Sex in the Cities  Vol 3 (Paris)
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Description

Riche de six siècles de galanterie, capitale mondiale de la mode et de l’amour, Paris est le symbole de l’érotisme et d’une sexualité joyeuse. Offenbach, dans La Vie parisienne, avait déjà créé un hymne à la joie des sens.
L’auteur, avec liberté, adopte la démarche d’André Malraux, en construisant un musée
imaginaire, dans ce Paris intemporel, où le temps est révolu, l’espace infini et le désir toujours présent.
L’iconographie est exceptionnelle, elle provient de collections privées, jamais publiées, et couvre cinq siècles de l’histoire coquine de Paris, accompagnée d’un texte universitaire qui permet au lecteur de pénétrer dans un monde jamais vulgaire, toujours subtil, celui sans fin depuis que le premier homme regarda la première femme : l’érotisme.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 31 décembre 2015
Nombre de lectures 2
EAN13 9781785259203
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0598€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Auteur :
Hans-Jürgen Döpp

Mise en page :
Baseline Co. Ltd
61A-63A Vo Van Tan Street
4 e étage
District 3, Hô-Chi-Minh-Ville
Vietnam

© Confidential Concepts, worldwide, USA
© Parkstone Press International, New York, USA
Image-Bar www.image-bar.com

© Berthommé-Saint-André Estate/Artists Rights Society (ARS), New York/ADAGP, Paris
© Dalí Salvador, Artists Rights Society (ARS), New York/VEGAP, Madrid
© Hans Bellmer Estate/Artists Rights Society (ARS), New York/ADAGP, Paris
© Vertès Marcel, All rights reserved

Tous droits d’adaptation et de reproduction, réservés pour tous pays.
Sauf mentions contraires, le copyright des œuvres reproduites appartient aux photographes, aux artistes qui en sont les auteurs ou à leurs ayants droit. En dépit de nos recherches, il nous a été impossible d’établir les droits d’auteur dans certains cas. En cas de réclamation, nous vous prions de bien vouloir vous adresser à la maison d’édition.

ISBN : 978-1-78525-920-3
Hans-Jürgen Döpp



Sex in the Cities
PARIS
Sommaire


Introduction
Paris, ville de l’amour ?
La Parisienne - une chimère ?
Histoire : Moyen Âge, Renaissance
Paris, première grande ville d’Europe
François Villon
La Cour au XVI e siècle
L’Âge d’or de l’érotisme : XVI e - XVIII e siècle
Les « Fêtes d’Adam » du duc d’Orléans
La « Petite Maison » du duc de Richelieu
Le Parc aux cerfs
Le Palais Royal
Le Bordel de Madame Gourdan
Littérature et art du XVIII e siècle
Romantisme
Le Triomphe de la Bourse et intérieur romantique
Charles Fourier et le « Nouvel Ordre amoureux »
Rues et boulevards
La Belle Époque et Montmartre
Montmartre
XX e siècle - Paris moderne
Le Mythe de Montparnasse
Jules Pascin
Marcel Vertès
André Breton et le surréalisme
Hans Bellmer
À propos de l’estampe Souterrain baroque de Bellmer
André Masson
N o 1 22
Paris - un musée imaginaire de l’érotisme ?
Bibliographie
Liste des illustrations
Livre Guide secret pour étrangers et viveurs , 1910. Couverture.


Introduction


Paris, ville de l’amour ?

Le monde entier considère Paris comme la « ville de l’amour et de l’érotisme ». La plus belle lune de miel reste un voyage à Paris. Les couples d’amoureux ne sont pas les seuls à être attirés par cette fière cité : le touriste, en quête de cette atmosphère d’amour, poursuit lui aussi ses fantasmes à Paris. Une blague vulgaire exprime cette idée : « Un homme confie à un ami : « Je vais à Paris ! ». « Saligaud ! », rétorque celui-ci. Celui qui part en voyage rectifie : « Non, je n’y vais pas seul ! Je pars avec ma femme ! », « Ah, pauvre imbécile ! », répond alors son ami. »
Qu’attend-on de Paris, que l’on ne puisse trouver dans d’autres villes ? En quoi son histoire est-elle particulière au point d’avoir donné naissance à ce mythe ? Pierre Louÿs remarquait en 1896 dans la préface de son roman Aphrodite :
« Il semble que le génie des peuples, comme celui des individus, soit d’être, avant tout, sensuel. Toutes les villes qui ont régné sur le monde, Babylone, Alexandrie, Athènes, Rome, Venise, Paris, ont été, par une loi générale, aussi licencieuses qu’elles étaient puissantes, comme si leur dissolution était nécessaire à leur splendeur. Les cités où le législateur a prétendu implanter une vertu artificielle, étroite et improductive, se sont vues, dès le premier jour, condamnées à la mort totale. »
À l’exception de Paris, l’éclat des autres villes s’est terni. Paris continue de resplendir. Nous allons dérouler le fil de l’histoire de la sensualité pour expliquer quelles expériences du passé ont contribué à forger l’image de Paris comme ville la plus immorale. Ces expériences historiques ont aussi laissé leurs traces dans l’histoire de la littérature et de l’art érotiques. Ce domaine ne doit pas être séparé de celui de la sensualité. L’histoire culturelle se révèle par des objets de collection qui ont la valeur de pièce de musée.
De même, les observations et les jugements d’étrangers visitant Paris nous seront toujours d’un grand recours. Ces voyageurs ont contribué à propager la réputation de Paris dans le vaste monde et ont ainsi participé à la naissance du mythe de Paris et ce, à double titre : souvent ils ne se sont pas contentés de regarder, mais ont été des observateurs actifs, en quête de plaisirs qu’ils ne trouvaient pas chez eux. Ainsi, la réputation d’un « Paris immoral » est aussi en partie le résultat d’une self-fulfilling prophecy : en s’autorisant à y réaliser leurs fantasmes de luxure, ils pouvaient, une fois rentrés chez eux au coin du feu, facilement les juger comme impudiques et rétablir ainsi en leur for intérieur l’« équilibre moral ».
Le mythe érotique de Paris est alimenté par deux sources : d’un côté le développement réel de l’histoire des mœurs, dont nous tenterons d’esquisser les points essentiels, et d’un autre côté par les fantasmes que l’on projette sur Paris, en particulier depuis le XIX e siècle. Ce mythe est un mélange de fantasme et de réalité. Celui qui le saisit vraiment trouvera dans ce mythe une contribution éclairée au bonheur des sens. Paris n’est pas une ville pour les moralistes.
Carte postale érotique Curiosités Parisiennes – Arc de Triomphe , 1904.
Carte postale érotique Curiosités Parisiennes, N o 19 – La Bastille , 1904.
Carte postale érotique Curiosités Parisiennes, N o 21 – La Grande Roue , 1904.
Carte postale érotique Curiosités Parisiennes – Place Vendôme , 1904.
Lithographie en couleur, vers 1940.


La Parisienne - une chimère ?

« La Parisienne est sans conteste la maîtresse de la ville, c’est à elle que Paris doit tout son pouvoir d’attraction, hier comme aujourd’hui. Pour s’en convaincre, il suffit d’aller aux courses ou dans le Bois, sur l’avenue des Champs-Élysées ou la rue de la Paix, de flâner sur les boulevards ou de parcourir les quartiers ouvriers. Dans toutes ses apparitions, la Parisienne est un régal pour les yeux et son influence s’exerce sur tout ce qui l’entoure. Le regard de l’étranger à Paris est confronté à un fait surprenant : presque rien ne différencie la femme riche, de la petite bourgeoise, de l’employée ou de l’ouvrière dans leur manière de se vêtir. Tandis que dans toutes les autres villes du monde, un seul coup d’œil suffit le plus souvent à deviner la condition et les moyens d’une passante, à Paris, ceci est particulièrement malaisé. Même la femme ou la fille du peuple est élégante, vêtue avec goût et toujours selon la dernière mode. Le moyen d’y parvenir demeure leur secret. »
C’est par ces paroles que Pierre La Mazière entame son essai sur La Parisienne et son monde . En effet, quelles sont ses caractéristiques ? En quoi consiste ce quelque chose qui lui est propre et fait son charme particulier ?« Ce sont sa sensibilité et sa légèreté, son humour et sa grâce, son goût et son sens de la nuance et tout particulièrement son aptitude à transformer son corps, son visage et toute sa personne en œuvre d’art, et à porter comme aucune autre femme au monde, précisément ce qui lui convient », répond La Mazière.« Sa supériorité, son génie, c’est le plus beau présent que lui a fait le ciel ! » L’élégance de sa mode fait toujours référence.
Par-dessus tout, la Parisienne est une œuvre d’art, un artefact qui naît dans les esprits de ceux qui désirent ardemment la rencontrer. En elle se concrétise l’essence féminine (fétiche) : « À tous les degrés de l’échelle sociale, la femme de Paris est cent fois plus femme que dans aucune autre cité de l’univers », déclare Octave Uzanne dans son étude Parisiennes de ce temps (Paris, 1910).
« On a plus écrit de pensées, de paradoxes, d’aphorismes, de dissertations, de physiologies, de petits et de gros volumes sur la Parisienne qu’on en fera jamais sur aucune autre femme, poursuit Uzanne. Grâce à la Parisienne, la rue devient, pour tout artiste et tout amoureux, le féerique Éden des désirs subis, des admirations foudroyantes, des aventures étranges. L’homme qui sait y muser lentement et avec amour s’y retrempe à tout âge, rien qu’en regardant, admirant, flairant et écoutant au passage ces jolies promeneuses à l’œil gai, au minois chiffonné. Son esprit amoureux chante d’éternelles aubades à toutes ces créatures d’Ève qu’il ne connaîtra peut-être jamais ; ses sens y demeurent en éveil bien au-delà du couvre-feu et des crépuscules de l’âge. »
Comme Vénus née de l’écume, la Parisienne est le produit de l’esprit du visiteur de Paris. En servant de miroir à ses désirs inassouvis, elle permet de faire une rencontre avec ses propres souhaits. Même s’il ne la connaîtra peut-être jamais, elle existe en lui comme un fantasme stimulant. Uzanne cite Bonaparte : « Une belle femme plaît aux yeux, une femme gaie plaît à l’esprit, une bonne femme plaît au cœur ». Et il poursuit :
« Le plus souvent, la Parisienne, quoi qu’on en dise, réunit ces trois qualités maîtresses. Sa beauté, ou pour mieux dire sa gentillesse, a suffisamment de piquant pour mettre en appétit d’amour ; sa gaieté vibrante, rarement vulgaire et toujours pittoresque, reste comme la fleur et le parfum de notre santé morale ; sa bonté naturelle, profonde, désintéressée, affecte tous les dévouements câlins, tous les héroïsmes, toutes les servitudes sublimes. »
Jean-Baptiste Huet , vers 1780. Gravure à la sanguine.
Jean-Baptiste Huet , vers 1780. Gravure à la sanguine.


Plus que toute autre femme, la chimère de la Parisienne incarne une trinité impossible : elle est mère, putain et maîtresse en une seule personne. Un écrivain étranger a dit de la Parisienne :
« C’est une adorable maîtresse, une épouse parfois impossible et une amie souvent parfaite. Maîtresse adorable, c’est là sa vraie suprématie, car, à quelque rang qu’elle appartienne, elle possède le registre musical de la femme amoureuse ; elle est chatte par les câlineries et les fantaisies enfantines, par les brusques traîtrises, les subites sorties de griffes et les bouderies auprès de l’âtre. Ses caprices, ses fringances, ses lubies réservés à tous ceux qui s’attachent à sa possession et restent indifférents à son cœur en font un être de luxe que seul le maître élu, le cavalier dompteur, l’aimé, pourra conduire, dominer et béatifier à son gré. »
Uzanne esquisse les contours d’un être narcissique qui, tout en étant le produit d’un fantasme, est aussi une création collective. La Parisienne flatte la vanité. Le voyageur de Paris qui rencontre dans cet être fantasmagorique ses désirs érotiques et ses vices est partout traqué par son inconscient - sous les traits d’une putain. L’inconscient est vagabond et polymorphe ! Il suscite tant d’agitation chez le visiteur parisien que l’expression de son regard frise la paranoïa :
« À Paris, la prostitution clandestine se manifeste partout, constate-il. Elle enveloppe l’homme dans tous ses actes et toutes ses fonctions ; à l’hôtel, au restaurant, dans les boutiques ou dans les magasins, dans les bureaux d’omnibus, dans les musées du Louvre ou du Luxembourg où elle se présente sous la protection d’un Baedeker, prête à guider les étrangers. On peut la voir dans certains mondes, même officiels, où elle apparaît discrète, voilée, presque impénétrable […]. Elle a toutes les souplesses, emprunte tous les déguisements, se démasque lentement et ne se livre qu’à bon escient, lorsque l’heure est opportune. D’autres ‘clandestines’ fréquentent les expositions de peinture, le Tattersall, Drouot, les salles de conférences, les cabinets de lecture du Bon Marché et du Louvre, la Bibliothèque nationale. Elles y guettent des hommes sérieux et affectent elles-mêmes de s’intéresser aux beaux-arts, aux sports, à la littérature et à toutes les choses intellectuelles. Ce sont souvent les plus intelligentes, celles qui ont le plus d’acquis et qui défrayent le mieux la conversation. »
Inconsciemment, Uzanne recourt à une belle métaphore qui révèle à quel point elle est stigmatisée par les fantasmes de prostitution : il désigne les femmes comme de la monnaie vivante. À la femme vue comme une œuvre d’art - à vendre - s’oppose l’image de l’« artificialité » de la putain. Transfiguration et désillusion se complètent. Elle est fille de la misère et du vice : c’est la prostituée. Ce qui la caractérise, c’est l’artifice. La « rôdeuse des fortifications » n’est-elle pas pour lui le reflet excessivement négatif de toutes les qualités qu’il admire chez la Parisienne ? « Elle porte un tablier, bouche ses rides avec de la brique pilée, se fait les yeux avec un bout d’allumette brûlé et plaque ses cheveux grisonnants d’une pommade au jasmin ou à la rose, à deux sous le pot. » C’est un réalisme cru qui tire le visiteur de Paris de son rêve d’Eldorado érotique. L’ivresse cède la place au désenchantement :
« Le grand centre reste surtout le boulevard. Dans les cafés où elles sont admises, […] elles ont plus de chance de rencontrer un monsieur cossu, ne serait-ce que parmi les étrangers de toute sorte qui affluent ici, attirés par la renommée de plaisirs extravagants qu’ils possèdent. Cette réputation est d’ailleurs singulièrement usurpée et surfaite. Rien de plus monotone que la prostitution. Les lieux dits de plaisir ressemblent singulièrement aux établissements analogues d’Europe ; ils ne sont pas plus gais. Partout, la prostituée est bête, avide, ennuyée et ennuyeuse ; elle se livre à des extravagances et alors sa gaieté est encore plus attristante et plus sombre que son habituelle passivité. Il faut vraiment être tout à fait optimiste pour éprouver quelque plaisir à suivre ses mouvements, paroles et attitudes de bête rusée, souvent affamée - et qui fait un effroyable métier. »
« Le promenade…est ’ il tres amusante ! » , extrait de la série Femme du monde , 1940. Aquarelle.
Mystères de Paris , vers 1850. Lithographie.
Roberty , vers 1890. Aquarelle.
Roberty , vers 1890. Aquarelle.


« La Parisienne » est un fantasme qui imprègne la ville entière : Paris devient elle-même une ville féminine - ardemment désirée et décriée à la fois. C’est grâce à la convergence de deux facteurs que Paris est devenu un leitmotiv de l’imaginaire érotique. D’abord elle possédait, comme nous le décrirons dans le chapitre suivant, dès la fin du Moyen Âge, les attributs d’une grande ville, de sorte que beaucoup de choses considérées comme parisiennes étaient simplement caractéristiques du mode de vie de la grande ville. Elle subissait l’influence d’une cour royale dont la vie était rythmée par la débauche et le luxe et où prévalait une morale libertine incitant à l’imitation. Le XVIII e siècle contribua particulièrement à la liberté des mœurs. Ces éléments historiques sont aujourd’hui encore très vivaces dans l’inconscient collectif, et dans l’image que l’on se fait de Paris à l’étranger. À cette époque, la vie sociale des individus prit un certain caractère public arrachant aussi l’amour à la sphère privée et le transformant en un jeu de société. Les frères Goncourt font une description très pertinente de la Française de l’époque :
« La Française du XVIII e siècle a quelque chose d’original. Son visage change d’expression en fonction des régimes politiques. Si ses traits ont exprimé la noblesse sous Louis XIV, spiritualité sous Louis XV et émouvante simplicité sous Louis XVI, le monde demeure pour elle la scène d’un théâtre. Les yeux du public sont braqués sur elle et, elle joue sa comédie avec un tel naturel, qu’elle semble artificielle lorsqu’elle veut être vraie. C’est pourquoi il faut qu’elle entame son apprentissage très tôt. Aussi loin qu’elle soit capable de se projeter, le sens de sa vie est l’apparence. »
Sensualité et esprit s’interpénètrent et l’amour devient un art de société. Cela a dû irriter beaucoup d’étrangers, principalement les visiteurs allemands. Karl Ferdinand Gutzkow, par exemple, écrit en 1842, ses Lettres de Paris. Il prend note du caractère « émancipatoire » de l’« amour français ». L’« économie », la « gestion » de l’amour confère à celui-ci une dimension réfléchie, consciente. Mais Gutzkow, dans un registre wagnérien, trouve à nouveau refuge dans l’intériorité allemande où règne encore le vrai, le profond dévouement. Lorsque des sexologues allemands d’origine bourgeoise, dont les œuvres sur l’évolution des mœurs servent de fondements à nos arguments, parlent eux aussi d’une « profanation de l’amour », nous avons affaire à bien plus qu’un simple malentendu culturel. « L’esprit, la pensée, se subordonnent à l’insistance du désir », se plaint Iwan Bloch. « La vie de l’âme choit dans l’animalité, et toute pensée et tout ressentir se concentrent sur un point unique : l’exercice de la satisfaction physique ». La vie amoureuse française, et parisienne en particulier, du XVIII e siècle, n’est pour Bloch « rien d’autre qu’un abandon général du corps à l’assouvissement de ses désirs ». Le feu sacré n’y a plus sa place. C’est cette émancipation de la chair du carcan imposé par la morale qui attire les regards fascinés sur Paris. Que serait le moraliste sans cette image de la dépravation qu’il désire pourtant au plus profond de lui-même ?
Jusqu’à ce jour, cette image imprègne tout discours sur la France comme « pays de l’amour ». Ainsi le Spiegel s’interroge-t-il dans son numéro du 8 avril 2002 : « Le Désir au pays de l ’ amour - Les Français sont-ils vraiment aussi accros à leurs pulsions que le clament les auteurs à scandale de la Grande Nation ? Une étude dévoile la véritable vie sexuelle des Français. » D’abord, le désir aurait pris le dessus sur le romantisme. De plus en plus de femmes couchent avec des hommes sans que l’amour entre en jeu. Toutefois, en 1992, 66% d’entre elles estimaient que ce sentiment était indispensable. Mais leur nombre continue à diminuer.
Indépendamment du fait que nous voyons ici se dégager une tendance applicable à l’intégralité de la culture occidentale et américaine, nous pouvons parler, du moins en ce qui concerne la France, d’une réconciliation avec la culture amoureuse libertine du XVIII e siècle.
« Jamais les Français n’ont autant parlé de sexe, et encore moins à la première personne », commente l’hebdomadaire L ’ Express dans cette étude. Jamais encore ? Il nous suffit de revenir deux cents ou deux cents cinquante ans en arrière pour faire la même constatation ! Seul l’effet de démocratisation vaut la peine d’être évoqué : ce qui était jadis limité au milieu restreint de l’aristocratie a enfin gagné le plus grand nombre ! »
Et encore et toujours l’exception allemande vient jeter son ombre sur le tableau : l’amour aurait toujours une cote très élevée en Allemagne. « Les Germains, polémique le Spiegel , semblent moins obsédés par l’orgasme que leurs voisins : la tendresse est plus importante à leurs yeux. Près de 90% - le romantisme allemand l’emporte ici haut la main - déclarent l’amour comme une condition décisive au passage à l’acte sexuel. » Ici, le « feu sacré brûle » encore. Pour autant, la Parisienne demeurera toujours pour l’étranger cette femme désirable, séduisante et pleine de promesses. La Parisienne - une chimère ? La Parisienne est une illusion. Mais une illusion qui existe vraiment.
Henri de Toulouse-Lautrec , Moulin-Rouge , 1891.
Lithographie en couleur, 170 x 124 cm.
Victoria and Albert Museum, Londres.
Illustration pour le bordel Le Sphinx.
Gravure, vers 1730.


Histoire : Moyen Âge, Renaissance


Paris, première grande ville d’Europe

« Paris ne se laisse pas embrasser d’un seul regard : ce n’est pas une composition. C’est un champ de bataille de compositions. Lorsque l’on dit : ‘Je suis à Paris’, on dit en fait : ‘Je ne suis nulle part’. C’est simplement une expression. Chacun vit dans l’un des multiples Paris. » C’est ainsi que le symboliste russe Andrei Belyi décrit la capitale française dans ses Mémoires de 1934.
Mais Belyi aurait eu la même impression il y a quatre cents ans, car, au XVI e siècle déjà, les chroniqueurs décrivaient la ville de Paris comme « hautement admirable ». De nombreux chroniqueurs, dont les œuvres se sont répandues dans l’Europe entière grâce à l’invention de l’imprimerie, ont rapporté des merveilles de Paris. Depuis le Moyen Âge, Paris est le centre culturel et intellectuel de l’Europe. Elle se distinguait des autres villes car elle était la première grande cité d’Occident. Ici se développèrent des formes de vie citadines qui mirent fin à tout type de rapports traditionnels. L’anonymat engendra une libération des rapports humains qui s’accompagnèrent aussi de certaines libertés. Iwan Bloch voit un parallèle entre le développement des villes et celui de l’économie monétaire. Le capitalisme s’étant instauré tardivement dans l’Europe chrétienne, on pouvait y constater une absence totale de métropoles, contrairement à l’Orient et aux franges de l’Occident islamisé. Le Caire, Bagdad et Constantinople possédaient dès le Moyen Âge un million d’habitants ! Ces cités orientales géantes étaient des centres dans lesquels on menait un train de vie mondain. C’était là que selon Bloch, les sources de richesse apparemment inépuisables déversaient leurs flots d’or ; où un luxe démesuré vit le jour, où se développa une folle vie de plaisirs, un fourmillement humain comme seules la Rome antique ou les métropoles modernes comme Londres et Paris en avaient connus dans des circonstances similaires.
Dès le Moyen Âge, Paris faisait partie des plus grandes villes d’Europe, et beaucoup de choses qualifiées de « typiquement parisiennes » étaient simplement « typiques de la grande ville ». Tandis que l’Italie, la Belgique, la France et l’Angleterre commencèrent à connaître une vie très animée dès 900 après J.-C., l’Allemagne manquait encore complètement de villes à cette époque. On peut supposer que le rayonnement de Paris atteignit particulièrement les voisins européens qui avaient accumulé le plus de retard dans leur développement économique. L’Allemagne, en tant que « nation tardive », comptait au nombre de ces pays. La différence fondamentale entre l’Orient et l’Occident pesa aussi d’un grand poids sur l’évolution de la prostitution. Jusqu’à la Renaissance, il n’exista en Europe aucune prostitution libre, pas plus que de vie de plaisirs comme en connaissait l’Orient. Tout au plus, dans quelques villes d’Italie comme Venise, Florence et Rome, ou bien à Vienne et précisément à Paris, pouvait-on en mentionner la présence. À cette époque déjà, Paris passait aux yeux du monde entier pour la nouvelle Babel, pour le lieu du raffinement des plaisirs sensuels. La ville se manifestait à l’étranger comme un conglomérat d’attraits sensuels, une expérience initiatique sur le plan sonore, visuel et olfactif. « Il me semblait que j’étais tombé dans un strudel monstrueux et le tourbillon délirant de l’eau me charriait comme un grain de sable » nota le Russe Karamsin, représentatif de nombreux touristes de l’Ancien Régime en proie aux mêmes impressions.
Nulle part, ainsi que l’écrit Karl-Heinz Stierle dans son étude La Capitale des signes , l’Europe n’est plus européenne qu’à Paris ! Mais, « …si Paris est la capitale européenne par excellence, elle est aussi la capitale des étrangers. Cette grande ville ne connaît pas d’étrangers, parce que tout le monde y est étranger et ceci est bien le principal point commun qui unit encore les plus parisiens des Parisiens et les plus exotiques des étrangers ».
Montesquieu, un contemporain estime : « Paris est peut-être la ville du Monde la plus sensuelle et où l’on raffine le plus sur les plaisirs ; mais c’est peut-être celle où l’on mène une vie plus dure » ( Lettres persanes ). La fébrilité de la poursuite générale du bonheur et du plaisir, à laquelle tous participent, ferait de Paris « … la ville qui est la mère de l’invention ». La mobilité extraordinaire de l’esprit, constamment contraint à changer d’orientation, est simultanément cause d’inconstance psychique et de contradictions morales insolubles. La ville avec toutes ses contradictions fait avancer cette dialectique de la conscience.
La grande ville est le lieu d’expérimentation de l’humanité. Mais dans le regard rétrospectif d’Émile, la ville, apparaît dans tous ses aspects négatifs : « Adieu donc, Paris, ville célèbre, ville de bruit, de fumée et de boue, où les femmes ne croient plus à l’honneur ni les hommes à la vertu ».
Aumônière, Divertissement avec un capuchon , vers 1340.
Brodée à Paris. Fils d’or et d’argent au point couché sur lin,
16 x 14 cm. Museum für Kunst und Gewerbe, Hambourg.
Bartholomeus Anglicus , Livre des Prophéties des choses , vers 1240. Paris. Herzog August Bibliothek,
1.3.5.1 Aug. 2 fol. 146 r°, Wolfenbüttel, Allemagne.


Dans les trois volumes Aventures parisiennes avant et depuis la Révolution (1808) de Nougaret, on peut lire des anecdotes qui reflètent l’esprit de cette époque nouvelle. Lui aussi voit Paris comme la ville de l’anonymat et de l’étrangeté :
« Tout est confondu dans l’immense capitale ; on est étranger à son voisin, et l’on n’apprend sa mort que par le billet d’enterrement, ou parce qu’on le trouve exposé à la porte quand on rentre le soir. […] Voulez-vous passer pour un homme d’importance, voulez-vous mener une vie de garçon, tandis que vous êtes marié ? Désirez-vous être répandu ou vivre seul comme un ours ? Venez habiter Paris : personne ne prendra garde à votre façon de vivre ni à votre conduite. »
La ville est un tout dans lequel même la vilenie a sa place : « Il faut dans Paris des personnages de tous les tons, de tous les genres ; chacun y trouve sa place, jusqu’aux empiriques, jusqu’aux chansonniers, jusqu’aux filles de moyenne vertu ».
La Révolution française peut être analysée comme le résultat de cette expérience moderne de la grande ville. Le flambeau de la liberté éclaira toute l’Europe. Ce que les chroniqueurs racontaient au sujet de Paris, enthousiastes ou dégoûtés, était des impressions où se mêlaient libertés politiques et érotiques. « Car que serait une révolution sans copulation générale ! » Voici comment l’exprime Peter Weiss dans sa pièce Marat / Sade . Le rayonnement de la Révolution française dans toute l’Europe est le fondement du mythe de Paris. La « liberté » était sans partage : Paris, ville de l’érotisme, était toujours la métaphore de la ville des libertés. Ici, la liberté revêtit non seulement un aspect politique, mais aussi érotique : elle promettait une toute autre vie.
Entre la révolution de 1830 et celle de 1848, Paris devint le lieu de refuge d’Allemands de classes et de conditions différentes, chassés par la misère matérielle et morale qui régnait dans leur pays. Le nombre d’Allemands à Paris fit un bond au cours de ces deux décennies, jusqu’à atteindre en 1848 soixante à cent mille personnes. Mais dès la fin du règne de Napoléon, il se mit à chuter. Paris devint le centre de l’opposition intellectuelle contre le système politique réactionnaire des États allemands. Pour Heine, elle incarne l’esprit du temps par excellence. À Paris, dans le chatoiement d’une vie épuisant toutes les possibilités, tous les contrastes, un nouveau monde européen voit le jour.
« Paris n’est pas seulement la capitale de la France, elle est celle de tout le monde civilisé, elle est le rendez-vous de ses notabilités intellectuelles. Ici est rassemblé tout ce qui est grand par l’amour ou la haine, le sentiment ou la pensée, le savoir ou les dons, le bonheur ou le malheur, l’avenir ou le passé. À considérer l’association de tous les hommes célèbres et éminents qui se retrouvent ici, Paris est le panthéon des vivants. Il s’y crée un nouvel art, une nouvelle religion, une nouvelle vie, c’est ici que grouillent joyeusement les créateurs d’un monde nouveau. Les gouvernants ont une attitude mesquine, mais le peuple est grand, il a le sentiment de sa mission terrible et sublime. »
« Créateurs d’un art nouveau, d’une vie nouvelle », voici ce que, quatre-vingt-dix ans plus tard, veulent également être les surréalistes. Leurs idées se sont nourries du même terreau. Paris - c’est la révolution permanente.
Le livre de Heine s’intitule De la France . En réalité, seules les conditions de vie parisiennes sont prises en compte, parce que « Paris est en fait toute la France, et la France n’est que la contrée qui entoure Paris ». Et Paris est le lieu où se projette le rêve d’une Europe nouvelle, vers laquelle s’orientent tous les désirs politiques mais aussi érotiques.
Vignettes illustrant un calendrier, 1650. Gravure sur bois.
Vignettes illustrant un calendrier, 1650. Gravure sur bois.

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