Canaletto
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Description

Canaletto (Giovanni Antonio Canal) (Venise, 1697 – 1768) Comme son père, il commença sa carrière comme peintre de décors de théâtre. Influencé par Giovanni Panini, il se spécialisa dans les vedute (vues) de Venise, sa ville natale. Les violents contrastes entre ombre et lumière sont typiques de cet artiste. Et, si certaines de ses vues sont d'un intérêt purement topographique, certaines décrivent des sujets festifs ou solennels. Il publia aussi, grâce à John Smith, son agent, une série de gravures de cappricci. Il trouvait ses principaux acheteurs dans l'aristocratie britannique car ses vues leur rappelaient leur Grand Tour. Dans ses peintures, la perspective géométrique et les couleurs ont une fonction structurante. Canaletto passa dix ans en Angleterre. John Smith vendit des oeuvres de Canaletto à George III, créant ainsi la collection royale de Canaletto. Ses plus grandes oeuvres influencèrent la peinture de paysage du XIXe siècle.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 septembre 2015
Nombre de lectures 0
EAN13 9781783108541
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0598€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Texte : d’après Octave Uzanne


Mise en page :
Baseline Co. Ltd
61A-63A Vo Van Tan Street
4 ème étage
District 3, Hô Chi Minh-Ville
Vietnam

© Parkstone Press International, New York, USA
© Confidential Concepts, Worldwide, USA

Tous droits d’adaptation et de reproduction réservés pour tous pays.

Sauf mention contraire, le copyright des œuvres reproduites se trouve chez les photographes qui en sont les auteurs. En dépit de nos recherches, il nous a été impossible d’établir les droits d’auteur dans certains cas. En cas de réclamation, nous vous prions de bien vouloir vous adresser à la maison d’édition.

ISBN : 978-1-78310-854-1
Octave Uzanne



Canaletto
Sommaire


Alfred de Musset (1810-1857)
Venise au XVIII e siècle
La Société vénitienne
Le Carnaval
La Noblesse
Les Arts du théâtre, de la poésie et de la peinture
Canaletto, son éducation et son talent
Ses Origines et sa jeunesse
Rome et ses débuts
Son Retour à Venise
Ses Voyages à Londres
Canaletto, portraitiste de la Sérénissime
Canaletto, peintre et graveur
Les Sujets de ses peintures
Son Talent de graveur
L’Héritage de Canaletto
Bellotto, neveu et disciple
Colombini, Marieschi, Vinsentini, Guardi et Longhi
Bibliographie
Liste des illustrations
Notes
1. Venise : la Piazzetta, depuis San Giorgio Maggiore, vers 1724.
Huile sur toile, 173 x 134,3 cm .
The Royal Collection, Londres.


Alfred de Musset (1810-1857)


Venise


Dans Venise la rouge,
Pas un bateau qui bouge,
Pas un pêcheur dans l’eau,
Pas un falot.

Seul, assis à la grève,
Le grand lion soulève,
Sur l’horizon serein,
Son pied d’airain.

Autour de lui, par groupes,
Navires et chaloupes,
Pareils à des hérons
Couchés en ronds,

Dorment sur l’eau qui fume,
Et croisent dans la brume,
En légers tourbillons,
Leurs pavillons.

La lune qui s’efface
Couvre son front qui passe
D’un nuage étoilé
Demi-voilé.

Ainsi, la dame abbesse
De Sainte-Croix rabaisse

Sa cape aux larges plis
Sur son surplis.

Et les palais antiques,
Et les graves portiques,
Et les blancs escaliers
Des chevaliers,

Et les ponts, et les rues,
Et les mornes statues,
Et le golfe mouvant
Qui tremble au vent,

Tout se tait, fors les gardes
Aux longues hallebardes,
Qui veillent aux créneaux
Des arsenaux.

Ah ! maintenant plus d’une
Attend, au clair de lune,
Quelque jeune muguet,
L’oreille au guet.

Pour le bal qu’on prépare,
Plus d’une qui se pare,
Met devant son miroir
Le masque noir.

Sur sa couche embaumée,
La Vanina pâmée
Presse encor son amant,
En s’endormant ;

Et Narcissa, la folle,
Au fond de sa gondole,
S’oublie en un festin
Jusqu’au matin.

Et qui, dans l’Italie,
N’a son grain de folie ?
Qui ne garde aux amours
Ses plus beaux jours ?

Laissons la vieille horloge,
Au palais du vieux doge,
Lui compter de ses nuits
Les longs ennuis.

Comptons plutôt, ma belle,
Sur ta bouche rebelle
Tant de baisers donnés...
Ou pardonnés.

Comptons plutôt tes charmes,
Comptons les douces larmes,
Qu’à nos yeux a coûté
La volupté !
2. L ’ Entrée du Grand Canal, Venise , vers 1730.
Huile sur toile, 49,5 x 72,5 cm .
The Museum of Fine Arts, Houston.
Venise au XVIII e siècle



3. Le Grand Canal, vers le pont du Rialto, Venise , vers 1730.
Huile sur toile, 49,5 x 72,5 cm .
The Museum of Fine Arts, Houston.


La Société vénitienne

Pour les amateurs, passionnés par le XVIII e siècle, Venise la prestigieuse exerce une influence particulière. On ne saurait, en effet, rêver décor plus merveilleux pour une société voluptueuse, insouciante du lendemain, toujours prête à se divertir. Quel ensemble aurait été plus digne de tenter le poète ou le peintre ? Quel thème pour l’écrivain dont la plume vaut le pinceau du coloriste et le ciselet de l’orfèvre ! Séduit par le fond du tableau et par la vive allure des personnages, Théophile Gautier songea longtemps à décrire, à faire revivre, cette cité des doges dans un récit retraçant au vif les mœurs locales de cette exubérante et frivole population. Si ce roman souvent caressé par l’imagination du maître n’a jamais été réalisé, au moins en trouvons-nous le cadre dans les peintures de Canaletto, au moins en possédons-nous les éléments disséminés dans les mémoires de ses contemporains. On pourrait ainsi consulter, avec un égal intérêt, les mémoires des témoins les mieux informés, tels que Goldoni, Gozzi, Casanova, ou mieux encore, celles des voyageurs sachant voir et conter, comme Charles de Brosses ou François Joachim de Pierre de Bernis.

Sous une forme légère et parfois moqueuse, la correspondance de Brosses offrit, au milieu du XVIII e siècle, le plus attrayant portrait de l’Italie. Parti au printemps 1739, en compagnie de plusieurs gentilshommes, Charles de Brosses employa, en homme d’esprit, ces dix mois de voyage à son plaisir, mais aussi à son instruction. Alors âgé de trente ans, conseiller depuis l’âge de vingt et un, doté d’une acuité qui n’appartient qu’aux seuls jeunes gens, il joignait, à une sérieuse culture, une grande clairvoyance et une extrême rectitude de jugement, comme en témoignent ses lettres. Avant d’occuper l’office de président à mortier, il songea, tellement Venise l’avait séduit, à solliciter les fonctions d’ambassadeur auprès de la sérénissime République. Cependant, ce poste d’observation, au milieu de l’Europe méridionale, étant assez délicat à occuper, il se ravisa et c’est l’abbé de Bernis qui l’obtint, quinze ans plus tard.

Bon juge de la valeur d’autrui, et par cela même assez difficile à contenter, Bernis, durant sa courte mission, sut faire apprécier, par son gouvernement, ses aptitudes et son caractère. Son souvenir subsista ainsi encore longtemps après son départ. Ayant eu des démêlés avec Venise, le pape Benoît XIV le choisit comme médiateur. Immédiatement agréé par la partie adverse, le futur cardinal trancha le différend entre Rome et Venise, à la satisfaction des deux puissances, et le succès de son intervention contribua sans doute à lui valoir la pourpre. Les dépêches adressées par Bernis au cours de son ambassade sont substantielles, remplies de remarques très fines, rédigées en excellent français ; elles plurent à Louis XV, et le roi, jugeant son représentant apte à de plus importants services, le rappela en France en 1757.

Avant d’aborder la vie de Giovanni Antonio Canal et l’examen de ses œuvres, il n’est pas sans intérêt d’esquisser un portrait de sa ville natale et de ses contemporains notamment, car, à cette époque, peut-être plus que jamais, les arts, la littérature et les divertissements se développaient conjointement. Pourrait-on vraiment comprendre l’origine ou les progrès du talent, des habitudes intellectuelles et de la méthode de travail du maître, sans être d’abord renseigné sur la société à laquelle il appartenait ?
4. Le Canal Santa Chiara, vers le nord, jusqu ’ à la lagune , vers 1723-1724.
Huile sur toile, 46,7 x 77,9 cm .
The Royal Collection, Londres.


Au premier regard sur l’histoire de Venise, on ne peut être qu’émerveillé par la puissance d’énergie et par la force d’expansion de son peuple, resserré en d’aussi étroites limites. La ville était alors stimulée par le plus ardent patriotisme ; la prospérité et l’existence de chacun se confondant avec les intérêts de la cité. Pourtant, rien de plus modeste que les origines de cette bourgade de bateliers, rien de plus stérile que les sables où s’installèrent les premières bandes de fugitifs. Néanmoins, rien de plus extraordinaire que l’apogée de cette République capable de lancer dans le Bosphore des flottes de cinq cents voiles, de faire naviguer ensemble trois mille vaisseaux et de révéler, avec les éléments les plus divers, une expression artistique originale. Venise prit ainsi rang parmi les grands royaumes européens. Sans portes et sans fortifications, mais protégée des bâtiments de guerre par le peu de profondeur de ses lagunes, elle resta imprenable par leurs armées. Ayant un pied en Orient et à Chypre, elle continua la croisade sur les côtes de la Méditerranée, en Morée, dans l’île de Candie, et ses soldats ne cessèrent jamais de guerroyer contre l’infidèle ; à Lépante, elle fournit à elle seule la moitié de la flotte chrétienne.

Pourtant, même si l’esprit militaire, rapidement mort dans les principautés avoisinantes, subsista plus longtemps à Venise, le prestige de la ville s’amoindrit. Les découvertes géographiques portèrent un coup fatal à son commerce, et les Portugais héritèrent bientôt du trafic vers l’Asie. La politique, menée par une oligarchie jalouse et flatteuse des tendances épicuriennes du peuple, eut finalement raison des activités belliqueuses et de la volonté de puissance de la cité.

De ce gouvernement entouré de prestige, de luxe et de l’effroi des tortures, on connaît surtout la police infernale, les cachots secrets, en un mot tous les ressorts extérieurs qui fournirent à l’époque romantique le sujet de tant de drames et de tableaux. On connaît le Conseil des dix, dont les juges masqués ne s’assemblaient que la nuit, la salle d’où l’accusé sortait pour disparaître à tout jamais et les plombs, situés sous les combles du palais ducal, d’où Casanova s’évada par des prodiges de volonté. Que n’a-t-on dit des trois inquisiteurs d’État, de leurs sentences irrévocables, de la barque à fanal rouge, arrêtée sous le pont des Soupirs, qui voguait en dehors de la Giudecca vers le canal Orfano, dont les eaux profondes ensevelissaient les victimes et leurs secrets et dans lequel il était défendu aux pêcheurs d’y jeter leurs filets ! Une rangée de pilotis y indiquait, d’ailleurs, les parages où la barque s’arrêtait et l’un des pieux porte, aujourd’hui encore, avec une lampe entretenue par les gondoliers, la petite chapelle qui recevait l’ultime prière du supplicié.

Au XVIII e siècle, le triomphe de cette politique était définitif. L’histoire prestigieuse de Venise était close, et la carrière à jamais fermée aux grands artistes comme aux grands patriotes. En vain, Francesco Morosini [1] conquit-il, par ses prouesses en Morée et dans l’île de Candie, le surnom de Péloponésiaque ; en vain le vieux maréchal de Schulembourg, qui demeura pendant vingt-huit ans général des armées de la République, mérita-t-il, sur la place de Corfou, les honneurs d’une statue équestre ; le lion de Saint-Marc rentra ses griffes et la reine de l’Adriatique s’assoupit dans une voluptueuse nonchalance, que seuls les grelots des mascarades auraient pu troubler. Du reste, la seigneurie prit soin d’entretenir, au sein du peuple, un système d’amusement perpétuel. Elle y vit une garantie contre les intrigues, le moyen le plus sûr de détourner les esprits des préoccupations inquiétantes. Pour les Vénitiens, naturellement portés au luxe et aux manifestations extérieures, placés entre la liberté sans limite pour le plaisir et la défense absolue de discuter les actes du pouvoir, les fêtes continuelles, les joies les plus bruyantes devienrent une nécessité. Dans cette cour de Cythère, qui n’eût point eu de Watteau, la gaieté surabonda et la décadence fut, au moins, douce et brillante comme un soir au bord des lagunes.
5. L’Entrée du Grand Canal, depuis l’extrémité du Môle, Venise , 1742-1744.
Huile sur toile, 114,5 x 153,5 cm.
National Gallery of Art, Washington, D.C.
6. Le Grand Canal, depuis le palais Foscari , vers 1735.
Huile sur toile, 57,2 x 92,7 cm.
Collection privée.
7. Le Grand Canal, vers le sud-est, du Campo Santa Sofia jusqu’au pont du Rialto , vers 1756.
Huile sur toile, 119 x 185 cm.
Staatliche Museen zu Berlin, Berlin.
8. Le Grand Canal, vers l’est, depuis la Fondamenta della Croce , vers 1734.
Crayon et encre foncée, 26,9 x 37,6 cm.
The Royal Collection, Londres.


Le Carnaval

Durant six mois, le carnaval, attirait à Venise une affluence d’étrangers atteignant près de trente mille personnes. Alors, trêve aux affaires sérieuses, vive la liberté et la folie ! Manants ou patriciens semblaient pris d’un même vertige et l’on voyait se succéder de tintamarresques défilés de gens costumés en habits d’astrologues, de docteurs, d’avocats et de gondoliers. Parmi des pitres coiffés d’un énorme chapeau conique, les plus lestes s’avançaient en marchant sur les mains, là d’autres se trémoussaient en jouant de la vielle et toutes ces bandes tourbillonnaient au son d’une musique entraînante. Le peuple, libre de manifester bruyamment son blâme ou son approbation, suivait chaque groupe avec des apostrophes, des lazzi , des applaudissements et des sifflets. Sur la place Saint-Marc, quartier général des masques, on piétinait sans pouvoir avancer. Les sept théâtres ordinaires étant devenus insuffisants, des arlequins exécutaient en plein vent leurs pantalonnades, des improvisateurs comiques amusaient les badauds avec leurs bouffonneries. Aux moindres carrefours, s’organisaient des tours de force ou d’adresse. À la fin du carnaval, on ne voyait plus que des gens armés de haches ou de coutelas pour se défendre au besoin contre les taureaux qu’on promenait par les rues et qu’on faisait combattre à divers endroits. Le jeudi gras, jour de la fête des bouchers, il s’agissait de détacher d’un coup de sabre la tête de l’un de ces animaux, amusement barbare établi en commémoration d’une ancienne victoire sur le patriarche d’Aquilée ; ce dernier, accompagné de douze chanoines capturés en même temps, devait être décapité sur la place Saint-Marc mais, l’exécution publique n’ayant pas eu lieu pour quelconques raisons, on substitua aux condamnés un taureau et douze porcs, afin de dédommager la populace. Ce même jeudi, se dressait sous les yeux du doge, les forces d’Hercule [2] , jeu consistant en l’élaboration d’une pyramide humaine ayant pour base les bras entrelacés de huit hommes et terminée par un enfant. Un acrobate, muni d’ailes, se laissait aussi glisser le long d’une corde tendue entre le sommet du campanile et le balcon du palais ducal. Par ce chemin aérien, il parvenait jusqu’au doge, lui offrait des compliments avec des fleurs puis laissait tomber sur la foule des poésies et des sonnets dont les moins lettrés étaient friands. La guerre des poings possédait également le don de divertir vivement les spectateurs. Dans une joute bizarre, deux partis s’avançaient au pas de course sur un pont sans parapet, spécialement sur le pont Saint-Barnabé, et chacun s’efforçait de passer, après avoir précipité dans l’eau ses adversaires. Voyant s’égrener dans l’eau de véritables grappes humaines, les spectateurs battaient alors des mains le plus vivement possible.

Quel n’était pas, pendant toutes ces réjouissances, l’enthousiasme de la foule, émulation dont les œuvres peintes ou gravées donnent une bien faible idée ; quels n’étaient pas ses trépignements de joie et ses acclamations au vainqueur ; quelle n’était pas aussi la liberté régnant en souveraine sur la ville, encouragée par l’ incognito du masque qui supprimait momentanément les bienséances et les inégalités sociales ! Le masque était d’ailleurs d’un usage constant dans les mœurs vénitiennes. Il en fallait un pour pénétrer, le soir, dans les salles de jeu ou ridotti , où se pressaient hommes et femmes. Nul ne trouvait étrange de voir les nobles entrer en pareil équipage au palais ducal, pour enlever leur domino dans l’antichambre du Grand Conseil. Personne n’était scandalisé de rencontrer des visiteurs masqués, jusque dans les parloirs des couvents, jusque dans les dîners de gala où le doge régalait les magistrats en robe pourpre. Une jeune fille noble fût-elle promise, qu’elle dérobait ses traits sous le velours et nul ne voyait plus son visage à découvert, hormis son fiancé, ou les privilégiés auxquels on accordait cette rare faveur.
9. Le Grand Canal, proche de Santa Maria della Carità , 1726.
Huile sur toile, 90 x 132 cm. Collection privée.


Du reste, si les jeunes filles, dans ces palais aux fenêtres grillagées, vivaient prisonnières un peu à la façon des femmes orientales, occupées à des broderies ou à ces merveilleuses dentelles dont Venise s’enorgueillissait, elles se trouvaient brusquement émancipées par leur mariage et aucune entrave ne venait plus désormais paralyser leur liberté d’allure. Celles qui demeuraient irréprochables, puisaient dans la dévotion une retenue que ne leur imposaient ni l’esprit de famille, ni l’opinion de cette société libertine. Le mariage étant une formalité qui ne relevait guère de la conscience, l’oubli de tout devoir entraînait naturellement l’abandon du foyer. On vivait en plein air toute la journée, les casinos servaient de rendez-vous. Il y en avait pour les dames, aussi bien que pour leurs maris. Les enfants étaient de jolies poupées, on les parait de riches habits et on se préoccupait, avant tout, de les initier aux belles manières. Quant aux adolescents, ils choquaient tous les voyageurs par une turbulence dont s’amusaient les Vénitiens.

La dissipation ayant gagné les collèges, la plus entière fantaisie présidait aux éducations. Celle de l’auteur Goldoni peut servir d’exemple. À Rimini, ennuyé des subtilités de la philosophie, passionné pour les anciens comiques et le théâtre, il trouva une troupe de comédiens presque entièrement composée de ses compatriotes. Et, sous prétexte d’aller embrasser sa mère à Chioggia, il s’embarqua sur leur gondole pour partager leur périple. Après cette équipée, ayant obtenu une bourse dans un collège pontifical à Pavie, il prit, parmi de jeunes abbés coquets et mondains, le petit collet. Mais au lieu de s’appliquer au droit canon et au droit civil, il se concentra sur l’escrime, les arts d’agrément, les jeux de société que ne pouvait ignorer un parfait cavalier. Néanmoins cette fantaisie ne l’empêcha pas, lors d’un passage à Chioggia, de composer pour le compte d’autrui un sermon qui lui valut une réputation d’éloquence.

Dans les couvents eux-mêmes, le cloître n’était pas une barrière suffisante entre les recluses et le monde. L’une des plus intéressantes toiles de Longhi, au musée Correr, représente précisément une visite de patriciens à un parloir de religieuses. L’impression en est toute profane. À travers les barreaux, nonnes et pensionnaires semblent prêter une oreille complaisante aux bruits du dehors. Pour le divertissement de ce joli monde, dont les manchettes et les robes sont garnies de points de Venise, un petit théâtre est dressé dans un coin, tandis qu’un mendiant parcourt les groupes des nobles seigneurs dont il implore une aumône.
10. Caprice : le pont du Rialto et l’église San Giorgio Maggiore , vers 1750.
Huile sur toile, 167,6 x 114,3 cm.
The North Carolina Museum of Art, Raleigh.
11. Le Pont du Rialto vu du sud-ouest , vers 1740-1745.
Crayon et encre, 26,6 x 36,7 cm.
The Royal Collection, Londres.
12. Le Grand Canal et le pont du Rialto vus du sud , vers 1727.
Huile sur cuivre, 45,5 x 62,5 cm.
Collection privée.
13. Le Môle et la Riva degli Schiavoni , vers 1727.
Huile sur cuivre, 43 x 58,5 cm.
Collection privée.


Peu portés au mysticisme, les Vénitiens aimaient l’éclat des cérémonies religieuses, les processions formant d’éblouissants cortèges avec les ornements des prêtres, les dais de drap d’or, les bannières déployées, le doge et le patriarche, la foule du clergé et les six compagnies des Scuole Grande [3] . La religion s’identifiait, pour eux, à l’idée de patriotisme. Le corps de saint Marc, volé à Alexandrie, n’était-il point devenu une relique sacrée, une sorte de Palladium ? Alors que le peuple s’écriait : « siamo Venezian ! e poi cristiani », le clergé lui-même ne recevait pas toujours avec docilité les instructions du Saint-Siège. D’ailleurs, les gens d’église étaient atteints par la méfiance du gouvernement. Dès qu’un homme jouissait d’un bénéfice, ou d’un brevet ou portait simplement le petit collet, il était exclu, pour l’avenir, de toute fonction publique et censé être démis des charges qu’il pouvait occuper. De même, il était interdit à tout ministre de la République auprès du pape d’aspirer à la pourpre, ni à aucune prélature.

L’Inquisition existait encore à Venise au XVIII e siècle, mais à aucune époque les mandataires de Rome n’avaient ressemblé aux sinistres délégués de Philippe II d’Espagne. D’ailleurs, aux conseillers ecclésiastiques étaient adjoints trois laïques nobles désignés par le sénat, avec le pouvoir d’annuler par leur vote toute sentence du Saint-Office. Plus redoutable de nom que de fait, ce tribunal se bornait à un certain droit de censure sur les ouvrages des écrivains et des artistes. C’est ainsi que Véronèse fut cité à comparaître pour expliquer la présence dans ses tableaux religieux de personnages inutiles et de détails malséants. « Nous autres peintres, allégua-t-il pour sa défense, nous sommes comme les fous et les poètes agissant selon le caprice et l’heure de notre imagination ». Il dut, en guise de « sentence », apporter quelques changements aux vastes compositions qu’il exécutait pour le réfectoire du couvent de Saint-Jean-et-de-Saint-Paul. On devine aisément combien ce droit de censure était devenu illusoire au temps de Canaletto.

Les relations commerciales amenaient sur la Piazza des juifs, des Grecs, des musulmans et plus tard des réformés. La plupart des nations européennes avaient, à Venise, leur consul et leur quartier. Les juifs et les Grecs étaient, par exemple, cantonnés au Nord de la cité. Toutefois, si les Vénitiens pratiquaient sagement la liberté de conscience dans leur hospitalité, ils repoussaient les doctrines. Ainsi ni Luther, ni Calvin ne comptèrent un seul des enfants de Saint-Marc parmi leurs nouveaux adeptes. Néanmoins, certaines théories épicuriennes, nouvellement mises en lumière par les brillants commentaires de Cesare Cremonini, trouvèrent parmi eux plus de crédit. Ce célèbre interprète de la philosophie antique n’avait pas craint d’enseigner, à l’université de Padoue, que l’âme, transmissible comme la vie corporelle, n’était pas immortelle. Beaucoup de nobles, ayant accepté ce système matérialiste et athéiste, en appliquaient les conclusions. Un véritable paganisme s’introduisit donc, non seulement dans les esprits, mais aussi dans les mœurs. Cette absence totale de scrupule était déjà apparue deux siècles auparavant dans l’influence dont jouissait alors l’Arétin. Ne tolérait-on pas chez lui l’insolente prétention de se poser comme l’arbitre des destinées ? Recevant des souverains des pensions et des chaînes d’or, il vécut en grand seigneur parmi les présents dont on le comblait et se plaignait de voir son escalier usé par les pieds des visiteurs, venus pour l’entendre et l’admirer.
14. Le Retour au Môle du Bucentaure .
Huile sur toile. The Bowes Museum,
Barnard Castle.
15. Régates sur le Grand Canal , vers 1733-1734.
Huile sur toile, 77,2 x 125,7 cm.
The Royal Collection, Londres.


La Noblesse

Toutefois, ces patriciens gardaient jalousement le secret de leur noblesse, la plus ancienne d’Europe. Certaines familles pouvaient encore se flatter de compter parmi leurs aïeux ceux qui avaient contribué, au VII e siècle, à l’élection du premier doge. L’un de ses successeurs, Gradenigo, accomplit au profit de l’aristocratie une véritable révolution en abolissant, en 1297, l’usage du renouvellement annuel du Grand Conseil. Il déclara alors inamovibles tous ceux qui en faisaient partie depuis quatre ans et concéda aux descendants mâles le droit de siéger du vivant même de leur père. Ce fut l’origine du fameux livre d’or [4] , où figurèrent les noms des familles concernées ; le défaut d’inscription entraînant la déchéance. Les plébéiens ou les étrangers pouvaient également y être admis, après avoir prouvé, par leurs actions, leur dévouement à l’État. Suite à la guerre de Chioggia (1378 à 1381), trente familles du peuple furent ainsi anoblies. Puis, on rouvrit le registre en 1775 pour remédier à l’appauvrissement de toute une caste, en y introduisant les roturiers les plus fortunés.

Cependant, cette oligarchie fut assez malmenée par le gouvernement, qui se montrait moins vexatoire pour la populace. Le doge, lui-même, fut l’objet d’une étroite surveillance. Au besoin, l’exemple de ses prédécesseurs, dont beaucoup périrent de mort violente, les tragiques histoires des Foscari et des Marino Faliero, mieux encore que la forme du corno ducal assez semblable au bonnet phrygien, lui rappelaient qu’il était simplement le premier sujet de la République. Redoutant sans cesse leurs complots, l’État intervenait dans les affaires privées des nobles, leur défendant de pénétrer chez les représentants des puissances étrangères, empêchant les grosses fortunes de s’accumuler dans une même maison. Ne vit-on pas un patricien exécuté, pour avoir simplement traversé une ambassade sans parler à personne ? Ne vit-on pas, en plein XVIII e siècle, une Pisani héritière de cent cinquante mille ducats de rente, contrainte de renoncer à l’homme de son choix parce qu’il était trop riche, pour donner sa main à un prétendant sans fortune ? De même les patriciennes, sans cesse contrariées par les lois somptuaires, ne pouvaient porter, sauf lors des jours de fête et du carnaval, de pierreries et d’habits de couleur après leur noviciat, c’est-à-dire après les deux premières années de leur mariage.

Le noble orgueil et la conscience de son énergie, qui avait rendu ce peuple si puissant à la grande époque, ne subsistaient plus. Les mœurs, en s’amollissant, tournaient à la mièvrerie et l’on se complaisait dans de mesquines intrigues ou dans des questions d’étiquette. Il était de bon ton de ne parler qu’à la troisième personne ; l’art des révérences était fort compliqué : il fallait les faire très bas et encore n’en tenait-on aucun compte que « si la perruque traînait à terre d’un bon demi pied ». Bien plus, on avait vu des seigneurs précipiter dans les lagunes certains passants qui ne leur avaient pas donné des marques suffisantes de respect. La façon la plus humble de solliciter était d’aller au Broglio, où s’assemblaient chaque jour les hauts personnages, et de baiser la manche de son protecteur. Un patricien était-il promu à une dignité quelconque, que c’étaient des compliments à n’en plus finir et des congratulations quelque peu comiques. Charles de Brosses, ayant assisté à l’élection d’un général des galères, s’amusa des prosternations du nouvel élu et des baisers de nourrice qu’on lui prodiguait à la sortie du Grand Conseil : « ils sonnaient à les entendre au milieu de la place ». À vrai dire, la courtoisie était exquise, même chez les courtisanes, et les caractères étaient devenus assez paisibles. « Le sang est si doux, assurait Brosses, que malgré la facilité que donnent les masques, les allures de nuit, les rues étroites et surtout les ponts sans garde-fou, d’où l’on peut pousser un homme à la mer sans qu’il s’en aperçoive, il n’arrive pas quatre accidents par an, encore n’est-ce qu’entre étrangers ».
16. Le Bassin de Saint-Marc, vers l’ouest, le jour de l’Ascension , vers 1734.
Crayon et encre foncée, 27 x 37,5 cm.
The Royal Collection, Londres.
17. Le Bassin de Saint-Marc, le jour de l’Ascension , vers 1733-1734.
Huile sur toile, 76,8 x 125,4 cm.
The Royal Collection, Londres.


Les nobles habitaient des palais situés pour la plupart le long du Grand Canal, tels les palais Grimani, Pesaro, Vendramin, Loredano, Pisani. Souvent ces splendides demeures, où de véritables trésors d’art se trouvaient accumulés, n’étaient pas moins incommodes que somptueuses. Au palais Labia, la maîtresse du logis exhibait aux yeux de Charles de Brosses quatre garnitures en émeraudes, saphirs, perles et brillants, bijoux d’un luxe vraiment royal, dont elle ne pouvait se parer. Le Foscari, d’où la vue est unique et qui abrita Henri III, était célèbre pour sa magnificence. Il renfermait deux cents pièces luxueusement meublées et ornées de tableaux précieux. En revanche, Brosses n’y trouva pas un seul coin « où l’on puisse causer commodément, ni un fauteuil où l’on puisse s’asseoir à cause de la délicatesse des sculptures ». De plus, beaucoup de ces habitations dissimulaient sous leurs dehors imposants de véritables misères, telle la demeure où vivait réunie toute la famille Gozzi. Lorsque le père fut frappé de paralysie, Gaspard, l’aîné des enfants, indécis et méditatif, resta plongé dans ses travaux littéraires. Négligeant toute mesure d’administration, il laissa le champ libre à sa femme, la célèbre Luisa Bergalli, qui négocia au point de consommer jusqu’à la vente du palais. Lorsque l’aïeul mourut, après six années de discussions entre ses enfants, il fallut emprunter pour lui offrir des funérailles décentes. Chez beaucoup, l’incurie s’alliait à la légèreté : ceux-ci fuyaient les affaires contentieuses en voyageant, ceux-là vivaient sans la moindre vergogne aux dépens des cafetiers, d’autres entièrement oisifs, passaient une bonne partie de leur journée au lit.

Il n’était pas facile pour les étrangers de franchir le seuil des palais et d’être admis aux réceptions entre patriciens, ces derniers craignant d’être gênés pour s’entretenir de leurs cabales et de leurs brigues, tous sujets qu’ils prenaient soin d’éviter devant un intrus. « Messieurs les nobles, racontait le conseiller Brosses, viennent le soir au café, où ils causent de fort bonne amitié avec nous, mais pour nous introduire dans leurs maisons, c’est une autre affaire. Avec cela, il y a ici fort peu de maisons où l’on tienne assemblée et ces assemblées ne sont ni nombreuses ni amusantes pour les étrangers ; on n’y a même pas les ressources du jeu, car il faudrait être sorcier pour connaître leurs cartes qui n’ont ni le nom ni la figure des nôtres. Les Vénitiens, avec tout leur faste et leurs palais, ne savent ce que c’est que de donner un poulet à personne. J’ai été quelquefois à la conversation chez la procuratesse Foscarini, maison d’une richesse immense et femme très gracieuse d’ailleurs ; pour tout régal, vers les trois heures, c’est-à-dire à onze heures du soir en France, vingt valets apportent dans un plat d’argent démesuré une grosse citrouille coupée en quartiers que l’on qualifie de melon d’eau, aliment détestable s’il en fut jamais. Une pile d’assiettes d’argent l’accompagne, chacun se jette sur un quartier, prend par-dessus une petite tasse de café et s’en retourne à minuit souper chez soi, la tête libre et le ventre creux ». Ce sont ces Vénitiens, que les habitants de Florence qualifiaient de grossolani . Quant à notre voyageur, il en appréciait d’autant mieux les vins de Canarie et de Bourgogne du maréchal de Schulembourg et les festins dont les ambassadeurs le régalaient, surtout celui de Naples, « ribaud des plus francs que l’on puisse voir, d’ailleurs fort honnête homme, de bonne compagnie et sans façon ». En effet, les membres du corps diplomatique étaient fort aises de se divertir avec les étrangers, leurs fonctions leur interdisant tout accès chez les patriciens.

Néanmoins, chez ce peuple, dont les défauts et les bizarreries révélaient un amoindrissement, survivait toujours le goût des arts et la curiosité des choses de l’esprit. Il semble en effet que, par un dernier privilège, les peuples qui ont atteint une félicité supérieure conservent, jusque dans leur agonie, quelque reflet de leur brillante imagination, préservant au moins leur vicieuse décrépitude du ridicule et de l’ignominie.
18. Le Carnaval . Huile sur toile.
The Bowes Museum, Barnard Castle.
19. Le Retour du Bucentaure, le jour de l’Ascension.
Collection Aldo Crespi, Milan.
20. Le Môle, vers l’ouest , vers 1727.
Huile sur cuivre, 43 x 58,5 cm.
Collection privée.


Les Arts du théâtre, de la poésie et de la peinture

Le renom des critiques, des littérateurs et des poètes vénitiens s’étendait fort loin au-delà des lagunes. Plus d’une fois, la cour de Vienne chercha parmi eux son poeta Cesareo . L’université de Padoue avait-elle besoin d’une refonte générale de ses constitutions et d’un nouveau plan d’études, que c’est à Gaspard Gozzi qu’elle s’adressait. Exception faite de Métastase, considéré comme le plus grand lyrique de son temps, tous les poètes dont s’enorgueillissait alors l’Italie, Apostolo Zeno, Chiari, Goldoni, les deux Gozzi, étaient sujets de Saint-Marc, par naissance ou par adoption. L’usage des vers était alors constant. Pas de cérémonie publique ni d’événement familial, qui ne fournît le prétexte de ces stanzes , qui figuraient en grand nombre dans les œuvres de tous ces auteurs.

Des réunions de beaux esprits s’étaient constituées pour réformer le goût, maintenir la pureté du style italien ou défendre l’esprit national. Telle cette académie degli Animosi, établie en 1691, ayant pour fondateur Apostolo Zeno [5] , non moins célèbre par ses œuvres dramatiques, que par l’étendue de son érudition, et pour membres les Magliabecchi, les Salvini, les Redi. Telle encore cette compagnie des Granelleschi, moins sérieuse, mais non moins active, formée sous les auspices des frères Gozzi, où Gaspard, l’aîné, fervent, s’inspirait de Dante et de Pétrarque, tandis que Charles, le cadet, plus agressif, était toujours disposé à envisager les choses par leur côté comique. Autour d’eux, Joseph et Daniel Farsetti, amateurs splendides dont le second, bailli de l’ordre de Malte, tournait fort élégamment les vers, l’abbé Natale Lastesio, l’un des savants les plus universels de son temps, Forcellini, les deux patriciens Crotta et Balbi formaient un groupe d’élite dont chaque adhérent se distinguait par la vivacité de son esprit ou la profondeur de son savoir. À leurs séances, ces singuliers académiciens n’abordaient le travail qu’après avoir épuisé toutes les folies. Pour leur plus grande satisfaction, ils découvrirent un ridicule pédant nommé Secchellari, lui dépêchèrent une députation et le promurent à la présidence de leur assemblée. Dans ce mélange de bouffonnerie et de sérieuse besogne, apparut précisément l’un des traits du caractère national où l’épigramme, tantôt discrète, tantôt cynique, ne perdit jamais sa place.

En réalité, ces lourdes facéties n’empêchèrent pas cette compagnie de défendre avec ardeur les traditions de la littérature vénitienne, ni de se signaler par la justesse de ses critiques, parfois entachées de malignité ou de violence. Très soucieux, pour son propre compte, de l’élégance du style, Charles Gozzi combattit avec acharnement les succès de Chiari [6] et de Goldoni. Reprochant à ce dernier de bouleverser le théâtre italien et de n’être point châtié dans sa langue, il dirigea contre lui une mordante satire, intitulée La Tartane, chargée des influences de l’année. Ce factum , publié en 1757, mit tous les plaisants du côté de l’agresseur et contribua, peut-être, au départ de Goldoni pour la France.
21. La Réception de l’ambassadeur de France à Venise, vers 1740.
Huile sur toile, 181 x 259,5 cm.

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