Surrealism
256 pages
Français

Surrealism , livre ebook

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Description

Dépassant son admiration, Gerry Souter, auteur du remarquable Frida Kahlo, n’hésite pas à ramener Diego Rivera à une dimension humaine, en constatant ses choix politiques, ses amours, et « qu’au fond de lui bouillonnait le Mexique, langue de ses pensées, sang de ses veines, azur du ciel au-dessus de sa tombe. »

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Date de parution 08 mai 2012
Nombre de lectures 0
EAN13 9781781602928
Langue Français
Poids de l'ouvrage 68 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0598€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le SurrÉalismeGeuesis of a RevolutionGenèse d'une révolution
Nathalia BrodskaïaAuteur : Nathalia Brodskaïa
Mise en page :
Baseline Co Ltd,
33 Ter – 33 Bis Mac Dinh Chi St.,
eStar Building, 6 étage
District 1, Hô-Chi-Minh-Ville
Vietnam
© Parkstone Press International, New York, USA
© Confidential Concepts, worldwide, USA
© Hans Arp Estate, Artists Rights Society (ARS), New York, USA/ VG Bild-Kunst, Bonn Art
Art © Peter Blume, Licensed by VAGA, New York, NY
© Victor Brauner Estate, Artists Rights Society (ARS), New York, USA/ ADAGP, Paris
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Centro, Del. Cuauhtémoc 06059, México, D.F.
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© Wolfgang Paalen
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© Kay Sage
© Jindrich Styrsky
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Tous droits d’adaptation et de reproduction réservés pour tous pays.
Sauf mention contraire, le copyright des œuvres reproduites se trouve chez les photographes qui en sont
les auteurs. En dépit de nos recherches, il nous a été impossible d’établir les droits d’auteur dans certains
cas. En cas de réclamation, nous vous prions de bien vouloir vous adresser à la maison d’édition.
ISBN : 978-1-78160-292-8Nathalia Brodskaïa
LE
SURRÉALISME
Genèse d’une révolutionOMMAIRES
LE SURRÉALISME
. GIORGIO DE CHIRICO – INSPIRATEUR DU SURRÉALISME 7
. LA GUERRE – STIMULUS DE DADA 11
. DADA – LE BERCEAU DU SURRÉALISME 20
. DADA EN DEHORS DE ZURICH 26
. DADA À PARIS 33
. LE BAPTÊME DU SURRÉALISME 48
. LE DÉVELOPPEMENT DU SURRÉALISME 51
. LES SURRÉALISTES AVANT LE SURRÉALISME 62
MAX ERNST 77
YVES TANGUY 111
JOAN MIRÓ 133
ANDRÉ MASSON 157
RENÉ MAGRITTE 171
SALVADOR DALÍ 197
PAUL DELVAUX 233
LE SURRÉALISME SANS FRONTIÈRES 247
NOTES 250
INDEX 252LE SURRÉALISME
GIORGIO DE CHIRICO – INSPIRATEUR DU SURRÉALISME
Des nombreux mythes qui participèrent à forger la légende du surréalisme, celui du marin Yves Tanguy
demeure l’un des plus significatifs. De retour à Paris après un long séjour en mer, alors qu’il passait en
autobus par la rue de La Boétie, il aperçut une toile, dans une des nombreuses galeries. Celle-ci représentait
un torse d’homme nu sur fond de ville sombre et transparente. Au premier plan, un livre est posé sur une
table mais l’homme a les yeux clos et ne peut le voir. Yves Tanguy sauta de l’autobus en route et s’approcha
de la vitrine pour examiner cette toile étrange. Elle était intitulée Le Cerveau de l’enfant et était l’œuvre
d’un artiste italien, Giorgio de Chirico. Cette rencontre avec la toile décida de l’avenir du marin. Tanguy ne
reprit plus jamais la mer et devint artiste bien qu’il n’eût encore jamais manié un pinceau. Il occupa dès lors
une place importante au sein du mouvement surréaliste.
Cette histoire remonte à 1923, soit un an avant que le poète et psychiatre André Breton ne publie
son Manifeste du surréalisme. Comme toute légende, elle ne prétend pas à la vraisemblance. Une seule
chose est sûre : les toiles de Giorgio de Chirico marquent profondément l’esprit et l’imaginaire, et c’est
ce qui fit de lui un des précurseurs de l’art surréaliste. Le Cerveau de l’enfant n’eut pas un effet
miraculeux sur le seul Yves Tanguy.
« … Passant en autobus rue de La Boétie devant la vitrine de l’ancienne Galerie Paul Guillaume où
elle était exposée, mu par un ressort, je me levai pour descendre et aller l’examiner de près, racontera
plus tard André Breton. Je mis longtemps à me soustraire à sa contemplation et, à partir de là, n’eus
plus de cesse avant de pouvoir l’acquérir. Quelques années plus tard, à l’occasion d’une exposition
d’ensemble de Chirico, cette toile étant retournée de chez moi à sa place antérieure (la vitrine de Paul
Guillaume), quelqu’un qui, lui aussi, passait par-là en autobus, céda exactement au même réflexe,
comme il s’en ouvrit à moi lors de notre première rencontre assez longtemps après, en retrouvant Le
1
Cerveau de l’enfant à mon mur. C’était Yves Tanguy. »
Ce ne sont pas tant les détails et les circonstances de l’anecdote qui importent ici, mais plutôt l’effet
inhabituel des toiles de Chirico sur les surréalistes en devenir. On ne comprit vraiment le génie de Chirico
que bien des années plus tard, une fois le surréalisme devenu un objet d’étude pour les historiens de l’art.
On rapprocha son œuvre de l’esthétique des romantiques et des symbolistes, pour qui la peinture du
monde se devait d’être une exploration de son essence, et non une pâle copie de ce que la réalité grossière
offre à nos sens. Malgré cela, Chirico avait dans cette toile représenté son sujet avec un réalisme presque
prosaïque. Son visage caractéristique, ses oreilles décollées, ses moustaches soignées et les quelques rares
poils sur le menton se marient à un embonpoint exagéré, pour faire de cet homme un personnage
grotesque. Cette contradiction entre la recherche d’une vérité essentielle, située au-delà du monde
sensoriel, et la représentation minutieuse de ce personnage caricatural rendit ce tableau formidablement
saisissant et énigmatique.
Les toiles métaphysiques de Chirico furent pour ses contemporains un modèle de surréalisme. Salvador
Giorgio de Chirico, 2
Dalí les définira plus tard comme étant « la fixation en trompe-l’œil des images du rêve. » Chacun des Portrait prémonitoire de Guillaume Apollinaire,
1914.artistes appliqua ce principe à sa manière et c’est justement cette façon de l’appliquer qui fit franchir à leurs
Huile et fusain sur toile, 81,5 x 65 cm.
œuvres la frontière du réalisme pour devenir du surréalisme. Personne ne peut affirmer aujourd’hui que le
Centre Georges-Pompidou, Musée national
surréalisme aurait pu un jour exister sans Giorgio de Chirico. d’art moderne, Paris.
7Le destin lia Giorgio de Chirico avec les lieux et paysages qui nourrirent son inspiration. Il naquit en
1888, en Grèce, où son père était constructeur de chemins de fer. Il vint au monde plus exactement à Volos,
capitale de la Thessalie et ville d’où, selon légende, partirent les Argonautes pour aller trouver la Toison d’or.
Toute sa vie durant Chirico conserva en lui l’éclat de l’architecture antique d’Athènes.
« Tous les magnifiques spectacles que je vis en Grèce dans mon enfance (je n’en ai jamais vu d’aussi
beaux depuis) m’impressionnèrent certainement profondément et restèrent solidement imprimés dans
3
mon âme et dans mon esprit », écrivit-il dans ses mémoires.
On retrouve ces souvenirs de l’architecture et des sculptures de la Grèce antique dans presque toutes
ses toiles. C’est en Grèce qu’il reçut ses premières leçons de dessin et de peinture. À l’âge de douze ans,
Chirico commença à étudier à l’Académie des beaux-arts d’Athènes. À seize ans, après la mort de son père,
il partit avec sa mère et son frère en Italie. S’ouvrirent alors à Chirico de magnifiques villes italiennes à jamais
teintées de l’esprit médiéval : Turin, Milan, Florence, Venise, Ferrare. Ces villes vinrent s’ajouter à ses
souvenirs de la Grèce pour créer la base du monde imaginaire de ses toiles. Les toiles du jeune Chirico,
qualifiées de toiles de la « période arcades » tirent leur charme de ce qui manquait à la peinture
avante
gardiste du début du XX siècle. Chirico construisit la ville de ses rêves. Une ville blanche sur les rives d’une
mer bleue. Une ville dont les rues droites, bordées d’arcades tout comme à Turin ou Ferrare, débouchent
sur des places décorées de statues antiques. Cette ville est totalement déserte. On aperçoit parfois, dans la
perspective d’une rue, une vague silhouette, une ombre. Parfois une canne appuyée contre un mur, oubliée
par quelqu’un. Parfois une petite fille courant seule dans les rues de cette ville déserte. Tout le monde
pouvait rêver de cette ville, elle était magnifique. Les pierres ayant servi à la construire mais aussi les ombres
plongeantes étaient étonnantes de réalisme. De plus, cette ville renfermait un secret, la possibilité d’un
autre monde dont nous soupçonnons l’existence mais que seuls quelques élus peuvent admirer. Le
postsurréaliste Paul Éluard écrivit ces vers pour Chirico :
« Un mur dénonce un autre mur
Et l’ombre me défend de mon ombre peureuse.
Ô tour de mon amour autour de mon amour,
Tous les murs filaient blanc autour de mon silence.
Toi, qui défendais-tu ? Ciel insensible et pur
Tremblant tu m’abritais. La lumière en relief
Sur le ciel qui n’est plus le Miroir du Soleil,
Les étoiles de jour parmi les feuilles vertes,
Le souvenir de ceux qui parlaient sans savoir,
Maîtres de ma faiblesse et je suis à leur place
Avec les yeux d’amour et des mains trop fidèles
4
Pour dépeupler un monde dont je suis absent. »
La vie offrit à Giorgio de Chirico une autre chance inouïe : il passa deux ans à Munich où il apprit non
seulement la peinture mais également la philosophie classique allemande.
Giorgio de Chirico,
Printemps à Turin, 1914.
« Pour avoir des idées originales, extraordinaires, peut-être même immortelles, écrivit Schopenhauer,
Huile sur toile.
Collection privée. il suffit de s’isoler si absolument du monde et des choses pendant quelques instants que les objets et les
8événements les plus ordinaires nous apparaissent comme complètement nouveaux et inconnus, ce qui
5révèle leur véritable essence. »
À Munich, il vit une peinture qui réveilla l’attrait pour le secret qui sommeillait en lui : il découvrit Böcklin.
En 1911, Giorgio de Chirico vint à Paris et logea dans le quartier de Montparnasse, rue Campagne-Première.
Lorsque ses toiles furent exposées au Salon d’automne, les artistes parisiens virent en lui déjà ce Chirico qui
les étonnerait plus tard avec son Cerveau de l’enfant et qui écrivit : « Ce que j’écoute ne vaut rien, il n’y a que
6ce que mes yeux voient ouverts et plus encore fermés » . Chirico lui-même qualifia son art de métaphysique.
Giorgio de Chirico apparut au bon moment et au bon endroit. Pour la jeunesse de Montmartre et
Montparnasse il devint un inspirateur, voire un prophète. En 1914, Chirico représenta Apollinaire sous
forme de silhouette sur fond de fenêtre. Sur la tempe du poète il dessina un cercle blanc. Apollinaire partit
bientôt au front et fut blessé à l’endroit indiqué d’un cercle sur la toile. Pour lui Chirico était un visionnaire,
capable de voir l’avenir. Guillaume Apollinaire lui-même, bien qu’étant un fervent apôtre du cubisme, se
soumit au secret romantique des toiles de Chirico. Il lui écrivit ces vers qui étaient déjà un prototype de
surréalisme en littérature et les intitula Océan de terre :
« J’ai bâti une maison au milieu de l’Océan
Ses fenêtres sont les fleuves qui s’écoulent de mes yeux
Des poulpes grouillent partout où se tiennent les murailles
Entendez battre leur triple Cœur et leur bec cogner aux vitres
Maison humide
Maison ardente
Saison rapide
Saison qui chante
Les avions pondent des œufs
Attention on va jeter l’ancre
Attention à l’ancre que l’on jette
Il serait bon que vous vinssiez du ciel
Le chèvrefeuille du ciel grimpe
Les poulpes terrestres palpitent
Et puis nous sommes tant et tant à être nos propres fossoyeurs
Pâles poulpes des vagues crayeuses ô poulpes aux becs pâles
Autour de la maison il y a cet océan que tu connais
7Et qui ne repose jamais. »
Giorgio de Chirico amena à la surface tout ce qui était caché très profondément dans les entrailles de
el’art du début du XX siècle. Durant les décennies qui suivirent, l’esprit de Giorgio de Chirico hanta la
peinture de tous les artistes surréalistes. On aperçut dans leurs toiles des répliques de ses tableaux mais
aussi des symboles et signes secrets nés de son imagination, et les mannequins auxquels il avait donné vie
continuaient de vivre. Cependant, pour que la graine de l’art de Giorgio de Chirico puisse germer, il fallut
eà la jeune génération du XX siècle un grand bouleversement.
LA GUERRE – STIMULUS DE DADA
Giorgio de Chirico,
Melancholia, 1912.
Le surréalisme fut un pur produit de son époque. Les artistes qui y participèrent étaient de la génération
Huile sur toile.
enée à la fin du XIX siècle. Ils avaient tous environ vingt ans au début de la Première Guerre mondiale. Lors Estorick Foundation, Londres.
11edes premières années du XX siècle on assista à des poussées militaires aux quatre coins du monde et l’on
avait l’impression de vivre sur un volcan prêt à entrer en éruption. Le début de la guerre fut cependant
inattendu. Le 28 juin 1914, dans la ville serbe de Sarajevo, un jeune étudiant, Gavrilo Princip, assassina
l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche et son épouse. La guerre commença dans les Balkans. Les
événements se bousculèrent à grande vitesse. Le 1 août la Russie entra en guerre avec l’Allemagne, les 3
et 4 août la France et la Grande-Bretagne déclarèrent la guerre à l’Allemagne. Seule la défaite des
Carlo Carrà, Allemands sur la Marne du 5 au 10 septembre permit de sauver Paris de la destruction. Cela instaura
parLa Chambre enchantée, 1917.
là même une longue guerre de position qui se mua en cauchemar. Des milliers de jeunes de tous les pays
Huile sur toile, 65 x 52 cm.
participèrent à cette guerre et ne revirent jamais leur famille, moururent sous les obus ou dans les tranchéesCollection privée, Milan.
12des suites de maladies, d’autres furent empoisonnés au gaz, nouvelle arme utilisée pour la première fois
par les Allemands en 1916. De nombreux soldats retournèrent chez eux invalides et moururent plus tard
ede leurs blessures de guerre. Et c’est justement cette génération qui eut pour charge de créer l’art du XX
siècle et de suivre les traces audacieuses de leurs prédécesseurs.
Le Paris artistique d’avant-guerre se nourrissait de liberté, cette liberté pleine et délicieuse. Les
impressionnistes et les maîtres de l’époque post-impressionniste délièrent les mains des artistes. Les limites fixées
Giorgio de Chirico, en art par la tradition et les écoles tombèrent. Les jeunes artistes pouvaient absolument tout se permettre. Cette
Hector et Andromaque, 1917.
audace les entraîna dans la recherche sur la couleur et les formes. En 1890, le jeune Maurice Denis, peintre et
Huile sur toile, 90 x 60 cm.
théoricien de l’art, put le premier mettre des mots sur ce dont il avait pris conscience grâce aux exemples de Collection privée, Milan.
13toiles des prédécesseurs : « Un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque
8anecdote, est essentiellement une surface plane, recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées » . Le
plus important en peinture était la couleur et il fallait l’étudier. Seurat et Signac s’étaient déjà adressés, autour
de 1880, à des chimistes et physiciens afin de mettre au point une science de la couleur. La couleur était
renforcée par la texture de la peinture apposée sur la toile. L’expression nerveuse des touches colorées des
tableaux de Van Gogh transporta les jeunes artistes lors des expositions posthumes.
Dès 1884, apparut à Paris le Salon des indépendants où tout un chacun pouvait exposer ses œuvres sans
se heurter au jury académique. En 1903, les artistes rejetés lors du Salon officiel s’ouvrant au printemps
créèrent leur Salon d’automne. C’est justement en 1905 que Matisse et son groupe reçurent le nom de
« fauves », en raison de la frénésie de leurs couleurs qui évoquait les animaux sauvages de la jungle. En
1907, le jeune poète Guillaume Apollinaire effectua un entretien avec Matisse, pour qui il avait une grande
admiration. Dans son article il rapporta les dires de l’artiste : « J’ai des couleurs et une toile et je dois
m’exprimer de manière claire, bien que simplifiée, en apposant par exemple trois ou quatre touches de
9peinture et en tirant trois ou quatre lignes expressives. » L’exposition de Cézanne en octobre 1906, juste
après sa mort, attira l’attention de tous les jeunes artistes sur la forme des objets. Ils trouvaient la forme de
base dans les œuvres de l’art primitif, dans les statuettes d’Afrique ou d’Océanie qui étaient nombreuses
en Europe. L’expression la plus marquante de cette découverte fut le cubisme de Picasso. En 1907, il montra
à ses amis sa première grande toile cubiste, Les Demoiselles d’Avignon.
De tels procédés de réappropriation de l’expression directe par la couleur et les formes eurent lieu en
même temps dans d’autres pays européens. En 1905, Dresde vit naître le groupe « Die Brücke » (en français
« le pont ») qui fit concurrence aux Parisiens dans le domaine de la couleur. Plus tard, les artistes allemands
contestèrent le droit des Français à se considérer comme pionniers de l’art primitif. En 1909, à Milan puis
à Paris, fut publié le Manifeste du futurisme. Son auteur, Filippo Tommaso Marinetti écrivit : « Notre poésie,
c’est la bravoure, l’insolence et la révolte. » Ce sont les futuristes qui, les premiers, se rebellèrent contre
l’art ancien et la tradition.
« À bas musées et bibliothèques ! [...], écrivit Marinetti, nous proclamons ce manifeste enflammé,
et annonçons la création du futurisme car nous voulons éviter à ce pays de voir des tumeurs malignes
se développer sur son corps. Nous voulons le protéger des professeurs, archéologues, Cicérons et autres
antiquaires. [...] Dépêchez-vous de venir ! Brûlez les bibliothèques ! Fermez les canaux et brûlez les
musées ! Que le courant emmène les peintures auréolées de gloire ! Prenez vos hachettes et massues !
10Salvador Dalí, Détruisez les murs de ces vénérables villes ! »
Gala et l’Angélus de Millet précédant l’arrivée
imminente des anamorphoses coniques, 1933.
La forme leur servit à représenter la rapidité du mouvement, la dynamique d’un nouveau mondeHuile sur bois, 24 x 18,8 cm.
The National Gallery of Canada, Ottawa. inventé. En Russie, l’artiste Kazimir Malevitch tenta de soustraire l’art aux liens de la littérature, tenta de le
11libérer « de tout ce contenu dans lequel on l’a maintenu pendant des milliers d’années » . Les toiles etHannah Höch,
Coupe au couteau de cuisine dans la dernière sculptures se libérèrent totalement des sujets de la littérature et il ne resta que le motif, donnant l’impulsion
époque culturelle de l’Allemagne, celle de la
à l’appropriation de la couleur, de la forme et du mouvement. On vit se regrouper à Munich, autour de la
grosse bedaine weimarienne, 1919-1920.
Photomontage, 114 x 90,2 cm. revue Le Cavalier bleu un groupe d’artistes parmi lesquels le russe Wassily Kandinsky. Leur peinture utilisait
Staaliche Museen zu Berlin, Preussischer toute la richesse de la couleur découverte par l’avant-garde européenne. En 1910, Kandinsky réalisait sa
Kulturbesitz, Nationalgalerie, Berlin.
première aquarelle, où n’apparaissent que des taches de couleurs et des lignes. L’apparition de la peinture
Francis Picabia, abstraite devint le résultat logique du développement rapide de l’art. L’avant-garde artistique se sépara sans
L’Œil cacodylate, 1921.
pitié de l’esthétique bourgeoise.Huile sur toile et collage de photographies,
cartes postales, papiers divers découpés, Il est tout aussi important de constater que ce nouvel art devint international. Paris attira tous les
148,6 x 117,4 cm.
contestataires, tous ceux qui prônaient le rejet de la tradition. Un nouveau monde artistique naquit tout
Centre Georges-Pompidou, Musée national
d’abord à Montmartre puis à Montparnasse. Vers 1900, à Montmartre, « une inconfortable maison de bois,d’art moderne, Paris.
141618surnommée le Bateau-Lavoir, abrita des peintres, des sculpteurs, des littérateurs, des humoristes, des acteurs,
12des blanchisseuses, des couturières et des marchands des quatre-saisons. » C’est là qu’habitait Kees van
13Dongen « pieds nus dans des sandales, la barbe rouge agrémentée d’une pipe et d’un sourire. » Un étage
plus bas, à partir de 1904, vécut l’espagnol Pablo Picasso avec sa compagne Fernande Olivier. Poètes,
sculpteurs et artistes espagnols se retrouvaient dans son entourage. On y voyait aussi les fauves de la
banlieue de Chatou et surtout des géants comme André Derain et Maurice de Vlaminck. D’autres poètes se
joignirent à leur compagnie comme Max Jacob ou André Salmon. Le chef de file de la bande était Guillaume
Apollinaire. Il rencontra Picasso tout juste après son arrivée à Montmartre et devint le plus ardent défenseur
de son cubisme. En 1906, la bande internationale de Montmartre accueillit dans ses rangs l’Italien de
Livourne, Amedeo Modigliani. Des juifs de Russie et de Pologne, des Allemands, Roumains, et même des
ressortissants du Japon et d’Amérique latine vinrent grossir les rangs de cette communauté artistique
bigarrée qu’un journaliste de Montmartre, André Varnaut appela si brillamment « l’école parisienne ».
Mettant fin à tous les espoirs, la guerre détruisit le monde coloré de Montmartre qui était la force
motrice de leur Œuvre. Les Allemands de Paris durent retourner en Allemagne pour prendre les armes
contre leurs amis. Les Français furent également mobilisés, certains partirent au front, d’autres comme
Vlaminck travaillèrent dans des usines d’armement. En décembre 1914, Apollinaire écrit :
« Tous les souvenirs de naguère
Ô mes amis partis en guerre [...]
Où sont-ils Braque et Max Jacob
Derain aux yeux gris comme l’aube
Où sont Raynal Billy Dalize
Dont les noms se mélancolisent
Comme des pas dans une église
Où est Cremnitz qui s’engagea
14Peut-être sont-ils morts déjà… »
La poésie d’Apollinaire respire la nostalgie car la guerre leur prenait tout : l’amour, le romantisme, la beauté
de la nature, l’éternelle fête à Paris. Les éclairs des tirs remplacèrent pour eux les aurores dans le ciel étoilé :
« Le ciel est étoilé par les obus des Boches
La forêt merveilleuse où je vis donne un bal
15La mitrailleuse joue un air à triples-croches… »
Appelé au front, Apollinaire n’y resta pas longtemps. Il fut gravement blessé et retourna dès le 17 mars
1916 à Paris. Se rassemblèrent autour de lui ses anciens amis et les poètes et artistes de retour à
Montmartre tels Max Jacob, Raoul Duffy, Francis Carco, Pierre Reverdi, André Breton. Le bandeau noir que
portait Apollinaire sur la tête après sa blessure fut accepté comme un symbole d’héroïsme. Cependant
nombre de ceux qui entouraient le chanteur de « la jeunesse abandonnée » rejetaient ce patriotisme
excessif qui envahissait la France.
Des artistes comme Anatole France, Jean Richepin, Edmond Rostand, Madame de Noailles rendirent gloire
à l’héroïsme du soldat mort pour la patrie. Ils alimentaient la sainte haine du Kaiser et appelaient à la bataille.
Romain Rolland fut qualifié de traître à cause de son intervention contre la guerre. André Breton, qui s’était
incliné devant Apollinaire lui reprocha cependant de ne pas avoir suffisamment parlé de la triste réalité de son
Man Ray (Emmanuel Radnitszky),
époque et de n’avoir traité de la guerre, dans Calligrammes, qu’avec beaucoup trop de légèreté. Ce sont
Soleil de nuit, 1943.
pourtant Apollinaire et d’autres écrivains qui soutinrent l’art moderniste pendant la guerre. Collection privée.
19En 1916, parut le premier numéro de la revue SIC qui permit aux poètes et aux artistes modernistes de
s’exprimer. Cette revue exista pendant trois ans. En 1917, Pierre Reverdy lança Nord-Sud, revue concurrente
autour de laquelle il voulait réunir la littérature moderniste et l’art figuratif. « La chose étonnante dans le fait
que nous ayons jugé le moment actuel comme étant le bon est que nous faisions bloc avec Guillaume
16Apollinaire. » Quelques surréalistes doivent leur célébrité à ces revues, comme par exemple Philippe Soupault,
Louis Aragon, ou le peintre Francis Picabia. Mais ce cercle commença réellement à s’animer avec la venue à Paris
de Tristan Tzara. Au printemps 1917, Max Jacob annonça la naissance du poète roumain Tristan Tzara et le SIC,
dans un article intitulé « La Naissance de Dada » écrivit : « Le poète Tristan Tzara et le peintre Janco publient à
17Zurich une revue artistique stricte et au contenu intéressant. Le deuxième numéro de Dada sortira bientôt. »
DADA – LE BERCEAU DU SURRÉALISMEPeter Blume,
Le Sud de Scranton, 1931.
Huile sur toile, 56 x 66 cm.
Dada, tel était en effet le nom de la revue. Mais Dada était beaucoup plus qu’une simple revue. Dada
The Metropolitan Museum of Art, fonds
était la rencontre de partisans des mêmes idées, c’était un mouvement englobant l’art avant-gardisteGeorge A. Hearn, New York.
20international. Dada était le point de rassemblement des nouvelles tendances de l’art qui se développaient
en même temps dans différents pays du monde. Dada était une révolte contre l’art traditionnel et les
dadaïstes prêchaient l’anti-art. Enfin, Dada fut le berceau dans lequel le surréalisme prononça ses premiers
mots, fit ses premiers pas, grandit et mûrit. Dada fut le point de départ du surréalisme.
On considère généralement que Dada est né à Zurich, même si ses adeptes apparurent en même
temps en Amérique. En Europe, le courant Dada se répandit dans différents pays. La Suisse était le seul
pays officiellement neutre d’Europe, le seul îlot de paix dans un monde ravagé par la violence et la
guerre. C’est justement là que trouvèrent abri les jeunes gens qui voulaient échapper au conflit. Ainsi la
guerre amena en Suisse les Allemands Richard Huelsenbeck et Hugo Ball, les Roumains Tristan Tzara et
Marcel Janco, l’Alsacien Jean Arp auxquels vinrent se greffer d’autres jeunes intellectuels. Ce qui les
unissait par dessus tout était leur haine pour une guerre qu’ils jugeaient absurde et sanglante. Bien qu’ils George Marinko,
Aspects sentimentaux de l’infortune, vers 1937.fussent pacifistes, ils ne prenaient pas part aux manifestations. Ils protestaient à leur manière, dans le
Tempera sur masonite, 35,7 x 40,3 cm.
domaine de la littérature, du théâtre et de l’art figuratif. Ils venaient tous de familles bourgeoises et
Wadsworth Atheneum Museum of Art,
étaient, avant tout, opposés à l’art officiel. Hartford.
21À l’automne 1915 les Roumains Tzara et Janco s’établirent à Zurich. En 1916, l’Allemand Hugo Ball
ouvre dans une ruelle du vieux Zurich le Cabaret Voltaire. Pour la décoration de la salle, Jean Arp lui prête
des toiles de Picasso mais aussi les siennes et celles de ses amis. Tzara, Janco et le Suisse Max Oppenheimer
rencontrent Ball et se mettent à fréquenter son cabaret. Le 5 février eut lieu le premier concert « Madame
Hennings et Madame Lecomte chantèrent des chansons françaises et danoises. Monsieur Tzara lut des vers
roumains. Un orchestre de balalaïkas joua des airs et danses russe traditionnelles magnifiques », écrivit Ball
18dans ses mémoires.
Le nom « Dada » fut inventé le 8 février. Le parrain de ce mouvement naissant fut Tristan Tzara. Selon la
légende, un coupe-papier tomba accidentellement sur la page d’un dictionnaire où Tristan Tzara vit ce mot :
« DADA NE SIGNIFIE RIEN, écrit-il dans le Manifeste Dada de 1918. On apprend dans les journaux
que les nègres Krou appellent la queue d’une vache sainte : DADA. Le cube et la mère en une
certaine contrée d’Italie : DADA. Un cheval de bois, la nourrice, double affirmation en russe et en
19roumain : DADA. »
Tzara déclara qu’il était contre tout manifeste :
« Ainsi naquit DADA d’un besoin d’indépendance, de méfiance envers la communauté. Ceux qui
appartiennent à notre mouvement gardent leur liberté. Nous ne reconnaissons aucune théorie. Nous
avons assez des académies cubistes et futuristes : laboratoires d’idées formelles. Fait-on l’art pour gagner
20de l’argent et caresser les gentils bourgeois ? »
La base de Dada fut leur effort pour tout détruire, sans exception, pour détruire l’art ancien car il n’était
pas libre, la bourgeoisie l’avait formé et ils méprisaient allègrement la bourgeoisie. Dada fut la négation de
tout : « …Toute hiérarchie et équation sociale installée pour les valeurs par nos valets : DADA ; [...] abolition
de la mémoire : DADA ; abolition de l’archéologie : DADA ; abolition des prophètes : DADA ; abolition du
21futur : DADA [...] ». Leur conception de la liberté alla jusqu’à les conduire à l’affranchissement de la
logique : « La logique est une complication. La logique est toujours fausse. Elle tire les fils des notions,
paroles, dans leur extérieur formel, vers des bouts, des centres illusoires. Ses chaînes tuent, myriapode
22énorme asphyxiant l’indépendance. »
Il se passait toujours quelque chose au Cabaret Voltaire. On lisait des vers de Kandinsky et de Blaise
eCendrars, on jouait la 13 rhapsodie de Liszt. On y tenait des soirées françaises et russes. Lors de la soirée
française du 14 mars, Tzara lut des vers de Max Jacob, André Salmon, Jules Laforgue. Arp lut des extraits
de Ubu Roi d’Alfred Jarry. On y chanta des chansons d’Aristide Bruant. Les dadaïstes se mirent à
présenter leurs propres créations, qui affirmaient la position nihiliste de Dada par rapport à tout art
ancien ou même tout art d’un passé très proche. Les valeurs de l’esthétique bourgeoise furent
complètement démantelées. Le 11 février Hugo Ball écrit dans son journal : « Huelsenbeck est arrivé. Il
se produit sur des rythmes de nègres. S’il avait le choix, il remplacerait toute la littérature par des
23roulements de tambour. » Le 29 mars, Huelsenbeck, Janco et Tzara lurent le poème simultané de Tristan
Tzara, « L’Amiral cherche une maison à louer » et des chants nègres. C’est lors de ces représentations
que furent formulés les principes de l’anti-art.
« C’est un récitatif insensé où trois voix ou plus parlent, chantent, sifflent ou font autre chose du
même genre, le tout en même temps de sorte que la rencontre de ces ‘parties’ rend un contenu joyeux
Jacques Hérold,
et fantasque, écrit Hugo Ball à propos du poème de Tzara. Dans un tel poème simultané on remarque
Le Jeu, la nuit, 1936.
Collection privée. clairement le bon plaisir de la voix mais aussi sa détermination par l’accompagnement. [...] Le poème
222324simultané émane des qualités de la voix. [...] Il montre le choc de la vox humana avec le monde
24menaçant qui l’entoure, monde où l’on ne peut se cacher des bruits et du rythme. »
Plus tard, en 1920, Tzara publie un manifeste comprenant des instructions pour faire un poème dadaïste :
« Prenez un journal
Prenez des ciseaux
Choisissez dans ce journal un article ayant la longueur
Que vous comptez donner à votre poème.
Découpez l’article.
Découpez ensuite avec soin chacun des mots qui forment cet article et mettez-les dans
un sac.
Agitez doucement.
Sortez ensuite chaque coupure l’une après l’autre.
Copiez consciencieusement
Dans l’ordre ou elles ont quitté le sac.
Le poème vous ressemblera.
Et vous voilà un écrivain infiniment original et d’une sensibilité charmante, encore qu’incomprise du
25vulgaire. »
Tristan Tzara n’utilisa jamais cette méthode lui-même pour écrire un poème et on y note une certaine
touche d’ironie. Cependant la conception de la spontanéité et de la méthode selon laquelle « la pensée se
fait dans la bouche », devint plus tard en grande partie la base du travail des surréalistes.
En juillet 1916 on annonce la création d’un projet de revue littéraire et artistique nommé Dada mais son
premier numéro n’apparaît qu’en juillet 1917. En 1916, Tzara commence à correspondre avec le
monnayeur d’art parisien Paul Guillaume qui le présente à Max Jacob, Reverdy et Apollinaire. Ce dernier,
de même qu’il avait été le chef de file de l’avant-garde parisienne, devint pour les dadaïste une véritable
26idole, « le plus vivace, le plus alerte, le plus enthousiaste des poètes français. » Tzara a rendu hommage
à Apollinaire dans des vers lyriques emplis d’une tristesse toute retenue. En 1918, la revue parisienne SIC
publie le poème de Tzara intitulé « La Mort de Guillaume Apollinaire » :
« Nous ne savons rien
Nous ne savions rien de la douleur
La saison amère du froid
Creuse de longues traces dans nos muscles
Il aurait plutôt aimé la joie de la victoire
Sages sous les tristesses calmes en cage
ne pouvoir rien faire
Si la neige tombait en haut
Si le soleil montait chez nous pendant la nuit
pour nous chauffer
Et les arbres pendaient avec leur couronne
– unique pleur –
Si les oiseaux étaient parmi nous pour se mirer
Man Ray (Emmanuel Radnitszky),
Dans le lac tranquille au-dessus de nos têtes
Le Beau Temps, 1939.
ON POURRAIT COMPRENDRE Collection privée.
25

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