Créations et défis au Sénégal : Sembène, Diop, Diadji et Awadi
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Description

Cet ouvrage examine le travail de quatre figures sénégalaises: Ousmane Sembène, cinéaste et écrivain ; Boubacar Boris Diop, écrivain ; Iba Ndiaye Diadji, critique d'art ; Didier Awadi, rappeur. Il analyse leurs positionnements face aux normes sociales, politiques ou religieuses ainsi qu'aux prérogatives internationales. L'étude est interdisciplinaire, s'intéressant au cinéma, à la littérature, aux arts visuels et à la musique.

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Date de parution 01 septembre 2013
Nombre de lectures 23
EAN13 9782336324920
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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Cet ouvrage examine le travail de quatre gures sénégalaises : Ousmane
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Couverture : Moustapha Dimé, Le gardien
Sculpture bois et fer, 233x68 cm, 1995
Fondation Blachère - Photographie © Véro Martin
Couverture : Moustapha Dimé, Le gardien CouvCouvererturerturere : Mture : Moustapha DConception couv imé, Le garimé, erturLe Ge : Sdiendienarophie R obichaud
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Fondation Blachère - Photographie © Véro Martin Fondation BFFFondation Bondation Bondation BFFondation B lachèrlachèrlachèrlachèrlachèrlachère - Pe - Pe - Pe - Pe - Pe - Photographie © hotographie © hotographie © hotographie © hotographie © hotographie © VérVVVéréro MérVVo Mo Méréro Mo Mo Mararartinartintinarartin tintin
Conception couverture : Sophie Robichaud Conception couv ererturerturere : Sture : Sophie Rophie Robichaud
ISBN : 978-2-343-01532-3
17,50 euros
HC_PF_TISSIERES_CREATIONS-DEFIS-SENEGAL.indd 1 07/08/13 15:31CRÉATIONS ET
DÉFIS AU SÉNÉGAL :
SEMBÈNE, DIOP, DIADJI ET AWADI
Hélène Colette Tissières CRÉATIONS ET
DÉFIS AU SÉNÉGAL :
SEMBÈNE, DIOP, DIADJI ET AWADI
Hélène Colette Tissières











































© L'HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-01532-3
EAN : 9782343015323

À ma mère
ton absence est fssure
sur les rivages de cette terre
Amour immensurable
À ma tante, Helen Senn Tissières
qui, avec discrétion, a toujours
su être d’une grande présence,
au-delà des escarpements et des
étendues arides
Pour Zawadi – Soleil
Et Pietro Santoro
Amis de toutes les pérégrinationsREMERCIEMENTS
Il y a des lieux qui vous marquent et le Sénégal en est un. Les
gens, leur immense tolérance (mais encore pour combien de
temps !), leurs approches et valeurs, la mesure déployée au
quotidien face aux difcultés continuelles sont des modèles vers
lesquels nous devrions tous tendre pour construire un monde
meilleur. Combien de fois, en marchant dans les rues de Dakar,
ai-je été éblouie par les habitants, dont chaque geste est d’une
élégance à couper le soufe. Sur le plan culturel, le Sénégal a
vu naître de nombreux cinéastes, artistes, écrivains et
musiciens qui sont parmi les meilleurs du continent et qui se sont
solidement établis sur la scène internationale. Certains d’entre
eux sont présents dans cet ouvrage. Mais il y en a bien d’autres.
Et je dois beaucoup à tous ceux que j’ai rencontrés et qui ont,
sans hésitation, partagé leurs connaissances, leurs passions, leur
regard. J’ai eu l’occasion de séjourner dans ce pays pendant
presque deux ans (2003-2005) grâce à une bourse Fulbright.
Depuis, j’y retourne régulièrement afn de suivre la production
artistique dont la Dak’Art, de retrouver de nombreux collègues
et amis, de suivre les positionnements d’une jeunesse créative,
déterminée et solidaire. Rappelons que cette jeunesse a réussi en
mars 2012 à s’unir avec force pour contrer le projet de l’ancien
président Wade qui cherchait à briguer un troisième mandat.
Ce mouvement qui a exprimé haut et fort son indignation a eu
le ralliement d’un large segment de la population et a agi sans
s’enliser dans la violence.
Cet ouvrage est le fruit de nombreux séjours. En conséquence
je voudrais témoigner ma gratitude envers toutes les personnes
que nous avons eu la chance de côtoyer et remercier vivement
nos voisins à la Cité des enseignants : Raphaël et Solange
Sarr, ainsi que leurs enfants Maurice, Rose, Ify et Jeanne ; la
famille Birame Toure ainsi que leurs enfants Selbe, Oulimata,
Mohamed et Gnilane ; la famille Oumar Ndongo ; la famille 8 CRÉATIONS ET DÉFIS AU SÉNÉGAL
Traoré et mon amie Adama Sidibe Tall. Tous nous ont accueillis
des plus chaleureusement et à chacun de nos séjours. Je suis
aussi très reconnaissante envers mes collègues de l’Université
Cheikh Anta Diop qui travaillent dans des conditions souvent
difciles ; les balafonistes qui nous ont fait découvrir tant de
richesses musicales, en particulier Naby et Mayeli Camara qui
ont partagé leur immense connaissance. Je voudrais exprimer
ma reconnaissance toute particulière au professeur Abdou Sylla,
chercheur à l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN), sans
lequel je n’aurais jamais pu mener des recherches sur les arts à
Dakar. Tout au long des années, il a répondu à mes nombreuses
questions avec la plus grande attention et une non moins grande
patience, me fournissant les moyens pour avancer sur un terrain
ardu. Je voudrais aussi exprimer ma gratitude envers Sada Niang
qui m’a ofert de judicieuses suggestions sur le chapitre qui
traite de Faat Kiné et envers Kenneth Harrow, Rahmane Idrissa
et François Mireault pour leurs minutieuses observations ; la
Fondation Blachère qui a généreusement mis à ma disposition un
choix de photographies du travail de Moustapha Dimé pour la
couverture de mon ouvrage ; les artistes qui ont pris le temps de
me rencontrer et de partager avec franchise leurs idées, me faisant
confance. Et je voudrais remercier du plus profond de mon cœur
les talibés qui venaient frapper régulièrement à notre porte, nous
ofrant leur sourire dans l’obscurité de leur vie et Tahirou Diallo
qui n’a cessé d’agir avec persévérance, luttant quotidiennement
pour joindre les deux bouts dans la plus grande dignité. En
10 ans, nous avons été témoins d’une misère grandissante qui a
pris des proportions alarmantes, provoquant de trop nombreux
départs en pirogue qui ne sont que l’expression d’un profond
désarroi. J’espère que cet ouvrage traduit l’immense admiration
que j’ai pour ce pays, ses populations, sa jeunesse. Dans le
contexte actuel, marqué par de graves dérives, l’apport des
artistes est plus que jamais nécessaire pour dénoncer les trop
nombreux dysfonctionnements et témoigner d’une réalité trop
souvent écartée.INTRODUCTION
Croire au monde, c’est ce qui nous manque le plus ;
nous avons tout à fait perdu le monde, on nous en a
dépossédé. Croire au monde, c’est aussi bien susciter des
événements même petits qui échappent au contrôle […].
C’est au niveau de chaque tentative que se jugent la
capacité de résistance […].

Deleuze, Pourparlers, 1972-1990, p. 239
La critique, dans la société sénégalaise, se fait avec grande
discrétion. Le maslaa, art de la politesse, gère les rapports entre
individus avec retenue et mesure, promulguant la tolérance.
Les opinions sur des thèmes sensibles (religion, polygamie,
valeurs traditionnelles, soumission des femmes, corruption,
abus de classe) sont abordées avec beaucoup de circonspection
ou tout simplement évitées afn de ne pas créer de tensions
inutiles, car celles-ci diminueraient la cohésion et l’entente de
la communauté. Lorsque des échanges ont lieu sur des sujets
épineux, ils sont souvent transmis par l’usage du détour, tel
que le « cousinage à plaisanterie », pratique ancienne qui, dans
un contexte précis, autorise un groupe à se moquer des a priori
d’un autre groupe par la plaisanterie, renversant ainsi les
préjugés que le premier pourrait avoir sur l’autre. En défagrant tout
éventuel ressentiment, tension ou projection, une plateforme
qui privilégie un échange détendu est mise en place.
C’est aussi une société très croyante qui exerce un intérêt
prononcé pour la mystique, qu’elle soit soufe, catholique ou
1animiste , de sorte que les valeurs à la fois de la communauté
1 La population est composée de musulmans (plus de 90 %) et de catholiques
(6-7 %) qui ont maintenu des pratiques anciennes dans l’adoption des
religions importées ; dans quelques régions (surtout au sud), les habitants
sont restés animistes (2-3 %). 10 CRÉATIONS ET DÉFIS AU SÉNÉGAL
et des religions pratiquées sont imprégnées d’une forte vision
fataliste qui atténue toute forme de révolte. Adonis, se référant
à la société arabe où est né l’islam, précise :
De même que se révolter est, selon l’étymologie arabe, synonyme de
« commettre le mal », le révolté est, dans la société arabe, assimilé au
diable. En efet, dans la mesure où la révolte est synonyme
d’insoumission et d’excès, de démesure, le révolté ne peut que s’exclure du groupe,
se retrouver seul, rejeté par ses semblables qui voient en lui l’incarnation
du mal. Le diable se défnit avant tout par la révolte, car il est le premier
des révoltés à manifester son refus de se soumettre aux ordres de Dieu. La
révolte peut ainsi s’établir sur le rejet de la religion, et par conséquent sur
celui du groupe et de ses valeurs. (Adonis, La prière et l’épée, p. 191-192)
La remise en question est perçue comme apportant le désordre :
elle dissout la communauté, la fracture, diminue sa force, la rend
vulnérable. Non seulement les religions établies n’encouragent
pas le questionnement, mais aussi l’ensemble de la population
adhère à cette approche. Dans les sociétés où la cohésion était un
facteur important pour la survie du groupe, les gouvernements
qui ont pris la relève lors des indépendances ont souvent été
enclins à étoufer les divergences et à profter des valeurs sociales
en place. Pour l’historien Mamadou Diouf, le Sénégal depuis
Senghor aura su désarmer toutes oppositions :
Le discours politique national, sollicitant très largement les valeurs
traditionnelles de respect et de soumission (du fls au père, du cadet à l’aîné, de
la femme à l’homme), a exclu de l’espace politique et économique les cadets
sociaux. L’État exacerbe le totalitarisme géométrique de la spatialisation
coloniale, accentue l’administration des instances et activités économiques
et s’attribue en conséquence un rôle messianique et pédagogique, qui exclut
toute dissonance ou dissidence. (Diouf, Histoire du Sénégal, p. 206-207)
Il ajoute que c’est d’ailleurs ce qui a permis au gouvernement
de se servir librement des ressources économiques et de
récompenser largement ceux qui contribuent à renforcer son pouvoir.
Il mentionne l’importance de la pratique du clientélisme et
du patronage qui gangrène la société. Sheldon Gellar partage
cette position en indiquant que le système politique agit avec
opportunisme, puisqu’il reprend des pratiques anciennes qui
n’ont plus leur raison d’être, mais qui expliquent certains gestes :INTRODUCTION 11
Malgré le mouvement vers une plus grande équité sociale et la démocratie
politique, les us et coutumes patrimoniaux n’ont pas disparu. Les
gouvernants et les fonctionnaires continuent à traiter les ressources de l’État
comme si elles étaient leurs, tandis que de nombreux citoyens ordinaires
s’attendent à ce que ceux au pouvoir soient généreux et distribuent les
ressources de l’État à leurs familles, amis, au lieu d’origine et à ceux qui
les soutiennent. Compte tenu de la persistance des us et coutumes, il
n’est pas surprenant de constater que de nombreux dirigeants politiques
sénégalais perçoivent toute critique comme une attaque personnelle,
qu’ils sont réticents à partager le pouvoir et à déléguer une partie de leur
autorité à autrui, et qu’ils cherchent à obtenir appui et popularité en
récompensant abondamment leurs partisans et leurs électeurs par des dons
2d’argent, des emplois et autres avantages matériels . (Gellar, Democracy
in Senegal, p. 156)
Gellar parle également de l’usage de structures mises en
place par le système colonial et qui ne remplissent pas leur
fonction – par exemple, l’Assemblée nationale. Faute de n’avoir
pas été adaptée au contexte sénégalais, elle demeure inefcace et
s’octroie peu de pouvoir, de sorte qu’elle n’a pas la possibilité de
tempérer les décisions du président élu. Abdoulaye Wade, lors
de sa campagne électorale de 2000, avait souligné l’importance
de renforcer le pouvoir de l’Assemblée nationale ; une fois élu,
il a cependant abandonné ce projet. Au moment des
indépendances, l’administration politique a puisé à des sources variées,
celle des traditions, mais aussi celle de l’administration coloniale,
se retrouvant par moments avec des modes inopérants. Aussi les
gouvernements successifs, en particulier celui de Senghor – qui
seul a eu l’honnêteté d’en parler ouvertement – ont-ils toujours
estimé que la population n’était pas encore prête à prendre
des décisions et qu’il fallait donc limiter la démocratie. C’est
ainsi que la formation de multiples partis a été découragée, car
ceux-ci étaient perçus comme pouvant déstabiliser le pays : « Le
président Senghor, […] m’a, […] exprimé ses craintes, […] de
l’abrogation de la Loi de 1976, qui pourrait, pensait-il, multiplier
inconsidérément les partis et ainsi créer laxisme et anarchie dans
le pays » (Seck, Sénégal, émergence d’une démocratie moderne,
p. 187). Abdou Diouf, lorsqu’il est devenu président en 1981,
2 À moins qu’il n’en soit mentionné autrement, toutes les traductions de
l’anglais vers le français sont de l’auteure du présent livre. 12 CRÉATIONS ET DÉFIS AU SÉNÉGAL
a modifé la loi afn de permettre l’apparition d’une variété de
partis. Il est toutefois resté 20 ans au pouvoir et sa politique a
déçu une grande partie de la population.
Ainsi, l’intellectuel ou l’artiste qui dénoncent les
incohérences de la société ou se soulèvent contre l’ordre établi sont
considérés comme un vecteur de déstabilisation. En bousculant
le consensus et les valeurs en place, ils touchent au plus profond
de l’inconscient collectif. En interrogeant les contradictions
volontairement dissimulées, les tabous, ils ébranlent les
fondements de la société – son identité. Aborder des thèmes délicats
expressément tus leur permet de mettre en question les assises sur
lesquelles la société s’est construite, ce qui est vécu comme une
menace, une diminution du sentiment de puissance du groupe.
En dénonçant avec clairvoyance les injustices, en rejetant les
leurres, en sillonnant les interstices entre lieux, modes, arts, ils
déroutent de toutes parts, car ils échappent à la catégorisation
et inquiètent.
Au Sénégal, des cinéastes et écrivains travaillent hors des
sentiers battus ; ils portent un regard aiguisé sur le monde, à la fois
sur la société qui les entoure et dans laquelle ils ont grandi, et sur
les enjeux postcoloniaux ou internationaux. Ce travail est centré
sur quatre fgures : l’écrivain et cinéaste Ousmane Sembène
(1923-2007), le romancier Boubacar Boris Diop (né en 1946),
le critique d’art Iba Ndiaye Diadji (1950-2003) et le rappeur
Didier Awadi (né en 1969). Dans une moindre mesure, il fait
également référence aux contributions de Moussa Sène Absa
(né en 1958), cinéaste, et de Moustapha Dimé (1952-1998),
sculpteur. Il examine les dénonciations faites, les motifs de leur
positionnement et les raisons pour lesquelles leurs créations
dérangent. Sembène, Diadji et Awadi pratiquent expressément
la provocation afn de solliciter un changement ; Diop est plus
mesuré, cependant cette étude montre comment il soulève des
questions brûlantes. Tous quatre portent un regard critique sur
la société, les abus de la colonisation, la corruption politique,
faisant f du maslaa, des valeurs sociales, énonçant les problèmes,
sans complaisance. En chemin, ils évoquent l’importance de
mettre en avant les femmes et de les libérer de leur soumission.
Ils restent vigilants dans un monde en pleine tourmente et voient INTRODUCTION 13
l’urgence pour l’humain de se responsabiliser, de s’adapter aux
nécessités présentes, de faire face aux problèmes qui se posent
à lui. Éclaireurs, ils sont parfois mal compris, en particulier
Sembène qui, par sa critique cinglante, n’a cessé de perturber,
tout autant au Sénégal qu’ailleurs. Connaissant les complexités
de la société sénégalaise, ils puisent en de nombreuses pratiques
et refusent de se fger dans une doctrine, de privilégier une
religion, une tradition. Ils brassent les concepts ce qui leur permet
d’échapper à l’emprise de tout pouvoir : « Être écrivain [ou
artiste] dans le monde d’aujourd’hui, c’est être avant tout du côté
du non-pouvoir, s’opposer à toutes les formes du pouvoir. C’est
incarner un déf perpétuel. L’écrivain se doit d’être le témoin
d’un monde plus humain, plus libre et plus beau » (Adonis, La
prière et l’épée, p. 330).
Revenons brièvement à la trajectoire politique du Sénégal
depuis les indépendances et au rôle octroyé aux arts. C’est tout
d’abord un pays qui est connu pour avoir maintenu une stabilité
politique malgré de sérieuses difcultés économiques et une
pauvreté grandissante. Contrairement à certains États voisins, il
n’a ni pétrole ni matières premières pour attirer les investisseurs
étrangers. Il a peu de ressources et son environnement devient
de plus en plus aride : le Sahel ne cesse de s’étendre. Les pâtures
qui nourrissent les troupeaux en transhumance se font rares et
l’agriculture nécessite d’abondantes quantités d’eau, car la saison
des pluies a fortement diminué. Dans les régions du Walo, en
Casamance, les ressources agricoles ont été pendant longtemps
sous-exploitées à cause d’ingérences politiques. Et comme la
sécheresse est devenue un problème de plus en plus grave, qui
afecte tout le pays, même les régions du sud connues pour
leur capacité à produire quantité de fruits et de légumes ne
parviennent plus à compter sur un rendement agricole stable
et adéquat.
Quant à son océan, il est victime de surpêche démesurée –
les navires auparavant européens, désormais chinois, écument
3les mers – ce qui contraint de nombreux pêcheurs locaux à
3 Traditionnellement, les pêcheurs sont des Lébous au Sénégal. 14 CRÉATIONS ET DÉFIS AU SÉNÉGAL
abandonner leur métier sans trouver nécessairement un autre
revenu. La population tente de gérer avec calme les problèmes
auxquels elle fait face, ce qui est en partie dû aux croyances et
au fait, selon certains, que Senghor a valorisé la tolérance et la
cohabitation entre diférents peuples et religions, relevant la
force de l’altérité et du dialogue :
L’importance que Senghor a accordée au dialogue comme instrument
primordial pour empêcher ou résoudre les confits, sa philosophie concernant
la complémentarité des civilisations humaines et la convergence de
diférentes civilisations en une civilisation universelle ont contribué à
préserver et à renforcer la tradition sénégalaise de tolérance ethnique.
(Gellar, Democracy in Senegal, p. 162)
Mais nombreux sont ceux qui se demandent combien de temps
la population pourra encore endurer une telle situation, dont
un taux excessivement élevé de chômage qui ne cesse
d’augmenter et qui a pris des proportions alarmantes avec Wade.
Sous ce dernier sont apparus de nombreux maux : corruption
galopante et ostensible, écart toujours plus grand entre pauvres
et arrivistes, gaspillage de fonds qui ne proftent aucunement
au peuple, dont la construction d’hôtels sur la corniche ou de
monuments à travers la ville, celui consacré à la Renaissance
4africaine en étant l’illustre exemple.
Le positionnement de Senghor, qui devait reconstruire le
pays à l’aube des indépendances, est essentiel, car il a marqué
à ce jour la trajectoire du pays. Il estimait que la construction
d’une identité nationale devait passer par les arts – la littérature,
le théâtre, la musique, la danse et en particulier la peinture. Pour
4 Ce monument érigé par les Coréens du Nord sur une des deux collines
(Mamelles) de Dakar, lieu sacré pour les Lébous, est une mutilation et
une provocation de poids. Comment cette énorme sculpture produite
par des étrangers peut-elle représenter une renaissance africaine, alors
qu’aucun artiste, ingénieur ou géologue sénégalais n’a été consulté ? De
plus, ce gigantesque monument représente un homme qui porte l’enfant,
alors que la femme plus petite se trouve à l’arrière plan. Et lorsque l’on
apprend que les Coréens ont reçu un montant exorbitant et des terres à
Ouakam (la sculpture a coûté aux alentours de 22 à 23 millions d’Euro),
alors qu’une grande partie de la population vit dans la misère et ne trouve
pas où s’établir, bien des interrogations apparaissent.INTRODUCTION 15
lui, ceux-ci permettaient d’inscrire la mémoire, de conserver des
valeurs du passé ou de rappeler des blessures, tout en ayant un
potentiel cathartique : l’artiste parvient à cerner les forces
invisibles, à traverser les frontières entre l’ici et l’ailleurs,
transgressant le réel et les formes de pouvoir existantes. Ses nombreuses
théories, les manifestations inégalables qu’il a organisées et son
mécénat ont permis de créer un terreau artistique fertile. Pour
clarifer cette position, Souleymane Bachir Diagne, qui s’est
attardé dans divers écrits à éclairer le projet senghorien souvent
incompris, trace un parallèle avec la philosophie de Nietzsche
sur l’art où il y perçoit le lieu d’une vérité pour accéder à une
connaissance plus profonde :
La Naissance de la tragédie [Nietzsche], cette première exploration du
rapport, qui est au cœur de sa pensée, de l’art à la vérité, pour défnir
[…] en ces termes : « examiner la science à la lumière de l’art, mais l’art
à la lumière de la vie… » C’est en quelque sorte d’une audace semblable
que relève l’entreprise senghorienne de faire de l’art africain un connaître
africain, une intelligence africaine de la réalité. (Diagne, Léopold Sédar
Senghor, p. 11)
Senghor avait élaboré avec beaucoup de soin sa théorie sur
la fonction de l’art, basée en partie sur des concepts culturels
anciens qui circulent à travers le continent. Sylla résume ainsi
ses fondements dans L’esthétique de Senghor et l’École de Dakar :
l’art est lié aux activités de l’homme « ainsi, toutes les formes
d’art sont inséparables des activités génériques de l’homme,
notamment des techniques artisanales » (Sylla, L’esthétique de
Senghor et l’École de Dakar, p. 34-35) ; il est « fonctionnel »
(ibid., p. 35), entrelacé aux autres formes artistiques (les arts
s’imbriquent les uns dans les autres) et sert la communauté,
lui rapportant une partie de son histoire, de sa culture, de ses
croyances. Puisqu’il puise aux sources de l’art africain
traditionnel, il est imprégné d’une dimension magico-religieuse, et
l’artiste, par sa sensibilité et son travail, pénètre au-delà de la
surface, dans les profondeurs du monde – se faisant clairvoyance.
Dans Liberté 1, Senghor analyse la fonction de chaque forme
artistique, son rayonnement, son champ d’infuence. Il présente
tout d’abord le pouvoir incommensurable de la parole : 16 CRÉATIONS ET DÉFIS AU SÉNÉGAL
La Parole nous apparaît comme l’instrument majeur de la pensée, de
l’émotion et de l’action. Pas de pensée ni d’émotion sans image verbale,
pas d’acte libre sans projet pensé. […] Puissance de la parole en Afrique
noire. La parole parlée, le Verbe, est l’expression par excellence de la Force
vitale, de l’être dans sa plénitude. […] Chez l’existant, la parole est le
soufe animé et animant de l’ orant ; elle possède une vertu magique, elle
réalise la loi de participation et crée le nommé par sa vertu intrinsèque.
(Senghor, Liberté 1, p. 209)
Puis il examine les autres formes de créations artistiques et
démontre qu’elles s’infuencent, se complètent. La parole,
pour avoir un efet maximal, est accompagnée de la peinture,
de la danse et de la musique et s’en inspire. Il démontre que la
parole poétique (l’art verbal suprême) utilise l’image : « L’image
négro-africaine n’est donc pas image-équation, mais image
analogie, image surréaliste. […] L’objet ne signife pas ce qu’il
représente, mais ce qu’il suggère, ce qu’il crée. L’Éléphant est
la Force ; l’Araignée, la Prudence » (ibid., p. 210). La peinture
a un pouvoir, car en investissant l’image, elle maintient une
distance avec la réalité, ce qui permet de la transgresser avec
davantage d’efcacité :
Plus l’image est irréelle, surréelle, plus elle exprime, pour parler comme
Breton, « l’interdépendance de deux objets de pensée situés sur des plans
diférents, entre lesquels le fonctionnement logique de l’esprit n’est apte
à jeter aucun pont », et plus elle est forte. Et la peinture négro-africaine,
si justement méconnue, n’échappe pas à cette loi. (Ibid., p. 210-211)
Ceci explique son attrait pour l’art pictural. Il parle aussi du
rythme, composante indispensable, qui est « consubstantiel à
l’image » (ibid. p. 211) et incarne l’énergie fondamentale de
l’être. En misant sur l’esthétique, l’abstrait et les entrelacs, l’art
capte des fragments de l’Indicible, les énergies spirituelles du
monde qui sustentent l’individu :
Le rythme, c’est le choc vibratoire, la force qui, à travers les sens, nous
saisit à la racine de l’être. Il exprime par les moyens les plus matériels,
les plus sensuels : lignes, surfaces, couleurs, volumes en architecture,
sculpture et peinture ; accents en poésie et musique ; mouvements dans
la danse. Mais, ce faisant, il ordonne tout ce concret vers la lumière de
l’Esprit. (Ibid., p. 211-212)

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