L ART COMME FAIT SOCIAL TOTAL
112 pages
Français

L'ART COMME FAIT SOCIAL TOTAL

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Description

Définir l'art est le propos de ce livre. Définir veut dire : réfléchir sur les conditions réelles de l'existence de l'art. La sociologie fait naturellement candidature pour guider cette tâche. La théorie de Bourdieu, avec sa notion de champ artistique, trace une piste à moitié satisfaisante; elle relègue l'oeuvre au rang d'épiphénomène et l'artiste au statut d'adepte d'une illusion fermée sur elle-même. Le modèle du fait social total, au contraire, ouvre l'horizon d'une définition de l'art qui rend compte à la fois de son rôle social et de sa spécificité comme investissement d'individu dans la promesse de l'oeuvre. Elle conjugue la distance théorique avec le projet de saisir l'objet intérieur, en se mettant à la place de ceux qui y consacrent leur vie. Elle peut, par là même, entrer en dialogue avec la philosophie de l'art.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 1998
Nombre de lectures 945
EAN13 9782296357471
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L'art comme fait social totalCollection L'art en bref
dirigée par Dominique Chateau
[Publiée avec la participation du Centre de Recherche sur l'Image
de l'Université de Paris I Panthéon SorboIllle]
À chaque époque, le désir d'art produit non seulement des
œuvres qui nous éblouissent ou nous intriguent, mais des
discussions qui nous passionnent. L'art en bref veut
participer activement à ce débat sans cesse renouvelé, à l'image
de son objet.
Appliquée à l'art présent ou passé, orientée vers le singulier
ou vers le général, cette collection témoigne d'un besoin
d'écriture qui, dilué dans le système-fleuve et engoncé dans
l'article de recherche, peut trouver à s'épanouir dans l'
ouverture et la Iiberté de l'essai.
À propos de toutes les sortes d'art, elle accueille des textes
de recherche aussi bien que des méditations poétiques ou
esthétiques et des traductions inédites.
Ouvrages parus:
Maryvonne Saison, Les Théâtres du réel, Pratiques de la
représentation dans le théâtre contemporain
Dominique Chateau, L'art comme fait social total
Ouvrages à paraître:
Jean Suquet, Marcel Duchalnp ou L'Éblouissement de
l'éclaboussure
Carl Einstein, La Plastique nègre (Negerplastik)
Raphaël LelIouche, Espèces d'art, L'Art post-minimal
Salvador Rubio Marco, Comprendre en art, L'Esthétique de
Witgenstein
Catherine Desprats-Péquignot, ROlnan Opalka: une vie en
peinture
Dominique Chateau, Duchamp et Duchamp
@ L'Harmattan, 1998
ISBN: 2-7384-6292-8Dominique Chateau
L'art comme fait social total
L 'Harmattan Inc.Éditions L'Harmattan
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École-Polytechnique
Montréal (Qc) - CANi\DA H2Y 1K975005 ParisIntroduction
La plupart des faux problèmes demeurent des
problèmes pour ceux qui les dénoncent. On le vérifie, une fois
encore, dans le domaine de l'esthétique où les théoriciens
qui refoulent la question « Qu'est-ce que l'art?» ne cessent
de tourner autour. L'ayant réfoulée, ils ne peuvent y
répondre ~ mais prétendant la remplacer par une «meilleure»
question - «Qu'est-ce que "art" ? », «Quand y a-t-il
art? », etc. -, ils s'escriment, en fait, à lui apporter une sorte
de réponse par la bande.
Je ne vois, pour ma part, aucun avantage à biaiser de la
sorte, puisque je ne crains nullement, en posant la question
incliminée, de tirer avec elle le wagon que les anglo-saxons
lui accrochent systématiquement: celui de l'essentialisme.
Le verbe être de la question sur l'art n'appelle, à mes yeux,
l'invocation d'aucune essence; il n'appelle rien de plus et
rien de moins qu'une théorie de l'effectivité de l'art dans le
contexte réel où il se manifeste.
Étant donné que l'art présente le caractère général
d'un phénomène à « destination sociale» --:- j'emprunte à
Proudhon l'expression, non point l'idée qu'elle recouvre,
puisqu'il entendait par là l'attitude militante visant à mettre
71les œuvres au service du progrès de la société -, il semble
qu'il faille réserver au point de vue sociologique une place
de choix dans l'élaboration de la définition de l'art. Ce statut
privilégié de la sociologie a tout simplement rapport au fait
que le social est le domaine dans lequel l'art, au même titre,
d'ailleurs, que les autres sortes d'activités humaines, trouve
sa définition effective. Plus précisément, ce n'est pas à la
sociologie qu'il faut ici accorder un privilège, mais au social.
Et c'est la rnanière dont l'art prend dans le social - pour
2inverser une formule de Marcel Mauss qui
m'intéresse,avant la question épistémologique que pose le point de vue
de la sociologie en tant que discipline, et bien que certaines
de ses prétentions obligent à en débattre chemin faisant...
S'agissant de définir l'art en tant que social, il convient
d'abord de savoir ce que on met sous r idée d'art. J' y metsl'
le sens moderne du mot: non plus celui d' ars, soit le métier,
le savoir-faire, qui domina jusqu'au début du XIxe siècle,
mais celui qui émergea à ce n10ment lorsqu'une classe
d'individus concentrée sur la pratique de œuvre d'art imposa sal'
place et son autonomie dans la société. Le sens moderne de
l'art renvoie aux artistes, c'est-à-dire, suivant Baudelaire,
« des hommes qui se sont voués à l'expression de l'art» 3. Il
ne faut pas s'offusquer du caractère tautologique de cette
proposition: la notion d'art renvoie à l'instauration dans le
social d'un domaine de compétence dont les arti ste s
exemplifient les caractéristiques propres; et la résistance de
1. Du principe de l'art et de sa destination sociale, Paris, Garnier
Frères, 1865.
2. À propos du « fait social total », qui aide à saisir la sorte de «
moment fugitif où la société prend», comme on verra plus loin. Cf. « Essai
sur le don », L'Année sociologique, seconde série, 1923-1924, tome I,
repris dans Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, Presses
Uni versitaires de France, Coll. «Sociologie d' aujourd' hui », 1950,
p. 275.
3. Charles Baudelaire, « Salon de 1859 », Écrits sur l'art, tome II, éd.
d'Yves Rorenne, Le livre de poche, Éditions Gallimard et Libairie Générale
Française, 1971, p. 36.
8ce domaine est inséparable de l'intensité avec laquelle ils en
incorporent les valeurs. Art maintient dans une tension
constante l'objectivité de son extériorisation et la subjectivité de
son intériorisation.
Deux grandes théories, rune explicitement, celle du
champ social de Pierre Bourdieu, l'autre implicitement, celle
du fait social total de Marcel Mauss, prennent en
considération à la fois l'instance objective qui détermine le fait
artistique comme social et l'instance subjective qui en rend
possible la manifestation dans et par les individus qui
participent de son objectivité. Mais les deux approches
diffèrent sensiblement quant à la manière dont elles envisagent la
balance entre l'objectif et le subjectif. Pour Bourdieu,
l'objectif domine le subjectif - ou, si l'on veut bien renverser
une formule typiquement hégélienne, le subjectif est encore,
à ses yeux, un besoin de l'objectif. Pour Mauss, qui ne plaide
pas vraiment la cause adverse, les deux instances sont en
équilibre dans la mesure où elles concernent deux plans de
réalité à la fois différents et complémentaires, à la fois
séparés et solidaires.
Là réside, à mes yeux, la supériorité de son modèle. Et
la balance qu'il propose non seulement permet d'expliquer
élégamment le phénomène artistique, mais encore semble
particulièrement adaptée à sa spécificité. En quête d'un
modèle capable en même temps d'expliquer et de respecter
son objet, c'est-à-dire de contribuer à la compréhension de ce
que l'exercice de l'art ne saurait dire de lui-même, mais qui
ne peut se comprendre vraiment que dans l'exercice de l'art,
je me suis arrêté au fait social total avec le sentiment de vif
plaisir que peut ressentir, à l'instant de la découverte, celui
qui sait ce qu'il cherche sans être sûr de pouvoir le trouver.
Naturellement, ce sentiment perdrait toute efficience si aucun
de mes lecteurs ne devait jamais l'éprouver...
9Je ne suis pas sociologue. Que suis-je, d'ailleurs?
Philosophe peut-être - mais est-ce un titre ou une manière
d'être? Par ailleurs, je défends une idée de la philosophie
qui à la fois respecte la positivité des résultats
«scientifiques» et revendique la prérogative de les fédérer: ce
qu'Habermas appelle l'épistémologie critique. Je
commencerai donc par énoncer les conditions de la définition de l'art
dans un cadre philosophique où, d'emblée, il est fait appel à
la collaboration scientifique (et principalement
sociologique). J'examinerai ensuite les propositions de Pierre
Bourdieu, sa féconde notion de champ artistique et son
ambition (problématique) de fonder sur elle une science de
l' art. Je disserterai finalement autour du fait social total...
10Chapitre premier
Définir l'art
Quand on cherche à définir l'art que cherche-t-on à
définir? La question serait digne de La Palice, n'était
l'incapacité chronique des théoriciens à s'entendre justement sur
ce que vise la définition de l'art: le mot lui-même, son sens,
le langage des œuvres, le monde de l'art, etc. Pour certains,
cette perpétuelle dispute n'a d'autre raison que la résistance
de son objet à se laisser emprisonner dans une définition.
Devant cette apparente indétermination, et cet
accommodement à toutes les sauces de la réalité, il semblerait que
l'espoir d'une réunion de la multitude sous l'un, selon le
fameux slogan platonicien, n'ait pas plus de chance de
marcher que la voiture à eau (quoique...).
Le renoncement wittgensteinien à la définition générale
conforte cette opinion 1. On s'est appuyé sur lui pour mettre
en doute la définissabilité de l'art et, par exemple, pour
classer ce mot dans la catégorie des concepts ouverts qui, à la
différence des concepts fermés (mathématiques), ne sauraient
être saturés par quelque condition nécessaire et suffisante.
Morris Weitz relie ce confinement de l'art dans la catégorie
1. Sur ce qui suit (les références convoquées), cf. mon livre La Question
de la question de l'art, Paris, Presses Universitaires de Vincennes, 1994.

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