Vincent van Gogh
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Vincent van Gogh , livre ebook

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Description

Vincent van Gogh (Groot-Zundert, Brabant, 1853 – Auvers-sur-Oise, 1890)
La vie et l'oeuvre de Vincent van Gogh sont si étroitement liées qu'il est quasiment impossible de voir ses toiles sans y lire le récit de sa vie : van Gogh est en effet devenu l'incarnation du martyr souffrant et incompris de l'art moderne, l'emblème de l'artiste marginal. Le premier article, publié en 1890, donnait des détails sur la maladie de van Gogh. L'auteur de l'article voyait le peintre comme un «génie terrible et dément, souvent sublime, parfois grotesque, toujours à la limite du cas pathologique ». On sait très peu de choses sur l'enfance de Vincent. Á l'âge de 11 ans, il dut quitter le «nid humain », comme il le nommait lui-même, pour poursuivre sa scolarité dans divers internats. Le premier portrait nous montre van Gogh comme un jeune homme sérieux de dix-neuf ans. A cette époque, il avait déjà travaillé trois ans à La Haye et ensuite à Londres, dans la galerie Goupil & Co. En 1874, son amour pour Ursula Loyer s'acheva dans un désastre et un an plus tard, il fut transféré à Paris, contre son gré. A l'issue d'une discussion particulièrement violente au moment des fêtes de Noël 1881, son père, pasteur, ordonna à Vincent de partir. Avec cette ultime rupture, il abandonna son nom de famille, signant ses toiles d'un simple «Vincent ». Il se rendit à Paris et ne retourna jamais en Hollande. Á Paris il fit la connaissance de Paul Gauguin, dont il admirait énormément les peintures. L'autoportrait fut le principal sujet de Vincent de 1886 à 1888. En février 1888, Vincent quitta Paris pour Arles, et essaya de persuader Gauguin de le rejoindre. Les mois passés à attendre Gauguin furent les plus productifs de la vie de van Gogh. Il voulait montrer à son ami autant de toiles que possible et décorer la Maison jaune. Mais Gauguin ne partageait pas sa vision de l'art et rentra finalement à Paris.
Le 7 janvier 1889, quatorze jours après son automutilation, Vincent quitta l'hôpital. Ignorant sa propre folie, il espérait se rétablir et oublier, mais en réalité, il y retourna deux fois cette année là. Au cours de son ultime séjour à l'hôpital, Vincent peignit des paysages dans lesquels il recréait le monde de son enfance. On dit que Vincent van Gogh se tira une balle dans la tempe dans un champ, mais décida de rentrer à l'hôtel et de se coucher. Le propriétaire informa le Dr Gachet et son frère, Theo ; ce dernier décrivit les derniers instants de sa vie qui prit fin le 29 juillet 1890 : «Je voulais mourir. Mais j'étais assis à son chevet, lui promettant que nous allions le guérir. [...] », il répondit : «La tristesse durera toujours. »

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 17 janvier 2012
Nombre de lectures 34
EAN13 9781783102587
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0524€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Auteur : Victoria Charles

Mise en page :
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Sauf mentions contraires, le copyright des œuvres reproduites appartient aux photographes, aux artistes qui en sont les auteurs ou à leurs ayants droit. En dépit de nos recherches, il nous a été impossible d ’ établir les droits d ’ auteur dans certains cas. En cas de réclamation, nous vous prions de bien vouloir vous adresser à la maison d ’ édition.

ISBN : 978-1-78310-258-7
Victoria Charles





Vincent
V an Gogh

Sommaire


Préface
Hollande, Angleterre et Belgique 1853-1886
Paris 1886-1888
Arles 1888-1889
Arles 1889
Saint-Rémy 1889-1890
Conclusion
Biographie
Liste des illustrations
Notes
Autoportrait à la palette et au chevalet, Paris, 1888.
Huile sur toile, 65 x 50,5 cm .
Van Gogh Museum, Amsterdam.
Préface


Il s’asseyait sur cette chaise. Sa pipe était posée sur un siège de paille, à côté d’une blague à tabac ouverte. Il dormait dans ce lit, vivait dans cette maison. C’est là qu’il se coupa un morceau d’oreille. Nous le voyons la tête bandée, la pipe au coin des lèvres, le regard fixé sur nous. La vie et l’œuvre de Vincent Van Gogh sont si intimement liées qu’il est presque impossible de regarder ses tableaux sans y lire l’histoire de sa vie. Une vie si souvent décrite qu’elle est devenue légende. Van Gogh est l’incarnation même de la souffrance, du martyre de l’artiste moderne incompris, étranger au monde qui l’entoure. En 1996, Jan Hulsker, le grand spécialiste de Van Gogh, a publié un catalogue revu et corrigé de ses œuvres complètes, dans lequel il remet en question l’authenticité de 45 peintures et dessins. Ce qui préoccupe Hulsker, ce ne sont pas seulement les faux, mais aussi les toiles qui ont à tort été attribuées à Van Gogh.

De son côté, l’historien d’art du British Museum, Martin Bailey, affirme avoir identifié plus de cent faux « Van Gogh », dont Le Portrait du docteur Gachet , qui existe en deux versions. L’une d’elles a été achetée en 1990 par un industriel japonais pour 82,5 millions de dollars – le prix le plus élevé jamais payé pour un tableau. Le nouveau propriétaire bouleversa bientôt l’opinion publique en déclarant qu’il voulait être brûlé en même temps que l’œuvre après sa mort. Par la suite, pour épargner la sensibilité des amateurs d’art européens, il changea d’avis et décida de construire un musée destiné à abriter sa collection. Cependant, si quelqu’un parvenait à prouver que Le Portrait du docteur Gachet est un faux, l’intérêt du public pour cette œuvre s’évanouirait aussitôt.

Il fut très vite évident que les événements de la vie de Van Gogh allaient jouer un rôle déterminant dans l’accueil réservé à ses œuvres. Le premier article sur lui parut en janvier 1890 dans Le Mercure de France . L’auteur, Albert Aurier, était en contact avec un ami de Van Gogh, Émile Bernard, qui lui donna des précisions sur la maladie du peintre. À l’époque, Van Gogh séjournait dans un asile psychiatrique à Saint-Rémy, près d’Arles. L’année précédente, il s’était coupé l’oreille droite. Sans trop entrer dans les détails, Aurier laissait néanmoins transparaître sa connaissance de l’état de santé mentale du peintre dans ses commentaires sur les tableaux. Ainsi, il utilise des expressions telles qu’ « obsédante passion » [1] et « préoccupation persistante » [2] ; Van Gogh lui apparaît comme un « génie à demi fou, souvent sublime, parfois grotesque, toujours à la limite du morbide ». [3] Aurier considérait le peintre comme un « messie, semeur de vérité, qui régénèrerait la décrépitude de notre art et peut-être de notre imbécile et industrialiste société ». [4]
Le Champ de blé aux corbeaux, Auvers-sur-Oise, 1890.
Huile sur toile, 50,5 x 103 cm .
Van Gogh Museum, Amsterdam.
Mademoiselle Gachet dans son jardin à Auvers-sur-Oise, Auvers-sur-Oise, juin 1890.
Huile sur toile, 46 x 55,5 cm .
Musée d ’ Orsay, Paris.


En décrivant l’artiste comme un génie fou, le critique posait les fondations du mythe de Van Gogh qui allait émerger dès la mort du peintre. En fait, Aurier ne pensait pas que Van Gogh pût jamais être compris du grand public : « Mais quoi qu’il arrive, quand bien même la mode viendrait de payer ses toiles – ce qui est peu probable – au prix des petites infamies de M. Meissonier, je ne pense pas que beaucoup de sincérité puisse jamais entrer en cette tardive admiration du grand public. » [5] Quelques jours après l’enterrement de Van Gogh à Auvers-sur-Oise, le docteur Gachet, qui soigna le peintre à la fin de ses jours, écrivit à son frère Théo :

« Ce souverain mépris de la vie, sans aucun doute le résultat de son amour impétueux de l’art, est extraordinaire (…). Si Vincent était encore en vie, il faudrait des années pour que l’art humain triomphe. Cependant, sa mort est, si l’on peut dire, le résultat glorieux du combat entre deux principes adverses : la lumière et l’obscurité, la vie et la mort. » [6]

Van Gogh ne méprisait pas plus la vie qu’il n’en était maître. Dans ses lettres, dont près de sept cents ont été publiées, il évoque souvent son besoin lancinant d’amour et de sécurité :

« J’ai besoin d’une femme, je ne puis pas et je ne veux pas vivre sans amour. » [7]
Le Docteur Paul Gachet, Auvers-sur-Oise, 1890.
Huile sur toile, 68,2 x 57 cm .
Musée d ’ Orsay, Paris.


À plusieurs reprises il répète qu’ « il vaudrait mieux fabriquer des enfants que de fabriquer des tableaux ». [8] Ce rêve un peu bourgeois d’un foyer et d’un ménage ne se concrétisa jamais. Le premier amour de Van Gogh, Ursula Loyer, en épousa un autre. Sa cousine Kee, déjà mère et veuve, lui refusa sa main en partie pour des raisons matérielles : Van Gogh était incapable de subvenir à ses besoins et à ceux de ses enfants. L’artiste essaya de fonder un foyer avec une prostituée du nom de Sien, mais dut la quitter parce que son frère Théo, dont il dépendait financièrement, voulait le voir mettre fin à cette relation. En ce qui concerne la relation de Van Gogh avec Marguerite Gachet, âgée de vingt-et-un ans, elle pourrait n’avoir jamais dépassé le stade de la rumeur. Une personne amie de Marguerite affirma qu’ils étaient tombés amoureux, mais le docteur Gachet, habituellement très libre d’esprit, interdit l’accès de sa maison au peintre. Van Gogh ne recherchait pas seulement l’amour des femmes, mais aussi celui de sa famille et de ses amis, bien qu’il n’accédât jamais au degré d’intimité souhaité. Quelques jours avant son suicide, il résuma son échec de toute une vie en termes énigmatiques : « De ceux à qui j’ai été le plus attaché, je n’ai pas remarqué autre chose que comme à travers un miroir, pour d’obscures raisons. » [9] Ce fils de pasteur empruntait son analogie à la première épître des Corinthiens : « Nous voyons aujourd’hui au moyen d’un miroir, confusément. Je ne connais aujourd’hui que partiellement, mais plus tard je connaîtrai comme j’aurai été connu. » Cette quête d’une place dans la collectivité et le désir d’être reconnu sont deux thèmes que l’on retrouve tout au long de la vie de Van Gogh.
Dans le Jardin du docteur Paul Gachet, Auvers-sur-Oise, mai 1890.
Huile sur toile, 73 x 52 cm .
Musée d ’ Orsay, Paris.
Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
Auvers-sur-Oise, 28 Juin 1890

Mon cher Théo,
Je joins à cette lettre ma commande de couleurs, tu les enverras au commencement du mois, enfin au moment le plus convenable, ce n ’ est pas pressé, je ne suis pas à quelques jours près. Hier et avant-hier j ’ ai peint le portrait de Mlle Gachet que tu verras j ’ espère bientôt ; la robe est rose, le mur dans le fond vert avec un point orangé, le tapis rouge avec un point vert, le piano violet foncé, cela a 1 mètre de haut sur 50 de large.
C ’ est une figure que j ’ ai peinte avec plaisir, mais c ’ est difficile.
Il m ’ a promis de me la faire poser une autre fois avec un petit orgue. J ’ en ferai un pour toi. J ’ ai remarqué que cette toile passe très bien avec une autre en largeur, de blés, l ’ une étant en hauteur et rose, l ’ autre d ’ un vert pâle et jaune vert complémentaire du rose ; mais nous en sommes encore loin avant que les gens comprennent les curieux rapports qui existent entre un morceau de la nature et un autre, qui pourtant s ’ expliquent et se font valoir l ’ un l ’ autre.
Mais quelques-uns pourtant le sentent bien et c ’ est déjà quelque chose. Et puis il y a ceci de gagné, que dans les toilettes on voit des arrangements de couleurs claires bien jolies ; si on pouvait avoir les personnes qu ’ on voit passer, pour faire leurs portraits, ce serait aussi joli que n ’ importe quelle époque du passé et même je trouve que souvent dans la nature il y a actuellement toute la grâce du tableau du Puvis, entre l ’ art et la nature. Ainsi hier je vis deux figures : la mère en robe carmin foncé, la fille en rose pâle avec un chapeau jaune sans ornement aucun, des figures très saines, campagnardes, bien hâlées par le grand air, brûlées par le soleil ; la mère surtout avec un visage très très rouge et des cheveux noirs et deux diamants dans les oreilles.
Et j ’ ai encore pensé à cette toile de Delacroix, L’Éducation maternelle . Car dans les expressions des visages il y avait réellement tout ce qu ’ il y eut dans la tête de George Sand . Sais-tu qu ’ il y a un portrait buste George Sand de Delacroix, il y en a un bois dans L’Illustration, avec les cheveux coupés court.
Bonne poignée de main en pensée à toi et à Jo et prospérité avec le petit.
t. à t. Vincent.
Paysanne au bonnet blanc, Nuenen, février-mars 1885.
Huile sur toile, 37 x 45 cm .
Von der Heydt Museum, Wuppertal.
Hollande, Angleterre et Belgique 1853-1886


Le 30 mars 1852, Anna van Gogh accoucha d’un enfant mort-né, au presbytère de Zundert, mais un an plus tard exactement, elle donna le jour à un fils robuste. [10] Le pasteur Theodorus van Gogh nomma son deuxième fils comme le premier : Vincent. Quand le deuxième Vincent pénétrait dans l’église de son père pour assister au service, il passait devant une pierre tombale sur laquelle « son » prénom était écrit. Dans les derniers mois de sa vie, Van Gogh devait souvent évoquer les lieux de son enfance, parlant avec mélancolie du cimetière de Zundert. On sait peu de choses de Van Gogh enfant. La fille d’un voisin le décrivit comme « ayant bon cœur, comme étant gentil, bon, compatissant » [11] , tandis qu’une ancienne servante de la famille affirmait au contraire que Vincent avait des manières bizarres et déplaisantes et qu’il « était souvent puni de manière appropriée ». [12] Johanna van Gogh-Bonger, qui n’a rencontré son beau-frère que quelques rares fois vers la fin de sa vie, le décrira aussi comme un vieil enfant difficile, malicieux et obstiné, qui avait été gâté par des parents trop indulgents. [13]

On relève des incohérences similaires dans les descriptions de Van Gogh adulte. La plupart des témoignages ont été recueillis au début du XX e siècle par Van Gogh-Bonger, à qui fut confiée la garde des biens de Van Gogh après la mort de Théo en 1891. Ces témoignages sont sujets à caution, non seulement en raison de l’éloignement temporel, mais aussi parce que l’artiste défunt était déjà devenu une légende. En général, Van Gogh était bon et compatissant envers les pauvres et les malades, ainsi qu’envers les enfants. Un autre trait de caractère important qui, selon la sœur de l’artiste Elisabeth-Huberta, se manifesta très tôt, était son amour de la nature : « Il connaissait les endroits où poussaient les fleurs les plus rares (…), où trouver les oiseaux. En ce qui concerne ces derniers, il savait exactement où chacun nichait ou vivait, et quand il voyait un couple d’alouettes s’abattre sur un champ de seigle, il savait comment s’approcher de leur nid sans faire craquer les pousses alentour et sans faire le moindre mal aux oiseaux. » [14] Pendant les dernières années de sa vie, Van Gogh retourna aux paysages de son enfance par le biais de la peinture. « Tout le Midi, tout pour lui devenait la Hollande » [15] , déclara Paul Gauguin à propos des tableaux de la période d’Arles.

Dans une lettre à Émile Bernard, Van Gogh comparait la lande et les plates étendues de la Camargue à la Hollande. Lors de son séjour à l’asile psychiatrique de Saint-Rémy, il écrivit à Théo : « Pendant ma maladie, j’ai revu chaque chambre de la maison à Zundert, chaque sentier, chaque plante dans le jardin, les aspects d’alentour, les champs, les voisins, le cimetière, l’église, notre jardin potager derrière – jusqu’au nid de pie dans un haut acacia dans le cimetière. » [16]
Laboureur et planteuse de pomme de terre, Nuenen, septembre 1884.
Huile sur toile, 70,5 x 170 cm .
Von der Heydt Museum, Wuppertal.
Les références aux nids, faites tant par Elisabeth-Huberta que par Van Gogh lui-même, montrent l’importance de cette image pour le peintre. Le nid est un symbole de sécurité, ce qui peut expliquer pourquoi Vincent qualifiait les maisons de « nids d’hommes ». [17] Van Gogh dut quitter son premier « nid » – la maison de ses parents – à l’âge de onze ans. On ne sait pas au juste ce qui décida son père à l’envoyer en pension à Zevenbergen, à une trentaine de kilomètres de Zundert. Peut-être n’y avait-il pas d’école protestante à proximité de leur demeure ? Le voisinage à Zundert était presque entièrement catholique. À moins que le nid parental ne fût simplement devenu trop petit avec l’arrivée de quatre autres enfants. « C’était un jour d’automne. J’étais debout sur le perron de l’école de M. Provily, suivant des yeux la voiture dans laquelle Pa et Moe s’en allaient pour rentrer chez eux. On la voyait de loin, la petite voiture jaune, sur la longue route mouillée de pluie, bordée d’arbres grêles, qui courait à travers les prés. » [18] Quelques semaines avant sa mort, Van Gogh évoqua son souvenir de cette séparation en peignant une carriole à deux roues longeant les champs sur une route étroite. À l’âge de treize ans, Vincent passa au cours moyen à Tilburg, où le paysagiste Constantin C. Huysmans lui apprit à dessiner. Des dessins d’écolier de Van Gogh, un seul a été conservé : une page représentant un dos vu sous deux angles différents. Au total, environ une douzaine des dessins et peintures d’enfance de Van Gogh nous sont parvenus. Un jour, selon Van Gogh-Bonger, le garçonnet, âgé de huit ans, « modela un petit éléphant d’argile qui retint l’attention de ses parents, mais il le détruisit lorsque, selon lui, on se mit à en faire tout un plat ». [19]

C’est pendant son séjour à Tilburg que fut prise la première des deux photographies connues du jeune Van Gogh. Elle montre un visage enfantin, doux, aux yeux très clairs. Le deuxième portrait nous révèle un jeune homme de dix-neuf ans à l’expression très sérieuse. À l’époque, Vincent travaillait déjà depuis trois ans à La Haye, à la galerie Goupil & Co, où l’un des oncles de Van Gogh était associé. Van Gogh raconte que sur les trois années et demie qu’il passa à La Haye, « les deux premières (…) furent assez déplaisantes, alors que la troisième [lui] a réservé plus d’agréments ». [20] Le directeur de la galerie était un jeune homme de vingt-quatre ans, Hermanus Gijsbertus Tersteeg, à propos de qui Vincent écrira : « J’ai connu Son Excellence à une époque curieuse de sa vie, quand il venait de sortir du rang, comme on dit, et qu’il venait de se marier par-dessus le marché. Il m’a alors fortement impressionné – c’était un homme positif, remarquablement habile et enjoué, énergique quand il s’agissait de frapper de grands ou de petits coups ; en outre, on aurait dit qu’il émanait de lui une certaine poésie, mais alors, de la poésie vraiment non sentimentale.

À ce moment, je nourrissais tant de respect pour lui que je me tenais toujours à ma place et le considérais comme un être d’une essence supérieure à la mienne. » [21] Plus tard, après s’être lancé dans la carrière de peintre, Van Gogh continua – mais en vain – à essayer de conquérir l’estime du marchand d’art tant révéré. Durant son apprentissage, Van Gogh découvrit la peinture des salons et de l’école de Barbizon, dont le plus éminent représentant, Jean-François Millet (1814-1875), allait exercer sur lui une grande influence. Comme Goupil & Co vendait également des reproductions, l’apprenti se familiarisa avec de nombreux chefs-d’œuvre. C’est là qu’il construisit son nouveau nid : la galerie, puis bientôt les musées, devinrent son « pays des tableaux ». [22]
Portrait de la mère de l’artiste, Arles, 1888.
Huile sur toile, 40,6 x 32,4 cm .
Norton Simon Museum of Art,
Pasadena, Californie.
Paysannes aux champs, Nouvelle-Amsterdam, octobre 1883.
Huile sur toile, 27 x 35,5 cm .
Van Gogh Museum, Amsterdam.
Coucher de soleil, Nuenen, octobre 1885.
Huile sur toile, 46 x 33 cm .
Kröller-Müller Museum, Otterlo.
Profil d’une tête de paysan, Nuenen, mars-avril 1885.
Huile sur toile, 44 x 32 cm .
Kröller-Müller Museum, Otterlo.


En août 1872, Théo vint voir son frère aîné à La Haye. Au cours de cette rencontre, les deux jeunes gens, âgés respectivement de dix-neuf et quinze ans, devinrent très proches l’un de l’autre – amis plutôt que parents. Dès lors, Vincent allait considérer Théo comme son alter ego. Du fait que les deux frères vécurent la plupart du temps dans des villes différentes – à l’exception des deux années pendant lesquelles ils partagèrent un appartement à Paris – ils communiquaient par lettres, parlant d’art, des problèmes familiaux, et se donnant des conseils réciproques concernant leurs maladies et leurs histoires d’amour. En dix-huit ans, Vincent écrivit plus de 600 lettres à son frère, qui les conserva précieusement. La plupart furent publiées après la mort de Van Gogh. Environ une quarantaine de lettres de Théo nous sont parvenues. Les autres disparurent à l’occasion des fréquents déménagements de Vincent, de même qu’un grand nombre de dessins et de peintures.

« Quelles bonnes journées nous avons passées à La Haye ! Je pense encore si souvent à cette promenade sur la route de Rijswijk où nous avons été boire du lait au moulin, après la pluie » [23] ,

se souvient Van Gogh avec nostalgie pendant l’été 1873. Son apprentissage avait alors touché à sa fin, et le jeune homme s’était retrouvé employé dans la succursale de Goupil à Londres :

« L’affaire ici n’est qu’un dépôt et le travail est tout autre que celui de La Haye ; mais on s’y fera. Dès six heures, je suis libre, de sorte que j’ai encore à ma disposition un bon moment que je passe très agréablement à me promener, à lire, à écrire des lettres. » [24]

Van Gogh oublie de mentionner une autre de ses activités : le dessin. Dix ans plus tard, au moment d’aborder véritablement sa carrière d’artiste, il se souviendra :

« Je me suis souvent arrêté pour dessiner le long des quais de la Tamise, quand je rentrais le soir de la Southampton Street, et ce que je faisais là ne ressemblait à rien. » [25]

Sa lecture favorite à Londres était L ’ Amour de Jules Michelet :

« Pour moi ce livre a été une révélation, et en même temps un évangile (…). Et qu’un homme et une femme puissent faire un, devenir un, disons faire un tout, et non deux moitiés, je le crois aussi. » [26]

Au moment où il écrivait ces deux phrases, fin juillet 1874, Van Gogh était convaincu que ce miracle était possible pour lui aussi. Mais son amour pour Ursula Loyer, la fille de sa propriétaire, fut déçu. Quelques années plus tard, Van Gogh résumera l’histoire en ces termes :

« J’ai renoncé à une jeune femme et elle en a épousé un autre : je me suis effacé en lui restant fidèle en pensée. Très fâcheux ! » [27]

Cette version des faits est pour le moins douteuse : Ursula était déjà fiancée quand Van Gogh la rencontra, et ce ne fut pas de son propre gré qu’il quitta Londres. En mai 1875, il fut transféré à Paris. À ce stade, Van Gogh avait déjà renoncé à son idéal d’un amour terrestre pour se tourner vers l’amour de Dieu. Son enthousiasme religieux fut peut-être l’une des raisons pour lesquelles il fut obligé de quitter la succursale de Goupil à Londres : l’entreprise, transférée dans un bâtiment plus important, n’était plus simplement un dépôt, mais une galerie d’art à proprement parler. Et le Van Gogh solitaire et excentrique ne plaisait guère à la clientèle.
Tête de femme, La Haye, décembre 1882.
Mine de plomb, encre et crayon noir,
47,6 x 26,3 cm .
Van Gogh Museum, Amsterdam.


Il se peut également que sa famille ait voulu mettre fin à son « idylle » avec Ursula. Van Gogh soupçonnait d’ailleurs son père et son oncle d’être à l’origine de son transfert. Il se vengea en se murant dans le silence – une arme à laquelle il aurait souvent recours à l’occasion de conflits ultérieurs. Théo, qui lui avait succédé chez Goupil à La Haye, devint ainsi le seul membre de la famille avec lequel Van Gogh resta en contact. Les deux frères continuèrent à échanger leurs points de vue sur l’art. Dans ses lettres, Vincent parlait souvent de ses visites au Louvre, en particulier de son admiration pour les peintures de Ruysdael et de Rembrandt. Van Gogh était avant tout un passionné, non un marchand de tableaux, et il avait peu d’indulgence pour les « œuvres » qu’il était censé vendre chez Goupil. Ses parents furent informés de son échec dans les affaires, et quand Vincent rentra chez lui pour Noël 1875 – à l’évidence sans avoir obtenu l’autorisation de quitter la galerie pendant cette période d’activité intense – son père lui suggéra de démissionner. Mais il était déjà trop tard, et le directeur de la succursale de Goupil à Paris renvoya l’indésirable dès son retour. Van Gogh décida de retourner non en Hollande, mais en Angleterre. Il trouva une place de maître-assistant à Ramsgate, puis d’aide prédicateur à Isleworth. En octobre 1876, il donna son premier sermon sur le thème : « Nous sommes des pèlerins sur la terre, des hôtes. Nous venons de très loin et nous allons très loin. » [28]

Quand il rejoignit sa famille en Hollande pour Noël, ses parents avaient décidé de le faire entrer à la librairie de Pieter Kornelius Braat à Dordrecht. Vincent accepta une place au département de comptabilité du magasin, mais ses études bibliques demeurèrent au centre de ses intérêts. Lors de son premier dimanche à Dordrecht, Van Gogh se rendit deux fois à l’église pour écouter un sermon sur ce verset de la première épître aux Corinthiens : « Nous voyons aujourd’hui au moyen d’un miroir, confusément. Je ne connais aujourd’hui que partiellement, mais plus tard je connaîtrai comme j’aurai été connu. » [29] Dans ses lettres à Théo, Vincent se réfère à cette phrase indirectement :

« Quand nous nous reverrons, il faudra se regarder une bonne fois bien en face, les yeux dans les yeux. C’est pour moi, certains jours, une chose merveilleuse que de me dire que nous avons de nouveau la même terre sous les pieds, que nous parlons la même langue. » [30]

Avant de quitter Dordrecht en avril 1877 (comme il passait la plupart de ses nuits plongé dans la Bible, il était trop fatigué pendant la journée pour être d’une quelconque utilité à la librairie), il entendit à nouveau le même sermon. Dans une lettre à Théo, il écrit :

« Après l’église, je me suis promené par ce chemin derrière la gare où nous avons fait ensemble quelques pas. Je l’ai parcouru en pensant à toi, souhaitant que nous puissions être réunis. » [31]
Les Mangeurs de pommes de terre, Nuenen, 1885.
Huile sur toile, 82 x 114 cm .
Van Gogh Museum, Amsterdam.
Sortie de l’église à Nuenen, Nuenen, octobre 1884.
Huile sur toile, 41,5 x 32 cm .
Van Gogh Museum, Amsterdam.
L’interprétation de Van Gogh du verset biblique est révélatrice de son désir d’être connu d’autrui, désir qui se manifestera pendant la plus grande partie de son existence, notamment dans son amitié avec Théo, dans son amour pour Ursula Loyer ou sa cousine Kee, et dans son attitude à l’égard de la religion ou de l’art. Ce qu’il y a de commun entre tout cela est un besoin lancinant de se découvrir lui-même à travers le dialogue avec autrui : les préoccupations mercantiles d’un marchand d’art ou d’un comptable ne pouvaient y satisfaire. Pendant son séjour à Dordrecht, Van Gogh parvint enfin à élaborer des projets d’avenir : il résolut de devenir pasteur. P. C. Görlitz, qui partageait la chambre de Van Gogh à l’époque, écrivit à son propos : « C’était un homme totalement différent du type habituel des enfants d’humains. Son visage était laid, sa bouche plus ou moins de travers, en outre il avait le visage criblé de taches de rousseur, et ses cheveux étaient d’une teinte roussâtre. Comme je l’ai dit, son visage était laid, mais dès qu’il se mettait à parler de religion ou d’art, il s’animait (…), ses yeux étincelaient, et ses traits faisaient alors sur moi une profonde impression ; ce n’était plus son visage : il était devenu beau (…). Quand il rentrait de son bureau à neuf heures du soir, il allumait aussitôt une petite pipe de bois, il allait chercher une grosse Bible et s’asseyait pour lire assidûment, copier des textes et les apprendre par cœur ; il rédigeait également toutes sortes de compositions religieuses. (…) Le dimanche venu, Van Gogh allait trois fois à l’église, soit à l’église catholique, soit à l’église protestante, soit à la vieille église épiscopale, couramment appelée l’église janséniste. »

Un jour, alors que nous lui demandions : « Mais, mon cher Van Gogh, comment peux-tu fréquenter trois églises de confessions aussi divergentes ? », il répondit : « Eh bien, dans chaque église je vois Dieu, et peu m’importe que ce soit un pasteur protestant ou un prêtre catholique qui prêche ; ce qui compte, ce n’est pas le dogme, mais l’esprit des Évangiles, et je trouve cet esprit dans toutes les églises. » [32] Après son échec dans les affaires, Van Gogh espérait que son père approuverait sa décision de marcher dans ses pas, mais le pasteur restait sceptique devant l’enthousiasme religieux de son fils, dont la foi dans l’ « esprit de l’Évangile » déviait des enseignements de l’Église. Il demanda pourtant à ses frères Cornélius et Jan, qui vivaient à Amsterdam, de secourir le jeune homme. Les deux oncles acceptèrent d’aider leur neveu : l’un promit de lui donner de l’argent, l’autre de lui assurer le logis et le couvert. En mai 1877, Van Gogh commença à se préparer en vue d’entrer à la faculté de théologie. Comme il avait quitté l’école à l’âge de 15 ans, il dut à cet effet étudier les mathématiques et les langues mortes. Son professeur de langues, Mendès da Costa, décrivit ainsi son ancien élève : « Il se sentit tout de suite à l’aise (…). Les études qu’il avait commencées avec les meilleures intentions marchaient très bien au début (…) mais les verbes grecs lui semblèrent bientôt trop rudes. J’ai tout essayé pour rendre ce travail le moins ennuyeux possible… » Mais rien n’y fit : « Mendès, disait-il, crois-tu vraiment que de pareilles horreurs sont nécessaires pour quelqu’un qui veut ce que je veux, c’est-à-dire donner la paix aux pauvres créatures ? » [33] Van Gogh passa moins d’un an à Amsterdam avant d’abandonner ses études. Non qu’il fût dépourvu de dons – il parlait deux langues, lisait des livres en allemand et rédigeait ses lettres en anglais et en français – mais il était impatient : il ne voulait pas méditer sur les Évangiles, il voulait les vivre.

Il se rendit à Bruxelles pour suivre une formation dans une école d’évangélisation. Trois mois plus tard, il quittait l’école et posait sa candidature pour un poste d’évangéliste dans le Borinage, une région minière de la Belgique. En janvier 1879, il obtint un contrat temporaire qui aurait pu être renouvelé si un inspecteur du Comité d’Évangélisation n’avait pas découvert que le nouvel évangéliste prenait la Bible plus au pied de la lettre que les autorités ecclésiastiques. Le pasteur Bonte, qui œuvrait aussi dans le voisinage, rapporta : « Il se sentait tenu d’imiter les premiers chrétiens, de sacrifier tout ce dont il pouvait se passer, et il voulait être plus dépouillé que la plupart des mineurs à qui il prêchait l’Évangile. J’ajoute que la propreté hollandaise avait été aussi régulièrement abandonnée ; le savon était délaissé comme un luxe coupable, et notre évangéliste, s’il n’était pas couvert d’une couche de charbon, avait ordinairement la figure plus sale que celle des charbonniers (…). Et s’il n’avait plus le souci du bien-être pour lui-même, son cœur était éveillé en face des besoins des autres. Il allait préférablement vers les plus malheureux, les blessés, les malades, il restait longtemps auprès d’eux ; il était prêt à tous les sacrifices pour les soulager. » [34] Après son échec en tant qu’évangéliste, Van Gogh se coupa de l’Église qui, à ses yeux, était dominée par les conventions chrétiennes plutôt que par un amour semblable à celui du Christ pour l’humanité. Cette rupture affecta également sa relation avec son père, qui menaça de le faire admettre à l’asile psychiatrique de Gheel. [35]
Nature morte avec pommes dans un panier, Nuenen, septembre 1885.
Huile sur toile, 33 x 43,5 cm .
Van Gogh Museum, Amsterdam.
Allée de peupliers en automne, Nuenen, octobre 1884.
Huile sur toile sur bois, 98,5 x 66 cm .
Van Gogh Museum, Amsterdam.
Après la mort de son père en 1885, Van Gogh exprima son ressentiment contre lui et contre l’Église par le biais de deux natures mortes : l’une représente la pipe et la blague à tabac paternelles posées près d’un vase contenant un bouquet de fleurs surnommées en Hollande l’ « argent de Judas ». L’autre composition montre une grande Bible ouverte à côté d’un petit exemplaire écorné de La Joie de vivre de Zola. Le pasteur Van Gogh désapprouvait le goût de son fils pour la littérature française contemporaine qui, à son idée, était dépravée. La Bible du tableau est ouverte au livre d’Isaïe, chapitre 53 : « Il était méprisé et abandonné des hommes, homme de douleurs et familier de la souffrance, comme un objet devant lequel on se voile la face ; en butte au mépris, nous n’en faisions aucun cas. » La correspondance entre l’automne 1879 et le printemps 1880 comporte de nombreuses lacunes. Van Gogh resta dans le Borinage, où il passait la plus grande partie de son temps à dessiner. Il avait déjà commencé à faire des croquis à Bruxelles et lorsqu’il était évangéliste :

« Je dessine souvent tard dans la nuit, pour fixer quelques souvenirs et consolider les idées que me suggère la vue des choses. » [36]

Pour rassurer ses parents, Van Gogh essaya de travestir ses aspirations artistiques sous les dehors, plus raisonnables, d’un professionnel bourgeois, tel qu’un lithographe ou un dessinateur technique. Il dit à sa mère qu’il voulait dessiner des costumes et des machines. Dans ses lettres à Théo, il était plus franc :

« D’autre part, si tu croyais que j’ai estimé un moment utile et salutaire pour moi de suivre à la lettre tes conseils de me faire lithographe d’en-têtes pour factures ou de cartes de visite (…), tu te tromperais également. Tu me diras que tes conseils ne doivent pas être suivis à la lettre, que tu me les as donnés parce que tu as cru que je me plaisais à faire le rentier et que tu as estimé que cela avait assez duré. Me sera-t-il permis de te faire remarquer que ma façon de faire le rentier est une façon assez curieuse de tenir ce rôle ? Il m’est difficile de me défendre contre cette accusation, mais je serais peiné que tu n’en viennes pas un jour ou l’autre à modifier ton point de vue. » [37]

Van Gogh comparait cette période improductive au changement de plumage d’un oiseau :

« Ce qu’est la mue pour les oiseaux (…), cela c’est l’adversité ou le malheur, les temps difficiles pour nous autres êtres humains. On peut y rester dans ce temps de mue, on peut aussi en sortir comme renouvelé, mais toutefois cela ne se fait pas en public, c’est guère amusant, c’est pourquoi donc il s’agit de s’éclipser. Bon, soit. » [38]

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