Diego Rivera
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Description

« Je connaissais Diego Rivera, le muraliste mexicain, bien avant de découvrir les nombreux autres « Diego Rivera » qui hantèrent le monde du début du XXe siècle à la fin des années 1950. […] Si ses peintures de chevalet et ses dessins forment une grande part de ses œuvres de jeunesse comme de la maturité, ses peintures murales uniques font exploser les murs par la virtuosité de leur composition époustouflante. Sur ces murs s’exposent tout à la fois l’homme, sa légende et ses mythes, son talent technique, son intensité narrative et les convictions idéologiques qu’il aimait afficher. » (Gerry Souter) Dépassant son admiration, Gerry Souter, auteur du remarquable Frida Kahlo, n’hésite pas à ramener Diego Rivera à une dimension humaine, en constatant ses choix politiques, ses amours, et « qu’au fond de lui bouillonnait le Mexique, langue de ses pensées, sang de ses veines, azur du ciel au-dessus de sa tombe. »

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 septembre 2015
Nombre de lectures 0
EAN13 9781783108725
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0030€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Auteur : Gerry Souter

Mise en page :
Baseline Co. Ltd
61A-63A Vo Van Tan Street
Nam Minh Long, 4 ème étage
District 3, Hô Chi Minh-Ville
Vietnam

© Confidential Concepts, worldwide, USA
© Parkstone Press International, New York, USA
Image-Bar www.image-bar.com
© Victor Arnautoff
© Georges Braque, Artists Rights Society (ARS), New York, USA/ ADAGP, Paris
© José Clemente Orozco, Artists Rights Society (ARS), New York, USA/ SOMAAP, México
© Estate of Pablo Picasso/ Artists Rights Society (ARS), New York, USA
© Banco de México Diego Rivera & Frida Kahlo Museums Trust. Av. Cinco de Mayo n°2, Col. Centro, Del. Cuauhtémoc 06059, México, D.F.
© David Alfaro Siqueiros, Artists Rights Society (ARS), New York, USA/ SOMAAP, México

Tous droits réservés.
Aucune partie de cette publication ne peut être reproduite ni utilisée sans autorisation préalable du détenteur des droits d’auteur et ce dans tous les pays. Sauf avis contraire, la propriété intellectuelle des reproductions qui figurent dans cet ouvrage appartient à leurs photographes respectifs. Malgré une recherche soutenue il n’a pas toujours été possible de connaître les détenteurs ou détentrices de la propriété intellectuelle des images. Lorsque la mention des photographes fait défaut nous serions reconnaissants à ceux qui voudraient bien nous envoyer des notifications à leur sujet.

Note de l ’ éditeur :
Par respect pour le travail originel de l’auteur, l’accent a été laissé sur la ville de Mexico dans le texte, mais francisé dans les légendes.

ISBN : 978-1-78310-872-5
Gerry Souter



Diego Rivera
Son Art et ses passions
1. Diego Rivera , L ’ Elaboration d ’ une fresque montrant la construction d ’ une ville , 1931. Fresque,
568 x 991 cm. San Francisco Art Institute, San Francisco.
Sommarie


Préface
De l ’ Apprentissage à la maîtrise artistique
Ses Premiers Pas
A la Découverte de l ’ Europe
¡ Vuelva a México ! : le retour au pays
Son Nouvel Exil en Europe ou sa quête artistique
Huit Années de quête – 1911-1919
La Révélation des fresques italiennes – 1920-1921
Entre Peinture et politique
Les Muralistes mexicains
La Renommée, Diego et Frida
Un Communiste chez les Américains
Les Dernières Années ou le retour au pays
De Retour à México
Adiós Frida, Vaya Con Dios Adiós Diego, Larga vida al artista de la gente
Index
Notes
2. Diego Rivera , Autoportrait , 1916.
Huile sur toile, 82 x 61 cm.
Museo Dolores Olmedo, Mexico.


Préface


Je connaissais Diego Rivera, le muraliste mexicain, bien avant de découvrir les nombreux autres « Diego Rivera » qui hantèrent le monde du début du XX e siècle à la fin des années 1950. En tant que reporter d’images et diplômé du Chicago Art Institute, je profitais de mes déplacements professionnels pour rendre visite aux grandes œuvres d’art chaque fois que cela m’était possible. A Paris, j’admirais les trésors du Louvre et du centre Pompidou. A México, c’était Diego Rivera – partout. De chez moi, j’ai la chance de n’être qu’à cinq heures de route du Detroit Institute of Arts et des incroyables peintures murales que Rivera réalisa pour ce centre industriel américain.
Si ses peintures de chevalet et ses dessins forment une grande part de ses œuvres de jeunesse comme de la maturité, ses peintures murales uniques font exploser les murs par la virtuosité de leur composition époustouflante. Sur ces murs s’exposent tout à la fois l’homme, sa légende et ses mythes, son talent technique, son intensité narrative et les convictions idéologiques qu’il aimait afficher.
En faisant des recherches pour mon livre Frida Kahlo – Au-delà du miroir je découvris de nombreuses photographies de Diego, montrant d’abord l’artiste souriant, fort de son succès, aux côtés de sa fiancée menue, et plus tard le vieil homme las, suivant le cercueil de Frida vers le crématorium. Bien que leur union ait été exaltante, je n’arrivais pas à accepter sa fin, à la fois physique et intellectuelle, et encore moins l’attirance qu’éprouvaient les belles femmes et les hommes puissants pour ce qui ne semblait être qu’une caricature au bord de l’effondrement. Repassant son œuvre en revue et me tenant devant elle tandis qu’irradiait des murs la puissance fantasmagorique de son imagination, le charisme du personnage et du créateur remplaça rapidement la première impression que l’on se fait de cet homme placide.
Ses grands yeux lunaires et larmoyants, protubérants dans un visage rond à la bouche faite pour exprimer l’autosatisfaction, nous fixaient avec patience sous de lourdes paupières, tel un crapaud posé sur un corps oblong, enrobé de multiples couches de chair protectrice. Mais ce géant, qui remplissait les cadres des portes et faisait grincer sinistrement les chaises, possédait de petites mains d’un enfant. Il semblait mou et paresseux, mais son endurance le faisait parfois rester jusqu’à dix-huit heures par jour sur un échafaudage, le pinceau à la main, devant ses fresques. Sa vie personnelle était un chaos de politique, de séduction, de fêtes, de voyages, de mariages et d’instants passés à créer son propre mythe. Pourtant son travail mural était, par nécessité, chorégraphié avec précision pour coordonner la créativité de son exécution avec les exigences temporelles de la fresque.
3. Frida Kahlo , Xochítl, Fleur de vie , 1938.
Huile sur métal, 18 x 9,5 cm. Collection privée.


Dans ses mémoires, Rivera, le jeune artiste en lutte, portait Picasso aux nues pour avoir libéré les peintres de l’emprise de la stagnation. Pourtant, devant ses amis, il accusait Picasso de lui voler des éléments de son style cubiste et bouillait de rage tandis que l’artiste espagnol progressait et que lui-même s’enlisait à Paris, toujours dépourvu de style propre. Toute sa vie, il crut en l’idéal communiste, niant en bloc sa réalité impitoyable. Qui donc pouvait bien adopter la rigoureuse idéologie du communisme et continuer à peindre pour de riches capitalistes ? Aujourd’hui, il nous suffit d’observer la Chine et les entreprises d’Europe de l’Est après la dissolution de l’Union soviétique. Face à l’instabilité des années 1920, 1930 et 1940, les idées politiques de Rivera étaient le reflet de la façon dont ses contemporains le voyaient – comme un grand enfant génial. Il se faisait des amis partout où il allait, Mexique, Espagne, France, Italie, Allemagne, Russie et Etats-Unis, et cependant la jalousie suscitée par ses succès et certaines insinuations politiques polémiques qu’il glissait dans son art lui valurent d’âpres hostilités, ne laissant que le chaos derrière lui. Pendant des années, il ne se sépara pas d’un revolver de gros calibre, apparemment pour dissuader tout attentat à sa vie.
Diego Rivera joua de nombreux rôles, certains mieux que d’autres, mais tout au fond de lui – et il lui fallut plus d’un tiers de son existence pour comprendre cette vérité – tout au fond de lui bouillonnait le Mexique, langue de ses pensées, sang de ses veines, azur du ciel au-dessus de sa tombe. Finalement, lorsque tout le Sturm und Drang de sa vie chevauchée au galop finit par s’apaiser et qu’il eut acquis la maîtrise de la technique et pleinement établi ses objectifs créatifs, il retrouva le Mexique, son passé et ses histoires. Ces histoires et la vie de Diego Rivera se mêlent en effet comme une rivière rapide charrie la terre dans son courant.
Gerry Souter
Arlington Heights, Illinois
4. Frida Kahlo , Autoportrait , vers 1938.
Huile sur métal, 12 x 7 cm. Collection privée, Paris.
5. Diego Rivera , Paysage , 1896-1897.
Huile sur toile, 70 x 55 cm.
Collection Guadalupe Rivera de Irtube.


De l’Apprentissage à la maîtrise artistique


Ses Premiers Pas

Diego Rivera romança tellement sa vie que même sa date de naissance tient du mythe. Sa mère María, sa tante Cesarea et le registre municipal font remonter sa naissance à 7h30 le soir du 8 décembre 1886, précisément le jour très prometteur de la fête de l’Immaculée Conception. Néanmoins, le registre ecclésiastique de Guanajuato et les données concernant les baptêmes affirment qu’en réalité, le petit Diego María Concepción Juan Nepomuceno Estanislao de la Rivera y Barrientos Acosta y Rodríguez vit le jour un 13 décembre.
La description que donna Rivera du jour de sa naissance, plusieurs décennies plus tard, est une reconstitution d’une grande intensité mélodramatique. Sa mère avait déjà supporté trois grossesses qui n’avaient donné que des enfants mort-nés. S’attendant à des jumeaux, elle expulsa Diego et commença à saigner violemment. Diego était fluet et léthargique et l’on ne s’attendait pas à ce qu’il vive, c’est pourquoi le docteur Arizmendi, un ami de la famille, le jeta d’abord dans un seau à fumier et s’occupa du second enfant. Le frère jumeau de Diego vint au monde, semblant arracher son dernier souffle à la petite et frêle María, qui tomba alors dans le coma.
Désespéré, Don Diego Rivera se mit à sangloter sur le corps inanimé de son épouse. Il fallait désormais préparer la dépouille. La vieille Matha, qui avait servi Doña María toute sa vie et qui assistait à sa toilette, se pencha pour embrasser son front une dernière fois. Soudain, la petite vieille recula. Le « cadavre » de María respirait ! Le docteur alluma immédiatement une allumette qu’il maintint sous le talon de María. Eloignant l’allumette, il constata qu’une ampoule s’était formée. Doña María était vivante. Par ailleurs, des braillements s’échappèrent du seau à fumier, montrant que le petit Diego avait lui aussi envie de vivre, et on le retira du seau.
Doña María finit par se rétablir et se mit à étudier l’obstétrique, devenant une sage-femme professionnelle. Quant au frère jumeau de Diego, Carlos, il mourut un an et demi plus tard tandis que le chétif Diego, souffrant de rachitisme et d’une faible constitution, fut placé en nourrice auprès d’une Indienne, Antonia, qui vivait dans la Sierra Tarasca. C’est là, d’après Diego, qu’elle le soigna avec des herbes et pratiqua des rites sacrés, l’enfant se nourrissant de lait de chèvre frais et vivant une existence sauvage dans les bois en compagnie de toutes sortes de créatures. [1]
Quelle que soit la réalité au sujet de sa naissance et de sa prime enfance, Diego hérita d’un esprit analytique d’une grande concision, grâce, sans doute, aux complexes ramifications de sa lignée, ayant des origines mexicaines, espagnoles, indiennes, africaines, italiennes, juives, russes et portugaises. Son père, Don Diego, lui apprit à lire « … à l’aide de la méthode Froebel » [2] . Friedrich Froebel était à l’époque considéré comme le « père du jardin d’enfants moderne ». Cet éducateur allemand inventa en effet le mot Kindergarten (« jardin d’enfants ») en 1839.
Il s’opposait à l’idée de traiter les enfants comme des adultes miniatures et insistait sur leur droit à jouir de leur enfance, à jouer librement, à s’adonner à l’art, à la création, à la musique et à l’écriture. Leur dévoiler la morale d’une histoire ne signifiait pas pour autant que les enfants étaient capables de tirer leurs propres conclusions de ce qu’ils avaient lu. Il est intéressant de noter que plus tard, des artistes européens non-objectifs et libres-penseurs tels que Braque, Kandinsky, Klee et Mondrian avaient sûrement fréquenté ce genre de jardins d’enfants. [3]
Diego Rivera était né dans un Mexique divisé en couches sociales établies en fonction de l’ascendance et des affinités politiques. Cette période est aujourd’hui connue sous le nom de Porfiriato d’après le mode d’administration autocratique du président Don Porfirio Díaz. Le père de Rivera était un homme éduqué, maître d’école et d’obédience libérale sur le plan politique, qualifié d’agitateur par le parti au pouvoir. C’était aussi un criollo , un citoyen mexicain appartenant au groupe privilégié des Européens de « pure » souche. Son service militaire dans l’armée mexicaine, qui s’était débarrassée du joug français sous Maximilien, lui accordait également une position quelque peu protégée au sein de l’opposition « loyale » de Díaz. Le révéré président Benito Juárez avait libéré le Mexique de l’administration française avec Díaz luttant à ses côtés. Lorsque Juárez mourut, Díaz s’empara du pouvoir, écartant le dirigeant élu mais inefficace, Sebastián Lerdo, en 1876. Les réformes agraires de Juárez furent remises à plus tard, et Díaz accorda sa loyauté aux riches investisseurs étrangers et aux familles opulentes et conservatrices mexicaines. Il modernisa le Mexique grâce à l’électricité, le chemin de fer et des accords commerciaux, et équilibra le budget mexicain sous les applaudissements de la communauté internationale. Au sommet de la hiérarchie sociale mexicaine, les nantis adoptèrent les habitudes françaises tant pour la cuisine, que pour les divertissements et la langue. Les peones mexicains, les fermiers et les classes inférieures, étaient condamnés à mourir de faim et à vivoter.
Afin d’améliorer sa situation financière, le père du jeune Diego investit dans la recherche de minerai dans les mines d’argent abandonnées qui entouraient Guanajuato. Jadis une industrie florissante, les filons d’argent s’étaient épuisés et rien ne pouvait les ramener à la vie. La famille Rivera se retrouva endettée. La mère de Diego, María, vendit les meubles de la famille pour qu’ils puissent emménager dans un appartement sordide de la ville de México et recommencer à zéro. María était une mestiza, petite et frêle, mais partageait son sang européen avec celui de ses ancêtres indiens. S’étant formée comme une autodidacte, elle put poursuivre des études médicales et devenir, comme nous l’avons dit, une sage-femme professionnelle.
Malgré cette lutte incessante, le jeune Diego demeurait un enfant choyé. Il fut capable de lire dès l’âge de quatre ans et commença à dessiner sur les murs. L’installation à México lui ouvrit tout un monde de merveilles. La cité s’élevait sur un haut plateau, sur un lac asséché depuis des siècles au pied de deux volcans jumeaux couronnés de neiges éternelles, l’Iztaccíhuatl et le Popocatepetl. Après les chemins poussiéreux de la campagne et les maisons aux toits plats de Guanajuato, les routes pavées de la capitale avec son élégante architecture à la française et le Paseo de la Reforma rivalisant avec les plus beaux boulevards d’Europe, Diego était comblé.
6. Diego Rivera , Béguinage à Bruges ou Crépuscule à Bruges , 1909.
Fusain sur papier, 27,8 x 46 cm. Collection INBA,
Museo Casa Diego Rivera, Guanajuato.
7. Camille Pissarro , Passage aux pâtis, Pontoise , 1868.
Huile sur toile, 81 x 100 cm. Collection privée, New York.
8. Diego Rivera , Paysage au lac , vers 1900. Huile sur toile,
53 x 73 cm. Collection Daniel Yankelewitz B., San José.
9. Gustave-Courbet , L ’ Écluse de la Loue , 1866.
Huile sur toile, 54 x 64,5 cm Alte Nationalgalerie,
Staatlichen Museen zu Berlin, Berlin.


Il avait maintenant une petite sœur, María del Pilar, mais son frère, Alfonso, né à México, mourut au bout d’une semaine. La vie était rude dans les quartiers déshérités de la ville et la moitié des nouveaux-nés mouraient généralement en moins d’une semaine. Le typhus, la variole et la diphtérie résultaient de la mauvaise hygiène, de l’absence d’eau courante et de la surpopulation. Diego souffrit de la typhoïde à plusieurs reprises, de la scarlatine et de la diphtérie, mais sa constitution solide et la formation médicale de María l’aidèrent à surmonter ces épreuves. Le père de Diego ravala son indignation face à la corruption du gouvernement et sa mauvaise administration, pour continuer de subvenir aux besoins de sa famille. Il trouva une position d’employé au ministère de la Santé publique. Il avait découvert une vérité indéniable propre à tout mouvement révolutionnaire visant les classes inférieures de la société : la publication d’articles visant à aider les pauvres était contrecarrée par un illettrisme de plus en plus répandu – ils ne savaient pas lire. María commença à trouver des emplois de sage-femme et ils quittèrent leur quartier pauvre pour un meilleur logement. Ils finirent par atterrir dans un appartement au troisième étage d’un édifice situé sur la calle de la Merced (rue du marché). Ce quartier avait été créé autour de deux marchés énormes et de leurs éboueurs attitrés, tant de l’espèce humaine que de celle des rongeurs. Mais la variété des aliments vendus, leurs couleurs, la cohue et le mélange d’Indiens, de peones et de clients issus de toutes les classes formaient un tissu riche que Diego garda en mémoire jusqu’à sa mort. Pour le jeune garçon, cette ascension sociale signifiait l’école à plein temps. A huit ans, il entra au Colegio del Padre Antonio. « Cette institution cléricale était le choix de ma mère qui avait succombé à l’influence de sa sœur et de sa tante pieuses. » [4] Il y resta trois mois, essaya le Colegio Católico Carpentier – où il fut rétrogradé car il ne se lavait pas assez souvent (un fâcheux problème d’hygiène qui le poursuivit toute sa vie) – et le quitta pour le lycée catholique hispano-mexicain. « Là j’étais bien nourri, et je recevais des cours gratuits, des livres et plusieurs outils et d’autres choses encore. J’entrai au troisième niveau, mais grâce à l’excellente préparation de mon père, je sautai jusqu’au sixième. » [5]
10. Diego Rivera , Paysage avec moulin, paysage de Damme , 1909. Huile sur toile, 50 x 60,5 cm.
Collection Ing. Juan Pablo Gómez Rivera, Mexico.


Le système scolaire du Lyceum était directement calqué sur le modèle français ainsi que l’avait exigé le président Díaz. Ayant expulsé les Français hors du Mexique en 1867, Díaz passa les années suivantes de son administration à effacer toutes traces de la démocratie instaurée par Benito Juárez et à rétablir les cultures françaises et internationales comme des exemples du progrès et de la civilisation pour le peuple mexicain. Le revers de cette importation culturelle était le dénigrement de la société indigène, de son art, de sa langue et de ses représentants politiques. Les pauvres étaient condamnés à dépérir, tandis que les riches et la classe moyenne étaient courtisés pour leur argent et appréciaient le fait de pouvoir le conserver. La volonté de la classe dirigeante était imposée aux pauvres grâce à des principes « scientifiques » détournés à leur profit, élaborés par un groupe de scientifiques aux intentions soi-disant sociales, appelés los Científicos . Il s’agissait là d’un gouvernement d’ordonnance darwinienne.
L’année même où Díaz et Juárez chassèrent les Français du Mexique, un livre fut publié, Le Capital – Une Critique de l ’ économie politique, Volume 1 représentant le travail de toute une vie passée à étudier l’économie politique de la classe laborieuse d’une manière scientifique. Cette œuvre évitait les habituelles exigences provocatrices des ouvriers réprimés, y substituant des conclusions très élaborées, posant ainsi les fondements socialistes de son auteur, Karl Marx. S’il y eut jamais de gouvernement autocratique prêt à vaciller sous les coups puissants d’une révolution souterraine soutenue par les piliers intellectuels de l’idéologie socialiste, c’était le Mexique. La philosophie culturelle et économique du gouvernement de Díaz était entièrement dévolue au désir de créer de la richesse avant même de s’atteler aux problèmes des pauvres, qui, malheureusement pour les Científicos mexicains défendant cette idéologie, ne disparaissaient pas assez vite pour faire baisser leur taux de natalité.
11. J.M.W. Turner , Wolverhampton, Staffordshire , 1796.
Aquarelle sur papier blanc, 31,8 x 41,9 cm.
Wolverhampton Arts and Museums Service, Wolverhampton.


C’est dans cette collusion du gouvernement mexicain, soutenu par l’indifférence de l’Eglise catholique pour marginaliser les peones et les campesinos (fermiers propriétaires) au profit des investissements internationaux qui emplissaient les poches des riches grâce aux franchises commerciales et à l’esclavage, qu’entra le jeune Diego Rivera – après avoir nettoyé ses chaussures, bien sûr. Son père sut se servir de son haut niveau d’instruction, laissant de côté ses convictions politiques personnelles, pour améliorer sa position au sein du gouvernement et devenir inspecteur de la santé. La croissance démographique de la ville avait permis à María del Pilar de transformer son cabinet de sage-femme en une clinique gynécologique. Pour la première fois depuis la débâcle des placements dans les mines d’argent à Guanajuato, les Rivera étaient confrontés à de vrais choix.
Arrivé à l’âge de dix ans, il avait déjà connu les conséquences du despotisme mexicain, mais il n’en affronterait les causes que plus tard. Mettre à profit son don et sa passion pour le dessin était désormais la première préoccupation de ses parents. Aussi cherchèrent-ils des applications pratiques à ses hobbies frivoles. Diego aimait dessiner des soldats, son père envisagea donc une carrière militaire, mais le garçon passait aussi le plus clair de son temps libre à la gare pour y dessiner des trains – alors pourquoi pas un poste de conducteur de train ? Pour autant, la mère de Diego s’opposa aux souhaits de son époux désireux d’envoyer son fils au collège militaire et l’inscrivit à la place aux cours du soir de l’Académie des beaux-arts de San Carlos.
12. Diego Rivera , Notre-Dame de Paris , 1909.
Huile sur toile, 144 x 113 cm. Collection privée, Mexico.
13. Diego Rivera , Paysage du Midi , 1918.
Huile sur toile, 79,5 x 63,2 cm.
Museo Dolores Olmedo, Mexico.
14. Paul Cézanne , Aqueduc , 1885-1887.
Huile sur toile, 91 x 72 cm. Musée Pouchkine, Moscou.


Habitant à seulement quelques pas du Zócalo, la grande place centrale de México, Diego traversait souvent cette esplanade de terre battue, enjambant les rails du tram tiré par des mules et évitant le fracas des voitures à chevaux chargées de marchandises et de primeurs, en allant à l’école. Dans une rue voisine de la place, le cliquetis d’une presse à imprimer offrait certainement une attraction supplémentaire. L’imprimerie sise au n o 5 de la rue Santa Inés appartenait à José Guadalupe Posada, un lithographe et un graveur dont les gravures narratives étaient les feuilletons et les « photographies » de leur temps. A travers des dessins au trait noir et aux couleurs téméraires, ce dernier illustrait les événements quotidiens, extraordinaires, bizarres, satiriques et tragiques, traités dans les pamphlets – appelés hojas volantes (feuilles volantes) par leurs lecteurs – de Antonio Vanegas Arroyo, dont la boutique était juste à côté de l’Académie des beaux-arts de San Carlos. Chaque jour et parfois jusque tard dans la nuit, la presse cliquetait et grondait encore et encore, couvrant les pages d’encre et immortalisant le folklore et la vie quotidienne de México dans un style extrêmement vivant auquel Rivera, Orozco, Siqueiros et les autres muralistes mexicains doivent tous beaucoup.
Diego se débrouilla tant bien que mal avec cette formation scolaire nocturne et diurne pendant un an jusqu’à ce qu’en 1898, à l’âge de onze ans, il se voie gratifié d’une bourse lui permettant de poursuivre des études à plein temps à l’Académie des beaux-arts de San Carlos. Bien qu’elle fût considérée comme la meilleure de México, le programme d’études de l’école était assujetti à une dictature artistique européenne bien poussiéreuse, empreinte de la vision sociétale des Científicos du gouvernement privilégiant la force sur la faiblesse dans tous les aspects de la vie. Cette école d’art imposait également des cours de physique, mathématiques, histoire naturelle et chimie, ainsi que de perspective et de dessin du corps.
Les professeurs étaient espagnols et mettaient en pratique les méthodes académiques françaises, bien loin de l’avant-garde des mouvements impressionniste et post-impressionniste. Parmi ces professeurs, Diego, le plus jeune élève de sa classe, se rappelle plutôt bien Don Félix Parra, qui avait une rare estime pour l’art précolombien tout en produisant lui-même un art assez conventionnel, et José M. Velasco, le célèbre peintre paysagiste assurant les cours de perspective. Santiago Rebull était le principal de l’école et l’enseignant de Diego en matière d’équilibre des proportions et de composition. Rebull s’était formé à Paris auprès de Jean-Auguste-Dominique Ingres, considéré comme l’un des plus grands peintres du corps de tous les temps. Rebull présentait les dessins d’Ingres comme des modèles de perfection. Le programme élaboré autour de cette perfection était une routine, où l’on passait deux années à copier des reproductions d’études d’Ingres puis deux autres années à dessiner des moulages de plâtre avant de passer son diplôme en s’inspirant d’un modèle vivant.
15. Diego Rivera , Vue d ’ Arcueil. Huile sur toile, 64 x 80 cm.
Collection du gouvernement de l’état de Veracruz, Veracruz.
16. Diego Rivera , Les Environs de Paris , 1918.
Huile sur toile, 63,5 x 79,5 cm. Collection privée.


Diego fut repéré par Rebull comme prometteur, et il lui enseigna les bases de ce que l’on appelle la « Section d’or », un système de composition mathématique développé par les Grecs de l’Antiquité, établissant un rapport harmonieux entre deux parties inégales. Ses principes furent largement divulgués dans l’œuvre en trois volumes de Luca Pacioli, Divina Proportione, publiée en 1509. Dans les Eléments , Euclide d’Alexandrie (300 av J.-C. env.) définit une proportion dérivée de la division d’une ligne entre ce qu’il appelle ses « raisons extrêmes et moyennes ». La définition d’Euclide n’énonce-t-elle pas :
« On dit qu’une ligne droite a été partagée en extrême et moyenne raison, si le tout par rapport au plus grand est comme le plus grand par rapport au plus petit.
En d’autres termes, dans le diagramme ci-dessous, le point C divise la ligne de telle façon que le rapport entre AC et CB soit égal au rapport entre AB et AC. L’algèbre élémentaire nous montre que dans ce cas le rapport entre AC et CB est égal au nombre irrationnel 1,618 (précisément la moitié de la somme de 1 et la racine carrée de 5). » [6]
Cette formule mathématique appliquée aux beaux-arts séduisit l’ingénieur en Diego Rivera, qui adorait les mécaniques telles que les trains et les machines, démontant souvent ses propres jouets pour voir comment ils fonctionnaient. Son entraînement à l’usage de la Section d’or lui servit plus tard lorsqu’il composa ses énormes peintures murales sur des parois murales de toutes dimensions. Cette formation académique incluant les effets optiques induits par les couleurs, mettant les couleurs chaudes « en avant » et les froides « en retrait », et le maniement des segments au service de la profondeur de champ sur une surface bidimensionnelle, devinrent des outils précieux pour les vastes espaces de Rivera.
En 1905, Diego Rivera, alors âgé de dix-huit ans, goûtait les plaisirs de ses deux dernières années à San Carlos et avait changé considérablement depuis 1898, où le petit garçon de onze ans, docile, débraillé et grassouillet portant des shorts et des chaussettes roses, séchait parfois les cours pour aller pêcher dans les canaux fétides. Traînant jadis les pieds dans un anonymat négligé, il arborait désormais une allure de gentleman vêtu d’une veste et d’une chemise empesée à col cassé, orné d’une cravate tirée à quatre épingles. Sa chevelure ne ressemblait plus à un nid d’oiseaux mais était lissée en arrière par de la gomina. Il laissait pousser une moustache broussailleuse sur sa lèvre supérieure pour se donner un semblant de maturité par rapport aux élèves de sa classe plus jeunes que lui. Il avait reçu une médaille lors d’un concours de dessin et une allocation mensuelle de vingt pesos du ministère de l’Education, gagnant ainsi son indépendance.
En 1906, Rivera était arrivé au bout de ses huit années d’études à San Carlos et avait obtenu son diplôme avec les honneurs, produisant lors de l’exposition de clôture un total de vingt-six œuvres. Ses efforts lui avaient valu une excellente réputation parmi les membres du gouvernement qu’il devait impressionner pour que sa bourse soit maintenue. Ceci était acquis mais l’argent destiné à la poursuite de ses études en Europe n’arriva pas avant six mois, permettant au jeune Diego de mener la vie d’un artiste bohême parmi ses copains d’école.
17. Paul Cézanne , Le Château Noir , 1903-1904.
Huile sur toile, 73,6 x 93,2 cm.
The Museum of Modern Art, New York.
18. Diego Rivera , Les Environs de Paris , 1918.
Huile sur toile, 65 x 80 cm. Collection privée.


Cette bande d’« intellectuels, d’artistes et d’architectes » – El Grupo Bohemio – qui avaient lutté pour achever le collège, s’évertuait à mener un style de vie dissolue. Le ton de cette existence de bohême est parfaitement rendu dans l’histoire inventée par Rivera pour ses mémoires intitulée Une Expérience du cannibalisme , dans laquelle ses compères et lui mettaient leur argent en commun pour acheter des cadavres à la morgue. Il avait lu un récit parlant d’un fou qui avait donné à manger de la chair de chat à d’autres chats censés être écorchés pour leur fourrure, ce qui avait rendu leur pelage brillant et abondant. Est-ce qu’une alimentation à base de chair humaine améliorerait la santé des humains ? Diego affirmait avoir essayé pendant deux semaines et ne s’être jamais mieux senti. Il « … savourait [en particulier] les côtes de jeunes femmes panées ». L’expérience prit fin par crainte de déclencher une certaine hostilité sociale plutôt que par excès de « délicatesse ». [7]
A cette époque, il entra également en contact avec le curieux personnage de Gerardo Murillo, un membre de la faculté et un anarchiste incitant à la révolte contre Díaz. Murillo avait choisi le nom de « D r Atl » lorsqu’il vivait à México. En dialecte indien, Atl est le nom du quatrième soleil – Nahui Atl – et signifie Soleil de l ’ eau , mais Murillo était en réalité un agitateur criollo , comme le reste de la classe gouvernante.
Le D r Atl avait vécu en Europe, et exaltait les vertus des post-impressionnistes et de rebelles tels que Gauguin et Paul Cézanne devant El Grupo Bohemio au cours de longues discussions dans leurs cafés préférés, passées à boire du Pulque (boisson indienne faite de jus de cactus fermenté) et de la bière. Néanmoins, le prosélytisme enflammé d’Atl produisit tout au plus un vague nuage de rhétorique intellectuelle, mais aucun fait révolutionnaire, ni marches dans les rues.
Diego avait d’autres choses à l’esprit, bien plus importantes que des coups d’état. Il voulait gagner un concours offrant une bourse de 300 pesos par mois qui lui permettraient de vivre et de peindre en Europe. Il avait pour rival Roberto Montenegro, un beau dandy bien éduqué possédant une excellente maîtrise technique. Il était aussi élégant et raffiné que Diego était plein de bourrelets et maculé de taches. Et pourtant, par son expérience humaine et son éclectisme omnivore, Diego était en réalité bien plus mondain que le gentleman urbain dans son costume de coupe française. Mais lorsque l’on compta les votes, Montenegro l’emporta et s’en alla pour Paris avec l’argent de la bourse pour y rencontrer Picasso, Juan Gris, siroter de l’absinthe et se dissoudre dans la ville des lumières.
Diego accepta la décision et se tourna vers son père qui avait fini par s’accommoder du régime de Díaz, qu’il méprisait, pour le bien de sa famille. Maintenant, il pouvait aider son fils en tirant quelques ficelles. Le gouverneur de l’état de Veracruz, Teodoro Dehesa, un membre libéral du gouvernement de Díaz, avait jadis fourni les 30 pesos mensuels destinés à la formation artistique de Diego. Le garçon était désormais devenu un jeune homme et il exhiba une fois de plus ses peintures et dessins devant son bienfaiteur. La démonstration du talent de Diego et de son potentiel lui valut une bourse de voyage de 300 pesos par mois de la part du Don.
Plus conservateur que Roberto Montenegro, Diego décida de se faciliter la tâche en entamant son aventure européenne par l’Espagne. Pour parvenir à Madrid, il lui fallait trouver l’argent pour un billet de bateau. L’une des fonctions les plus utiles du D r Atl était d’aider les étudiants à organiser des expositions de leurs œuvres afin de réunir des fonds venant compléter leurs bourses. En contrepartie de ce service, il recevait une commission. Il plaça une douzaine d’huiles et d’esquisses de Rivera à une exposition. Les ventes provenant de cette manifestation permirent à Diego d’acheter un aller pour l’Espagne. Le D r Atl fournit également à Diego une lettre d’introduction pour le peintre espagnol Eduardo Chicharro y Aguera, qui jouissait d’une clientèle aisée et très en vue. Si Atl devint une figure mystérieuse, apparaissant et disparaissant au gré des relations explosives entre la politique et l’art au Mexique durant les décennies suivantes, il allait se manifester plusieurs fois dans la vie de Diego.
19. Diego Rivera , Les Anciens , 1912.
Huile sur toile, 210 x 184 cm.
Museo Dolores Olmedo, Mexico.
20. Diego Rivera , Portrait d ’ un Espagnol (Hermán Alsina), 1912.
Huile sur toile, 200 x 166 cm. Collection privée.


A la Découverte de l’Europe

Diego Rivera avait vingt ans lorsqu’il débarqua du vapeur Roi Alphonse XIII à Santander en Espagne, le 6 janvier 1907. Il fut certainement déçu. Les visages qui le regardaient du quai plus bas étaient exactement les mêmes que ceux qu’il avait laissés dans une autre vie, loin, loin derrière lui. Leur langue était presque similaire – sauf que les habitants de Madrid zézayaient en prononçant la lettre d , la transformant en un th à la manière castillane si élégante. Dans le train quittant Santander, il entendit parler le galicien dont les curieuses tournures gréco-latines lui rappelaient le portugais et le catalan parlé par les touristes de Barcelone. Deux hommes fumaient et buvaient au goulot d’une bouteille enserrée dans un panier d’osier tout en parlant basque à voix basse et gutturale. Plus tard, lorsqu’il installa son chevalet dans l’atelier de Chicharro y Aguera, il fut surnommé « le Mexicain ».
A Madrid, il lui suffit d’ouvrir la bouche pour devenir le gars de la campagne. Diego Rivera se cacha derrière une barbe broussailleuse, mais il ne parvint pas à cacher ses doux yeux de crapaud, ses épaules tombantes habituées à se voûter pour se cacher dans la foule. Il ne put dissimuler ce corps de plus de un mètre quatre-vingt qui soutenait sa grosse tête, que seul un sombrero à large bord pouvait mettre à l’abri du soleil, car les chapeaux ordinaires étaient trop petits.
Lorsque Rivera arriva à Madrid, il incarnait tout ce qu’il allait être pour le restant de ses jours. Sa vie, comme le disent les Gitans, était écrite dans les lignes de sa main. Son éthique professionnelle était implacable, ses opinions politiques étaient encore informes, mais son cœur penchait vers les plus malmenés par les rouages d’une économie qui avait broyé son père. Et si son art ne possédait pas d’orientation, il était néanmoins une embarcation vide qui attendait impatiemment d’être remplie. Diego était apte à connaître les femmes, il possédait déjà une certaine sensibilité, une nature douce et une aptitude à mentir avec une grande sincérité, inventant des histoires qui allaient devenir les mythes de sa vie. Il serait toujours entouré de femmes.
Mais, par-dessus tout, Diego avait découvert que son imagination ne se limitait pas forcément aux images qu’il créait avec ses pinceaux et ses couleurs. Depuis son enfance, où il devait trouver refuge face à une mère frêle, désireuse de relever sa famille des ruines laissées par l’échec financier de son père et sa naïveté idéologique, et face à des parents impatients de trouver pour leur rustre de fils un métier utile, il s’était tourné vers son cahier d’esquisses et ses lignes fantasques. Tandis que ses compétences croissaient et étaient reconnues comme un véritable don, les fantasmagories de son enfance, qu’il avait élaborées à travers les images de soldats et de trains ou de faits héroïques, devinrent habitables. A chaque étape de ses années de formation, Diego faisait la connaissance de nouvelles personnes, s’intégrant dans de nouveaux groupes, et à chaque récit de ses histoires, le rôle qu’il y jouait prenait de l’ampleur. Son père montra ses esquisses de batailles avec leurs troupes disposées de façon ingénieuse à des généraux ébahis. Il se tint épaule contre épaule avec des grévistes pour se faire frapper par le sabre d’un soldat et jeter en prison. Ses brillantes copies de Goya et du Gréco au Prado furent prises pour des originaux et appartiennent aujourd’hui à des collections. Il passa de belles soirées avec ses camarades de bohême se régalant de « côtelettes de jeunes femmes panées ».
21. Diego Rivera , Portrait du poète Lalane , 1936.
Huile sur toile. Collection privée.
22. Diego Rivera , Portrait d ’ un militaire.
Museo Regional de Guadalajara, Jalisco.


Lorsque sa renommée s’accrut, il s’inséra lui-même dans ses peintures murales aux côtés de ses mécènes, de personnages historiques, d’idéologues communistes, d’amis, de ceux qui l’avaient inspiré et des femmes qu’il courtisait alors, témoin inlassable de l’Histoire qui se déroulait. L’envergure de son existence fabuleuse se révéla lorsqu’il dicta ses mémoires à Gladys March qui, de 1944 à 1957, enregistra, mot pour mot, chacune de ses inventions, tout en se retenant de sourire. Cependant, si Diego Rivera devint plus tard son propre mythe, lorsqu’il se retrouva devant la gare de Madrid, âgé de vingt ans, sa palette était à peine plus qu’une tabula rasa. Après l’inconfort de son séjour dans le train de Santander, ses vêtements empestant encore d’avoir été trop portés, imprégnés des relents de vin et de tabac du wagon bondé, son gilet et son pantalon toujours parsemés de dégoulinures et de miettes de nourriture achetée durant le voyage, il se saisit de ses bagages, repéra la Calle Sacramento et l’Hôtel de Rusta. Un ami artiste de l’Académie des beaux-arts de San Carlos y vivait et lui avait recommandé cette pension bon marché. Là, il s’effondra et s’endormit.
Le jour suivant, il se présenta à l’atelier de l’un des principaux portraitistes de Madrid, Eduardo Chicharro y Aguera. Diego tendit la lettre d’introduction du D r Atl et fut conduit dans un coin de l’atelier qu’il pouvait considérer comme le sien. Les autres étudiants dévisagèrent le gros paysan mexicain sans manifester la moindre émotion. Une odeur entêtante de peinture et de térébenthine, des bidons d’huile de lin, des toiles brutes et du bois de pin destiné aux cadres, remplissait la pièce, et il se mit immédiatement au travail. Il peignit pendant des jours, arrivant tôt et partant tard. Progressivement, grâce à son extrême concentration et à sa résolution, la valeur de ses actes fut reconnue par ses coreligionnaires et il commença à s’intégrer dans leur cercle social.
Dans sa biographie de Rivera, Rêver les yeux ouverts, l’auteur Patrick Marnham propose une interprétation intéressante du séjour du peintre en Espagne et de cette première tentative du jeune artiste pour s’affirmer et découvrir son propre style.
« Tout au long du XIX e siècle, écrivit Marnham, sauf pour de brefs interrègnes libéraux et quelques spasmodiques révoltes impitoyablement écrasées, l’Espagne sommeilla sous les règnes de quatre Habsbourg – un Ferdinand et une Isabelle – et deux Alfonso. Alfonso XIII était toujours sur le trône au moment de l’arrivée de Rivera. »
L’Espagne avait été dépassée par les structures culturelles, économiques et politiques d’une Europe très vivante à l’aube du XX e siècle. Seule Barcelone maintenait un lien ténu avec le reste de l’Europe, Picasso avait même fréquenté son Ecole des beaux-arts avant sa fermeture en 1900. Diego s’était pressé à travers Madrid, avait passé un jour au Prado, et écrivit une lettre à un ami où il déclara, « En Espagne nous ne sommes pas stupides. Nous sommes simplement très mal formés ». Dans sa quête des sources des principaux courants de la peinture moderne, il « … avait remonté un bras mort ». [8]
Lorsqu’il commença à prendre le rythme de Madrid et de sa campagne environnante, il se mit à apprécier le confort que représentait le fait de parler l’espagnol – ou du moins une version approximative du castillan – et d’avoir cet hôtel situé à deux pas du Prado, qui abritait l’une des plus belles collections d’Europe. Lorsqu’il ne travaillait pas avec le maître Chicharro à l’atelier, il disposait son chevalet devant les plus belles œuvres du Gréco, se laissant dominer par ses figures allongées, ou encore ressentait la chaleur émanant des portraits à la passion réfrénée de Goya, où de riches Espagnols et de robustes peones grossièrement esquissés, s’agglutinaient devant des rangées de soldats et leurs baïonnettes. Leurs couleurs vives et l’ impasto prenaient vie sur ses toiles originales, contrastant avec les pâles lithographies en couleur décorant les murs de México. Il travailla dur sur ces chefs-d’œuvre, décryptant les secrets de leur trait, de leur couleur et de leurs compositions dynamiques.
23. Diego Rivera , Portrait de John Dunbar , 1931.
Huile sur toile, 199,5 x 158 cm. Collection privée.
24. Diego Rivera , Esquisse pour La Cruche , 1912.
Gouache sur papier, 28,5 x 23 cm.
Collection María Rodríguez de Reyero, New York.
25. Le Gréco , La Visitation , 1610.
Huile sur toile, 96 x 72,4 cm.
Dumbarton Oaks, Washington, D.C.


Et, c’est ici à Madrid, que certaines lubies intéressantes se firent jour parmi les thèmes qu’il produisit. Aucune peinture religieuse de la main du jeune Diego ne fut retrouvée ou consignée. Grâce aux nantis et aux ambitieux, l’achat d’œuvres d’art avait contribué à l’essor des peintres, décorant les murs de scènes rurales bucoliques, de portraits de famille et de Jésus en Croix au corps sanguinolent et couvert de cicatrices. Les scènes saintes inspirées de la Bible avaient du succès et les plus astucieuses se vendaient le mieux. Diego, cependant, qui avait de mauvais souvenirs de l’Eglise et de ses effets sur les jugements fougueux de sa mère, et se rappelait l’enseignement et les écrits anticléricaux de son père, fuyait la prétendue vertu des peintres mercantiles de Madrid. Il resta ce qu’il était, un jeune homme mexicain profitant du moment et travaillant dur pour trouver une vision et un style propres.
Les comptes rendus envoyés par Chicharro à Don Dehesa, gouverneur de Veracruz et mécène de Diego, étaient enflammés, et les tableaux qu’il lui faisait régulièrement parvenir confirmaient les louanges de ses missives. Certaines expositions organisées par Chicharro pour ses étudiants attirèrent les critiques qui qualifièrent Rivera de « talent prometteur ». Suite aux accointances de Diego avec l’avant-garde madrilène, il se retrouva impliqué dans un mouvement anti-moderniste ( el Museísmo ) qui exigeait le reniement de l’art moderne au profit des œuvres du Gréco remontant à 300 ans. Pas une démarche vraiment novatrice ! La peinture de Rivera durant ces deux années d’isolation en Espagne fut conventionnelle, artificieuse et sans saveur.
Alors que Picasso créait son tableau révolutionnaire Les Demoiselles d ’ Avignon , Rivera produisait laborieusement La Forge , Le Vieux Roc et les nouvelles fleurs et Le Bateau de pêche . Les tableaux étaient beaux car ils affichaient une superbe maîtrise technique, mais ils auraient tout à fait trouvé leur place dans n’importe quelle boutique pour touristes du mercado . Ceci étant, Rivera réussit à convaincre le gouverneur de Veracruz de continuer à lui envoyer l’argent de sa pitance. C’est à cette époque qu’il rencontra une jeune fille.
Au café de Pombo, repaire de l’avant-garde espagnole, Diego passait du temps en compagnie des deux Ramón et de María Blanchard. Ramón numéro un était Ramón Gomez de la Serna, critique et futur poète dadaïste. Ramón numéro deux était Ramón del Valle-Inclán, un romancier espagnol qui avait perdu son bras gauche à cause d’un coup de canne lors d’une brutale bagarre de café. C’était un grandiose conteur d’histoires, et Diego s’imprégnait profondément de son don captivant pour la dérobade, y ajoutant quelques touches pour améliorer sa propre machine à fabriquer des mythes. Le véritable nom de María Blanchard était María Gutiérrez Cueto, l’une des étudiantes de Chicharro. Elle était intelligente, de cinq ans plus âgée que Diego, mesurait un mètre vingt et était légèrement bossue à cause d’un accident ayant endommagé sa colonne vertébrale dans sa jeunesse. Elle s’habillait à la façon des touristes anglais et formait un contraste saisissant avec son ami le colosse (et amant, d’après ce que révéla Rivera à la fin de sa vie). En 1908 elle partit pour Paris, laissant Diego achever sa seconde année en Espagne. Il parcourut la campagne basque en quête de matière, et exposa certaines de ses peintures qui lui valurent une critique dithyrambique de son ami Ramón Gómez de la Serna.
Le style de vie bohême de cette joyeuse bande finit par dégoûter Diego, c’est pourquoi il cessa de boire et entama un régime végétarien – une purge à laquelle il recourut encore plus tard. Il entreprit des randonnées et commença à lire des ouvrages très sérieux : Aldous Huxley, Emile Zola, Arthur Schopenhauer, Friedrich Nietzsche, Charles Darwin, Voltaire et Karl Marx. Il dévorait les livres de mathématiques, de biologie et d’histoire, noyant ce corps dont il avait abusé dans la stimulation intellectuelle. Après avoir tenu bon pendant deux ans, Chicharro, Ramón Valle-Inclán et Rivera, apparemment emportés par l’enthousiasme dû à leur succès dans un casino espagnol, prirent un train pour Paris, interceptèrent un cheval en route pour la place Saint-Michel et trouvèrent des chambres au n o 31 du boulevard Saint-Michel, à l’Hôtel de Suez. Cet hôtel, situé près du Quartier Latin, était rempli d’Américains sans le sou et d’Espagnols, étudiants en histoire de l’art, vivotant de maigres indemnités d’origines diverses. Aussitôt que Diego eut posé ses valises, il se précipita dehors, dévala la colline vers la Seine en direction du Louvre.
26. Diego Rivera , Portrait d ’ Angelina Beloff , 1909.
Huile sur toile, 59 x 45 cm. Collection du
gouvernement de l’état de Veracruz, Veracruz.
27. Pierre Puvis de Chavannes , Femme à sa toilette , 1883.
Huile sur toile, 75 x 63 cm. Musée d’Orsay, Paris.
28. Paul Gauguin , Vaïraumati tei oa (Son Nom est Vaïraumati) , 1892.
Huile sur toile, 91 x 68 cm.
Musée Pouchkine, Moscou.
29. Diego Rivera , Baigneuses à Tehuantepec , 1923.
Huile sur toile, 63 x 52 cm.
Museo Casa Diego Rivera, Guanajuato.
30. Diego Rivera , La Marchande de fleurs , 1926.
Huile sur toile, 89,5 x 109,9 cm.
Honolulu Academy of Arts, Honolulu.
31. Diego Rivera , Portrait de Concha , vers 1927.
Huile sur toile, 62,3 x 48,3 cm.
Honolulu Academy of Arts, Honolulu.
32. Paul Gauguin , Vahine no te tiare (Femme avec une fleur) , 1891.
Huile sur toile, 70 x 46 cm.
Ny Carlsberg Glyptotek, Copenhague.


Il fut certainement saisi par la scène artistique parisienne. Au cours des deux mois qu’il passa dans la capitale, il ne gaspilla pas une minute et, déballant couleurs et pinceaux, s’installa auprès d’autres peintres épris de Paris sur les rives de la Seine. Il se promena dans les galeries admirant les œuvres de Pissarro, Monet, Daumier et Courbet. Les murs des galeries et des musées foisonnaient de couleurs et de nouvelles façons de voir et de techniques si étrangères à son réalisme provincial bien ordonné. Il a certainement dû désespérer de trouver sa voie et d’accéder à un style qu’il pouvait faire sien. Il remarqua un peintre en particulier : celui qui avait paré les murs de l’amphithéâtre, ou « hémicycle », de la Sorbonne et créé, de l’autre côté de la rue Saint-Jacques quelques panneaux pour la rotonde de l’imposant Panthéon – anciennement église Sainte-Geneviève – visibles derrière le portique corinthien. Les deux édifices se trouvaient à cinq minutes à pied de l’Hôtel de Suez.
Pierre Puvis de Chavannes était un artiste français, né à Lyon en 1824 et mort à Paris en 1898. Il étudia auprès d’Eugène Delacroix et commença à se faire remarquer au Salon de Paris. Il embrassa la tradition allégorique, représentant les idées abstraites de l’honneur, du triomphe de l’esprit, du désespoir et du sacrifice à travers des figures classiques agencées dans des paysages oniriques symbolisant leurs actions. Il peignait sur de grandes surfaces de toiles fixées au mur. Son œuvre séduisait les post-impressionnistes comme les symbolistes, car il simplifiait les formes et utilisait des couleurs non-naturalistes pour évoquer les atmosphères. Cet artiste contemporain appartenant au mouvement des symbolistes, apprécié du public pour ses peintures murales, gagna finalement aussi les faveurs de Diego. Son travail tardif pourrait être qualifié de « réalisme psychédélique », se métamorphosant plus tard en surréalisme. Puvis de Chavannes, bien qu’il fût porté aux nues par les plus radicaux des post-impressionnistes, fut élu sous les acclamations à la présidence de la Société Nationale des artistes français et fait commandant de la Légion d’honneur.

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