Vincent van Gogh par Vincent van Gogh - Vol 2
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Description

Ce paradoxe — la tristesse et la force de la campagne — reflète l’état d’esprit de Van Gogh lui-même : la nature a toujours été une sorte de refuge pour lui, mais un refuge qu’il n’a jamais pu partager avec quelqu’un d’autre. À Saint-Rémy, Van Gogh avait réalisé une œuvre appelée Le Faucheur : « Je vis alors dans ce faucheur […] l’image de la mort, dans ce sens que l’humanité serait le blé qu’on fauche. Il est donc — si tu veux — l’antithèse du semeur auquel je me suis déjà essayé. Mais dans cette mort rien de triste, cela se passe en pleine lumière avec un soleil qui inonde tout d’une lumière d’or fin. » […]
Quelques semaines avant son suicide, Van Gogh avait écrit à Théo : « Je crois que tout ce à quoi j’ai travaillé sera continué. Non pas directement, mais on n’est pas seul à croire à des choses qui sont vraies. Et qu’importe-t-on personnellement alors ! Je sens tellement que l’histoire des gens est comme l’histoire du blé, si on n’est pas semé en terre pour y germer, qu’est-ce que ça fait, on est moulu pour devenir du pain. La différence du bonheur et du malheur ! Tous les deux sont nécessaires et utiles et la mort ou la disparition… c’est tellement relatif — et la vie également. » L’avenir lui donnera raison.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 09 décembre 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9781785256929
Langue Français
Poids de l'ouvrage 22 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0574€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Victoria Charles





Vincent van Gogh
par Vincent van Gogh

Volume II
Texte : Victoria Charles
Traducteurs : Marie Dumont-Agarwal et Bérengère Mauduit (pour les lettres) et Ariel Marinie (pour le texte)
© Parkstone Press International, New York
© Confidential Concepts, worldwide, USA
© Image Bar www.image-bar.com
ISBN : 978-1-78525-692-9
Tous droits d’adaptation et de reproduction réservés pour tous pays.
Sauf mention contraire, le copyright des œuvres reproduites se trouve chez les photographes qui en sont les auteurs. En dépit de nos recherches, il nous a été impossible d’établir les droits d’auteur dans certains cas. En cas de réclamation, nous vous prions de bien vouloir vous adresser à la maison d’édition.
Sommaire
Arles : 1888-1889 « L’Atelier du Midi »
Arles : 1889 « Je suis la sottise et la bévue en personne »
Saint-Rémy : 1889-1890 « À quoi bon me remettre ? »
Auvers-sur-Oise : 1890 « Mais dans cette mort rien de triste »
Liste des illustrations
Notes
Arles : 1888-1889 « L’Atelier du Midi »
Le 19 février 1888, Van Gogh quitta Paris pour Arles. Deux jours plus tard, il écrivait à Théo :
« Il me semble presque impossible de pouvoir travailler à Paris, à moins que l’on ait une retraite pour se refaire, et pour reprendre son calme et son aplomb. » [1]
La région d’Arles lui rappelait non seulement les paysages néerlandais, mais aussi le Japon des estampes. Il prit pension à l’auberge Carrel et se mit aussitôt au travail. Il partait dès le matin dans les champs et les jardins, ne rentrant qu’en fin d’après-midi. Il passait ses soirées au Café de la Gare, où il écrivait des lettres et lisait les journaux ou des romans tels que Madame Chrysanthème de Pierre Loti. C’est là qu’il se lia d’amitié avec le sous-lieutenant zouave Paul-Eugène Milliet, le facteur Joseph Roulin et le couple Ginoux, les patrons du café. Dans une lettre à Théo, il explique : « J’aime mieux blaguer que de me sentir seul. » [2] Van Gogh tenait ses nouveaux amis en haute estime – plus tard, pendant sa période de crise, ils allaient devenir ses soutiens les plus fidèles et les plus solides – mais la compagnie de gens avec qui il aurait pu discuter d’art lui manquait.
En mai de la même année, il loua deux pièces dans une maison inhabitée près de la place Lamartine. Les pièces n’étant pas meublées, il dormait au Café de la Gare, ayant quitté l’auberge Carrel après une querelle avec les patrons. Il entreprit aussitôt de décorer la maison – qu’il nommait à la fois la « maison jaune » et « la maison d’artiste » – tâche qui l’emplissait d’un ravissement sans fin. Dans son esprit, cette maison était destinée à devenir le noyau d’une colonie d’artistes, l’Atelier du Midi.
« Tu sais que cela m’a toujours semblé idiot que les peintres vivent seuls », écrivit-il à Théo. « On perd toujours quand on est isolé. » [3]
Dépendant de sa famille financièrement, Van Gogh se mit à réfléchir à la position de l’artiste dans la société :
« Il est pénible, très pénible de continuer à travailler quand on ne vend pas et qu’on doit payer les couleurs, littéralement avec l’argent dont beaucoup ne se contenteraient pas pour s’assurer le manger, le boire et le gîte, même pas ceux qui prétendent vivre petitement […]. Pendant qu’on construit des musées nationaux qui engloutissent des centaines de milliers de gros billets, et autres choses de ce genre, les artistes crèvent. » [4]
Pour Van Gogh, les musées étaient des cimetières. Il méprisait tout autant le commerce de l’art :
« Dites-vous que dix années sont nécessaires pour apprendre le métier. Celui qui en a passé six, ayant fait toutes les dépenses nécessaires, et qui doit ensuite abandonner, si vous saviez combien c’est misérable ! Et combien sont dans ce cas ! Les hauts prix dont on entend parler paient le travail de peintres morts qui n’ont jamais été payés ainsi durant leur vie. C’est une sorte de commerce de tulipes, où les peintres vivants ont plus de désavantages que de profit. Et cela aura une fin, tout comme le commerce des tulipes. » [5]
Seule alternative à cet état de fait : la communauté d’artistes. Les peintres devraient travailler ensemble, se soutenir les uns les autres et confier leurs œuvres à un marchand d’art fidèle – Théo en l’occurrence – qui leur verserait une somme mensuelle, même s’il n’avait pas vendu.
Van Gogh voulait à tout prix convaincre Gauguin de se joindre à l’Atelier du Midi. Pendant plus de six mois, de mars à octobre 1888, il l’inonda de lettres. Il demanda à Théo de monter sa pension mensuelle à 250 francs, afin de permettre à Gauguin de vivre avec lui à Arles. En retour, Théo recevrait un tableau de Gauguin. Ce dernier, qui vivait en Bretagne, se dérobait sans cesse, prétendant parfois être trop malade pour supporter le voyage, d’autres fois manquer d’argent pour l’entreprendre. Les mois pendant lesquels Van Gogh attendit Gauguin furent l’époque la plus productive de sa vie : d’une part, il voulait avoir le plus de tableaux possibles à montrer à son ami, par ailleurs, il tenait à soigner la décoration de la maison jaune :
« Dès le commencement j’ai voulu arranger la maison non pas pour moi seul, mais de façon à pouvoir loger quelqu’un […]. Il y aura pour loger quelqu’un la plus jolie pièce d’en haut, que je chercherai à rendre aussi bien que possible comme un boudoir de femme réellement artistique. Puis il y aura ma chambre à coucher à moi, que je voudrais excessivement simple, mais des meubles carrés et larges : le lit, les chaises, la table, tout en bois blanc. En bas l’atelier et une autre pièce atelier également, mais en même temps cuisine […]. La chambre où alors tu logeras, ou qui sera à Gauguin, si G. vient, aura sur les murs blancs une décoration de grands tournesols jaunes […]. Je veux réellement en faire une maison d’artiste, mais non pas précieuse, au contraire rien de précieux, mais tout, depuis la chaise jusqu’au tableau, ayant du caractère […] Je ne saurais t’exprimer combien cela me fait plaisir de trouver ainsi un grand travail sérieux. » [6]
Au milieu du mois d’août, il commença la série des tournesols pour la chambre d’invité :
« Je suis en train de peindre avec l’entrain d’un Marseillais mangeant la bouillabaisse, ce qui ne t’étonnera pas, lorsqu’il s’agit de peindre des grands tournesols. J’ai trois toiles en train : 1° trois grosses fleurs dans un vase vert, fond clair […] ; 2° trois fleurs, une fleur en semence et effeuillée et un bouton sur fond bleu de roi […] ; 3° douze fleurs et boutons dans un vase jaune […]. Le dernier est donc clair sur clair, et sera le meilleur j’espère […]. Enfin si j’exécute ce plan, il y aura une douzaine de panneaux. Le tout sera une symphonie en bleu et jaune donc. » [7]
Sur les douze tableaux de tournesols prévus, Van Gogh n’en termina que deux : les « modèles » fanaient trop vite. Aussi se tourna-t-il vers un nouveau sujet : le jardin du poète. Trois variations sur ce thème, associées aux deux peintures de tournesols, servirent à décorer la chambre d’invité, qui attendait l’arrivée de Gauguin. Le nid était prêt, mais il restait vide. Van Gogh s’efforçait de rester optimiste :
« Si je suis seul, ma foi, je n’y puis rien, j’ai alors moins le besoin de compagnie que celui d’un travail effréné […]. Alors seulement je ressens la vie, lorsque je pousse raide le travail. Et en compagnie j’en sentirais un peu moins le besoin, ou plutôt je travaillerais à des choses plus compliquées. Mais isolé je ne compte que sur mon exaltation de certains moments, et je me laisse aller à des extravagances alors. » [8]
En même temps, il cherchait à contrôler son exaltation :
« Ne crois donc pas que j’entretiendrais artificiellement un état fiévreux, mais sache que je suis en plein calcul compliqué, d’où résultent vite l’une après l’autre des toiles faites vite, mais longtemps calculées d’avance. Et voilà lorsqu’on dira que cela est trop vite fait, tu pourras y répondre qu’eux ils ont trop vite vu. D’ailleurs je suis maintenant en train de repasser un peu sur toutes les toiles, avant de te les envoyer. » [9]
Le 23 octobre, Paul Gauguin arriva enfin à Arles. « Il est très intéressant comme homme », écrivit Vincent à Théo, « et j’ai toute confiance qu’avec lui nous ferons des tas de choses. Il produira probablement beaucoup ici, et peut-être j’espère moi aussi. » [10] La première chose que Gauguin produisit fut de l’ordre. Quinze ans plus tard, il écrivit dans ses souvenirs de son séjour à Arles :
« Tout d’abord je trouvai en tout et pour tout un désordre qui me choqua. La boîte de couleurs suffisait à peine à contenir tous ces tubes pressés, jamais refermés, et malgré tout ce désordre, tout ce gâchis, tout rutilait sur la toile ; dans ses paroles aussi. » [11]
Au milieu du mois de novembre, Gauguin déclara à son marchand d’art et bailleur de fonds Théo :
« Le bon Vincent et le grièche Gauguin continuent de faire un couple heureux et mangent à la maison les petits repas qu’ils se préparent eux-mêmes. » [12]
Avant, Vincent mangeait au restaurant, engloutissant ainsi l’argent que lui envoyait Théo : entre 150 et 250 francs par mois. Pour donner un ordre d’idée, le facteur Roulin, qui était marié et avait trois enfants, ne gagnait que 135 francs. En d’autres termes, le manque d’argent chronique de Van Gogh résultait de son mode de vie quelque peu fantasque. Quand il voyageait, il logeait à l’hôtel ou dans des auberges – ce qui ne lui plaisait d’ailleurs pas du tout. Pourtant, il n’était pas gaspilleur ; il demandait toujours les chambres les moins chères et s’interdisait les gros repas.
Mais son ascétisme était toujours à la limite du ritualisme : même lorsqu’il était invité, il refusait de manger, croyant que, à l’instar des moines, il ne devait absorber que le strict nécessaire à sa survie. Même du temps de ses études, à Amsterdam, cette tendance se manifestait déjà. Il confia un jour à son professeur Mendès da Costa qu’il s’était frappé avec un bâton pour n’avoir pas assez travaillé. Ce régime déséquilibré, à base de pain et de fromage essentiellement, finit par entraîner des troubles gastriques et des maux de dents. Cependant, ces problèmes de santé n’étaient peut-être pas exclusivement le résultat d’une alimentation insuffisante ; ils auraient également pu être des symptômes de syphilis, une maladie dont souffrait Théo.


1. Les Tournesols , Arles, août 1888. Huile sur toile, 92,1 x 73 cm. The National Gallery, Londres.


2. Verger en fleurs , Arles, mars-avril 1888. Huile sur toile, 72,4 x 53,3 cm. The Metropolitan Museum of Art, New York.


3. Pruniers en fleurs , Arles, avril 1888. Huile sur toile, 54 x 65,2 cm. National Gallery of Scotland, Édimbourg.


4. Verger en fleurs , Arles, avril 1888. Huile sur toile, 72,5 x 92 cm. Van Gogh Museum, Amsterdam.


5. Jardins des thermes , Arles, août 1888. Crayon, stylo rouge et encre brune, 61 x 49 cm. Van Gogh Museum, Amsterdam.
Les deux frères parlaient souvent du traitement que ce dernier suivait – alimentation équilibrée, repos, abstinence sexuelle, et Vincent finit par se convaincre qu’un style de vie identique le délivrerait aussi de ses maux. Une autre raison des difficultés financières de Van Gogh était qu’il dépensait beaucoup pour l’achat de couleurs et de toiles dès qu’il recevait de l’argent. Là aussi, Gauguin put contrebalancer l’impulsivité de son hôte : au lieu de commander des toiles toutes prêtes à Paris, il se procura de simples toiles à sac à Arles et entreprit de fabriquer les cadres lui-même. Bien qu’impressionné par l’habileté technique et pratique de son ami, Van Gogh se rebiffa lorsque Gauguin essaya « de débrouiller dans ce cerveau désordonné une raison logique dans ses opinions critiques ». [13]
Paul Gauguin se voyait dans la position du sage et reléguait Van Gogh au rôle de disciple :
« Vincent, au moment où je suis arrivé à Arles, était en plein dans l’école néo-impressionniste, et il pataugeait considé-rablement, ce qui le faisait souffrir […]. Avec tous ses jaunes sur violets, tout ce travail de complémentaires – du travail désordonné de sa part, il n’arrivait qu’à de douces harmonies incomplètes et monotones ; le son du clairon y manquait. J’entrepris la tâche de l’éclairer, ce qui me fut facile car je trouvais un terrain riche et fécond. Comme toutes les natures originales et marquées au sceau de la personnalité, Vincent n’avait aucune crainte du voisin et aucun entêtement. Dès ce jour mon Van Gogh fit des progrès étonnants. » [14]
Pourtant, si l’on regarde les tableaux que Van Gogh peignit avant et après que Gauguin eût entrepris de l’éclairer, on voit peu de traces de « progrès ». En avril 1888, Van Gogh peignit Le Pont de Langlois ; en juillet, La Mousmé ; Le Facteur Joseph Roulin et Les Tournesols en août ; en septembre, Le Jardin du poète , La Nuit étoilée , La Maison jaune , l’ Autoportrait dédié à Paul Gauguin , le Café de nuit et La Chambre de Vincent à Arles . Ces mêmes tableaux dont Gauguin jugeait les harmonies « incomplètes et monotones » sont aujourd’hui considérés comme ses chefs-d’œuvre.
Avec Gauguin à ses côtés, Van Gogh peignit moins et sans cette force qui avait caractérisé son travail plus tôt dans l’année. Peut-être les discussions avec son collègue plus sûr de lui mettaient-elles ses nerfs à rude épreuve. Puis, vers la fin de l’année, il y eut aussi le mauvais temps, qui l’empêcha de travailler sur le motif. Or, à la différence de Gauguin, Van Gogh avait besoin de la réalité pour modèle. Il ne pouvait dissocier ses pensées de ses sujets, s’efforçant de réaliser une synthèse de la réflexion et de l’impression immédiate ressentie devant les choses et les gens. Dans ses lettres, il explique le sens de certains motifs : les tournesols, qu’il nommait « sa fleur », symbolisent la gratitude. Le Semeur (d’après Millet) représente la nostalgie de l’infini.
Le but de Van Gogh était d’« exprimer l’amour de deux amoureux par un mariage de deux complémentaires, leur mélange et leurs oppositions, les vibrations mystérieuses des tons rapprochés. Exprimer la pensée d’un front par le rayonnement d’un ton clair sur un fond sombre. Exprimer l’espérance par quelqu’étoile. L’ardeur d’un être par un rayonnement de soleil couchant. Ce n’est certes pas là du trompe-l’œil réaliste, mais n’est-ce pas une chose réellement existante ? » [15] En fait, l’amour et l’espoir qu’il avait mis dans ses toiles tandis qu’il attendait Gauguin furent déçus. Gauguin ne partageait pas ses opinions sur l’art. Cela en soi était déjà douloureux, mais Van Gogh était encore plus blessé par la façon dont son ami le dénigrait. Il était déjà passé par là avec Anton van Rappard, qu’il avait connu à Bruxelles et avec qui il avait correspondu de 1881 à 1885. Quand Van Rappard avait critiqué ses Mangeurs de pommes de terre , Van Gogh n’avait pas été blessé par les remarques à proprement parler – il admettait que Van Rappard pouvait avoir raison sur certains points - mais par le ton sur lequel elles étaient formulées : « À présent, vous me parlez et vous vous comportez envers moi comme un Rappard terriblement pédant qui a fréquenté l’Académie. » [16]
En décembre 1888, Gauguin écrivit à Émile Bernard : « Je suis à Arles, tout dépaysé, tellement je trouve tout petit, mesquin, le paysage et les gens. » Les deux artistes étaient rarement d’accord, en particulier lorsqu’il s’agissait de peinture. Van Gogh admirait Daumier, Daubigny, Ziem et Rousseau, que Gauguin ne pouvait supporter. « Il déteste Ingres, Raphaël, Degas, tous, les gens que j’admire […]. Il aime beaucoup mes tableaux, mais quand je les fais, il trouve toujours que j’ai tort de ceci, de cela […] [17] Il est romantique et moi je suis plutôt porté à un état primitif. Au point de vue de la couleur, il voit les hasards de la pâte et moi je déteste le tripotage de la facture… » [18] À peu près au même moment, Gauguin annonçait à Théo qu’il voulait retourner à Paris :
« Vincent et moi ne pouvons absolument plus vivre côte à côte sans trouble par suite d’une incompatibilité d’humeur et lui comme moi avons besoin de tranquillité pour notre travail. » [19]
Personne ne sait au juste ce qui est arrivé pendant les derniers jours précédant Noël. Dans sa biographie de Van Gogh, Matthias Arnold souligne que de nombreuses lettres de cette période font défaut. Il doute que ces documents – qui pourraient contenir des informations sur la première crise de Vincent et, plus tard, sur son suicide – puissent avoir été perdus alors que toutes les autres ont été conservées par Théo avec un soin aussi scrupuleux.
Quelles que soient les circonstances de leur disparition, cependant, la masse des informations dont nous disposons concernant les événements du 23 décembre 1888 provient d’un témoin peu objectif, Paul Gauguin lui-même :
« Dans les derniers temps de mon séjour, Vincent devint excessivement brusque et bruyant, puis silencieux. Quelques soirs, je surpris Vincent qui, levé, s’approchait de mon lit. À quoi attribuer mon réveil à ce moment ? Toujours est-il qu’il suffisait de lui dire très gravement : « Qu’avez-vous, Vincent ? », pour que, sans mot dire, il se remît au lit pour dormir d’un sommeil de plomb. J’eus l’idée de faire son portrait en train de peindre la nature morte qu’il aimait tant des Tournesols . Et le portrait terminé il me dit : « C’est bien moi, mais moi devenu fou. »
Le soir même nous allâmes au café. Il prit une légère absinthe. Soudainement il me jeta à la tête son verre et le contenu. J’évitai le coup et le prenant à bras-le-corps, je sortis du café, traversai la place Victor Hugo et quelques minutes après Vincent se trouvait sur son lit où en quelques secondes il s’endormit pour ne se réveiller que le matin. À son réveil, très calme, il me dit : « Mon cher Gauguin, j’ai un vague souvenir que je vous ai offensé hier soir. – Je vous pardonne volontiers et d’un grand cœur, mais la scène d’hier pourrait se produire à nouveau et si j’étais frappé, je pourrais ne pas être maître de moi et vous étrangler. Permettez-moi donc d’écrire à votre frère pour lui annoncer ma rentrée. » Quelle journée, mon Dieu !
Le soir arrivé, j’avais ébauché mon dîner et j’éprouvais le besoin d’aller seul prendre l’air aux senteurs des lauriers en fleurs. J’avais déjà traversé presque entièrement la place Victor-Hugo, lorsque j’entendis derrière moi un petit pas bien connu, rapide et saccadé. Je me retournai au moment même où Vincent se précipitait sur moi, un rasoir ouvert à la main. Mon regard dut à ce moment être bien puissant, car il s’arrêta et baissant la tête, il reprit en courant le chemin de la maison. Ai-je été lâche en ce moment et n’aurais-je pas dû le désarmer et chercher à l’apaiser ? Souvent j’ai interrogé ma conscience et je ne me suis fait aucun reproche. Me jette la pierre qui voudra. D’une seule traite je fus à un bon hôtel d’Arles où après avoir demandé l’heure, je retins une chambre et me couchai. Très agité, je ne pus m’endormir que vers 3 heures du matin et je me réveillai assez tard, vers 7 heures et demie. En arrivant sur la place je vis rassemblée une grande foule. Près de notre maison des gendarmes et un petit homme au chapeau melon qui était le commissaire de police. Voici ce qui s’était passé :
Van Gogh était rentré à la maison et immédiatement après s’était coupé l’oreille juste au ras de la tête. Il dut mettre un certain temps à arrêter la force de l’hémorragie, car le lendemain de nombreuses serviettes mouillées s’étalaient sur les dalles des deux pièces du bas […]. Lorsqu’il fut en état de sortir, la tête enveloppée d’un béret basque tout à fait enfoncé, il alla tout droit dans une maison, où à défaut d’ami on trouve une connaissance, et donna au factionnaire son oreille bien nettoyée et enfermée dans une enveloppe.
« Voici, dit-il, en souvenir de moi », puis il s’enfuit et rentra chez lui où il se coucha et s’endormit. Il eut le soin toutefois de fermer les volets et de mettre sur une table près de la fenêtre une lampe allumée. Dix minutes après toute la rue accordée aux filles de joie était en mouvement et on jasait sur l’événement.
J’étais loin de me douter de tout cela lorsque je me présentai sur le seuil de notre maison et lorsque le monsieur au chapeau melon me dit à brûle-pourpoint, d’un ton plus que sévère : « Qu’avez-vous fait, Monsieur, de votre camarade ? – Je ne sais. – Que si, vous le savez bien… il est mort. » Je ne souhaite à personne un pareil moment, et il me fallut quelques longues minutes pour être apte à penser clairement et comprimer les battements de mon cœur.
La colère, l’indignation, la douleur aussi, et la honte de tous ces regards qui déchiraient toute ma personne, m’étouffaient, et c’est en balbutiant que je dis : « C’est bien, Monsieur, montons et nous nous expliquerons là-haut. » Dans le lit Vincent gisait complètement enveloppé par les draps, blotti en chien de fusil ; il semblait inanimé. Doucement, bien doucement, je tâtai le corps dont la chaleur annonçait la vie assurément. Ce fut pour moi comme une reprise de toute mon intelligence et de mon énergie. Presqu’à voix basse je dis au commissaire de police : « Veuillez, Monsieur, réveiller cet homme avec beaucoup de ménagements et s’il demande après moi dites-lui que je suis parti pour Paris : ma vue pourrait lui être funeste. » [20]
Comparée à d’autres témoignages, comme celui du policier Alphonse Robert, la version de Gauguin est incorrecte sur certains points. Van Gogh ne se coupa pas toute l’oreille, mais seulement un morceau au-dessus du lobe. Il donna son « cadeau » à une prostituée nommée Rachel et non au « factionnaire ». Le récit de Gauguin ne nous éclaire pas sur les motivations qui poussèrent son hôte à se mutiler. Peut-être Van Gogh craignait-il que son ami ne mît à exécution ses menaces de le quitter.
Le départ de Gauguin aurait été doublement traumatisant, car il signifiait la fin de l’Atelier du Midi. Autre cause possible de son désarroi : les fiançailles de Théo avec Johanna Bonger. D’après Matthias Arnold, Van Gogh avait été informé de l’intention de son frère de se marier le 23 décembre. Ce changement ne pouvait manquer d’entraîner des conséquences sur sa vie. Peut-être Théo, face aux dépenses dues à l’installation de son nouveau ménage, ne serait-il plus en mesure d’offrir le soutien, à la fois moral et financier, dont son frère dépendait tant.
Gauguin informa Théo de la crise que traversait Vincent, et le marchand de tableaux arriva à Arles le 25 décembre. Mais il ne resta que peu de temps : il semble qu’il soit retourné à Paris le jour même, accompagné de Gauguin.


6. Amandier en fleurs , Arles, avril 1888. Huile sur toile, 48,5 x 36 cm. Van Gogh Museum, Amsterdam.


7. Pêchers roses , Arles, mars 1888. Huile sur toile, 73 x 59,5 cm. Kröller-Müller Museum, Otterlo.


8. Poirier en fleurs , Arles, mars 1888. Huile sur toile, 73 x 46 cm. Van Gogh Museum, Amsterdam.


9. Branche d’amandier en fleurs dans un verre , Arles, début mars 1888. Huile sur toile, 24 x 19 cm. Van Gogh Museum, Amsterdam.
Lettre de Vincent van Gogh à son frère Théo an Gogh
Arles, vers le 14 mars 1888
Mon cher Théo,
Je te remercie beaucoup de ta lettre, sur laquelle je n’avais même pas osé compter si vite pour ce qui est du billet de cinquante francs que tu y as ajouté.
Je vois que tu n’as pas encore de réponse de Tersteeg, je ne vois pas la nécessité d’insister de notre côté par une nouvelle lettre ; toutefois si tu avais quelque affaire officielle à traiter avec la maison B. V. & Co. La Haye, tu pourrais dans un P. S. faire sentir que tu es plus ou moins étonné de ce qu’il ne t’ait point fait savoir qu’il a reçu la lettre en question. Pour ce qui est du travail, j’ai rapporté une toile de 15 aujourd’hui, c’est un pont-levis sur lequel passe une petite voiture, qui se profile sur un ciel bleu ; la rivière est bleue également, il y a des berges orangées avec de la verdure, un groupe de laveuses aux caracos et bonnets bariolés.
Puis autre paysage avec un petit pont rustique et laveuses également. Enfin une allée de platanes près de la gare. En tout, depuis que je suis ici, douze études. Le temps est variable, souvent du vent & des ciels brouillés, mais les amandiers commencent à fleurir généralement. En somme je suis bien content que les tableaux soient aux Indépendants.
Tu feras bien d’aller voir Signac chez lui, j’étais bien content de ce que tu écrivais dans ta lettre d’aujourd’hui, qu’il ait fait sur toi une impression plus favorable que la première fois. Dans tous les cas cela me fait plaisir de savoir qu’à partir d’aujourd’hui tu ne seras pas seul dans l’appartement. Dis bien le bonjour à Koning de ma part. Est-ce-que ta santé est bonne ? Pour ce qui est de la mienne cela va mieux, seulement c’est une vraie corvée de manger, vu que j’ai de la fièvre et pas d’appétit, mais cela n’est que passager et affaire de patience.
J’ai de la compagnie le soir, puisque le jeune peintre danois, qui est ici, est très bien ; son travail est sec, correct et timide, mais je ne déteste pas cela lorsque l’individu est jeune et intelligent. Il a dans le temps commencé des études de médecine ; il connaît les livres de Zola, de Goncourt, de Guy de Maupassant, et il a assez d’argent pour se la couler douce. Avec cela un désir très sérieux de faire autre chose que ce qu’il fait actuellement. Je crois qu’il ferait bien de différer son retour dans son pays d’un an ou de revenir après une courte visite à ses concitoyens.
Mais, mon cher frère, tu sais, je me sens au Japon ; je ne te dis que cela et encore je n’ai rien vu dans la splendeur accoutumée.
C’est pourquoi (tout en étant chagriné de ce qu’actuellement les dépenses sont raides et les tableaux des non-valeurs), c’est pourquoi je ne désespère pas d’une réussite de cette entreprise et de faire un long voyage dans le Midi. Ici je vois du neuf, j’apprends, et étant traité avec un peu de douceur, mon corps ne me refuse pas ses services.
Je souhaiterais, pour bien des raisons, pouvoir fonder un pied-à-terre qui, en cas d’éreintement, pourrait servir à mettre au vert les pauvres chevaux de fiacre de Paris, qui sont toi-même et plusieurs de nos amis, les impressionnistes pauvres.
J’ai assisté à l’enquête d’un crime, commis à la porte d’un bordel ici ; deux Italiens ont tué deux zouaves. J’ai profité de l’occasion pour entrer dans un des bordels de la petite rue, dite « des ricolettes ». Voilà ce à quoi se bornent mes exploits amoureux vis-à-vis des Arlésiennes.
La foule a manqué (le méridional, selon l’exemple de Tartarin étant davantage enclin à la bonne volonté qu’à l’action) la foule, dis-je, a manqué lyncher les meurtriers emprisonnés à l’Hôtel de ville, mais sa représaille a été que tous les Italiens et toutes les Italiennes, y compris les marmots savoyards, ont dû quitter la ville de force.
Je ne te parlerais pas de cela si ce n’était pour te dire que j’ai vu le boulevard de cette ville plein de monde réveillé. Et vraiment c’était bien beau. J’ai fait mes trois dernières études au moyen du cadre perspectif, que tu me connais. J’attache de l’importance à l’emploi du cadre, puisqu’il ne me semble pas improbable que dans un avenir peu éloigné plusieurs artistes s’en serviront, de même que les anciens peintres allemands et italiens sûrement, et, je suis porté à le croire, ainsi que les Flamands s’en sont servis.
L’emploi moderne de cet instrument peut différer de l’emploi qu’anciennement on en a fait, mais, n’est-ce pas de même avec le procédé de la peinture à l’huile par lequel on obtient aujourd’hui des effets très différents de ceux des inventeurs du procédé, J. et Hubert van Eyck ? C’est pour dire que j’espère toujours ne pas travailler pour moi seul, je crois à la nécessité absolue d’un nouvel art de la couleur, du dessin et de la vie artistique. Et si nous travaillons dans cette foi-là, il me semble qu’il y ait des chances pour que notre espérance ne soit pas vaine.
Tu sauras toujours qu’à la rigueur je suis en état de te faire parvenir des études, seulement pour les rouler c’est encore impossible. Je te serre bien la main.
J’écris dimanche à Bernard et à Lautrec et puisque je l’ai formellement promis, je t’enverrai ces lettres. Je regrette bien le cas de Gauguin, surtout parce que sa santé étant ébranlée, il n’a plus un tempérament auquel les épreuves ne puissent faire que du bien ; au contraire cela ne fera désormais que l’éreinter, et cela doit le gêner pour travailler.
À bientôt,
t. à t. Vincent


10. Lauriers roses , Arles, août 1888. Huile sur toile, 60,3 x 73,7 cm. The Metropolitan Museum of Art, New York.


11. Jardin en fleurs avec sentier , Arles, juillet 1888. Huile sur toile, 72 x 91 cm. Gemeentemuseum Den Haag, La Haye.


12. Souvenir du jardin à Etten ou Les Arlésiennes , Arles, 1888. Huile sur toile, 73 x 92 cm. Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg.


13. L’Entrée du jardin public à Arles , Arles, septembre 1888. Huile sur toile, 72,5 x 91 cm. The Philips Collection, Washington, D.C.


14. L’Artiste sur la route de Tarascon , Arles, juillet 1888. Huile sur toile, 48 x 44 cm. Œuvre détruite durant la Seconde Guerre mondiale.
Lettre de Vincent van Gogh à Émile Bernard
Arles, vers le 18 juin 1888
Mon cher Bernard,
Pardonne-moi si j’écris bien à la hâte, je crains que ma lettre ne soit point lisible, mais je veux te répondre tout de suite.
Sais-tu que nous avons été très bêtes, Gauguin, toi et moi, de ne pas aller dans le même endroit. Mais lorsque Gauguin est parti, moi je n’étais pas encore sûr de pouvoir partir, et lorsque toi tu es parti, il y avait ces problèmes d’argent et les mauvaises nouvelles que j’avais données des frais d’ici t’ont découragé.
Si nous étions partis tous ensemble vers Arles, ça n’aurait pas été si bête ; car à trois, nous eussions fait le ménage chez nous. Et maintenant que je suis un peu mieux orienté, je commence à entrevoir des avantages. Pour moi, je me porte mieux ici que dans le Nord. Je travaille même en plein midi, en plein soleil, sans ombre aucune, dans les champs de blé, et voilà, j’en jouis comme une cigale. Mon Dieu, si à vingt-cinq ans j’eusse connu ce pays au lieu d’y venir à trente-cinq ! À cette époque, j’étais enthousiasmé pour le gris ou l’incolore plutôt, je rêvais toujours de Millet et puis j’avais des connaissances en Hollande en ce qui concerne les peintres Mauve, Israëls, etc.
Voici un croquis d’un semeur : grand terrain de mottes de terre labourée, franchement violet en grande partie.
Champ de blé mûr, d’un ton d’ocre jaune avec un peu de carmin.
Le ciel, jaune de chrome presque aussi clair que le soleil lui-même qui est jaune de chrome 1 avec un peu de blanc, tandis que le reste du ciel est jaune de chrome 1 et 2 mélangés. Très jaune donc.
La blouse du semeur est bleue et son pantalon blanc.
Toile de 25 carrée.
Il y a bien des rappels de jaune dans le terrain, des tons neutres résultant du mélange du violet avec le jaune ; mais je me suis un peu foutu de la vérité de la couleur.
Faire des images naïves de vieil almanach plutôt, de vieil almanach de campagne où la grêle, la neige, la pluie, le beau temps, sont représentés d’une façon tout à fait primitive ainsi qu’Anquetin avait si bien trouvé sa « Moisson ». Je ne te cache pas que je ne déteste pas la campagne, y ayant été élevé ; des bouffées de souvenirs d’autrefois, des aspirations vers cet infini dont le semeur, la gerbe sont les symboles m’enchantent encore, comme autrefois. Mais quand donc ferai-je du ciel étoilé, ce tableau qui toujours me préoccupe. « Hélas ! Hélas ! C’est bien », comme dit l’excellent copain Cyprien, dans « En Ménage », de J.-K. Huysmans : les plus beaux tableaux sont ceux que l’on rêve en fumant des pipes dans son lit, mais qu’on ne fait pas.
Il s’agit pourtant de les attaquer, quelque incompétent qu’on se sente vis-à-vis des ineffables perfections des splendeurs glorieuses de la nature.
Mais comme je voudrais voir l’étude que tu as faite au bordel !
Je me fais des reproches à n’en pas finir de ne pas encore avoir fait de figures dans cet espace.
Voici encore un paysage : Soleil couchant ? Lever de lune ?
Soleil d’été en tout cas.
Ville violette, astre jaune, ciel bleu-vert. Les blés ont tous les tons vieil or, cuivre, or-vert ou rouge, or-jaune, bronze-jaune, vert-rouge. Toile de 30, carrée. J’ai peint en plein mistral, mon chevalet était fixé en terre avec des piquets de fer, procédé que je te recommande. On enfonce les pieds du chevalet, puis on enfonce à côté un piquet de fer long de cinquante centimètres. On attache le tout avec des cordes. On peut ainsi travailler dans le vent.
Voici ce que j’ai voulu dire pour le blanc et le noir. Prenons « Le Semeur ». Le tableau est coupé en deux, une moitié est jaune, le haut ; le bas est violet. Eh bien, le pantalon blanc repose l’œil et le distrait au moment où le contraste simultané excessif de jaune et de violet l’agacerait. Voilà ce que j’ai voulu dire. Je connais ici un sous-lieutenant des zouaves nommé Milliet.
Je lui donne des leçons de dessin – avec mon cadre perspectif – et il commence à faire des dessins ; ma foi, j’ai vu bien pire que ça. Il a du zèle pour apprendre, a été au Tonkin, etc. Celui-là va partir au mois d’octobre pour l’Afrique. Si tu étais dans les zouaves il te prendrait avec lui et te garantirait une large marge de liberté relative pour faire de la peinture, si toutefois tu veux l’aider dans ses manigances artistiques à lui. Cela peut-il t’être de quelque utilité ? Si oui, fais-le moi savoir aussitôt que possible. Une raison de travailler c’est que les toiles valent de l’argent.
Tu me diras que d’abord cette raison est bien prosaïque, puisque tu doutes que cela soit vrai. C’est pourtant vrai. Une raison de ne pas travailler, c’est que les toiles et couleurs ne font que nous coûter des sous, en attendant.
Les dessins, cependant, ne nous coûtent pas cher.
Gauguin s’embête aussi à Pont-Aven, se plaint comme toi de l’isolement. Si tu allais le voir ! Mais je ne sais pas s’il restera ; et je suis porté à croire qu’il a l’intention d’aller à Paris. Il dit qu’il croyait que tu serais venu à Pont-Aven. Mon Dieu, si nous étions ici tous les trois ! Tu me diras que c’est trop loin. Bon, mais en hiver, puisque ici on peut travailler toute l’année. Voilà ma raison pour aimer ce pays-ci, d’avoir moins à redouter le froid qui, en empêchant mon sang de circuler, m’empêche de penser, de faire quoi que ce soit.
Tu pourras en juger, lorsque tu seras soldat.
Ta mélancolie s’en ira, laquelle pourrait rudement bien venir de ce que tu as trop peu de sang ou le sang vicié, ce que je ne pense pourtant pas.
C’est ce sacré sale vin de Paris et la sale graisse des biftecks qui vous font cela. Mon Dieu, j’étais arrivé à un état de choses tel que chez moi le sang ne marchait plus du tout, mais ce qu’on appelle point du tout, à la lettre. Seulement, au bout de quatre semaines passées ici, cela s’est remis en marche ; mais mon cher copain, à cette même époque j’ai eu une attaque de mélancolie comme la tienne, de laquelle j’eusse autant souffert que toi, si ce n’était que je la saluais avec grand plaisir, comme signe que j’allais guérir, ce qui est aussi arrivé.
Au lieu donc de retourner à Paris, reste en pleine campagne, car tu as besoin de forces pour sortir comme il faut de l’épreuve qui t’attend : aller en Afrique. Or, plus tu te fais du sang, et du bon sang avant, mieux c’est, car là-bas, dans la chaleur, on en fabrique peut-être difficilement.
Faire de la peinture et baiser beaucoup n’est pas compatible, le cerveau s’affaiblit. Voilà qui est bien emmerdant.
Le symbole de saint Luc, le patron des peintres, est, comme tu le sais, un bœuf. Il faut donc être patient comme un boeuf si l’on veut labourer dans le champ artistique. Mais les taureaux sont bien heureux de ne pas avoir à travailler dans la sale peinture.
Mais ce que je voulais dire est ceci : après la période de mélancolie tu seras plus fort qu’auparavant, ta santé reprendra, et tu trouveras la nature environnante tellement belle que tu n’auras plus d’autre désir que de faire de la peinture.
Je crois que ta poésie changera encore aussi dans le même sens que ta peinture.
Tu es arrivé, après des réalisations excentriques, à faire des œuvres qui ont un calme égyptien et une grande simplicité.
Que l’heure est donc brève
Qu’on passe en aimant,
C’est moins qu’un instant,
Un peu plus qu’un rêve.
Le temps nous enlève
Notre enchantement.
Ce n’est pas du Baudelaire cela, je ne sais même pas de qui c’est ; ce sont les paroles d’une chanson dans « Le Nabab » de Daudet – où je l’ai pris – mais est-ce que cela ne dit pas la chose comme un haussement d’épaules de vraie dame ? J’ai lu ces jours-ci « Madame Chrysanthème » de Loti ; cela donne des notes intéressantes sur le Japon. Mon frère a, en ce moment, une exposition de Claude Monet, je voudrais bien la voir. Entre autres, Guy de Maupassant y était venu et a dit que dorénavant il reviendrait souvent au boulevard Montmartre.
Je dois aller peindre, donc je finis ; probablement je t’écrirai de nouveau sous peu. Je te demande mille pardons de n’avoir pas suffisamment affranchi la lettre ; j’avais pourtant demandé l’affranchissement à la poste, elle s’est trompée et ce n’est pas la première fois. Tu ne peux pas te faire idée du laisser-aller, de la nonchalance des gens ici. Enfin tu verras sous peu tout cela de tes propres yeux, en Afrique. Merci de ta lettre. J’espère t’écrire bientôt, à un moment où je serai moins pressé.
Poignée de main,
Vincent


15. La Diligence de Tarascon , Arles, octobre 1888. Huile sur toile, 72 x 92 cm. The Henry and Rose Pearlman Foundation, New York.


16. Les Roulottes, campement de bohémiens aux environs d’Arles , Arles, août 1888. Huile sur toile, 45 x 51 cm. Musée d’Orsay, Paris.


17. Fermes dans un champ de blé près d’Arles, Arles, 1889. Huile sur toile, 59,5 x 70 cm. Fondation Pierre Gianadda, Fondation Socindec, Martigny (Suisse).


18. Vue des Saintes-Maries , Arles, juin 1888. Huile sur toile, 64 x 53 cm. Kröller-Müller Museum, Otterlo.


19. Le Vieux Moulin , Arles, septembre 1888. Huile sur toile, 64,5 x 54 cm. Albright-Knox Art Gallery, Buffalo.


20. Ruelle aux Saintes-Maries , Arles, début juin 1888. Huile sur toile, 38 x 46,1 cm. Collection privée, États-Unis.


21. Mas blancs aux Saintes-Maries , Arles, début juin 1888. Huile sur toile, 33,5 x 41,5 cm.

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