommes libres dont nous devons nous enorgueillir en tant que représentants légitimes du peuple » 35 .
Logiquement, dans le but de renforcer son pouvoir personnel, le 5 novembre 1982, Ahmed Abdallah Abderemane a fait adopter la loi constitutionnelle n°82018/PR portant révision des articles 5, 6, 7, 10, 11, 17 et 20 de la Constitution du 1 er octobre 1978. C’est ainsi que le Gouverneur de l’île n’est plus élu par la population mais nommé par le chef de l’État. Les fonctions de Commissaires des îles, qui avaient été les assistants du Gouverneur, ont été tout simplement supprimées. Les inégalités entre les îles s’accentuèrent. Moroni concentrait toute l’activité étatique, au détriment des îles. De nouveau, celles-ci se mirent à péricliter. Une grave régression était enregistrée.
En matière de droits de l’Homme et de libertés fondamentales, la Constitution du 1 er octobre 1978 a le grand mérite de proclamer et de garantir l’égalité des citoyens, la liberté et la sécurité de chaque personne, la liberté de circulation et de résidence, les libertés d’expression, de réunion, d’association et d’adhésion à des syndicats, le droit de l’enfant à l’instruction et à l’Éducation, la protection des jeunes par l’État et les autres institutions publiques contre l’abandon moral et l’exploitation, la liberté de pensée, de conscience et de culte, l’inviolabilité du domicile et de la propriété, la sécurité des investissements et des capitaux portant sur des projets ayant reçu l’assentiment de l’État comorien, le droit de grève, l’égalité devant la Justice et l’indépendance des magistrats. La protection de l’intérêt général et de l’ordre public est la seule limite apportée à ces droits et libertés. Mais, dans la pratique, les choses seront beaucoup moins reluisantes. En effet, la pratique constitutionnelle des Comores depuis 1978, sauf pendant certaines périodes très limitées, est porteuse des stigmates des autres dictatures qui sévissent en Afrique. Le 30 septembre 1984, Ahmed Abdallah Abderemane a été «   réélu » à «   99 % ». Sur le même chapitre des excès, il est à noter que le 5 novembre 1989, le «   peuple » est censé s’être «   prononcé » à 92,50 % pour une nouvelle «   Constitution, mon bon plaisir », dont le but était de faire d’Ahmed Abdallah Abderemane le président à vie et à mort. Mais, quelques jours plus tard, plus précisément, le 26 novembre 1989, Ahmed Abdallah Abderemane a été froidement assassiné par Robert «   Bob » Denard qui, dans la panique, fera tout pour faire accuser le Commandant Mohamed Ahmed, chef d’État-major des Forces Armées comoriennes (FAC), alors que celui-ci se trouvait sur l’île d’Anjouan, sans que le chef des mercenaires ne le sache !
Après Ahmed Abdallah Abderemane, vint Saïd Mohamed Djohar, arrivé à la Présidence de la République après l’assassinat d’Ahmed Abdallah Abderemane.
Justement, sous la présidence de Saïd Mohamed Djohar, une Constitution a été adoptée par référendum le 7 juin 1992, à la suite d’une série de conférences nationales. Cette Constitution est plus démocratique que sa devancière, objet d’une série de tripatouillages odieux destinés à renforcer le pouvoir personnel d’Ahmed Abdallah Abderemane. Au cours de la présidence de Saïd Mohamed Djohar, a été enclenché un processus d’ouverture politique, même timide.
Les institutions des îles ont connu une évolution plus positive. L’autonomie des îles a été renforcée, même si Saïd Mohamed Djohar n’a organisé aucune élection des Gouverneurs des îles. Il se contentait de nommer des Gouverneurs sans la moindre légitimité, ni assises populaires sur les îles, et dont ne voulaient pas les habitants de ces dernières. Pourtant, l’autonomie, l’un des fondements du fédéralisme, est inscrite dans la Constitution comorienne.
De la même façon, les institutions fédérales ont subi leur aggiornamento . Mais, l’État sous Saïd Mohamed Djohar a perdu sa crédibilité et son autorité. Les gendres du président de la République ont tellement phagocyté l’appareil d’État qu’on a parlé de «   gendrocratie ». Cette «   gendrocratie » a détruit la viabilité et toute la crédibilité de l’État. Les remaniements ministériels se succédaient à un rythme inédit et infernal : «   Pendant son mandat, les citoyens comoriens assistèrent à la gestation, de plus en plus difficile, et à la mort rapide de gouvernements sans cohésion. Salim Himidi a relevé la succession chaotique de “dix-huit équipes gouvernementales et de 200 nominations ministérielles en 5 ans de règne” » 36 . La République était devenue une «   Ripoux-blique ». Il ne s’agit pas d’exagération. En effet, Saïd Mohamed Djohar était dans un état où, «   ne sachant ni où il en est avec ses propres partisans, ni où peuvent le mener les manipulations de ses enfants et beaux-enfants », «   selon un membre de l’ancien gouvernement, “il faudrait le surveiller 24 heures sur 24 pour l’empêcher de changer d’avis au rythme de visites de ses proches”. Les folles heures des 18 et 19 juillet [1993] sont révélatrices : elles ont vu plusieurs décisions contradictoires : dissolution spectaculaire de l’Assemblée, confirmation du soutien présidentiel à l’ex-Premier ministre Saïd-Ali Mohamed, destitution de celui-ci quelques heures plus tard au profit d’Ahmed Ben Cheikh – prié en vain de démissionner le même jour – tentative de rétablissement du Parlement […] » 37 . Tout ceci est vrai.
Ali Soilihi avait instauré la crainte envers l’autorité. Pour sa part, Ahmed Abdallah Abderemane a jeté les bases des institutions étatiques, a rendu aux Comores le grand service de leur doter d’une vraie autorité de l’État et avait conféré aux personnes morales publiques leur crédibilité et leur viabilité. Par contre, Saïd Mohamed Djohar a détruit l’autorité de l’État après avoir fait du désordre institutionnel son mode de gouvernement. Il avait été le chantre des remaniements ministériels les plus fréquents et les plus rapides, poussant les Comoriens à verser leurs sarcasmes sur les nominations ministérielles, qu’ils ont baptisées depuis, la «   Oumra », c’est-à-dire «   le petit pèlerinage » que les Musulmans effectuent aux Lieux Saints de l’Islam, en Arabie Saoudite.
Mohamed Taki Abdoulkarim a été élu président des Comores le 16 mars 1996 à 64,29 % contre 35,71 % pour Abbas Djoussouf. Il avait publiquement exprimé ses doutes et réserves à l’égard de la Constitution du 7 juin 1992. Il fit adopter une nouvelle Constitution le 20 octobre 1996 par 84 % des électeurs. Cette Constitution renforça les bases et fondements de l’État de Droit et de la démocratie.
Il est nécessaire de signaler que l’article 1 er de la Constitution 20 octobre 1996 en son alinéa 1 er dispose que l’État est le garant de la solidarité et de la cohésion nationales, «   en veillant à l’établissement d’un équilibre politique, économique et social adéquat et équitable entre toutes les îles composant le territoire comorien en tenant compte des spécificités de chacune d’elles ». L’équilibre entre les îles est un problème posé dès 1988 par des personnalités mohéliennes qui atterrirent en prison pour crime de lèse-majesté envers le président Ahmed Abdallah Abderemane. À la suite de la revendication mohélienne en 1988, «   deux anciens ministres […] ainsi que deux professeurs d’histoire […] 38 ont été arrêtés en mars [1988]. Tous habitaient l’île de Mohéli. Ils auraient été incarcérés à la suite (de la mise en circulation) d’un tract accusant les autorités de pratiquer une politique discriminatoire à l’égard de Mohéli, qui souffrirait de marginalisation […] » 39 .
Aux Comores, l’équilibre des îles est un serpent des mers. Il était au centre des préoccupations du constituant de 1992 et a été évoqué par celui de 1996. Pourtant, il n’a jamais été un sérieux enjeu juridique, institutionnel et politique au-delà de certains postes politiques. Assoumani Azali en sera l’ennemi le plus farouche, dès le 26 mai 2016.
De 1975 à 1992, les partis politiques n’ont pas d’existence légale et officielle aux Comores. Saïd Mohamed Djohar a été le pionnier du multipartisme aux Comores. Sous Ali Soilihi, il n’y avait pas de partis politiques, et on ne parlait même pas de parti-État. Sous Ahmed Abdallah Abderemane, ne pouvait exister que le parti présidentiel Udzima. Du jour au lendemain, on vit apparaître plus de 42 formations partisanes plus ou moins folkloriques, dont certains étaient à base familiale ou se limitaient à un homme et son épouse ou à un homme et son frère. Il y avait des excès et des exagérations. Ces organisations politiques ne se constituaient sur aucune base sérieuse. Certaines d’entre elles se scindaient et se fragmentaient à l’infini. Le président Mohamed Taki Abdoulkarim voulait un peu d’ordre dans l’existence et le fonctionnement des partis politiques dans la République des Comores, et sous Ikililou Dhoinine (2011-2016), la question se posa : que faire face à la multiplication des partis politiques rendant illisible la carte politique du pays ?
C’est ainsi que la Constitution 20 octobre 1996 tenta de faire en sorte que seules les formations partisanes représentées au Parlement et ayant au moins deux élus sur chaque île soient considérées comme ayant une existence légale. Pour autant, le verrou constitutionnel n’a jamais empêché l’existence de partis politiques sans électeurs, ni élus aux Comores.
Par ailleurs, il eut un réaménagement institutionnel au niveau fédéral comme au niveau insulaire. Un Haut Conseil de la République est institué. Il en est de même pour le Conseil des Oulémas. Cependant, une entorse au fédéralisme est à signaler : dans la Constitution du 20 octobre 1996, les Gouverneurs des îles ne sont plus élus au suffrage universel direct comme cela était le cas dans la Constitution de 1978 et dans celle de 1992, mais nommés par le président de la République, sur la base d’une liste de trois noms proposée par le Conseil de chaque île.
Mohamed Taki Abdoulkarim est décédé dans des conditions mystérieuses et obscures le 6 novembre 1998, et son mandat n’aura duré que deux ans et sept mois. Ce mandat a été fortement perturbé par l’éclatement très violent d’une crise séparatiste le 16 février 1997 à Anjouan. À sa mort, l’intérim du chef de l’État a été assuré par l’Anjouanais Tadjidine Ben Saïd Massounde, qui a été renversé par le «   Colonel » Assoumani Azali, le chef d’État-major de l’Armée comorienne marqué à vie par sa fuite en slip vers l’ambassade de France aux Comores le 28 septembre 1995 alors que Robert «   Bob » Denard et sa bande de criminels destituaient le président Saïd Mohamed Djohar.
Assoumani Azali et ses hommes se sont lancés dans une mission impossible : démontrer que l’intéressé n’avait pas fui le 28 septembre 1995 et que, à cette date, il n’était même pas chef d’État-major de l’Armée comorienne.
Ce qui se dit sur cette fuite en slip vers la mission diplomatique à Moroni est tellement honteux qu’il vaut mieux noter que Saïd Mohamed Djohar , parlant du coup d’État qui allait avoir raison de son régime politique, signale : «   Que s’était-il passé exactement la veille ? Après avoir débarqué vers 1 ou 2 heures du matin, Denard divise ses trente-cinq hommes en trois groupes : un groupe se rendit directement à la prison pour libérer les rebelles sans aucune difficulté. La gendarmerie, mise au courant tardivement, réagit aussitôt mais sans grand résultat. Ce qui permit au premier groupe de Denard de se replier vers Itsandra. Le commandant Soilih dit “Campagnard” quitta son domicile d’Itsandra Mdjini pour se positionner à Radio Comores dans le but de stopper la progression du premier groupe de Denard. Le deuxième groupe des mercenaires contourna la ville de Ntsoudjini et le village de Milembeni pour investir ma résidence par l’Est. Le troisième groupe se rendit directement à Kandani pour investir la résidence par l’Ouest. En fait, Denard voulait accomplir sa mission avant le lever du soleil pour pouvoir repartir sans être vu ni connu. Mais la résistance inattendue de “Campagnard” et de son collègue jusqu’au lever du soleil a mis en échec son projet. À court de munitions, le commandant Soilih, grièvement blessé à la jambe, se rendit vers l’après-midi, trahi par son chef Azali qui se réfugia à l’ambassade de France ainsi que le Premier ministre Caabi El Yachroutu et le président de l’Assemblée nationale, Mohamed Saïd Abdallah M’changama. L’ambassadeur Didier Ferrand prit le pouvoir et dicta ses volontés aux trois réfugiés vivant chez lui et qui furent rejoints par Houmed Msaïdié, Mohamed Abdou M’madi (ancien Premier ministre) ainsi que d’autres » 40 .
Jean-Claude Sanchez , un des mercenaires commandés par Robert «   Bob » Denard lors du putsch du 28 septembre 1995, raconte : «   Le bruit courut que la résistance était menée par le colonel Azali Assoumani, le chef de l’armée comorienne, qui s’était signalé par le passé par sa brutalité et son sadisme à l’égard des opposants ; bruit infondé, comme nous le saurons plus tard », et «   le lieutenant Éric I. avait été averti de la situation vers 5 heures 30 déjà. Il s’était immédiatement rendu chez le colonel Kister, conseiller en sécurité du président Djohar, où il trouva le colonel Azali qui était venu s’y réfugier après s’être enfui de chez lui en slip.
Il le récupéra pour se rendre à Radio Comores. Ils étaient au premier étage avec quelques employés, depuis cinq minutes à peine quand ils virent arriver le capitaine Soilihi de l’armée comorienne avec un groupe de soldats. Le lieutenant I. descendit les accueillir, puis remonta à l’étage. Le colonel Azali avait disparu, enfui une nouvelle fois en sautant d’une fenêtre pour aller se cacher toute la journée chez un coopérant. Quel courage ! » 41 . En plus, à la mort du président Mohamed Taki Abdoulkarim, le 6 novembre 1998, Assoumani Azali avait réuni l’État-major de l’Armée comorienne, à qui il avait annoncé sa volonté de s’emparer du pouvoir. Quelques officiers présents lui demandèrent de renoncer à son projet. Cependant, après avoir orchestré la persécution des Anjouanais dans les rues de Moroni et après avoir refusé de les protéger, Assoumani Azali a renversé Tadjidine Ben Saïd Massounde, le 30 avril 1999. Pour se rendre «   utile » et incarner le «   beau rôle », il encouragea les séparatistes anjouanais à se montrer beaucoup plus intransigeants qu’ils ne l’étaient déjà depuis le 16 février 1997.
Sous la pression de la communauté internationale et de l’opinion publique nationale, il se résolut à conclure à Fomboni, sur l’île de Mohéli, l’Accordcadre de Réconciliation nationale du 17 février 2001 ou Accord de Fomboni. Cet Accord-cadre a permis l’adoption, par référendum, de la Constitution du 23 décembre 2001. Au-delà des changements cosmétiques, toute l’originalité de cette Constitution repose sur son article 13 ainsi rédigé : «   La présidence est tournante entre les îles. Le Président et les Vice-présidents sont élus ensemble au suffrage universel direct majoritaire à un tour pour un mandat de quatre (4) ans renouvelable dans le respect de la tournante entre les îles. Une élection primaire est organisée dans l’île à laquelle échoit la présidence et seuls les trois candidats ayant obtenu le plus grand nombre de suffrages exprimés peuvent se présenter à l’élection présidentielle . […] ».
La Constitution du 23 décembre 2001 est le fruit de l’amateurisme. Elle est le fruit de l’amateurisme et de la mauvaise foi de l’époque, des autorités qui ont négocié en position de faiblesse face aux Mohéliens et aux Anjouanais, alors qu’elles disposaient de tous les moyens pour affaiblir les séparatistes de l’île d’Anjouan. La Constitution du 23 décembre 2001 est également le fruit de l’amateurisme juridique de Hamada Madi Boléro et des autres apprentis «   juristes » ayant rédigé des articles illisibles et d’une longueur kilométrique, alors que la formule «   une phrase, un article » est plus convaincante. La Constitution du 23 décembre 2001 est le fruit de l’amateurisme politique de Hamada Madi Boléro et de sa bande de profanes parce que des aspects très importants y manquent, comme c’est le cas des origines insulaires des divers candidats qui briguent la présidence de la République, alors qu’il est notoire que le but recherché était de permettre à l’île à qui échoit l’organisation de l’élection primaire de fournir tous les candidats à la magistrature suprême. Rien n’empêchait le constituant du 23 décembre 2001 de préciser que tous les candidats à la présidence de la République doivent être originaires de l’île qui organise l’élection primaire et qu’en cas de candidats qui sont nés de parents d’îles différentes, l’effectivité et la commune renommée prélaveront. En effet, il est de notoriété publique qu’il n’y a pas un seul Comorien ayant de parents originaires de deux îles différentes qui n’a pas fait le choix pour une île donnée. De même, le constituant du 23 décembre 2001 a étalé toute son incompétence en matière juridique et politique en évitant de préciser que le candidat élu pour le compte d’une île déterminée n’avait pas le droit d’être par la suite candidat pour le compte d’une autre île.
Profitant de ce grave vide juridique, Ahmed Sambi, élu chef d’État pour le compte de l’île d’Anjouan en 2006, avait tenu en haleine tout un pays depuis 2015 en menaçant de se porter candidat en 2016. Finalement, le mercredi 16 décembre 2015, j’étais présent à la Cour constitutionnelle des îles Comores quand Ahmed Sambi, accompagné de ses amis et collaborateurs, y déposait sa candidature pour la magistrature. J’y vis ses compagnons mais ma route et celle d’Ahmed Sambi ne se croisèrent pas ce jour-là : il était à l’intérieur ! La Cour constitutionnelle rejeta la candidature d’Ahmed Sambi, qui s’était fait inscrire sur les listes électorales de Batsa-Itsandra, en Grande-Comore. Dans l’arrêt du 25 décembre 2015 portant publication de la liste provisoire des candidats à l’élection du président de l’Union du 21 février 2016, la Cour constitutionnelle déclarait :
«   Concernant le comportement du candidat Ahmed Abdallah Sambi,
Considérant qu’aucun citoyen ne peut exercer alternativement la fonction présidentielle pour le compte de deux îles différentes,
Considérant que le candidat Ahmed Abdallah Sambi a été élu président de l’Union des Comores en 2006 pour le compte de l’île d’Anjouan,
Considérant, de ce qui précède, qu’il ne peut encore, sans porter préjudice à la règle constitutionnelle de la tournante, prétendre exercer la fonction présidentielle pour le compte de l’île de Ngazidja,
Considérant que, de cet autre point de vue, la Cour ne peut valider sa candidature, […] ».
Durant toute l’année 2015, Ahmed Sambi et ses partisans expliquaient la licéité et la validité de la candidature de l’ancien président. J’étais à Mohéli quand la Cour constitutionnelle a rendu son arrêt. Il ne s’était rien passé à la suite de l’invalidation de cette candidature. Réaliste, Ahmed Sambi avait préparé la candidature de Fahmi Saïd Ibrahim, qui allait être éliminé dès le premier tour du scrutin présidentiel suite à la fraude massive organisée par les Mohéliens de Beït-Salam au profit du putschiste haï Assoumani Azali. Au cours de sa présidence (2006-2011), Ahmed Sambi avait procédé à une révision de la Constitution. Celle-ci avait eu lieu le 17 mai 2009. Notons que les éléments saillants de cette révision constitutionnelle sont l’élection d’un vice-président même pour l’île qui assure la présidence de la République, le passage du mandat présidentiel de 4 à 5 ans, les retouches de l’article 14 de la Constitution et le remplacement du titre «   président de l’île autonome » par celui de «   Gouverneur de l’île autonome ».
Il n’est pas superfétatoire de signaler qu’Ahmed Sambi avait complètement réécrit l’article 14 de la Constitution, qui se lit désormais ainsi : «   En cas de vacance ou d’empêchement définitif du président, intervenu dans les neuf cents jours suivant la date d’investiture de son mandat et constaté par la Cour constitutionnelle saisie par le Gouvernement, il est procédé à l’élection d’un nouveau président.
Si la vacance ou l’empêchement définitif intervient au-delà des neuf cents jours, le vice-président issu de l’île à laquelle échoit la tournante termine le mandat. Dans le premier cas et, dans un délai de quarante-cinq jours, les conseillers et les maires de l’île réunis en congrès procèdent à un vote, et seuls les trois candidats ayant obtenu le plus grand nombre de voix peuvent se présenter au suffrage indirect des élus des assemblées des îles et de l’Union réunis en congrès. Le vote a lieu à la majorité absolue des membres composant le congrès. Si cette majorité n’est pas obtenue dès le premier tour, il est procédé à un second tour et le vote est acquis à la majorité simple des membres présents. Le président élu termine le mandat en cours. Durant la période de quarante-cinq jours mentionnée à l’alinéa premier du présent article, les fonctions du président sont exercées provisoirement par le vice-président issu de l’île à laquelle échoit la tournante.
Il ne peut ni changer le Gouvernement, ni dissoudre l’Assemblée, ni recourir aux pouvoirs exceptionnels. En cas de vacance ou d’empêchement définitif d’un vice-président, il est procédé à son remplacement par le Conseil de son île d’origine sur proposition du président de l’Union.
En cas d’absence ou d’empêchement temporaire, le président de l’Union est suppléé par l’un de ses vice-présidents ». La longueur de cet article n’est pas exceptionnelle, et renvoie à l’amateurisme dénoncé ci-haut.
Avant l’action d’Ahmed Sambi pour la révision de la Constitution le 17 mai 2009, en cas d’empêchement définitif du chef de l’État, et aux termes du même article 14, un nouveau président devait être élu dans les 60 jours au maximum. Le plus âgé des vice-présidents devait assurer l’intérim du chef de l’État.
Il n’est pas interdit de reprocher à Ikililou Dhoinine – comme aux autres présidents comoriens – beaucoup de choses. Cependant, on doit reconnaître qu’il a eu la sagesse de ne pas s’approprier la Constitution et de ne l’avoir pas tripatouillée comme l’ont fait ses prédécesseurs dans les conditions que nous venons de présenter.
Le lundi 30 juillet 2018, Assoumani Azali a organisé un référendum bidon, condamné par la classe politique, la société civile et les religieux des îles Comores, mais aussi par l’Union africaine et l’ONU. Le but du référendum anticonstitutionnel en question était de réviser la Constitution pour renforcer les pouvoirs du dictateur de Mitsoudjé, supprimer l’autonomie des îles et les postes des trois vice-présidents, mais aussi officialiser la suppression de la Cour constitutionnelle, dont les compétences ont été transférées de manière anticonstitutionnelle à la Cour suprême, dont la mission réelle porte sur des contrôles administratifs et financiers et dont tous les membres sont nommés par le tyran incompétent et corrompu qui se veut l’égal de Dieu.
Malgré le gaspillage des maigres ressources de l’État comorien, le taux de participation a été de 5 % à la Grande-Comore, contre 6 % à Anjouan (où les militaires bourraient les urnes). Pour sa part, l’île de Mohéli rejeta la révision constitutionnelle. Malgré un taux de participation inférieur à 6 % sur les trois îles, la dictature de Mitsoudjé a osé publier le chiffre de 63,90 %, donnant au «   Oui » «   92,74 % » . Aucun bureau de vote n’a enregistré plus de 100 votants, malgré ce qui sera annoncé par la suite. Dans mon foyer natal de Djoiezi, sur 3.000 électeurs, seuls 50 se rendirent aux urnes, mais les procès-verbaux ont mentionné un taux de participation de 100 % ! À Bahani, Grande-Comore, il y eut un seul votant, mais 436 «   votants effectifs » ont été «   recensés ». D’autres chiffres sont très éloquents :
Grande-Comore : Vouvouni 4 : 32 votants sur 661 électeurs. Vouvouni 1 : 12 votants sur 816. Dzoudjou-Mbadjini : 43 votants sur 350. Hassendjé et autres lieux : pas de vote. De nombreux villages n’ont même pas eu de bureaux de vote. À Ntsoudjini, «   le vote » a eu lieu la nuit du dimanche 29 juillet 2018, des militaires ayant bourré les urnes sauvagement et bêtement.
Mohéli : Fomboni 2 : 3 votants. Nioumachioi 1 : 80 votants. Nioumachioi 2 : 40 votants. Mdjimbia, le quartier de Baguiri, qui insultait et menaçait les Comoriens : 53 votants sur 802 inscrits, le «   non » l’emportant à 27 voix. Wanani : 86 votants sur 480 inscrits, dont 42 voix pour le «   non ». Hoani : 43 «   non » contre 35 «   oui » sur un total de 500 inscrits.
Anjouan : dans le Nioumakélé, les bureaux de vote de Hamchako, Mnadzi Choumé, Gnamboimro, Sadrapoini et Nounga furent noyés dans les matières fécales. Ailleurs aussi, sur l’île, le taux de participation était également nul. En plus, le Congrès, constitué des Députés et des Conseillers des îles, s’est réuni le samedi 28 juillet 2018 à l’Assemblée des Comores. 72 % des élus du peuple étaient présents. À l’unanimité, ils ont pris la résolution demandant à ce que ne soit pas organisé le référendum anticonstitutionnel, dont ne voulait pas entendre parler le peuple. Mais, Assoumani Azali n’en pas tenu compte. Le lundi 30 juillet 2018, jour du scrutin criminel, mon amie Faïza Soulé Youssouf, journaliste à Al-Watwan (gouvernement), a fait des reportages très éclairants et objectifs sur la mascarade électorale. Le mardi 31 juillet 2018, toute honte bue, à l’Assemblée des Comores, censé être le temple de la démocratie aux îles Comores, Kiki a tenu les propos malheureux et infâmes suivants : «   Je regrette que cette fille qui s’appelle Faïza ne soit pas là en ce moment, parce que, hier elle n’a pas montré une belle image de notre pays à l’étranger, et nous condamnons cela. Vous les journalistes, avez bien fait votre travail, mais pas elle. Car, il y a des choses à publier et d’autres qu’on ne peut pas publier. Elle a montré une très mauvaise image de notre pays. Nous condamnons la manière par laquelle elle a fait son travail hier. On regrette qu’aujourd’hui, elle ne soit pas là pour les résultats du référendum, mais que, hier, lors de l’acte criminel commis par son parti Juwa, qu’elle soutient, elle était présente ».
M me Faïza Soulé Youssouf n’a pas truqué ses photos et vidéos. Celles-ci sont donc le reflet de la réalité, et cette réalité est créée par la dictature.
M me Faïza Soulé Youssouf n’est affiliée à aucun parti politique, et est une remarquable journaliste professionnelle, appréciée de tous et de toutes, sauf des goujats haineux. Les propos d’un Kiki, dirigeant un escadron de la mort, sont infâmes parce que tenus par un être infâme, mais ne peuvent jamais être infamants puisque leur auteur est une nullité sociale et politique, et personne ne sera humilié par un tel personnage. Emporté par la folie du pouvoir, Kiki menace M me Faïza Soulé Youssouf de poursuites judiciaires, «   pour atteinte à l’image des Comores », sans citer l’article du Droit positif comorien qui lui permettra d’invoquer un tel «   crime contre l’humanité ». En réaction, des journalistes de Madagascar, île Maurice, la Réunion, Comores et Mayotte ont créé un Comité de Défense de la liberté de la presse dans l’océan Indien. Ils ont engagé des avocats pour défendre M me Faïza Soulé Youssouf.
Le jeudi 16 août 2018, M me Faïza Soulé Youssouf a été licenciée «  pour faute lourde : incitation à la rébellion des journalistes, abandon de poste ». Il s’agit d’un faux prétexte et d’une vengeance idéologique et intellectuelle.
Pour avoir le prétexte de décapiter l’opposition, Assoumani Azali, Kiki et Bellou Magochi ont fait amputer un gendarme de sa main, accusant le Parti Juwa d’Ahmed Sambi, dont de nombreux cadres sont arbitrairement arrêtés. Dans ses plans diaboliques, la «   Ripoux-blique » de Mitsoudjé voulait même décapiter ce gendarme et mettre ce crime sur le compte du Parti Juwa.
Personne n’a mieux résumé la problématique constitutionnelle aux Comores que le Docteur Abdoulhakim Mohamed Chakir , un religieux honorable et sérieux, et ce, lors d’un meeting au Stade Ajao de Moroni, le vendredi 19 février 2016 : «   Si nous avons un président qui finira son mandat au sommet de l’État sans changer la Constitution, ni dire que la Constitution lui crée des écueils, et finira son mandat sans changer la Constitution, tout le monde le suivra. Il y a des gens qui disent avoir été handicapés par la Constitution et qu’ils font tout pour la modifier, et c’est pour cela que nous devons respecter Ikililou et son groupe que voici parce qu’ils n’ont pas modifié la Constitution. Ils l’ont bien appliquée jusqu’à la fin de leur mandat. Nous n’avons pas de problèmes de nature constitutionnelle. Il faut se méfier des gens qui disent : “C’est moi, c’est moi, et si ce n’est pas moi, l’État ne doit pas survivre”. […]. Ils ont donc été au pouvoir sans modifier la Constitution jusqu’à ce que nous soyons arrivés là où nous sommes aujourd’hui, nous sommes d’accord pour dire qu’ils sont de bons dirigeants, et nous leur faisons confiance. Nous n’allons pas nous diviser » 42 .
Les dirigeants comoriens n’ont jamais confié les travaux juridiques à des vrais juristes, mais à des charlatans qui font du bricolage et du rafistolage. Ils sont restés sur des débats stériles et politisés, sur la nature des institutions, au lieu d’œuvrer pour le bien commun. Ils font tout pour réviser la Constitution dans le sens de leurs intérêts du jour.
Les mœurs politiques des Comores font la sociologie politique de ce pays toujours en butte à des convulsions, qui ont fait dire à Philippe Decraene , déjà en 1972 : «   Les colères du Karthala, dont la dernière éruption remonte à quelques semaines, l’effervescence politique retombe généralement vite à la Grande-Comore. Mais, de même que persiste la menace de nouvelles coulées de lave en direction de la capitale Moroni, la morosité a ici la vie dure » 43 . Les développements qui précèdent vont nous permettre de mener notre étude sur la base des cinq Chapitres suivants :
– Prévalence d’un conservatisme sociopolitique qualifié de féodalisme (Chapitre I.) ,
– Prévalence d’une insularité sœur jumelle du culte du village natal (Chapitre II.) ,
– Des pratiques sociopolitiques rejetant l’État de Droit et la démocratie (Chapitre III.) ,
– Pratiques sociopolitiques dépréciant les institutions et l’autorité de l’État (Chapitre IV.) ,
– Une sociologie reflétant le profil des acteurs politiques des îles Comores (Chapitre V.) .


1 Grawitz (Madeleine) : Méthodes des sciences sociales, 11 ème édition, Dalloz, Paris, 2001, p. 79.

2 Étienne (Jean), Bloess (Françoise), Noreck (Jean-Pierre) et Roux (Jean-Pierre) :
Dictionnaire de sociologie, Hatier, Collection «  Initial », Paris, 2004, p. 354.

3 Cité par Arnaud (Pierre) : Sociologie de Comte, PUF, Paris, 1969, p. 18.

4 Élias (Norbert) : Qu’est-ce que la sociologie ? Éditions de l’Aube, Collection «  Agora », La Tour d’Aigues, 1991, p. 7. (223 p.).

5 Grawitz (M.) : Méthodes des sciences sociales, op. cit., p. 81.

6 Daoud (Zakya) : Gibraltar croisée des mondes. D’Hercule à Boabdil, Éditions Séguier, Collection «  Les Colonnes d’Hercule », Paris, 2002, p. 291.

7 Benhaddou (Ali) : Les élites du Royaume. Enquête sur l’organisation du pouvoir au Maroc, Riveneuve Éditions, Paris, 2009, pp. 55-56.

8 Glassé (Cyril) : Dictionnaire encyclopédique de l’Islam, Préface de Jacques Berque, traduit et adapté de l’anglais par Yves Thoraval, Bordas, Paris, 1991, p. 169.

9 Hassan II : La Mémoire d’un Roi. Entretiens avec Éric Laurent , Plon, Paris, 1993, p. 95.

10 Riziki Mohamed (Abdelaziz) : Sociologie de la diplomatie marocaine, Thèse de Doctorat en Science politique, Centre de Recherches politiques de la Sorbonne (CERPS), Université Paris 1 – Panthéon-Sorbonne, Paris, 5 février 2013 (480 p.).

11 Cot (Jean-Pierre) et Mounier (Jean-Pierre) : Pour une sociologie politique, Tome I, Éditions du Seuil, Collection «  Points Politiques », Paris, 1974, p. 11.

12 Duverger (Maurice) : Sociologie de la politique. Éléments de science politique, PUF, Collection «  Thémis – Science politique », 3 ème édition, 1973, p. 22.

13 Duverger (M.) : Sociologie de la politique. Éléments de science politique, op. cit., pp. 2526.

14 Schwartzenberg (Roger-Gérard) : Sociologie politique, 5 ème édition, Montchrestien, Collection «  Domat Politique », Paris, 1998, pp. 30-31.

15 Schwartzenberg (R.-G.) : Sociologie politique, op. cit., p. 31.

16 Colas (Dominique) : Sociologie politique, 2 ème édition, PUF et Quadrige, Paris, 2002, p. XV.

17 Denni (Bernard) et Lecomte (Patrick) : Sociologie du politique, PUG, Collection «  Le politique en plus », Tome I, Troisième édition revue et augmentée, Grenoble, 1999, p. 7.

18 Coenen-Hunter (Jacques) : Sociologie des élites, Armand Colin/SEJER, Collection «  Cursus », Paris, 2004, p. 5.

19 Dulong (Delphine) : Sociologie des institutions politiques, La Découverte, Collection «  Repères », Paris, 2012, pp. 3-4.

20 Gaillard (Philippe) et Foccart (Jacques) : Foccart parle. Entretiens avec Philippe Gaillard, Tome I, Fayard et Éditions Jeune Afrique, Paris, 1995, p. 169.

21 Gouverneur Sanmarco et Mbajum (Samuel) : Entretiens sur les non-dits de la décolonisation. Confidences d’un administrateur des colonies, Préface du Président Abdou Diouf, Les Éditions de l’Officine, Paris, 2007, p. 55.

22 Mahamoud (Ahmed Wadaane) : Mayotte : le contentieux entre la France et les Comores, L’Harmattan, Paris, 1992, pp. 21-22.

23 Gaillard (Ph.) et Foccart (J.) : Foccart parle. Entretiens avec Philippe Gaillard, Tome I, op. cit., pp. 256-257.

24 L’humanitaire peut-elle être neutre ? Table ronde avec Mario Bettati (professeur de droit international à l’Université Paris-II), Rony Brauman (président de MSF) et Bernard Holzer
(ancien secrétaire général du CCFD), animée pour Projet par Emmanuel Laurentin (FranceCulture), in L’humanitaire sans frontières, Projet n°237, printemps 1994, Paris, 1994, p. 80.

25 Mahamoud (A. W.) : Mayotte : le contentieux entre la France et les Comores, op. cit., pp. 156-295.

26 Leymarie (Philippe) : Océan Indien. Le nouveau cœur du monde, Karthala, Collection «  Méridiens », Paris, 1981, p. 195.

27 Leymarie (Ph.) : Océan Indien. Le nouveau cœur du monde, op. cit., pp. 195-196.

28 Lestrohan (Patrice) : Prises de bec. Comores à crédit, Le Canard enchaîné n°4006, Paris, 6 août 1997, p. 7.

29 Bayart (Jean-François) : L’État en Afrique. La politique du ventre, Fayard, Collection «  L’Espace du politique », 1989 (439 p.).

30 Legris (Michel) : Les Comores : Un archipel plus une île. I.- Un fleuron négligé, Le Monde , Paris, 31 décembre 1970, p. 8.

31 Bourges (Hervé) et Wauthier (Claude) : Les 50 Afriques. Tome II. Afrique centrale. Afrique des Grands Lacs. Afrique australe. Océan Indien, Le Seuil, Collection «  L’Histoire immédiate », Paris, 1979, p. 614.

32 Cité par Favoreu (Louis) et Maestre (Jean-Claude) : L’accession des Comores à l’indépendance, APOI 1975, volume II (publié en 1977), p. 28.

33 Saïd Soilih (Youssouf) : Comores. Les défis du développement indépendant 1975-1978, L’Harmattan, Collection «  Océan Indien. Recherches et documents », Paris, 1988, p. 111.

34 Djabir (Abdou) : Les Comores. Un État en construction, L’Harmattan, Paris, 1993, p. 141.

35 Cité par Djabir (A.) : Les Comores. Un État en construction, op. cit., p. 141.

36 Deschamps (Alain) : Les Comores d’Ahmed Abdallah. Mercenaires, révolutionnaires et cœlacanthe, Karthala, Collection «  Tropiques », Paris, 2005, p. 173.

37 Saïd Youssouf (Sitti) : Comores. Législatives de tous les dangers, Le Nouvel Afrique Asie n°49, Paris, octobre 1993, p. 31.

38 Il s’agit de Mouhibaca Baco et Salim Djabir, Saïd Dhoifir Bounou (ancien ministre de la Défense sous Ali Soilihi) et Mohamed-Nassur Riziki Mohamed.

39 Amnesty International : Rapport annuel 1988, Paris, 1988, p. 38.

40 Djohar (Saïd Mohamed) : Mémoire du Président des Comores. Quelques vérités qui ne sauraient mourir, L’Harmattan, Paris, 2012, p. 303.

41 Sanchez (Jean-Claude) : La dernière épopée de Bob Denard. Septembre 1995, Pygmalion (Flammarion), Paris, 2010, pp. 130 et 131.

42 Cité par Riziki Mohamed (Abdelaziz) : Mohamed Ali Soilihi. Vérités sur une élection aux Comores, L’Harmattan, Paris, 2016, p. 270.

43 Decraene (Philippe) : Les Comores entre l’autonomie et l’indépendance. I.- Morosité à Moroni, Le Monde , Paris, 1 er décembre 1972, p. 1.
CHAPITRE I. PRÉVALENCE D’UN CONSERVATISME SOCIOPOLITIQUE QUALIFIÉ DE FÉODALISME
Depuis le début des années 1960, un débat intense oppose «   modernistes » et «   traditionalistes » aux Comores. Acquise aux idées «   progressistes » de cette époque, qui est celle des indépendances africaines, habituée à lire les œuvres de Karl Marx, Friedrich Engels, Vladimir Oulianov Lénine et Mao Tsé Toung, la jeunesse des Comores voulait secouer le conservatisme social et la sclérose politique. De janvier à mai 1968, elle avait défié l’autorité coloniale et s’était opposée frontalement à la classe politique, généralement favorable à la France. La remise en cause et la volonté d’ aggiornamento de la société comorienne vont franchir un nouveau palier quand Ali Soilihi a accédé au pouvoir par son coup d’État du 3 août 1975, en recourant à une partie de cette jeunesse survoltée, dont une autre fraction, essentiellement regroupée au sein de la très politique Association des Stagiaires et Étudiants comoriens (ASÉC), avait une prédilection pour des idées révolutionnaires plus explosives encore, et accusait Ali Soilihi lui-même de «   tiédeur » et de «   conservatisme ». Pourtant, dans les années 1970, l’ASÉC fait les éloges du génocidaire Pol Pot, du dictateur Enver Hodja d’Albanie et de Mao Tsé Toung. Pour rappel, le génocide des Khmers Rouges au Cambodge de 1975 à 1979, rebaptisé Kampuchéa démocratique, avait fait 1,7 million de morts, soit 21 % de la population du Cambodge de l’époque.
Dès lors, nous allons étudier les traits du conservatisme «   féodal » et son impact sur la vie sociopolitique (S.I.), la lutte menée contre la «   féodalité » par Ali Soilihi de 1975 à 1978 (S.II.) et, enfin, la résurgence et consolidation des forces traditionalistes à travers celles de la notabilité (S.III.).
S.I. – TRAITS DU CONSERVATISME «  FÉODAL » ET IMPACT SUR LA VIE SOCIOPOLITIQUE
La question ainsi abordée est d’une grande sensibilité en ceci qu’elle est en relation très directe avec un conservatisme divisant la société comorienne en «   races » (§1), un traditionalisme divisant la même société comorienne en classes (§2), un conformisme opposant les citadins aux campagnards (§3) et excluant presque totalement la femme de la sphère publique (§4).
§1. – UN CONSERVATISME DIVISANT LA SOCIÉTÉ COMORIENNE EN «  RACES »
Est-il approprié de parler de «   races » au sein de la société comorienne ? La question peut sembler saugrenue et ne pas être politiquement correcte. Or, il est très utile de la poser parce que justement, de longue date, un vent de «   racisme » balaie la société comorienne. Ce «   racisme » comorien a ses implications politiques. Ceci est d’autant plus vrai qu’une «  aristocratie arabe » existerait aux Comores et dirigerait le pays. En d’autres termes, c’est l’appartenance à cette «   aristocratie arabe » qui doit permettre l’entrée et le maintien sur l’espace public, notamment sur la scène politique.
Les auteurs qui parlent de la fameuse «   aristocratie arabe » mettent en exergue sa «   domination totale » de la classe politique. Naturellement, dans cette vue de l’esprit, les Comoriens qui n’ont pas le «   privilège de la race » et qui ont une peau noire sont présentés comme étant de simples et vulgaires «   descendants d’esclaves », indignes d’avoir droit de cité sans l’autorisation de «   l’aristocratie arabe ».
En d’autres termes, la valeur aux Comores est rattachée à la «   race » et aux origines «  arabes ». Être noble, c’est donc appartenir à la race arabe. Il n’est pas excessif de signaler que dans cette prétention, tout ce qui relèverait de l’esthétique est automatiquement rattaché à l’arabité : les bonnes manières, l’éducation, le savoir-vivre et le savoir-faire s’appellent «   Ousta-Arabe », et celui qui les a est «   Mousta-Arabe ». On dit également : «   Beau comme un Arabe ». Pourtant, il faudra un jour expliquer aux Comoriens pourquoi des Princes qui vivaient dans des châteaux des Mille et Une Nuits en Arabie ont quitté ces demeures de rêve pour aller affronter les moustiques dans un pays peuplé essentiellement de Nègres, sous les tropiques. La distance est quand même grande entre les îles Comores, d’une part, le Hadramaout, Chiraz et Mascate, d’autre part, d’où sont censés venir les glorieux ancêtres.
Du jour au lendemain, le Prophète Mohammed eut un nombre incalculable de «   descendants », dont certains à la peau noire, sous les tropiques, à portée des moustiques les plus hargneux et les plus intraitables. Comme par hasard, c’est au sein de l’inimitable «   aristocratie arabe » que se recrutent les plus prétentieux des «   héritiers », ceux qui croient qu’il suffit d’avoir une peau légèrement plus claire que celle de la moyenne des Comoriens pour avoir le droit de proclamer être descendu du ciel pour régner sur les Nègres que l’on peut voir un peu partout aux Comores. Situation absolument scandaleuse, on peut entendre des acteurs politiques placer tous leurs mérites sur l’origine arabe de leurs ancêtres, et même certains Négro-Comoriens sont abonnés à ce discours, dont le pionnier est Saïd Mohamed Cheikh. Les Comoriens sont confrontés à la production d’un discours sur l’hérédité, la génétique et la généalogie des plus «   nobles » des Comoriens, ceux qui, grâce aux ancêtres arabes et perses (les Chiraziens) plus ou moins réels, sont dignes de diriger les Comores. Or, bien souvent, la grande «   noblesse » n’est visible que dans la cour de la maison familiale.
De cette manière, les Comoriens assistèrent à l’émergence de la «   noblesse généalogique et génétique ». Saïd Mohamed Djohar, qui était pourtant d’une peau très foncée, celle de la plupart des Comoriens, avait l’habitude de faire prévaloir sa généalogie et sa génétique d’«   aristocrate arabe », créant une longue chaîne d’ancêtres se rattachant directement au Prophète Mohammed.
Posons le problème de manière globale.
Pour Pierre Vérin , «   la situation va changer au tournant du XIV ème siècle, quand une dynastie venue d’Hadramaout, celle des Mahdali, vient contrôler le commerce de l’or sur la côte orientale d’Afrique depuis Mogadiscio jusqu’à Sofala. Le nom de son fondateur, Al-Hasan Bin Talut, apparaît sur les pièces. L’influence de ces dynasties hadramies se précise à Anjouan où s’installent les Al-Masela et les Al-Madawa, ancêtres des familles royales que rencontrèrent les Français au XIX ème siècle » 1 .
Des politiciens comoriens se disent descendants de Princes et Sultans de Mascate, du Hadramaout et de Chiraz et expliquent que leurs origines sont plus nobles que celles de Comoriens qui n’ont pas de prétentions «   arabes » et «   princières ». D’autres, dans certains villages, se déclarent descendants du Prophète Mohammed du seul fait d’être venus au monde un vendredi…
Ambassadeur de France aux Comores de 1983 à 1987, sous la présidence d’Ahmed Abdallah Abderemane, Alain Deschamps signale ceci : «   Riche en jacqueries et révoltes serviles, l’histoire tourmentée d’Anjouan a été longtemps marquée par la rivalité des trois villes de Mutsamudu, Ouani et Domoni et des trois nobles lignées El Madua, chirazienne, El Masela et Aboubacar Ben Salim, toutes deux yéménites. Le fondateur de cette dernière était un Arabe venu du Mozambique qui, après y avoir assassiné un Portugais, était venu s’installer à Domoni. Cet entreprenant aventurier avait épousé la reine d’Anjouan, dont le clan El Masela prétend remonter au Prophète. Le président Ahmed Abdallah se flattait de descendre d’un aussi glorieux aïeul et m’a assuré qu’il était apparenté à Yasser Arafat, dont les ancêtres, comme les siens, seraient originaires de l’Hadramaout. Ses deux épouses appartenaient en revanche au clan El Madua. Après bien des combats, l’unité se fit au XVIII ème siècle, en un seul sultanat. Ville royale jusqu’au XVIII ème siècle puis, avec Ahmed Abdallah, ville présidentielle, Domoni, malgré ses remparts, avait pour moi moins de charme que Mutsamudu » 2 .
Le président Saïd Mohamed Djohar a réussi la gageure non seulement de descendre du Prophète Mohammed, mais en plus d’avoir pu constituer la très longue chaîne des glorieux ancêtres jusqu’aux Koraïchites de La Mecque. Il est Saïd Mohamed Djohar Al-Cheikh Aboubacar Ibn Salim Al-Alaoui AlHousseiny. Djohar procède d’une déformation de Djawhar par l’état civil de Majunga, à Madagascar, où il est né le 22 août 1918. Il serait donc un des descendants d’Aboubacar Ben Salim dont parle Alain Deschamps. Dès lors, il considère que le président Ahmed Abdallah Abderemane, dont il était un ami, était un membre de sa famille. Que cela ne nous étonne pas puisque, par une sorte d’exorcisme, les acteurs politiques anjouanais et grands-comoriens se revendiquant d’un ancêtre commun qui viendrait du Hadramaout, Chiraz ou Mascate, ont tendance à se regrouper par affinité «   ethnique ».
L’ascendance moyen-orientale est un véritable phénomène de société, et on constate que «   vu son faible pourcentage, on comprendra que la population d’origine ait engendré le concept de “pur Mahorais” … Il se confond avec celui de “Shirazi” : comme dans les autres îles Comores, la généalogie la plus flatteuse est de descendre de ces immigrants arabo-shiraziens, qui vinrent se mêler au substrat de population bantoue. La répartition traditionnelle des tâches, entre maîtres et esclaves, doit y être pour quelque chose. En fait, le vocable désigne très globalement les vagues d’immigration venues de l’ensemble du Golfe Persique, et tout exclusivement les véritables habitants de Shiraz, dans le sud de l’Iran, qui durent quitter leur pays au X ème siècle pour fuir une invasion shi’ite, et se replièrent d’abord sur l’Afrique de l’Est et l’île Kilwa. Tout le monde à Mayotte se rêve descendant de Shirazien : l’idéal de beauté physique est d’avoir les traits fins, le teint le plus clair possible, bref de ressembler à un Arabe » 3 .
L’arabité est une véritable obsession au sein de l’«   aristocratie arabe », qui considère que l’adhésion des Comores à la Ligue des États arabes (LÉA) en 1993 est la meilleure chose qui pouvait lui arriver car il s’agirait d’une belle reconnaissance par le «   cousin arabe ». Plus édifiant encore, le 16 février 1997, à Anjouan, avait éclaté une crise séparatiste qui a failli emporter l’État comorien. Cette crise séparatiste fut suivie d’une déclaration d’indépendance faite le 3 août 1997, pendant que les Anjouanais réclamaient le rattachement de leur île à la France. Ce fut le «   rattachisme ». L’Organisation de l’Unité africaine (OUA) avait dépêché l’ambassadeur Pierre Yeré (de Côte-d’Ivoire) aux Comores. Arrivé à Anjouan, Pierre Yeré se faisait traiter de «   Nègre » par les Anjouanais. Certains parmi ces derniers, dont Abdallah Mohamed, un de leurs chefs, longtemps fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères, arguaient du fait qu’Anjouan ne pouvait retourner dans le giron comorien parce que les Anjouanais étaient des Arabes et non des Comoriens. Abdallah Mohamed pouvait exhiber ses cheveux en criant durant les conférences qui devaient assurer la réconciliation entre Comoriens : «   Regardez mes cheveux et dites-moi si ce sont les cheveux d’un Comorien ». Il aurait dû expliquer à ses interlocuteurs ce que sont «   les cheveux d’un Comorien ».
Selon Pierre Vérin , les migrants venus du Hadramaout avaient une vraie présence, notamment sur l’île de Mohéli : «   Dans les sites, la venue de ces gens du Hadramaout se manifeste par l’importation d’une céramique à couverte jaune faite à Kawd Al Saila non loin d’Aden. On la trouve à Mwali Mdjini mais aussi près de Nosy Bé à Madagascar, là où fut implantée la ville de Mahilaka, nantie d’une forteresse aux murs d’assises régulières » 4 .
Le site historique de Mwali Mdjini se trouve bien à Djoiezi, Mohéli, dans mon foyer natal. Or, bien que je sois né à Djoiezi et même si je connais tous les Djoieziens «   de souche », je n’ai jamais entendu l’un d’entre eux parler du Hadramaout, du Hedjaz, de Chiraz ou de Mascate, et encore moins déclarer qu’il y avait ses origines. Il en est de même pour Mlabanda, village dont de nombreux habitants ont des traits typiques du Moyen-Orient, mais qui n’en parlent jamais, qui ne prononcent jamais les mots «   Hadramaout, Hedjaz, Chiraz et Mascate », et ne s’en prévalent jamais sur le plan de la généalogie. Un Mohélien qui aurait osé se mettre dans un coin de la rue pour évoquer ses «   ancêtres arabes ou persans » serait devenu rapidement la risée de toute son île parce qu’à Mohéli, malgré la survivance de certains préjugés sur les origines des uns ou des autres, aucune hiérarchie n’est conçue sur le plan «   racial ».
Saïd Mohamed Djohar , issu de «   l’aristocratie arabe » et se réclamant d’aïeuls venus du Hadramaout, a poussé la ferveur généalogique jusqu’à visiter le Yémen, sur la trace des ancêtres. C’était en 1996, après avoir été renversé par Robert «   Bob » Denard et ses mercenaires le 28 septembre 1995 et après avoir été déporté sur l’île de la Réunion, avant les négociations qui ont eu lieu à Antananarivo, Madagascar, pour son retour aux Comores.
Il avait pris l’avion pour la France et s’était arrêté au Yémen : «   Le voyage se fit le lendemain pour Paris avec escale de deux jours à Sanaa. Ali Abdallah Saleh, président du Yémen, prévenu, me fit installer dans le plus bel hôtel de la ville, avec un groupe d’escorte et de protection de l’armée à ma disposition. Depuis les Comores jusqu’à Sanaa je fus accompagné par Saïd Mohamed Sagaf et Saïd Hassan Al Haddad qui souhaitaient visiter les tombeaux de nos illustres ancêtres. Nos deux jours de transit à Sanaa nous permirent d’aller à Chibam, Tarim, Aynat, villes saintes du Hadhramaut où reposent A. Saqqaf, Haddad, Abi Bakr Ibn Salim, nos aïeux et ceux de Saïd Omar Ibn Soumeit. Devant les mausolées de ces saints nous avons fait des prières pour le progrès de notre pays et contre ceux qui veulent empêcher son développement » 5 . Ce récit montre à quel point certains aux Comores se glorifient de leurs «   ancêtres arabes ». C’est très touchant et émouvant !
Pourtant, entre membres de «   l’aristocratie arabe », les relations ne sont pas toujours faciles, parce qu’il y a les «   Blancs » et les «   Noirs ». Dans cette famille, les «   Blancs » n’acceptent pas facilement leurs cousins «   noirs ». En d’autres termes, la couleur de la peau l’emporte souvent face aux prétentions généalogiques de certains. Le monde arabe a ses propres Noirs, mais ce n’est pas cela le plus important, dans la mesure où l’Arabe est assimilé au Blanc. L’Anjouanais Ahmed Abdallah Abderemane en a fait l’amère expérience : «   Originaire d’Anjouan, ancien ouvrier devenu l’un des hommes les plus riches de l’océan Indien (grâce à ses plantations et au commerce du riz), self-made-man peu cultivé, le sénateur Ahmed Abdallah détonne au sein du sérail arabe de Grande-Comore, dominant la vie politique et économique de l’archipel » 6 .
Même Saïd Mohamed Cheikh, considéré par les siens sur son île comme la quintessence du «   sérail arabe de Grande-Comore », devait se faire traiter de «   Nègre » à Anjouan, surtout en période électorale, généralement agitée aux Comores. Saïd Mohamed Djohar, qui se déclare d’ancêtres communs venus du Hadramaout avec lui et qui avait été son ministre, témoigne, et ce qu’il livre au public n’est pas à l’honneur des Anjouanais – à qui d’autres, aux Comores, ne pourraient donner des leçons sur le vivre commun : «   Cette campagne électorale préliminaire (2 ans avant la date fixée pour les élections) usa tout le monde. On en venait souvent aux mains à Mutsamudu. On s’insultait. Saïd Mohamed Cheikh, malgré la couleur brune de sa peau, était un bel homme. De la lignée de Cheikh Abi Bakr Bin Salim, il était très respecté comme tous ses frères de la même extraction socialo-religieuse. Quant à Saïd Ibrahim et Mohamed Ahmed, ils avaient le teint très clair. Cette différence de couleur entre les candidats adverses était utilisée par le Parti Blanc pour nous considérer comme des êtres inférieurs.
Quand Saïd Mohamed Cheikh se déplaçait à Anjouan pour ses tournées électorales, à Mutsamudu, les Blancs criaient : “Chidza, chidza aja” ( “l’obscurité est arrivée”. Ce climat de moqueries et de “racisme” engendra un climat de haine généralisée » 7 .
Autrement dit, au sein de «   l’aristocratie arabe » et du sérail des Blancs des Comores, certains sont plus Blancs que d’autres, et le font savoir de manière bruyante et la plus négative. Les Blancs peuvent dénigrer les Nègres jusqu’au moment où certains Blancs sont eux-mêmes traités de Nègres. On aurait pu parler d’un juste retour des choses, mais le mal racial est profond, très profond aux Comores et il aurait été irresponsable de traiter le problème à la légère. Au sein de «   l’aristocratie arabe », les chantres les plus fanatisés de la suprématie raciale peuvent être des Noirs qui se croient Blancs.
Quel est le fond du problème ? Il est «   racial » et «   raciste ». En effet, des Comoriens, notamment parmi les intellectuels, usent de termes «   racistes » pour traiter de «   sous-hommes noirs » tous les autres Noirs du monde. Tout autre Noir, quel que soit son statut social, est «   Mtchétché », «   Mchéndzi », «   Mchambara », «   Mgougna », «   Gadra », «   Mtroina », «   Mgoina Mrima » («   Noble d’Afrique continentale », mais Nègre aux Comores), «   Mroumoi » («   esclave »).
Au Maroc, je découvrais avec horreur ces préjugés. Plus d’une fois, je me suis donné la peine d’interpeller des étudiants comoriens pour leur expliquer l’absurdité de la situation, mais ceux-ci m’ont opposé des «   arguments » de supériorité raciale du Comorien envers tous les autres Noirs du monde. De fait, pendant maintes années, j’ai été témoin des scènes dans lesquelles des étudiantes comoriennes refusaient de saluer les autres étudiantes africaines de notre École pour ne porter leur regard et leur intérêt que sur les étudiantes marocaines. Le spectacle était tout simplement ahurissant, et je devais subir l’affront de répondre aux questions de mes nombreux amis africains, qui me demandaient pourquoi les Comoriennes les méprisaient autant.
Enfermée dans la certitude de sa supériorité raciale, «   l’aristocrate arabe » des Comores a une autre cible pour assouvir son mépris : le Comorien ayant un parent comorien et un autre parent malgache. Ce Comorien ayant à la fois du sang comorien et du sang malgache est le «   Zanatany » (en malgache, «   étranger né à Madagascar »).
Pourtant, né, lui aussi, à Madagascar, Saïd Mohamed Djohar écrase de tout son mépris Omar Tamou, le ministre de l’Intérieur hérité d’Ahmed Abdallah Abderemane et qui lui avait organisé la fraude électorale qui lui avait permis d’être «   choisi » par les Comoriens, avant d’avouer publiquement la fraude électorale et de tenter de le renverser le 26 septembre 1992. Parce que né à Madagascar comme tant d’acteurs politiques comoriens, Omar Tamou est traité de «   Mbouchi » («   Malgache ») par ses ennemis et ses détracteurs. Sa naissance à Madagascar est considérée par ses ennemis comme un horrible crime de génocide, alors que la relation entre les Comores et Madagascar est plusieurs fois séculaire et est inscrite dans un sang qui unit de nombreux Malgaches à de nombreux Comoriens.
Le président Ahmed Abdallah Abderemane donnait au «   Malgache » Omar Tamou du «   Saïd » («   Monsieur »), et «   l’aristocratie arabe » avait demandé à Saïd Mohamed Djohar d’en faire le reproche au chef de l’État. Celui-ci le fit en des termes dans lesquels se retrouve tout le «   racisme » des Comoriens envers d’autres Comoriens : «   Mais, il semble que le ministre de l’Intérieur vend du chanvre en provenance de Madagascar. Un autre commerçant en commande également en Tanzanie et le cache dans de gros bidons de “samli” (beurre arabe). Tu sais que ton ministre de l’Intérieur est originaire de Tuléar ou de Morondava 8 , un gros trafiquant de drogue. Tu lui as donné le titre de nos ancêtres : “Saïd”. C’est son père qui est Comorien. Nos frères de même lignage ne sont pas contents et m’ont prié de te le dire. Cesse de l’appeler avec ce titre. As-tu oublié qu’il a été l’un de nos adversaires les plus acharnés ? S’il fait le mort ces derniers temps, c’est parce que tu l’as nommé ministre. Il gagne ainsi largement sa vie, s’adonne en même temps à des activités commerciales illicites tout en fréquentant les jeux prohibés par la loi. Les amendes recueillies par la police et la gendarmerie nationale ne sont plus versées au Trésor public. Le mécontentement est général. T’es-tu rendu compte que, depuis un certain temps, personne ne se lève pour te saluer comme avant lors de tes promenades dans ta voiture officielle ? » 9 . Ces propos absolument surréalistes, surtout venant d’un futur chef d’État et adressées à un chef d’État en exercice, soulignent l’étendue de l’apartheid de «   l’aristocratie arabe » aux Comores, en même temps qu’ils dévoilent une des principales activités des autorités comoriennes : la délation. Dénoncer l’adversaire politique est une activité politique de la plus grande importance aux Comores, et on peut l’accuser de tout pour détruire sa toute réputation et sa carrière. Les acteurs politiques mohéliens ne sont pas les seuls à vivre de la délation aux Comores.
Le Malgache est donc traité plus bas que terre par le Comorien. Ce dernier lui attribue les sobriquets les plus désobligeants, sans se livrer à la moindre introspection sur ses vraies origines au-delà des fantasmagories et fantasmes sur ses «   ancêtres arabes ». Pourtant, les principaux «   aristocrates arabes » des Comores vont vénérer une origine nègre d’Afrique : la Tanzanie, surtout Zanzibar. Mais, que cela ne nous étonne pas, dans la mesure où Zanzibar a sa part d’arabité, notamment du fait des origines omanaises (Mascate) de ses habitants et même de ses Sultans, dont certains avaient pris pied à Mohéli. La fameuse «   aristocratie arabe » des Comores est donc amoureuse de l’île de Zanzibar pour la seule raison qu’elle porte une impressionnante empreinte arabe du Moyen-Orient.
L’obsession «   raciale » est donc un fait de société aux Comores.
Cette façon de voir tout ce qui est relatif à l’Arabe avait conduit une part de l’importante communauté comorienne de Zanzibar à commettre une faute grave, par fidélité aux aïeux arabes, même sous le règne des moustiques des tropiques : «   En 1964, éclata la guerre d’indépendance de Zanzibar où régnaient des sultans originaires d’Oman. Les Zanzibarites voulurent les destituer et la guerre éclata entre les Arabes d’Oman et les autochtones. Les Comoriens, qui formaient une communauté assez importante, se rangèrent du côté des Arabes. Les Tanganicains de Nyerere aidèrent les Zanzibarites et vainquirent les Arabes, qui furent massacrés en grand nombre ainsi que leurs alliés comoriens. Le sultanat d’Oman récupéra ses sujets survivants ainsi que certains Comoriens volontaires. Saïd Mohamed Cheikh, en accord avec le gouvernement Nyerere, récupéra les rescapés comoriens de cette atroce guerre civile. La plupart rentrèrent en Grande-Comore […] » 10 . En réalité, les origines du mal se trouvent aux Comores. Les origines de ce mal se trouvent dans la déification de l’Arabe, au détriment de l’Homme luimême. Les racines du mal se trouvent dans une éducation faite de préjugés, de miroirs déformants et de clichés. Le mal se trouve dans le fait que le Noir aux Comores est considéré comme le descendant de l’esclave, pendant que le descendant de l’Arabe réel ou non est le maître. Les principaux membres de «   l’aristocratie arabe » refusent d’admettre l’opinion émise par Pierre Vérin , pour qui, «   du point de vue de l’histoire du peuplement, les Comores sont une nation bantoue d’idéal islamique », et «   ces Bantous se sont convertis à l’Islam, très progressivement, sous l’influence de migrants venus d’Arabie et du Golfe » 11 . C’est tout.
Certains Comoriens rejettent l’égalité des «   races » au sein de leur pays, un pays insulaire, un pays océanique, ouvert sur le monde, où des navigateurs venus du monde entier ont pris pied, un pays où cohabitent des peuples et des races qui sont venus de plusieurs pays et continents. Ces Comoriens estiment que leur pays doit être entre les mains de «   l’aristocrate arabe », par exclusion de tous les Nègres, «   descendants d’esclaves ».
§2. – UN CONSERVATISME DIVISANT LA SOCIÉTÉ COMORIENNE EN CLASSES
La société comorienne est divisée en deux classes principales : une classe dite dominante et une classe dite dominée. Il s’agit d’une dichotomie dans laquelle on retrouve la «   bonne société » et les «   basses castes ». Sur toutes les îles de l’archipel des Comores, la division sociale de la population en classes sociales est une réalité. Cependant, la grossière erreur commise en la matière par tous les «   experts » qui s’intéressent à la question est celle consistant à extrapoler le modèle social de la Grande-Comore sur toutes les autres îles de l’archipel des Comores.
Or, si en Grande-Comore, les grands notables dominent la société, à Mohéli, Anjouan et Mayotte, personne n’a un jour entendu parler de ceux-ci. De même, si à la Grande-Comore, le grand mariage est le facteur régulateur des relations et positions sociales, ce type de mariage n’existe pas en l’état dans les autres îles et ne joue pas le rôle d’aiguillage social. En effet, à Mohéli, Anjouan et Mayotte, personne n’occupera une position sociale pour avoir dépensé ou pour n’avoir pas voulu dépenser des millions de francs comoriens à l’occasion d’un mariage, qui peut être un pur décor social sans la moindre forme de sentiments. Naturellement, dans cette configuration féodale de la société comorienne, et du XIX ème siècle à la Révolution d’Ali Soilihi du 3 août 1975 au 13 mai 1978, la politique était l’apanage des membres de «   la bonne société ». Les plébéiens n’avaient pas voix au chapitre. Ils n’avaient aucune existence sociopolitique. Ils n’existaient pas en politique. Ils n’avaient pas le droit d’assister à la prise des décisions concernant la société. Ils devaient se taire, s’effacer et laisser faire les membres de la «   bonne société ».
Dès lors, on peut imaginer le traumatisme qu’avait été la Révolution d’Ali Soilihi, qui avait mené une véritable lutte contre l’organisation sociale des îles Comores, dénonçant et combattant les classes sociales dominantes.
Pourtant, à ce jour, quand il s’agit de définir la vraie appartenance sociale des membres de la «   bonne société », aucun terme occidental n’est valable. Tour à tour, les «   experts » du microcosme de Moroni et leurs amis en France ont péroré en ayant recours aux termes «   aristocrates », «   bourgeois » et «   nobles », mais ces concepts sont complètement et absolument vides de sens quand il s’agit de qualifier la «   bonne société » comorienne.
En effet, qualifier la «   bonne société » comorienne d’aristocratie relève d’un abus de langage, puisque l’aristocratie est «   le pouvoir des meilleurs » et, dans le cas des Comores, on sait ce que ça vaut. L’aristocratie désigne ce qu’il y a de meilleur, et «   par extension, [elle] désigne, à l’époque contemporaine, au sein d’un groupe social ceux qui sont dans une situation prééminente en raison de leur fortune, de leur compétence ou de leur origine sociale » 12 . Déjà dans l’Antiquité, Aristote (384-322 avant Jésus-Christ) avait défini l’aristocratie en ces termes : «   Le gouvernement d’un petit nombre d’hommes ou de plusieurs et non d’un seul, s’appelle aristocratie, soit parce que l’autorité est entre les mains des meilleures gens de bien, soit parce qu’ils en usent pour le plus grand bien de l’État et de tous les membres de la société » ( La Politique, Livre III).
Comment parler alors d’aristocratie aux Comores alors que ceux qui disent appartenir à cette classe sociale ne sont pas «   les meilleurs », ont rarement «   une fortune », une «   compétence », une «   origine sociale » particulière, et ne sont jamais «   les meilleures gens de bien de l’État et de tous les membres de la société », se moquant du «   plus grand bien de l’État » ?
Dans le cas des Comores, une lancinante question se pose.
Où est la bourgeoisie comorienne ? Pourtant, on en parle et on en fait des quantités de discours, mais sans la moindre préoccupation scientifique. Or, par définition, la bourgeoisie est «   1.- Sous l’Ancien Régime, la fraction du Tiers État caractérisée par la possession de biens et l’absence de travail manuel ; souvent opposée à la noblesse pour la conquête du pouvoir. 2.- Dans la doctrine marxiste, ce terme désigne la classe propriétaire des moyens de production, qui s’accapare la plus-value, source d’aliénation des travailleurs. Elle doit disparaître avec la prise du pouvoir par le prolétariat. 3.- À l’époque actuelle, catégorie sociale caractérisée par un niveau de revenus élevé et en même temps par un mode de vie et la référence à certaines valeurs sociales (ordre, libéralisme, etc.) » 13 . En d’autres termes, il n’y a pas de bourgeoisie sans production, ni richesses.
Or, cela n’est pas le cas de la «   bourgeoisie » des Comores. En effet, ceux qui croient être des bourgeois aux Comores ne possèdent rien, ne produisent rien et ne s’appuient que sur des prétentions sociales démenties par la misère dans laquelle sombrent la plupart d’entre eux dès qu’ils n’occupent plus les emplois publics qui leur permettent de parader devant les couches sociales les plus démunies. À la fin d’un régime politique aux Comores, que de gens qui se prenaient pour des «   bourgeois » mendient auprès de «   roturiers » qu’ils méprisaient quelques mois auparavant ! Les bourgeois comoriens sont dans l’incapacité de maintenir le même rythme de vie cinq ans de suite et, après quelques mois de faste, ils retombent dans la misère noire. Il s’agit d’une fausse bourgeoise, une «   bourgeoisie » improductive et factice.
De la même manière, les Comoriens ne sont pas avares en discours sur leur «   noblesse ». En réalité, la noblesse est rattachée à une «   bonne naissance ». Justement, qui est mieux né que l’autre aux Comores ? Dans les différentes localités des Comores, vivent des personnes très honorables. Certaines disent tout haut et partout qu’elles sont des «   Kabaïla » («   Nobles ») et surtout des «   Oingoina » («   Hommes libres »), n’hésitant pas à traiter avec mépris les autres de «   Oitroina » («   sous-hommes descendants d’esclaves »).
L’Histoire des Comores ne se lit pas de manière linéaire. C’est ainsi que le lecteur de tel livre écrit par telle personnalité comorienne découvre avec une réelle stupeur que l’auteur de l’ouvrage accuse de certaines choses tel acteur politique vénéré par les siens jusqu’à l’idolâtrie et considéré comme la vraie quintessence de la noblesse de son île et même de tout le pays. Inversement, des auteurs étrangers qui ne connaissent pas les personnages principaux de l’Histoire des Comores se laissent facilement aller à des fantaisies charriant le racisme et le mépris colonial. D’aucuns estiment que, «   cependant, il est certain que, pour ce siècle, une masse de documents existe, masse dont l’exploitation sera poussée à son plus haut niveau – en ce qui concerne ce qui est publié à l’heure actuelle – avec l’importante Thèse d’Histoire de Jean Martin (soutenue en 1982 et publiée en 1983). L’inconvénient de telles recherches, fondées essentiellement sur des matériaux extérieurs au pays, ou influencés par l’extérieur, c’est qu’elles ne permettent pas véritablement d’écrire l’Histoire locale. Comme J. Martin le reconnaît lui-même (1983, tome 1, p. 7), ce qu’il a réalisé, c’est surtout une “étude d’histoire de la colonisation” . Or, dans une telle histoire, les faits et les personnages ne sont mentionnés, le plus souvent, que dans la mesure où ils jouent un rôle face au colonisateur » 14 .
La noblesse est une vieille classe sociale qui, en France, est née du métier des armes et de la chevalerie. L’appartenance à cette classe est héréditaire. Par la suite, le sociologue Pierre Bourdieu (1930-2002) a créé la notion de «   Noblesse d’État » pour désigner la transformation de la haute Fonction publique en caste dont la cooptation se fait par hérédité : «   L’analyse des rapports de domination est également au centre de la sociologie de Pierre Bourdieu. Les rapports de domination sont ici déterminés par la position sociale occupée dans un champ donné d’activités.
Chaque champ est défini par un certain nombre d’enjeux spécifiques et de positions sociales déterminées à partir de deux critères principaux : le volume du capital possédé et la structure du capital (poids relatif du capital économique et du capital culturel). À l’intérieur de chaque champ, la domination exercée par ceux qui possèdent de plus en plus le capital est d’autant plus efficace qu’elle dissimule, par une action symbolique efficace, l’arbitraire sur lequel elle repose.
Les progrès en efficacité symbolique de la domination supposent la mise en œuvre de circuits de légitimation de plus en plus complexes : l’institution scolaire, plus particulièrement étudiée par Bourdieu, joue un rôle décisif dans ce processus. Le champ politique qui a pour enjeu le contrôle du pouvoir d’État occupe une place privilégiée dans l’analyse. Pierre Bourdieu montre, en particulier, comment dans le système français, les Grandes Écoles (ÉNA, ENS, Polytechnique…) jouent un rôle décisif dans la constitution d’une véritable “Noblesse d’État” qui accapare toutes les positions de pouvoir dans l’appareil d’État » 15 .
Dans le cas du Maroc, l’universitaire marocain Ali Benhaddou n’hésite pas à parler joliment de l’«   aristocratie du diplôme » et de la «   nomenklatura polytechnicienne » 16 , des positions de domination socioprofessionnelle, voire sociopolitique qu’on ne retrouve pas aux Comores, où les «   héritiers » vivent d’une rente de médiocratie et donc de médiocrité.
Mes travaux sur la Sociologie de la diplomatie marocaine 17 m’ont permis de constater que les notions de «   bourgeoisie », «   aristocratie » et «   noblesse » n’ont pas la même signification au Maroc qu’aux Comores. Au Maroc, toute personne portant un nom de la «   haute société » a une fortune qui lui permet de justifier son appartenance à la classe dominante. Qui plus est, la notion de «   nom de famille » est inconnue des mœurs sociales des Comores. L’enfant qui naît a pour nom son propre prénom et pour prénom celui de son père ! Il s’agit d’une grave aberration empêchant les Comoriens de reconstituer leurs généalogies au-delà de certains ascendants.
Inversement, au Maroc, Mouna Hachim a effectué un excellent travail sur les noms des familles de manière à remonter à des siècles. Or, dans ce travail d’une qualité reconnue même par l’Algérie – qui a acheté des centaines d’exemplaires de son ouvrage –, on ne retrouve aucune mention proclamant la «   noblesse » d’une famille 18 . Ce qui intéresse les chercheurs dans le cas spécifique du Maroc est l’appartenance à la catégorie spécifique des «   familles Maghzen » ou «   familles Makhzen ». Le Maghzen ou Makhzen est l’appareil d’État ou le Palais royal, et celles des familles qui ont des relations privilégiées depuis des siècles avec le Maghzen sont les familles Maghzen. Pourtant, certains noms de famille sont classés dans la catégorie des familles les plus en vue, mais les familles modestes ne sont jamais considérées comme dépourvues de mérites.
La division sociale au Maroc est donc plus fidèle à l’Islam que ne l’est la classification opérée aux Comores. Pour nous en rendre compte, il suffirait à peine de rappeler que lors du Sermon d’Adieu (Dhoû’l Hidja, an 10 de l’Hégire, février 632), le Prophète Mohammed s’adressa à plus de 140.000 Musulmans et Musulmanes et avait déclaré : «  […]. Ô peuple, en vérité, votre Seigneur est un, et votre ancêtre est un : vous descendez tous d’Adam, et Adam a été créé de terre. Le plus digne de vous auprès de Dieu est celui qui Le craint le plus. Et aucun Arabe n’a de supériorité sur un non-Arabe, sauf par la piété. […] ».
En la matière, le Prophète n’a fait que se conformer au principe proclamé dans le Coran :
«  O vous les hommes ! Craignez votre Seigneur qui vous a créés d’un seul être, puis, de celui-ci, Il a créé son épouse et Il a fait naître de ce couple un grand nombre d’hommes et de femmes » (IV, Les Femmes, 1).
La position de l’Islam sur la question est donc très claire.
En examinant la structure sociale des Comores, on constate que celle-ci est très hiérarchisée, surtout en Grande-Comore. Par contre, à Mayotte, Anjouan et Mohéli, la structure sociale est très simplifiée, en ceci qu’elle n’a en son sein que les «   nobles » et les gens ordinaires. L’erreur chaque jour commise par les «   experts » provient du fait que ces derniers ramènent tout à la seule île de la Grande-Comore, alors que les Comores sont plurielles en matière de mœurs sociales. Il y a des points sur lesquels toutes les îles se retrouvent, mais il existe également des coutumes dans lesquelles chaque île fait ce qui lui convient et à sa manière.
Mais, «   le système féodal comorien, très complexe à définir, comprend trois composantes intimement liées qui conditionnent toutes les dimensions de la vie du Comorien à quelque niveau que ça soit. Chaque acte, chaque geste, chaque phrase et chaque mot contiennent une signification coutumière. Et personne n’y échappe. Ce système est structuré de la manière suivante :
– Une hiérarchie sociale discriminatoire,
– Des pratiques religieuses non conformes à l’Islam,
– Un fonctionnariat à double salaire issu en partie du système colonial,
– Des commerçants à double profit, modelés par les systèmes coutumier et religieux » 19 .
Toute la société est dominée par la féodalité. Celle-ci conditionne toute la vie en société, et il suffit d’y toucher un seul pilier pour que la population se mette à manifester son mécontentement. Certes, il y a eu une atténuation de certaines règles sociétales, mais un «   noyau dur » subsiste. Dans l’ensemble, on estime que la colonisation française n’a pas voulu bouleverser les bases et de la société traditionnelle comorienne, sur qui elle a toujours pu compter. Dès lors, «   la colonisation a légué à l’État comorien des structures sociales archaïques : les féodaux “kabaïla” ont conservé une grande influence sur la société en alliance avec tous ceux qui soutenaient leur pouvoir, c’est-à-dire : – Les “wagangui”, qui sont des charlatans vivant de la sorcellerie,
– Les “mafanisa anda”, qui sont des notables coutumiers qui, pour avoir fait le mariage coutumier “ndoola ya anda”, monopolisaient le droit à la parole dans les villages ; ces notables formaient une minorité généralement âgée .
Cette caste féodale vivait en symbiose avec la caste bureaucratique dominée par des aristocrates et avec des propriétaires fonciers ; ces castes formaient une classe sociale qui imposait à la population un certain nombre de coutumes et de cérémonies, qui marquaient la vie de chaque individu, de sa naissance à sa mort. Ces cérémonies mobilisaient toute l’attention des Comoriens, drainaient toutes leurs ressources et celles de leurs proches dans des dépenses ostentatoires et dans des cérémonies somptuaires. En plus, cette classe avait accaparé les meilleures terres, l’essentiel des emplois et des richesses du pays » 20 .
Sous la colonisation française, ce système féodal a pu perdurer parce qu’il a réussi à étouffer toute voix dissidente. Il fallait empêcher l’expression des idées qui allaient bouleverser l’ordre social établi. D’ailleurs, rares étaient les voix qui osaient condamner à cette époque les diverses pratiques sociales qui favorisaient les dominations sociales indues. La démocratie était alors une vague idée sans impact réel sur la vie des Comoriens. Il ne fallait même pas en parler.
Pourtant, une évolution juridique, institutionnelle et politique majeure fut enregistrée en 1946, quand la France a introduit aux Comores le suffrage universel : le droit de vote. Les habitants du territoire français des Comores avaient, enfin, la possibilité d’élire leurs dirigeants, sous l’œil de la France.
À cette époque, il fallait faire de la politique sans formations partisanes, ni médias, ni programme électoral. Il fallait tout juste se plier aux injonctions de la classe sociale dominante. Cela étant, la politique était la chasse gardée d’une caste qui se définissait en termes de «   notabilité », «   bourgeoisie » ou «   aristocratie » et de notabilité. Signalons que «   dans ces conditions, le nouveau pouvoir issu des élections ne pouvait échoir qu’aux notables, les seuls à disposer d’une structure de concertation, d’une législation coutumière et de représentants éminents connus de toute l’île, par le prestige que conférait un grand mariage particulièrement brillant. Mais il fallait aussi une autre condition ; un certain niveau d’instruction et surtout une certaine compétence dans le maniement de la langue française, la seule autorisée dans les délibérations des assemblées élues.
Dans ces conditions, les seules personnes logiquement éligibles étaient les grands notables scolarisés. Cela réduisait énormément le nombre de candidats potentiels. De fait, à l’époque, moins de dix personnes pouvaient satisfaire à ces conditions. Au départ, la personne qui répondait le mieux à ces critères était Saïd Mohamed Cheikh qui, avec le Prince Saïd Ibrahim et le futur président des Comores, Ahmed Abdallah Abderemane, allait dominer toute la vie politique comorienne depuis 1946. Fort de l’appui des notables, plus ou moins accepté par les autorités françaises, le Docteur Cheikh fut donc le premier Comorien élu député à l’Assemblée nationale française » 21 . Cette opinion pèche par deux contrevérités : d’une part, elle se limite aux seules îles de la Grande-Comore et d’Anjouan, sans tenir compte de Mohéli et de Mayotte, où il y avait pourtant, des personnes instruites d’un niveau supérieur. D’autre part, ce qui justifiait l’entrée en politique des personnes citées relevait plus d’un certain culot poussant certains à s’imposer et non du capital culturel et «   le maniement de la langue française ». À cet égard, il est à rappeler qu’ Ahmed Abdallah Abderemane était présenté en «  selfmademan peu cultivé » 22 et disait de lui-même après son coup d’État du 13 mai 1978 contre Ali Soilihi : «   J’ai repris le pouvoir dont j’avais été illégalement chassé… Dire que la nouvelle Constitution c’est Ahmed Abdallah tout seul, cela n’est pas vrai. On a tenu compte des idées de tous, même de spécialistes étrangers, pour la mise en forme… L’appel du peuple m’incite à croire que je ne suis pas fini… Le peuple me demande de collaborer. S’il me fait confiance, ce n’est pas parce que je suis beau, fort ou savant. Je suis illettré. C’est donc un mariage et je suis prêt » 23 .
Où se situe la réalité sociopolitique ? Celle-ci était faite de confusions entre les pratiques sociales et la politique. Il fallait reproduire sur le champ politique ce qui était vécu sur le champ social. Quand on recevait des siens le titre fort emblématique de notable, bourgeois, noble, aristocrate ou aristocrate arabe, la voie était ouverte à toutes les prétentions sociopolitiques. De manière générale, il suffisait d’être accepté par les siens sur le plan social pour pouvoir prétendre au pouvoir politique. Il fallait juste savoir mettre en avant sa généalogie et ses gènes pour faire croire à la population qu’on était prédestiné pour le pouvoir politique. En Grande-Comore, la généalogie en était l’alpha et le grand mariage l’oméga. Comme la Grande-Comore est le centre de la vie politique nationale aux Comores, il est nécessaire d’insister sur la centralité du grand mariage sur la vie sociale et sur la vie politique sur cette île.
Sur les autres îles de l’archipel des Comores, le mariage n’est pas un facteur qui peut définir pas la place de l’individu sur le plan social. C’est une affaire personnelle et familiale, contrairement à ce qui se passe en Grande-Comore. À Mohéli, existent le mariage secret (célébré dans l’intimité, mais pouvant attirer un nombre important de personnes), le mariage ordinaire et le «   Kombé », qui se limite à la ville de Fomboni et qu’on peut qualifier de grand mariage, mais sans les excès constatés à la Grande-Comore. À Mohéli, personne n’est ruiné, ni surendetté à vie pour un mariage, tout comme personne ne se hasarde à se lancer dans des dépenses qui sont au-dessus de ses moyens.
Le mariage à Mohéli respecte un certain nombre de règles, mais celles-ci n’ont pas de connotation financière. La principale règle sociale est le statut de Mohélien. Il ne s’agit pas d’une mesure discriminatoire, mais d’une attitude dictée par les invasions anjouanaises du XIX ème siècle, quand les Mohéliens préféraient une domination malgache plutôt que celle d’un Anjouanais. De fait, le mariage permettait aux Mohéliens de se retrouver entre eux, uniquement entre eux. Aujourd’hui encore, tant qu’on n’est pas «   adopté » symboliquement par une famille mohélienne, on ne peut pas se marier «   en tant que Mohélien », même si on peut y être invité. Pour autant, le «   Kombé » n’aura aucun effet de nature politique. Aucun Mohélien ne liera sa carrière politique au faste de son grand mariage. Pour tout dire, à Mohéli, la notion de «   grand notable », chère aux Grands-Comoriens, est tout simplement inconnue, et on préfère parler des «   aînés et des sages de la ville » et des «   aînés et des sages du village », même s’il s’agit de personnes sans la moindre prétention sociale ou politique.
L’erreur fondamentale des Grands-Comoriens est dans le fait que ces derniers croient que les autres îles sont régies par les mêmes normes sociales et sociétales que la Grande-Comore. Le Grand-Comorien s’exprime de manière à accréditer l’idée entièrement fausse selon laquelle les Comores sont la Grande-Comore. Contrairement aux us et coutumes de la Grande-Comore, à Mohéli, Anjouan et Mayotte, l’individu n’est reconnu que pour ses mérites individuels, même s’il n’a pas célébré avec faste son mariage.
En Grande-Comore, le grand mariage a une autre signification. Sa célébration et ses implications financières et sociales étant connues, il suffirait à peine de les rappeler : «   La population comorienne est d’origine extrêmement diverse : Noirs, Malais, Malgaches sakalava, Persans, Indiens, Arabes. Très métissée à la base, elle est dominée par une aristocratie politique, économique et religieuse arabe. Fortement islamisée (sept cents mosquées), elle est pieuse et traditionaliste, mais observe toujours les vieilles coutumes de souche indonésienne, comme celle du “grand mariage” : bien que marié jeune et en général à plusieurs femmes, le Comorien aisé attend d’être riche pour effectuer son “grand mariage” avec son épouse préférée ; la dot et les festivités entraînent des dépenses considérables et parfois même la ruine » 24 . Sur le plan financier, sentimental et social, il se passe beaucoup de choses dans le cadre d’un grand mariage. Cependant, la chose la plus importante qui en découle est relative au fait qu’en Grande-Comore, le grand mariage est le facteur qui définit la place socioprofessionnelle et sociopolitique des uns et des autres. En Grande-Comore, tout le statut social de l’individu est lié à son grand mariage. Celui qui a célébré son grand mariage devient celui qui est appelé un «   homme accompli », pendant que celui qui ne l’a pas accompli est appelé à avoir un statut social infâme et humiliant. Un homme qui a célébré son grand mariage a même le droit de se croire supérieur à celui qui a obtenu l’onction du suffrage universel et les meilleurs diplômes universitaires. À cet égard, il serait très intéressant de rappeler que le 26 décembre 2010, Mouigni Baraka Saïd Soilihi a été élu Gouverneur de la Grande-Comore. Or, avant son investiture en mai 2011, il a célébré son grand mariage, estimant que celui-ci lui conférait un statut social bien supérieur à la fonction pourtant enviée de Gouverneur de la Grande-Comore. Notons que sur cette dernière île, celui qui n’a pas célébré son grand mariage n’a pas le droit de prendre la parole face aux grands notables, ni de fréquenter les mêmes places publiques qu’eux. Les grands notables croient avoir le droit de donner leur avis au chef de l’État et lui adresser toutes sortes de demandes. C’est sur la base du grand mariage que se forment les hiérarchies sociales en Grande-Comore. On ne retrouve ces hiérarchies sociales ni à Mayotte, ni à Anjouan, ni à Mohéli, et celles-ci ont une influence politique considérable en Grande-Comore. En Grande-Comore, la société est hiérarchisée, et «   la société traditionnelle est organisée sur la base d’une division très marquée entre, d’une part, les wanamdji (singulier : mnamdji) , ceux qui n’ont pas réalisé le mariage coutumier appelé anda, ndola nkuu, et d’autre part, les wandrwadzima (singulier : mdru mdzima), littéralement les gens mûrs, de fait ceux qui ont pu réunir la fortune nécessaire à la réalisation de cette coutume. Les modes respectifs d’affiliation, d’appartenance, d’organisation et de promotion, propres à chacune de ces deux catégories répondent à des règles précises et codifiées que nous nous proposons d’expliciter ici, en commençant, par celles concernant les wanamdji. Ceux-ci sont organisés en quatre niveaux distincts et hiérarchisés appelés hirimu qui sont, à proprement parler, des classes d’âge, ayant chacune sa spécificité, et assurant, dans la communauté, des fonctions déterminées.
À la base nous avons les washondje, au-dessus les wazuguwa, puis les wafomanamdji . Au sommet nous trouvons les maguzi, qui constituent de fait une classe de transit, accueillant tous ceux qui par l’âge ou par le jeu des promotions collectives ne peuvent plus être considérés véritablement comme des wanamdji, alors qu’ils n’ont pas encore réalisé le grand mariage » 25 .
Aux Comores, le mariage n’est jamais une affaire simple, surtout pour une personnalité publique. Rapidement, l’intéressé peut se trouver confronté aux pressions du milieu social pour un choix, dans le cadre d’une affaire relevant de la vie privée mais qui prend une tournure publique et politique. Dès lors, la personnalité politique comorienne peut être sommée de renoncer à mettre fin à une relation sentimentale pour des raisons de convenance sociale afin de sauver une carrière politique. La ville de Domoni, Anjouan, verra deux futurs présidents de la République des Comores originaires de l’île de la Grande-Comore s’y marier après avoir fait des choix initiaux portant sur des femmes étrangères.
Originaire de Grande-Comore et né à Madagascar, Saïd Mohamed Djohar était marié à une femme de Domoni et une autre de la ville de Mitsamiouli, Grande-Comore. Or, avant, il était marié à une femme malgache. Sa mère lui expliqua qu’il lui fallait rompre avec sa femme malgache pour se marier avec une Comorienne. Ill lui avait fallu rompre avec sa femme malgache sans l’humilier, ni blesser son amour-propre. Voici ce que lui avait dit sa mère, quand il fut affecté à Domoni : «  “Il est vrai que nous ne connaissons personne à Domoni, mais, vas-y. Laisse ta femme malgache ici. Là-bas, tu épouseras une femme d’une grande famille noble et peu importe le reste. Elle doit avoir un père, une mère, des oncles, des frères et sœurs, des tantes et posséder une maison. Toute sa famille te servira avec dévouement. Ils vous aideront tous. Tandis que si tu amènes avec toi Rasoava, vous serez tous les deux étrangers. Vous achèterez tout, vous paierez un boy et vivrez dans une maison de location. Tu as vécu avec Rasoava pendant presque deux ans ; elle ne t’a pas donné d’enfant. Je suis sûr que celle que tu épouseras à Domoni t’en donnera plusieurs qui perpétueront ta lignée Inch’Allah”.
Maman m’a convaincu et Saïd Mohamed Cheikh, bouche bée, ne pouvait cacher son admiration pour l’éloquence extraordinaire de cette femme, ainsi que pour la justesse de ses paroles » 26 .
C’est un discours typiquement comorien.
En plus, Saïd Mohamed Djohar avait été le témoin privilégié de l’arrivée à Domoni de la femme française de Mohamed Taki Abdoulkarim, lui aussi originaire de Grande-Comore. Mohamed Taki Abdoulkarim est né dans une vieille famille de Mbéni, était un emblématique descendant de Sultan, et était considéré comme inévitable futur président des Comores dès son plus jeune âge. Réaliste, il savait que dans les années 1960, après ses études d’Ingénieur en France, il n’aurait jamais eu l’assentiment de ses parents pour se marier avec une femme étrangère. Naturellement, il avait tout fait pour ne pas parler de son mariage à sa famille. Ce mariage était synonyme de scandale. Après avoir été appelé à renoncer à son épouse française, il lui fut indiqué qu’il pouvait trouver une femme née dans les milieux sociaux les plus en vue de Domoni, et c’est ce qui arriva.
Laissons Saïd Mohamed Djohar parler de l’arrivée à Domoni de l’épouse française de Mohamed Taki Abdoulkarim et comment le Sénateur Ahmed Abdallah Abderemane , originaire de la ville s’y impliqua : «   Un jour, nous vîmes débarquer chez Taki une dame française d’un certain âge, en tout état de cause plus âgée que lui.
– Qui est cette dame ? lui demanda Abdallah.
– C’est ma femme. Je l’ai épousée quand je faisais mes études en France. Elle a insisté pour venir me rejoindre ici.
– Est-ce que tes parents sont au courant ?
– Non, car ils n’auraient pas été d’accord et m’auraient créé des problèmes.
– Eh bien ! Tu n’en auras pas moins ici. Tes parents ne doivent pas nous considérer comme complices de tes agissements. Trouve un prétexte pour la rapatrier ; le plus tôt sera le mieux ! Tu es le premier Comorien à te marier avec une étrangère, foulant ainsi nos coutumes ancestrales aux pieds. En Grande-Comore tu seras banni de la société. Mais quelle mouche t’a piqué au point d’agir ainsi sans demander l’avis de personne ? Tu es fou ou quoi ? Si tu as besoin d’épouser une femme, elles sont des milliers ici qui répondront oui tout de suite. Et si tu veux faire de la politique aux Comores, commence par faire partir cette femme. Il y a de très belles jeunes filles à Anjouan. J’en connais une à Domoni, une métisse (mère anjouanaise et père pakistanais). Elle te plaira et satisfera ton penchant pour les femmes blanches !
C’est ainsi que Taki épousa Zaza An’war de laquelle naîtront ses premiers enfants » 27 .
C’est une histoire bien comorienne, et Ahmed Abdallah Abderemane était le gardien d’une tradition surréaliste face à deux autres futurs chefs d’État. Des années plus tard, des notables parmi les plus influents de Mbéni ont formé une délégation pour aller demander à Mohamed Taki Abdoulkarim de se marier avec une femme de sa ville d’origine. L’intéressé ne céda pas et dira par la suite que les gens de Mbéni voulaient tout contrôler en lui, y compris sa vie sentimentale. S’il avait pu résister à la pression sociale, c’est parce qu’il avait acquis un magistère moral, social et politique lui permettant de rejeter les immixtions dans sa vie privée. D’autres acteurs politiques comoriens auront cédé aux pressions uniquement pour se conformer à une certaine coutume, pour des raisons sociales et politiques.
Des chefs d’État africains (au Sénégal, Côte-d’Ivoire, Gabon et Angola) ont ou avaient des épouses européennes. Il serait tout simplement difficile, voire impossible pour un Comorien marié à une femme étrangère de devenir président aux Comores à l’issue d’une élection démocratique. Au Gabon, le président Omar Bongo Ondimba devait affronter les critiques de certains de ses compatriotes qui ne voyaient pas d’un bon œil son mariage avec Édith Lucie Sassou Nguesso (1964-2009), fille de Denis Sassou Nguesso, le chef d’État du Congo. Mais, Omar Bongo Ondimba avait l’autorité politique qui lui permettait de dire aux mécontents que sa vie privée ne concernait qu’une seule personne, lui-même, et qu’il s’agissait du seul aspect sur lequel il avait choisi de ne pas écouter son peuple, selon ses propres mots.
Aux Comores, certaines carrières politiques parmi les plus prometteuses ont eu à souffrir de choix matrimoniaux de certains acteurs politiques, qui auraient manifesté du «   mépris » envers leurs communautés d’origine parce qu’ils ont eu à se marier hors d’elles. On verra même des acteurs politiques qui, après un premier mariage hors de leur village ou île d’origine retrouver leur chemin de Damas, et aller y prendre une épouse. Dès lors, le mariage a une fonction sociale qui dépasse la personne de l’époux pour devenir ainsi un enjeu communautaire d’une grande importance.
On a même vu le président des Comores faire expulser des étrangers qui avaient commis le «   sacrilège » d’avoir des relations sentimentales avec des filles dont les familles, influentes, vivaient très mal lesdites relations.
Ces considérations expliquent la centralité sociopolitique du mariage aux Comores, où, quand les circonstances l’exigent, le mariage de prospérité et l’endogamie sont la règle. Le mariage de prospérité et l’endogamie peuvent se faire le plus souvent sur le dos des sentiments. Dès lors, les conséquences qui en découlent peuvent être tout simplement désastreuses. Dans cet ordre d’idées, il serait également utile de parler de l’éclatement de certains couples et familles suite à des divergences politiques nées lors d’une élection. Il restera, enfin, à signaler que le grand mariage, censé être un facteur et un vecteur porteurs d’honneur est dévoyé par ceux qui n’ont pas les moyens de le célébrer mais qui ont recours aux moyens les plus indignes pour tenter de se hisser à un niveau social qui ne sera jamais le leur. Ayant été moi-même victime de ce genre de personnages, je sais désormais à quoi m’en tenir dès qu’il s’agit des pratiques de ceux qui croient pouvoir avoir de l’honneur et une position sociale à la suite d’un grand mariage.
§3. – UN CONSERVATISME OPPOSANT TRADITIONNELLEMENT LES CITADINS AUX CAMPAGNARDS
De 1946 à 2018, les Comores n’ont jamais été dirigées par une personnalité originaire de Moroni, la capitale du pays : Saïd Mohamed Cheikh venait de Mitsamiouli, Saïd Ibrahim d’Iconi et Itsandra, Ahmed Abdallah Abderemane de Domoni, Ali Soilihi de Chouani, Saïd Mohamed Djohar de Chouani, Mohamed Taki Abdoulkarim de Mbéni, Tadjidine Ben Saïd Massounde de Domoni, Assoumani Azali de Mitsoudjé, Ahmed Sambi de Mutsamudu et Ikililou Dhoinine de Djoiezi. Ahmed Abdallah Abderemane, Tadjidine Ben Saïd Massounde et Ahmed Sambi sont Anjouanais. Ikililou Dhoinine est de Mohéli. Saïd Mohamed Cheikh, Saïd Ibrahim, Ali Soilihi, Saïd Mohamed Djohar, Mohamed Taki Abdoulkarim et Assoumani Azali sont originaires de la Grande-Comore.
Né à Mutsamudu, Ahmed Sambi est le seul chef d’État comorien né dans le chef-lieu d’une île, à savoir : Mutsamudu, sur l’île d’Anjouan. Longtemps, Ahmed Abdallah Abderemane fut traité par ses ennemis de «   campagnard » du «   Premier Nioumakélé », étant noté que le Nioumakélé est à Anjouan la région rurale par excellence, mais surtout la région ayant la densité la plus élevée des Comores, la région la plus pauvre du pays, celle dont les habitants meurent le plus dans des embarcations de fortune dans le bras de mer entre Anjouan et Mayotte. C’est une région méprisée. Qui plus est, il faut partir de l’idée selon laquelle il y a une rupture humaine totale entre les grandes villes d’Anjouan (Mutsamudu, Domoni et Ouani) elles-mêmes et entre elles et les régions rurales. Les relations de famille sont presque inexistantes entre les zones urbaines et les régions rurales. Ce n’est que depuis le début des années 2000 qu’une mixité sociale commence à se créer entre Mutsamudu et le reste de l’île d’Anjouan.
Or, à la Grande-Comore et à Mohéli, il n’y a pas de rupture entre la ville et les zones rurales. La mixité humaine et sociale est bien assumée sur les deux îles, entre la ville et l’hinterland. Nombre de personnalités installées dans les grandes villes de la Grande-Comore ont des origines rurales bien assumées. À Mohéli, la principale zone urbaine est l’axe Fomboni-Djoiezi, où vit plus de la moitié de la population de l’île. Or, l’habitant de Fomboni, Boingoma, Bandar-Es-Salam et Djoiezi qui n’a pas une partie de sa famille hors de cette région est un nouveau venu à Mohéli. La fierté du Mohélien est de savoir qu’il a des origines diversifiées sur son île. Le dénigrement des campagnards n’est pas exclu, mais ne s’accompagne d’aucune forme de discrimination. Par contre, à la Grande-Comore, nonobstant la mixité, les citadins peuvent traiter les ruraux de «   Wandrou Wa Safarini », «   Les gens du voyage », c’està-dire «   les campagnards ». Cela suppose que ces campagnards sont accusés de ne pas connaître les bonnes manières, et souvent, sont traités en citoyens de seconde zone, en rastaquouères et en maquignons.
Longtemps, la politique a été une affaire de citadins, à l’exclusion de tous les campagnards. Sur toute l’étendue de l’archipel des Comores, ce sont les habitants des principaux centres urbains qui occupent l’espace public. Or, même si les régions rurales ne disposaient pas d’écoles, de longue date, leurs habitants scolarisent leurs enfants en ville. En 2017, ahuris, les Comoriens ont vu la vidéo sur laquelle un ministre d’Assoumani Azali, natif de la ville de Mutsamudu, se livrer en public à des injures sur les campagnards, allant jusqu’à déclarer qu’un idiot de Mutsamudu ou Moroni est plus intelligent que le plus brillant des cadres ruraux des Comores.
À Anjouan, pendant des années, les principaux acteurs politiques de l’île étaient originaires de Mutsamudu, Ouani, Domoni, Sima et Bimbini. Il a été constaté qu’à la Grande-Comore, les villes de Foumbouni, Moroni, Iconi, Itsandra, Mitsamiouli et Koimbani-Oichili étaient prépondérantes en matière politique.
À Mohéli, on retrouve cette prépondérance dans l’axe Fomboni-Djoiezi. Le premier Mohélien nommé ministre avait été Mohamed Hassanaly (Fomboni, 1971), puis Mohibaca Baco (Miringoni), lors de la période de l’autonomie interne. Après son coup d’État du 3 août 1975, Ali Soilihi nomma Mohamed Hassanaly vice-président et avait choisi le jeune révolutionnaire Saïd Dhoifir Bounou (Mlabanda, plateau de Djando) comme ministre de la Défense. Au lendemain du coup d’État du 13 mai 1978, Ahmed Abdallah Abderemane a nommé Hadj Hassanaly (Fomboni) ministre mais ne tarda pas à le remplacer par Abdou Moustakim (Djoiezi), qui sera en place jusqu’à la nomination d’Ali Hassanaly (Fomboni). Saïd Mohamed Djohar nommera Mohamed Larif Oucacha (Djoiezi) et Ahmed Elharif Hamidi (Fomboni), et c’est par la suite que la fonction ministérielle sera vraiment ouverte à des personnalités venant de toutes les régions, y compris rurales, de Mohéli.
Pendant des décennies, la scène politique comorienne a été verrouillée au détriment du monde rural. Il est encore des villages aux Comores qui n’ont jamais vu l’un des leurs occuper un poste politique quelconque. Mohamed Abdou Madi, Premier ministre de Saïd Mohamed Djohar, avant de devenir un des instigateurs du séparatisme à Anjouan, nous expliquait au cours d’une interview qu’il était la première personnalité de son village de Mjamawé à avoir eu un parcours politique national, à un moment où les Anjouanais qui étaient arrivés à se faire connaître sur la scène politique nationale étaient tous originaires de Mutsamudu, Ouani, Domoni et Bimbini, abstraction faite d’Ibrahim Halidi Abderemane, de Hada, dans la région de Nioumakélé, qui s’était fait connaître depuis la Révolution d’Ali Soilihi.
Justement, c’est Ali Soilihi qui avait désenclavé politiquement le monde rural aux Comores, et il s’agissait d’un véritable aggiornamento dont la vraie et principale conséquence était le recul, voire l’annulation pure et simple des avantages que s’accordaient indûment les citadins. Pour autant, il aurait été illusoire de croire que les réformes sociales imposées par Ali Soilihi allaient être maintenues après la Révolution des années 1975-1978. Dès lors, il n’est pas étonnant de constater qu’il est impossible de constituer un gouvernement dans lequel on ne trouverait pas des personnalités originaires de Foumbouni, Moroni, Mitsamiouli et Mbéni (Grande-Comore) mais aussi de Mutsamudu, Ouani et Domoni (Anjouan), tandis que l’axe Fomboni-Djoiezi reste le pôle principal de la politique mohélienne, quels que soient les vicissitudes et les aléas de la vie politique très agitée des Comores.
Dès lors, quelle que soit l’importance de l’ouverture sociopolitique opérée au profit du monde rural, la primauté et la domination des zones urbaines constituent une indéniable réalité.
Une division spatiale du travail a même été opérée, quand le ministère de l’Intérieur est devenu la chasse gardée des Moroniens, tandis que les cadres de Mitsamiouli – les meilleurs comme les pires – se voient attribuer sous la forme d’une «   rente viagère » la direction de certaines entreprises publiques stratégiques (Comores Télécom, Société d’Eau et d’Électricité).
Fait vraiment significatif, l’élection gubernatoriale de 1978 a été présentée en Grande-Comore comme étant une compétition entre Moroni et les zones rurales. Ceux qu’on considère comme des campagnards étaient bien arrivés à s’imposer et à faire élire Saïd-Hassane Saïd-Hachim (Foumbouni) par fierté et pour se venger de la condescendance réelle ou supposée à leur égard d’une grande personnalité de Moroni : Abbas Djoussouf. De la même manière, les notables de Moroni ne cherchaient même pas à occulter leur hostilité envers le Mbénien Mohamed Taki Abdoulkarim, et sont accusés d’avoir saboté son éphémère mandat présidentiel (mars 1996-novembre 1998).
Il n’est pas inutile de relever que la ghettoïsation sociale et «   raciale » est un phénomène très visible dans tous les centres urbains des Comores, dans la mesure où coexistent côte à côte, s’ignorent et se méprisent les quartiers des nobles et les quartiers des «   Nègres ». Dès lors, dans cette configuration, les habitants des quartiers des «   Nègres » sont considérés comme étant indignes d’occuper une place honorable quelconque sur la scène politique. Seuls en sont dignes les natifs et habitants des quartiers des nobles.
À ce sujet, la situation de la ville d’Iconi, en Grande-Comore est édifiante et très explicite. Depuis des années, les habitants des différents quartiers sont dans un climat de guerre civile larvée. Il y a même eu destruction de certains sites historiques parmi les plus anciens des Comores. Pourtant, l’Histoire nous apprend que par le passé, la ville d’Iconi avait accueilli en son sein des jeunes hommes originaires de toutes les régions de la Grande-Comore, et les avait acceptés comme des citoyens de la cité, sans la moindre discrimination. Or, le fond du problème à Iconi, c’est que les habitants de certains quartiers s’estiment plus nobles que d’autres, et cela a importantes répercussions sur le plan social et politique.
En définitive, le problème de la ville face au monde rural, posé de façon globale, ne concerne pas que les Comores. C’est un phénomène typiquement africain. Dans sa belle lettre à son ami René Dumont, Jean Malaurie note : «   L’Histoire contemporaine a montré que ce noble mot de liberté allait servir à masquer, souvent, des dominations claniques implacables, manipulées par des forces extérieures. Des jeunes bourgeoisies urbaines et fonctionnariales, méprisantes à l’égard de cette paysannerie dont elles sont issues, prennent cyniquement le relais du néocolonialisme. Inattaquables parce qu’issues de pouvoirs indépendants, ces nouvelles classes possédantes filtrent l’aide au tiers-monde et la planifient dans le sens de leurs intérêts particuliers. En de nombreux pays africains, l’échec est si patent que les populations rurales – premières et pitoyables victimes des oppressions – en arrivent silencieusement à regretter le temps ancien du colonialisme » 28 .
Dans le cas des Comores, et plus particulièrement sur l’île d’Anjouan en 1997, les populations rurales, manipulées par des acteurs politiques urbains, n’en étaient pas arrivées «   à regretter silencieusement le temps ancien du colonialisme », mais à le faire de la manière la plus bruyante, et jusqu’à être entendues dans les chancelleries, entre le 16 février 1997 et le 25 mars 2008.
§4. – UN CONSERVATISME EXCLUANT LA FEMME DE LA SPHÈRE POLITIQUE
De prime abord, une remarque s’impose : la situation sociopolitique de la femme comorienne est désastreuse. La femme n’a pas de place sur la scène politique aux Comores. Elle en est complètement exclue. Plus grave encore, rien n’est fait pour améliorer le statut sociopolitique de la femme au sein de la République des Comores. Les années passent et ce statut stagne. Il n’est pas rare de constater que dans certaines situations bien précises, la situation de la femme aux Comores est en pleine régression et dans une érosion. Cela est valable sur les trois îles indépendantes de la République des Comores, quels que soient les gouvernements.
Il n’est pas inutile de signaler que sous l’autonomie interne, Saïd Mohamed Cheikh, Saïd Ibrahim et Ahmed Abdallah Abderemane n’ont jamais nommé de femme au sein du gouvernement. De 1975-1978, Ali Soilihi avait forcé les familles à ne plus garder leurs filles non mariées dans les murs de leurs maisons, mais à les confier à la Révolution. Les familles mohéliennes avaient même assisté au départ forcé de leurs filles de moins de 18 ans à la GrandeComore. Les Comités révolutionnaires des îles comptaient dans leurs rangs un nombre important de femmes. Pourtant, Ali Soilihi n’a jamais nommé de femme dans son gouvernement. Président des Comores de 1978 à 1989, le conservateur Ahmed Abdallah Abderemane avait également exclu la femme de la sphère politique.
Il a fallu attendre l’avènement du très conservateur Saïd Mohamed Djohar pour voir une femme entrer au gouvernement pour la première fois aux îles Comores. Il s’agit de Sittou Raghad Mohamed. Intéressons-nous au parcours professionnel de cette pionnière. De 1983 à 1986, Sittou Raghad Mohamed enseigne le français et l’Histoire-géographie dans des collèges de GrandeComore. Elle enseignait également à l’École nationale de Santé (ÉNS) et au Lycée de Moroni. De 1986 à 1991, elle est formatrice des Professeurs de Collèges à Moroni. De 1991 à 1992, elle est secrétaire d’État à la Condition féminine et à la Population. En 1992, elle devient Haut-Commissaire chargé de la Promotion de la Femme et de la Protection sociale. En décembre 1993, elle est élue Députée, la première femme Députée aux Comores. En 1994, elle est nommée ministre des Affaires sociales, du Travail et de l’Emploi. De mars à mai 1995, elle a été nommée Conseillère du président Saïd Mohamed Djohar chargée des Affaires sociales. De mai à octobre 1995, elle occupe les fonctions de ministre des Affaires sociales, de la Population, du Travail et de l’Emploi.
En 1995-1996, elle était secrétaire générale adjointe du gouvernement.
C’est donc l’ultraconservateur Saïd Mohamed Djohar qui, non seulement fut le promoteur du multipartisme aux Comores, mais également le président qui, pour la première fois dans l’Histoire du pays, a nommé une femme à des fonctions ministérielles. C’est toujours Saïd Mohamed Djohar qui, après son demi-frère Ali Soilihi, a fait monter sur la scène politique des Comores des personnalités du monde rural, des Nègres n’appartenant pas à l’«   aristocratie arabe », à la «   bourgeoisie » et à la «   noblesse ». Dès lors, on assista, du jour au lendemain, à une arrivée massive sur la scène politique de nombreuses personnalités naguère exclues du système politique. On ne peut que regretter le fait que ce bouleversement politique majeur soit effectué dans un contexte marqué par la confusion politique et l’instabilité institutionnelle.
Après le renversement de Saïd Mohamed Djohar, le 28 septembre 1995 par Robert «   Bob » Denard et ses mercenaires, Mohamed Taki Abdoulkarim et Tadjidine Ben Saïd Massounde n’ont pas provoqué une révolution en faveur de la femme en politique. Pour sa part, Assoumani Azali, après son putsch du 30 avril 1999, dans une période de grand désordre politique, à un moment où Anjouan avait pratiquement quitté la République des Comores, se limita à la nomination d’une ancienne institutrice de Mohéli. Le 26 mai 2016, il était retournait à la Présidence de la République dans des conditions d’une grave inconstitutionnalité. Il s’était contenté de confier un secrétariat d’État à une femme, une seule femme, et il s’agit de l’une de ses nombreuses maîtresses. Pourtant, Assoumani Azali , dans un livre d’entretiens faisant la part belle à l’autoglorification, à l’autosatisfaction, au narcissisme arrogant et aux plus invraisemblables des contrevérités, se pose en vrai chantre de l’émancipation de la femme dès sa tendre enfance : «   Ensuite, nous sommes dans une société matriarcale où la femme constitue le ciment de la famille. Un couple qui n’a pas eu la chance d’avoir une fille peut même aller jusqu’à décider d’en adopter une. J’ajoute que dans ce type de société, c’est la femme qui hérite de la majeure partie des biens familiaux. Dans la grande famille comorienne, le dernier mot lui revient dans la mesure où c’est elle qui dispose des biens de la famille et de beaucoup d’autres qu’elle reçoit lors de son mariage et dont l’homme aura grand besoin à certains moments de sa vie.
Traditionnellement, un homme, même s’il dispose de moyens propres, ne peut rien faire sans le consentement de sa sœur. Aux Comores […], il est conseillé de réfléchir à plus de deux fois avant de s’énerver contre sa femme, car la maison lui appartient et en cas de litige, c’est l’homme qui prend la porte. En dépit de cette tradition matriarcale, il est vrai qu’il restait des progrès à faire en matière de droits de la femme, notamment à l’école et dans la vie politique et sociale.
On pouvait l’observer dans différents domaines d’activités. Et quand on appartenait aux classes sociales modestes, le clivage entre les hommes et les femmes s’observait davantage et s’exerçait au détriment de la femme. Par exemple, beaucoup de familles modestes préféraient ne pas envoyer leurs filles à l’école pour les réserver au mariage traditionnel, à des âges parfois très précoces. […]. C’est à ce titre que le combat pour l’émancipation de la femme était, pour nous, nécessaire.
Au sein du mouvement de la jeunesse, nous, les garçons, avions embrassé ce combat comme le nôtre car nous savions que nous aurions plus de chance d’être entendus tous ensemble, que si les filles devaient se battre seules contre ce système. C’est ainsi que j’ai milité en faveur de l’émancipation des femmes aux Comores » 29 .
Le récit d’Assoumani Azali peut paraître sincère et émouvant. Or, en rien, il ne reflète les pratiques de l’homme arrivé au pouvoir par coup d’État le 30 avril 1999. Assoumani Azali parle d’émancipation de la femme comorienne, prétend y avoir contribué, mais quand il était au pouvoir, il n’a rien fait pour promouvoir le statut social et politique de la femme comorienne. Il avait été le promoteur de la carrière d’un nombre impressionnant de kleptomanes et de kleptocrates, mais n’avait jamais pensé à la discrimination qui frappe des milliers de femmes comoriennes bardées de diplômes et qui ont l’expertise nécessaire à la direction des affaires publiques de leur pays. Dès lors, on est en droit de bien s’interroger sur la sincérité et le sérieux d’Assoumani Azali quand il parle de l’émancipation de la femme, quand lui-même s’acharne à discriminer la même femme.
Pour sa part, Ahmed Sambi (2006-2011) avait nommé quelques femmes à des fonctions étatiques de haut niveau : Nakchamy Naïlane (à la Présidence de la République) et Sitti Kassim (ministre).
Par la suite, Ikililou Dhoinine (2011-2016) avait nommé deux femmes dans le gouvernement qu’il dirigeait : Sitti Kassim et Bahiat Massounde. Ce fut la seule fois aux Comores où deux femmes étaient nommées ministres dans le même gouvernement. Seulement, il ne faut guère se bercer d’illusions : Sitti Kassim n’était pas nommée ministre et porte-parole du gouvernement en vertu d’une quelconque compétence et expertise, mais tout simplement parce qu’elle est l’intrigante et haineuse amie personnelle de Hadidja Aboubacar, épouse Ikililou Dhoinine, avec qui elle complotait, humiliait les gens, brisait les carrières des fonctionnaires et se livrait à des enfantillages de gamines transformées en parvenues au sommet de l’État. Son passage dans les hautes de l’État est une longue traînée d’échecs et de deuils.
En tout état de cause, et nonobstant la médiocrité de ses méthodes de chef d’État sans le moindre relief, Ikililou Dhoinine avait été le président de la République comorienne qui avait nommé la première femme Directrice d’un média aux Comores : Saminya Bounou Soilihi, morte le mardi 16 mai 2017 à 49 ans, à Djoiezi, Mohéli. Elle avait été la Directrice de publication d’ AlWatwan , le journal gouvernemental.
Nous ne le dirons jamais : le statut sociopolitique et socioprofessionnel de la femme comorienne est désastreux. Il est un ensemble d’incohérences et de contradictions que les tenants d’un discours passéiste aux Comores mettent sur le dos de l’Islam. Or, dans les ténèbres du Moyen-Âge, l’Islam avait bel et bien brillé de toutes ses lumières notamment pour libérer la femme. Dans les différents combats livrés par les Musulmans, ceux-ci étaient soutenus par les femmes, présentes sur le théâtre des combats. Fait plus édifiant encore, à l’époque où il était caravanier, et avant de devenir le dernier des Prophètes, Mohammed Ibn Abdallah était au service de son épouse Khadija. Nulle part, on n’a vu le Prophète Mohammed Ibn Abdallah discriminer ou mépriser la femme. Si, par la suite, dans les pays se réclamant de l’Islam les dirigeants et leurs peuples optent pour la discrimination sociopolitique et professionnelle de la femme, il s’agira d’un terrible abus sans réelle relation avec l’Islam. L’éthique et l’esthétique véhiculées par l’Islam s’opposent à toute forme de discrimination.
L’Islam a libéré la femme. Il lui a donné une existence et un statut social qu’elle n’avait pas avant 609, début de la Révélation de l’Islam. Le Prophète Mohammed n’a été à l’origine d’aucune discrimination envers la femme, et la discrimination constatée par la suite ne saurait être le fait de l’Islam.
Dans le cas des Comores, une question se pose avec acuité : la situation politique, sociale et professionnelle est partout la même à travers toutes les îles ? On ne peut répondre à l’affirmative à cette question. En effet, il est de notoriété publique que «  […] les femmes de Mayotte, un peu comme celles de Mohéli, sont très émancipées, pour ne pas parler de matriarcat » 30 .
Ne perdons pas de vue le fait, essentiel, que le long combat qui a été mené à Mayotte contre l’indépendance des Comores et contre l’État comorien et pour la départementalisation de l’île a été l’affaire des femmes mahoraises. De même, tous les vrais combats politiques menés à Mohéli en dehors des femmes ont été voués à l’échec. Le souvenir de la Reine Djoumbé Fatima est resté vivace à Mohéli. En 2010, Mohéli a été la première île des Comores à avoir proposé la candidature d’une femme à une élection présidentielle, et il s’agit de Zahariat Saïd Ahmed. En 2016, Mohéli a également été la première île de l’archipel des Comores à avoir proposé une candidature féminine lors d’une élection gubernatoriale, et il s’agit de Hadidja Aboubacar, que déteste la population de Mohéli pour son arrogance, sa méchanceté et sa dictature. Il conviendrait de relever que «   les traits matriarcaux d’origine africaine contrebalancent efficacement aux Comores ce que l’Islam peut avoir de contraignant pour la condition féminine. Cela peut même aller, dans l’île de Mayotte, jusqu’à la toute-puissance politique des associations de femmes. Il ne fait pas bon s’opposer à un bataillon serré conduit par ces femmes de poids que sont les deux Zaïna, Zaïna M’déré et Zaïna Méresse ! Il est fréquent d’entendre les Comoriens, qui ne sont certes pas innocents, se plaindre du pouvoir absolu de leurs épouses. Le mari notoirement trop soumis est affublé par ses compagnons d’infortune du sobriquet de “Bonjour madame”, par une sorte d’exorcisme. La racine de cet état est le culte africain pour la mère » 31 .
Il est vrai que sur le plan administratif et institutionnel, Mayotte est une île française située dans l’archipel des Comores et revendiquée avec plus ou moins de sincérité par les autorités de Moroni. Or, sur le plan sociologique, le comportement des Mahorais est exactement le même que celui des autres habitants de l’archipel des Comores. Les femmes de Mayotte ont beaucoup fait pour leur île.
Mais, les efforts des Mahoraises ne sont pas récompensés comme il se doit. Quand il s’agit de se battre, les femmes de Mayotte s’engagent sur le terrain, mais leurs mérites ne sont jamais reconnus à leur juste valeur. Pour preuve, au lendemain du rejet de l’indépendance des Comores par l’île de Mayotte, on s’attendait à ce que les femmes mahoraises, qui avaient mené ce combat difficile, occupent des places de responsabilité pour continuer à s’occuper du développement de leur île. Or, force est de constater que cela n’avait pas été le cas. Du jour au lendemain, elles furent marginalisées par les membres masculins de la classe politique de l’île.
Le président Jacques Chirac , dans le discours qu’il prononça à Dzaoudzi le 20 mai 2001 met l’accent sur cette injustice : «   J’éprouve un grand plaisir à rencontrer ce matin les femmes de Mayotte car elles ont été présentes dans toutes les grandes décisions politiques de l’île et elles sont une figure emblématique de l’ancrage de Mayotte au sein de la République française. J’évoquais hier le combat émouvant de Zaïna Mdéré et Boueni Mtiti, qui ont exercé une grande influence sur l’ensemble de la communauté mahoraise. Je pourrais aussi citer Zaïna Méresse et Coco Djoumoi, qui ont mené de célèbres actions de commando. On pourrait en citer bien d’autres.
Il faut toutefois constater, pour le regretter, que trop peu de femmes mahoraises accèdent aujourd’hui à des fonctions politiques de premier plan. Ce décalage entre leur rôle historique et leur présence encore insuffisante dans les assemblées élues, même si l’application de l’heureuse loi sur la parité a modifié cette situation au sein des conseils municipaux, a sans doute de multiples raisons.
Les Mahoraises assument tout d’abord une lourde responsabilité familiale, souvent à un âge très jeune, ce qui entraîne parfois l’interruption de leur scolarisation. Les répercussions sur leur niveau de formation expliquent les difficultés des jeunes mahoraises à s’assurer un avenir professionnel et le taux de chômage, hélas, est particulièrement élevé chez les femmes, pratiquement le double de celui qui frappe les hommes.
Dans ce contexte difficile, qui laisse peu de moyens aux femmes mahoraises pour se consacrer à la vie de la cité, tant sous la forme de l’engagement politique que de l’engagement associatif, c’est avec beaucoup d’admiration que je tiens à saluer toutes celles qui sont là aujourd’hui, qui nous montrent qu’au-delà des contraintes que j’évoquais à l’instant, elles ont su faire valoir, devant la communauté mahoraise tout entière, leur engagement et leur volonté combative.
Je veux féliciter tout particulièrement les présidentes de ces associations de femmes qui font un travail remarquable de bénévolat, illustré aujourd’hui par cette superbe exposition artisanale.
Les femmes mahoraises contribuent ainsi à la promotion de l’artisanat qui est une activité économique structurante de votre île, un élément moteur de son développement. Il permet en effet de fixer la population, là où elle a ses racines, ses matériaux traditionnels, son savoir-faire. Il lui procure en outre un revenu lié à une activité réelle.
Mais l’artisanat est surtout l’un des vecteurs privilégiés de l’insertion sociale et professionnelle des femmes mahoraises. L’organisation d’activités artisanales collectives permet de rompre l’isolement de certaines d’entre elles, de valoriser leur rôle au sein de la société mahoraise, en mettant en avant leur créativité et leur talent dont on peut voir qu’ils sont immenses.
Mesdames, le siècle qui vient de s’achever aura incontestablement été votre siècle. À Mayotte plus qu’ailleurs, vous avez su le bâtir, vous avez su le faire évoluer pour arriver, enfin, à la place qui est la vôtre aujourd’hui. Tout ce que vous avez brillamment obtenu doit être consolidé et renforcé. Je vous fais confiance pour poursuivre vos efforts avec le courage, la persévérance et la détermination dont vous avez toujours fait preuve. Vous avez, croyez-le bien, tout mon soutien et aussi tout mon respect et mon affection dans l’action exemplaire que vous menez au service de Mayotte ».
Partout dans l’archipel des Comores, la femme travaille, mais sur le plan socioprofessionnel et sociopolitique, elle est maintenue à un rang subalterne et dévalorisant. Les archaïsmes survivent. Le passéisme prévaut. Ali Soilihi avait arraché les filles à leurs familles mais ne les avait pas émancipées. Les Comoriens vivent la brutalité avec laquelle les filles avaient été arrachées à leurs familles respectives comme une grave injustice qui n’a rien apporté à la société comorienne. Une fois de plus, aux Comores, on confond paganisme et Islam, féodalité et valeurs ancestrales, charlatanisme et vérité, superstition et valeur sociétale, le tout pour maintenir la femme dans la servilité la plus dégradante. Des tréfonds de la société comorienne, monte toujours un cri de haine et de discrimination envers la femme. Aucun des arguments déployés pour tenter de justifier cet asservissement n’a de valeur au regard de l’Islam, l’alibi de toujours.
En son temps, Ali Soilihi avait été accusé d’athéisme pour avoir combattu les superstitions sclérosées qui alourdissent l’Islam et ne lui apportent rien. Aux Comores, les confusions sont légion et sont privilégiées pour justifier les dérives multiples liées à une interprétation surannée et erronée de ce que les bien-pensants veulent faire passer pour des règles et principes de l’Islam. Qui plus est, depuis quelques années, des jeunes Comoriens atterrissent dans des pays où ils subissent un véritable bourrage de crâne sur ce que doit être l’Islam, et il s’agit d’une somme de charlatanismes et superstitions n’ayant aucune relation avec l’Islam.
S.II. – LUTTE CONTRE LA «  FÉODALITÉ » SOUS LA RÉVOLUTION D’ALI SOILIHI (1975-1978)
La remise en cause des fondements de la société traditionnelle a commencé aux Comores depuis le début des années 1960. À cette époque, les jeunes des Comores font preuve d’une incroyable maturité politique. Pour tout dire, dès les années 1960, la jeunesse comorienne est l’une des plus politisées sur le continent africain. Ces jeunes Comoriens sont essentiellement gagnés par les idées dites progressistes. Ils se revendiquent de Karl Marx, Friedrich Engels, Vladimir Oulianov Lénine, Léon Trotski et Mao Tsé Toung. Enver Hodja, le dictateur d’Albanie, avait ses propres partisans au sein de cette jeunesse. Et pendant que Pol Pot commettait son horrible génocide au Cambodge de 1975 à 1979, mettant à mort 1,7 million de personnes, soit 21 % de la population, des jeunes Comoriens regroupés au sein de l’ASÉC chantaient à satiété les louanges et vertus du Kampuchéa démocratique, le nom du Cambodge sous les Khmers Rouges. Il n’est pas inutile de rappeler que dans les années 1970, l’ouvrage le plus en vogue aux Comores est Le Petit Livre Rouge de Mao Tsé Toung. Sur le plan des idées, les Comores étaient en ébullition, et cela avait un impact sur la vie politique.
Naturellement, les jeunes Comoriens ne tardèrent pas à remettre en cause les fondements de la société comorienne. Ils considéraient que la notabilité s’était trop compromise auprès de l’autorité coloniale, en soutenant celle-ci, pendant que la colonisation n’a jamais bousculé les tenants de la tradition.
La complicité était totale entre les notables et la colonisation.
En d’autres termes, «   la colonisation française n’a pas entamé le système coutumier, parce qu’elle voulait éviter d’irriter la notabilité. Celle-ci est, bien au contraire, associée à l’administration coloniale. Le pouvoir coutumier continue à prospérer en parallèle avec l’autorité publique. Il est resté longtemps à l’abri de toute critique. En revanche à partir des années 1960, il essuie quelques critiques de la part de certains jeunes qui fréquentaient les écoles malgaches. Le progrès de la scolarité a entraîné le renforcement de la contestation. Le MOLINACO renforça “l’anti-féodalisme”, et ses militants ont prêté serment contre le mariage coutumier. Les autorités territoriales ont bien entendu les jeunes protestataires et décidèrent de légiférer contre certaines pratiques. Mais, leurs délibérations restaient sans effet devant le courroux des notables.
Les rangs des antiféodaux s’élargissaient. Le PASOCO, depuis sa création en 1968, s’est déclaré antiféodal et anti-impérialiste. La plupart des associations des jeunes dans les années 1970 furent antiféodales. L’ASÉC en était le porte-drapeau. La montée de la contestation n’entamait pas la résistance des notables, qui tiraient toujours les ficelles du système sociopolitique » 32 .
La remise en cause du système a franchi un pas supplémentaire quand, le 3 août 1975, Ali Soilihi a fait son putsch contre Ahmed Abdallah Abderemane. Ceci est d’autant plus vrai qu’Ali Soilihi fait partie des jeunes contestataires des années 1960. En plus, son installation au pouvoir allait lui permettre de lui donner toute la mesure de sa capacité à passer du verbe à l’action.

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