Un monde de murs
388 pages
Français

Un monde de murs

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388 pages
Français

Description

Depuis toujours, les hommes ont cru se protéger en dressant des murs. Toujours ces murs tombent, mais toujours il s'en relève. Aujourd'hui encore, à l'heure de la globalisation, la terre se couvre d'un réseau sans précédent de barrières. Comment interpréter leur édification ?
Une soixantaine de murs sont présentés dans cet ouvrage : des Murailles de Chine aux nouvelles barrières de l'Europe ou des États-Unis ; clôtures d'Afrique, d'Asie et du Moyen-Orient. Soixante dispositifs de séparation, de ségrégation, d'agression ou même de commémoration.
Huit auteurs, venus d'horizons divers présentent l'histoire passée et actuelle de ces murs et réfléchissent à leurs finalités.

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Date de parution 27 août 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782140097911
Langue Français
Poids de l'ouvrage 16 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

UN MONDE DE MURS
DE L’ANTIQUITÉ À NOS JOURS
Depuis toujours, les hommes ont cru se protéger en dressant des murs.
Toujours ces murs tombent, mais toujours il s’en relève. Aujourd’hui
encore, à l’heure de la globalisation, de la libre circulation des informations
et des biens, la terre se couvre d’un réseau sans précédent de barrières,
plus longues, plus hautes, plus « sécurisées ». Comment interpréter leur
édi cation ? Font-elles rempart à la violence ou bien l’attisent-elles ?
Une soixantaine de murs sont ici présentés. Soixante murs dans
l’histoire ancienne comme moderne et contemporaine, des Murailles
de Chine aux nouvelles barrières de l’Europe ou des États-Unis ;
clôtures d’Afrique, d’Asie et du Moyen-Orient. Soixante dispositifs de
séparation, de ségrégation, d’agression – ou même de commémoration.
Rudimentaires ou sophistiqués. Inutiles ou avisés ? Murs à nos frontières
– mais sociétaux aussi, enracinés dans les mentalités, la peur, l’ignorance
de l’autre ou les préjugés.
Huit auteurs, venus d’horizons divers – de l’histoire à la littérature et
à la philosophie –, présentent l’histoire passée et actuelle de ces murs
et ré échissent à leurs nalités, dans une synthèse aussi utile que riche
et inédite.

Par Sylvie Altar, Jean Burdy, Jean-Jacques Cesbron, Olivier Girerd, Jean-Philippe Guye,
Luc Mary, Philippe Valode, Pierre Voutay.
Philippe VALODE est historien. Il est l’auteur d’une soixantaine d’ouvrages consacrés
aussi bien à la géopolitique des grands États contemporains (États-Unis, Russie,
Grande-Bretagne, Chine et France) que, plus récemment, à l’Égypte antique et à la
France des années 1939-1945.
Musicologue de formation, Jean-Philippe GUYE a publié plusieurs livres et de
nombreux articles dans les domaines de l’esthétique, de la culture et du théâtre.
Il enseigne l’art et civilisation et l’analyse musicale aux CNSMD et CRR de Lyon.
Illustration de couverture : Alexandre Cesbron.
ISBN : 978-2-343-14729-1
29
Philippe VALODE
DE L’ANTIQUITÉ À NOS JOURS
UN MONDE DE MURS
et Jean-Philippe GUYE (dir.)






Un monde de murs




















Sous la direction de
Philippe VALODE et Jean-Philippe GUYE











Un monde de murs
De l’Antiquité à nos jours





































































© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-14729-1
EAN : 9782343147291
Sommaire


- Préface

I. Une histoire ancienne des murs

1. Murailles défensives, murailles frontières
- Le mur babylonien de Nabuchodonosor II
- Les Longs Murs athéniens de Thémistocle et de Périclès
- Les enceintes de Rome
- Le limes, protection de l’Empire romain à ses frontières
- La Grande Muraille de Chine
- Le mur danois : Dannevirke
- La digue d’Offa, roi de Mercie, entre Anglais et Gallois
- Les vingtains, villages fortifiés en pays lyonnais (encadré)
- Wall Street et le mur hollandais de la Nouvelle-Amsterdam
- Vauban. Le pré carré et ses 300 forteresses (encadré)
- La ligne Maginot, largement contournée
- La ligne Siegfried, une défense surfaite
- Le mur de l’Atlantique, bien mal positionné

2. Les anti-murs : murs de siège ou d'agression
- Tyr. Un mur d’agression
- Avaricum et Alésia. De l’utilité et de l’inutilité des fortifications
- La citadelle fortifiée de Massada (Israël)
- La Rochelle : une digue contre la trahison huguenote

3. Murs d’exclusion
- Le Subure romain sauvé de l’incendie par un mur
- Ghettos juifs en pays chrétiens
- Ghettos juifs en pays musulmans
- Ghettos chrétiens en pays musulmans
e- Le mur de la peste au XVIII siècle en Provence
- Les barrières d’octroi des fermiers généraux à Paris et ailleurs
- Le mur des immigrants à Ellis Island
- La fin des Peaux rouges. Murs de barbelés contre territoires indiens
- Les ghettos juifs de la Solution finale
II. Autour d’une inflation contemporaine

1. Haut les frontières, bas les murs

2. Murs contemporains militarisés de séparation
- Le mur de Berlin (1961-1989)
- La zone démilitarisée des deux Corée
- Le Berm marocain. Un mur de sable pour des phosphates
- La ligne verte de Chypre
- L’Irlande du Nord et les peacelines de Belfast. Murs de paix ou murs de
haine ?
- La barrière électrifiée au Cachemire entre Inde et Pakistan
- La barrière métallique Koweït-Irak
- Les barrières saoudiennes face à l’Irak et au Yémen
- Le mur égyptien face à Gaza
- La création des frontières dans les anciennes Républiques soviétiques
- Bagdad. De la zone verte à la ville emmurée
- La longue clôture entre l’Inde et le Bangladesh
- Le mur grec face à la Turquie
- Murs iraniens sur les frontières turque, pakistanaise et afghane
- Le mur tuniso-libyen
- Le mur entre la Thaïlande et la Malaisie
- Le mur israélien ou barrière de séparation en Cisjordanie
- Le centre de détention de Guantanamo : un complexe ultra secret

3. Murs contemporains de ségrégation
- Les murs sud-africains de l’apartheid : Mozambique et Zimbabwe
- Un mur africain méconnu : le Botswana face au Zimbabwe
- Le mur chinois de Hong Kong
- La ligne frontière de Gibraltar
- Aux portes de l’Europe, les « grillages de protection » de Ceuta et de
Melilla
- Le mur entre les Émirats arabes unis (ÉAU) et le sultanat d’Oman
- Le mur anti migrants dressé par Brunei le richissime sur sa frontière
malaise
- Les nouveaux barbelés bulgares, des rideaux de fer inversés
- Les murs de la route des Balkans
- La tentation des murs en Autriche
- Le mur entre le Mexique et les États-Unis
- Les murs des quartiers privilégiés ou Gated Communities
III. Les murs symboliques
- Le Mur occidental à Jérusalem, dit « Mur des lamentations » ur des Fédérés, symbole de la volonté d’une révolution sociale
- Murs du souvenir et lieux de mémoire
- Les murs peints réparateurs du quartier des États-Unis à Lyon (encadré)

IV. Un voyage dans l’imaginaire collectif
- Le mur de Berlin – images mentales. 12 fragments

- Les auteurs
- Table des matières Préface


Philippe Valode


Une aventure collective
Composer un livre à huit plumes, quelle aventure ! D’autant qu’il s’agit
d’un écrit à la fois historique, géopolitique et même philosophique. Et qui
concerne la construction de murs qui ont parcouru l’histoire de l’humanité et
semble même, ces derniers temps, saisie d’un emballement qui laisse
pantois.
Mais qui donc a pu avoir l’idée de réunir des personnalités aussi
différentes, pour donner naissance à un ouvrage somme toute assez
composite, mais couvrant de façon très complète un sujet à la fois complexe
et multiple ? Le mérite ne m’en revient nullement. Rendons à César, mon
ami Pierre Voutay, ce qui lui revient, et aux six autres auteurs ce qui leur
appartient. Pierre Voutay est un homme charmant, économiste de la
construction et expert en architecture. Le mur, il connaît ! Depuis qu’il est
tout petit, il est tombé dans le grand bain de l’histoire. Pensez donc, il
habitait l’Hôtel de Ville de Lyon, où son père était le chauffeur d’Édouard
Herriot. Il lui est monté sur les genoux plus souvent qu’à son tour. Tous les
hommes politiques lyonnais depuis 70 ans sont ses amis. Et bien de
magnifiques bâtiments de la capitale des Gaules tiennent debout grâce à ses
calculs. Pierre est un passionné d’histoire mais aussi un gone, comme on dit
à Lyon, très engagé au plan social, en particulier en cette SEPR (Société
d’enseignement professionnel du Rhône) qu’il soutient de toute son énergie.
Homme de culture, voyageur engagé, il s’intéresse à ce qui se passe autour
de lui. Il y a deux ans, lors d’un déjeuner partagé dans un bouchon lyonnais,
il m’agrippe littéralement et me dit : « Philippe, il faut que nous écrivions
quelque chose sur ces murs qui perturbent de plus en plus la marche du
monde ». L’idée est lancée. Elle claque comme un défi dans l’atmosphère
parfumée du restaurant. Deux années plus tard pourtant, le manuscrit est
écrit, prêt à porter aux chères Éditions L’Harmattan. L’opinion a très vite
prévalu d’avoir à réunir une équipe permettant de couvrir la grande diversité
d’un tel sujet. Mon rôle d’historien n’étant guère discutable, il nous a fallu
trouver les autres, qui allaient avec nous, Pierre et moi bien sûr, écrire les
contributions non couvertes par notre duo. Jean Burdy, agrégé de sciences
physiques, spécialiste des aqueducs romains, membre émérite de l’Académie
des Sciences, belles-lettres et arts de Lyon, s’impose à l’évidence. Il connaît
le limes romain comme sa poche et est allé voir sur place les murailles de
Chine… Puis vient tout naturellement le nom d’Olivier Girerd, un homme de
la construction, de l’immobilier comme on dit aujourd’hui. Ce fondateur du
7 Patrimoine rhônalpin (en compagnie de Régis Neyret) possède une culture
immense qui fait notre admiration. Il préside aujourd’hui une association,
Lugdunum-Florentia, qui fait revivre le passé italien de Lyon. Les
descendants des Gadagne, des Gondi, des Capponi, des Médicis... reviennent
eainsi plastronner à Lyon, comme au XVI siècle, avant d’ouvrir aux
Lyonnais, membres de l’association, leurs palais et leurs domaines viticoles
florentins. Jean-Jacques Cesbron sera le cinquième compagnon de notre
aventure. Lui aussi, me dis-je en moi-même, est un homme du bâtiment : il
restaure. Mais sa réputation, à nos yeux, tient d’abord à son enseignement en
littérature et philosophie à Lyon 3 et à sa présidence de la Société lyonnaise
des Beaux-Arts. Il lui revient de traiter le sens premier, philosophique, de
cette action défensive et parfois offensive que constitue l’érection d’un mur.
Sylvie Altar vient alors nous rejoindre. Ce docteur en histoire, professeur des
lycées, s’avère une remarquable spécialiste de l’histoire juive. Beaucoup la
connaissent à Lyon comme conférencière à l’Université tous âges de Lyon 2.
J’ajoute qu’elle participe comme moi à la direction du Souvenir Français à
Lyon, un engagement qui ne trompe pas. Enfin lorsque paraît Jean-Philippe
Guye, le cercle de famille applaudit à grands cris, oserai-je en paraphrasant
le vers de Victor Hugo. Professeur d’analyse musicale, d’art et civilisation,
venu de la musicologie vers la littérature, il est également un maître en
matière de relecture active, de mise en page, d’insertion des illustrations,
bref tout ce travail qui consiste à rendre des manuscrits d’auteur, encore
imparfaits, publiables. Il faut un homme de musique, habitué aux
harmoniques et aux fréquences pour effectuer une tâche aussi pénétrante et
subtile.

Un monde de murs
Cette présentation achevée, il me revient, à présent, d’entrer dans le cœur
du sujet. Un sujet très dense et qui est abordé sous tous ses aspects, aussi
bien historiques que réflexifs, portant sur leurs significations fondamentales
comme sur leur possible devenir. Avec, grâce à l’ouverture sur l’imaginaire
de Jean-Philippe Guye, et à l’apport plus historique de Luc Mary, une lourde
attention portée au mur de Berlin, ce mur emblématique de tous les autres,
trente ans bientôt après 1989, pour nous les citoyens du monde du début du
e XXI siècle.

Depuis le cap symbolique de l’an 2000, les murs n’ont cessé de se
multiplier dans le monde : quarante nouvelles murailles de béton, de sable ou
de métal. En cette année 2017, l’on en compte près de soixante venus
fortifier et clore les frontières. Encore n’est-on jamais certain de les avoir
tous repérés… Murs ou barrières, ils n’étaient pourtant qu’une petite
vingtaine il y a moins de vingt ans. Étonnant, stupéfiant même, en cette
période de l’histoire humaine qui voit la notion de segmentation des
8 civilisations s’effacer au profit de celle de la croissante proximité des
continents. Le développement débridé du transport aérien, la couverture
universelle des populations par la radio, le cinéma, les réseaux internet et
l’iPhone, l’explosion des échanges de marchandises et de services entre les
hommes de cette planète, permettent en effet, par des voies différentes, une
mise en relation directe et instantanée de ses quelque sept milliards
d’habitants. Dans le même temps pourtant, de manière en apparence
contradictoire, on assiste à un emballement de la construction de murs, de
lignes de séparations, de réseaux de barbelés, d’obstacles qui fragmentent,
opposent, désassemblent. Voilà qui interroge et justifie notre désir de
conduire une étude historique, sociologique et philosophique des causes de
ce phénomène. Que peuvent signifier ces nouvelles frontières murales, ces
nouvelles volontés d’enfermements, ces nouveaux désirs de rupture
relationnelle ?

Il fallait tout d’abord faire le compte des murs, des barrières qui tout au
long des siècles ont séparé les empires, les États, les ethnies, les religions...
L’étude de leur histoire est d’un grand secours : elle permet aussi de
comprendre leur actuelle renaissance. Car si l’histoire ne se répète jamais
tout à fait, elle apporte de nombreux enseignements. Les murs furent d’abord
des outils politiques : ils ont cherché à protéger des ensembles humains, des
États, des religions contre d’autres... Mais ce type de solution, visant à se
protéger ou à se séparer, n’a jamais débouché sur le moindre progrès. De
même que l’interminable limes n’a pas empêché la chute de Rome, la
multiplicité des murailles de Chine témoigne avant tout de leur inefficacité.
Pas plus à Massada qu’à La Rochelle, les plus puissantes défenses n’ont pu
sauver leurs habitants. Quant aux lignes Maginot et Siegfried, ou au mur de
l’Atlantique, plus proches de nous, on connaît leurs destinées respectives…
L’imagination n’ayant guère plus de limites que le cynisme, les hommes
ont pu penser éteindre toute diversité sociale et raciale, au sein même des
États, en dressant des murs au cœur de leurs communautés constitutives. En
témoignent les ghettos, si nombreux sur la planète et depuis si longtemps :
vis-à-vis des Juifs ou des pauvres (depuis Subure dans la Rome antique
jusqu’à notre époque avec les gated communities) ; vis-à-vis de tous ceux
qui frappent à la porte – des émigrés gothiques venus d’Asie centrale à
l’époque impériale romaine, à ceux d’aujourd’hui fuyant l’Asie du Sud Est,
l’Afrique ou plus récemment encore le Moyen-Orient en guerre ; vis-à-vis
des malades même, enfin, comme ce mur provençal de la peste...

Ainsi le mur insulte-t-il l’histoire de l’humanité tout en s’y lovant avec
aisance. Pour ce faire, il emprunte mille formes successives et assujettit la
technologie, quand il n’est pas le moteur du progrès technique (songeons au
mur intercoréen ou à celui d’Israël en Palestine occupée) : fait de bois ou de
pierre, de sable, de fil de fer barbelé ou de lourd métal, tout bardé
9 d’électronique... Il s’élève de plus en plus haut, comme aujourd’hui sur la
frontière mexicaine ou à Ceuta et Melilla. Il pénètre le sol de plus en plus
profondément comme à Rafah, le long de la frontière entre Gaza et l’Égypte.
Il entend même, avec un certain aplomb, jouer un rôle civilisateur et donner
des leçons en recherchant la symbolique et le témoignage. Songeons au Mur
des Fédérés du Père Lachaise, à celui des vétérans du Vietnam à
Washington, voire même au Mur des Lamentations à Jérusalem...

Au dehors comme au dedans, c’est-à-dire à l’intérieur de la frontière
comme à l’extérieur, le mur n’est pourtant pas devenu l’alpha et l’oméga des
solutions aux difficultés du globe. Bien au contraire, il n’a jamais constitué
une clé pour le long terme. On aurait donc pu penser que les hommes en
tireraient la leçon. Il n’en est rien, bien au contraire. Alors que le second
conflit mondial remonte désormais à plus de 70 années, les murs toujours se
multiplient.
L’histoire n’aime pas être défiée, et c’est pourtant cette inversion, ce
retour en arrière qui se développe sous nos yeux. Les hommes n’ont-ils donc
rien appris du passé ou sont-ils devenus des apprentis sorciers ? À quelle
doxa, assurément peu fondée, se réfèrent-ils ? Pensent-ils vraiment avoir
trouvé les moyens technologiques de créer des murailles infranchissables ?
Pourtant les Palestiniens creusent des tunnels, tant en Israël qu’en Égypte.
Les Érythréens, les Libyens, les Syriens, les Africains se noient le long des
côtes grecques et italiennes, contraignant nos vieilles démocraties à les
sauver avant de les accueillir. Les Coréens rêvent, comme les Allemands qui
l’ont enfin obtenue, de réunification. Les « conquérants » irakiens de feu
Saddam Hussein se voient désormais cernés de barbelés koweïtis et
saoudiens, alors que leurs généraux doivent céder leurs commandements aux
patrons des Pasdarans iraniens dans la lutte contre l’EI...

Voici que le temps des grandes peurs populaires réapparaît comme à l’An
Mil. Il faut dresser des murs pour les conjurer. L’Inde, si pauvre, craint
l’invasion des hordes misérables du Bangladesh. Les Iraniens s’efforcent de
bloquer les trafiquants de drogue afghans et pakistanais. Les Thaï, comme
les privilégiés de Brunei, rejettent la masse miséreuse des Malais. Les
SudAfricains s’efforcent d’entraver l’entrée des migrants déshérités venus du
Mozambique et du Zimbabwe. Les Chinois s’efforcent d’isoler la libérale
Hong Kong, persuadés que leur communisme ne résisterait pas à cette
contagion vertueuse... Bref les motifs conduisant à dresser des murs entre les
nations sont multiples et sans cesse renouvelés. Tandis que les vieux démons
de la haine et de la différenciation imposent leur dure loi, la possibilité
toujours ouverte d’un dialogue semble inopérante, malgré l’exceptionnelle
liberté de circulation existant au sein du monde contemporain. Car on
10 imagine pouvoir trouver des solutions par des moyens aussi antiques
qu’inopérants : un mur séparateur et protecteur.
eQue se passe-t-il donc en ce début de XXI siècle ?

Le sujet est d’une vaste ampleur tant sont variés ces murs dans l’histoire :
militaires, religieux, frontaliers, ségrégatifs, exclusifs, anti migratoires, anti
démocratiques, anti terroristes, anti trafics... autant de murs, passés et
présents, qui ont tenté de bloquer le cours du monde. Il ne suffit pourtant pas
d’incantations pour modifier les situations. Les ponts de l’amitié, même
chinois, ne remplaceront jamais ces murs qui divisent et opposent. L’utopie
en ce domaine ne mène nulle part, sauf à des excès pires encore. Aussi nous
faut-il réfléchir aux idées de nation, de communauté, de frontière. Les entités
nationales, politiques, ethniques, territoriales n’ont-elles pas droit à
l’existence ? Si les êtres humains se définissent par un enracinement
territorial tout autant que par l’appartenance à un groupe, ne peut-on
rechercher des limites qui engendrent moins de haine : en revenir aux bonnes
vieilles frontières, qui séparent tout en autorisant le passage ?
D’une certaine façon pour prendre un exemple qui nous touche plus
particulièrement, nous autres Européens, l’espace Schengen n’a-t-il pas
incité, paradoxalement, à la construction de nouveaux murs ? Interdisez les
frontières et vous aurez des murs, ne craignent pas d’affirmer les plus
réfléchis d’entre nous. Pourquoi donc ? Parce que poursuivent-ils, vous
n’aurez pas suffisamment assumé les différences...
L’objet même de cet ouvrage est d’analyser l’histoire de tous ces murs,
anciens comme contemporains, d’en saisir les motivations, d’en mesurer
l’efficacité, afin, ayant tenté de comprendre le phénomène de leur
multiplication récente, d’essayer enfin de dégager des voies de solutions
pour l’avenir. Dans l’espoir que le droit à la différence n’aboutisse plus,
encore et toujours, au rejet de l’autre.
11



Partie I



Une histoire ancienne des murs



1



Murailles défensives

murailles frontières Le mur babylonien de Nabuchodonosor II


Philippe Valode


Un rempart de forme carrée dont chaque côté mesure 15 km de long.

Le nouveau royaume chaldéen
Alors que les Assyriens de Sennachérib, d’Assarhaddon et
d’Assurbanipal se sont emparés de la Chaldée et de l’Égypte, un nouveau
parti de guerriers se constitue, opposé à Ninive. C’est le gouverneur de
Babylone, Nabopolassar, qui conduit la Chaldée à la révolte en 626 av. J.-C.
Ce Néo-Chaldéen s’étant proclamé roi de Chaldée, puis ayant obtenu le
soutien mède, s’empare de Ninive, la détruit et se partage le pays avec son
allié. Maître de la Mésopotamie et du cours de l’Euphrate, Nabopolassar
considère les anciens vassaux phénicien et syrien comme les siens. Il leur
envoie son armée et les contraint à payer le tribut. Le nouveau roi s’efforce
de relever les villes chaldéennes ravagées par Assurbanipal, ainsi que les
digues et les canaux indispensables à l’agriculture. Mais à sa mort, en 604, la
tâche est loin d’être accomplie. Son fils, Nabuchodonosor, lui succède et
dirige l’Empire de Babylone durant 43 ans, jusqu’en 561.
Portant la guerre à l’ouest, Nabuchodonosor vient affronter le pharaon
d’Égypte, Néchao, qui tente de s’emparer de la Syrie. À Karkemish, au bord
de l’Euphrate, il lui inflige une terrible défaite. Reprenant la Syrie, il
s’avance jusqu’à Péluse en 604. La mort de son père le contraint à suspendre
son offensive. Cependant, Néchao ne renonce pas à la lutte. Il suscite le
soulèvement des rois phéniciens et palestiniens. En 597, Nabuchodonosor est
de retour et contraint le royaume juif de Juda à la capitulation.
Le successeur de Néchao, Apriès, reprend la guerre en Syrie. Les Juifs le
soutiennent. Saisi de fureur, Nabuchodonosor décide cette fois d’en finir : il
assiège Jérusalem puis la détruit, emmenant ses habitants à Babylone. Il
assiège Tyr durant treize années, ne parvenant à s’emparer que d’une cité
abandonnée mais obtenant, in fine, du roi de Tyr qu’il devienne son féal.
La légende qui affirme qu’il devient fou parce que le dieu des Juifs l’a
condamné pour ne pas l’avoir reconnu est totalement apocryphe. Mais il est
vrai que Nabuchodonosor montre une véritable tolérance à l’égard des Juifs.
Quant à prétendre que s’étant enfui de ses appartements, il rôde dans les
jardins, mugit, mange de l’herbe et marche à quatre pattes, bref qu’il a perdu
la tête, laissant pousser ses ongles et ses cheveux, nul n’y croit vraiment.
17
Le bâtisseur d’un mur gigantesque
Nabuchodonosor s’est efforcé tout au long de son règne de fortifier et
d’embellir les grandes cités chaldéennes, au premier chef Babylone. Il veut
protéger la Babylonie par un mur dressé entre Tigre et Euphrate : le mur des
Mèdes. La ville de Babylone elle-même est bâtie des deux côtés de
l’Euphrate, dans une plaine. Elle est entourée de deux enceintes, dont la plus
longue fait le tour de la cité. Il s’agit d’un rempart de forme carrée dont
chaque côté mesure 15 km de long. On aurait presque pu y faire rentrer le
département de la Seine ! Devant l’enceinte, un large et profond fossé rempli
d’eau interdit à l’ennemi d’approcher du rempart. L’argile retirée du fossé
sert à édifier, sous forme de briques cuites et de briques crues (c’est-à-dire
simplement séchées au soleil), le mur d’enceinte. À la vérité, si les
soubassements des ouvrages sont en pierre, il semble bien que seules les
tours soient en brique cuite d’une belle couleur rouge, très résistante, alors
que la muraille, très épaisse, utilise la brique crue, blanchâtre et beaucoup
moins robuste. L’épaisseur du mur d’enceinte est telle que l’on craint peu
son effritement dans la durée. Celui-ci est très intelligemment conçu : du
bitume bouilli permet de faire les joints extérieurs, alors que toutes les trente
couches de briques, on insère un lit de roseaux entrelacés. Cette technique
ressemble à celle de notre pisé. La muraille, d’une épaisseur de 25 mètres,
s’élève semble-t-il à une hauteur de 95 mètres. Une terrasse permettant à
deux chars de passer de front rend impossible le succès d’un assaut. Tous les
assaillants qui parviennent à atteindre le chemin de ronde sont
impitoyablement balayés, d’autant que 250 tours, disposées en vis à vis tous
les 400 mètres, renforcent la défense. La plupart gardent de vastes portes
dotées de battants en bronze massif, une centaine au total. En 538 av. J.-C.,
le roi des Perses, Cyrus, s’empare de Babylone parce que le roi chaldéen,
Nabonid, vaincu et capturé, n’a pu défendre sa ville. Celle-ci se rend sans
combat, démontrant l’impuissance et l’inefficacité des murs de défense,
même les plus infranchissables, lorsqu’il n’existe plus de volonté de les
tenir.

Une ville immense à l’abri d’une muraille
La ville de Babylone n’occupe qu’une partie de l’espace de 225 km²
protégé par le mur. De longues rues droites se coupent à angle droit :
25 parallèles à l’Euphrate sur chaque rive, et autant de perpendiculaires
coupant le fleuve, traçant un damier parfait à la manière préconisée plus tard,
eau V siècle av. J.-C., par le Grec Hippodamos de Millet. Ainsi chacune des
rues aboutit-elle à l’une des cent portes. L’essentiel de l’intérieur de
l’enceinte est occupé par des jardins et des champs de céréales. Babylone est
donc autosuffisante en cas de siège.
Le palais royal lui-même couvre une étendue de 14 hectares. Un grand
pavillon fortifié en défend l’accès, côté ville. Ses bastions en font un château
18 imprenable. Outre les fameux jardins suspendus, Babylone compte de très
nombreux temples que Nabuchodonosor reconstruit, huit au total dans la
ville elle-même. Le plus vaste est celui de Marduk, le E-Sagil, dieu du soleil
et prince des étoiles. Marduk est représenté en guerrier armé, ou bien en roi
assis, coiffé d’une tiare surmontée de cornes taurines. L’enceinte comprend
désormais deux sanctuaires imposants, ceux de Cutha au nord et de Borsippa
au sud. À Cutha s’élève le temple du Dieu Nergal, un dieu lion avec la tête
d’un lion sur le corps d’un homme, ou l’inverse. À Borsippa, ce sont trois
temples érigés en l’honneur de la déesse Nana. Enfin, le E-Zida, la fameuse
tour de Babel, aux sept étages illimités, est portée par une gigantesque
terrasse de 25 mètres de haut. Comme son nom l’indique, cette tour est un
sanctuaire du dieu Bel.
Pour accélérer les constructions, Nabuchodonosor implante de
nombreuses populations d’artisans. Aussi le nombre des habitants
augmentet-il considérablement. Sans doute la ville est-elle la plus peuplée de toute
el’Asie au VI siècle av. J.-C. Et selon toute vraisemblance, elle devient la
plus grande cité commerciale de toute l’Asie Mineure, de la Syrie et de la
Mésopotamie.


Bibliographie
eANDRÉ-SALVINI Béatrice, Babylone, PUF, « Que sais-je », 3 éd. mise à
jour, 2012.
ARNAUD Daniel, Nabuchodonosor II roi de Babylone, Fayard, 2004.
erJOANNÈS Francis, La Mésopotamie au 1 millénaire avant J.-C., Armand
Colin, 2000.
19 Les Longs Murs athéniens
de Thémistocle et de Périclès


Philippe Valode


Un temps protecteurs, les Longs Murs seront son tombeau.

L’offensive du Grand Roi Xerxès contre la Grèce continentale
Dix années après la défaite du Grand Roi des Perses, Darius, à Marathon,
son fils, Xerxès, entend venger son père. Il prépare longuement son
expédition contre ces Grecs, ces Athéniens surtout, qui l’ont emporté face à
ses troupes innombrables. Une fois n’est pas coutume, Sparte et Athènes
décident de faire cause commune. Xerxès parvient cependant à désunir les
cités grecques. Certaines d’entre elles, doutant de la victoire finale, préfèrent
se rallier au roi perse. Cependant, 7 000 Grecs, dont presque une moitié de
Spartiates, se portent à hauteur des Thermopyles, défilé situé au sud de la
Thessalie, passage obligé entre la mer et l’importante barrière montagneuse
du Callidrome. Face à des Perses infiniment plus nombreux, au moins
100 000 hommes, Léonidas décide de résister jusqu’au bout. La trahison
d’un certain Éphialtès permet aux Perses de contourner les Grecs en passant
par un chemin de montagne. Léonidas congédie alors tous les Grecs et,
demeuré seul à la tête de 300 guerriers lacédémoniens d’élite, succombe
sous l’assaut des Dix Mille Immortels d’Hydarnès. Il entend ainsi faire
rejaillir l’exploit de ses hommes sur la seule Sparte.
Cependant, la flotte perse livre une bataille indécise au cap Artémision,
à hauteur des Thermopyles. Les pertes en navires, très importantes de part et
d’autre, contraignent la flotte grecque, très largement athénienne, à reculer.
Thémistocle, le stratège athénien, s’efforce de convaincre ses alliés grecs
d’éviter tout nouvel affrontement : une nécessité renforcée par la trahison
des Thébains. Face au rouleau compresseur achéménide, tant sur terre que
sur mer, Thémistocle conseille l’abandon de l’Attique et celui d’Athènes.
Alors que les Spartiates privilégient la défense du Péloponnèse, toutes les
troupes grecques se réfugient à hauteur de l’isthme de Corinthe, y édifiant un
mur de sept mètres de haut pour tenter de freiner la marche en avant des
Perses. Quant à la population athénienne, elle trouve refuge sur les îles
d’Égine et de Trézène. Quelques hoplites athéniens entendent défendre leur
cité à l’abri du rempart de bois de l’Acropole. Les Perses, qui ont enflammé
la palissade en lançant des flèches enflammées, pénètrent sur l’Acropole et,
violant les sanctuaires où se sont réfugiés les ultimes défenseurs, les
massacrent jusqu’au dernier.
21 Ayant détruit Athènes, Xerxès est désormais certain de sa victoire.
Réfugiée à Salamine, la marine de guerre athénienne assiste à la destruction
d’Athènes, entièrement incendiée par Xerxès. Pourtant Thémistocle ne
désespère point.

La victoire de la tactique sur le nombre à Salamine, en 480 av. J. C.
Certes le stratège athénien dispose d’environ 350 trières, mais cela
représente une force navale égale au quart de celle des Perses. Plutôt que de
se réfugier derrière l’isthme de Corinthe, Thémistocle entend transformer le
handicap du nombre en avantage. Il espère pouvoir attirer les Perses dans le
goulet d’étranglement du détroit de Salamine. Les amiraux de Xerxès seront
alors obligés d’aligner leurs navires les uns derrière les autres, sans pouvoir
déployer la puissance de leur immense flotte. Ils deviendront alors
vulnérables aux attaques de flanc des vaisseaux grecs armés d’éperons de
bronze redoutables. Aussi faut-il provoquer les Perses. Usant de la ruse,
Thémistocle envoie un esclave du nom de Sicinnos révéler au Grand Roi la
division des Grecs, qui n’est d’ailleurs qu’à demi imaginaire, les
Lacédémoniens menaçant de se retirer dans le Péloponnèse. Thémistocle fait
croire à Xerxès que les Athéniens eux-mêmes, qui possèdent l’essentiel de la
flotte grecque, sont sur le point de fuir. Alors Xerxès, sûr du succès, ordonne
à plus de 600 trières phéniciennes, égyptiennes, ciliciennes, ioniennes, et
même venues d’Halicarnasse en Carie, d’attaquer la flotte grecque. Certain
d’assister à un triomphe définitif, il fait installer un trône en marbre blanc sur
les pentes du mont Ægialée qui domine le théâtre d'opérations. En ce
29 septembre 480, il assiste, incrédule, au naufrage du tiers de sa flotte, une
flotte comptant pourtant d’habiles marins ioniens et phéniciens.
Très vite, en raison de l’étroitesse du défilé maritime, les vaisseaux
perses se gênent et ne peuvent plus manœuvrer, s’entrechoquant parfois. Les
Grecs surgissant des replis de la côte, les éperonnent par le côté sans qu’ils
puissent éviter les chocs.
Eschyle, contemporain de l’événement, décrit dans sa fameuse tragédie
des Perses, le drame vécu par les trières de Xerxès :

Les coques se renversent et la mer disparaît sous un amas d’épaves et de
cadavres sanglants. Les rochers du rivage regorgent de morts et toute la flotte
des Barbares s’enfuit en désordre à force de rames, tandis que les Grecs les
frappent comme des thons ou des poissons pris au filet et leur cassent les
reins avec des tronçons de rames et des fragments d’épaves.

Battu par une muraille de bois !
Vaincu, conformément à la prophétie de la Pythie qui avait affirmé avant
l’affrontement : « imprenable sera la muraille de bois », le Grand Roi fait
preuve d’incompréhension. Mais tous les Grecs ont bien saisi le sens des
mots sacrés : la muraille de bois est celle des ponts des navires athéniens
22 bord à bord. Xerxès dispose encore de forces considérables : environ
900 trières. Et ses forces terrestres sont invaincues. Pourtant, inquiet de
délaisser trop longtemps la cour de Suse, il décide de se retirer de Grèce.
Mais il laisse son général Mardonios à la tête d’une puissante armée, laquelle
dévaste à nouveau l’Attique avant de se retirer en Béotie. C’est là, l’année
suivante, que les forces grecques commandées par le Spartiate Pausanias
viennent l’agresser durant l’été 479. L’affrontement suprême se déroule à
Platées. C’est la mort de Mardonios au combat qui entraîne, de façon quasi
miraculeuse, la défaite perse.

Après avoir vaincu un empire, Athènes se découvre une vocation
impérialiste
La politique de Thémistocle vise désormais à assurer à Athènes la
maîtrise de l’ensemble de la mer Égée, côte d’Asie Mineure incluse. Aussi
l’amiral impose-t-il plusieurs stratégies convergentes destinées à asseoir la
nouvelle thalassocratie athénienne :
- maintenir, voire encore accroître la flotte athénienne ;
- constituer une confédération maritime réunissant tous les Grecs, afin de
poursuivre la lutte contre les Perses, toujours très puissants sur les côtes
d’Asie Mineure ;
- enfin protéger Athènes et ses installations portuaires par une
fortification imprenable, les Longs Murs.
Thémistocle remplace tout d’abord les trières perdues à Salamine, puis
développe encore la flotte. Il veille à l’entraînement constant des équipages,
des chiourmes de 170 rameurs qui doivent impérativement ramer en
cadence. Désormais le métier de rameur s’effectue à temps plein. C’est la
classe des thètes, c’est-à-dire des citoyens sans fortune, qui fournit les
rameurs, les équipages étant souvent complétés par des métèques (des
étrangers), voire des esclaves. Quant aux riches citoyens, ils sont, pour une
année, à tour de rôle, désignés comme triérarque, c’est-à-dire commandant
d’un navire et en charge de son entretien.
En échange de la protection de ses trières contre le Grand Roi, Athènes
demande aux cités égéennes et ioniennes de l’aider à entretenir sa flotte, au
sein d’une ligue dite de Délos. C’est au sanctuaire d’Apollon, à Délos, qu’est
en effet versée la contribution financière des cités grecques. Un phoros,
c’est-à-dire un tribut, est fixé pour chaque cité, soit en nature (navires,
soldats, armements), soit en argent. Seules Lesbos, Chio et Corcyre
fournissent des trières à la confédération athénienne. Les autres cités
grecques n’ont pas les moyens financiers de construire des flottes de guerre.
Le montant de chaque phoros est rediscuté tous les quatre ans, et des
trésoriers athéniens, une dizaine d’hellénotames, sont chargés de lever
l’impôt. Peu à peu, les cités membres de la ligue de Délos, au départ alliées
et indépendantes, se transforment en cités tributaires. Au fil du temps, la
23 protection athénienne se métamorphose en une véritable dictature maritime.
En protégeant la Grèce, Athènes sert d’abord ses propres ambitions.
Enfin, Thémistocle est décidé à doter Athènes d’une vaste base navale et
d’une fortification en pierres de taille, qui lui permette de résister, tant à une
nouvelle (mais peu probable) attaque perse, que surtout à une confrontation
avec son grand rival grec, la cité de Sparte.

Le Pirée et les Longs Murs inexpugnables
Athènes profite de la découverte de nouveaux gisements d’argent, les
célèbres mines du Laurium, pour financer cet effort incomparable. Dès son
premier archontat, en 493, Thémistocle entreprend d’immenses travaux au
Pirée, situé en bord de mer à six ou sept kilomètres de l’Acropole. Le chef
athénien, affirme l’historien de l’époque, Thucydide, « trouve l’endroit
heureusement conformé avec ses trois ports naturels ». Jusqu’à cette date, en
effet, les dirigeants athéniens préféraient entreposer leur flotte dans la baie,
fort bien abritée il est vrai, de Phalère. Cependant, l’un des tyrans d’Athènes,
Hippias, renversé en 510, a créé un petit port militaire à Munychie, au pied
du promontoire du Pirée. Les trois ports naturellement protégés dont parle
Thucydide sont ceux de Munychie, de Zéa et de Cantharos. À l’ouest,
Cantharos devient un important port commercial, alors que Zéa et Munychie
abritent la flotte de guerre : une flotte d’environ 350 trières à la fin de
l’archontat de Thémistocle.
Thémistocle entend non seulement rebâtir en dur, et non plus en bois, les
fortifications d’Athènes, mais également redresser les sanctuaires, les
monuments et les maisons de la ville, détruites lors de l’invasion
achéménide. Il veut également protéger les trois ports et l’ensemble de la
colline du Pirée par une muraille. Il décide finalement de relier Athènes au
Pirée par une double fortification, les Longs Murs. Il n’aura que le temps
d’entreprendre leur construction, car il est ostracisé dans le cadre d’un lourd
conflit politique avec Cimon, en 471. Cependant ses successeurs poursuivent
sa politique en matière de défense.
Ils font édifier un premier mur qui rejoint Athènes à la ville fortifiée du
Pirée, et un second, qui partant de la colline du Museion (située au sud de
celle de l’Acropole), rejoint au sud la petite cité de Phalère, englobant donc
la rade du même nom.
L’ensemble du projet est bientôt réexaminé. Le mur conduisant à Phalère
est abandonné et, parallèlement au premier Long Mur nord réunissant
Athènes au Pirée, un second Long Mur sud, séparé d’environ 200 mètres de
ce dernier, est construit. Sans doute est-il achevé vers 456 av. J.-C. La zone
ainsi délimitée, d’environ 2 km², permet aux paysans de l’Attique, en cas de
guerre, de venir se réfugier à l’abri des murailles, avec leurs troupeaux. La
population athénienne compte sans doute 150 000 personnes libres, femmes
et enfants compris, 60 à 70 000 métèques, 300 000 esclaves, familles
incluses : au total, un demi-million d’individus. L’ouvrage est imposant
24 puisque les Longs Murs sont à la fois très élevés et très larges. Thucydide
affirme que deux chars peuvent se croiser de front au sommet de la
fortification.
Quant au mur qui protège la ville du Pirée et ses ports, il s’étale sur une
circonférence de plus de dix kilomètres, en raison du relief escarpé de cette
avancée rocheuse, dominée par les monts Munychie et Acté. Au milieu du
eV siècle, la ville du Pirée, détruite par les Perses en 480, est à son tour
reconstruite selon un vaste plan établi par Hippodamos de Milet. La cité,
enrichie par son commerce (seul le port de Corinthe parvient à résister à son
dynamisme, alors que Chalcis, Érétrie et Égine voient leurs courants
d’échange décliner), se dote de temples, de bassins, et agrandit ses entrepôts.
Enfin, les ports militaires développent leurs arsenaux. Hors périodes
d’opérations, les trières (d’une longueur moyenne comprise entre 35 et
38 mètres) sont abritées sous des hangars couverts, aux sols en plan incliné,
poupe en avant pour faciliter la remise à flot. Le mât, les rames et le
gouvernail sont placés à côté de la coque. Quant aux voiles, aux agrès et aux
cordages, ils sont rassemblés dans un bâtiment spécial, le skeuothèque, aux
vastes armoires prévues pour la suspension des voilures.
Ainsi défendue, Athènes paraît invincible. Un temps protecteurs, les
Longs Murs seront pourtant son tombeau.

Athènes vaincue par Athènes
En 431 av. J.-C., Athènes est à l’apogée de sa puissance. Elle a certes
brisé toutes les tentatives de sécession. Mais face au soutien apporté par
Athènes à sa colonie révoltée de Corcyre, Corinthe, sous l’affront, fait appel
à Sparte. La guerre du Péloponnèse s’étend alors à l’ensemble du monde
grec. Pendant dix années, de 431 à 421, revers et victoires s’équilibrent entre
Spartiates et Athéniens. Cependant, l’offensive commune aux
Lacédémoniens de Sparte et aux Béotiens de Thèbes contre l’Attique démontre la
faiblesse de l’armée athénienne sur terre. Face à 25 000 hoplites ennemis,
en 431, Périclès ordonne aux paysans d’évacuer l’Attique et de se réfugier à
l’abri des fortifications d’Athènes et surtout des Grands Murs. Périclès, qui
connaît la force de sa marine, est bien conscient de la médiocrité de son
armée de terre. Il refuse obstinément de tenter une sortie pour affronter ces
Spartiates qui ravagent les campagnes, dévastent les récoltes, incendient
vergers et oliveraies. Cependant, Périclès ne demeure pas inactif : il ruine les
côtes de l’ennemi dans le sud de la Grèce.
En 430, les Spartiates qui se sont retirés durant l’hiver, parviennent à
s’emparer des précieuses mines d’argent du Laurium, qui financent l’effort
de guerre des hommes de la Chouette. Et surtout, en raison de la
promiscuité, de la misère et du manque d’hygiène, la peste fait son
apparition et se propage à l’intérieur des Longs Murs, puis dans la cité même
d’Athènes. L’extrême concentration de la population explique les ravages
causés par l’épidémie. Les rues sont rapidement jonchées de cadavres et
25 l’armée en partie décimée. Les citernes d’eau sont contaminées. Il faut à la
hâte brûler les victimes. En 429, Périclès lui-même, est victime de la peste.
En 428 et 427, l’Attique est de nouveau occupée par les Spartiates. Enfin
paraît Cléon, le nouvel homme fort d’Athènes. Ce fils de tanneur parvient à
remporter une belle victoire terrestre contre les Lacédémoniens à Sphactérie.
Trois cents hoplites lacédémoniens sont même capturés. Cependant, la
victoire des Béotiens, alliés des Spartiates, sur les Athéniens à Délion, remet
en cause les chances de succès final de Cléon. Les adversaires sont épuisés.
Des négociations s’engagent et débouchent sur une paix conclue entre
l’Athénien Nicias et le Spartiate Pleistoanax. Chaque puissance recouvre ses
possessions d’antan.
Ce sont, ô surprise, deux désastres maritimes qui vont avoir raison
d’Athènes, défaites provoqués par l’excès de confiance de ses chefs.
Alcibiade, un neveu de Périclès, avide de gloire, engage ses compatriotes à
entreprendre la conquête de la Sicile et de Syracuse en 415. Cette expédition,
hasardeuse et inutile, se révèle rapidement une calamité. La Sicile devient le
tombeau de la flotte athénienne (200 trières sont perdues) et de ses marins :
10 000 morts, dont plus de la moitié de faim et de soif dans les carrières de
pierre des Latomies.
Cependant, dès 410, Athènes ayant reconstitué sa flotte, paraît renaître de
ses cendres. En 406, les Athéniens remportent même un triomphe naval sur
la flotte lacédémonienne, aux îles Arginuses. Mais Athènes est désormais
aux mains des démagogues : accusés de ne pas avoir récupéré leurs morts,
les amiraux vainqueurs sont promptement exécutés à l’issue d’un procès
retentissant. Ils ont pourtant fait valoir de larges circonstances atténuantes :
une terrible tempête s’étant levée au terme de l’affrontement naval, ils
n’avaient pu récupérer les naufragés et les cadavres flottants.
Les conséquences de ce jugement inique sont immédiates : désormais mal
dirigée, la flotte athénienne, surprise à terre, est anéantie l’année suivante par
le navarque spartiate Lysandre, à Aigos-Potamos.
À nouveau assiégés, les Athéniens doivent capituler en 404, à l’issue
d’un siège de plusieurs mois. Lysandre exige alors la destruction de la flotte
athénienne, à l’exception de douze trières, mais surtout ordonne d’abattre les
Longs Murs, symbole d’un empire désormais révolu. Manifestant du respect
envers les vaincus, le chef spartiate, malgré les exigences jusqu’au-boutistes
de ses alliés, refuse la destruction d’Athènes, en raison de son glorieux passé
et de la lutte autrefois menée ensemble face aux Perses.
Ainsi le mur de bois a-t-il été plus efficace que le mur de pierre ! Comme
quoi les grandes cités maritimes ne peuvent subsister à l’abri de murailles.
Leur avenir est sur l’eau...

26 Bibliographie
BRÛLÉ Pierre, Périclès. L’apogée d’Athènes, Gallimard, 1994.
ESCHYLE, Les Perses, trad. Danielle Sonnier et Boris Donné,
Flammarion, 2000.
HAILLET Jean, La Véritable histoire de Thémistocle, textes réunis et
présentés par Jean Haillet, Les Belles Lettres, 2012.
HÉRODOTE, THUCYDIDE, Œuvres complètes : L’Enquête, La Guerre du
Péloponnèse, trad. Andrée Barguet et Denis Roussel, Gallimard, « La
Pléiade », 1964.
MALYE Jean, La Véritable histoire de Périclès, Les Belles Lettres, 2008.
MOSSÉ Claude, Périclès : l’inventeur de la démocratie, Payot &
Rivages, 2005.
27 Les enceintes de Rome


Jean Burdy


eUne première enceinte de Rome, remontant au V siècle av. J.-C., n’a
laissé que de rares vestiges. Une seconde, due à l’empereur Aurélien, est
presque intégralement conservée.

eOn peut dater la naissance de Rome du début du VII siècle avant J.-C.,
lors de l’instauration d’une place publique qui deviendra le Forum, après les
premières installations sur le Palatin et le Capitole, ainsi que sur les collines
voisines : Quirinal, Oppius, Caelius. Aux défenses naturelles du site,
confortées par une levée de terre aux points faibles, l’agger, s’est ajoutée
une première enceinte de la ville, amorcée par Tarquin l’Ancien, puis
poursuivie par son gendre et successeur Servius Tullius (c. 575-535). C’est à
ce dernier qu’on l’attribue traditionnellement.

Le mur de Servius Tullius
Tite-Live rapporte que l’accroissement de population obligea Tullius à
reculer le pomerium et à étendre la ville autour du Capitole et du Palatin, de
l’Aventin au sud et du Caelius à l’est, en lui adjoignant le Quirinal, le
Viminal et l’Esquilin, entourant l’ensemble d’une levée de terre précédée
1d’un fossé, localement d’un mur . Depuis le Tibre, entre l’Aventin et le
Capitole, cette enceinte suit les escarpements ouest et nord du Capitole et du
Quirinal, les flancs du Pincio et de l’Oppius à l’est, et au sud les raides
versants du Caelius et de l’Aventin. Le mur, construit en cappellaccio, un tuf
volcanique gris assez friable, extrait sur place, a laissé quelques vestiges
dans les pentes du Quirinal, au croisement des Via Carducci et Via Salandra.
Aux endroits les plus vulnérables, le mur était flanqué d’un profond fossé à
l’extérieur et, à l’intérieur, d’un mur de contrescarpe au pied d’un talus ou
d’une terrasse, l’agger, facilitant la défense. Celle-ci s’étant révélée
insuffisante lors de l’invasion gauloise de 390 av. J.-C., un impôt fut levé,
en 378, pour la construction d’une nouvelle enceinte, mise en adjudication
par les censeurs. Longue de 11 km, haute de 8 à10 mètres et d’une épaisseur
pouvant atteindre 4 mètres, la muraille a alors été construite en tuf
volcanique de Grotta Oscura, une carrière près de Véies, en grand appareil :

1 TITE-LIVE, Histoire Romaine, I, 44. Le mot pomerium désigne un espace libre en
deçà des murs du temps des Étrusques et, au-delà, une portion du sol où il était
interdit de bâtir et de labourer. Cet espace reculait à mesure que la ville
s’agrandissait.
29 des blocs hauts de deux pieds (60 cm), alternativement en carreaux et en
boutisses. Seize portes s’y ouvraient à l’époque républicaine, les principales
au départ des grandes voies : à l’ouest, la Porta Flumentana devant le pont
Aemilius, d’où part la Via Aurelia ; au nord du Capitole, la Porta Fontinalis
à l’extrémité de la Via Lata ; au nord du Quirinal, la Porta Collina, au départ
commun de la Via Salaria et de la Via Nomentana ; sur l’Esquilin, la Via di
San Vito au départ vers l’est de la Via Labicana ; la Porta Esquilina,
erremplacée au I siècle de notre ère par le bel arc construit en travertin, dédié
en 262 à Gallien (253-268) ; entre l’Esquilin et le Caelius, la Porta
Querquetulan s’ouvrant sur la Via Tuscolana ; la Porta Capena au sud-est,
entre Caelius et Aventin près du Circus Maximus, au départ de la Via Appia,
qui plus loin se dédouble avec la Via Latina ; enfin, sur l’Aventin, la Porta
Naevia : la porte située le plus au sud, là où la Via Ardeatina entre dans la
Rome républicaine ; et enfin la Porta Raudusculana, dans une dépression de
l’Aventin d’où part la Via Ostiense.



Le site et les deux enceintes de Rome (1830)

eLa muraille a été restaurée à plusieurs reprises, au milieu du IV siècle,
puis en 212 lors de la seconde guerre punique, Hannibal ayant renoncé
30 à s’attaquer à la ville après avoir examiné les remparts ; en 87 av. J.-C. enfin,
pendant la guerre civile.
À l’époque républicaine, la ville s'étend de plus en plus au-delà du mur de
Servius. Auguste la réorganise en créant 14 régions : une moitié à l’intérieur
du mur, l’autre à la périphérie. À l’apogée de sa puissance, sous l’Empire, la
ville n’a plus à craindre d’ennemi à ses portes, elle n’a donc plus besoin de
remparts…

Les restes de l’enceinte servienne
Une douzaine de restes du mur servien sont visibles de nos jours : Largo
Magnanapoli et Via Antonio Salandra, au sud et au nord du Quirinal, près de
la Via Piemonte (environ 20 mètres) ; Piazza dei Cinquecento, à côté de la
Stazione Termini (la plus grande longueur : 94 mètres) ; Largo Leopardi, à
côté de l’auditorium de Mécène ; Via Carlo Alberto, près de l’arc de
Gallien ; en haut du Caelius, à l’emplacement de la Porta Caelimontana, là
où se trouve aujourd’hui l’arc de Dolabella et Silanus (les deux consuls de
l’an 10 de notre ère) ; Piazza Porta Capena ; Viale dell’Aventino et Via di
San Anselmo (42 mètres et 43 mètres, en tuf de Grotta Oscura), etc.

Le mur d’Aurélien
eAu III siècle la situation change. Les Barbares venus du nord, multipliant
les incursions, menacent l’Empire jusqu’à la ville de Rome même.
L’empereur Aurélien (270-275) se voit contraint de pourvoir la ville d’une
nouvelle enceinte qui, en dépit de son ampleur, est rapidement construite en
brique, et achevée en 279 par Probus (276-282). Entourant toutes les
collines, longue de près de 19 km, la muraille, haute de 6 mètres et épaisse
de 3,50 mètres, englobe plus ou moins complètement les grands monuments
périphériques en s’appuyant sur eux, intégration qui témoigne de l’économie
et de l’urgence recherchées dans la construction. Elle est munie tous les
100 pieds (30 mètres) d’une tour carrée avec une chambre haute pour le tir
de balistes. Elle est percée de poternes et de plus de 20 grandes portes, qui
tiennent leur nom des voies sur lesquelles elles s’ouvrent – et qu’il sera
inutile de rappeler ici constamment. Les portes principales ont deux passages
voûtés, en travertin, entre deux tours semi-circulaires. Les plus modestes ne
comptent qu’une seule arche, avec ou sans tours. L’enceinte d’Aurélien a été
eaménagée et renforcée dès la fin du III siècle, et bien souvent par la suite,
aux moments de grands dangers : en particulier par Maxence (306-312), par
les empereurs Arcadius (383-408) et Honorius (393-423) au début
e du V siècle, devant les menaces d’invasion des Goths ; de nouveau par le roi
Théodoric (493-526), et encore, après la fin de l’Empire d’Occident avec la
chute de Rome en 476, par le général byzantin Bélisaire (en 537), etc.

31 En parcourant l’enceinte d’Aurélien
Parcourons l’enceinte d’Aurélien en partant de la Piazza del Popolo, dans
le sens des aiguilles d’une montre.
La Porta Flaminia, Porta del Popolo aujourd’hui, a été embellie par les papes
e eaux XVI et XVII siècles, qui en ont fait l’entrée monumentale de la ville en
venant du nord. La muraille contourne le Pincio, au sud de la Villa
Borghese, en un saillant et un rentrant à angles droits qui lui ont valu le nom
de Muro Torto, jusqu’à la Porta Pinciana, porte d’ouverture unique, fortifiée
par Honorius et par Bélisaire, sur la Via Salaria Vetus, à l’extrémité de la
Via Veneto. Le mur gagne au nord du Quirinal la Porta Salaria, détruite, puis
la Porta Nomentana, où il tourne vers le sud-est. Il entoure les Castra
Praetoria, caserne de la garde prétorienne, et gagne à l’est de l’Esquilin la
Porta Tiburtina, un arc monumental en travertin construit en 5 ap. J.-C. pour
le franchissement de la route de Tivoli par les trois aqueducs superposés :
Aqua Marcia, Tepula et Iulia. La muraille utilise alors, sur 1 275 mètres, le
parcours aérien des arches des trois aqueducs, en passant par la façade d’une
maison de plusieurs étages, jusqu’à la Porta Praenestina, la Porta Maggiore,
l’un des édifices majeurs de la Rome impériale. Ce monument, à l’allure
d’arc de triomphe, a été construit, en grand appareil de travertin, pour le
franchissement des deux aqueducs superposés : l’Aqua Claudia et l’Anio
Novus (38-52 ap. J.-C.) au-dessus de la Via Praenestina et de la Via
Labicana, qui passent sous deux grandes arches encadrées de fenêtres à
frontons triangulaires. Sur un haut attique à trois niveaux, de longues
inscriptions rappellent la construction par Claude, la restauration de
Vespasien en 71 et celle de Titus en 81. Honorius a construit devant la porte
eun bastion, dont la démolition au XIX siècle a dégagé un monument
funéraire exceptionnel, le tombeau du boulanger Eurysaces. Le mur
d’Aurélien utilise encore les arches de l’aqueduc de Claude, en les remontant
sur 400 mètres jusqu’au cirque de Varus, qu’il traverse en tournant à droite
e pour s’orienter au sud-ouest. Il englobe l’amphithéâtre Castrense (III siècle)
en s’appuyant sur ses murs, et se poursuit au long du Viale Carlo Felice,
avec une galerie interne en bon état, localement doublée d’un second étage.
Peu après la Porta San Giovanni, ouverte dans le mur en 1574, on arrive à la
Porta Asinaria, petite porte d’une seule ouverture en travertin, surmontée
d’un couloir muni de fenêtres et encadrée par deux hautes tours semi-rondes
sous Honorius. La suite, mal conservée et très remaniée, conduit à une
simple poterne, la Porta Metrovia, aujourd’hui Metronia. De là, un long
saillant au sud-est contourne largement les thermes de Caracalla en s’ouvrant
sur trois portes. La Porta Latina, une des plus belles, a conservé sa façade
d’origine en travertin, percée de cinq fenêtres par Honorius, entre deux tours
semi-circulaires, l’une en partie médiévale, avec une cour interne fermée par
une porte et une herse vers l’extérieur, une contre-porte intérieure. Le
chemin de ronde qui suit a été abondamment restauré au fil des siècles,
jusqu’à la Porta Appia, aujourd’hui Porta San Sebastiano, la plus grande de
32 toutes et la mieux conservée. Comportant à l’origine deux entrées jumelées
entre deux tours semi-circulaires, à deux niveaux, elle a été surélevée d’un
e étage crénelé, ainsi que les tours, et réunie au III siècle à l’arc de Drusus,
utilisé comme contre-porte d’une cour intérieure. L’arc de Drusus a été
construit sur la Via Appia en 211-216 pour le passage d’un aqueduc, l’Aqua
Antoniniana, une branche détachée de l’Aqua Appia pour les thermes de
eCaracalla. Au début du V siècle, Honorius a renforcé les tours
extérieurement, par un épais embasement carré. Un Museo della Mura est
installé dans cette porte, d’où l’on peut parcourir le mur en étage sur plus
de 300 mètres. Le secteur, soigneusement restauré tout au long des siècles,
va de tour en tour – complète, partielle ou détruite, antique, médiévale ou
moderne – jusqu’à la Porta Ardeatina et, au-delà, à la Porta San Paolo, autre
nom de la Porta Ostiensis, au départ de la route d’Ostie.
Cette Porta Ostiensis, en avancée de la Porta Raudusculana de l’enceinte
servienne, présentait à l’origine deux passages entre deux tours
semicirculaires. Maxence lui ajouta une cour intérieure et une contre-porte
double. Honorius l’a ramenée à une ouverture unique et a surélevé la partie
centrale d’une chambre, ouvrant sur une série de fenêtres pour des balistes.
Les tours ont elles aussi été rehaussées, avec des fenêtres, le tout surmonté
d’un chemin de ronde crénelé. C’est par cette porte qu’après deux ans de
siège les Goths de Totila sont entrés dans Rome, en 546. Restaurée à de
nombreuses reprises, menant à la basilique Saint-Paul-hors-les-Murs par la
Via Ostiensis, elle a pris au Moyen Âge le nom de Porta San Paolo. À côté
d’elle, l’enceinte intégrait l’exceptionnel monument funéraire qu’est la
pyramide de Cestius (12 av. J.-C.), puis, en enclavant le Monte Testaccio, se
dirigeait vers le Tibre, qu’elle longeait en le remontant sur 800 mètres, pour
le traverser au niveau du ponte Sublicio, le fleuve étant peut-être à cet
endroit barré par une chaîne, comme cela se faisait au Moyen Âge.
e Sur la rive droite du Tibre, le mur d’Aurélien circonscrit la XIV région
augustéenne, le Trastevere, de la Porta Portuensis au sud à la Porta
Settimana au nord, toutes deux proches du fleuve, en montant à la Porta
Aurelia (Porta San Pancrazio) en haut du Janicule. Il n’en reste pratiquement
rien, non plus qu’à la retraversée du Tibre, à hauteur du pont d’Agrippa
e(remplacé par le ponte Sisto, fin XV siècle), ni tout le long de la rive
gauche, en bordure du Champ de Mars (Région IX d’Auguste). Devant la
Porta Cornelia (Porta San Pietro), une excursion par le Pont Aelius (pont
Saint-Ange) ramène sur la rive droite du Tibre pour inclure à l’enceinte le
mausolée d’Hadrien (château Saint-Ange), transformé en une forteresse
avancée de l’enceinte.
L’enceinte, qui continuait à longer la rive gauche, ne se retrouve que par un
court tronçon reconstruit en 1825, s’écartant du fleuve pour aboutir à notre
point de départ, la Porta del Popolo.

33

Rome. La Porta Ostiensis, dans le mur d’Aurélien
(cliché J. B.)


Rome n’avait plus connu de conquête depuis 390 av. J.-C. Le mur
ed’Aurélien n’a pas empêché les invasions du V siècle de notre ère : le sac de
la ville par les Wisigoths d’Alaric en 410, les Vandales de Genséric en 455,
les Suèves de Ricimer en 472. Devenu la marque de la frontière des États
pontificaux, il n’a pas davantage arrêté les troupes de Charles Quint en 1527.
Il a survécu à la formation de l’Italie, et il a longtemps défini les limites de la
ville, aujourd’hui largement débordées de toute part. Il continue à être un
élément majeur des aspects touristiques de Rome.


Bibliographie
COARELLI Filippo, Guide archéologique de Rome, trad. Roger Hanoune,
Hachette, 1994.
LUGLI Giuseppe, Itinerario di Roma antica, Milano, Periodici
Scientifici, 1970.

34 Le limes, protection de l’Empire romain
à ses frontières


Jean Burdy


Tout le long des frontières de l’Empire romain, le limes témoigne de la
grandeur de Rome.

Le mot limes peut avoir plusieurs acceptions : passage, chemin, limite,
frontière, mais il désigne le plus souvent la ligne de démarcation qui s’est
er edéveloppée aux I et II siècles de notre ère aux frontières de l’Empire
romain, couvrant quelque 5 000 km dans son plus grand développement, des
landes écossaises aux confins des déserts.
S’appuyant dans la mesure du possible sur les obstacles naturels, cours
d’eau, reliefs ou déserts, le long d’une route militaire, c’est une
organisation fortifiée en profondeur constituée de fossés et de remparts, de
fortins et de tours de garde et, à proximité, de camps et de places fortes.



eLe Limes entourant l’Empire romain au II siècle

La mise en valeur exemplaire du limes britannique au nord de
l’Angleterre, et du limes germanique entre Rhin et Danube, sur une longueur
de 550 km, tous deux classés au Patrimoine mondial de l’UNESCO à partir
35

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