4 villes idéales Lyon, Le Havre, Washington et Essaouira
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Description

Nombre d'architectes ont imaginé "la ville idéale". Bien peu sont parvenus à la réaliser. Cyrille Piot propose d'étudier quelques-unes de ces villes conçues puis bâties par ces architectes. Parmi les quelques exemples de ces réussites, il en a retenu quatre : Lyon, pour l'un de ses quartiers, Le Havre, Washington et Essaouira. Chacune de ses réalisations correspond à une volonté ou à une nécessité politique jointe à une intention architecturale remarquable.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2015
Nombre de lectures 28
EAN13 9782336382401
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre
Cyrille Piot






4 VILLES IDÉALES

Lyon, Le Havre, Washington et Essaouira

4 ARCHITECTES

Tony Garnier, Perret, L’Enfant et Cornut

Préface de Jean-Paul Louvet
Copyright

Du même auteur

Nouvelles de Lyon et d’ailleurs, portraits croisés , L’Harmattan, 2013.
Les Ménines de Vélasquez, une théologie de la peinture , Thalia, 2011.
Lorenzo Da Ponte, le librettiste de Mozart, 1749-1838 , L’Harmattan, 2008.





Crédits photographiques
© Cyrille Piot pages 42, 45, 47, 49, 50, 53, 55, 59, 60, 66, 86, 95, 97, 100, 101, 104, 105, 132, 133, 162, 163, 164, 165, 167, 170.









© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-73251-0
Remerciements
Je tiens à remercier les dirigeants et les collaborateurs des institutions qui ont facilité mes recherches :
– le Musée urbain Tony Garnier de Lyon,
– la Maison du Patrimoine du Havre,
– la Smithsonian Institution de Washington et la Library of Congress,
– le Ministère de la Culture du Royaume du Maroc et l’Association Essaouira-Mogador.
Leur dévouement et l’intérêt qu’ils manifestent chaque jour pour leur mission sont communicatifs. Je tenais à ce qu’ils soient mentionnés.
Mon ami Claude Brugière, architecte lyonnais au talent reconnu, a bien voulu partager quelques-unes de ses connaissances techniques avec moi. Je dois également mentionner l’intérêt que mon ami Mohamed El Mhassani a d’emblée manifesté pour mon projet. Ils m’ont tous deux apporté une aide précieuse ; qu’ils en soient remerciés.
Je tiens également à remercier Jean-Paul Louvet, Architecte des Bâtiments de France pour sa contribution au présent ouvrage.
Enfin, je ne puis passer sous silence le travail de correction effectué par Annie Chodoreille.
Dédicace


À Geneviève, décidément bien patiente…
Préface
Cyrille Piot m’a demandé de rédiger la préface de son livre 4 villes idéales, 4 architectes. Étonnant ! Pourquoi s’adresser à un Architecte des Bâtiments de France ? Pourquoi un juriste reconnu veut-il s’aventurer si loin de sa culture professionnelle ?
La première explication tient à sa passion pour l’humain, pour l’art, j’en ai été touché.
Pourtant, point d’aventure en la matière, le droit et l’urbanisme sont frères, ils manifestent l’être humain en tant que personne et en tant que société. Tous deux sont une expression de la société. Ils nous permettent de nous comprendre, de ce point de vue, ils jouent un rôle d’image. Mais ils jouent un autre rôle : celui de moteur, ils structurent la société en lui apportant les conditions du développement, de la sécurité, de la pérennité, de la vie.
L’architecture est un proche parent de l’urbanisme, comme le sont également la peinture, les arts graphiques, la sculpture, le jardin, le paysage, etc. Alors émerge la personne, l’artiste, celui qui donne une forme.
Le même auteur nous a proposé un livre sur Les Ménines de Vélasquez, peut-être pour cette raison. Il montre l’évolution d’une mise en scène du pouvoir, du pouvoir royal au pouvoir du peintre, à celui de Vélasquez.
La problématique de 4 villes idéales, 4 architectes est la même, seules les circonstances changent : un pouvoir politique volontaire et ambitieux servi par un architecte-urbaniste à la personnalité bien marquée qui donne une plastique aux enjeux de son temps.
Tony Garnier et sa Cité industrielle rencontrent Édouard Herriot. Ensemble, et respectueux de leurs compétences réciproques, politiques pour l’un et d’architecte pour l’autre, ils sont avant tout Lyonnais, pas d’utopie, mais de l’ambition au service de leurs semblables, pragmatisme, réalisme. Ils assument leur époque avec créativité et de façon éthique. Tony Garnier donnera toujours des architectures équilibrées, à l’échelle humaine. Comme souvent, il servira de faire-valoir pour des projets d’où l’humanisme est absent. En matière d’urbanisme, éthique et esthétique vont habituellement ensemble. Merci Tony Garnier. Merci Édouard Herriot.
Bombardée par les Anglais pour être libérée, la ville du Havre est à reconstruire. La mémoire collective traumatisée en France, après deux guerres mondiales, a marqué profondément les artistes, la créativité est bien vivante, mais troublée, en rupture avec la période d’avant-guerre. La violence de la guerre semble continuer avec la politique de la tabula rasa qui, sans état d’âme, tourne le dos à la mémoire qui devient le passé, l’architecture et l’urbanisme entrent dans la période de l’intemporalité et de l’universalité. Il est significatif qu’Auguste Perret soit choisi pour être l’architecte de la totalité de la ville. Il porte un prénom d’empereur romain, se comporte en néo-romain, conduit par la norme, peu lyrique, son architecture s’actualise par le béton armé, elle se déroule avec méthode, son sens plastique se réfère à l’antiquité. Son mérite est de répondre exactement à la commande portée par la société alors au pouvoir, au cours de cette période confuse de l’après-guerre. Les idées sur l’homme y étaient particulièrement paradoxales, depuis le retour en arrière qui consiste à reculer pour avancer, jusqu’à la modernité sans mémoire. Idées souvent peu respectueuses de la diversité et de la dignité humaine. Politiquement, il faudra attendre Malraux, pour renouer la mémoire et la modernité.
Voulue par Georges Washington et mise en forme par Pierre-Charles L’Enfant à la fin du XVIII e siècle, la ville de Washington réalise deux siècles plus tard l’utopie actualisée de Thomas More. À la différence de la Rome antique, à la fois pouvoir politique et puissance économique, les États-Unis d’Amérique du Nord séparent l’un de l’autre. La grandeur de Washington n’est pas sa taille, mais d’offrir à ses États et au monde, par son plan et son architecture, la pérennité de ses institutions. À New-York d’en traduire l’application, démesure et toute-puissance du libéralisme économique. L’Enfant est parmi les architectes utopistes français de la fin du XVIII e siècle, celui qui, grâce à la personnalité de son ami Georges Washington, peut mettre en œuvre son projet.
J’ai également découvert avec grand intérêt Théodore Cornut, disciple de Vauban, qui, dans la deuxième partie du XVIII e siècle, donne le plan de la ville nouvelle d’Essaouira (Mogador). L’architecte est rapidement écarté du chantier mais son plan régulier, structuré par un grand axe reliant deux portes opposées et son projet d’enceinte bastillonnée sont réalisés et témoignent toujours de la qualité du dessin de Théodore Cornut.

Jean-Paul LOUVET,
Architecte des Bâtiments de France
Avant-propos
Nombre d’architectes ont imaginé « la ville idéale ». Bien peu sont parvenus à la réaliser. Je me propose d’étudier quelques-unes de ces villes conçues puis bâties par ces architectes : l’utopie devenue réalité. Parmi les quelques exemples de ces réussites, j’ai retenu quatre villes :
– Lyon, dont un quartier fut dessiné dès 1899 par Tony Garnier dans le cadre de son vaste projet de Cité industrielle . Il ne s’agit donc pas d’une ville mais d’un quartier qui en a les dimensions, doté de centaines de logements (la fameuse Cité-jardin des États-Unis), d’un hôpital, d’un stade, d’abattoirs et d’écoles…
– Le Havre, la ville reconstruite par Auguste Perret après sa destruction lors de la Seconde Guerre mondiale,
– Washington et Pierre-Charles L’Enfant, un autre architecte français, qui dressa le plan de la future capitale des États-Unis dès 1789 à la demande de son premier président, Georges Washington,
– Essaouira qui a été pensée puis construite à partir de 1766 sous la direction d’un architecte français, Théodore Cornut, un élève de Vauban, qui dessina le plan de cette ville dont le nom marocain se traduit par « la bien dessinée ».
Chacune de ces réalisations correspond à une volonté politique jointe à une intention architecturale.
Le cas de Tony Garnier, concepteur du projet connu sous le nom de la Cité industrielle , résulte de sa rencontre avec un maire visionnaire et avide de progrès, Édouard Herriot. Il s’agit alors de créer à Lyon un nouveau quartier notamment doté d’un habitat digne et sain pour la population ouvrière. Les contraintes budgétaires conduisent à faire le choix d’un habitat collectif dans un cadre verdoyant et aéré, la Cité-jardin des États-Unis.
Une autre ville française, Le Havre qui avait été en grande partie détruite durant la Seconde Guerre mondiale. C’est à Auguste Perret qu’il fut demandé de reconstruire le centre-ville et le quartier du port. Les travaux devaient être réalisés rapidement avec peu d’argent et des moyens techniques limités.
La mission confiée à Pierre-Charles L’Enfant est d’une autre nature : il s’agit de donner une capitale à la jeune République américaine. Son premier président, Georges Washington, confie cette tâche à un ingénieur français qui a participé, les armes à la main, à la Guerre d’Indépendance. La capitale devra rayonner non seulement sur les États composant l’Union mais aussi sur l’humanité tout entière. Il lui donnera le plan d’une loge maçonnique : les Lumières devaient éclairer les décisions qui y seraient prises.
Enfin, le sultan Mohammed ben Abdellah avait la volonté de créer à Essaouira un nouveau port destiné à concurrencer celui d’Agadir qui échappait à son contrôle. L’architecte qu’il appelle pour cette tâche est un Européen, Théodore Cornut, qui s’inspirera du plan de la ville de Saint-Malo, de ses remparts et de son organisation urbaine en quadrilatères.
D’autres villes, d’autres architectes et urbanistes auraient pu faire l’objet de cette étude : notamment la ville de Tavaux dans le Jura, Brasilia, la capitale du Brésil voulue par le président Kubitschek et dont la conception des principaux bâtiments fut confiée à Oscar Niemeyer, un architecte de génie et à un urbaniste, Lucio Costa, ou encore la ville de Richelieu. Hélas, le sort d’une pareille étude est d’être injuste et oublieuse. Si gouverner c’est choisir, écrire l’est aussi.
Certains regretteront de ne pas trouver dans cet ouvrage les réalisations de Claude-Nicolas Ledoux à Arc-et-Senans ou celles de Le Corbusier notamment à Firminy. L’explication est simple : les constructions de ces architectes n’ont que partiellement atteint leur terme. J’ai donc décidé de les écarter. En outre, les études consacrées à ces architectes prestigieux sont nombreuses et talentueuses.
Concernant Le Corbusier, bien qu’il ait lui-même conçu puis bâti la ville de Chandigarh en Inde, les controverses qui l’ont opposé à Auguste Perret sur l’utilisation du béton armé ou la forme des fenêtres sont apparues plus éclairantes qu’une énième étude sur le chantre du brutalisme architectural.
Le choix de ces quatre villes permet d’illustrer le travail de quatre architectes français qui ont travaillé au XVIII e et XX e siècles. L’étude de leurs réalisations permet ainsi de voyager en France avant de partir en Amérique du Nord puis en Afrique.
Une dernière précision liminaire s’impose : la construction est un art collectif. Dans plusieurs des villes qui seront l’objet de cette étude, une partie des plans ou des réalisations sont en fait l’œuvre d’un autre que celui que j’ai choisi de mettre au premier plan : à Essaouira, par exemple, les plans de la Skala du port, cette fortification remarquable, sont l’œuvre d’un autre architecte, un Anglais converti à l’islam. De même, au Havre, c’est en fait tout l’atelier de Perret qui va se consacrer au gigantesque projet de reconstruction qui lui était confié ; ce sont donc dix-huit architectes qui furent à l’œuvre.
Enfin, il faut garder à l’esprit que l’architecture est une œuvre humaine parfois imparfaite, confrontée et soumise au principe de réalité, donc toujours en évolution. Les plans d’origine sont rarement respectés intégralement. Les immeubles conçus par Tony Garnier pour les Cités-Jardins ne devaient ainsi comporter que trois niveaux. Ils en auront finalement six puis sept afin de rentabiliser au mieux l’investissement foncier de la ville de Lyon. L’essentiel fut néanmoins conservé. Cette confrontation du rêve de l’architecte à la réalité devient même le cœur de cette étude.
Chapitre 1 La Cité industrielle de Tony Garnier à Lyon
Tony Garnier, un caractère entier et un vrai talent – Premier Grand Prix de Rome : quatre ans à la Villa Médicis – La Cité industrielle – Édouard Herriot : un maire d’exception pour Lyon – Une volonté politique : le logement social – Les projets lyonnais – Tony Garnier face au principe de réalité : restrictions et aménagements – Les Abattoirs de La Mouche, l’actuelle Halle Tony Garnier (1909 – 1928) – Le Stade de Gerland (1913 – 1926) – L’Hôpital de Grange Blanche (1913 – 1933) – La Cité-jardin des États-Unis (1920 – 1934) – Les déclinaisons ultérieures : la Cité-jardin de Gerland, de Perrache et la Cité Lavoisier – Le Monument aux morts de l’Île aux Cygnes (1920 – 1930), le Monument aux morts de Monplaisir (1924), l’École de tissage (1927), le Central téléphonique de la rue Vaudrey (1927), le Stade nautique de Gerland (1928) – Quatre-vingts ans plus tard, la vie continue : la Cité-jardin des États-Unis aujourd’hui – Le Musée urbain Tony Garnier, les murs peints – Une œuvre inachevée
Tony Garnier, un caractère entier et un vrai talent
De Tony Garnier, on peut dire qu’il est un pur Lyonnais. Son père est dessinateur en fabrique, c’est-à-dire qu’il dessine des motifs qui seront repris sur des tissus, un métier traditionnel dans les ateliers de soierie à Lyon ; donc, s’il n’est pas ouvrier, il n’en est pas éloigné. Sa mère, Anne Évrard, est tisseuse. C’est une famille de canuts qui habite le quartier de la Croix-Rousse, celui qui est surnommé à Lyon « la colline que travaille » (à prononcer avec l’accent lyonnais) par opposition à celle de Fourvière qui accueille les couvents et maisons religieuses, surnommée avec condescendance et un peu de mépris « la colline que prie ».
Né à Lyon en 1869, il y fait ses études ; à l’École de La Martinière jusqu’en 1886 tout d’abord, un établissement spécialisé dans l’enseignement technique puis à l’École des Beaux-arts.
Il suivra les cours de deux maîtres prestigieux : Paul Blondel et Louis-Henri Scellier de Gisors. C’est là qu’il décroche le 1 er Prix d’architecture, le Prix d’honneur et le Prix Bellemain ; ce qui lui permet d’obtenir une bourse afin de poursuivre ses études. Ce n’est qu’après cette première phase de son parcours qu’il quitte sa ville en 1889 afin d’intégrer l’École des Beaux-arts de Paris.
Son origine sociale populaire sera sans doute le terreau de certains de ses engagements ultérieurs.
Il sera fortement influencé par les écrits des socialistes européens du XIX e siècle tels Charles Fourier ou Robert Owen. C’est dans ses lectures et dans son expérience personnelle, à Lyon dans les milieux ouvriers, qu’il puisera sa conviction de la nécessité, de l’urgence, de concevoir la ville idéale. Durant sa période d’apprentissage, il se compose un physique à la mesure de son ambition : sa barbe noire ne passe pas inaperçue. Il ne cherche pas à s’intégrer dans un milieu qui lui est étranger ; malgré un caractère réservé, presque timide, il cultive même ce côté entier, souvent provocateur, au service d’une cause. Cette volonté ne le quittera plus ; bien plus tard, responsable des grands travaux de la ville de Lyon, il ne reniera rien de ses engagements passés. Il aura la chance de pouvoir les mettre en œuvre, de façon incomplète certes, mais en demeurant quand même conforme aux idéaux qui avaient présidé à leur conception.
L’affaire Dreyfus tout d’abord, puisque ce dossier judiciaire à rebondissements sera l’occasion pour nombre de Français de se situer dans le paysage politique national. Tony Garnier sera « dreyfusard » et ne s’en cachera pas, au risque même de mettre sa jeune carrière en péril. Mais ses racines ouvrières auront aussi à l’évidence une influence sur l’objet de ses premières recherches architecturales. Il se consacrera à l’étude d’une cité idéale permettant à chacun de disposer d’un habitat sain et propice à l’épanouissement des plus modestes et de bénéficier de bâtiments publics et d’installations industrielles. La connaissance des milieux populaires et leurs conditions de logement désastreuses ne devaient pas y être étrangères.
Cependant, s’il fut un authentique créateur, il ne fut pas théoricien. Ses écrits sont rares. Au cours de sa carrière, Garnier n’aura finalement que peu publié : en 1917, il reprend son projet de jeunesse et fait enfin éditer Une Cité industrielle, étude pour la construction des villes , dont les illustrations démontrent les talents de dessinateur de l’architecte. Puis, en 1920, il fait éditer Les grands travaux de la Ville de Lyon. À l’évidence, Garnier vivait mieux son art dans l’action que dans la réflexion.
Sa vocation pour l’architecture ne s’est pas démentie au cours de ses années d’apprentissage. Tony Garnier veut cependant couronner ce parcours par une distinction particulière : le Prix de Rome, la plus prestigieuse pour un architecte, celle qui lui assurera non seulement la célébrité mais aussi les commandes publiques…
Il tentera à sept reprises d’obtenir le Premier Grand Prix, celui qui ouvre au lauréat les portes de l’Académie de France à Rome, la célèbre Villa Médicis, pour quatre ans. Il lui serait possible de parachever sa formation au contact des plus beaux vestiges du génie humain en matière d’architecture. Les candidats doivent préparer les plans d’un bâtiment dont la nature ne leur est dévoilée qu’au dernier moment, avant de les isoler dans une loge où ils pourront développer leur vision de l’édifice à bâtir. C’est ainsi que, lors de la session 1897, ils devront concevoir un projet d’église de pèlerinage. Bien qu’athée et anticlérical, Tony Garnier se pliera à l’exercice, sans succès toutefois ; il n’obtiendra cette année-là que le second prix.
Après six tentatives infructueuses, la septième sera enfin celle de la réussite en 1899. Le plan qu’il propose pour le siège d’une banque remporte l’adhésion du jury qui a apprécié les qualités de son projet permettant une bonne circulation des employés entre les différents services et une possibilité d’extension future. Le Premier Grand Prix lui est décerné ; les portes de la Villa Médicis lui sont enfin ouvertes. Il a déjà trente ans.
Premier Grand Prix de Rome : quatre ans à la Villa Médicis
Tony Garnier va donc séjourner de 1899 à 1904 à la Villa Médicis. L’activité habituelle des quelques bénéficiaires de ce prix prestigieux consiste à s’imprégner de la culture romaine afin d’en tirer des enseignements susceptibles d’être utilisés ensuite à leur retour en France dans le cadre de leur profession.
Le programme des pensionnaires de la Villa Médicis en section architecture est strict : l’étude des monuments romains durant les trois premières années devait les conduire en quatrième année à un séjour à Athènes, sorte de couronnement de leur cycle d’études.
Chaque fin d’année universitaire, ils doivent rendre compte de leurs travaux et de leurs progrès en adressant au jury resté à Paris des relevés archéologiques. Tony Garnier ne s’y pliera que contraint et forcé car, dès le début de sa présence à Rome, d’autres projets autrement plus personnels prennent le pas sur l’académisme attendu par les institutions. Il fera donc quelques aquarelles des principaux vestiges de Rome et de ses environs. Sans grande passion. Et même avec beaucoup de provocation parfois.
C’est ainsi qu’à son premier envoi, il ose n’adresser qu’une feuille de détails du Tabularium du Capitole à Rome assortie d’une inscription : « Ainsi que toutes les architectures reposant sur des principes faux, l’architecture antique fut une erreur. La vérité seule est belle ».
L’émoi fut considérable au sein du jury ! On chercha même dans les textes régissant cette prestigieuse institution si une disposition aurait pu permettre de radier le trublion qui osait la défier ; on ne trouva rien. Il fallut donc bien supporter ce lauréat imprévisible.
Le véritable projet de Tony Garnier est en effet d’une tout autre nature : La Cité industrielle . C’est sa vision de la ville idéale du futur. Il est imprégné des idées, naissantes à l’époque, qui cherchent à concilier le développement des activités industrielles et le besoin de donner à tous un cadre de vie sain et hygiénique.
Le monde occidental vit encore une phase de forte industrialisation ; les paysans sans terre ou sans avenir quittent la campagne pour s’établir en ville, là où se trouvent le travail et les usines qui demandent toujours plus de bras. Quand les populations rurales ne suffisent plus, c’est vers l’étranger que l’on se tourne. Mais, si la société peut ainsi proposer de l’emploi, rien n’est en revanche prévu pour le logement de ces prolétaires nouvellement arrivés.
Les taudis sont la norme pour la classe ouvrière. Le confort est un mot inconnu. La simple hygiène ne leur est pas accessible.
Cette situation a bien vite heurté de nombreuses consciences. Des philosophes ont écrit sur le sujet… Sans grands résultats. Des architectes ont aussi apporté leur contribution ; on se rapproche déjà plus de solutions pratiques permettant de faire évoluer la situation. Tony Garnier voulait être de ceux-là !
Dès la deuxième année de son séjour à Rome, ce sont donc essentiellement des planches de son projet de Cité industrielle qu’il envoie à Paris. Cette initiative sera bien mal perçue : son rapporteur au sein du jury n’y voit qu’un « barbouillage de crayon… ».
Mais le rapporteur n’a pas tout vu ou pas tout compris. Alors que la France est encore en pleine « affaire Dreyfus », ce sont des phrases tirées de Travail , le dernier roman publié par Emile Zola, qu’il fait figurer dans les cartouches situés sur le fronton des édifices publics dont il a dressé les plans. Alors que la France est encore partagée entre pro et anti-Dreyfus, c’est plus qu’un engagement, c’est en fait une véritable provocation. Mais, là encore, rien n’était prévu dans le règlement pour mettre au pas cet esprit impétueux.
Garnier devra finalement composer avec l’académisme ambiant. Dès 1902, il se consacrera, au moins en apparence, à une étude de l’arc de Titus et à des relevés de l’église Sainte-Marie-in-Cosmedin. Son séjour hors de France lui permettra également de visiter la Sicile, la Grèce, Istanbul et l’Égypte.
En 1904, il produit, enfin, ce que l’on attendait de lui : une reconstitution de la cité antique de Tusculum (l’actuelle Frascati). Ne pouvant résister à une ultime provocation, Tony Garnier joint à cet envoi son projet de Cité industrielle cette fois totalement achevé.
La Cité industrielle
C’est une vaste vision de la ville idéale qui prévoit la séparation des pôles d’activités et des lieux de vie dans une cité de 35 000 habitants dotée de tous les équipements collectifs permettant de parvenir à une harmonie sociale. Les constructions seront en béton armé et en verre. La lumière et l’air doivent pénétrer les logements.
Tony Garnier ne développe pas son projet sur une vision idyllique mais sommaire ; ce ne sont pas moins de 164 plans qu’il produit afin de détailler tous les aspects de construction et de réalisation. Il invente l’urbanisme fonctionnel. Une cité idéale, certes, mais tout aussi réaliste, « à portée de main » en quelque sorte, quelque chose de très réalisable, pour peu qu’on en ait la volonté ! Il la situe dans la région lyonnaise, et même plus précisément entre Lyon et Saint-Etienne, à proximité d’un cours d’eau…
Sa vision de la ville est très nettement influencée par les travaux d’Ebenezer Howard, le créateur des cités-jardins qui, lui aussi, avait développé depuis 1898 une théorie de la ville à dimension humaine et saine. La cité rêvée par Tony Garnier ne comportait par ailleurs ni caserne, ni église !
L’aspect des bâtiments varie selon leurs destinations : les édifices publics sont majestueux alors que les immeubles d’habitation sont de taille modeste. La cohérence de l’ensemble provient du choix du matériau de construction, le béton armé et de la suppression des toitures en plans inclinés recouverts de tuiles. Garnier privilégie les toits-terrasses. Les coffrages simples le dispensent de décoration sur la maçonnerie, son utilisation permet aussi de se passer de colonnes de soutien pour les édifications en encorbellement.
Il explique les développements que ce matériau nouveau permet d’envisager : « Qui ne voit que l’emploi de tels matériaux permet, mieux que jamais, d’obtenir de grandes horizontales et de grandes verticales, propres à donner aux constructions cet air de calme et d’équilibre qui les harmonise avec les lignes de la nature ? »
Cette Cité industrielle , Garnier la présente au jury de l’Académie de France en guise d’additif au mémoire final à son séjour à Rome. Il ne récoltera que sarcasmes et mépris ! Et pourtant, tout y était déjà dans ses fameux 164 plans, par ailleurs remarquablement dessinés et colorés. Ces fameuses planches seront égarées ; il devra donc les redessiner entièrement pour leur publication en 1917. C’est néanmoins de là qu’il tirera toutes les réalisations qui feront de lui l’un des architectes majeurs du XX e siècle.
Sans doute un peu amer de n’avoir reçu que moqueries et incompréhension, il rentre à Lyon en 1904. Il ne tardera pas à y trouver un esprit moins fermé à l’innovation : un certain Édouard Herriot, le jeune maire qui accède à cette fonction en 1905.
Édouard Herriot, un maire d’exception pour Lyon
Un surdoué. Le terme n’était sans doute pas encore usité à l’époque mais c’est à l’évidence celui qui lui convient le mieux.

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