Frida Kahlo & Diego Rivera
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Description

Leur rencontre eut lieu en 1928, Frida Kalho avait vingt-et-un ans et Diego Rivera le double. Lui était déjà une référence internationale, elle n’aspirait qu’à l’être. De leur union tumultueuse naquit certes une création artistique intense, en particulier pour Frida, mais aussi de la souffrance. Toujours dans l’ombre de son époux, supportant ses infidélités, la jalousie, Frida exorcise sa douleur sur la toile et gagne peu à peu l’intérêt du public. Sur les deux continents, les Amériques et l’Europe, ces artistes engagés proclameront leur liberté et laisseront derrière eux des traces de leur immense talent. Dans ce coffret, Gerry Souter réunit les biographies de l’un et de l’autre, et souligne avec passion le lien ténu qui existait entre les deux plus grands artistes mexicains du XXe siècle.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 09 décembre 2019
Nombre de lectures 2
EAN13 9781644618332
Langue Français
Poids de l'ouvrage 13 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0700€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Auteur : Gerry Souter
Traduction : Karin Py
Mise en page :
Baseline Co. Ltd.
Vietnam
© Confidential Concepts, Worldwide, USA
© Parkstone Press International, New York, USA
© Victor Arnautoff
© Georges Braque, Artists Rights Society (ARS), New York, USA/ADAGP, Paris
© José Clemente Orozco, Artists Rights Society (ARS), New York, USA/SOMAAP, Mexico
© Estate of Pablo Picasso/Artists Rights Society (ARS), New York, USA
© David Alfaro Siqueiros, Artists Rights Society (ARS), New York, USA/SOMAAP, Mexico
© Banco de Mexico Diego Rivera & Frida Kahlo Museums Trust. Av. Cinco de Mayo n° 2, Col. Centro, Del. Cuauhtémoc 06059, Mexico, D.F.
Image Bar www.image-bar.com
Tous droits d’adaptation et de reproduction réservés pour tous pays.
Sauf mention contraire, le copyright des œuvres reproduites se trouve chez les photographes qui en sont les auteurs. En dépit de nos recherches, il nous a été impossible d’établir les droits d’auteur dans certains cas. En cas de réclamation, nous vous prions de bien vouloir vous adresser à la maison d’édition.
ISBN : 978-1-64461-833-2
Gerry Souter



Frida Kahlo
&
Diego Rivera
Sommaire
Frida Kahlo Au-delà du miroir
Introduction
La Sauvageonne
La Fin de l’innocence
Señora Diego Rivera
Une Palette d’aventures
« J’ai vraiment besoin de pèze de toute urgence ! »
« Vive la joie, la vie, Diego… »
Conclusion
Diego Rivera Son Art et ses passions
Préface
De l’Apprentissage à la maîtrise artistique
Son Nouvel Exil en Europe ou sa quête artistique
Entre peinture et politique
Un Communiste chez les Américains
Les Dernières Années ou le retour au pays
Liste des illustrations
Notes
Frida Kahlo Au-delà du miroir
Introduction
Son visage serein encadré d’une couronne de cheveux ardents, l’enveloppe brisée, déchirée, recousue, crevassée et flétrie qui renfermait autrefois Frida Kahlo, s’abandonnait aux flammes du crématorium. Le brasier échauffant la table d’acier qui était devenue sa couche ultime, remplaçait la chair morte par la pureté de la cendre et mettait un terme un point final au corps traître qui avait contenu son âme. Son image incandescente dans la mort n’était pas moins réelle que les portraits de son vivant.
Frida Kahlo aurait dû mourir trente ans plus tôt dans un horrible accident d’autobus, mais son corps transpercé, anéanti, résista assez longtemps pour fonder une légende et une collection d’œuvres qui refit surface trente ans après sa mort. Ses tableaux firent des étincelles dans un monde nouveau, préparé à reconnaître et comprendre ses dons. Ils constituaient un journal intime visuel, une manifestation de son dialogue intérieur qui était, bien trop souvent, un cri de douleur. Ses peintures donnaient forme aux souvenirs, aux paysages de l’imagination, à des scènes entrevues et des visages étudiés.
Le peintre et la personne sont indissociables, et pourtant elle porta de nombreux masques. Avec les intimes, Frida dominait l’espace de ses commentaires spirituels et spontanés, par sa manière singulière de s’identifier avec les paysans du Mexique tout en maintenant une certaine distance avec eux, de dénigrer les Européens et leur besoin de marcher sous une bannière : impressionnistes, post-impressionnistes, expressionnistes, surréalistes, réalistes socialistes, etc. en quête d’argent et de riches mécènes, ou d’un siège dans une académie. Et pourtant, alors que son œuvre gagnait en maturité, elle désira la reconnaissance pour elle-même et les tableaux qu’elle avait offerts en souvenir. Ce qui avait débuté comme un passe-temps prit bientôt possession de sa vie.
Une inépuisable source de joie extraordinaire dans sa vie fut Diego Rivera, son mari, son prince grenouille, un communiste ventru aux yeux globuleux, à la chevelure désordonnée et à la réputation de bourreau des cœurs. Elle supporta ses infidélités et riposta en entretenant ses propres liaisons sur trois continents, fréquentant aussi bien des hommes forts que des femmes désirables. Mais en fin de compte, Diego et Frida revenaient toujours l’un vers l’autre comme deux bêtes blessées, séparées par leur art, la politique et leurs tempéraments volcaniques, et réunis par le ténu ruban rouge de leur amour.
Ses tableaux sur métal, bois et toile sans perspective, évoquant la peinture murale avec ses contours tranchés et un recours sans vergogne à la couleur locale reflétaient son influence. Mais tandis que Diego peignait la surface des choses qu’il voyait, elle s’éviscérait elle-même et devenait ses sujets. Et dans les années 1940, alors que Frida parvenait à une plus grande maîtrise de son médium et que mûrissait en elle la conscience de son témoignage, son corps la trahit et lui ôta la capacité de réaliser toutes les images jaillissant de son esprit épuisé. Bientôt, il n’y eut plus de place que pour les narcotiques et un quart d’eau-de-vie par jour.


Frida Kahlo , Le Rêve ou Le Lit , 1940. Huile sur toile, 74 x 98,5 cm. Collection Isidore Ducasse, France.


Frida Kahlo , Autoportrait , 1930. Huile sur toile, 65 x 54 cm. Collection privée, Boston.


Frida Kahlo , Pancho Villa et Adelita , vers 1927. Huile sur toile, 65 x 45 cm. Gobierno del Estado de Tlaxcala, Instituto Tlaxcalteca de la Cultura, Museo de Arte de Tlaxcala, Tlaxcala.
La Sauvageonne
Enfant, partout où elle allait, elle courait comme s’il lui restait peu de temps et tant de choses à accomplir. Magdalena Carmen Frieda Kahlo y Calderón naquit le 6 juillet 1907 à Coyoacán, au Mexique. En ce temps-là, courir, se cacher et apprendre à identifier rapidement quelle armée s’approchait du village, étaient des aptitudes quotidiennement requises pour la survie des civils mexicains. Excepté pour quelques lettres intimes, Frida finit par abandonner l’orthographe allemande de son nom, hérité de son père, Wilhelm (transformé en Guillermo), un Hongrois élevé à Nuremberg. Sa mère, anciennement Matilde Calderón, dévote catholique et métisse d’ascendance indienne et européenne, possédait une vision profondément conservatrice et religieuse de la place d’une femme dans le monde.
De l’autre côté, le père de Frida était un artiste, un photographe d’un certain renom qui l’encourageait à penser par elle-même. Guillermo était entouré par ses filles dans la Casa Azul (la maison bleue) située à l’angle des rues de Londres et Allende à Coyoacán. Au cœur de cette vie de famille traditionnelle, il s’accrocha à Frida comme à un succédané de fils, destiné à suivre ses pas dans le domaine des arts. Il devint son premier mentor en l’éloignant des rôles traditionnels acceptés par la majorité des femmes mexicaines. Elle lui servit d’assistante dans son laboratoire et commença à apprendre le métier, bien que sans grand enthousiasme pour le médium photographique. Elle voyageait à ses côtés pour être présente au cas où il aurait été saisi d’une crise d’épilepsie.
Guillermo Kahlo était un homme fier et exigeant, ayant ses habitudes et s’adonnant à de nombreuses activités intellectuelles, allant du goût pour la belle musique classique il jouait presque quotidiennement sur un piano allemand à sa propre peinture et son admiration pour l’art. Son travail à l’huile et à l’aquarelle était quelconque, mais cela fascinait Frida de le voir réaliser des tableaux sur une simple toile en utilisant les petits coups de pinceau d’un retoucheur de photo au lieu de se contenter de dissimuler les doubles mentons sur les portraits de clients suffisants.
Il entretenait avec rigidité sa propre dualité : extérieurement actif, mais prisonnier de son épilepsie lorsqu’il reprenait conscience, étendu dans la rue, terrassé par une attaque du grand mal, Frida agenouillée à ses côtés, tenant le flacon d’éther sous son nez et s’assurant que son appareil photographique n’avait pas été dérobé. Il jouait sa musique et lisait les ouvrages de sa grande bibliothèque, mais intérieurement, il était en proie à une constante agitation due à son besoin d’argent pour soutenir sa famille. Il portait ce que Frida décrivait comme un masque « serein ». Elle adopta ce self-control ou du moins son apparence, dans les plus sombres moments de son existence, refusant de laisser transparaître en public les émotions que cachait cette image stoïque.
Frida Kahlo était gâtée, choyée et sensible. Le succès de son père lui valut de travailler pour le gouvernement de Porfirio Díaz, photographiant l’architecture mexicaine sous un jour alléchant censé attirer les investissements étrangers. Depuis 1876, Díaz jouissait de trente ans de règne en tant que président du Mexique et appliquait une philosophie darwinienne dans sa manière de gouverner le peuple mexicain. Ce concept « le meilleur survivra » signifiait pratiquement que tout l’argent et les projets du gouvernement étaient destinés à favoriser les riches et les puissants en délaissant les paysans moins productifs. Le Mexique devint le chéri économique du commerce international, les pays étrangers tirant profit de ses richesses minières et de sa main d’œuvre bon marché. Les coutumes et la culture européennes dominaient, tandis que les traditions mexicaines et indiennes dépérissaient. Díaz avait personnellement choisi Guillermo Kahlo pour montrer les meilleurs aspects du Mexique aux investisseurs étrangers, promouvant le photographe du statut de portraitiste itinérant au rang de membre d’une classe moyenne ardemment convoitée.


Diego Rivera , Nu de Frida Kahlo , 1930. Lithographie, 44 x 30 cm. Museo Dolores Olmedo, Mexico.


Diego Rivera , Nu de Frida Kahlo , 1930. Lithographie, 44 x 30 cm. Signé et daté en bas, à droite : D.R. 30. Museo Dolores Olmedo, Mexico.
Poème publié par El Universal Illustrado
30 novembre 1922
SOUVENIR
J’avais souri. Rien d’autre. Mais soudain j’ai su
Au tréfonds de mon silence
Il me suivait. Comme mon ombre, innocent et léger.
Dans la nuit, une chanson sanglota...
La foule des Indiens s’éloignait, se répandant à travers les rues de la ville.
Ils allaient drapés dans leurs sarapes, se livrer à la danse, après s’être adonnés au mezcal
Une harpe et une jarana jouaient la musique, et les souriantes filles à la peau sombre
Entonnaient le bonheur.
Dans le fond, derrière le « Zócalo », la rivière s’éclaira
Et s’assombrit, comme
Les moments de ma vie.
Il me suivait.
Je finis par pleurer, seule sous le porche de
L’église paroissiale,
Protégée par mon rebozo de coton bouilli, trempé par mes larmes.
Lettre à Alejandro Gómez Arias
25 avril 1927
Hier j’ai été très malade et très triste ; tu n’imagines pas quel niveau de désespoir on peut atteindre lorsqu’on est aussi malade. Je ressens une gêne épouvantable que je ne peux décrire et en plus parfois, j’éprouve une douleur que rien ne peut faire disparaître. Ils allaient me poser le plâtre aujourd’hui, mais ce sera probablement mardi ou mercredi car mon père n’avait pas l’argent – et cela coûte six pesos. Et ce n’est pas tant l’argent, parce qu’ils peuvent facilement le réunir. [Le problème c’est que] personne à la maison ne croit que je suis réellement malade, parce que je ne peux même pas en parler, car ma mère, qui est la seule à se faire un peu de souci [à mon sujet], en ferait une maladie. Et ils disent que c’est de ma faute, que je suis très imprudente. Comme ça personne ne souffre, ne désespère, et tout et tout, sauf moi. Je ne peux pas écrire beaucoup car je peux à peine me pencher en avant ; je ne peux pas marcher parce que mes jambes me font terriblement mal. Je suis déjà fatiguée de lire – je n’ai rien d’intéressant à lire – je ne peux rien faire d’autre que pleurer, et parfois même ça je n’y arrive pas. Rien ne m’amuse ; je n’ai pas la moindre distraction – seulement des misères – et tous les gens qui me rendent visite m’ennuient énormément. [...] Tu ne peux pas imaginer comme ces quatre murs m’exaspèrent. Tout ! je n’arrive pas à te décrire mon désespoir.


Frida Kahlo , L’Accident , 1926. Crayon sur papier, 20 x 27 cm. Collection Coronel, Cuernavaca.
Kahlo ne perdit pas un instant et fit l’acquisition d’un terrain dans le faubourg de Coyoacán situé à la périphérie de la ville de Mexico et construisit la Casa Azul, une maison mexicaine traditionnelle peinte dans un bleu profond et ornée de bordures rouges les pièces donnant sur un patio central. En 1922, pour lui assurer mieux qu’une éducation médiocre, il inscrivit Frida à la « Escuela Nacional Preparatoria » de San Ildefonso. Elle faisait partie des trente-cinq jeunes filles admises sur un total de deux mille élèves et devint un personnage dans sa classe, entourée de garçons qui allaient devenir d’éminents intellectuels ou les futurs membres du gouvernement du Mexique. Elle profita pleinement de ce nouvel affranchissement des tâches ménagères abêtissantes et fréquenta un certain nombre de cliques au sein de l’école. Elle ressentait un véritable sentiment d’appartenance au groupe d’intellectuels bohêmes des Cachuchas ainsi nommés en raison de la casquette qui constituait leur signe distinctif. À la tête de cette bande bigarrée et élitiste se trouvait Alejandro Gómez Arias qui, dans chacun de ses innombrables discours, réaffirmait qu’une renaissance du Mexique requérait « optimisme, sacrifice, amour et joie » ainsi que des chefs valeureux. Sa bonne tournure, ses manières assurées et son intelligence impressionnante séduisirent Frida.
Toute sa vie, Frida attira des hommes de cette trempe et, une fois conquis, ils restaient tous pris dans les filets de sa passion et de sa possessivité. Mais chaque conquête était aussi une énigme pour cette fille de la campagne et la forçait à se demander ce que ces hommes résolus pouvaient bien voir en elle.
Elle était petite, ténébreuse, menue et boiteuse. À l’âge de six ans, Frida fut atteinte d’une poliomyélite qui atrophia sa jambe droite, la laissant avec une jambe plus courte. Les enfants du voisinage la traitaient de « pata de palo » ou « jambe de bois ». Pour cacher son malheur, elle portait de multiples couches de bas sur sa jambe maigre et se fit surélever le talon de sa chaussure d’un centimètre et demi. Connaissant l’état de la médecine au Mexique dans les années 1920 bains d’huile de noix chaude et doses de calcium elle pouvait s’estimer heureuse d’être en vie. Pour améliorer encore sa démarche, elle se jeta à corps perdu dans le sport : la course, la boxe, la nage et la lutte, toutes des activités harassantes à la disposition des filles. Mais le meilleur des sports était le débat intellectuel et, en Arias, elle avait trouvé une véritable âme sœur.
En 1923, ils étaient amants et passaient des heures à la bibliothèque ibéro-américaine, à ingurgiter Gogol, Tolstoï, Spengler, Hegel, Kant et autres grands esprits européens. De ces séances et de ses propres lectures, elle développa progressivement de profondes affinités pour le socialisme et l’édification des masses. À ses yeux, dans ce cercle d’étudiants arrivistes, ces deux concepts étaient des paroles abstraites, mais elle demeura toute sa vie une communiste engagée qui n’hésitait pas à s’exprimer. Elle remplaça même 1907, sa véritable année de naissance, par 1910, date du début de la Révolution mexicaine, en gage d’affirmation de son engagement envers les idéaux révolutionnaires.


Frida Kahlo , Portrait d’Alicia Galant (détail), 1927. Huile sur toile, 107 x 93,5 cm. Museo Dolores Olmedo, Mexico.


Frida Kahlo , Portrait de ma sœur Cristina , 1928. Huile sur bois, 99 x 81,5 cm. Collection Otto Atencio Troconis, Caracas.
L’atmosphère de Mexico était animée par les débats politiques et le danger, car de versatiles orateurs prenaient la parole pour défier tout régime prétendant au pouvoir, et finir abattus dans la rue ou absorbés par la corruption. Díaz perdit au profit de Madero qui ne resta que treize mois au pouvoir, jusqu’au jour où il stoppa un tir mortel de son général Victoriano Huerta. Les héros populistes Francisco « Pancho » Villa et Emiliano Zapata divisèrent la population paysanne du pays, pourchassant toute personne en désaccord avec leurs manifestes réformistes, mais ils ne parvinrent pas plus à rallier une majorité qu’à prendre le pouvoir, leur tempérament et leur éducation ne les ayant pas préparés à gouverner.
Venustiano Carranza prit le pouvoir lorsque Huerta s’enfuit du Mexique et ne fit pas mieux que tous ses prédécesseurs. Ces politiciens étaient les produits de la politique économique eurocentrique de Díaz qui avait engraissé les riches et négligé les pauvres. C’est dans ce vide que s’imposèrent les idéaux prolétaires de la Révolution communiste qui avait balayé la Russie après l’assassinat du Tsar et de sa famille en 1917. Les théories socialistes de Marx et Engels semblaient pleines de promesses après l’hécatombe de la Révolution mexicaine apparemment interminable.
Et pourtant, malgré la dialectique et les débats progressistes, Frida gardait à l’esprit certains enseignements de sa mère catholique et après une parodie de flirt avec les vêtements et les poses européennes, incluant le travestissement lorsqu’elle portait des complets d’homme elle développa un amour passionné pour tous les aspects de la tradition mexicaine. À cette époque, son père lui donna une boîte d’aquarelle et des pinceaux. Il emportait fréquemment ses couleurs avec son appareil photographique lorsqu’il partait en expédition ou en mission. Elle prit cette habitude et l’accompagna.
Dix années de révolution avaient laminé l’économie du Mexique et coûté son travail pour le gouvernement à Guillermo Kahlo. Matilde se sépara de ses serviteurs et le niveau de vie de la Casa Azul diminua quelque peu, obligeant les filles à assumer toutes les tâches ménagères, et Guillermo à repartir en quête de commandes de portraits, son appareil Graflex en bandoulière.
L’ensemble de la population recommençant à respirer plus facilement sous le gouvernement de deux généraux, Álvaro Obregón et Plutarco Éliás Calles, quelques intellectuels et artistes locaux jouirent des bonnes grâces au sein des ministères. On promit des réformes agraires « révolutionnaires ». Mais encore une fois, les vieilles habitudes resurgissaient, remuant les braises sous les débats politiques et les mouvements en germes, ce qui maintenait le capitole mexicain en constante effervescence.
Frida devint une étudiante occasionnelle de la « Escuela Preparatoria », préférant la stimulation de ses amis intellectuels aux études formelles. À l’âge de quinze ans, elle possédait une intelligence acérée et mettait à l’épreuve les doctrines politiques et philosophiques au cours d’innocents débats avec ses compagnons, débats durant lesquels remporter une victoire ne se mesurait pas à l’aune de la mort et de la destruction.
Durant cette période, elle apprit que le ministre de l’Éducation avait commandé une grande peinture murale destinée à orner la cour de la Escuela. Elle était intitulée Création et couvrait cent cinquante mètres carrés de mur. Le muraliste était l’artiste mexicain Diego Rivera, qui avait travaillé en Europe au cours des quatorze années précédentes. Aidé de son épouse, Guadalupe (Lupe) Marín, et d’une équipe d’artisans, il assembla l’échafaudage et la cire colorée, nécessitant la chaleur de torches incandescentes, destinée à servir de base résineuse étalée au dessin esquissé sur le mur quadrillé. Ce lent procédé d’encaustique fut finalement abandonné au profit d’une fresque sur plâtre, mais pour Frida, la réalisation de la scène progressant sur le mur nu était fascinante. En compagnie de quelques amis, elle se glissait souvent dans l’amphithéâtre pour observer Rivera à l’œuvre.
Son image était bien éloignée de celle d’un artiste mourant de faim. L’échafaudage grinçait sous son poids lorsqu’il s’éloignait ou s’approchait du mur. Tout chez lui était surdimensionné, de sa tignasse de cheveux noirs à la large ceinture qui maintenait son pantalon qui se tendait lorsqu’il s’asseyait et godaillait aux genoux. Les étudiants le surnommèrent Panzón (gros bidon).
Ces intrusions prirent fin lorsqu’un autre groupe d’étudiants, incarnant la vision de leurs parents et issus d’une élite ultraconservatrice, commença à détériorer le travail en cours d’autres muralistes tels que David Alfaro Siqueiros et José Clemente Orozco, affirmant que ces œuvres promouvaient l’athéisme et l’idéologie socialiste. Les assistants de Rivera s’armèrent et montèrent eux-mêmes la garde, lorsqu’ils n’étaient pas en train de mélanger les couleurs ou de transférer les esquisses sur la paroi. Rivera lui-même cultiva l’image d’un défenseur au revolver de la liberté de création et s’affichait souvent lors de fêtes avec un gros colt fourré dans sa ceinture ou dans la poche de sa veste.
Dès son plus jeune âge, Frida avait appris de son père à apprécier l’art de la peinture. Pour compléter son éducation, il l’encouragea à copier les gravures et les dessins connus d’autres artistes. Afin d’améliorer la situation financière du foyer, elle devint l’apprentie du graveur, Fernando Fernández, un ami de son père. Fernández appréciait son travail et lui donnait le temps de reproduire des gravures et des dessins à la plume et à l’encre. Mais elle peignait avec le même enthousiasme qu’elle collectionnait les jouets faits à la main, les poupées et les costumes ornés de broderies bariolées comme un hobby, un mode d’expression personnel, et non comme un « art », car elle ne pensait pas devenir une artiste professionnelle. Elle considérait le talent d’artistes comme Diego Rivera bien au-delà de ses propres capacités. Ses premières œuvres étaient des études en couleurs et des formes de bâtiments telles que Prends-en un autre , peinte en 1925. Il s’agit d’une vue aérienne de la place d’une ville, dépeinte avec la vision naïve d’un enfant dans sa perspective sans relief et qui représente une carriole tirée par un âne avançant sur une avenue. Une autre œuvre, Paysage urbain , est une composition de plans architecturaux et d’alignements de conduits de fumée qui, à travers l’usage subtil des ombres et le contrôle des valeurs, dénote une structure plus sophistiquée et une reconnaissance du travail accompli. Cette mise en application révèle le savoir acquis à travers les copies réalisées sous la férule de Fernández. Elle trahit aussi un œil pour la composition peu éloignée de celle des photographies d’Edward Weston qui avait passé une année au Mexique et était en passe de créer une nouvelle manière de voir les formes, les textures et leurs relations. Bien qu’à ses yeux, sa peinture n’était rien de plus qu’un passe-temps agréable, cela ne l’empêchait pas de se faufiler jusqu’à un fauteuil de l’amphithéâtre, où elle observait Rivera travailler même sous le regard jaloux et les insultes de Lupe Marín. Sa femme apportait régulièrement son déjeuner à Diego. C’était une manière pour elle de garder un œil sur lui, notamment lorsqu’il peignait un modèle particulièrement beau. Lupe était sa seconde épouse et le connaissait très bien.


Frida Kahlo , Portrait d’une dame en blanc , vers 1929. Huile sur toile, 119 x 81 cm. Collection privée, Allemagne.


Diego Rivera , Portrait de la Señora Doña Evangelina Rivas de Lachica , 1949. Huile sur toile, 198,1 x 139,7 cm. Collection privée.
C’était alors que tout changea à jamais. Kahlo déclara à l’auteur, Raquel Tibol :
« À cette époque, les bus étaient très peu résistants. Ils avaient commencé à circuler et connaissaient un très gros succès, mais les tramways étaient vides. Je montai dans le bus avec Alejandro Gómez Arias et m’assis à côté de lui près du bout de la rambarde. Un peu plus tard, le bus entra en collision avec un tramway de la ligne de Xochimilco et le tramway écrasa le bus contre le coin de la rue. C’était une étrange collision, pas violente, mais molle et lente, et elle causa des blessures chez tout le monde, chez moi beaucoup plus sérieusement… J’avais dix-huit ans alors, mais semblais beaucoup plus jeune, plus jeune même que (ma sœur) Cristi qui était de onze mois ma cadette… J’étais une adolescente intelligente mais sans aucun sens de la réalité, malgré toute la liberté que j’avais acquise. C’est peut-être pourquoi je ne me suis pas rendu compte de ce qui se passait ni des blessures que j’avais reçues… Le choc nous a projetés en avant et une barre d’appui m’a transpercée comme une épée transperce un taureau. Un homme a vu que j’avais une hémorragie terrible. Il m’a transportée à une table de billard proche où je suis restée jusqu’à ce que la Croix-Rouge vienne me chercher… Dès que j’ai vu ma mère, je lui ai dit : “ Je suis encore en vie et en plus j’ai une raison de vivre et cette raison, c’est la peinture. ” Parce que je devais rester couchée dans mon corset de plâtre qui allait de la clavicule au pelvis, ma mère inventa un drôle d’appareil pour soutenir le chevalet que j’utilisais pour tenir les feuilles de papier. C’est elle qui pensa à réaliser un toit pour mon lit dans le style Renaissance, un baldaquin pourvu d’un miroir que je pouvais regarder pour me servir de mon image comme modèle [1] . »
La scène de l’accident était macabre. Pour une raison ou pour une autre, la collision arracha les vêtements du corps de Frida, la laissant nue sur le sol fracassé du bus. Près de Frida voyageait un peintre ou un artisan transportant avec lui de la poudre d’or emballée dans un paquet de papier. Celui-ci éclata, couvrant son corps dénudé. La rambarde d’acier avait transpercé son bassin et émergeait de son vagin. Du sang s’échappait de sa blessure, se mélangeant à la poudre d’or. Dans le chaos, les spectateurs, apercevant son corps bizarrement empalé, éclaboussé d’or et de sang commencèrent à crier : « La Bailarina! La Bailarina! » (la danseuse). Un spectateur insista pour que l’on retire la barre d’acier. Il la saisit et la retira de la blessure. Elle poussa un hurlement si fort qu’il couvrit la sirène de l’ambulance qui approchait.
En 1946, un médecin allemand, Henriette Begun, écrivit une histoire clinique de Frida Kahlo. Ses notes en date du 17 septembre 1925 indiquent :
« L’accident a causé des fractures des troisième et quatrième vertèbres lombaires, trois fractures du pelvis, onze fractures du pied droit, la dislocation du coude gauche, une profonde blessure abdominale causée par une rambarde d’acier, entrée par la hanche gauche, sortie par le vagin, déchirant la lèvre gauche. Une péritonite aiguë. Cystite avec pose d’une sonde pour plusieurs jours. Contrainte à trois mois de repos à l’hôpital. Fracture de la colonne vertébrale ignorée par les médecins jusqu’à ce que le D r Ortiz Tirado ordonne une immobilisation au moyen d’un corset de plâtre pour une durée de neuf mois… À partir de ce moment, a éprouvé une sensation de fatigue constante et parfois des douleurs dans la région lombaire et dans la jambe droite, qui ne la quittent plus désormais [2] . »


Frida Kahlo , Portrait de Miguel N. Lira , 1927. Huile sur toile, 99,2 x 67,5 cm. Gobierno del Estado de Tlaxcala, Instituto Tlaxcalteca de la Cultura, Museo de Arte de Tlaxcala, Tlaxcala.


Frida Kahlo , Portrait de Diego Rivera , 1937. Huile sur toile, 46 x 32 cm. Collection Jacques et Natasha Gelman, Mexico.
Lettre à Alejandro Gómez Arias
20 octobre 1925
De l’avis du Dr Díaz Infante qui m’a soignée à la Croix Rouge, je suis désormais hors de danger et vais me rétablir. […] J’ai le côté droit du pelvis fracturé et déplacé, une luxation au pied ainsi qu’une luxation et une fracture au coude gauche ; à cela s’ajoutent les blessures dont je t’ai parlées dans l’autre lettre : la plus longue s’est étendue de la hanche à l’entrejambes ; il y en avait donc deux. L’une s’est déjà résorbée et l’autre fait à peu près deux centimètres de long pour une profondeur d’un centimètre et demi mais je pense qu’elle sera bientôt guérie. J’ai le pied droit couvert d’entailles profondes et, autre chose, le Dr Díaz Infante (qui est très sympathique) n’a pas voulu continuer de me traiter parce qu’il dit que Coyoacán est très loin et qu’il ne pourrait pas quitter une personne blessée et venir s’il était appelé, donc il a été remplacé par Pedro Calderón de Coyoacán. Te souviens-tu de lui ? Et bien, comme deux médecins ne font jamais le même diagnostic sur une maladie, Pedro, bien sûr, a dit qu’il trouvait tout extrêmement bien sauf mon bras et qu’il doutait fortement que je puisse l’étendre ; que si j’y parvenais, ce serait très lentement et après de nombreux massages et bains chauds. Tu n’as pas idée ce que cela est douloureux. Chaque fois qu’ils me manipulent, je pleure des litres de larmes, même s’ils disent qu’il ne faut pas croire un chien qui boite ni les larmes d’une femme. Ma jambe me fait si mal qu’on la croirait broyée. D’ailleurs, toute la jambe me lance terriblement et c’est très inconfortable, comme tu peux l’imaginer, mais ils disent que l’os va se réparer avec du repos et que je pourrai remarcher petit à petit.
Lettre à Alejandro Gómez Arias
10 janvier 1927
Je suis, comme toujours, malade. Comme tu peux le voir, c’est d’un ennui… Je ne sais pas quoi d’autre entreprendre comme cela fait maintenant plus d’un an que je suis comme cela. Je n’arrête pas de me plaindre, comme une vieille femme ! Je ne sais pas ce que ce sera quand j’aurai trente ans. Il faudra m’envelopper dans un linge de coton pour me porter à droite et à gauche toute la journée ; comme je te l’ai dit un jour, je ne crois pas que tu sois en mesure de me porter dans un sac parce que je ne pourrai pas rentrer dedans. […] Il faut que tu me racontes quelque chose de neuf parce qu’en vérité j’étais née pour être un pot de fleurs et ne sors jamais du salon. Qu’est-ce que j’en ai assez de cet ennui mortel !!!!!! Tu vas me dire que je devrais faire quelque chose d’utile etc. mais je n’en ai pas l’envie. Je n’ai rien envie de faire – tu le sais – et je ne vais donc pas te l’expliquer. Je rêve de cette chambre toutes les nuits et, j’ai beau tout essayer, je n’arrive pas à effacer cette image de mon cerveau (lequel, par ailleurs, ressemble chaque jour plus à un bazar). Mais bon, qu’est-ce qu’on peut y faire ? Attendre et attendre encore […] Moi qui tant de fois ai rêvé d’être navigateur ou voyageur ! Patiño répondrait que c’est une de ces ironies de la vie. Ha ha ha ha ! (Ne ris pas) ; ça ne fait jamais que dix-sept ans que je suis plantée dans cette ville. Plus tard, je pourrai sûrement dire : « Je ne fais que passer, je n’ai pas le temps de discuter avec vous. » [À cet endroit elle a dessiné des notes de musique.] Enfin, après tout, visiter la Chine, l’Inde ou d’autres pays est secondaire… Avant tout, quand viens-tu ? Je ne pense pas qu’il soit nécessaire que je t’envoie un télégramme te disant que je suis à l’agonie, n’est-ce pas ? […] Au fait, demande dans tes connaissances si quelqu’un connaît un bon moyen d’éclaircir les cheveux ; n’oublie pas.


Frida Kahlo , En pensant à la mort , 1943. Huile sur toile, montée sur masonite, 44,5 x 36,3 cm. Museo Dolores Olmedo, Mexico.


Diego Rivera , Autoportrait , 1906. Huile sur toile, 55 x 54 cm. Collection du gouvernement de l’État de Sinaloa, Mexico.
La Fin de l’innocence
On ne peut qu’imaginer la dévastation que subit le corps de Frida Kahlo, mais ses conséquences furent bien pires lorsqu’elle réalisa qu’elle y survivrait. Cette jeune fille pleine de vitalité, capable d’embrasser une multitude de carrières, avait été réduite au statut d’invalide clouée à son lit.
Seules sa jeunesse et sa vitalité lui sauvèrent la vie, mais quel genre de vie allait-elle affronter ? La capacité de son père à gagner assez d’argent pour subvenir aux besoins de sa famille et payer les soins de Frida avait diminué avec l’économie mexicaine. Ceci obligea à prolonger d’un mois son séjour à l’hôpital surchargé et manquant de personnel de la Croix-Rouge.
« Il (l’Hôpital de la Croix-Rouge) était très pauvre. Nous étions stationnés dans une espèce de terrible quartier pour esclaves, et les repas étaient si abjects qu’on pouvait à peine les manger. Une seule infirmière avait la charge de vingt-cinq patients [3] . »
Après avoir été clouée à son lit, enveloppée de plâtre et de bandages, on l’autorisa finalement à rentrer chez elle, à la Casa Azul. Loin de ses amis de Mexico, elle entretint une volumineuse correspondance avec eux et notamment avec Alejandro Gómez Arias.
Leur relation sexuelle avait pris fin avant l’accident et ils s’étaient mis d’accord : chacun pouvait rencontrer d’autres personnes.
Pourtant, lorsqu’ils se virent en tant qu’ « amis », Frida ignora les conquêtes féminines dont se vantait Alejandro. Mais il se renfrogna lorsqu’elle énuméra les hommes avec lesquels elle avait couché. Ils se ressemblaient trop.
Tandis qu’elle récupérait de son accident, les parents d’Alejandro décidèrent de l’envoyer en Europe, étudier à Berlin. La longue séparation et l’expérience du monde rafraîchirent considérablement ce qu’il lui restait d’ardeur pour la jeune provinciale mexicaine laissée derrière lui.
En revanche, Frida, prisonnière de son plâtre, continua à lui écrire avec empressement des lettres pleines du pitoyable désir de le voir.
« Lorsque tu viendras, je ne serai pas en mesure de t’offrir ce que tu voudrais. Au lieu d’avoir les cheveux courts et de flirter, je n’aurai que les cheveux courts et ne serai d’aucun usage, ce qui est pire. Toutes ces choses sont un tourment constant. Toute la vie est en toi, mais je ne peux l’avoir… Je suis très sotte et je souffre bien plus que je ne le devrais. Je suis encore jeune et il est possible que je guérisse, seulement je n’arrive pas à y croire. Il vaut mieux que je n’y croie pas, non ? Tu viendras sûrement en novembre [4] . »
Progressivement, sa volonté indomptable s’affirma et elle commença à prendre des décisions à l’intérieur du cadre restreint qu’elle contrôlait. En décembre 1925, elle recouvra l’usage de ses jambes. L’un de ses premiers douloureux déplacements la mena jusqu’à Mexico, à la demeure d’Alejandro Gómez Arias peu avant Noël. Elle attendit devant sa porte, mais il ne sortit jamais pour la rencontrer. Peu après, elle fut assaillie par des douleurs lancinantes dans le dos et un nouveau bataillon de médecins vint envahir sa vie.
Ses trois fractures spinales furent découvertes et elle fut une nouvelle fois immédiatement enveloppée de plâtre. Piégée et immobilisée après ces brèves journées de liberté, elle commença à procéder à une réduction réaliste de ses possibilités. À la Escuela Preparatoria, elle avait entamé des études menant à une carrière dans la médecine. Ce rêve s’évanouit lorsqu’elle accepta ses limites physiques.
Les jours d’introspection se succédant, elle passait son temps à peindre des tableaux de Coyoacán et des portraits des membres de sa famille ou d’amis qui lui rendaient visite.
En tant qu’artiste, elle ne visita qu’une seule fois la scène de son accident, dans un dessin au crayon qui montrait son corps bandé à côté du petit bus et du tramway, tous deux écrasés contre l’angle du marché couvert. C’était un dessin cathartique, né de son imagination et du témoignage des autres. Combien de fois dans ses rêves nocturnes et ses rêves éveillés s’était-elle tenue devant ce terrible spectacle avant de le dessiner et de le laisser ensuite inachevé ?
Les louanges que suscitaient ses peintures la surprenaient et elle commença à décider qui recevrait la peinture avant de l’entamer écrivant souvent le nom du récipiendaire sur la toile.
Elle les donnait en souvenir, ne leur attribuant aucune valeur, mise à part celle de la manifestation de ses sentiments. Parmi les fruits de ses premiers efforts, elle réalisa ses meilleurs portraits en allant puiser sous la peau du modèle, et en demeurant seule et authentique, sans recourir à des stratagèmes techniques ou à des sentiments de commande.
C’est un autoportrait qui connut le plus grand succès, celui peint spécialement pour Alejandro Gómez Arias dans une nouvelle, mais vaine tentative de regagner son amour.
Avec ce tableau, elle entamait la plus remarquable série de sa vie, constituée de réflexions sur Frida Kahlo pleinement abouties, à la fois introspectives et révélatrices, qui exploraient le monde derrière ses propres yeux et vu de l’intérieur du patchwork de son corps disloqué. Officiellement intitulé Autoportrait à la robe de velours , en 1926, elle nomma son cadeau pour Alejandro, « Ton Botticelli » (sic).
Alors en voyage à travers l’Europe, Arias avait mentionné ces filles italiennes « tellement exquises, qu’elles semblaient avoir été peintes par Botticelli ». Frida y ajouta quelques touches de l’élégant maniérisme du peintre du XVI e siècle, Agnolo Bronzino (1503-1572), l’un de ses favoris.
Dans le portrait, elle tend sa main ouverte à Arias, dans un possible désir de réconciliation. Sa peau a l’éclat de l’ivoire et de saines rougeurs colorent ses joues, rien à voir avec le visage blafard d’un malade résigné. Son regard est direct et provocateur sous son unique sourcil accentué.


Frida Kahlo , Petite Fille avec couche ( Portrait d’Isolda Pinedo Kahlo ), 1929. Huile sur toile, 65,5 x 44 cm. Collection privée.


Diego Rivera , Delfina et Dimas , date inconnue. Huile sur toile, 31 x 24 cm. Collection privée.


Frida Kahlo , Portrait d’Eva Frederick , 1931. Huile sur toile, 63 x 46 cm. Museo Dolores Olmedo, Mexico.
Ce qu’elle tend dans sa main ouverte à la manière Bronzino, elle le reprend avec l’énergie d’un survivant. Ce regard stoïque, scrutateur et dépourvu de sourire est la pose qu’elle adoptait dans la vie réelle. Comme pour ponctuer son message, elle écrivit dans le bas de la toile :
« Pour Alex, Frida Kahlo, à l’âge de dix-sept ans, septembre 1926 Coyoacán Heute ist immer noch (Aujourd’hui est comme toujours) ».
En d’autres termes, elle dit : « Si tu m’as jamais aimée, alors aujourd’hui est comme toujours et cet amour est toujours vivant. » Frida Kahlo entretint constamment une réalité propre et exigeante que personne, pas même Diego Rivera, ne parvint jamais à pénétrer totalement.
Tout au long de 1927 et de 1928, Frida peignit les portraits de ses proches. Elle captura la beauté glaciale de son amie Alicia Galant. La plus jeune sœur de Frida, Cristina, est rendue par des teintes pastel lumineuses qui entourent un visage résolu, exécuté avec précision. Frida dépeignit sa nièce bébé Isolda Pinedo Kahlo, dans une bulle de douceur, sa poupée préférée délaissée à ses pieds, mais les yeux cherchant à échapper à l’ennui d’être assise.
À chaque tableau, la confiance de Frida croît avec son aisance technique. Le déclin de sa relation avec Alejandro Gómez Arias est perceptible dans son portrait de lui de 1928. Il ressemble à un écolier dans son premier complet d’adulte. Son expression est torturée et indécise.
Le garçon dans le tableau a manqué une grande occasion et en est complètement inconscient ou, plus probablement, il a échappé à un projectile passionné, qui l’aurait entièrement consumé et s’en trouve soulagé. Comme presque tous les hommes de sa vie, il demeura un ami proche, maintenu dans son orbite par la fascination mutuelle qui les avait attirés l’un vers l’autre.
En 1928, Frida avait récupéré suffisamment pour mettre de côté ses corsets orthopédiques, échapper au monde étriqué de son lit et quitter une nouvelle fois la Casa Azul pour le bouillon social et politique qu’était la ville de Mexico.
Elle recommença à explorer le monde grisant de l’art mexicain et de la politique. Elle ne perdit pas de temps avec ses anciens camarades des différentes cliques de la Escuela Preparatoria.
Bientôt, alors qu’elle dérivait d’un cercle vers un autre, elle se mit à fréquenter un groupe d’ambitieux politiciens, d’anarchistes et de communistes qui gravitaient autour de l’Américaine expatriée, Tina Modotti.
Tina était une belle femme, arrivée au Mexique en 1923, pour étudier la photographie avec son amant, le photographe américain, ascète de l’art, Edward Weston. Lorsqu’il retourna en Californie en 1924, elle resta pour entamer une vie riche en péripéties, devenant elle-même une excellente photographe et la compagne de route d’un assortiment de révolutionnaires.
Pendant la Première Guerre mondiale et le début des années 1920, beaucoup d’intellectuels américains, d’artistes, de poètes et d’écrivains fuirent les États-Unis pour le Mexique et, plus tard, la France, en quête d’une vie bon marché et d’idéalisme politique.
Ils se réunissaient pour louer ou condamner réciproquement leurs œuvres et ébauchaient quelque manifeste fumeux tout en participant à l’une de ces interminables fêtes alcoolisées qui duraient des années, titubant d’un appartement à un salon, puis à un bar et la même chose dans l’autre sens.
Tandis que la plupart étaient un ramassis bigarré d’exilés, qui passaient la frontière juste à temps pour échapper à la banqueroute et aux dettes, quelques réels talents vinrent agrémenter la société mexicaine. John Dos Passos vécut un certain temps à Mexico, ainsi que Katherine Anne Porter et le poète Hart Crane [5] .


Frida Kahlo , L’Autobus , 1929. Huile sur toile, 25,8 x 55,5 cm. Museo Dolores Olmedo, Mexico.
Ces expatriés forgèrent une vision sentimentale du noble paysan trimant dans les champs et exaltèrent le mode de vie mexicain fait de fiestas y siestas interrompues par d’occasionnelles révoltes paysannes et ponctuées de quelques assassinats politiques.
C’est dans cette société nourrissant ses débats à la tequila que débarqua, avec sa formidable présence, Diego Rivera, l’enfant prodigue revenu au pays après quatorze années passées à l’étranger et avoir été chassé à coups de pied de Moscou.
En dépit du rude traitement que lui infligèrent les critiques d’art staliniens et les menaces déclarées du gouvernement soviétique s’il ne quittait pas le pays, Diego embrassa le communisme comme un moyen de libérer le monde.
Peu après son arrivée en 1921, il rechercha des mouvements artistiques pro-mexicains, des muralistes et des peintres de chevalet, des photographes et des écrivains.
Dans cette société profondément marquée par la « mexicanité », le cercle d’expatriés de Tina Modotti et ses voyageurs cadrait parfaitement avec le circuit du parti. Diego commença également à travailler sur une nouvelle série de peintures murales pour le ministère de l’Éducation.
Frida se retrouva dans ce cercle stimulant. Elle et Tina Modotti devinrent amies. Possédant le même genre de personnalités incendiaires et de vitalité sensuelle, jusque tard dans les chaudes nuits mexicaines, elles buvaient et dansaient dans les salons mobiles. Dans des pièces suffocantes, peuplées d’excentriques ivres et de parasites en quête d’oubli, la rhétorique politique ou les dénonciations du mérite artistique prenaient souvent une tournure radicale.
Les défis se relevaient parfois au revolver. Avaler un quart de tequila n’ayant jamais amélioré l’adresse au tir, d’ordinaire, lorsque la fumée se dissipait, les seules victimes se révélaient être les meubles, les murs, les réverbères et, dans un salon en particulier, un phonographe. Voilà ce que Frida déclara au sujet de sa première rencontre avec son futur époux :
« La rencontre (avec Diego) eut lieu à l’époque où tout le monde avait un pistolet pour tirer sur les lampadaires de l’Avenida Madero et faire du grabuge. Un soir, lors d’une fête donnée par Tina, Diego tira sur un phonographe et je me mis à m’intéresser à lui malgré la peur qu’il m’inspirait [6] . »
Ainsi, la petite et toujours fragile Frida Kahlo eut l’occasion de découvrir le tendre et vieux Panzón sous un jour différent, saisissant un colt fumant dans une pièce bondée devenue soudainement silencieuse. Le muraliste cachait bien des choses sous sa corpulence outre une virile paire de cojones . Et Diego reconnut un personnage de la même trempe dans l’écolière qui avait soutenu le regard de Lupe Marín, dont il était désormais séparé, et avait tenu bon.
C’était bien plus qu’une enfant gâtée de la bourgeoisie qui lui rendait son sourire à travers la fumée de cigare, ponctuant son intelligent vocabulaire d’argot des rues pour l’impressionner. Elle le défiait et Diego Rivera, le bretteur de toujours, ne refusait jamais un défi.


Diego Rivera , L’Atelier du peintre , 1954. Huile sur toile, 179 x 150 cm. Signé et daté en bas, à gauche. Collection Acervo Patrimonial de la Secretaría de Hacienda y Crédito Público, Mexico.


Frida Kahlo , Ex-voto , vers 1943. Huile sur métal, 19,1 x 24,1 cm. Collection privée.
Le motif de leur première rencontre est difficile à identifier puisqu’ils étaient tous deux d’excellents brodeurs d’histoires adaptant souvent la vérité aux circonstances. Un charmant récit décrit Frida se levant de son lit, glissant quelques travaux sous son bras et claudiquant avec sa canne vers le lieu où Diego travaillait sur les peintures murales du ministère de l’Éducation. Elle lança vers le haut de l’échafaudage :
« Diego, descendez ! »
Regardant dans la cour, il aperçut la jeune fille vêtue du traditionnel costume bleu et blanc de l’écolier européen, avec ses longues tresses et la canne sur laquelle elle s’appuyait. Pour son malheur, il se laissait facilement distraire de son travail, et pesamment il descendit donc l’échelle branlante.
« Écoutez, je ne suis pas venue pour flirter ni rien, dit-elle ; même si vous êtes un cavaleur. Je suis venue vous montrer mes peintures. Si vous les trouvez intéressantes, dites-le-moi, sinon, dites-le-moi aussi pour que j’aille faire autre chose qui aide mes parents. »
Le grand homme aux cheveux hirsutes, un tablier couvert de peinture entourant son corps, regarda chacune des œuvres. Il en isola une des trois autres et l’observa longuement.
« Bon, d’abord, je trouve tes peintures intéressantes, surtout ce portrait de toi qui est le plus original. Les trois autres me semblent influencées par ce que tu as vu. Retourne chez toi, fais un tableau, et dimanche prochain, je viendrai le voir et je te dirai ce que j’en pense. »
Frida finit son récit en disant : « C’est ce qu’il fit et en conclut que j’avais du talent [7] . »
Si l’on en croit cette histoire romantique, Diego Rivera tira des conclusions bien plus profondes que le simple constat de son talent. Son intérêt premier pour la jeune fille insolente, dont la fougue l’avait séduit, se transforma en un respect plus profond, en une reconnaissance de Frida comme une artiste à part entière avec laquelle il pouvait communiquer à bien des niveaux. Il ne tarda pas à épousseter son Stetson marron, à secouer sa veste avachie, à briquer ses bottes sur le bas de son pantalon et à commencer à faire des apparitions à la Casa Azul chaque dimanche. Diego amoureux avait commencé sa cour.
La mère de Frida était contre cette union. Elle comparait Diego à un gros crapaud se tenant sur le seuil. Guillermo Kahlo prit Diego à part, le menant vers le patio. Il se pouvait que Diego ait ressemblé à un crapaud adipeux. Il se pouvait qu’il fût son aîné de vingt ans.
Il avait divorcé deux fois était athée et communiste par-dessus le marché, mais il était aussi un peintre reconnu auquel on passait des commandes bien rémunérées et qui jouissait du respect du gouvernement et de la communauté artistique à laquelle aspirait Guillermo Kahlo.
Guillermo se pencha vers lui : « Vous réalisez que c’est un petit démon ? »
Diego hocha la tête : « Je sais. »
Guillermo fit une ultime tentative :
« N’oubliez pas que ma fille est malade et qu’elle le restera toute sa vie. Elle est intelligente, mais pas jolie. Réfléchissez-y si vous voulez, et si vous souhaitez l’épouser, je vous donne ma permission. »
Diego hocha une nouvelle fois la tête : « Gracias . » Guillermo s’inclina : « D’accord, vous aurez été prévenu [8] . »


Frida Kahlo , Arbre de l’espérance , tiens-toi droit , 1946. Huile sur masonite, 55,9 x 40,6 cm. Collection Isidore Ducasse, France.


Frida Kahlo , Portrait de Lucha Maria , petite-fille de Tehuacán , ( soleil et lune ), 1942. Huile sur masonite, 54,6 x 43,1 cm. Collection privée.
Lettre à Alejandro Gómez Arias
31 mai 1927
J’ai presque fini le portrait de Chong Lee [Miguel Lira] ; je vais t’en envoyer une photographie. [...] C’est pire de jour en jour. Il faut que je me persuade qu’il est nécessaire, quasiment certain, que je me fasse opérer. Sinon, le temps passe et soudain tu as gaspillé cent pesos, donnés à une paire de voleurs – c’est ce que sont la plupart des médecins. La douleur est toujours aussi forte dans ma mauvaise jambe et parfois la bonne me fait mal aussi ; je vais donc de plus en plus mal, et sans aucun espoir d’aller mieux, parce que pour ça il me faut la chose la plus importante : de l’argent. Le nerf sciatique est endommagé, et un autre nerf – dont je ne connais pas le nom – qui est relié aux parties génitales. Je ne sais pas ce qui ne va pas avec deux de mes vertèbres et il y a un tas d’autres choses que je ne peux t’expliquer car je ne les comprends pas moi-même. Donc je ne sais pas en quoi l’opération va consister, puisque personne ne peut me l’expliquer. Tu peux imaginer à partir de tout ce que je te raconte, quel espoir je nourris d’aller, non pas bien mais au moins mieux, le jour où tu arriveras. Je comprends qu’il est nécessaire dans ce cas d’avoir une grande foi, mais tu ne peux pas imaginer, même pas une minute, combien je souffre de tout ça, justement parce que je ne crois pas que je vais guérir. Un docteur pourvu de quelque intérêt pour moi pourrait éventuellement me soulager, au moins, mais tous ces docteurs qui m’ont soignée sont des méchants qui ne se soucient pas le moins du monde de moi et qui passent leur temps à voler. Par conséquent, je ne sais pas quoi faire et il est inutile de désespérer. [...] Lupe Vélez tourne son premier film avec Douglas Fairbanks, tu le savais ? Comment sont les cinémas en Allemagne ? Qu’as-tu appris ou lu d’autre sur la peinture ? Iras-tu à Paris ? Comment est le Rhin ; l’architecture allemande ? Tout.


Frida Kahlo , La Colonne brisée , 1944. Huile sur masonite, 39 x 30,5 cm. Museo Dolores Olmedeo, Mexico.


Frida Kahlo , Autoportrait au singe , 1938. Huile sur masonite, 49,5 x 39,4 cm. Albright-Knox Art Gallery, Buffalo (New York).
Lettre à Alejandro Gómez Arias
23 juillet 1927
Mon Alex,
Je viens de recevoir ta lettre… Tu me dis que tu vas prendre un bateau pour Naples et qu’il est presque sûr que tu iras aussi en Suisse. Laisse-moi te demander une faveur : dis à ta tante que tu veux rentrer, que tu ne veux à aucune condition rester là-bas après le mois d’août... tu n’imagines pas ce que chaque jour, chaque minute sans toi signifie pour moi...
Cristina [sa sœur cadette] est toujours très jolie, mais elle est vraiment très méchante avec moi et maman.
J’ai fait un portrait de Lira parce qu’il me l’a demandé, mais il est tellement mauvais que je ne comprends pas comment il peut me dire qu’il l’aime. Trop horrible. Je ne t’envoie pas la photographie puisque mon père n’a pas encore classé toutes les plaques à cause du déménagement ; mais ça n’en vaut pas la peine, parce que l’arrière-plan est très banal et il ressemble à une figure de carton. Il n’y a qu’un seul détail que j’aime (un ange dans le fond), tu verras. Mon père a aussi fait des photos des autres, d’Adnana, d’Alicia [Galant] avec le voile (très mauvais), et de celle qui devait être Ruth Quintanilla et que Salas apprécie. Dès que mon père me fera plus de copies je te les enverrai. Il n’en a fait qu’une de chaque, mais Lira les a emportées, car il a dit qu’il allait les publier dans un magazine qui sera mis en circulation en août (il t’en a sûrement déjà parlé, non ?) Il s’appellera Panorama, et les intervenants du premier numéro seront, entre autres, Diego, Montenegro (comme poète), et qui sait combien d’autres. Je ne pense pas que ce sera très bon. J’ai déjà déchiré le portrait de Rios, car tu n’imagines pas combien il m’ennuyait. Flaquer voulait garder le fond (la femme et les arbres) et le portrait a fini sa vie comme Jeanne d’Arc. Demain, c’est le jour de la sainte Cristina. Les garçons vont venir et aussi les enfants de M. Cabrera, l’avocat. Ils ne lui ressemblent pas (ils sont très bêtes) et ils parlent à peine espagnol, car ils ont vécu aux États-Unis pendant douze ans et ils ne viennent au Mexique que pour les vacances. Les Galant viendront aussi, la Pinocha [Esperanza Ordonez], et cetera. Il n’y a que Chelo Navarro qui ne vienne pas car elle est encore alitée à cause de sa petite fille : ils disent qu’elle est très mignonne. Voilà tout ce qui se passe dans ma maison, mais rien de tout ça ne m’intéresse.
Demain, cela fera un mois et demi que je porte le plâtre, et quatre mois depuis que je t’ai vu pour la dernière fois. J’espère que le mois prochain la vie commencera et que je pourrai t’embrasser. Cela va-t-il se réaliser ?
Ta sœur,
Frieda


Frida Kahlo , Autoportrait avec « Bonito » , 1942. Huile sur toile, 55 x 43,5 cm. Collection privée.


Frida Kahlo , Autoportrait avec singe et perroquet , 1942. Huile sur masonite, 54,6 x 43,2 cm. Collection privée.
Lettre à Alejandro Gómez Arias
31 avril [1927], Dimanche Fête du travail
Mon Alex,
Je viens de recevoir ta lettre du 13 et cela m’a procuré le seul moment de bonheur de ces temps-ci. Même si ta pensée qui m’accompagne toujours m’aide à éloigner la tristesse, tes lettres me soutiennent plus encore. Comme je voudrais pouvoir t’expliquer ma souffrance, minute par minute. Depuis que tu es parti, je vais moins bien et je ne peux même ne serait-ce que l’espace d’un instant, me consoler ou t’oublier. « Vendredi », ils m’ont plâtrée et depuis c’est un vrai supplice que je ne peux comparer à rien d’autre. Je crois étouffer, mes poumons et tout mon dos me font terriblement mal ; je ne peux même pas toucher ma jambe. C’est à peine si je peux marcher, et encore moins dormir. Imagine un peu, ils m’ont suspendue par la tête pendant deux heures et demi, puis je me suis tenue sur la pointe des pieds pendant plus d’une heure tandis qu’ils séchaient le plâtre avec de l’air chaud ; mais quand je suis rentrée à la maison, il était tout humide.
Ils me l’ont mis à l’hôpital de Las damas Francescas parce qu’à l’hôpital Frances il aurait fallu rester au moins une semaine, sans quoi ils ne voulaient pas le faire. Dans l’autre hôpital, ils ont commencé à me le mettre à 9:15 et j’ai pu partir vers treize heures. Ils n’ont pas laissé Adriana entrer [sa sœur] ni qui que ce soit d’autre, et je souffrais horriblement, toute seule. Je vais devoir supporter ce supplice trois ou quatre mois et si la situation ne s’améliore pas, je veux franchement mourir car je n’en peux plus. Ce n’est pas que la douleur physique mais aussi le fait que je n’ai rien pour me divertir. Je ne quitte jamais ma chambre, je ne peux rien faire, je ne peux pas marcher. Je suis complètement désespérée et, plus que tout, tu n’es pas là. En plus de cela, je ne reçois que de mauvaises nouvelles. Ma mère se sent toujours très mal, elle a fait plusieurs attaques ce mois-ci ; mon père est pareil et il a craqué. C’est bien désespérant, n’est-ce pas ? Je perds du poids tous les jours et rien ne m’amuse plus. La seule chose qui me réconforte, c’est la visite des garçons. Jeudi dernier, Chong, el güero Garay, Salas, et Goch sont venus et ils reviendront mercredi. Pourtant, cela me fait aussi souffrir parce que tu n’es pas avec nous.
Ta petite sœur et ta maman se portent bien, mais je suis sûre qu’elles donneraient tout pour t’avoir ici. Fais tout ce que tu peux pour revenir bientôt. Tu ne dois pas douter un seul instant que tu me retrouveras la même à ton retour. Et toi, ne m’oublie pas et écris-moi beaucoup. J’attends tes lettres presque avec angoisse ; elles me font me sentir infiniment bien.
N’arrête jamais de m’écrire, au moins une fois par semaine, tu l’as promis. Dis-moi si je peux t’écrire à la Délégation mexicaine à Berlin ou à l’adresse habituelle. Tu me manques tellement, Alex !
[signe d’eau pour signature]


Frida Kahlo , Autoportrait à la robe de velours (détail), 1926. Huile sur toile, 12,5 x 17 cm. Museo Frida Kahlo, Mexico.


Frida Kahlo , Portrait de l’ingénieur Eduardo Morillo , date inconnue. Huile sur masonite, 39,5 x 29,5 cm. Museo Dolores Olmedo, Mexico.
Lettre à Guillermo Kahlo
San Francisco, Californie, 21 novembre 1930
Adorable papa,
Si tu savais le plaisir que m’a fait ta petite lettre, tu m’écrirais tous les jours, parce que tu n’imagines pas à quel point elle m’a rendue heureuse. La seule chose que je n’ai pas aimée c’est que tu me dises que tu es toujours irritable, mais comme je suis tout à fait comme toi je te comprends très bien, et je sais qu’il est très difficile de se contrôler. Quoi qu’il en soit, fais de ton mieux ; fais-le au moins pour maman qui est si bonne avec toi. Diego a vraiment beaucoup ri en entendant ce que tu m’as raconté au sujet du Chinois, mais il dit qu’il va veiller sur moi et que comme ça ils ne pourront pas me kidnapper. Je vais bien, sous [un traitement d’] injections prescrit par un certain Dr Eloesser, qui est d’origine allemande mais parle espagnol mieux qu’un habitant de Madrid, ce qui fait que je peux lui expliquer clairement tout ce que je ressens. J’apprends un peu plus d’anglais tous les jours, et je peux au moins comprendre l’essentiel, faire mes courses dans les magasins, etc., etc.
Dans ta réponse, dis-moi comment tu vas et comment vont maman et tous les autres. Tu me manques vraiment beaucoup – tu sais combien je t’aime – mais nous nous retrouverons certainement en mars et nous aurons beaucoup de choses à nous dire. N’oublie pas de m’écrire et n’hésite pas à me faire savoir si tu as besoin d’argent. Diego t’envoie ses meilleures pensées, et dit qu’il n’écrit pas parce qu’il a tant à faire.
Je t’envoie toute mon affection et un millier de baisers. Ta fille qui t’adore.
Frieducha
Voilà un baiser
Écris-moi tout ce que tu fais et tout ce qui se passe.
Señora Diego Rivera
Le 21 août 1929, Frida Kahlo, âgée de vingt-deux ans, épousa Diego Rivera, âgé de quarante-deux ans, lors d’une cérémonie civile à la mairie de Coyoacán, en compagnie de quelques amis intimes. Les témoins officiels étaient un homéopathe et un perruquier. Le juge était un compagnon d’études de Rivera à l’École des Beaux-Arts.
Diego, ses cheveux lissés en arrière, arborait un sobre complet gris, son Stetson, une large ceinture et son colt glissé dans un passant. Frida avait emprunté une longue jupe et un chemisier à sa domestique indienne, et portait un reboso rouge sur les épaules. Elle lui arrivait à peine à la hauteur des épaules, donnant au couple l’apparence d’une petite poupée chinoise noire aux côtés d’un immense carlin de porcelaine.
À l’issue de la cérémonie, ils posèrent pour un photographe de La Prensa . Le texte qui accompagnait les clichés signalait :
« Mercredi dernier à Coyoacán, dans la périphérie, le peintre controversé Diego Rivera a épousé l’une de ses étudiantes, Mademoiselle Frieda (sic) Kahlo. Comme on peut le voir, la mariée portait une simple tenue de ville et le peintre Rivera était vêtu de Americana (à l’américaine) sans gilet. La cérémonie s’est déroulée en toute simplicité, dans une ambiance fort cordiale, sans ostentation ni grande pompe. À l’issue du mariage, les novios ont reçu les félicitations de quelques intimes. »
Puis la fête se poursuivit à la Casa Azul. Matilde Kahlo fulminait toujours, grommelant que Rivera ressemblait maintenant à un « gros fermier » un progrès par rapport au « crapaud adipeux ».
Lupe Marín avait également été invitée et, après une généreuse dégustation de tequila, elle attrapa la robe de Frida par en dessous et la retroussa.
« Vous voyez ces deux bâtons ? glapit Marín. Voilà les jambes que Diego a maintenant à la place des miennes ! » Elle souleva sa propre jupe, dévoilant ses jambes galbées pour les soumettre à la comparaison. Frida l’empoigna. Des amis séparèrent les deux femmes et Frida bondit hors de la pièce comme une furie.
Diego, naturellement, était ravi de voir les deux femmes qu’il avait eues dans son lit et épousées se battre pour lui et, pour marquer l’occasion, il se dirigea vers le bar.
Sa bonne humeur se prolongea jusqu’au petit matin, après quoi il dégaina son fidèle Colt et, visant à travers les vapeurs de l’alcool, commença à tirer. Les invités se tinrent à couvert jusqu’au moment où ils entendirent le clic indiquant que le chargeur était vide.
Frida ruminait dans son coin et ne passa pas la nuit avec lui. En fait, elle ne s’installa pas chez lui au 104 Paseo de la Reforma avant plusieurs jours [9] .
Bien qu’ils l’ignoraient alors, ce mariage et son prolongement n’étaient qu’une répétition de ce qu’allait être le reste de leur existence commune.
Señora Rivera commença à tenir son ménage dans sa demeure, lorsque Diego fut nommé directeur de l’Academia San Carlos, l’université de sa jeunesse. En quelques semaines, les réformes envisagées par Diego pour le programme d’études se heurtèrent à une réception plutôt fraîche et on lui demanda sommairement de quitter le campus.
À cette époque, il accepta une commande pour une série de peintures murales destinées au Palacio Nacional, formant un parcours visuel de l’histoire du Mexique. La tâche était vaste et il y revint à plusieurs reprises au cours des années qui suivirent. Il lui fallut cinq ans, rien que pour terminer la cage d’escalier. La fresque de la cour du Palais ne fut commencée qu’en 1942.
Parachevant son rôle de bonne épouse, Frida se réconcilia avec Lupe Marín qui lui apprit à cuisiner le molé favori de Diego , les copieux desserts et autres plats qui lui dispensaient leur énergie pendant ses dix à douze heures de travail quotidien. Lorsque Lupe avait fini, Frida apportait chaque jour son repas à Rivera sur l’échafaudage.
Ses responsabilités d’épouse dévouée de Rivera exigeant toujours plus de son temps, elle s’arrêta pratiquement de peindre.
En 1929, cependant, elle parvint à réaliser une fructueuse réorganisation de sa demeure psychologique intérieure. Une toile semble marquer une étape dans sa prise de distance par rapport à la cause de son bouleversement physique. Elle peignit L’Autobus .
Il n’y a là rien de dramatique, pas de reconstitution ou de relecture sentimentale, ni d’imprécation contre le sort. Il s’agit d’une vue de l’intérieur d’un autobus représentant six passagers assis sur un banc latéral devant les fenêtres : une ménagère, un plombier en bleu, une Indita avec son bébé, un petit garçon, un gringo aux cheveux clairs dans un complet occidental coiffé d’un feutre rond et une jeune fille mexicaine vêtue d’une robe à l’européenne. Ils nous font face sans nous voir, chacun étant plongé dans ses propres pensées.
C’est comme si Frida pouvait à nouveau voyager dans le bus sans aucune peur. Ces personnages anonymes sont des portraits de la vie et Frida reprend, elle aussi, le cours de sa propre existence.
L’autre tableau, sur fibre dure, est intitulé Autoportrait « Le Temps vole » . Dans cet autoportrait, elle nous regarde, vêtue d’un simple chemisier de coton blanc aux manches bordées de dentelles, un lourd collier indien de jade ornant son cou. D’exceptionnelles boucles d’oreilles anciennes se balancent à chaque lobe. Son expression est directe, mais avec une ombre de sourire comme si elle attendait que le photographe déclenche l’obturateur pour éclater de rire.
Quantité de mots ont été écrits pour interpréter le symbolisme du petit avion que l’on aperçoit entre les rideaux noirs ornant la fenêtre du balcon derrière sa tête ou encore la signification du réveil posé sur la colonne tournée derrière son épaule gauche. Connaissant l’endroit où elle vivait en 1929, la tournure positive qu’a pris son existence, un nouvel homme dans sa vie, un sentiment de confiance à l’égard d’une technique qui s’améliore, tout cela agrémenté d’une exubérance naturelle, Frida Kahlo ne pouvait qu’apprécier cette plaisanterie en image, ce moment de détente : le temps vole.


Frida Kahlo , Autoportrait en Tehuana ou Diego en pensée , 1943. Huile sur masonite, 76 x 61 cm. Collection Jacques et Natasha Gelman, Mexico.


Frida Kahlo , Autoportrait assise sur le lit ou Ma poupée et moi , 1937. Huile sur métal, 40 x 31 cm. Collection Jacques et Natasha Gelman, Mexico.


Diego Rivera , Modesta ( Modeste ) 1937. Huile sur toile. Collection privée.
En décembre 1930, Rivera est chargé par l’ambassadeur américain Dwight Morrow d’exécuter une série de peintures murales L’Histoire de Cuernavaca et de Morelos , Conquête et Révolution dans le palais de Cortes à Cuernavaca, au sud de la ville de Mexico. Frida accompagna Diego et installa leurs quartiers dans la résidence secondaire de Morrow.
Cette fois, elle passa un temps considérable sur le projet, regardant Diego travailler, émettant à l’occasion une question ou une critique. Au lieu d’être ennuyé par ces intrusions, Diego trouvait nombre de ses suggestions profitables.
Respectant de plus en plus l’œil acéré de Frida et la compréhension intellectuelle qu’elle avait de son œuvre, Diego se laissa influencer par ses idées tout au long de leur relation.
En ce temps-là, le Parti communiste commençait à détester Diego Rivera. Bien qu’il eût servi le Parti et manifesté sa solidarité au cours de leurs réunions, sa manière d’accepter occasionnellement des commandes de capitalistes ne plaisait pas aux idéologues conservateurs.
En 1929, il fut exclu du Parti et, démontrant sa loyauté envers lui, Frida le quitta également. Aucun des deux n’abandonna les idéaux du communisme et ils continuèrent à épouser sa cause anticapitaliste, mais ils manifestaient leur soutien par des voies détournées.
À Cuernavaca, Frida subit une fausse-couche au bout des trois mois de sa première grossesse. Cet événement dévastateur fut couronné, peu de temps après, par la découverte de la liaison que Diego avait eue avec l’une de ses assistantes. C’est à cette occasion qu’elle émit la remarque la plus fréquemment citée à propos des deux catastrophes de sa vie : la première étant d’avoir été heurtée par un tramway, la seconde étant Diego.
À la fin des années 1920, le climat politique du Mexique changea à nouveau et Diego se trouva pris au milieu d’une bataille idéologique. Non seulement, il était persona non grata au quartier général du Parti communiste, mais en outre le gouvernement s’était fatigué des thématiques socialistes qui le scrutaient du haut de ces peintures murales « historiques », surgissant partout dans le pays.
Sentant le vent tourner, Rivera accepta quelques commandes à San Francisco, emballa ses pinceaux et Frida, et partit pour les États-Unis.
Les États-Unis avaient traité la poussée communiste qui suivit la Première Guerre mondiale par ce qui serait connu plus tard sous le nom de « Terreur rouge ». Les communistes, les anarchistes et leurs sympathisants furent pourchassés à travers le pays et nombre d’entre eux furent renvoyés en Europe.
Deux Italiens, Sacco et Vanzetti, furent accusés d’avoir commis un meurtre pendant un cambriolage. Pendant toute l’enquête qui dura six ans, les deux hommes furent soupçonnés de collusion avec les « Rouges ». Ils furent tous deux électrocutés en août 1927. Maintenant, l’un des plus célèbres communistes du monde, Diego Rivera s’apprêtait à franchir la douane californienne pour un séjour de travail.
Heureusement, Albert Bender, un collectionneur d’art mondialement connu, intervint en sa faveur et les portes s’ouvrirent au nom des Beaux-Arts.
Pour exprimer sa reconnaissance, Frida dédia son portrait de mariage, Frida et Diego , à Bender et y ajouta une colombe portant une banderole racontant l’histoire de la dédicace [10] .
Il fut tellement charmé qu’il devint l’un de ses premiers commanditaires. La peinture présente Diego, avec sa palette et ses pinceaux, comme le peintre « officiel » de la famille et Frida tenant sa main, vêtue comme une femme mexicaine soumise. Si elle avait jusque-là accepté ce rôle, tout cela changea au cours des huit mois où Diego travailla à sa peinture murale du Luncheon Club à la Pacific Stock Exchange. Señora Rivera vivait sa propre mutation.
Si le petit monde de l’art de San Francisco était prêt à dérouler le tapis rouge pour Diego, rien ne l’avait préparé à la petite bombe de femme de Rivera.
Edward Weston, le photographe, avait entamé une amitié avec Diego lorsqu’il séjournait au Mexique et passait son temps à travailler. Maintenant, il photographiait Rivera une nouvelle fois, en Californie, et fit la connaissance de Frida. Weston tenait scrupuleusement son journal et écrivit au sujet de sa rencontre avec Mme Rivera :
« Elle forme un contraste frappant avec Lupe (Marín, l’ex-épouse de Rivera) menue, une petite poupée à côté de Diego, mais une poupée par sa taille seulement, car elle est forte et assez belle, trahissant assez peu le sang allemand de son père. Vêtue de son costume indigène jusqu’à ses huaraches (sandales de cuir), elle suscite beaucoup d’effervescence dans les rues de San Francisco. Les gens se figent pour la regarder, émerveillés [11] . »
Elle est arrivée aux États-Unis lorsque la Grande Dépression commençait à manifester ses premiers effets, décimant des fortunes, forçant les banques à fermer et les fermiers à quitter leurs terres, des avis de saisies cloués aux portes des fermes. La gaieté des « Rugissantes années 20 » n’était qu’un souvenir nostalgique.
Et pourtant, il y avait de l’argent pour des peintures murales et des fêtes accueillantes au sein de la société de San Francisco, où l’on adulait Diego et scrutait Frida.
Elle était, malgré ses lectures philosophiques et sa rhétorique politique, une provinciale de vingt-trois ans pour la première fois loin de chez elle et de ses amis. Elle évitait les gens de San Francisco, les trouvant « fades » avec leur visage de « petits pains non cuits ».
Elle aimait faire du shopping, mais trouvait l’anglais difficile à maîtriser et devait s’en remettre à son amie Lucille Blanch, elle-même artiste et épouse de l’un des assistants américains de Diego.
Contrairement à son rôle de complice de Diego qu’elle avait assumé à Cuernavaca, Frida disposait souvent de beaucoup de temps libre dans la ville de la baie. Diego avait choisi Helen Wills Moody, une star du tennis, comme incarnation de la « mère Terre » dans la peinture murale de la Pacific Stock Exchange, Allégorie de la Californie .
Comme à son habitude, il entama une liaison avec Moody. Frida, à son tour, entreprit une relation sexuelle avec Christina Hastings, la femme d’un des assistants de Rivera.
Alors que la liaison de Frida se prolongeait, sa santé connut une nouvelle aggravation. Les tendons de sa cheville et de son pied droits étaient irrités et rendaient la marche pénible. Elle décida de consulter un médecin de San Francisco, ami de Rivera, le docteur Leo Eloesser [12] .


Diego Rivera , Autoportrait , 1949. Aquarelle sur toile, 31 x 26,5 cm. Collection privée, Houston.


Frida Kahlo , Étude pour le Portrait de Luther Burbank , 1931. Crayon sur papier, 29 x 21 cm. Collection Juan Coronel Rivera, Mexico.


Frida Kahlo , Portrait de Luther Burbank , 1931. Huile sur masonite, 87 x 62 cm. Museo Dolores Olmedo, Mexico.


Frida Kahlo , La Fille Virginia , 1929. Huile sur masonite, 77,3 x 60 cm. Museo Dolores Olmedo, Mexico.
Le docteur et l’artiste devinrent amis sur-le-champ. En plus d’une scoliose, déformation congénitale de la colonne vertébrale, il découvrit aussi chez Frida ce qu’il interpréta comme un lien entre la réapparition de ses problèmes de pied et de jambe et le stress causé par sa vie affective chaotique.
Ses problèmes physiques se manifestaient en effet au rythme des petites ou grandes crises qui se succédaient, telle la dernière aventure publique de Diego.
Eloesser lui recommanda un mode de vie plus sain afin de calmer ses souffrances aussi bien corporelles que mentales. Elle entretint leur amitié, mais globalement ignora ses conseils.
Au lieu de cela, elle se tourna vers son art et une série de portraits. Pendant ce temps, Rivera créait sa peinture murale pleine d’humour au San Francisco Art Institute, La Réalisation d’une fresque , montrant la construction d’une ville , le dépeignant, dans un effet de trompe-l’œil magistral, en compagnie de ses assistants sur l’échafaudage en train d’élaborer la fresque.
Frida produisit son propre chef-d’œuvre. Elle fit le portrait de Luther Burbank , le célèbre horticulteur qui avait passé cinquante-trois ans à croiser les légumes et les fruits, apportant ainsi une immense contribution à l’agriculture californienne. Il était récemment décédé, mais elle l’immortalisa à travers l’union fantasmagorique de son corps avec la terre et l’abondance de richesses que son œuvre avait produites.
Dans cette peinture, elle se détourne de son style de portrait habituel et glisse vers un style narratif où le symbolisme se fait de plus en plus présent. Le Portrait de Luther Burbank marque la progression de sa réputation de portraitiste amateur, mais compétente, œuvrant dans l’ombre de son célèbre époux, vers le statut de véritable talent émergeant qui pourrait avoir des choses importantes à dire.
Son Luther Burbank semble s’élever d’un vieux tronc d’arbre au milieu d’un paysage désertique sous la voûte bleue du ciel parsemé de cumulus tourbillonnants. Le soleil de Californie baigne la partie supérieure du terrain comme si sa lumière provenait de toutes les directions. Des arbres lourdement chargés de fruits, l’un très vert et l’autre, un hybride improbable, plongent dans le sol leurs racines d’une couleur dorée.
La terre sous le tronc a été creusée révélant un riche humus, l’écorce rongée du vieil arbre et son réseau de racines tirant avec avidité sa substance du squelette de Burbank. Même mort, celui-ci renaît pour fertiliser l’agriculture californienne.
Ce simple hommage allégorique est le point de départ d’un genre nouveau et parfaitement abouti de narration pour Frida, celui du retablo .
Les retablos sont de petits tableaux, habituellement réalisés sur des morceaux de fer blanc commémorant un événement traumatisant. Retablo signifie « derrière l’autel » et provient du syncrétisme christiano-mexicain.
Trois éléments sont requis pour élaborer un retablo : la description d’un événement, la vision de la Vierge de Guadalupe et un texte décrivant l’événement. Les peintures font l’objet de commandes auprès de peintres professionnels spécialisés dans l’art du retablo , une tradition vieille de cent cinquante ans qui s’est pratiquement éteinte dans le premier quart du XX e siècle.
Frida puise dans son propre héritage, le dépouillant de son contexte religieux et n’en utilisant que les éléments narratifs. Elle ressuscite également le traditionnel squelette mexicain, incarnation de la mort célébrée dans la joie le « jour des morts ».


Diego Rivera , Indígena tejiendo ( Indienne filant la laine ), 1936. Huile sur toile, 59,7 x 81,3 cm. Phoenix Art Museum, Phoenix.
À Coyoacán, les magasins et les maisons étaient ornés de têtes de mort grimaçantes et de squelettes. Les crânes en sucre faisaient la joie des petits Mexicains, affublés de masques effrayants, tandis que leurs familles commémoraient les morts et le prolongement de la vie en défilant et festoyant sous les feux d’artifice à la lumière des chandelles se consumant dans la nuit.
Elle sut mettre à profit son isolement en achevant le portrait au crayon de son amante, Lady Christina Hastings portant un béret, en peignant également un tableau à l’huile du D r Leo Eloesser aux côtés d’une maquette de voilier ainsi qu’un portrait assez commun de Mrs. Jean Wright, l’épouse du principal assistant de Diego, Clifford Wright . Le tableau trahit son peu d’intérêt pour le modèle qu’elle considérait comme égocentrique et prétentieuse.
Mises à part ses emplettes à Chinatown où elle aimait observer les enfants chinois et ils restaient bouche bée en apercevant son costume mexicain Frida trouvait San Francisco sans attrait. Elle ne profita pas de l’occasion pour peindre la ville dans son étendue ni même la vue sur la baie. Forcée de s’adapter à une culture, propulsée dans un milieu étranger où elle était un objet de curiosité, séparée de ses amis, de sa famille et de sa langue, toutes ces influences imprégnaient son jugement et ses priorités.
Lorsque la solitude l’obligea à se tourner vers son travail, elle commença à l’envisager comme un art digne d’être présenté au public et non plus seulement comme de précieux souvenirs destinés à ses amis. La nature cosmopolite de San Francisco lui révéla des perspectives et des possibilités nouvelles. Dans une lettre à son amie, Isabel Campos, elle écrivit :
« Je n’ai pas d’amies : une ou deux qu’on ne peut appeler des amies. C’est pourquoi je passe mes journées à peindre. En septembre j’aurai une exposition (la première) à New York. Ici, je n’ai pas eu assez de temps et je n’ai pu vendre que quelques tableaux. Mais ça m’a fait beaucoup de bien de venir car cela m’a fait ouvrir les yeux et j’ai découvert un tas de choses nouvelles et bonnes [13] . »
Les commandes achevées, les Rivera rentrèrent au Mexique le 8 juin 1931. Avec les honoraires accumulés, Diego offrit généreusement à Guillermo Kahlo de payer l’hypothèque sur la Casa Azul de Coyoacán et projeta de terminer la fresque du Palacio Nacional.
Il avait aussi eu une idée pour leur domicile commun qu’il soumit à un ami peintre et architecte, Juan O’Gorman. Diego suggéra de construire deux maisons de style Bauhaus minimaliste et carré dans le quartier voisin de San Angel.
Elles furent érigées côte à côte et reliées par une passerelle entre les étages supérieurs. Chacune possédait sa propre entrée et servait à la fois de domicile et d’atelier aux deux artistes, une façon de reconnaître l’indépendance croissante de Frida. Bien sûr, cette conception offrait aussi à Diego l’intimité requise pour ses frasques sexuelles.
Ils y vivaient depuis quelques mois à peine lorsque Diego reçut une invitation du Museum of Modern Art de New York (MoMA) pour la réalisation d’une rétrospective de son œuvre. Bien que confrontée une nouvelle fois au fait d’être arrachée à ses racines mexicaines, ces informations élargissaient certainement les perspectives d’une autre exposition indépendante pour Frida. C’est pourquoi, elle accepta de retourner à « Gringolandia », et de frayer avec l’ennuyeuse high-society de l’art qui papillonnait autour de Diego comme autant de bouches autour d’un piment jalapeño.


Diego Rivera , Paisaje con cactus ( Paysage avec cactus ), 1931. Huile sur toile. Collection privée.


Diego Rivera , La Fête des morts , 1944. Huile sur fibre dure, 73,5 x 91 cm. Museo de Arte Moderno, Mexico.


Frida Kahlo , L’Institut de beauté ( I ) ou La Permanente , 1932. Aquarelle et crayon sur papier, 26 x 22 cm. Collection Augustín Cristóbal, Galería Arvil, Mexico.
Lettre à Isabel Campos
San Francisco, 3 mai 1931
Chère camarade,
J’ai reçu ta petite lettre il y a de cela des siècles, mais je n’ai pas pu répondre parce que je n’étais pas à San Francisco, mais plus au Sud et j’avais beaucoup de choses à faire. Tu ne peux pas imaginer combien j’ai été heureuse de la recevoir. Tu es la seule amie à s’être souvenue de moi. Je suis très heureuse mais ma mère me manque énormément. Tu n’imagines pas comme la ville est belle. Je ne vais pas écrire grand-chose à son sujet, comme ça j’aurai beaucoup à te raconter. Je reviens bientôt dans la « ville » puissante – vers le milieu de ce [mois], je pense – je te dirai des tonnes de choses alors. [Nous aurons] plein de conversations – je voudrais que tu transmettes mes pensées les plus affectueuses à Tante Lolita, Oncle Panchito, et à tous tes frères et sœurs, en particulier à Mary. La ville et la baie sont « extras ». Je n’aime pas tellement les gringos ; ce sont vraiment des gens fades et ils ont tous des têtes de pains à moitié cuits (en particulier les vieilles). Ce qui est super ici c’est Chinatown ; ces hordes de Chinois tous très gentils. De toute ma vie je n’ai vu d’enfants plus beaux que les enfants chinois. Oh, mon Dieu ! Ils sont merveilleux. J’aimerais en voler un pour que tu puisses le voir.
En ce qui concerne mon anglais, je n’ai même pas envie de t’en parler, car je n’avance pas. J’aboie l’essentiel, mais c’est très difficile de bien le parler. Néanmoins, je me fais comprendre, au moins de ces damnés commerçants. Je n’ai pas d’amies : une ou deux qu’on ne peut appeler des amies. C’est pourquoi je passe mes journées à peindre. En septembre j’aurai une exposition (la première) à New York. Ici, je n’ai pas eu assez de temps et je n’ai pu vendre que quelques tableaux. Mais ça m’a fait beaucoup de bien de venir car cela m’a fait ouvrir les yeux et j’ai découvert un tas de choses nouvelles et bonnes.
Puisque tu es en contact avec ma mère et Kitti [Cristina Kahlo], parle-moi d’elles. J’apprécierais énormément. Tu as encore le temps de m’envoyer une lettre si tu le veux. Je te le demande parce que cela me ferait grand plaisir. Est-ce trop te demander ? Dis bonjour à tout le monde quand tu verras le Dr Coronadito, Landa, et M. Guillen ; à tous ceux qui se souviennent de moi.
Et toi, ma chère petite amie, reçois l’affection habituelle de ta pote qui t’aime beaucoup.
Frieducha
Des baisers à ta petite mère, ton père et tes frères et sœurs. Mon adresse : 716 Montgomery St.
Lettre au Dr Leo Eloesser
Coyoacán, 14 juin 1931
Cher Docteur,
Tu n’imagines pas combien nous avons été navrés de ne pas te voir avant de rentrer ici, mais cela nous était impossible. J’ai appelé ton bureau trois fois, mais sans pouvoir te joindre, car personne n’a répondu, c’est pourquoi j’ai demandé à Clifford de bien vouloir t’expliquer cela. En plus, imagine-toi que Diego a travaillé jusqu’à minuit la veille de notre départ de San Francisco. C’est pourquoi nous n’avons pas eu le temps de faire quoi que ce soit, et que je t’écris cette lettre d’abord pour te faire mille excuses et te dire que nous sommes arrivés sains et saufs au pays des enchiladas et des haricots frits. Diego travaille déjà au Palais [National]. Il a eu des problèmes avec sa bouche ; et en plus, il est très fatigué. Si tu lui écris, je voudrais que tu lui dises qu’il est nécessaire pour sa santé qu’il se repose un peu, car s’il continue à travailler comme ça, il va mourir. Ne lui dis pas que je t’ai dit qu’il travaillait beaucoup, mais fais-lui savoir que tu l’as appris et qu’il est absolument indispensable qu’il se repose un peu. J’apprécierais énormément. Diego n’est pas heureux ici car la gentillesse des gens de San Francisco et la ville elle-même lui manquent. Il ne veut rien d’autre que retourner aux États-Unis pour y peindre. Je suis bien rentrée, toujours aussi maigre et lasse de tout, mais je me sens beaucoup mieux. Je ne sais pas comment te payer de retour pour tous tes soins et ta gentillesse à l’égard de Diego et moi. Je sais que l’argent serait la pire des manières, mais ma plus grande gratitude ne compensera jamais ta bonté. Je t’implore et te prie d’être assez aimable pour me dire combien je te dois, parce que tu ne peux imaginer combien j’ai honte d’être partie sans t’avoir laissé quelque chose digne de ta bienveillance. Lorsque tu me répondras, dis-moi comment tu vas, ce que tu fais, tout. De même, salue tous nos amis, en particulier Ralph et Ginette.
Mexico est comme toujours, désordonnée et chaotique. Tout ce qui lui reste est la grande beauté du pays et des Indiens. Chaque jour, la part hideuse des États-Unis en vole un bout ; c’est une honte, mais les gens doivent manger et il est inévitable que le gros poisson mange le petit. Diego t’envoie ses meilleures pensées et je te transmets toute l’affection que j’éprouve pour toi.
Frieda


Frida Kahlo , Saint Nicolas , vers 1932 (daté de 1937). Technique mixte (aquarelle et crayon) sur papier, 23 x 27 cm. Collection Juan Coronel Rivera, Mexico.


Frida Kahlo , Portrait de D r . Leo Eloesser , 1931. Huile sur masonite, 85,1 x 59,7 cm. University of California, School of Medicine, San Francisco.
Ils embarquèrent à bord du Morro Castle à la mi-novembre et arrivèrent à Manhattan le 13 décembre 1931 à temps pour l’exposition du 23 décembre.
Comme à San Francisco, à peine arrivés, Diego et Frida furent adoptés aussi bien par les gens riches et célèbres que par la bourgeoisie et les nouveaux riches, et comme la première fois, Diego était au centre du mälstrom. Cent cinquante de ses œuvres recouvraient les murs de la galerie ainsi que huit panneaux muraux que Diego avait préparés pour l’exposition.
Des critiques d’art de tout le pays convergèrent vers New York pour ajouter leur grain de sel aux articles suscités par la manifestation, car soixante mille personnes visitèrent les salles du musée. L’exposition fut un énorme succès.
La petite Mexicaine de vingt-quatre ans au bras de Diego Rivera fut évoquée dans le déversement de prose comme une personne « timide » et « farouche » et qui, les commentateurs le mentionnèrent au passage, « s’adonnait aussi un peu à la peinture ».
Frida fut exhibée d’un gala de bienvenue à un autre, on lui sourit, on trinqua avec elle et on lui posa des questions, qu’on lui hurlait lentement à l’oreille, comme si un anglais proféré à voix haute et au ralenti le rendait plus compréhensible. De retour à son hôtel, elle écrivit au docteur Eloesser :
« La High-Society d’ici m’énerve, et je suis un peu en colère contre tous les types riches parce que j’ai vu des milliers de personnes dans la misère la plus noire [14] . »
Son étrange rejet des conditions de vie que connaissaient les villes américaines au début de la Grande Dépression met en évidence la naïveté de sa propre rhétorique politique concernant l’édification des masses, alors qu’elle n’avait jamais vraiment été en contact avec les « masses » indigentes de son propre pays.
Mais à New York, le gouffre entre les limousines avec chauffeur, parcourant de haut en bas des canyons de béton, et les files d’attente se traînant vers la soupe populaire ont certainement contribué à renforcer la dimension sociale des œuvres de Frida. Le dénigrement de ses hôtes américains venait sans doute du fait qu’ils l’avaient ignorée en tant qu’artiste. Malgré l’admiration que Diego vouait à sa peinture, elle n’avait aucune nouvelle perspective d’exposition. Elle continuait d’être « Mme Rivera ».
Leur séjour à New York fut bénéfique pour une raison au moins : elle donna à Frida l’occasion de voir les œuvres originales de divers maîtres contemporains. Il n’est pas difficile de l’imaginer marchant de galerie en galerie dans le Museum of Modern Art (MoMA), aux prises avec les surréalistes, les expressionnistes, Picasso, Braque et les paysages oniriques de De Chirico ou autres constructions abstraites très personnelles.
Diego avait accepté une commande à Détroit dans le Michigan, le cœur industriel de l’Amérique, où il devait exécuter une fresque dans l’entrée du Detroit Institute of Arts. Il se réjouissait à l’idée de peindre des machines et une chaîne d’assemblage qui, selon la philosophie marxiste, devaient soulager la masse des travailleurs des pénibles tâches répétitives, leur laissant ainsi plus de temps pour se consacrer à leur révolution.
Détroit incarnait la quintessence du capitalisme américain, où l’âge de la machine rencontrait le prolétariat, une base idéale pour le renversement des impérialistes qui achetaient ses œuvres. Le cortège des Rivera arriva par le train le 21 avril 1932.


Frida Kahlo , Quelques petites piqûres , 1935. Huile sur métal, 38 x 48,5 cm. Museo Dolores Olmedo, Mexico.
Frida était beaucoup moins enthousiaste à l’égard de la ville sur la Rouge River, que masquait la fumée s’échappant des usines. Elle écrivit au docteur Eloesser que Détroit :
« …(lui) fait penser à un vieux village miteux. Je ne l’aime pas du tout, mais je suis heureuse car Diego y travaille avec un grand bonheur, et il a trouvé un tas d’idées pour ses fresques qu’il va faire au Musée. Il est enchanté par les usines, les machines, etc. comme un enfant avec un nouveau jouet [15] . »
Les enfants étaient un thème qui occupait l’esprit de Frida. Elle venait de finir de s’installer lorsqu’elle découvrit qu’elle était enceinte. L’idée lui plaisait et la terrifiait à la fois.
Elle avait toujours aimé les enfants et possédait un profond instinct maternel qu’elle prodiguait à Diego. Mais elle doutait de son hérédité et de sa capacité à porter la grossesse à son terme. Frida se confia à Eloesser :
« Penses-tu qu’il serait plus dangereux d’avorter ou d’avoir l’enfant ? [...] Tu connais mieux que quiconque l’état dans lequel je me trouve. D’abord, à cause de l’héritage que je porte dans mes veines, je ne pense pas que l’enfant naîtrait en bonne santé. Ensuite, je ne suis pas très solide et la grossesse m’affaiblirait encore plus. (…) Ici, je n’ai aucune famille qui pourrait m’aider durant ma grossesse et les jours suivant l’accouchement, et quel que soit le désir du pauvre Diego (de m’aider) il ne le peut pas, puisqu’il a tout ce travail et un millier d’autres choses à faire [16] ... »
Ses conflits étaient bien réels et si elle imaginait qu’avoir un bébé mettrait un terme aux aventures de Diego, elle se trompait sûrement. Il avait déjà abandonné deux enfants d’un précédent mariage et voyait très rarement la fille qu’il avait eue avec Lupe Marín.
Elle consulta aussi un médecin de Détroit qui l’informa que le bébé pourrait naître par voie de césarienne. Elle décida d’avoir l’enfant. Le docteur de Détroit lui ordonna de rester alitée.
Comme d’habitude, Frida l’ignora, commença des leçons de conduite et se rendait sur le lieu où Diego réalisait ses fresques. Elle continua à suivre Diego dans les demeures et les fêtes des barons de Motor City, portant ses costumes vivement colorés de Tehuana, les bras, le cou et les doigts recouverts de bijoux ancestraux.
Constatant que les gringos étaient faciles à choquer, dépourvus de finesse et obsédés par leur poursuite de la notoriété, elle donna libre cours aux côtés les plus fantasques de sa personnalité. Alors qu’elle se rendait à un dîner au bras d’Henry Ford un antisémite notoire plus d’une personne restèrent bouche bée lorsque Frida lui demanda, « M. Ford, êtes-vous juif ? »
L’hôtel Wardell dans lequel ils étaient descendus, était interdit aux Juifs et, lorsque Diego déclara à la direction de l’établissement que Frida et lui étaient juifs, la restriction fut immédiatement levée [17] .
Au quatrième mois de sa grossesse, le 4 juillet 1932, Frida fit une fausse-couche. Lucienne Bloch, l’une des assistantes de Diego et amie de Frida, la découvrit tôt ce matin-là, hurlant au milieu d’une mare de sang.


Frida Kahlo , Le Petit Dimas , 1937. Huile sur masonite, 48 x 31,5 cm. Museo Dolores Olmedo, Mexico.


Frida Kahlo , Ma Naissance , 1932. Huile sur métal, 30,5 x 35 cm. Collection privée, États-Unis.


Frida Kahlo , Frida et la fausse couche , 1932. Lithographie sur papier, 31,7 x 24 cm. Museo Dolores Olmedo, Mexico.
Son hémorragie perdura tout au long du chemin vers le Henry Ford Hospital et une grande partie de la journée encore, elle perdit des caillots formés du sang et des tissus qui avaient été son bébé.
« Je voudrais être morte ! » gémissait-elle dans son désespoir. « Je ne sais pas pourquoi il me faut continuer à vivre ainsi [18] ! »
Émotionnellement et physiquement vidée, elle retourna à son unique consolation, la peinture. Elle demanda qu’on lui apporte des ouvrages de médecine comportant des images d’embryons ainsi que des planches anatomiques, mais les docteurs s’y opposèrent. Diego introduisit quelques livres en cachette et elle commença à dessiner.
Comme avec le Portrait de Luther Burbank , elle transforma sa solitude et sa dépression en une activité créatrice. C’est le seul moment de sa vie où ses sujets se firent beaucoup plus personnels et qu’elle mit à nu ses émotions pour raconter sa triste histoire.
Pendant cette période à Détroit, elle produisit des peintures et quelques lithographies. Lorsqu’elle fut assez rétablie pour quitter l’hôpital, Diego demanda à la New Workers School où il travaillait sur une peinture murale de lui installer un petit atelier, comprenant des pierres à lithographie et une presse.
Ses lithographies monochromes, Frida et la fausse-couche , ressemblent à des illustrations médicales décrivant les étapes qui menèrent à l’événement, depuis le sperme, les ovules et le zygote jusqu’au fœtus attaché par le cordon ombilical qui s’enroule autour de la jambe de Frida. Ses yeux sont pleins de larmes à la vue de son vagin échouant en un tas de caillots de sang à ses pieds.
Le sang vient fertiliser quelques plantes, rappelant le portrait de Burbank et le cycle de la vie. Il s’agit d’une collection d’images analytiques, sans relief, aseptisées et douloureuses par la netteté de leur contour. Elle n’était pas satisfaite du travail de lithographie et ses épreuves sont les seuls exemples de son recours à ce médium. Les tableaux : Vitrine de Détroit , Henry Ford Hospital, Autoportrait ( debout ) à la frontière entre le Mexique et les États-Unis , et Ma Naissance sont bien différents.
Comme si la fausse-couche n’avait pas suffi à la dévaster, Frida reçut des nouvelles de chez elle et apprit que sa mère se mourait d’un cancer. Se remettant à peine de son traumatisme, Frida dut rentrer à Coyoacán aussi vite que possible. Il n’y avait aucun vol en partance pour le Mexique et les lignes de téléphone étaient momentanément interrompues. Elle choisit de faire le voyage en train et en bus, un périple difficile pour une personne en bonne santé. Diego insista pour que Lucienne Bloch l’accompagne.
Elle arriva à Mexico, le 8 septembre, et sa mère mourut le 15 septembre 1932. Frida demeura aux côtés de son père et de sa famille, et alla constater les progrès du chantier des deux maisons jumelées jusqu’au moment où elle fut gagnée par l’impatience de retrouver Diego.
Le 21 octobre, Lucienne et elle étaient de retour à Détroit où elle apprit que Diego s’était vu octroyer une nouvelle commande. Cette fois, il s’agissait de réaliser une peinture murale dans le hall d’entrée du building RCA situé dans le Rockefeller Center de New York. Ensuite, l’Exposition universelle de 1933, qui devait se tenir à Chicago, voulut une fresque sur le thème de « machinerie et industrie [19] ».
Elle allait devoir passer plus de temps à « Gringolandia ». Diego travailla jusqu’à épuisement pour achever le projet de Détroit et avait peu de temps à lui consacrer. Frida reprit ses pinceaux afin de se ressaisir. Pour briser le silence de sa chambre d’hôtel, Frida dut supporter l’envoyée d’un magazine local, Florence Davies, dont la colonne Girls of Yesteryear ( Filles d’hier ), proposait « une visite chez les gens intéressants » .


Frida Kahlo , Frida et la césarienne (inachevé), 1931. Huile sur toile, 73 x 62 cm. Museo Frida Kahlo, Mexico.


Frida Kahlo , Henry Ford Hospital ou Le Lit volant , 1932. Huile sur métal, 31 x 38,5 cm. Museo Dolores Olmedo, Mexico.
Lettre au Dr Leo Eloesser
26 mai 1932
Il faut que je te dise beaucoup de choses sur moi-même, même si ce que nous devons aborder n’est pas très agréable. D’abord, concernant ma santé, je ne vais pas bien du tout. J’aimerais pouvoir te parler de tout sauf de cela, car je pense que tu dois commencer à être fatigué d’écouter les plaintes de chacun au sujet de la maladie et en particulier les gens malades ; mais j’aimerais pouvoir penser que mon cas est un peu différent puisque nous sommes amis, et Diego aussi car je t’aime énormément. Tu le sais bien […]
La chose la plus importante et la raison principale pour laquelle je veux te consulter c’est que je suis enceinte de deux mois. C’est pourquoi je suis retournée voir le D r Pratt, qui m’a dit qu’il connaissait mon état général pour s’être entretenu avec toi à mon sujet à la Nouvelle Orléans. [Il a dit] que je n’avais pas besoin de lui réexpliquer l’accident, ni mon hérédité, etc., etc.… Étant donné mon état de santé, j’ai pensé qu’il serait préférable d’avorter. Je lui ai dit cela et il m’a donné de la quinine et une huile de castor très puissante pour que je me purge. Le lendemain de la prise, j’ai eu un saignement très léger, presque rien. J’ai saigné un peu pendant cinq ou six jours, mais vraiment très peu. En tout cas, j’ai cru que j’avais avorté et je suis retournée voir le D r Pratt. Il m’a examinée et a déclaré qu’il était absolument sûr que je n’avais pas avorté et que ce serait mieux que je garde l’enfant plutôt que d’avorter en m’opérant. [Il a dit] qu’en dépit du mauvais état de mon corps, je pouvais sans grande difficulté avoir un enfant par césarienne même en tenant compte de ma petite fracture du pelvis, de ma colonne vertébrale, etc., etc.… Il dit qu’il va se charger personnellement de mon cas pendant mon séjour à Détroit au cours des sept prochains mois de ma grossesse. Je voudrais que tu me dises ce que tu en penses en toute honnêteté, car je ne sais quoi faire dans ce cas. Bien sûr, je suis disposée à faire tout ce que tu jugeras le plus opportun pour ma santé ; c’est ce que pense également Diego. Penses-tu qu’il serait plus dangereux d’avorter ou d’avoir l’enfant ?
Il y a deux ans, j’ai subi un avortement chirurgical à Mexico, plus ou moins dans les mêmes circonstances qu’aujourd’hui, au bout de trois mois de grossesse. Cette fois il ne s’agit que de deux [mois] et je pense que ce serait plus facile, mais je ne sais pas pourquoi le D r Pratt pense qu’il serait mieux d’avoir l’enfant. Tu connais mieux que quiconque l’état dans lequel je me trouve. D’abord, à cause de l’héritage que je porte dans mes veines, je ne pense pas que l’enfant naîtrait en bonne santé.

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