Vincent van Gogh
488 pages
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Vincent van Gogh , livre ebook

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Description

Incarnation du mythe de l’artiste maudit, Vincent van Gogh (1853-1890) est devenu une référence de l’art contemporain. Expressionniste pendant le courant postimpressioniste, son art fut incompris tout au long de sa vie. Vincent van Gogh réalisa plus de 2000 œuvres mais n’en vendra qu’une seule tout au long de sa vie. Peintre autodidacte, sa peinture est reconnue pour sa beauté à la fois sensible et âpre. Il est aujourd’hui l’un des artistes les plus en vogue sur le marché de l’art

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 14 février 2014
Nombre de lectures 0
EAN13 9781783105052
Langue Français
Poids de l'ouvrage 7 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0515€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Auteur :
Victoria Charles

Mise en page :
Baseline Co. Ltd
61A-63A Vo Van Tan Street
4 e étage
District 3, Hô-Chi-Minh-Ville
Vietnam

© Confidential Concepts, worldwide, USA
© Parkstone Press International, New York, USA
Image-Bar www.image-bar.com

Tous droits d’adaptation et de reproduction, réservés pour tous pays.
Sauf mentions contraires, le copyright des œuvres reproduites appartient aux photographes, aux artistes qui en sont les auteurs ou à leurs ayants droit. En dépit de nos recherches, il nous a été impossible d’établir les droits d’auteur dans certains cas. En cas de réclamation, nous vous prions de bien vouloir vous adresser à la maison d’édition.

ISBN : 978-1-78310-505-2
Victoria Charles




Vincent van Gogh

par Vincent van Gogh
Sommaire


« …Comme à travers un miroir, pour d ’ obscures raisons »
Hollande, Angleterre et Belgique : 1853-1886 « Je ne me sens nulle part aussi étranger que dans ma famille et dans mon pays… »
Paris : 1886-1888 « Diffusion des idées »
Arles : 1888-1889 « L ’ Atelier du Midi »
Arles: 1889 « Je suis la sottise et la bévue en personne »
Saint-Rémy: 1889-1890 « À quoi bon me remettre ? »
Auvers-sur-Oise: 1890 « Mais dans cette mort rien de triste »
Biographie
Liste des illustrations
Notes
1. Autoportrait dédié à Paul Gauguin,
Arles, septembre 1888.
Huile sur toile, 61 x 50 cm . Fogg Art Museum,
Havard University Art Museums,
Cambridge, Massachusetts.
« …Comme à travers un miroir, pour d ’ obscures raisons »



Il s’asseyait sur cette chaise. Sa pipe était posée sur un siège de paille, à côté d’une blague à tabac ouverte. Il dormait dans ce lit, vivait dans cette maison. C’est là qu’il se coupa un morceau d’oreille. Nous le voyons la tête bandée, la pipe au coin des lèvres, le regard fixé sur nous. La vie et l’œuvre de Vincent van Gogh sont si intimement liées qu’il est presque impossible de regarder ses tableaux sans y lire l’histoire de sa vie. Une vie si souvent décrite qu’elle est devenue légende, Van Gogh étant l’incarnation même de la souffrance, du martyre de l’artiste moderne incompris, étranger au monde qui l’entoure. En 1996, Jan Hulsker, le grand spécialiste de Van Gogh, a publié un catalogue revu et corrigé de ses œuvres complètes, dans lequel il remet en question l’authenticité de quarante-cinq peintures et dessins. Ce qui préoccupe Hulsker, ce ne sont pas seulement les faux, mais aussi les toiles qui ont à tort été attribuées à Van Gogh.

De son côté, l’historien d’art du British Museum, Martin Bailey, affirme avoir identifié plus de cent faux « Van Gogh », dont le Portrait du docteur Gachet , qui existe en deux versions. L’ une d’elles a été achetée en 1990 par un industriel japonais pour quatre-vingt virgule cinq millions de dollars – le prix le plus élevé jamais payé pour un tableau. Le nouveau propriétaire bouleversa bientôt l’opinion publique en déclarant qu’il voulait être brûlé en même temps que l’œuvre après sa mort. Par la suite, pour épargner la sensibilité des amateurs d’art européens, il changea d’avis et décida de construire un musée destiné à abriter sa collection. Cependant, si quelqu’un parvenait à prouver que le Portrait du docteur Gachet est un faux, l’intérêt du public pour cette œuvre s’évanouirait aussitôt.

Il fut très vite évident que les événements de la vie de Van Gogh allaient jouer un rôle déterminant dans l’accueil réservé à ses œuvres. Le premier article sur lui parut en janvier 1890 dans Le Mercure de France . L’ auteur, Albert Aurier, était en contact avec un ami de Van Gogh, Émile Bernard, qui lui donna des précisions sur la maladie du peintre. À l’époque, Van Gogh séjournait dans un asile psychiatrique, à Saint-Rémy, près d’Arles. L’année précédente, il s’était coupé l’oreille droite. Sans trop entrer dans les détails, Aurier laissait néanmoins transparaître sa connaissance de l’état de santé mentale du peintre dans ses commentaires sur les tableaux. Ainsi, il utilise des expressions telles qu’ « obsédante passion » [1] et « préoccupation persistante » [2] ; Van Gogh, lui, apparaît comme un « génie à demi fou, souvent sublime, parfois grotesque, toujours à la limite du morbide » [3] . Aurier considérait le peintre comme un « messie, semeur de vérité, qui régénèrerait la décrépitude de notre art et peut-être de notre imbécile et industrialiste société » [4] .

En décrivant l’artiste comme un génie fou, le critique posait les fondations du mythe de Van Gogh qui allait émerger dès la mort du peintre. En fait, Aurier ne pensait pas que Van Gogh pût jamais être compris du grand public : « Mais quoi qu’il arrive, quand bien même la mode viendrait de payer ses toiles – ce qui est peu probable – au prix des petites infamies de M. Meissonier, je ne pense pas que beaucoup de sincérité puisse jamais entrer en cette tardive admiration du grand public. » [5] Quelques jours après l’enterrement de Van Gogh, à Auvers-sur-Oise, le docteur Gachet, qui soigna le peintre à la fin de ses jours, écrivit à son frère Théo :

« Ce souverain mépris de la vie, sans aucun doute le résultat de son amour impétueux de l’art, est extraordinaire […]. Si Vincent était encore en vie, il faudrait des années pour que l’art humain triomphe. Cependant, sa mort est, si l’on peut dire, le résultat glorieux du combat entre deux principes adverses : la lumière et l’obscurité, la vie et la mort. » [6]
2. Femme de pêcheur à Scheveningue,
Etten, décembre 1881. Aquarelle, 23,5 x 9,5 cm .
Van Gogh Museum, Amsterdam.


Van Gogh ne méprisait pas plus la vie qu’il n’en était maître. Dans ses lettres, dont près de sept cents ont été publiées, il évoque souvent son besoin lancinant d’amour et de sécurité :

« J’ai besoin d’une femme, je ne puis pas et je ne veux pas vivre sans amour. » [7]

À plusieurs reprises il répète qu ’ « il vaudrait mieux fabriquer des enfants que de fabriquer des tableaux » [8] . Ce rêve un peu bourgeois, d ’ un foyer et d ’ un ménage, ne se concrétisa jamais. Le premier amour de Van Gogh, Ursula Loyer, en épousa un autre. Sa cousine Kee, déjà mère et veuve, lui refusa sa main, en partie, pour des raisons matérielles : Van Gogh était incapable de subvenir à ses besoins et à ceux de ses enfants. L ’ artiste essaya de fonder un foyer avec une prostituée du nom de Sien, mais dut la quitter parce que son frère Théo, dont il dépendait financièrement, voulait le voir mettre fin à cette relation. En ce qui concerne la relation de Van Gogh avec Marguerite Gachet, âgée de vingt-et-un ans, elle pourrait n ’ avoir jamais dépassé le stade de la rumeur. Une personne amie de Marguerite affirma qu ’ ils étaient tombés amoureux, mais le docteur Gachet, habituellement très libre d ’ esprit, interdit l ’ accès de sa maison au peintre. Van Gogh ne recherchait pas seulement l ’ amour des femmes, mais aussi celui de sa famille et de ses amis, bien qu ’ il n ’ accédât jamais au degré d ’ intimité souhaité. Quelques jours avant son suicide, il résuma son échec de toute une vie en termes énigmatiques : « De ceux à qui j ’ ai été le plus attaché, je n ’ ai pas remarqué autre chose que comme à travers un miroir, pour d ’ obscures raisons » [9] . Ce fils de pasteur empruntait son analogie à la première épître des Corinthiens : « Nous voyons aujourd ’ hui au moyen d ’ un miroir, confusément. Je ne connais aujourd ’ hui que partiellement, mais plus tard je connaîtrai comme j ’ aurai été connu. » Cette quête d ’ une place dans la collectivité et le désir d ’ être reconnu sont deux thèmes que l ’ on retrouve tout au long de la vie de Van Gogh.
3. Paysanne bêchant,
Nuenen, août 1885.
Huile sur toile, 42 x 32 cm.
The Barber Institute of Fine Arts,
University of Birmingham, Birmingham.
4. Paysan travaillant,
La Haye, août 1882.
Huile sur papier sur bois,
30 x 29 cm . Collection privée.
5. Paysan brûlant des mauvaises herbes,
Drenthe, octobre 1883.
Huile sur bois, 30,5 x 39,5 cm .
Collection privée.
6. Les Gerbes de blé,
Nuenen, juillet-août 1885.
Huile sur toile, 40 x 30 cm.
Kröller-Müller Museum, Otterlo.
Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
La Haye, 13 Décembre 1872

Cher Théo,
Quelles bonnes nouvelles je viens de lire dans la lettre de Père. Je te souhaite bonne chance de tout cœur. Je suis sûr que tu t ’ y plairas, c ’ est une entreprise si remarquable. Cela va sans doute te changer.
Je suis si content que nous soyons maintenant tous deux dans la même profession et dans la même entreprise. Nous devons absolument faire en sorte de nous écrire régulièrement.
J ’ espère que je te verrai avant que tu ne partes; nous avons encore à discuter de beaucoup de choses. Je crois que Bruxelles est une ville très agréable mais cela va forcément te faire une impression étrange au début. Quoi qu ’ il en soit, écris-moi sans tarder. Au revoir pour le moment, ce n ’ est qu ’ un petit mot jeté à la hâte sur le papier, mais il fallait que je te dise combien je suis enchanté de ces nouvelles. Mes meilleurs vœux t ’ accompagnent.
Ton frère qui t ’ aime et, crois-le, t ’ aimera toujours,
Vincent

Je ne t ’ envie pas de devoir marcher jusqu ’ à Oisterwijk tous les jours par ce temps horrible. La famille Roos te salue.
Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
La Haye, janvier 1873

Mon cher Théo,
J ’ ai appris par la maison que tu es arrivé sain et sauf à Bruxelles, et que ta première impression a été bonne.
Je sais comme tout cela doit te sembler étrange pour l ’ instant, mais ne perds pas courage, tout ira bien.
J ’ ai hâte que tu m ’ écrives pour savoir comment tu vas et si ta pension te plaît. J ’ espère que tu en seras satisfait. Père m ’ a écrit que tu es en bons termes avec M. Schmidt; j ’ en suis heureux – c ’ est un brave homme, je pense, qui a beaucoup à t ’ apprendre.
Quelles heureuses journées nous avons passées ensemble à Noël ! J ’ y pense fort souvent. Sans doute garderas-tu aussi longtemps le souvenir de ton dernier séjour à la maison. N ’ oublie pas de me tenir au courant des tableaux que tu vois et de me dire lesquels tu préfères.
Pour ma part, je suis très occupé en ce début d ’ année.
L ’ année a bien commencé pour moi ; on m ’ a accordé une augmentation de dix florins (je gagne donc cinquante florins par mois), ainsi qu ’ un bonus de cinquante florins comme cadeau. N ’ est-ce pas merveilleux ? J ’ espère dorénavant ne plus dépendre de personne.
Je suis très heureux que tu travailles dans la même compagnie. C ’ est une maison merveilleuse ; plus on y travaille, plus on y devient ambitieux.
Les premiers temps sont sans doute les plus difficiles, mais ne te décourage pas, et tout se passera bien.
Pourrais-tu demander à Schmidt le prix de l ’ Album Corot lithographié par Émile Vernier ? Quelqu ’ un l ’ a demandé au magasin, et je sais qu ’ il est à Bruxelles. Dans ma prochaine lettre, je t ’ enverrai ma photo, que j ’ ai fait faire dimanche dernier. Es-tu déjà allé au palais Ducal ? Vas-y sans faute dès que tu pourras. Courage, mon garçon. Tous nos amis t ’ adressent leurs compliments et leurs meilleurs souhaits. Mes respects à Schmidt et Eduard, et écris-moi bientôt. Adieu.
Ton frère affectionné,
Vincent

Tu connais mon adresse,
Lange Beestenmarkt, 32
Ou Goupil & Cie, Plaats
7. Paysage avec une brouette,
La Haye, septembre 1883.
Aquarelle, 24,9 x 35,7 cm.
The Cleveland Museum of Art, Cleveland.
8. Paysan et paysanne plantant des pommes de terre,
Nuenen, avril 1885. Huile sur toile,
33 x 41 cm. Kunsthaus Zürich, Zurich.
Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
La Haye, 17 mars 1873

Cher Théo,
Il est temps que je te donne de mes nouvelles. Je suis impatient de savoir comment vous allez, oncle Hein et toi, donc j’espère que tu trouveras le temps de m’écrire.
Tu sais sans doute que je vais aller à Londres, probablement très bientôt. J’espère que nous nous verrons avant. Si c’est possible, j’irai à Helvoirt à Pâques, mais cela dépend d’Iterson, qui est sans cesse en déplacement pour affaires. Je ne peux pas partir avant son retour.
La vie sera bien différente pour moi à Londres, car je vais probablement devoir vivre seul. Il faudra que je m’occupe de beaucoup de choses dont je n’ai pas à m’inquiéter pour l’instant.
Je suis impatient de voir Londres, comme tu peux l’imaginer, mais cela me coûte tout de même de partir d’ici. Maintenant qu’il a été décidé que je vais partir, je sens combien je suis attaché à La Haye. Enfin, nul n’y peut rien et j’ai l’intention de ne pas prendre les choses trop à cœur. Ce sera formidable pour mon anglais – je le comprends assez bien mais je n’arrive pas à le parler aussi bien que je le voudrais.
Anna me dit que tu t’es fait prendre en photo. S’il t’en reste, pense à moi.
Comment va l’oncle Hein ? Pas beaucoup mieux, j’en ai peur. Et comment va notre tante ? L’oncle arrive-t-il à s’occuper et souffre-t-il beaucoup ? Salue-le chaleureusement de ma part. Je pense à lui si souvent. Comment vont les affaires ? J’imagine que tu es très pris par le travail, comme c’est notre cas ici. Tu dois commencer à te sentir à l’aise dans ton travail désormais.
Comment est ta pension – ça te plaît toujours ? C’est important. N’oublie pas de me parler des tableaux que tu vois. Il y a quinze jours j’étais à Amsterdam pour voir une exposition de tableaux qui vont partir à Vienne. C’était très intéressant et je suis curieux de savoir quelle impression les artistes hollandais feront à Vienne. Je m’intéresse aussi aux peintres anglais ; nous voyons si peu de leurs œuvres car tout, quasiment, reste en Angleterre.
Goupil n’a pas de galerie à Londres ; il vend directement aux marchands d’œuvres d’art.
Oncle Vincent sera ici à la fin du mois et j’ai hâte qu’il m’apporte des nouvelles. Les Haanebeeks et tante Fie ne cessent de me demander comment tu vas et t’envoient leur meilleur souvenir. Quel beau temps nous avons ! J’en profite autant que je peux ; dimanche dernier j’ai été faire une promenade en canot avec Willem. [10] Comme j’aurais aimé rester ici cet été, mais il faut s’accommoder des choses comme elles sont.
Et maintenant, au revoir. Mes vœux t’accompagnent et écris-moi bientôt. Dis au revoir pour moi à l’oncle et à la tante ainsi qu’à M. Schmidt et Eduard. J’attends Pâques avec impatience.
Toujours ton frère qui t’aime,
Vincent

Théo, je te conseille vivement de fumer une pipe; c’est un remède contre la nostalgie, un sentiment qu’il m’est arrivé de ressentir de temps à autre dernièrement. Je viens de recevoir ta lettre, merci bien. J’aime beaucoup la photographie, elle est très ressemblante. Je te préviendrai dès que j’en saurai plus en ce qui concerne ma visite à Helvoirt ; ce serait bien si tu pouvais venir le même jour. Au revoir.
9. Jeune Paysan bêchant,
Etten, septembre 1881. Craie noire,
encre rehaussée de blanc et traces
de fusain sur papier, 44 x 34 cm .
Kröller-Müller Museum, Otterlo.
10. Paysanne ratissant,
Nuenen, août 1885.
Pierre noire et estompe, 54,5 x 37 cm .
Kröller-Müller Museum, Otterlo.
Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
Londres, 13 juin 1873

Cher Théo,
Mon adresse est chez MM. Goupil & Co., 17 Southampton Street, Strand, Londres. [11] Tu dois être impatient d ’ avoir de mes nouvelles, je ne vais donc pas te faire attendre de lettre plus longtemps.
On me dit que tu habites désormais chez M. Schmidt et que notre père est venu te voir. J ’ espère vraiment que cet endroit te plaira mieux que ton ancienne pension, et je suis sûr que ce sera le cas. J ’ attends avec impatience une lettre de toi ; écris-moi vite et dis-moi comment tu passes tes journées, etc. Dis-moi en particulier quels tableaux tu as vus dernièrement, et aussi si de nouvelles gravures ou lithographies ont été publiées. Donne-moi autant de nouvelles que tu le peux à ce sujet car je n ’ ai pas souvent la chance d ’ en voir étant donné qu ’ ici nous ne faisons que de la vente en gros.
Vu les circonstances, je vais plutôt bien. Jusqu ’ à maintenant, la pension où j ’ habite me plaît. Il y a aussi trois pensionnaires allemands grands amateurs de musique ; ils jouent du piano et chantent et nous passons des soirées très agréables ensemble. Je ne suis pas aussi occupé ici qu ’ à La Haye; je travaille seulement de neuf heures du matin à six heures du soir et le samedi nous fermons à quatre heures. Je vis dans une des banlieues relativement calmes de Londres. Cela me rappelle Tilburg ou ce genre d ’ endroits.
J ’ ai passé quelques jours très agréables à Paris, et, comme tu peux l ’ imaginer, j ’ ai apprécié toutes les belles choses que j ’ ai vues à l ’ Exposition, au Louvre et au Luxembourg. La maison à Paris est splendide et beaucoup plus grande que je ne l ’ avais imaginée, surtout celle qui est place de l ’ Opéra.
La vie est très chère ici, mon logement me coûte à lui seul dix-huit shillings par semaine, sans compter la lessive, et en plus de cela je dois dîner en ville. Dimanche dernier je suis allé à la campagne avec M. Obach, mon directeur, à Boxhill ; c ’ est une haute colline à peu près à six heures de voiture de Londres, en partie calcaire, envahie par de la végétation basse et bordée d ’ un côté par un bois de grands chênes. La campagne est belle ici, tout à fait différente de la Hollande ou de la Belgique. Partout on peut voir des parcs charmants avec de grands arbres et arbustes. Tout le monde a le droit d ’ y marcher. À Pâques, j ’ ai fait une excursion intéressante avec les Allemands, mais ces messieurs sont très dépensiers et je ne sortirai plus avec eux à l ’ avenir.
J ’ ai été content d ’ apprendre que la santé de l ’ oncle Hein est bonne. Transmets mes meilleurs vœux à la Tante et donne leur de mes nouvelles. Mon bonjour à M. Schmidt et à Eduard. Écris-moi bientôt. Au revoir,
Porte-toi bien,
Vincent
11. Paysannes aux champs,
Nouvelle-Amsterdam, octobre 1883.
Huile sur toile, 27 x 35,5 cm.
Van Gogh Museum, Amsterdam.
12. Jeune Paysan avec une faucille,
Etten, octobre-novembre 1881.
Craie noire et aquarelle sur papier, 47 x 61 cm.
Kröller-Müller Museum, Otterlo.
Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
Londres, 20 juillet 1873

Cher Théo,
Merci pour ta lettre, qui était très bienvenue. Je suis content que tu ailles bien et que tu aimes habiter avec M. Schmidt ; M. Obach a été très heureux de vous avoir rencontré. J’espère qu’à l’avenir nous ferons beaucoup d’affaires. Ce tableau de Linder est très beau. Quant aux gravures, je n’ai jamais vu ce qui est fait ; je sais un peu combien elles sont faites, mais ne sais pas assez expliquer. L’art d’abord anglais ne m’a pas attiré ; on doit s’y habituer. Mais il y a des peintres astucieux ici, parmi d’autres, Millais, qui a peint : « L’Huguenot », « Ophelia », etc., dont je pense que tu connais les gravures ; ses créations sont belles. Il y a Boughton, dont « Les Puritains en chemin pour l’église » est dans notre Galerie Photographique ; j’ai vu des œuvres merveilleuses de lui. Parmi les vieux peintres, Constable était un peintre de paysage qui a vécu il y a trente ans ; il est splendide – son travail me rappelle celui de Diaz et de Daubigny. Il y a aussi Reynolds et Gainsborough, dont le fort était de très beaux portraits de dames, et Turner, dont tu dois déjà connaître les gravures. Quelques bons peintres français habitent ici, y compris Tissot, dont plusieurs photographies sont exposées dans notre Galerie Photographique ; et Otto Weber et Heilbuth. Le dernier peint en ce moment d’une façon exquise de belles images dans le style de Linder.
Un jour tu devras m’écrire si tu as la chance de tomber sur quelque photographie de Wauters à part celles de « Hugo van der Goes » et « Marie de Bourgogne », et si tu tombes sur quelque photographie de Lagye et De Braekeleer. Pas Braekeleer senior, je pense plutôt à son fils qui a exposé trois belles images appelées « Anvers », « L’École » et « L’Atlas » à la dernière exposition de Bruxelles.
Je suis tout à fait content ici ; je marche beaucoup et le voisinage où j’habite est calme, agréable et frais – j’ai été vraiment très heureux de trouver cet endroit. Cependant, je pense souvent avec regret aux charmants dimanches à Scheveningen et à d’autres choses, mais pourquoi se faire du souci ? Merci pour ce que tu m’as écrit concernant les images. Si tu arrives à voir des œuvres de Lagye, De Braekeleer, Wauters, Maris, Tissot, George Saal, Jundt, Zeim, ou Mauve, n’oublie pas de m’en parler ; ce sont des peintres dont je suis un grand amateur, et dont tu verras probablement le travail. Ci-jointe est une copie du poème du peintre qui « est entré dans « The Swan », l’auberge où il logeait », dont je suis sûr que tu te rappeles. C’est du Brabant typique, et je l’aime bien. L. [12] l’a copié pour moi hier soir lorsque j’ai été à la maison.
Comme j’aimerais t’avoir ici. Quelles bonnes journées nous avons passées à La Haye ! Je pense encore si souvent à cette promenade sur la route de Rijswijk où nous avons été boire du lait au moulin, après la pluie. Lorsque nous vous renverrons vos images, je t’enverrai un tableau de ce moulin fait par Weissenbruch ; peut-être que tu t’en rappeles, son surnom est Weiss Joyeux. Cette route de Rijswijk représente pour moi des souvenirs qui sont peut-être les plus beaux que j’ai. Si nous nous rencontrons plus tard, peut-être que nous pourrons en parler une fois de plus.
Et maintenant, mon garçon, je te souhaite de bonnes choses. Pense à moi de temps en temps et écris-moi bientôt, c’est un tel plaisir de recevoir tes lettres.
Vincent
13. Laboureur et planteuse de pomme de terre,
Nuenen, septembre 1884.
Huile sur toile, 70,5 x 170 cm.
Von der Heydt Museum, Wuppertal.
Lettre de Vincent van Gogh à la famille Van Stockum
Londres, 7 août 1873

Chers amis,
Cela a été une surprise agréable de recevoir la lettre de Caroline. Merci. Avec tout mon cœur j’espère qu’elle va tout à fait bien maintenant ; une bonne chose de terminée !
Dans votre prochaine lettre j’aimerais lire plus sur la pièce que vous avez écrite. J’ai été vraiment stupéfié : une pièce pour dix personnages – ce doit être la plus grande pièce de théâtre que vous n’ayez jamais faite.
Ces derniers jours j’apprécie de lire les poèmes de John Keats ; c’est un poète qui, je pense, n’est pas très connu en Hollande. Il est le préféré de tous les poètes ici, et donc j’ai commencé sa lecture. Voici un de ses poèmes. Son poème le plus connu est « La Veille de la saint Agnès », mais c’est un poème trop long pour le copier.
Je n’ai pas encore visité, ni le Crystal Palace, ni la Tour, ni Tussaud [13] ; je ne suis pas en hâte de tout voir. Pour l’instant je suis satisfait en visitant les musées, les parcs, etc. ; ils m’intéressent plus. Lundi dernier j’ai passé une journée agréable. Le premier lundi du mois d’août est férié ici. Je suis allé avec l’un des Allemands à Dulwich, à une heure et demie de Londres, voir le musée là-bas, et après nous avons fait une promenade d’une heure vers un autre village.
La campagne est si belle ici ; beaucoup de gens qui ont leur entreprise à Londres habitent dans les villages hors de la capitale et vont à la ville tous les jours ; peut-être je ferai la même chose bientôt, si je peux trouver une chambre bon marché quelque part. Mais déménager est si terrible que je resterai ici le plus longtemps possible, bien que tout n’est pas si beau comme cela m’a semblé au départ. Peut-être que c’est de ma faute, alors je supporterai un petit peu plus longtemps.
Pardonnez-moi si cette lettre n’est pas comme j’aimerais qu’elle soit, car j’écris en vitesse. Je voulais envoyer mes félicitations et meilleurs vœux pour l’anniversaire de Willem.
J’ai été très content d’apprendre que vous avez renoué des relations avec la famille Tersteeg. J’espérais depuis longtemps que vous le fissiez.
Quand vous aurez un moment, s’il vous plaît faites-moi savoir quelles photographies vous avez reçues – je suis curieux de savoir.
J’ai reçu une lettre de Marinus, qui me dit qu’il va aller à Amsterdam. Cela sera un grand changement pour lui ; j’espère que tout ira bien. J’ai été très content qu’il écrive.
Il y a quelques jours un frère d’Iterson m’a appelé, et pour la première fois depuis mai j’ai eu l’occasion de parler hollandais. Nous habitons cependant loin l’un de l’autre, ce que je regrette beaucoup.
Bonne chance à vous. Saluez tout le monde pour moi au Poten. Bonne chance !
Bien à vous,
Vincent

Mon cœur se réjouira de recevoir une nouvelle lettre de vous dès que vous aurez le temps.
14. Paysanne bêchant devant sa chaumière,
Nuenen, juin 1885.
Huile sur toile, 31,3 x 42 cm .
The Art Institute of Chicago, Chicago.
15. Crépuscule à Loosduinen,
La Haye, août 1883.
Huile sur toile sur bois, 33 x 50 cm .
Centraal Museum, Utrecht.
LA VEILLE DE LA SAINT-MARC (inachevé)

C`était un jour de sabbat ;
Deux fois sainte a été la cloche du sabbat,
Et son appel à la prière du soir ;
Le frais coucher du soleil évoquait faiblement
De froides vallées vertes encore jeunes
La verte haie couverte d’épines et sans fleurs,
Des rivières renouvelées avec la laîche du printemps,
Des primevères au bord des ruisseaux abrités,
Des pâquerettes sur la colline escarpée.
Berthe était une belle demoiselle,
Elle habitait l’ancienne place du Ministre ;
Du coin du feu elle pouvait voir
De côté sa riche antiquité,
Aussi loin que le mur du jardin de l’évêque ;
Où les sycomores et les grands ormes
Tout feuillus surpassaient la forêt,
Toujours épargnés par le vent du nord,
À l’abri dans cette masse puissante.
Tout était silencieux, tout était obscurité,
Dehors comme dans la pièce simple ;
Elle s’est assise, pauvre âme trahie !
Et a allumé une lampe avec le noir charbon ;
Elle s’est penchée, laissant pendre ses brillants cheveux,

[Joint]

Puis elle a approché un livre au plus près de la lumière.
Et infatigable elle a lu tandis que la lueur éclairait son ombre
Et remplissait la pièce de formes et d’ombres fantasques,
Comme si le spectre de quelque reine de pique
Était venu la singer derrière son dos,
Danser, et agiter son noir vêtement ;
Infatigable elle a lu la légende
De saint Marc, de sa jeunesse à la maturité,
Sur terre, sur mer, prisonnier de chaînes païennes,
Se réjouissant de ses nombreux malheurs…

JOHN KEATS (1818)

On peut comparer l’imagerie au rêve d’Adam :
« Il s’éveilla et vit la vérité ».

[écrit sur le dos de la même page]

ODE À L’AUTOMNE
Saison de brumes et de fécondité mûre,
Si proche amie du soleil mature ;
Conspirant avec lui pour charger et bénir
de fruits les vignes qui courent autour des toits de chaume ;
Pour faire courber sous les pommes les arbres moussus des chaumières,
Et remplir de maturité tout fruit jusqu’au noyau.
Où sont les chants du printemps ? Hein, où sont-ils ?
N’y pense pas, toi aussi tu as ta propre musique
– Tandis que les nuages rayés fleurissent le jour qui doucement meurt,
Et déposent une teinte rosée sur les plaines et leurs chaumières…
16. La Chaumière,
Nuenen, juin-juillet 1885.
Huile sur toile, 60 x 85 cm.
Städelsches Kunstinstitut und
Städtische Galerie, Francfort-sur-le-Main.
17. Le Presbytère de Nuenen,
Nuenen, octobre 1885.
Huile sur toile, 33 x 43 cm .
Van Gogh Museum, Amsterdam.
Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
Londres, 19 novembre 1873

Cher Théo,
Je tenais à ce que tu aies de mes nouvelles peu après ton arrivée à La Haye. J’ai hâte de lire tes premières impressions de ta nouvelle situation et de ton logement. J’ai entendu dire que M. Schmidt t’a donné un fort beau souvenir. Cela prouve que tu lui as donné toute satisfaction. Je suis heureux que nous travaillions maintenant tous les deux pour Goupil. Ces derniers temps, nous avons eu de nombreux tableaux et dessins ici. Nous en avons vendu certains, mais pas assez – la maison n’est pas encore assez solidement établie. Je pense qu’il y a encore beaucoup à faire en Angleterre, mais le succès ne viendra pas tout de suite. Le plus important, bien sûr, est d’obtenir de bons tableaux, ce qui va être très difficile. Enfin, il nous faut prendre les choses comme elles sont et faire de notre mieux.
Comment vont les affaires en Hollande ? Ici, les gravures ordinaires d’après Brochard ne se vendent pas du tout, mais les gravures au burin de bonne qualité se vendent assez bien. Nous avons déjà vendu une vingtaine d’épreuves d’artiste de la « Vénus Anadyomène » d’après Ingres. Nous réalisons un beau profit avec les photographies, surtout celles en couleur. Elles ont un tel succès que c’est un plaisir à voir. Nous vendons les photographies du Musée Goupil & Cie, uniquement en papillotes et à raison d’une centaine par jour.
Dès que tu t’y seras un peu habitué, tu seras heureux de travailler au bureau de La Haye, je pense. Je suis certain que tu te plairas chez les Roos. Marche autant que tu peux. Mes respects à tout le monde chez Roos.
Dans une de tes prochaines lettres, pourrais-tu me dire quels sont ceux parmi les peintres anciens et modernes que tu préfères ? N’oublie pas, car je suis curieux de le savoir. Va au musée aussi souvent que possible ; il est bon de connaître aussi les peintres anciens. Essaie de lire sur l’art, surtout des magazines comme la « Gazette des beaux-arts », etc. Dès que je pourrai, je te ferai parvenir un livre sur les musées de La Haye et d’Amsterdam. Merci de me le renvoyer quand tu l’auras lu.
Pourrais-tu demander à Iterson de m’écrire quand il aura le temps, et surtout de m’envoyer une liste des peintres qui ont remporté un prix à l’exposition de Paris ? Somerville est-il toujours là ou est-il parti à ton arrivée ? Je me porte bien. Mon logement est agréable, et bien que la maison soit moins intéressante que celle de La Haye, il vaut peut-être mieux que je sois ici. Peut-être pourrai-je me rendre utile plus tard, quand les ventes de tableaux seront plus importantes. Et d’ailleurs, tu ne peux pas t’imaginer comme il est intéressant d’observer le monde des affaires et le style de vie des Anglais et des Londoniens, qui sont si différents des nôtres.
Ton séjour à la maison a sans doute été agréable : j’aimerais tant revoir tout le monde. Transmets mes compliments à tous ceux qui s’enquerront de moi, surtout chez Tersteeg et à Hannebeek, à la tante Fie, à Stockum et à Roos ; et rappelle-moi à Betsy Tersteeg quand tu la verras. Bonne chance, mon garçon ; écris-moi vite.
Vincent

Quelle chambre occupes-tu chez Roos ? La mienne, ou celle où tu dormais l’été dernier ?
18. La Ferme,
La Haye, septembre 1883.
Huile sur toile sur bois, 28,5 x 39,5 cm.
Collection privée, Londres.
19. Paysanne en bleu devant une chaumière,
Nuenen, juillet 1885.
Huile sur toile, 62 x 113 cm.
Collection privée.
Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
Londres, janvier 1874

Mon cher Théo,
Un grand merci pour ta lettre. Tous mes vœux chaleureux pour la nouvelle année. Je sais que tout se passe bien pour toi à La Haye parce que M. Tersteeg me l’a dit. Je vois à ta lettre que tu t’intéresses à l’art. C’est bien, mon vieux. Je suis heureux que tu aimes Millet, Jacque, Schreyer, Lambinet, Frans Hals, etc, car comme dit Mauve, « tout est là ». Ce tableau de Millet, « L’Angélus du soir », (« tout est là » en effet), il est magnifique, un vrai poème. J’aimerais tant pouvoir discuter de peinture avec toi comme autrefois ; mais nous allons devoir nous contenter de lettres. Admire sans réserve ; la plupart des gens n’admirent pas assez.
Voici le nom de quelques peintres que j’aime particulièrement : Scheffer, Delaroche, Hébert, Hamon, Leys, Tissot, Lagye, Boughton, Millais, Thijs [Matthijs] Mans, De Groux, De Braekeleer le jeune, Millet, Jules Breton, Feyen-Perrin, Eugène Feyen, Brion, Jundt, George Saal, Israëls, Anker, Knaus, Vautier, Jourdan, Jalabert, Antigna, Compte-Calix, Rochussen, Meissonier, Zamacois, Madrazo, Ziem, Boudin, Gérôme, Fromentin, de Tournemine, Pasini, Decamps, Bonington, Diaz, Th. Rousseau, Troyon, Dupré, Paul Huet, Corot, Jacque, Otto Weber, Daubigny, Wahlberg, Bernier, Émile Breton, Chenu, César de Cock, Mile. Collart, Bodmer, Koekkoek, Schelfhout, Weissenbruch, sans oublier Maris et Mauve.
J’ignore combien de temps je pourrais continuer comme ça, sans compter tous les maîtres anciens. Quant aux modernes, je suis sûr d’en avoir oublié et des meilleurs.
Continue tes longues marches et garde ton amour de la nature, car c’est la meilleure manière de mieux comprendre l’art. Les peintres comprennent la nature, l’aiment, et nous enseignent comment voir.
Il y a aussi des peintres excellents dans tout ce qu’ils font et incapables de produire quoi que ce soit de mauvais, tout comme il y a des gens ordinaires qui ne peuvent faire que du bien.
Tout va bien pour moi ici. Mon logement est charmant et j’ai grand plaisir à observer Londres, les Anglais et leur style de vie. Et puis, il y a la nature, l’art et la poésie : que demander de plus ? Mais je n’ai pas oublié la Hollande, surtout La Haye et le Brabant.
Nous sommes en plein inventaire au bureau, mais ce devrait être fini en cinq jours. Comparé à vous à La Haye, ce n’est rien.
J’espère que, comme moi, tu as passé un bon Noël.
Meilleurs souhaits, mon garçon – écris-moi vite. Je t’écris un peu au hasard c e qui me vient dans ma plume et espère que tu y comprendras quelque chose.
Au revoir. Mes respects à tout le monde au travail et à tous ceux qui s’enquerront de moi, surtout chez la tante Fie et les Haanebeek.
Vincent
20. Champs de fleurs en Hollande,
La Haye, avril 1883. Huile sur toile montée
sur panneau, 48,9 x 66 cm.
Collection Paul Mellon,
National Gallery of Art, Washington, D.C.
21. Paysage à la tombée du jour,
Nuenen, avril 1885.
Huile sur toile, 35 x 43 cm.
Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid.
Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
Londres, 30 mars 1874

Cher Théo,
J’ai reçu de ta part, inclus dans une lettre de chez nous, un florin destiné à l’achat d’une paire de boutons de manchettes. Je t’en remercie cordialement, mon vieux, mais tu n’aurais pas dû, j’ai plus d’argent qu’il ne m’en faut.
Merci pour la lettre que j’ai reçue ce matin. J’ai été très content de savoir que Mauve est fiancée à Jet Carbentus. C’est une bonne chose… J’ai été content de savoir que tout va bien pour toi. Vous avez bien fait de lire le livre de Burger ; vous devez dévorer des livres sur l’art autant que possible, surtout « La Gazette des beaux-arts », etc. Veille surtout à te tenir au courant de l’évolution de la peinture. Ce tableau par Apol que nous avons ici en ce moment est bon, mais l’an dernier il a peint le même sujet et j’ai trouvé celui-là meilleur et plus lumineux que le nouveau.
Je suis content que tu ailles voir l’oncle Cor de temps en temps ; il a des peintures et impressions qu’on ne peut jamais voir à La Haye.
Je suis moi aussi très occupé maintenant et cela me réjouit car c’est ce que je veux. Au revoir, mon garçon, garde le moral. Je te souhaite tout de bon. Mes salutations à Iterson.
Vincent
22. Allée en automne,
Nuenen, octobre 1884.
Huile sur toile sur bois, 98,5 x 66 cm.
Van Gogh Museum, Amsterdam.
23. Coucher de soleil,
Nuenen, octobre 1885.
Huile sur toile, 46 x 33 cm.
Kröller-Müller Museum, Otterlo.
Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
Londres, 31 juillet 1874

Cher Théo,
Je me réjouis d’apprendre que tu as lu Michelet et que tu l’apprécies. Un tel livre nous aide à saisir que l’essence de l’amour est bien différente de ce que les gens ont coutume d’y voir. Cet ouvrage a été une révélation pour moi, j’en ai fait mon évangile.
Il n’y a pas de vieille femme ! (Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de femmes vieilles, mais qu’une femme ne vieillit pas aussi longtemps qu’elle aime et qu’elle est aimée). Et vois donc comme le chapitre « Les Aspirations de l’automne » est riche ! Oui, je crois vraiment que la femme est « une créature toute différente » de l’homme (une créature que nous ne connaissons pas encore, sinon très superficiellement), comme tu dis. Je crois aussi qu’une femme et un homme peuvent devenir un seul et même être, j’entends un être entier, non deux moitiés juxtaposées.
Anna tient bien le coup, nous faisons de merveilleuses promenades ensemble. C’est si beau ici, si on ne regarde que d’un seul et bon œil qui ne reçoit pas trop de rayons de lumière. Et si l’on a la chance d’avoir cet œil, tout est beau partout.
Notre père ne va pas bien du tout, bien que lui et notre Mère disent qu’il va mieux. Hier nous avons reçu une lettre présentant des projets en tous genres (essayer ceci ou cela) qui se révéleront impraticables, certainement inutiles et finalement notre Père a répété qu’il nous laisse faire à notre idée, etc., etc. ce qui est plutôt mesquin et désagréable, Théo. Cela m’a tellement rappelé les lettres de Grand-Père, mais que pouvons-nous y faire ? Nos tantes bien-aimées sont là-bas de façon permanente maintenant et elles font sans aucun doute beaucoup de bien ! Les choses sont comme elles sont et, comme Jong Jochem disait, qu’est-ce que l’on peut y faire ?
Anna et moi lisons le journal fidèlement tous les jours et répondons aux annonces. En plus de cela, nous nous sommes enregistrés dans une agence de gouvernante. Nous faisons donc ce que nous pouvons. Il ne faut pas faire les choses trop vite.
Je suis content de savoir que tu rends souvent visite aux Haanebeek, transmets-leur tous mes sentiments les meilleurs ainsi que de mes nouvelles.
Le tableau par Thijs Maris que M. Tersteeg a acheté doit être beau. J’en avais déjà entendu parler et j’ai moi-même acheté et vendu un autre tableau tout à fait similaire.
J’ai perdu mon goût pour le dessin ici en Angleterre, mais peut-être que je le retrouverai un de ces jours. En ce moment je lis beaucoup.
Le premier janvier 1875 nous déménagerons probablement vers un autre magasin, plus grand. M. Obach est à Paris en ce moment pour décider si nous devons reprendre cette autre entreprise. N’en parle à personne pour l’instant.
Tous mes vœux et écris-nous bientôt.
Anna apprend à apprécier les tableaux et a un œil assez entraîné. Elle admire Boughton, Maris et Jacquet, par exemple, ce qui est déjà un bon début. Entre nous, je pense que nous allons avoir des difficultés à trouver du travail pour elle ; tous disent qu’elle est trop jeune, et ils exigent également qu’elle connaisse l’allemand. Quoi qu’il en soit, elle a certainement plus de chance ici qu’en Hollande. Au revoir,
Vincent

Tu peux imaginer combien je suis heureux d’être ici avec Anna. Dis à H. T. [Herman Tersteeg] que les tableaux sont bien arrivés et que je lui écrirai bientôt.
24. Jeune Fille dans la forêt,
La Haye, août 1882.
Huile sur papier monté sur toile, 39 x 59 cm.
Kröller-Müller Museum, Otterlo.
25. Allée près de Nuenen,
Nuenen, novembre 1885. Huile sur toile, 78 x 98,5 cm .
Museum Boijmans van Beuningen, Rotterdam.
Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
Londres, 10 août 1874

Cher Théo,
« Vous jugez la chair ; je ne juge personne ».
« Que celui qui est sans péché parmi vous ose lancer la première pierre sur elle ».
Garde tes propres idées, et si tu doutes d’avoir raison, teste-les en les confrontant à celles de celui qui a osé dire, « je suis la vérité » ou celles de personnes très humaines, comme Michelet, par exemple…
La virginité de l’âme et l’impureté du corps peuvent aller ensemble. Tu connais « Marguerite à la fontaine », d’Ary Scheffer, y a-t-il un être plus pur que cette fille « qui a tant aimé » ?
« Leys n’est pas un imitateur mais un semblable » est une citation vraie qui m’a également frappé. L’on pourrait dire la même chose des tableaux de Tissot, de sa « Marche dans la neige », « Promenade sur les remparts », « Marguerite à l’église », etc. Avec l’argent que je t’ai donné, achète le « Voyage autour de mon jardin » d’Alphonse Karr. Fais-le ; je veux que tu le lises.
Anna et moi marchons chaque soir. L’automne arrive rapidement et cela rend la nature encore plus sobre et plus intime. Nous allons déménager dans une maison couverte de lierre ; j’écrirai bientôt de là-bas. Veille à saluer tous ceux qui demandent de mes nouvelles.
Vincent


Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
Londres, février 1875

Cher Théo,
J’ai bien rempli ton petit livre et suis content du résultat. Pourrais-tu à l’occasion m’envoyer « La Falaise » de Jules Breton ?
Notre galerie est maintenant fin prête et fort belle. Certains tableaux sont splendides : Jules Dupré, Michel Daubigny, Maris, Israëls, Mauve, Bisschop, etc. Nous prévoyons une exposition pour avril. M. Boussod a promis de m’envoyer tout ce qu’il y a de mieux : « La Malaria » d’Hébert, « La Falaise » de Jules Breton, etc.
J’aimerais tant que tu sois ici. Il faudra faire en sorte que tu viennes un jour. Je voudrais tant te montrer ma chambre !
Une belle exposition d’art ancien a lieu ici. Elle comporte : une grande « Descente de croix » de Rembrandt ; cinq grandes figures au crépuscule – tu imagines le sentiment ; cinq Ruysdael ; un Frans Hals ; un Van Dijck, un paysage avec personnages de Rubens ; « Soir d’automne » du Titien ; deux portraits du Tintoret et de belles peintures anglaises anciennes – Reynolds, Romney et un magnifique paysage de Crome l’Ancien.
Adieu. Je t’enverrai ton petit livre à la première occasion. Écris-moi bientôt.
Vincent
26. La Lisière de la forêt,
La Haye, août-septembre 1883.
Huile sur toile montée sur panneau, 34,5 x 49 cm.
Kröller-Müller Museum, Otterlo.
27. Nature morte avec trois nids d’oiseaux,
Nuenen, fin septembre-début octobre 1885.
Huile sur toile, 33 x 42 cm.
Kröller-Müller Museum, Otterlo.
Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
Paris, 31 mai 1875

Cher Théo,
Merci pour la lettre que j’ai reçue ce matin. Hier j’ai vu l’exposition de Corot. Il y avait le tableau « Le Jardin des oliviers » ; je suis content qu’il ait peint cela. À droite, un groupe d’oliviers, sombre, en opposition avec le miroitement du ciel bleu ; à l’arrière-plan, des collines couvertes d’arbustes et quelques grands arbres habillés de lierre au-dessus desquels brille l’étoile du soir. Au Salon il y a trois très beau Corot ; le meilleur d’entre eux a été peint peu de temps avant sa mort, « Les Bûcheronnes ». Il sera sûrement reproduit sous forme de xylographie dans « Le Monde illustré ».
J’ai aussi été au Louvre et au Luxembourg, bien sûr. Le travail de Ruysdael au Louvre est splendide, surtout « Le Buisson », « L’Estacade », et « Le Coup de soleil ». Si seulement tu pouvais voir les Rembrandt qu’il y a là-bas, « La Communauté d’Emmaüs » et son pendant, « Les Philosophes ».
Il y a quelque temps j’ai vu Jules Breton avec sa femme et ses deux filles. Sa silhouette m’a rappelé celle de J. Maris, mais il a les cheveux bruns. Aussitôt que je le pourrai je t’enverrai un livre de lui, « Les Champs et la mer », qui contient tous ses poèmes. Il expose un beau tableau au Salon, « Le Soir de la Saint-Jean ». Des paysannes dansent autour du feu de la Saint-Jean un soir d’été ; au fond, on voit le village et son église éclairés par la lune.
Dansez, dansez, oh jeunes filles,
En chantant vos chansons d’amour,
Demain pour courir aux faucilles,
Vous sortiez au petit jour.
Il expose maintenant trois tableaux au Luxembourg : « Procession dans les champs de maïs », « Les Glaneuses » et « Seul ».
Au revoir.
Vincent
28. Nature morte avec légumes dans un panier,
Nuenen, septembre 1885.
Huile sur toile, 35,5 x 45 cm.
Collection Anneliese Brand, Landsberg am Lech.
29. Nature morte avec légumes et fruits,
Nuenen, septembre 1885.
Huile sur toile, 32,5 x 43 cm.
Van Gogh Museum, Amsterdam.
Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
Paris, 15 juillet 1875

Cher Théo,
Notre oncle Vincent nous a rendu visite ici. Je l’ai vu souvent et parlé d’un tas de choses avec lui. Je lui ai demandé s’il y aurait la possibilité d’obtenir une place pour toi dans le magasin à Paris.
D’abord il ne voulait pas en entendre parler, disant qu’ils avaient trop besoin de toi à La Haye. J’ai insisté et il a dit qu’il y réfléchirait.
Il viendra certainement vous voir quand il sera à La Haye ; il ne changera pas, toujours le même caractère ennuyeux, laisse-le dire ce qu’il veut, cela ne te fera aucun tort, et ne te fera pas de mal si tu as besoin de quelque chose à l’avenir. Ne parle pas de moi sauf si tu as besoin de quelque chose.
Il est très, très malin. Quand je suis venu ici l’hiver dernier, une des choses qu’il m’a dites, c’est qu’il est bien possible qu’il ne sache rien des choses surnaturelles mais qu’il sait tout de celles qui sont naturelles. Je ne me rappelle plus si c’était là ses mots exacts, mais c’était le sens.
Je peux aussi te dire qu’un de ses tableaux préférés, c’est « Illusions perdues » par Gleyre.
Sainte-Beuve a dit, « Dans la plupart des hommes existe un poète qui est mort jeune et auquel l’homme a survécu ». Et Musset a dit, « Sache que souvent un poète endormi est caché en nous, toujours jeune et vivant ». Je pense qu’oncle Vincent appartient au premier groupe. Donc tu sais à qui tu as affaire. Demande-lui franchement s’il peut s’arranger pour te trouver un poste ici ou à Londres.
Merci pour ta lettre qui est arrivée ce matin et pour le poème par Rückert. As-tu une copie de ses poèmes ? J’aimerais beaucoup les connaître. Aussitôt que j’en aurai l’opportunité, je t’enverrai une Bible française, et « L’Imitation du Christ ». C’était probablement le livre préféré de cette dame peinte par Philippe de Champaigne. Il y a un portrait de sa fille, une religieuse, au Louvre, aussi par Philippe de Champaigne. Elle a l’Imitation sur la chaise à côté d’elle.
Père m’a écrit un jour : « Vous savez que c’est la même bouche qui a dit : « Sois aussi inoffensif que la colombe, » et ajouter immédiatement : « Et aussi sage que le serpent ». [Matt. 10:16] Souviens-toi de cela et crois-moi toujours,
Ton tendre frère,
Vincent

As-tu les photographies d’après Meissonier dans la galerie ? Regarde-les souvent ; il a peint des hommes. Probablement connais-tu son « Fumeur à la fenêtre » et « Le Jeune Homme déjeunant ».
30. Nature morte avec pommes dans un panier,
Nuenen, septembre 1885.
Huile sur toile, 33 x 43,5 cm.
Kröller-Müller Museum, Otterlo.
31. L’Écosseuse de pois,
Nuenen, été 1885.
Charbon, 42 x 26 cm .
Van Gogh Museum, Amsterdam.
Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
Paris, 17 septembre 1875

Cher Théo,
Un sentiment, même agréable, à l’égard des beautés de la nature, n’est pas du même ordre qu’un sentiment religieux, même si je crois les deux liés.
Presque tout le monde ressent plus ou moins un sentiment pour la nature mais certains sentent que Dieu est Esprit, et ceux qui l’adorent doivent l’adorer dans l’esprit et dans la vérité. Père est un de ceux-là, ainsi que notre mère, et oncle Vincent aussi, je pense.
Tu sais qu’il est écrit : « Le monde passe et avec lui le désir physique » ; d’un autre côté, on nous parle aussi de cette « bonne part qui ne disparaîtra pas » et « d’un puits dont l’eau est la vie éternelle. » Prions aussi que nous nous enrichissions en Dieu. Cela dit, ne creuse pas trop profondément ces sujets – Quand le temps sera accompli, ils s’éclairciront d’eux-mêmes – suis seulement mon conseil.
Demandons qu’il nous soit accordé d’être pauvres dans le royaume de Dieu, les servants du Seigneur. Nous en sommes encore bien loin, ceci dit, car notre regard est encore traversé de rayons que nous ne connaissons pas. Donc demandons que notre œil ne fasse plus qu’un de sorte qu’ensuite tout notre être connaisse l’unité.
Meilleurs souhaits à Roos et à tous ceux qui demandent de mes nouvelles, et crois-le, toujours,
Ton tendre frère,
Vincent

Tu manges correctement, n’est-ce pas ? En particulier, mange surtout autant de pain que tu le peux. Dors bien, je dois aller cirer mes bottes pour demain.
Il en est de même pour le sentiment de l’art. N’y succombe pas trop non plus. Par-dessus tout, garde du goût pour les affaires et ton travail, et du respect pour M. Tersteeg. Un jour tu l’apprécieras, mieux que maintenant, combien il le mérite. Cependant, ce n’est pas la peine d’en faire trop non plus.
Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
Paris, 9 novembre 1875

Cher Théo,
Voici venu encore le temps de te donner de mes nouvelles, mais ce sera seulement un petit mot rapide aujourd’hui ; je n’ai pas beaucoup de temps car je suis très occupé.
Merci pour ce que vous m’avez envoyé ; je suis très content de l’avoir.
Je suis content pour nos parents ainsi que pour toi que tu aies été à Etten le jour de l’ordination. Il faudra que tu me racontes tout.
L’oncle Vincent et la tante sont à nouveau partis hier. J’ai eu pas mal de temps avec eux. À mon grand regret je n’ai pas pu les accompagner à la gare lors de leur départ ; tu trouveras ci-joint une note pour l’oncle, expliquant comment cela est arrivé.
Nous voici en automne, je suppose que tu te promènes souvent. Tu te lèves tôt ? Moi, je me lève régulièrement de bonne heure, c’est une habitude excellente à prendre ; le début d’un jour nouveau est si délicieux, j’ai appris à l’aimer. La plupart du temps, je me couche également de bonne heure. Chaque matin, mon estimable Anglais prépare des flocons d’avoine – combien j’aimerais que tu puisses être là quelque matin.
Je t’en dirai plus bientôt. Écris sans tarder et parle-moi de tout. Je te donne une bonne poignée de main ferme et suis toujours
Ton tendre frère,
Vincent
32. Paysanne près de l’âtre,
Nuenen, juin 1885.
Huile sur panneau, 29 x 40 cm .
Musée d ’ Orsay, Paris.
33. Les Mangeurs de pommes de terre,
Nuenen, avril 1885.
Huile sur toile, 82 x 114 cm .
Van Gogh Museum, Amsterdam.
34. Tête de paysan,
Nuenen, décembre 1884.
Huile sur toile, 39,4 x 30,2 cm .
Art Gallery of New South Wales, Sydney.
Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
Paris, 7 février 1876

Cher Théo,
Bravo à toi pour l’anniversaire de notre père. Ton texte du 8 février était beau : « Fidèle est celui qui t’appelle, qui aussi le fera ».
Nous ne savons guère ce qui nous attend ainsi que notre père, mais nous pouvons laisser cela à Celui qu’on appelle « Notre Père » et qui dit « je suis celui qui est ».
Aujourd’hui, j’ai reçu une réponse à l’une de mes lettres ; ils ont demandé si j’étais en mesure d’enseigner le français, l’allemand et le dessin, et m’ont aussi demandé ma photographie. J’ai répondu aujourd’hui ; dès que j’aurai de leurs nouvelles, je te tiendrai au courant.
Merci pour le petit livre d’Andersen, je suis content de l’avoir. Je vais le lire à voix haute à un Hollandais, un employé de mes collègues que j’ai vu souvent ces derniers temps.
Hier, je suis allé dans une église anglicane ; j’ai été très heureux d’assister à nouveau à un service anglican, c’est très simple et très beau. Le sermon portait sur le thème du « Seigneur est mon berger, rien ne me manque ».
Mille mercis à nouveau pour le livre d’Andersen, une poignée de main et mes compliments à Roos. J’apprends de la maison que M. Tersteeg a été à Etten. À tout jamais à toi, en toute hâte,
Ton tendre frère,
Vincent


Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
Etten, vers le 4 avril 1876

Cher Théo,
La veille de mon départ de Paris, j’ai reçu une lettre d’un directeur d’école de Ramsgate me proposant d’y aller pour un mois (sans salaire), après quoi il décidera s’il compte me garder pour le poste. Tu t’imagines ma joie d’avoir trouvé quelque chose ! Je serai de toute façon logé et nourri gratuitement.
Je suis allé hier à Bruxelles avec Père ; nous avons trouvé l’oncle Hein bien mal. Dans le train, Père et moi avons longuement parlé de peinture – des Rembrandt du Louvre, du portrait du « Bourgmestre Six », et surtout de Michel.
Serait-il possible que Père voie ce livre sur Michel ? N’oublie pas, si l’occasion s’en présente.
Je suis très heureux de te voir, ainsi que Liesbeth, avant mon départ.
Comme tu le sais, Ramsgate est une petite ville du littoral. J’ai lu quelque part qu’elle avait douze mille habitants, mais c’est tout ce que je sais à son sujet.
À samedi, et bon voyage à toi. Toujours
Ton frère affectionné,
Vincent

Gladwell m’a accompagné à la gare vendredi soir. Le jour de mon anniversaire, il est venu à six heures et demie du matin et m’a apporté une belle eau-forte d’après Chauvel, un paysage d’automne avec un troupeau de moutons sur une route sablonneuse.


Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
Isleworth, 8 juillet 1876

Chez Jones Esq., Holme Court

Cher Théo,
Ta lettre et les gravures m’ont fait une surprise charmante ; elles sont arrivées ce matin pendant que j’étais occupé à désherber les pommes de terre dans le jardin. Merci infiniment ; les deux gravures « Christus Consolator » et « Remunerator », sont accrochées au-dessus de mon bureau dans ma petite chambre. Dieu est vertueux, et Il mènera tous ceux qui errent sur le bon chemin ; c’est ce à quoi tu pensais quand tu as écrit, « Puisse cela arriver, je cherche ma route dans bien des domaines, mais ne désespère pas ». Ne sois pas malheureux de ta vie « luxueuse », comme tu l’appelles ; suis tranquillement ton chemin. Tu es plus candide que moi, et tu atteindras sans doute ton but plus vite et plus amplement.
Ne te trompe pas sur la liberté dont je jouis ; j’ai les mains liées de diverses façons, certaines humiliantes même, et cela empirera avec le temps ; mais les mots gravés au-dessus de l’image du Christus Consolator, « Il est venu proclamer la liberté aux captifs » sont encore vrais aujourd’hui.
Maintenant je dois te demander quelque chose. Quand j’étais à La Haye j’ai eu des leçons avec un professeur de Bible, Hille, qui habitait alors dans la rue Bagijnestraat. Il s’est donné bien du mal avec moi. Bien que je ne l’aie pas montré, j’ai été impressionné par ce qu’il m’a dit, et je voudrais lui envoyer un mot et, si possible, lui rendre quelque petit service. Va le voir si tu as un moment et si tu trouves son adresse, et dis-lui que je suis devenu enseignant et que je cherche un autre poste lié à l’Église. C’est un homme très simple qui, je pense, a eu beaucoup de mal dans la vie ; sans le vouloir j’ai pensé quelquefois en le regardant : la fin de cet homme sera la paix.
Et donne-lui le petit dessin joint de moi. Combien j’aimerais me faire une idée de chez Mauve ; j’arrive à voir distinctement ce que tu as décrit du soir où tu y étais.
Écris-moi bientôt, mes meilleurs vœux t’accompagnent, crois-moi toujours,
Ton tendre frère,
Vincent

Salue M. Tersteeg et sa femme et Betsy, et la famille Roos de ma part, et les autres amis si tu les vois. Mais ne parle pas de moi. Comme tu le vois, j’ai atterri dans cette autre école après tout ; tu trouveras ci-joint deux prospectus. Si tu peux recommander l’école à quelqu’un qui veut envoyer son garçon en Angleterre, n’hésite pas.
35. Paysanne au bonnet blanc,
Nuenen, décembre 1884.
Huile sur toile, 42,5 x 34 cm .
Van Gogh Museum, Amsterdam.
36. Portrait de paysan,
Nuenen, mars 1885. Huile sur toile,
39 x 30,5 cm. Musées royaux des
Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles.
37. Femme au bonnet rouge,
Nuenen, avril 1885.
Huile sur toile, 42,5 x 29,5 cm.
Van Gogh Museum, Amsterdam.
38. Paysanne balayant,
Nuenen, mars-avril 1885.
Huile sur toile, 41 x 27 cm.
Kröller-Müller Museum, Otterlo.
Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
Isleworth, 13 octobre 1876

Chers Mère et Théo,
Demain les garçons rentrent, et alors je recevrai mon argent. J’ai demandé à M. Jones de me permettre de venir vous voir ces trois jours, mon cœur est si proche de vous. Cela dépend maintenant de vous deux – si vous dites que je peux venir, M. Jones me laissera partir. En dehors de mon impatience de m’assoir au chevet de Théo, j’aimerais tant revoir ma mère et, si possible, aller aussi à Etten pour voir Père et parler avec lui. Ce serait seulement pour une courte visite ; je serai avec vous mais pour un ou deux jours seulement. Lundi, j’ai encore été à Richmond, et mon sujet était, « Il m’a envoyé pour prêcher l’Évangile aux pauvres » ; mais quiconque veut prêcher l’Évangile doit d’abord le porter dans son propre cœur. Oh ! Puisse-je le trouver, car seule la parole prononcée avec ferveur et de tout cœur peut porter des fruits. Peut-être irai-je à nouveau à Londres ou à Lewisham un de ces jours.
Je viens juste de donner une leçon d’allemand aux filles de M. Jones, et après la leçon je leur ai raconté l’histoire d’Andersen « La Reine des neiges ». Si tu peux, dis-moi par le prochain courrier si je peux venir ; j’ai été si heureux de la dernière lettre de notre mère.
Un de ces jours j’espère visiter l’école de M. Stokes. Et je vais devoir m’acheter une nouvelle paire de bottes pour être fin prêt pour mes nouvelles pérégrinations.
La vue de la fenêtre de ta petite chambre doit être belle maintenant – tu vois, je m’en souviens. Il pleut beaucoup ici en ce moment, je suppose que c’est pareil en Hollande. À Noël, j’aurai quinze jours ou trois semaines pour aller en Hollande ; si Anna peut venir aussi, nous pourrions venir ensemble. Et maintenant l’hiver se rapproche lentement – d’ici là, essaie d’être le même que tu étais. Comme les fêtes de Noël sont bienvenues à cette saison. Oh ! mon garçon, j’ai tellement hâte qu’il fasse froid ici et que j’aille faire des tours à Turnham Green.
Quand je pense à toi comme à quelqu’un « qui réconforte sa mère, et qui est digne d’être réconforté par sa mère », je t’envie presque. Mais essaye d’aller mieux bientôt. Hier, j’ai demandé à M. Jones de me permettre d’aller en Hollande, mais il n’a pas voulu. Finalement il a dit, « Écrivez à votre mère ; si elle approuve, je le ferai aussi ».
Quels beaux poèmes a écrit De Genestet [14] « Sur les Montagnes du chagrin » et « Quand j’étais petit garçon ».
Je te serre la main, à toi et à la famille Roos, ainsi qu’à Willem et tout autre de mes connaissances. Et donne-moi vite des nouvelles, bien à toi,
Ton tendre frère,
Vincent
39. Le Jardin du presbytère de Nuenen sous la neige,
Nuenen, janvier 1885.
Huile sur toile, 53 x 78 cm.
The Armand Hammer Museum of Art, Los Angeles.
40. Sortie de l’église à Nuenen,
Nuenen, octobre 1884.
Huile sur toile, 41,5 x 32 cm.
Van Gogh Museum, Amsterdam.
Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
Isleworth, 10 novembre 1876

Cher Théo,
Je sens qu’il faut que je t’écrive un petit mot. Tu vas passer des jours merveilleux à la maison, je t’envie presque, mon garçon.
Quel beau temps d’automne ici. Je pense que tu verras le lever du soleil le matin. Dans quelle pièce dors-tu ?
Si tu peux obtenir l’ « Imitation du Christ », il faut que tu la lises ; c’est un livre splendide et très éclairant.
Il exprime si bien – car celui qui l’a écrit l’a mis en pratique lui-même – comme il est bon de livrer la Sainte Bataille pour le devoir, et la grande joie que l’on tire d’une vie charitable et d’un devoir bien accompli.
Il faut que tu lises cette lettre à Père et Mère. J’ai fait de bien belles promenades dernièrement – ça a été un tel soulagement après l’enfermement des premiers mois ici.
C’est vrai que chaque jour amène son lot de maux et de bonnes choses, aussi. Mais comme la vie doit être difficile pour celui qui n’est pas fortifié et réconforté par la Foi, surtout quand le mal augmente chaque jour en ce qui concerne les choses de ce monde. Et dans le Christ toutes choses de ce monde peuvent devenir meilleures et être pour ainsi dire sanctifiées.
C’est une belle phrase et heureux sont ceux qui la connaissent, « Rien ne me contente qui ne soit dans le Christ, et en Lui toutes choses me plaisent ». Mais on n’y parvient pas si facilement. Quoi qu’il en soit « cherchez et vous trouverez ».
La prochaine fois que Père et Mère écriront, envoie-moi un mot ou deux aussi.
Lundi soir j’espère aller à Richmond encore, et choisir pour mon texte les mots : « Mais quand il était encore bien loin, son père le vit et eut de la compassion ». Théo, ce ne serait pas de chance si je ne peux pas prêcher l’Évangile, si mon lot n’est pas de prêcher, si je n’ai pas mis tous mes espoirs et toute ma confiance en le Christ. Et bien, la misère est véritablement mon lot, ce dont j’ai besoin maintenant, c’est d’un peu de courage en dépit de tout.
J’aurais aimé t’avoir avec moi jeudi soir dernier dans la petite église à Turnham Green. J’y suis allé avec le garçon le plus âgé de l’école, et lui ai raconté certains contes d’Andersen, dont « L’Histoire d’une mère ».
Et maintenant nous approchons lentement de l’hiver, et beaucoup de gens le redoutent. Mais c’est agréable, la période de Noël, c’est comme la mousse sur les toits et comme les pins, le houx et le lierre dans la neige ! Combien j’aimerais voir Anna ; je lui écrirai encore aujourd’hui.
Aujourd’hui, une des domestique est partie ; ces femmes n’ont pas la vie facile ici, et elle ne pouvait plus le supporter ; tout le monde, riche ou pauvre, fort ou faible, a des moments dans lesquels il ne peut plus continuer, quand « toutes ces choses semblent contre nous », quand bien des choses que nous avons construites s’écroulent. Mais ne perds jamais espoir, Élie a dû prier sept fois, et David a eu des cendres sur sa tête en de nombreuses occasions.
Un nouvel assistant est arrivé à l’école, car à l’avenir je vais travailler plus à Turnham Green ; il n’a jamais quitté le foyer familial auparavant, et ça ne sera pas facile pour lui au début. Et maintenant je te donne une ferme poignée de main en pensée ; il est déjà tard, et je suis plutôt fatigué, porte-toi bien et n’oublie pas,
Ton frère bien affectueux,
Vincent
41. La Tour du cimetière à Nuenen,
Nuenen, janvier 1885.
Huile sur toile, 30 x 41,5 cm.
Collection Stavros S. Niarchos, Londres.
42. Paysage avec église,
Nuenen, avril 1885. Huile sur toile, 22 x 37 cm.
Los Angeles County Museum of Art, Los Angeles.
Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
Dordrecht, 26 février 1877

Cher Théo,
Les heures que nous avons passées ensemble sont passées trop vite. Je pense au petit chemin derrière la gare où nous avons regardé le coucher de soleil derrière les champs et le ciel du soir se refléter dans les fossés, où se dressent ces vieux troncs couverts de mousse et, au loin, le petit moulin à vent – et je sens que j’irai souvent marcher là en pensant à toi.
J’ai joint une photographie du Huguenot ; mets-la dans ta chambre. Tu connais l’histoire : au réveil, la veille de la Saint-Barthélémy, une jeune fille, qui sait ce qui va se passer, a averti son amant et insisté pour qu’il porte l’insigne des catholiques, un brassard blanc autour de son bras ; il refuse parce qu’il pense que sa Foi et son devoir sont plus forts que son sentiment pour sa bien-aimée.
Je ne me rappelle plus si je t’ai déjà envoyé ce poème de Longfellow [15] dont je joins une copie ici. Il m’a souvent donné du plaisir et il en sera de même pour toi. Je suis content que nous ayons vu les tableaux de Scheffer ensemble. Ce soir-là, je suis allé voir Mager [16] , qui vit avec le sacristain de l’église luthérienne, dans une vraie vieille maison hollandaise ; sa chambre est agréable. Nous sommes restés assis à bavarder ensemble longtemps ; il m’a parlé de Menton et d’un Noël qu’il a passé là-bas. Merci d’être venu hier. Faisons en sorte d’avoir le moins de secrets possible l’un pour l’autre. C’est pour cela que les frères sont faits.
« Ce n’est pas encore joué », dis-tu. Non, en effet, cela ne se peut. Ton cœur sentira le besoin d’avoir confiance en lui-même ; tu vas hésiter entre deux routes : elle ou mon père. Quant à moi, je crois que Père t’aime plus qu’elle – que son amour a plus de valeur.
Vas-y, dès que cela devient trop pour toi.
Un tas de tâches futiles m’a donné beaucoup de travail aujourd’hui ; mais c’est mon devoir ; si on en n’avait pas, n’avait pas un sentiment fort du devoir, comment pourrions-nous rassembler nos pensées ? Le sentiment du devoir sanctifie et unifie tout, faisant de toutes les petites obligations un tout plus grand.
Écris-moi bientôt pour me dire si tu es arrivé sans encombre, et si la promenade et le voyage n’ont pas été de trop pour toi. J’ai hâte de recevoir une lettre de toi et aussi de savoir si tu vas aller à Etten. Je te serre la main,
Bien affectueusement,
Ton frère,
Vincent

Peut-être ressens-tu en ce moment le besoin d’un « Psaume du passé, et une plainte de la croix ».
Et il m’a semblé entendre dans l’immobilité de la nuit,
Sa voix si tendre et si douce.
43. Derrière le Schenkweg,
La Haye, mai 1882. Crayon,
stylo et lavis rehaussé de blanc, 28,5 x 47 cm .
Kröller-Müller Museum, Otterlo.
44. Le Quai d’Anvers,
Anvers, décembre 1885.
Huile sur bois, 20,5 x 27 cm.
Van Gogh Museum, Amsterdam.
45. La Plage à Scheveningen,
La Haye, août 1882.
Huile sur toile, 34,5 x 51 cm.
Van Gogh Museum, Amsterdam.
46. Vieux Loup de mer,
La Haye, janvier 1883.Mine de plomb,
encre et lavis de bistre rehaussé de blanc, 50,5 x 31,6 cm.
Van Gogh Museum, Amsterdam.
Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
Dordrecht, 22 mars 1877

Cher Théo,
Je veux que tu aies une lettre de moi pendant ton voyage. Quelle bonne journée nous avons passée ensemble à Amsterdam ; je suis resté et ai regardé ton train partir jusqu’à ce que je ne puisse plus le voir. Nous sommes de si vieux amis déjà – combien de fois n’avons-nous pas marché ensemble dans les champs noirs de jeune maïs vert à Zundert, où en cette période de l’année nous écouterions l’alouette avec Père. Ce matin je suis allé chez l’oncle Stricker avec oncle Cor et nous avons eu une longue discussion sur tu sais quel sujet. Le soir, à six heures et demie, oncle Cor m’a ramené à la gare. C’était un beau soir et tout semblait rempli d’expression, c’était calme et les rues étaient un peu embrumées, comme elles le sont si souvent à Londres. L’oncle avait eu mal aux dents dans la matinée, mais heureusement cela n’a pas duré. En route, nous sommes passés par le marché aux fleurs. Comme on a raison d’aimer les fleurs et la verdure de pins, du lierre et des haies d’aubépines ; elles nous ont accompagnés tout le long.
J’ai écrit à la maison pour dire ce que nous avons fait à Amsterdam et ce dont nous avons parlé. À mon arrivée ici j’ai trouvé une lettre de chez nous chez les Rijken. Père n’a pas pu prêcher dimanche dernier et le révérend Kam l’a remplacé. Je sais que son cœur brûle que quelque chose arrive qui me permette de suivre ses pas, non pas seulement une partie de sa route, mais toute la route. Père a toujours attendu cela de moi. Oh, que cela arrive et soit béni.
Les gravures que tu m’as données, « le Ciel et la Terre disparaîtront, mais mes mots ne disparaîtront pas », et le portrait du révérend Heldring sont déjà accrochés dans ma petite chambre. Oh, que je suis content de les avoir, ils me remplissent d’espoir.
T’écrire au sujet de mes projets m’aide à clarifier et poser mes pensées. Pour commencer, je pense au texte, « c’est mon lot que de garder Ta parole ». J’ai un tel désir de faire mien les trésors de la parole biblique, de devenir profondément et tendrement familier de toutes ces vieilles histoires, et par-dessus tout de tout ce que nous connaissons du Christ.
Dans notre famille, qui est une famille chrétienne au sens fort du terme, il y a toujours eu, aussi loin que l’on se rappelle, quelqu’un qui de génération en génération prêchait l’Évangile. Pourquoi n’y aurait-il pas un membre de notre famille aujourd’hui qui se sente appelé à ce ministère, et qui aurait quelque raison de supposer qu’il peut, et doit, se déclarer et chercher les moyens d’atteindre ce but ? C’est ma prière et mon fervent désir que l’esprit de mes père et grand-père puissent m’accompagner, qu’il me soit accordé de devenir chrétien et un travailleur chrétien, que ma vie ressemble le plus possible à celles de ceux que je viens de mentionner – car regarde, le vieux vin est bon et je n’en désire pas de nouveau. Que leur Dieu soit mon Dieu et leur peuple mon peuple, que mon lot soit de connaître le Christ dans tout son rayonnement et d’être inspiré par sa charité.
Cela est dit si admirablement dans le texte, « Empli de chagrins, et pourtant toujours réjoui » : voilà de quoi est faite cette charité et dans les Cor. 13 elle « supporte toutes choses, crois toutes choses, espère en toutes choses, endure toutes choses. La charité n’est jamais mise en échec ».
Mon cœur est aujourd’hui rempli du texte des compagnons en route pour Emmaüs, quand c’était le soir et le soleil descendait : « Mais ils le supplièrent de rester avec eux ».
« Empli de chagrins, et pourtant toujours réjoui », cela t’est cher à toi aussi. Garde-le présent à l’esprit car c’est un bon texte et un bon manteau pour se protéger des orages de la vie. Garde-le à l’esprit en ces temps où tu traverses tant de choses. Et prends garde, car bien que ce que tu aies connu ne soit pas rien, il me semble que ce que réserve l’avenir est plus grand encore et tu seras confronté à la parole du Seigneur : Je vous ai aimés d’un Amour éternel, comme celui que conforte sa mère, je vous réconforterai. Je vous réconforterai comme celui qui réconforte sa Mère. Je vous donnerai un autre Consolateur, et même l’Esprit de vérité. Je ferai une nouvelle alliance avec vous. Partez, ne touchez pas de chose souillée, et je vous recevrai comme un peuple, et serai votre Dieu. Et je serai pour vous un Père, et vous serez mes fils et mes filles. Détestez le mal et les lieux où règnent la violence, leur fausse splendeur est trompeuse et vous tentera comme le diable a essayé de tenter le Christ en lui montrant « tous les royaumes de la Terre et leur gloire », en disant, « Toutes ces choses je te les donnerai, si tu chutes et te mets à m’adorer ». Il y a quelque chose de mieux que la gloire des choses de ce monde, à savoir la sensation quand notre cœur brûle à l’intérieur de nous en entendant Sa parole, la foi en Dieu, l’amour du Christ, la conviction de l’immortalité, dans la vie ci-après.
Accroche-toi à ce que tu as, Théo, mon garçon, mon frère que j’aime, j’attends avec tant de ferveur d’atteindre le but que tu sais, mais comment puis-je l’atteindre ? Si seulement tout était déjà derrière moi, comme c’est derrière Père, mais cela demande tant de travail assidu pour devenir un travailleur de Dieu et prêcher l’Évangile et en semer la Parole. Tu vois, Père peut compter ses services religieux, ses lectures de la Bible, les visites aux malades et aux pauvres et les sermons qu’il a écrits par milliers, et pourtant il ne regarde pas en arrière mais au contraire continue à faire le bien.
Lève les yeux vers le ciel et demande que cela me soit accordé, comme je le demande pour toi. Qu’il accède au désir de ton cœur, Celui qui nous connaît mieux que nous nous connaissons nous-mêmes, qui est au-dessus de toute prière et de toute pensée, puisque Ses voies dépassent les notres et Ses pensées nos pensées, aussi haut que le Ciel est au-dessus de la Terre. Et que la pensée du Christ comme un Consolateur et de Dieu comme une demeure élevée soit avec toi.
Que ton voyage se passe au mieux, écris-moi bientôt et reçois ma poignée de main en pensées. Au revoir, et crois-moi toujours
Ton frère aimant,
Vincent

J’espère que Père sera bientôt mieux. Essaye d’être à Etten à Pâques, ce sera si bon d’être à nouveau rassemblés.
On pourrait dire de beaucoup de choses passées, et aussi de ce que tu as traversé : « Tu le comprendras après bien des jours ».
47. Vieux Pêcheur,
La Haye, février 1883.
Mine de plomb, crayon noir,
crayon blanc et encre, 47,2 x 29,4 cm.
Van Gogh Museum, Amsterdam.
48. Vieux Pêcheur,
La Haye, février 1883.
Mine de plomb et plume rehaussée de blanc, 43 x 25 cm .
Kröller-Müller Museum, Otterlo.
Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
Petit-Wasmes, avril 1879

Cher Théo,
Il est grand temps que je t’envoie de mes nouvelles. J’ai entendu dire par la famille que tu étais à Etten depuis quelques jours en voyage d’affaires. J’espère vivement que ton voyage a été agréable. J’imagine que tu iras dans les dunes un de ces jours, peut-être même à Scheveningen. Ici aussi, le printemps est charmant ; il y a des endroits où l’on se croirait presque dans les dunes, à cause des collines.
J’ai récemment fait une expédition intéressante durant laquelle j’ai passé six heures dans une mine. C’était à Marcasse, l’une des mines les plus anciennes et les plus dangereuses des environs. Elle a mauvaise réputation car nombreux sont ceux qui y périssent, à la descente ou à la remontée, à cause de l’air vicié, ou encore dans des explosions de grisou, des inondations ou des affaissements. L’endroit est lugubre et offre à première vue un spectacle de tristesse et de désolation.
La plupart des mineurs sont maigres et pâles de fièvre ; ils semblent épuisés, n’ont que la peau sur les os et sont usés et vieux avant l’âge. La plupart des femmes sont flétries et fatiguées. On peut voir çà et là de pauvres cabanes de mineurs, quelques arbres morts et noircis par la fumée, des haies de ronces, des tas de fumier, de cendre ou de houille inutilisable, etc. Mans en ferait un tableau magnifique.
J’essaierai d’en faire un petit croquis pour te donner une idée de l’endroit. Mon guide, qui a travaillé à la mine pendant trente-cinq ans, était aimable et patient. Ses explications étaient précises et claires.
Nous descendîmes ainsi ensemble à sept cent mètres sous terre pour explorer chaque recoin de cet enfer. Les maintenages ou gredins [cellules où travaillent les mineurs] situés le plus loin de la sortie sont appelés des caches.
Cette mine-là a cinq niveaux, mais les trois supérieurs ont été épuisés et abandonnés ; ils ne sont plus exploités parce qu’il n’y a plus de houille. Les maintenages feraient un sujet tout à fait nouveau et inouï – ou plutôt jamais vu – pour un tableau. Imagine-toi des cellules alignées le long d’un couloir étroit et bas et étayé de poutres de bois brut. Dans chacune de ces cellules, un mineur vêtu d’un grossier habit de lin et aussi sale et noir qu’un ramoneur s’affaire à piquer la houille à la faible lueur d’une petite lampe. Certaines cellules sont assez hautes pour qu’on s’y tienne debout ; d’autres si exiguës que les mineurs sont contraints de travailler couchés par terre. La disposition rappelle vaguement les alvéoles d’une ruche ou le sombre couloir de quelque prison souterraine. On imagine une rangée de petits métiers à tisser, ou plutôt de ces fours de paysans, ou encore les cloisons d’une crypte. Quant aux tunnels, ils ne sont pas sans évoquer les grosses cheminées des fermes brabançonnes.
L’eau s’infiltre dans certaines cellules et les lampes des mineurs créent un effet surprenant, se réfléchissant comme dans une grotte à stalactites. Pendant que certains mineurs travaillent dans les maintenages, d’autres chargent les fragments de houille dans de petits chariots montés sur des rails, comme un tramway. Ce travail est généralement confié à des enfants, garçons et filles. On trouve même, à sept cent mètres de profondeur, une écurie et ses six ou sept vieux chevaux : ceux-ci acheminent les chariots jusqu’à l’accrochage pour qu’ils soient hissés à la surface. D’autres mineurs réparent les galeries les plus vétustes pour les empêcher de s’affaisser, ou encore en creusent de nouvelles dans la veine de houille. Comme des marins à terre qui pensent sans cesse à la mer malgré tous les périls et privations que celle-ci représente pour eux, le mineur préfère être sous terre qu’à la surface. On pourrait vivre dans la région pendant des années sans vraiment la connaître si on ne descendait un jour à la mine.
49. La Loterie,
La Haye, septembre 1882.
Aquarelle, 38 x 57 cm.
Van Gogh Museum, Amsterdam.
50. Le Tisserand avec son métier,
Nuenen, avril-mai 1884.
Huile sur toile, 70 x 85 cm .
Kröller-Müller Museum, Otterlo.
Les gens d’ici vivent dans l’ignorance et sans éducation – la plupart ne savent pas lire – et pourtant ils font preuve d’intelligence et de vivacité dans leurs pénibles tâches. Francs et courageux, ils sont petits mais robustes et leurs yeux sont caves et mélancoliques. Leurs talents sont multiples et ils travaillent terriblement dur. Leur tempérament est nerveux, non point faible, mais sensible. Ils ont une haine profonde et innée de quiconque se montre dominateur. Avec les mineurs, il faut avoir un tempérament de mineur et n’être ni trop fier ni trop autoritaire, au risque de ne jamais s’entendre avec eux ni de gagner leur confiance.
T’avais-je parlé à l’époque du mineur qui avait été grièvement blessé par une explosion de grisou ? Grâce à Dieu, il est guéri et peut de nouveau sortir. Il recommence à faire de longues marches pour reprendre des forces ; ses mains sont encore faibles et ne pourront retravailler avant longtemps, mais il est hors de danger. Depuis, nous avons eu de nombreux cas de typhoïde et de fièvre maligne qu’on appelle ici « la sotte fièvre ». Elle leur donne des mauvais rêves, des sortes de cauchemars, et les fait délirer. C’est ainsi que nous avons à nouveau beaucoup de malades et d’alités – tous maigres, faibles et malheureux.
Je connais une maison dont tous les occupants ont la fièvre et n’ont pratiquement personne pour les aider, si bien qu’ils se soignent entre eux. « Ici c’est les malades qui soignent les malades, » m’a dit une femme. Cela m’a fait penser à « Le pauvre est l’ami du pauvre. »
As-tu vu de beaux tableaux ces derniers temps ? J’ai hâte que tu m’écrives. Israëls a-t-il beaucoup peint récemment ? Et Maris ? Et Mauve ?
Il y a quelques jours, un poulain est né à l’étable, un joli petit animal qui n’a pas tardé à se dresser vaillamment sur ses pattes. Beaucoup de mineurs élèvent des chèvres, et chaque maisonnée a son chevreau ; les lapins ne sont pas rares non plus.
Je dois m’interrompre pour rendre visite à des malades. Quand tu auras le temps, envoie-moi un mot, un signe de vie. Mes compliments à la famille Roos, ainsi qu’à Mauve quand tu le verras.
Meilleurs souhaits, et crois-moi toujours, avec une poignée de main en pensée,
Ton frère affectionné,
Vincent

Descendre dans une mine est une sensation très désagréable. On embarque dans une espèce de panier ou de cage ou comme un seau dans un puits, mais ce puits fait entre cinq cents et sept cents mètres de profondeur, si bien que lorsqu’on est au fond et qu’on regarde vers le haut, la lumière du jour n’est pas plus grosse qu’une étoile dans le ciel.
C’est comme prendre la mer pour la première fois, mais en pire; heureusement, cela ne dure pas longtemps. Les mineurs s’y habituent, même s’ils ne peuvent jamais se débarrasser d’un sentiment d’horreur et de peur bien compréhensible et justifié.
Cela dit, une fois qu’on est au fond, le pire est passé, et l’on est amplement récompensé pour sa peine par ce que l’on voit.
Mon adresse est – Vincent van Gogh, chez Jean Baptiste Denis,
Rue de petit Wasmes,
Wasmes (Borinage, Hainaut)
51. Le Tisserand,
Nuenen, janvier 1884. Encre rehaussée de
blanc et lavis de bistre, 26 x 21 cm .
Van Gogh Museum, Amsterdam.
52. Le Tisserand,
Nuenen, février 1884. Huile sur toile,
37 x 45 cm. Christie’s, Londres.
Lettres de ses parents à Théo van Gogh (extraits)
Zundert, 1879

Du révérend Van Gogh à Théo
20 janvier 1879
Nous sommes heureux de t ’ apprendre que Vincent a été accepté comme évangéliste dans le Borinage – provisoirement, pour six mois. Il gagne cinquante francs par mois ; ce n ’ est certes pas beaucoup, mais sa pension lui coûte trente francs. Il semble y travailler avec succès et ambition, et ses lettres sont fort intéressantes. Il s ’ adonne à sa tâche de tout son cœur et avec une réelle attention aux besoins de ces gens. Ce qu ’ il écrit est tout à fait remarquable ; il est descendu, par exemple, dans une mine, à six cent trente-cinq mètres de profondeur.
Du révérend Van Gogh à Théo
12 février 1879
Nous commençons à nous inquiéter pour lui à nouveau. Je crains qu ’ il ne soit entièrement absorbé par les soins et les veilles qu ’ il prodigue aux malades et aux blessés.
[...] Il a aussi parlé de louer une maison d ’ ouvrier et d ’ y vivre seul. Nous avons tenté de l ’ en dissuader. Nous craignons qu ’ il ne la tienne pas en bon état et que cela ne le mène à de nouvelles excentricités.
De M me Van Gogh à Théo
27 février 1879
Verhaegen, un colporteur à qui Papa envoyait aussi ses lettres au début, et chez qui Vincent avait été chaleureusement accueilli les huit premiers jours ; c ’ est lui qui avait trouvé cette bonne pension chez Denis.
[...] Il faut que je te dise à présent que Papa est allé voir Vincent cette semaine. Nous étions inquiets au sujet du mauvais temps chez lui, mais surtout parce que, pendant mon absence, nous avions reçu une lettre alarmante de lui confirmant nos craintes : il n ’ a pas de lit ni personne pour veiller sur ses affaires, mais loin de se plaindre, il disait que cela ne regardait personne, etc. Nous étions en train de lui préparer un colis, mais avons pensé tous les deux qu ’ il vaudrait mieux que Papa le lui porte lui-même.
Mme Van Gogh à Théo
mai 1879
Vincent a écrit qu ’ il s ’ appliquerait à dessiner les costumes et les outils.
53. Femme assise,
La Haye, début mai 1882.
Mine de plomb et encre sur papier (deux feuilles),
58 x 43 cm. Kröller-Müller Museum, Otterlo.
54. Chagrin,
La Haye, novembre 1882.
Lithographie, 38,9 x 29,2 cm .
Van Gogh Museum, Amsterdam.
M me Van Gogh à Théo
2 juillet 1879
Une lettre de Vincent cette semaine ; nous pensons toujours à lui avec inquiétude ; pauvre garçon, peu de temps après ma visite il avait écrit qu ’ il s ’ était senti fort mélancolique en me disant au revoir, comme si c ’ eût été la première, mais aussi la dernière fois. Une assemblée a eu lieu, mais on ne lui a rien dit ; dans le passé, il n ’ a reçu que des critiques. Sans doute veulent-ils attendre encore un peu avant de prendre une décision, mais, à moins de se plier à leurs désirs et d ’ adopter le comportement qu ’ ils exigent de lui, il risque fort de se faire renvoyer. Il pourrait accomplir encore tellement de choses, si seulement il savait se contrôler. Pauvre garçon, quelle vie difficile, amère et ingrate ! Que va-t-il faire à présent ?
Le révérend Van Gogh à Théo
19 juilet 1879
Tu sais, n ’ est-ce pas, que la situation de Vincent à Wasmes est loin de s ’ éclaircir. On lui a donné trois mois pour chercher autre chose. Il ne respecte pas les souhaits du comité et il n ’ y a, semble-t-il, rien qu ’ on puisse faire. C ’ est une épreuve amère pour nous tous. Nous n ’ avons pas la moindre idée de ce que nous pouvons faire. Il a tant de bonté en lui, mais refuse tout bonnement de coopérer.
Le révérend Van Gogh à Théo
7 août 1879
Vendredi dernier [le 25 juillet], écrit Vincent, il est parti en Flandres, chez Maria Hoorebeeke ; il est arrivé – à pied – dimanche après-midi afin de rencontrer le révérend Pietersen, qui était à Bruxelles. Il se mit donc en route pour cette ville et le retrouva le lundi matin. Après s ’ être entretenu avec lui, il est de nouveau à Cuesme, où il a trouvé un abri ; il espère y trouver une petite chambre où loger provisoirement. Son adresse actuelle est : Chez M. Frank, évangéliste à Cuesmes (près de Mons) au Marais. À Bruxelles, il a rendu visite aux familles qu ’ il avait connues autrefois ; quelle impression a-t-il pu leur faire ?
De M me Van Gogh à Théo
19 août 1879
Mais à présent, il faut que je t ’ annonce une nouvelle : Vincent, que nous avions vivement prié de venir nous rendre visite parce que nous nous inquiétions fort à son sujet et qu ’ il n ’ avait rien à faire là-bas, a fait une soudaine apparition vendredi dernier [le 15 août]. Les filles étaient parties faire du bateau avec les Gezink. Tout à coup nous avons entendu « Bonjour Père, bonjour Mère » : c ’ était lui. Nous nous réjouîmes, malgré sa maigreur ; il va mieux maintenant ; c ’ était sans doute le fait de ses marches et de la mauvaise nourriture, etc. – ce dont il ne parle jamais, d ’ ailleurs. Mais il semble en bonne santé, même si ses vêtements sont en piteux état. Papa lui a immédiatement donné sa veste neuve à laquelle il tenait beaucoup. Nous lui avons acheté une paire de bottes, et il porte à présent chaque jour le petit manteau d ’ été que j ’ avais fait pour l ’ anniversaire de Papa. Certains de tes vieux sous-vêtements se sont avérés bien utiles eux aussi. Quant aux bas, je les avais préparés à l ’ avance, si bien qu ’ il ne lui manque plus rien. Il lit toute la journée des romans de Dickens et ne parle que lorsqu ’ il est interrogé. Ses réponses sont parfois sensées, parfois étranges ; si seulement il pouvait tirer exemple de ces livres ! Pour ce qui est du reste, de son travail, de son avenir, pas un mot... Demain, il ira avec Papa à Prinsenhage, où les garçons de cm viendront voir les peintures ; ils prendront le train. Papa et Vincent iront à pied, peut-être parlera-t-il un peu.
Du révérend Van Gogh à Théo
11 mars 1880
Vincent est toujours ici, mais hélas ! il nous cause bien du souci. Il parle à présent d ’ aller à Londres pour parler au révérend Jones. S ’ il y tient vraiment, je le laisserai partir, mais c ’ est peine perdue.
Du révérend Van Gogh à Théo
5 juillet 1880
Cette lettre que Vincent t ’ a écrite m ’ a certes donné bien du plaisir. Mais, oh ! Que va-t-il advenir de lui, et quelle folie que de choisir une vie de pauvreté, de laisser le temps s ’ écouler sans chercher la moindre occasion de gagner son propre pain ! Oui, c ’ est une véritable folie. Mais il nous faut l ’ accepter. Nous avons tenté bien des choses, en vain. Tu devrais peut-être lui répondre ; je lui ai envoyé soixante francs fin juin, pour lesquels il m ’ a remercié ; peu après nous lui avons envoyé des vêtements. Penser à lui est une souffrance, et nous pensons à lui constamment.
[Lignes ajoutées par M me Van Gogh] Nous sommes d ’ accord avec ce que tu écris sur Vincent, mais si ses lectures le mènent à cela, est-ce une bonne occupation ? Sans parler des idées qu ’ elles lui donnent. Il nous a envoyé un livre de Victor Hugo ; cet homme-là prend le parti des criminels et ne voit pas le mal là où il est. Où irait le monde si l ’ on parlait du mal comme du bien ? Même avec les meilleures intentions du monde, c ’ est inacceptable. Lui as-tu répondu ? Si non, fais-le ; nous sommes heureux qu ’ il ait pensé à toi, mais si tristes qu ’ il ne se soit confié à personne pendant son séjour ici. Voilà bien longtemps que nous n ’ avons plus rien reçu de lui. Nous allons lui écrire de nouveau.
55. Portrait de femme,
Anvers, décembre 1885.
Huile sur toile, 35 x 24 cm.
Van Gogh Museum, Amsterdam.
56. Paysanne assise avec coiffe blanche,
Nuenen, décembre 1885.
Huile sur toile, 36 x 26 cm . Collection privée.
Hollande, Angleterre et Belgique : 1853-1886 « Je ne me sens nulle part aussi étranger que dans ma famille et dans mon pays… »



Le 30 mars 1852, Anna van Gogh accoucha d’un enfant, mort-né, au presbytère de Zundert, mais un an plus tard exactement elle donna le jour à un fils robuste. [17] Le pasteur Theodorus van Gogh nomma son deuxième fils comme le premier : Vincent. Quand le deuxième Vincent pénétrait dans l’église de son père pour assister au service, il passait devant une pierre tombale sur laquelle « son » prénom était écrit. Dans les derniers mois de sa vie, Van Gogh devait souvent évoquer les lieux de son enfance, parlant avec mélancolie du cimetière de Zundert. On sait peu de choses de Van Gogh enfant. La fille d’un voisin le décrivit comme « ayant bon cœur, comme étant gentil, bon, compatissant » [18] , tandis qu’une ancienne servante de la famille affirmait au contraire que Vincent avait des manières bizarres et déplaisantes et qu’il « était souvent puni de manière appropriée » [19] . Johanna van Gogh-Bonger, qui n’a rencontré son beau-frère que quelques rares fois vers la fin de sa vie, le décrira aussi comme un vieil enfant difficile, malicieux et obstiné, qui avait été gâté par des parents trop indulgents. [20]

On relève des incohérences similaires dans les descriptions de Van Gogh adulte. La plupart des témoignages ont été recueillis au début du XX e siècle par Van Gogh-Bonger, à qui fut confiée la garde des biens de Van Gogh après la mort de Théo en 1891. Ces témoignages sont sujets à caution, non seulement en raison de l’éloignement temporel, mais aussi parce que l’artiste défunt était déjà devenu une légende. En général, Van Gogh était bon et compatissant envers les pauvres et les malades, ainsi qu’envers les enfants. Un autre trait de caractère important qui, selon la sœur de l’artiste Élisabeth-Huberta, se manifesta très tôt, était son amour de la nature : « Il connaissait les endroits où poussaient les fleurs les plus rares […], où trouver les oiseaux. En ce qui concerne ces derniers, il savait exactement où chacun nichait ou vivait, et quand il voyait un couple d’alouettes s’abattre sur un champ de seigle, il savait comment s’approcher de leur nid sans faire craquer les pousses alentour et sans faire le moindre mal aux oiseaux » [21] . Pendant les dernières années de sa vie, Van Gogh retourna aux paysages de son enfance par le biais de la peinture. « Tout le Midi, tout pour lui devenait la Hollande » [22] , déclara Paul Gauguin à propos des tableaux de la période d’Arles.

Dans une lettre à Émile Bernard, Van Gogh comparait la lande et les plates étendues de la Camargue à la Hollande. Lors de son séjour à l’asile psychiatrique de Saint-Rémy, il écrivit à Théo : « Pendant ma maladie j’ai revu chaque chambre de la maison à Zundert, chaque sentier, chaque plante dans le jardin, les aspects d’alentour, les champs, les voisins, le cimetière, l’église, notre jardin potager derrière – jusqu’au nid de pie dans un haut acacia dans le cimetière. » [23]

Les références aux nids, faites tant par Élisabeth-Huberta que par Van Gogh lui-même, montrent l’importance de cette image pour le peintre. Le nid est un symbole de sécurité, ce qui peut expliquer pourquoi Vincent qualifiait les maisons de « nids d’hommes ». [24] Van Gogh dut quitter son premier « nid » – la maison de ses parents – à l’âge de onze ans. On ne sait pas au juste ce qui décida son père à l’envoyer en pension à Zevenbergen, à une trentaine de kilomètres de Zundert. Peut-être n’y avait-il pas d’école protestante à proximité de leur demeure ? Le voisinage, à Zundert, était presque entièrement catholique. À moins que le nid parental ne fût simplement devenu trop petit avec l’arrivée de quatre autres enfants. « C’était un jour d’automne. J’étais debout sur le perron de l’école de M. Provily, suivant des yeux la voiture dans laquelle Pa et Moe s’en allaient pour rentrer chez eux. On la voyait de loin, la petite voiture jaune, sur la longue route mouillée de pluie, bordée d’arbres grêles, qui courait à travers les prés » [25] . Quelques semaines avant sa mort, Van Gogh évoqua son souvenir de cette séparation en peignant une carriole à deux roues longeant les champs sur une route étroite. À l’âge de treize ans, Vincent passa au cours moyen à Tilburg, où le paysagiste Constantin C. Huysmans lui apprit à dessiner. Des dessins d’écolier de Van Gogh, un seul a été conservé : une page représentant un dos vu sous deux angles différents. Au total, environ une douzaine des dessins et peintures d’enfance de Van Gogh nous sont parvenus. Un jour, selon Van Gogh-Bonger, le garçonnet, âgé de huit ans, « modela un petit éléphant d’argile qui retint l’attention de ses parents, mais il le détruisit lorsque, selon lui, on se mit à en faire tout un plat » [26] .

C’est pendant son séjour à Tilburg que fut prise la première des deux photographies connues du jeune Van Gogh. Elle montre un visage enfantin, doux, aux yeux très clairs. Le deuxième portrait nous révèle un jeune homme de dix-neuf ans à l’expression très sérieuse. À l’époque, Vincent travaillait déjà depuis trois ans à La Haye, à la galerie Goupil & Co., où l’un des oncles de Van Gogh était associé. Van Gogh raconte que sur les trois années et demie qu’il passa à La Haye, « les deux premières […] furent assez déplaisantes, alors que la troisième [lui] a réservé plus d’agréments » [27] . Le directeur de la galerie était un jeune homme de vingt-quatre ans, Hermanus Gijsbertus Tersteeg, à propos de qui Vincent écrira :

« J’ai connu Son Excellence à une époque curieuse de sa vie, quand il venait de sortir du rang, comme on dit, et qu’il venait de se marier par-dessus le marché. Il m’a alors fortement impressionné – c’était un homme positif, remarquablement habile et enjoué, énergique quand il s’agissait de frapper de grands ou de petits coups ; en outre, on aurait dit qu’il émanait de lui une certaine poésie, mais alors, de la poésie vraiment non sentimentale.
À ce moment, je nourrissais tant de respect pour lui que je me tenais toujours à ma place et le considérais comme un être d’une essence supérieure à la mienne. » [28]

Plus tard, après s’être lancé dans la carrière de peintre, Van Gogh continua – mais en vain – à essayer de conquérir l’estime du marchand d’art tant révéré. Durant son apprentissage, Van Gogh découvrit la peinture des Salons et de l’école de Barbizon, dont le plus éminent représentant, Jean-François Millet (1814-1875), allait exercer sur lui une grande influence. Comme Goupil & Co. vendait également des reproductions, l’apprenti se familiarisa avec de nombreux chefs-d’œuvre. C’est là qu’il construisit son nouveau nid : la galerie, puis bientôt les musées, devinrent son « pays des tableaux ». [29]

En août 1872, Théo vint voir son frère aîné à La Haye. Au cours de cette rencontre, les deux jeunes gens, âgés respectivement de quinze et dix-neuf ans, devinrent très proches l’un de l’autre – amis plutôt que parents. Dès lors, Vincent allait considérer Théo comme son alter ego.

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