L’Art du Diable
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Description

« C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent ! » (Charles Beaudelaire, Les Fleurs du Mal, 1857)
Satan, Belzébuth, Lucifer… Le Diable possède de multiples noms et visages qui, toujours, furent une grande source d’inspiration pour les artistes. Longtemps commanditées par les instances religieuses, pour en faire, selon les civilisations, un objet de crainte ou de vénération, les representations du monde des ténèbres eurent souvent vocation à instruire les croyants et à les guider dans le droit chemin. Pour d’autres artistes, tel Hieronymus Bosch, elles étaient un moyen de dénoncer la dégradation des moeurs de leurs contemporains.
Parallèlement, au fil des siècles, la littérature offrit une nouvelle inspiration aux artistes qui souhaitaient exorciser le mal par sa représentation imagée, notamment au travers les oeuvres de Dante ou de Goethe. À partir du XIXe siècle, la période romantique, attirée par le potentiel mystérieux et expressif suggéré par un tel sujet, exalta, elle aussi, cet attrait pour le maléfique. La Porte de l’Enfer d’Auguste Rodin, oeuvre d’une vie, monumentale et tourmentée, est la parfaite illustration de cette passion pour le Mal et nous permet également d’entrevoir la raison de cette fascination. Car en effet, quoi de plus envoûtant pour un homme que d’user de son meilleur savoir-faire pour représenter la beauté de la laideur et du diabolique ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 septembre 2015
Nombre de lectures 3
EAN13 9781783108657
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Auteur : Arturo Graf (extraits)
Traduction : Pierre Baril

Mise en page :
Baseline Co. Ltd
61A-63A Vo Van Tan Street
4 ème étage
District 3, Hô Chi Minh-Ville
Vietnam

© Parkstone Press International, New York, USA
© Confidential Concepts, Worldwide, USA
Image-Bar www.image-bar.com
© Max Ernst Estate, Artists Rights Society (ARS), New York, USA/ADAGP, Paris

Tous droits d’adaptation et de reproduction réservés pour tous pays.
Sauf mention contraire, le copyright des œuvres reproduites se trouve chez les photographes qui en sont les auteurs. En dépit de nos recherches, il nous a été impossible d’établir les droits d’auteur dans certains cas. En cas de réclamation, nous vous prions de bien vouloir vous adresser à la maison d’édition.

ISBN: 978-1-78310-865-7
Arturo Graf



L ’ Art du Diable
Table des matières


Introduction
I. Le Diable
La Personne du Diable
Le Nombre, les séjours, les qualités, les ordres, la hiérarchie, le savoir et le pouvoir des démons
II. Les Actes du Diable
Le Diable tentateur
Amours et descendance du Diable
Les Pactes avec le Diable
III. La Magie
Histoire de la magie et de ses pratiques
Sorciers et sorcières
L’Inquisition : la magie persécutée
IV. L’Enfer
Un Peu Plus d’Enfer
V. Les Défaites du Diable
Conclusion
Bibliography
Index
Notes
Francisco de Goya y Lucientes, La Lampe du Diable, scène provenant d’ El Hechizado por Fuerza (« L ’ Ensorcelé » ), 1798. Huile sur toile, 42,5 x 30,8 cm.
The National Gallery, Londres, Grande-Bretagne.
Introduction



Anonyme, L ’ Esprit monstrueux,
entre 5000 et 3000 av. J.-C.
Tassili-n ’ Ajjer, Algérie.


N ul n’ignore le mythe poétique de la rébellion et de la chute des anges. S’il inspira à Dante certains des plus beaux vers de l ’ Enfer et à Milton un épisode inoubliable du Paradis Perdu , il fut soumis par les Pères et les Docteurs de l’Église à des variations multiples. Ce mythe ne se fonde pourtant que sur l’interprétation d’un verset d’Isaïe [1] ainsi que sur quelques passages assez obscurs de l’Ancien Testament [2] . Un autre mythe, de nature radicalement différente quoique tout aussi poétique, et qu’on retrouve aussi bien chez les écrivains hébreux que chrétiens, raconte comment les anges de Dieu, après s’être épris des filles des hommes, se livrèrent au péché ; et comment ce péché valut à ces mêmes anges d’être boutés hors du Royaume des Cieux et changés en démons. [3] Dans leurs vers, Byron et Moore [4] devaient consacrer ce dernier mythe de façon plus durable. Chacune de ces histoires représente les démons en anges déchus et établit un lien entre leur chute et un péché : l’orgueil et l’envie dans le premier cas, l’adultère dans le second. Mais il s’agit-là de la légende, et non de l’histoire de Satan et de ses compagnons. Les origines de ce dernier, en tant que personnification universelle du Diable, sont beaucoup moins épiques, quoiqu’en même temps bien plus lointaines et profondes. Satan ne précède pas seulement le Dieu d’Israël, mais tous les dieux qui, par leur puissance et par la crainte qu’ils inspirent, marquèrent l’histoire de l’humanité. Il n’est pas tombé du Ciel tête la première. Il a surgi des tréfonds de l’âme humaine, de compagnie avec ces vagues déités des premiers temps, dont ni les pierres ni les hommes n’ont gardé le moindre souvenir. Contemporain de ces déités et souvent confondu avec elles, Satan commence à l’état d’embryon comme tout être vivant. Ce n’est que petit à petit qu’il grandit et devient une personne. À l’instar de tous les êtres, il n’échappe pas à la loi de l’évolution.
Quiconque a reçu une éducation scientifique rejette l’idée que les religions primitives proviennent de la corruption ou du déclin d’une religion plus élaborée. Il sait même très bien que c’est le contraire qui s’est produit et que c’est donc dans les religions rudimentaires qu’il faut rechercher les origines de ce personnage lugubre qui, sous différents noms, devient le représentant et le principe du mal. Si les hommes existaient déjà au cénozoïque, pendant le miocène, dans ce que l’on nommait l’ère tertiaire de l’histoire de notre planète, ils eussent sans doute été dépourvus de tout sentiment religieux proprement dit. Les premiers hommes du Quaternaire connaissent déjà le feu et les armes en pierre. En revanche, ils abandonnent leurs morts, ce qui indique clairement que leurs idées religieuses, pour autant qu’ils en aient, ne sont guère élaborées. Il nous faut remonter à ce que les géologues appellent le paléolithique moyen (au moustérien) pour découvrir les premières traces d’un sentiment religieux digne de ce nom. À quoi ressemblait la religion de nos ancêtres ? Nous manquons de documents en la matière. Mais nous pouvons l’inférer en observant la religion que pratiquent nombre de races sauvages encore présentes sur la surface du globe et qui reproduisent fidèlement les conditions de l’humanité préhistorique. Le fétichisme a-t-il précédé l’animisme dans l’évolution historique des religions ? Ou bien est-ce l’inverse ? Reste que les croyances religieuses de nos ancêtres durent être en tous points semblables à celles que professent, partout dans le monde, les communautés tribales. La preuve en est que la terre, en plus des traces de leurs habitations, de leurs armes et ustensiles, a aussi préservé leurs amulettes. Nos ancêtres concevaient le monde comme un endroit peuplé par les esprits, par les âmes des choses et des morts, auxquels ils attribuaient toutes leurs bonnes ou mauvaises fortunes. L’idée que parmi ces esprits certains soient bienveillants, d’autres malveillants, certains amicaux, d’autres hostiles, c’est l’expérience même de la vie qui le suggérait ; la vie où pertes et profits alternent sans cesse, et de telle sorte que très souvent, les causes de ces pertes et de ces profits sont identifiées comme diverses. Le soleil qui dispense la lumière, celui qui, le printemps venu, fait reverdir et refleurir la Terre, ou fait mûrir les fruits, fut sans doute considéré comme une puissance avant tout bienfaisante. Le tourbillon qui noircit le ciel, déracine les arbres, détruit et emporte les huttes fragiles, comme une puissance surtout malfaisante. Les esprits étaient regroupés en deux grands groupes selon que, après observation, les hommes en recevaient des bienfaits ou des fléaux.
Cette classification, cependant, ne constituait pas un dualisme véritable et absolu. Esprits bienfaisants et malfaisants n’étaient pas encore des ennemis jurés. Les premiers ne faisaient pas toujours preuve de la plus grande bonté. De même que la malfaisance n’était pas toujours systématique chez ces derniers. Le croyant ignorait parfois les dispositions dans lesquelles se trouvaient les esprits qui le tenaient sous leur emprise. Il craignait autant d’offenser les esprits amis que les ennemis, et par des pratiques semblables il cherchait à se les rendre tous favorables, en ne plaçant en chacun d’eux qu’une confiance mitigée. Entre les bons et les mauvais esprits, il n’existait aucune contradiction morale à proprement parler, mais simplement un contraste dans leurs œuvres. Ils pouvaient difficilement posséder des traits moraux qui, jusqu’ici, faisaient défaut à des adeptes tout juste sortis de l’état animal. Et ce n’est que dans une certaine mesure qu’on peut parler de bons et de mauvais car aux yeux de l’homme primitif, tout ce qui lui vient en aide lui semble bon, tout ce qui lui nuit, mauvais. Ces sauvages adeptes les concevaient, à tous égards, comme eux-mêmes : inconstants, esclaves des passions, tantôt gentils, tantôt cruels ; ils ne tenaient pas davantage les bons esprits pour plus nobles ou plus dignes que les mauvais.
Anonyme, Statuette inscrite du démon Pazuzu, I er millénaire
av. J.-C. Bronze, 15 x 8,6 x 5,6 cm .
Musée du Louvre, Paris, France.


Il est vrai que chez les méchants apparaît déjà l’ombre de Satan, l’esquisse de l’esprit du mal, mais d’un mal purement physique. Le mal est ce qui blesse, et l’esprit malin, celui qui brandit la foudre, réveille les volcans, engloutit les terres, sème la famine et la maladie. Il ne personnifie pas encore le mal moral, car les hommes d’alors ne faisaient pas encore de distinction manichéenne. De ses deux visages, le destructeur et le pervers, Satan n’en montre qu’un. Aucune idée d’ignominie ne lui est rattachée ; il n’est soumis à aucune autorité.
Mais peu à peu, la conscience morale se fait jour. La religion revêt alors un caractère éthique dont elle ignorait tout auparavant. Le spectacle même d’une nature où les forces s’opposent, où l’une détruit ce que l’autre produit, suggère l’idée de deux principes opposés qui se nient et se combattent l’un l’autre. L’homme, alors, ne tarde guère à percevoir qu’il existe un pendant moral au bien et au mal physique. Et il croit reconnaître en lui-même ce contraste qu’il observe dans la nature. Il se sent bon ou méchant, il se conçoit meilleur ou pire. Mais bonté ou méchanceté, il ne reconnaît pas ces caractères comme siens, comme l’expression de sa propre nature. Habitué à attribuer le bien et le mal physique à des puissances divines et démoniaques, il rend aussi ces dernières responsables de son bien et de son mal moraux. Dès lors, le bon esprit ne produit pas seulement la lumière, la santé et tout ce qui améliore la vie, mais aussi la sainteté, en ce qu’elle réunit toutes les vertus. Quant à l’esprit malin, il n’engendre pas uniquement les ténèbres, la maladie et la mort, mais aussi le péché. Ainsi, par un simple jugement subjectif, en divisant la nature entre le bien et le mal, et en mélangeant ce manichéisme physique au bien et au mal moral qui leur est propre, les hommes façonnent les dieux et les démons. Naturellement, la conscience morale, déjà éveillée, affirme la supériorité du bien sur le mal et aspire au triomphe de celui-là. Le démon semble alors subordonné au dieu et marqué du sceau d’une ignominie qui s’accentue à mesure que la conscience s’affirme. Le Diable, confondu à l’origine avec le dieu dans un ordre unique d’esprits neutres, capables de faire le bien comme le mal, va peu à peu se différencier de lui pour en être complètement dissocié. Il va devenir l’esprit des ténèbres, l’adversaire de celui de la lumière ; lui, l’esprit de haine, l’autre, celui d’amour ; lui l’esprit de mort, et l’autre, celui de vie. Satan habitera les abîmes, Dieu le royaume des Cieux.
Anonyme, Shiva Nataraja, Tamil Nadu,
période Chola (860-1279), XII e siècle.
Bronze. National Museum of India,
New Delhi, Inde.
Anonyme, Démon ailé.
Céramique à figure rouge.
Bibliothèque nationale de France,
Paris, France.
Abû Ma ’ shar, Livre des nativités, Kitab al-mawalid.
Bibliothèque nationale de France,
Paris, France.


Voilà comment ce dualisme fut établi et déterminé. C’est ainsi qu’à la faveur d’un lent labeur du temps, sa conception s’est développée à partir de la manière dont les hommes concevaient la nature et se concevaient eux-mêmes. Toutefois, cette histoire à laquelle j’ai fait allusion, est, pour ainsi dire, schématique et idéale ; il ne s’agit pas de l’histoire concrète et véritable du dualisme. On trouve ce dernier, qu’il soit complètement développé ou embryonnaire, explicite ou implicite, dans toutes – ou presque toutes – les religions. Mais il évolue sur plusieurs niveaux, prend des formes diverses et s’exprime de différentes manières, conformément à la diversité des civilisations.
On a vu que si les esprits malfaisants étaient déjà présents dans les religions les plus rudimentaires et les moins différenciées, ils restaient mal définis et pour ainsi dire, diffus parmi les objets. Dans les religions plus nobles, qui voient leur structure organique se circonscrire et s’achever, les esprits malfaisants montrent des contours plus nets, commencent à acquérir des attributs et une personnalité. Parmi les grandes religions historiques, celle de l’Egypte ancienne nous est la mieux connue. Face à Ptah, Ra, Ammon, Osiris, Isis et autres – les divinités bienfaisantes qui accordent vie et prospérité – se dressent le serpent Apepi, personnification de l’impureté et des ténèbres et l’effroyable Seth, le ravageur, l’agitateur, le père de la dissimulation et du mensonge. Les Phéniciens opposèrent Baal à Ashera, Moloch à Astarté ; en Inde, Indra le créateur et Varuna le conservateur se voyaient opposés à Vritra et aux Asuras. Le dualisme est même parvenu à pénétrer la Trimûrti ; en Perse, Ormuzd dut disputer à Ahriman le pouvoir sur le monde ; en Grèce et à Rome, toute une race de génies malfaisants et de monstres se souleva contre les divinités de l’Olympe (pas toujours bienfaisantes elles-mêmes). C’est ainsi qu’apparurent Typhon, Méduse, Géryon, Python, des démons de toutes sortes, des lémures et des larves. De la même manière, on retrouve cette dichotomie dans la mythologie germanique, slave et dans toutes les mythologies en général.
Dans aucune autre religion, ancienne ou moderne, le dualisme ne possède une forme aussi complète et manifeste que celle qu’il a atteinte dans le mazdéisme, la religion des anciens Perses, telle qu’elle nous fut révélée par l’Avesta. Reste qu’il est perceptible dans toutes les religions. Dans toutes aussi, au moins dans une certaine mesure, le dualisme peut être lié aux grands phénomènes naturels, à l’alternance du jour et de la nuit, aux changements de saisons. Les différentes conceptions, images, évènements à l’intérieur desquels il prend forme et se révèle offrent un tableau, non seulement du caractère et de la civilisation du peuple qui accorde au dualisme une place dans son système de croyances, mais encore de son climat, de la nature de son sol et des changements qui marquèrent son histoire. L’habitant d’une région torride reconnaît l’œuvre du Malin dans le vent du désert qui rend l’air étouffant et détruit les récoltes de blé. L’habitant des rivages du nord l’identifie à la gelée qui engourdit tout à l’entour et menace sa vie. Là où la terre est secouée par de fréquents séismes, où les volcans recrachent cendres et laves destructrices, l’homme imagine volontiers des démons souterrains, des méchants géants enfouis sous les montagnes et les galeries des régions infernales ; là où le ciel est la proie de fréquentes tempêtes, il croit voir des esprits fendre l’air en hurlant. Qu’un ennemi envahisse un territoire, le soumette et le conquière, le peuple conquis ne manque pas de transférer sur l’esprit du mal, ou sur les esprits, les caractéristiques les plus odieuses de l’oppresseur. La religion apparaît ainsi comme le résultat composite de causes multiples parfois difficiles, il est vrai, à déterminer. Satan n’apparaît ni chez les Grecs, ni chez les Romains. Il peut d’ailleurs sembler étrange que ces derniers, qui déifièrent nombre d’idées abstraites, telles la jeunesse, la concorde ou la chasteté, n’aient jamais imaginé une véritable divinité et puissance du Mal. Même s’il est vrai qu’ils ont crée les déesses Robiga et Febris ainsi que d’autres figures d’un caractère analogue [5] . Les religions grecques et romaines, néanmoins, eurent leur lot de puissances et figures antagonistes, marquées par une certaine dichotomie. Et si l’on se penche un peu plus sur le caractère de ces deux peuples, leurs conditions de vie et leur histoire, on s’aperçoit que le dualisme n’aurait guère pu adopter une forme différente de celle qui fut la sienne. Par ailleurs, n’oublions pas qu’en Grèce comme à Rome, il n’existait ni livre de morale sacré, ni code théocratique proprement dit.
C’est d’abord dans le Judaïsme, puis dans le Christianisme, que le dualisme prend une forme et des caractéristiques spécifiques. Et bien qu’il soit possible, dans d’autres religions, voire dans les primitives, de discerner une sorte de fantôme de Satan, une forme qu’on pourrait qualifier – pour emprunter un terme à la chimie – d’allotropique, une forme baptisée de noms divers, parfois grossie, le vrai Satan, lui, pourvu des qualités qui lui sont propres et qui sont partie intégrante de sa personnalité, n’appartient qu’à ces deux religions, et à la seconde en particulier.
Le Diable n’occupe jusqu’ici qu’une position modeste dans le système mosaïque. Je pourrais ajouter que s’il y atteint l’enfance ou l’adolescence, il ne parvient pas à arriver à maturité. Dans la Genèse, le serpent n’est rien d’autre que la bête la plus subtile et la plus rusée [6] . Il faudra attendre pour qu’une nouvelle interprétation le transforme en démon. L’Ancien Testament dans son ensemble ne reconnaît en Belzébuth qu’une divinité des idolâtres [7] . Il vaut d’ailleurs d’être souligné que les Hébreux, avant de nier l’existence des dieux des Gentils – une décision à laquelle ils ne sont parvenus que très tard – ne doutaient pas qu’ils fussent en effet des dieux ; simplement, ils ne leur reconnaissaient ni la puissance ni la sainteté de Jéhovah, leur dieu national. En réalité, le premier commandement du Décalogue ne dit pas : « Je suis le Seigneur ton Dieu, tu ne croiras pas qu’il existe d’autres dieux que moi » mais plutôt « Je suis le Seigneur ton Dieu, tu n’auras pas d’autres dieux que moi. » On sait bien aujourd’hui que les Hébreux se sont laissés séduire par d’autres dieux que le leur. Azazel [8] , l’esprit impur à qui fut envoyé, en plein désert, le bouc-émissaire chargé de tous les péchés d’Israël, relève très probablement de croyances antérieures à Moïse. Mais sa silhouette manque de clarté et de contours. Aussi n’est-il peut-être qu’un pâle reflet du Seth égyptien et le vestige des années d’esclavage qui sévirent sur la terre des Pharaons.
L’idée qu’il fallut aux Hébreux attendre la captivité de Babylone pour qu’ils forment à l’endroit des démons des idées claires et précises, est une opinion assez répandue. Au cours de cette période, le contact continu, sinon intime, avec le mazdéisme donna aux Hébreux la possibilité de se pénétrer de certains préceptes, et de les adopter en partie. Parmi ces doctrines, celle qui concernait l’origine du Diable dut toucher une corde sensible, prédisposés qu’ils étaient par leurs récentes infortunes et par les craintes que faisait naître le futur. Une telle opinion peut laisser dubitatif et soulever moult objections. Il n’en demeure pas moins certain que si l’on trouve, chez les Hébreux d’avant l’exil, l’idée d’esprits malfaisants et une croyance en leurs agissements, Satan ne revêt vraiment la figure et les caractéristiques qui lui sont propres que dans les écrits postérieurs à l’exil en question. Dans le Livre de Job, Satan apparaît toujours parmi les anges du Ciel [9] et ne s’oppose pas encore à Dieu et à son Œuvre. Il remet en doute la sainteté et la constance de Job. Il provoque à cet égard l’épreuve consistant à le précipiter des hauteurs de la félicité vers la fange du malheur. Il n’empêche qu’il n’est ni un pousse-au-crime ni un artisan du malheur. Mais la sainteté lui inspire de sérieux doutes, et c’est à lui qu’incombent certains maux arrivés au patriarche innocent.
Petit à petit, Satan gagne en épaisseur pour adopter peu à peu sa forme définitive. Zacharie le représente en ennemi et accusateur du peuple élu, qu’il cherche à frustrer de la grâce divine [10] . Dans le Livre de la Sagesse, Satan est un fauteur de troubles qui corrompt l’Œuvre de Dieu. C’est lui qui, dévoré par l’envie, poussera nos premiers parents à pécher [11] . Il est le poison qui souille la création. Dans le Livre d’Enoch, en revanche, surtout dans la partie la plus ancienne, les démons sont juste épris des filles des hommes et par là même, pris aux pièges de la matière et des sens . Comme s’il s’agissait, au moyen d’un récit de cette nature, d’éviter de reconnaître un ordre d’êtres originellement diaboliques. Tandis que dans la section la plus récente du même livre, les démons sont des géants issus de ces unions.
Dans les enseignements des Rabbis, Satan acquiert de nouveaux traits et de nouvelles caractéristiques. Mais dans l’Ancien Testament, sa figure manque encore de relief et peut même être qualifiée d’évanescente comparée à celle qui sera plus tard la sienne. Plusieurs raisons à cela. La principale étant sans doute à rechercher dans le monothéisme juif dont la constitution est telle que les conceptions positives et dualistes peuvent difficilement y trouver une place. Jéhovah est un dieu absolu, un despote, extrêmement jaloux de son pouvoir et de son autorité. Il ne peut souffrir que des êtres, évidemment moins puissants, s’insurgent contre lui, se hasardent à le défier, se posent en adversaires et osent contrecarrer ses plans. Sa volonté est la seule et l’unique loi. Elle gouverne le monde et assujettit toutes les puissances, hormis, peut-être, ces divinités des Gentils dont l’existence n’est pas remise en cause mais qui n’ont pas valeur d’éléments vivants dans l’organisation de la religion juive. Dans le Livre de Job, Satan apparaît donc surtout comme un serviteur de Dieu, comme l’instigateur d’épreuves et d’expériences divines. Mais ce n’est pas là l’unique raison. Il suffit simplement d’examiner le caractère de Jéhovah pour comprendre que l’existence d’un tel dieu rend vaine celle d’un démon. Chez celui-là, les puissances antagonistes, les éléments moraux mutuellement contrastés dont la distinction et la séparation engendrent le dualisme, restent encore tant bien que mal entremêlés. Jéhovah est jaloux, violent et inexorable. Les châtiments qu’il inflige sont complètement disproportionnés par rapport aux fautes commises. Sa vengeance est terrible et brutale : elle frappe sans distinction le coupable et l’innocent, les hommes comme les bêtes. Il tourmente ses fidèles au moyen de prescriptions absurdes qui les font vivre dans une crainte du péché permanente. Du tranchant de son épée, il assène des coups violents sur les populations des cités capturées. Par la bouche d’Isaïe, il dit : « J’ai formé la lumière et créé les ténèbres, je donne le bonheur et je crée le malheur. Oui, c’est moi, l’Éternel, qui fais toutes ces choses [12] . » Chez lui, Dieu et Satan sont encore unis. Leur lente séparation, et le net antagonisme qui en découle, annoncent déjà l’approche du christianisme.
Anonyme, Scènes de l ’ Enfer,
mur ouest, portail sud, 1125-1130.
Église Saint-Pierre, Moissac, France.
Anonyme, Le Jugement dernier (détail),
tympan, portail ouest, 1105-1110.
Église Sainte-Foy, Conques, France.
Gislebertus, Le Jugement dernier (détail),
tympan, portail ouest, 1130-1145.
Cathédrale Saint-Lazare, Autun, France.
Nicolas de Verdun, Ambon de l ’ abbaye de Klosterneuburg (détail),
1180. Klosterneuburg Abbey,
Klosterneuburg, Autriche.


C’est cette religion-là qui donnera à Satan sa forme définitive ; religion qui aspire à l’épanouissement de ce judaïsme dont elle est issue, quoiqu’elle s’en défende largement. On se retrouve confronté ici à un écheveau de causes, tant morales qu’historiques. Toutes ont pour effet d’exalter et de dresser un portrait haut en couleur de la sinistre figure de Satan. D’un autre côté, Jéhovah est transformé en un dieu d’une gentillesse et d’une bonté incomparables, en un dieu d’amour, pour qui tout élément satanique est source de rejet et non assimilable. Et lorsque le Christ aura aussi été élevé au rang de dieu – la douce et radieuse figure de la déité qui, par amour des hommes, devint homme à son tour, versa son sang et connut une mort ignominieuse – il donnera, par ce contraste même, un tout nouveau relief à la figure lugubre et effroyable de l’Adversaire. La tragédie humaine, combinée à la divine, va révéler les causes internes des progrès miraculeux de ce dernier, en éveillant les hommes à la nouveauté : tant sur le plan des conceptions morales ou des représentations des choses, que sur la vision du ciel et de la terre. Il est vrai qu’alors, Satan conduisit nos premiers parents au péché ; et que par cette offense, il arracha Dieu à la famille des hommes et au monde où il habitait. C’est dire si son pouvoir était grand ! Et ferme, le dominion qu’il usurpa : afin de racheter les égarés , le Fils de Dieu lui-même se doit de se sacrifier, de se livrer à cette mort, entrée justement dans le monde par les soins de l’Ennemi ! Avant que Dieu ne mette en branle son œuvre rédemptrice, Satan n’avait pas à craindre qu’on vienne le déloger. Mais une fois cette rédemption achevée, et avant même qu’elle ne le soit, ne sera-t-il pas inévitable qu’il use tout de son pouvoir pour disputer au vainqueur les fruits de la victoire et regagner, en partie du moins, ce qu’il a perdu ? En effet. Il a même l’audace de tenter le Rédempteur en personne, et l’apôtre le représente en lion rugissant à l’affût d’une proie à dévorer [13] .
Mais si les conditions du rachat, si le rang de Celui qui devait l’initier, conférèrent à Satan une grandeur et une importance dont il n’aurait pu jouir sans cela, la rédemption, pour autant, ne le frustra pas des proies qu’il avait prises ni de celles qui lui restaient à prendre. Et la victoire du Christ ne renversa pas son pouvoir de façon aussi complète que l’eût volontiers souhaité le racheteur. Saint Jean affirma que le monde devait être jugé et le prince de ce monde, chassé [14] . Saint Paul déclara que la victoire du Christ fut entière et qu’en mourant, il détruisit le roi de la mort [15] . Il n’empêche que le prince de ce monde ne fut pas réellement déposé, que le roi de la mort ne fut pas tué non plus. Il continua plutôt, comme avant, de répandre la mort – éternelle aussi bien que temporelle. Le Christ enfonce les portes de l’Enfer, surgit dans le royaume des ténèbres et dépeuple l’abîme. Mais derrière lui, les portes se referment à nouveau, les ténèbres retombent et l’abîme se repeuple. Aussi étrange soit-il, jamais on ne parla autant de Satan, jamais il ne fut autant redouté qu’après la victoire du Christ, une fois l’œuvre de rédemption achevée !
Cet état de fait n’est pas davantage le fruit d’une simple erreur de jugement ou d’une contradiction logique. Le mal est si bien imprimé sur le livre de notre vie qu’aucune doctrine religieuse, aucun rêve de foi et d’amour n’est capable d’en effacer les caractères. Le spectacle décourageant d’un monde dissolu s’offre sur tous les fronts à la vue des nouveaux croyants. Parfumée et délicate, la fleur des préceptes du Christ s’ouvre sur le fumier de Satan. L’œuvre du prévaricateur éternel ne devait-elle pas être perceptible dans ce polythéisme bigarré qui exerça sur l’esprit des hommes tant de charme et de séduction ? Jupiter et Minerve, Vénus et Mars, ainsi que tous les dieux qui peuplèrent l’Olympe, n’étaient-ils pas ses incarnations, ou ceux qui servaient sa volonté et exécutaient ses desseins ? Cette civilisation du paganisme, pleine de joie et de vigueur, ces arts florissants, cette philosophie audacieuse, ces richesses et ces honneurs, ces scènes d’amour et d’oisiveté, ces innombrables orgies ; tous ces éléments ne participaient-ils pas de ses inventions, de ses tours, les formes et les instruments de sa tyrannie ? L’empire romain n’était-il pas l’empire de Satan ? En effet : on adorait ce dernier dans les temples, on chantait ses louanges lors des fêtes publiques ; avec César, Satan monta sur le trône ; avec les Triumphatores , il gravit le Capitole. Qui sait combien de fois les fidèles dévots, rassemblés dans les Catacombes, tremblèrent au vacarme de cette vie qui s’agitait au-dessus de leurs têtes, habités par la crainte que la tempête diabolique n’engloutisse l’embarcation du Christ. Et jusque dans les bras de la croix, ne se sentirent-ils pas menacés et écrasés ?
Anonyme , Missale remense (Missel utilisé à l’église Saint-Nicaise de Reims),
entre 1285 et 1297. Parchemin, miniature,
23,3 x 16,2 cm (texte : 14,7 x 10,5 cm ).
Bibliothèque nationale de Russie,
Saint-Pétersbourg, Russie.


Ainsi, la grandeur d’un monde païen centré sur Satan conféra à celui-ci des proportions gigantesques. Dans cette vie où il trouvait partout des entraves, le Chrétien se sentait des affinités avec « l’homme bien armé » [16] que le Christ était venu conquérir, et qui, après avoir été conquis, avait gagné en audace et en agressivité. La consternation et la terreur remplissaient son âme : comment était-il censé se protéger contre les ruses, se défendre contre les attaques d’un ennemi plus venimeux que l’Hydre et plus multiforme que Protée ? Tertullien et d’autres déconseilleront au chrétien de rechercher la compagnie des païens, de participer à leurs fêtes et à leurs jeux, et d’embrasser des métiers qui puissent, directement ou indirectement, servir le culte des idoles. Mais comment vivre en observant une telle prohibition ? Ou comment peut-il, s’il l’observe vraiment, s’assurer de garder le cœur pur quand l’impureté et le péché imprègnent le sol qu’il foule et l’air qu’il respire ?
Satan ne se contente pas non plus des seules séductions et ruses. Muni d’autres armes encore, il s’efforce de regagner ce qu’il a perdu, assaillant de tous côtés l’Église à peine fondée ; et jour et nuit, tel un bélier à tête de bronze, il frappe et fait trembler ses murs. Il suscite des persécutions terribles et s’évertue à plonger la nouvelle foi dans la terreur et le sang. Il encourage les grandes hérésies et arrache au troupeau du Christ quantité d’agneaux. Temps misérables ! Vie de périls et de malheurs ! Non, le royaume du Christ n’est pas encore venu. Mais ces esprits chagrins auxquels la Foi prête ses ailes croient apercevoir au loin, dans des visions apocalyptiques, sa gloire radieuse. Aussi proclament-ils le second avènement du Rédempteur et le renversement ultime du « vieux serpent. » [17]
Rêves vains ! Espoirs déçus ! Le Rédempteur ne vient pas, et le reptile, devenu plus venimeux que jamais, multiplie ses anneaux et resserre son étreinte sur le monde. Les préceptes de certaines sectes qui infestèrent l’Église peuvent en offrir des preuves multiples. Au cours des trois premiers siècles surtout, elles s’efforcèrent d’introduire dans le christianisme un dualisme assez proche de celui des Perses. Ces préceptes, dans leur ensemble, constituent ce qu’on appelle le gnosticisme. Et les plus extrêmes d’entre eux ont tendance à prêter à Satan une importance plus grande encore que celle qu’il possédait naguère ; à le considérer comme le créateur de notre nature corporelle ; à faire du mal un principe originel et indépendant, non pas issu de la défection et de la décadence, mais co-éternel au bien et en guerre contre lui. De cette façon, le pouvoir de Satan s’accrut, l’œuvre de rédemption devint plus difficile et le salut plus incertain. Clément d’Alexandrie et Origène maintenaient que toutes les créatures retourneraient à Dieu, leur origine commune. Mais saint Augustin croyait que l’Éternel ne sauverait que quelques élus et que la grande majorité de la race humaine deviendrait la proie du Diable.
Pol de Limbourg, La Chute et le jugement de Lucifer, dans Les Très Riches Heures du duc de Berry,
début du XV e siècle. Manuscrit enluminé.
Musée Condé, Chantilly, France.
Maître des Anges rebelles, Sain t Martin partageant son manteau (recto du panneau), vers 1340-1345.
Huile sur bois transposée sur toile, 64 x 29 cm .
Musée du Louvre, Paris, France.


Entre les doctrines opposées et les influences contradictoires, les spéculations des philosophes – surtout les néoplatoniciens et les kabbalistes – et les rêves lumineux des gnostiques (sans oublier un dogme orthodoxe en perte de vitesse), il est difficile de se faire une idée claire et précise des changements ou des accrétions que connut Satan dans l’Église des premiers siècles. Il n’est que de voir à quel étrange et mystérieux syncrétisme la religion de Rome aboutit, pour imaginer sans peine Satan puiser naturellement dans ce salmigondis de croyances absurdes et de pratiques insensées force élément de sa nouvelle personnalité. En vérité, le Satan chrétien est le fruit de la rencontre et de l’interpénétration de civilisations diverses, qui affichent des divergences profondes en matière de religions et de philosophies. Aussi, lorsque l’Église triomphe et que le dogme est établi, il étend sur le monde une domination qui sème l’effroi.
La corruption incurable qui infecte le paganisme confère à l’idée du mal une nouvelle dimension et à celui qui la personnifie, une envergure considérable. Les Chrétiens croyaient que le monde païen était l’œuvre de Satan. Alors qu’en réalité, c’est le monde païen qui, dans une large mesure, donne à Satan sa forme, telle que les Chrétiens se la représentent. Sans l’Empire Romain, Satan n’aurait pas du tout été le même. Il cristallise tous les traits odieux et diaboliques qui marquent la civilisation païenne dans son ensemble. C’est naturellement lui qu’on accuse de tout ce qui, aux yeux de la pieuse et opiniâtre conscience chrétienne, sent le péché ; péché qui englobe un nombre infini d’idées, de coutumes et d’actions. Les divinités auxquelles on consacrait jadis autels et temples ne disparaissent pas mais sont transformées en démons. Certaines perdent leurs attraits, mais toutes conservent et accentuent leur antique méchanceté. Jupiter, Junon, Diane, Apollon, Mercure, Neptune, Vulcain, Cerbère, faunes et satyres survivent au culte qui leur était rendu, ressurgissent parmi les ténèbres de l’Enfer chrétien, emplissent l’esprit des hommes de terreurs étranges et créent de terribles rêves et légendes. Diane, changée en démon diurne, assaillit ceux qui ont l’imprudence de faire fi de leur santé ; la nuit, en revanche, à travers le silence des cieux étoilés, c’est elle qui conduit les escadrons volants des sorcières, ses disciples. Vénus, toujours animée par une passion ardente, aussi belle en démone qu’en déesse, continue d’exercer sur les hommes ses arts d’antan, leur inspire d’inextinguibles désirs, usurpe la couche des femmes mariées. Vers sa demeure souterraine, elle emporte le chevalier Tannhäuser, ivre de désir, désormais indifférent au Christ, et avide de damnation. Un pape, Jean XII (fait pape en 955 et déposé par l’Empereur Otton I en 963) coupable selon ses accusateurs d’avoir bu à la santé du Diable, invoquait le concours de Jupiter, de Vénus et d’autres démons quand il jouait aux dés. Il n’est pas rare non plus que Satan soit représenté sous la forme d’un faune, d’un satyre ou d’une sirène.
Maître des Anges rebelles , La Chute des anges rebelles (verso du panneau), vers 1340-1345.
Huile sur bois transposée sur toile,
64 x 29 cm . Musée du Louvre,
Paris, France.


Lorsque l’Église finit par triompher, il semble qu’on connaisse l’histoire de Satan dans ses moindres détails et que sa figure soit achevée. Les hommes connaissent – ou pensent connaître – ses origines, les vicissitudes des premiers comme des derniers temps et la façon dont il opère. Les Pères en ont dressé le portrait. Satan était bon quand il fut créé et devint méchant de son propre chef. C’est à son seul péché qu’il dut sa chute. Il entraîna dans sa ruine une foule d’adeptes. Plus tard, on racontera qu’un dixième de la population céleste fut chassée et précipitée dans l’abîme. On imaginera alors une assemblée d’anges neutres, ni rebelles à Dieu, ni opposés à Satan, simples spectateurs au milieu de la bataille qui déchire les deux camps. Anges que saint Brandan [18] rencontrera au cours de ses pérégrinations. Parsifal, lui, entendra parler d’eux dans l’Extrême-Orient, à l’endroit où l’on garde la relique du Saint Graal [19] . Dante les placera dans le vestibule de l’Enfer en compagnie de ces misérables pleutres « qui jamais ne vécurent. » [20]
Mais Satan n’a pas fini de grandir et sa personnalité n’est pas encore achevée. Son histoire est longue, en effet, et lorsqu’une période se termine, c’est pour s’ouvrir sur une autre. Les ascètes qui pensaient lui échapper en fuyant le monde, et qui le retrouvèrent dans le désert plus malveillant et plus puissant que jamais, ceux-là même qui essuyèrent ses ruses multiples et ses insultes violentes, ne le connaissaient pas encore sous toutes ses facettes.
Les anciennes calamités firent place à des nouvelles. Après une époque ravagée par la corruption, la suivante est marquée par une violente dissolution qui semble arracher le monde des gonds qui le retiennent. À peine sortis du sombre Nord, les barbares entrent en trombe comme une mer brisant ses digues, et sous le choc, l’Empire de Rome tombe en ruine. Si la méchante et maudite civilisation païenne est écrasée, ce n’est que pour s’incliner devant les ténèbres désespérées du barbarisme où c’est en vain qu’on détecterait la moindre lueur de salut. On eût dit que le royaume des hommes tirait à sa fin ou qu’un royaume de brutes allait bientôt voir le jour. Ce désastre horrible, décrit avec l’éloquence impétueuse d’un Salvianus (né au cinquième siècle), fit douter de la Providence : en offrant le spectacle de maux jusqu’ici inconnus, dont on ne pouvait prendre la mesure, ce désastre donna un nouveau relief – il fallait s’y attendre – à la figure de celui qui est la source et l’auteur de tous les maux. Satan prit de l’ampleur grâce aux actes des barbares. D’un autre côté, il dut cette envergure à nombre de leurs croyances, en puisant dans leur religion tout (et il y avait matière) ce qu’il jugeait compatible et homogène avec son caractère. Au contact de la vie gréco-romaine, il devint, dans une certaine mesure hellénisé et romanisé ; au contact des barbares du nord, il se germanisa. Une multitude de figures issues de la mythologie germanique (Loki, le loup Fenris, des elfes, des sylphes et des gnomes) sont transfusées dans Satan, lui conférant par-là de nouveaux aspects, de nouvelles caractéristiques et activités. C’est ainsi que se construit et se façonne le Diable, à l’aide d’accrétions tantôt rapides, tantôt graduelles ; à l’aide encore à de stratifications successives et d’infiltrations continues, par des changements incessants, et en franchissant toutes les étapes d’une évolution longue et fastidieuse. De la simple puissance élémentaire qu’il était à l’origine, il acquiert peu à peu le caractère moral qui lui est propre. Et lorsque nous le contemplons dans sa maturité, lorsque nous examinons sa nature intrinsèque, nous restons stupéfaits par sa grandeur, car nous sentons la multiplicité et la diversité des éléments qui le composent. Non seulement les forces de la nature et les dieux des différentes mythologies sont devenus Satan, mais les êtres humains n’ont pas été épargnés non plus. Dans les poèmes et les légendes du Moyen Âge, Pilate, Néron et Mahomet sont transformés en diables.
Pieter Bruegel l ’ Ancien, La Chute des anges rebelles ,
1562. Bois, 117 x 162 cm .
Musées royaux des Beaux-Arts
de Belgique, Bruxelles, Belgique.
Luca Giordano, La Chute des anges rebelles, vers 1655.
Kunsthistorisches Museum, Vienne, Autriche.


Satan atteint le sommet de son développement et de sa puissance au Moyen Âge, au cours de cette période de troubles et de malheurs où le christianisme affiche une très grande vigueur. Il arrive à maturité en même temps que les diverses institutions et les traits marquants de cette époque . Et au moment où prospère l’art gothique à travers ses temples aux flèches majestueuses, le mythe de Satan, lugubre et incroyable, connaît lui aussi la prospérité dans la conscience des peuples chrétiens. Lorsque le treizième siècle se termine, il commence à décliner et à languir, à l’instar de la papauté, de la scholastique , de la féodalité et de l’ascétisme. Satan est enfant de la tristesse. Dans une religion comme celle des Grecs, resplendissante de vie et de couleurs, il n’aurait pas pu occuper de rôle majeur. Pour qu’il s’épanouisse pleinement, il lui faut des ombres, les mystères du péché et de la douleur, qui tels un linceul enveloppent la religion de Golgotha. Satan est enfant de la peur ; et la terreur règne partout au Moyen Âge. Animées par une crainte invincible, les âmes humaines craignent la nature, riche de présages et de monstres ; elles craignent le monde physique auquel s’oppose le monde de l’esprit, son ennemi juré ; elles craignent la vie, cette perpétuelle incitation au péché et sa poudrière ; elles craignent la mort, derrière laquelle s’ouvrent les incertitudes de l’éternité. Rêves et visions tourmentent l’esprit des hommes. L’ermite en extase qui prie de longues heures, à genoux devant sa cellule, voit des armées grandioses et des hordes débridées de monstres apocalyptiques fendre les airs. Ses nuits sont illuminées par des présages ardents ; les étoiles déformées et baignées dans le sang annoncent un mal imminent. Pendant les périodes de fléaux qui fauchent les hommes comme des grains mûrs, on aperçoit des flèches, décochées par des mains invisibles, fendant les airs et disparaissant dans un sifflement. Et de temps à autre, sur le visage terrifié de la Chrétienté, on voit passer, comme une secousse annonciatrice de la fin du monde, la rumeur sinistre selon laquelle l’Antéchrist est déjà né et sur le point d’ouvrir le drame effroyable qu’avait prédit l’Apocalypse.
Satan croît dans l’ombre mélancolique des grandes cathédrales, derrière les piliers énormes, ou dans les renfoncements du chœur ; il s’épanouit dans le silence des cloîtres, où règne la stupeur de la mort ; dans le château assiégé, où un remords secret ronge le cœur d’un baron morose ; dans la cellule dissimulée où l’alchimiste éprouve ses métaux ; dans le bois solitaire où le sorcier trame ses formules magiques nocturnes ; dans le sillon, où le serf affamé jette, en jurant, la graine destinée à nourrir son seigneur. Satan est partout. On ne compte plus ceux qui l’ont vu, ni ceux qui se sont entretenus avec lui.
Cette croyance s’est profondément enracinée ; croyance que l’Église n’a manqué ni de favoriser ni de renforcer. Cette dernière sut tirer profit de Satan. Il se révéla pour elle un outil politique d’une efficacité redoutable ; et elle l’entoura de tous les honneurs possibles ; ce que l’amour de Dieu ou l’esprit d’obéissance n’obtenaient pas des hommes, la peur du Diable y pourvoirait. Peint ou sculpté, Satan s’offrait à la contemplation ahurie des dévots, sous des déguisements multiples ; Satan venait arrondir chaque période du prédicateur, chaque admonition du confesseur ; Satan devint le héros d’une légende infinie qui offrait des équivalents et des exemples pour toutes les vicissitudes de la vie, pour chaque action, chaque pensée. Nombre de Visions du Moyen Âge montrent de quelle façon le Diable pouvait être appliqué à la politique en général. Il est certain que le Malin fut bien plus profitable à la politique ecclésiastique que ne le furent l’Inquisition et le fagot, malgré l’efficacité indéniable de ces derniers. Dès l’année 811, Charlemagne, dans l’un de ses capitulaires, accusa le clergé d’exploiter le Diable et l’Enfer dans le seul but de faire main basse sur des biens et des domaines. Mais si grande que fût la peur suscitée par Satan, la haine qu’il inspirait était tout aussi prononcée.
Une telle haine trouvait en effet sa justification puisque c’était l’auteur de tous les maux qu’elle visait. Et plus on aimait le Christ, plus on était tenu de haïr Son ennemi. Mais là aussi, la crainte et la haine engendrèrent leur lot d’opinions extravagantes et de croyances exagérées. La figure de Satan en fit les frais. Aussi ces excès, après avoir été constatés par quelque esprit plus modéré, donnèrent lieu au proverbe : « Le Diable est moins noir qu’il n’est peint. »
Hans Memling, Polyptyque de la Vanité et de la Rédemption terrestre (détail),
vers 1490. Peinture sur bois. Musée des
Beaux-Arts, Strasbourg, France.
I. Le Diable



Enguerrand Quarton, Le Couronnement de la Vierge (détail),
1454. Huile sur panneau, 183 x 220 cm .
Musée Pierre de Luxembourg,
Villeneuve-lès-Avignon, France.


La Personne du Diable

Il est très difficile aux hommes de se faire une idée de la substance incorporelle, distincte, par essence, de celle qui frappe leurs sens. À leurs yeux, celle-là n’est en général qu’une atténuation, une raréfaction de la substance corporelle, un état de densité minimum comparable, quoique inférieur, à l’air ou à la flamme. Pour tous les hommes incultes, et pour l’ensemble de ceux qui se disent civilisés, l’âme est un souffle ou bien une vapeur légère susceptible de prendre l’apparence d’une ombre. Les dieux de toutes les mythologies, à un degré plus ou moins grand, sont corporels : ceux de la mythologie grecque se nourrissent d’ambroisie et de nectar ; et pour peu qu’ils s’ingèrent (comme ils ont parfois coutume de le faire) dans les querelles des mortels, ils courent le risque d’essuyer de sévères défaites. Rien d’étonnant, donc, à ce que les doctrines pneumatologiques des juifs comme des chrétiens, prêtent généralement des corps aux anges et aux démons.
Les Docteurs et les Pères s’accordent presque tous à dire que les démons sont pourvus d’un corps ; corps qu’ils possédaient déjà lorsqu’ils vivaient à l’état d’ange mais qui gagna en poids et en densité après leur chute. Cette densité, bien plus légère que celle des corps humains, fit l’objet d’estimations différentes selon les investigateurs : au deuxième siècle, Tatien la déclara semblable à l’air ou au feu ; et au début du septième siècle, Isidore de Séville (560-636) attribua aux démons un corps constitué d’air. D’autres, tel saint Basile le Grand (330-379) furent enclin à leur prêter un corps plus raréfié encore. Mais on voit bien comment, sur une matière de cette nature, il est impossible qu’une seule opinion recueille tous les suffrages ; comment Dante, sans offenser personne, pouvait pourvoir son Lucifer, parmi le gel et la glace du Cocyte, d’un corps solide et compact auquel Virgile et lui se cramponnent comme à un rocher. [21]
À l’instar de tout être vivant pourvu d’un corps, les démons sont aussi sujets à certains besoins naturels. À commencer par celui qui consiste à réparer l’organisme, dont la structure subit sans arrêt l’usure de la vie. Les démons ont besoin d’être nourris. En réalité, Origène (185-253), Tertullien (150-230), Athénagore (vers 176), Minucius Felix (deuxième siècle), Firmicus Maternus (vers 347), saint Jean Chrysostome (347-407) et bien d’autres, affirment que les démons se délectent de la vapeur et de la fumée qui s’échappent des victimes sacrifiées par les païens. Il y a certes plus consistant comme nourriture, mais elle offre le mérite de convenir à leur constitution. Certains Rabbis, plus enclins à la générosité, s’efforcèrent d’introduire dans le régime diabolique une variété plus grande. Ils affirmaient que si l’odeur du feu et la vapeur d’eau pouvaient assurer la subsistance des démons, ces derniers affichaient aussi un goût prononcé pour le sang, quand ils pouvaient s’en procurer. Un proverbe allemand ajoute d’ailleurs que lorsque le Diable est affamé, il mange des mouches.
Le commun des mortels parle souvent de vieux et de jeunes démons. De nombreux proverbes, dans des langues diverses, témoignent de cette croyance populaire. Nous savons que le Diable, lorsqu’il fut chargé d’ans, devint ermite. [22] Et l’on voit mal pourquoi il échapperait au vieillissement puisque c’est là le lot de tous les êtres organiques. Pourtant, Isidore de Séville, déjà cité, déclare que les démons ne vieillissent pas et qu’on ne saurait affirmer le contraire tant qu’une étude approfondie de l’anatomie et de la physiologie diaboliques n’a pas été menée. S’ils ne vieillissent pas, ils devraient donc aussi être épargnés par la mort. Aussi ces Rabbis en ont-ils menti quand ils déclarèrent que les démons mouraient aussi, comme les hommes – pas tous, il est vrai, mais la grande majorité. Reste qu’ils peuvent, semble-t-il, tomber malade. Les sorcières, en tout cas, au temps de l’Inquisition, allèrent jusqu’à déclarer – après avoir subi quelques coups de fouet – qu’il arrivait effectivement au Diable de tomber malade ; et que c’était alors à elles de le soigner et de veiller à sa guérison.
Quelques Pères et Docteurs, comme saint Grégoire le Grand (pape de 590 à 604) – sans parler des autres – prétendaient que les démons étaient dépourvus de corps. Mais comme je l’ai montré, cette croyance était loin d’être celle qui jouît du plus grand crédit. On restait libre, toutefois, d’accepter l’une ou l’autre croyance. Et saint Thomas (1225-1274), après avoir évoqué les divergences d’opinions que le sujet suscitait, conclut en disant que la foi se moquait bien que les démons possèdent ou non des corps. Mais s’il importait peu à la foi, l’imagination, elle, l’entendait d’une autre oreille, et les gens ne tardèrent guère à pourvoir les démons d’un corps aussi solide que possible.
Et comment ce corps se forma-t-il ? Bornons-nous à ne traiter ici que du corps que les démons possèdent naturellement, non de ceux qu’ils endossent à loisir et dont il sera question plus tard.
Fra Angelico, Le Jugement dernier (détail),
1432-1435. Tempera et or sur panneau de bois.
Museo di San Marco, Florence, Italie.


En règle générale, les corps des démons ont forme humaine. Ce qui ne doit nullement nous surprendre dans la mesure où l’homme, qui a fait les dieux à son image, a procédé de même avec les anges et les démons. Néanmoins, lorsqu’on parle de forme humaine, on doit se garder d’imaginer une forme en tous points semblable à la nôtre. En conséquence de son péché et de sa chute, Satan (« La créature qui posséda jadis une belle apparence » comme Dante le décrit [23] ), et avec lui les autres rebelles, ne virent pas seulement leurs corps devenir dense et plus grossier, ils virent encore la beauté souveraine dont Dieu les avait affublés se transformer en difformité ignominieuse. La forme des démons est donc humaine, mais défigurée et monstrueuse, où le bestial se mêle à l’humain, voire – c’est souvent le cas – l’emporte sur lui. Et si, sur la base de leur forme, on devait attribuer aux démons (avec le consentement des naturalistes) une place au sein de la classification zoologique, il nous faudrait classer la majeure partie d’entre eux dans la famille d’anthropoïdes qui convient.
Une laideur extrême, tantôt impressionnante d’effroi, tantôt ignoble et ridicule, tels étaient alors les traits les plus marquants de ce que j’appellerais les caractéristiques physiques du Diable. Celles-ci étaient d’ailleurs fondées. Car en admettant que le beau ne soit pas, comme l’enseignait Platon, la splendeur du bien, il n’en reste pas moins vrai, en revanche, que les hommes, mus par une sorte d’instinct dont nous ne chercherons pas l’origine, associent la beauté à la bonté et la méchanceté à la laideur. Une représentation extrêmement laide de Satan passait pour une œuvre digne de louanges : non seulement l’âme en sortait purifiée mais on trouvait là un moyen légitime d’évacuer la haine suscitée par un ennemi qu’on ne craignait jamais assez. Les auteurs de légendes, les peintres et les sculpteurs rivalisèrent d’inventivité pour représenter Satan. Et ils le représentèrent tellement bien, ou tellement mal pour parler plus justement, que Satan lui-même dut leur en vouloir ; quoiqu’il soit peu probable qu’il ait attaché beaucoup de prix à son apparence. De nombreux écrivains du Moyen Âge rapportent la fameuse histoire de ce peintre qui, après avoir exagéré, dans l’une de ses œuvres, la laideur de quelque démon, fut précipité par ce dernier, tête la première, du haut de l’échafaudage où il travaillait. Heureusement pour notre homme, une madone, qu’il avait représentée sous les traits d’une très grande beauté, tendit brusquement le bras hors de la toile, le rattrapa et le retint suspendu dans le vide.
Nul besoin, cependant, d’inventer quoi que ce fût sur ce chapitre. Plusieurs personnes avaient vu de leurs yeux vu le Diable et pouvaient dire comment il était formé. Dans les rêves vertigineux des visionnaires, les parcelles et les fragments d’images, au moindre choc, décidaient de la forme de Satan ; exactement comme les particules de verre multicolore décident de la forme des figures capricieuses du kaléidoscope.
Née vers le milieu du troisième siècle, la célèbre secte hérétique des Manichéens prêtait au prince des démons une forme non seulement humaine, mais gigantesque ; ses adeptes affirmaient aussi que les hommes étaient faits à l’image de ce prince. Saint Antoine (251-356) auquel il devait apparaître sous bien d’autres aspects, le vit un jour déguisé en géant énorme, noir jusqu’au bout des ongles et dont la tête touchait les nuages. Une autre fois, par contre, ce fut sous les traits d’un petit enfant, noir également et entièrement nu. Dès les premiers siècles du christianisme, le noir apparaît comme la couleur d’origine des démons. Cette caractéristique se passe d’explications tant les raisons en sont évidentes et naturelles. Nombreux furent les anachorètes de la Thébaïde à voir le démon sous l’apparence d’un Éthiopien. Ce qui montre encore une fois que le démon se conforme à l’époque et aux lieux dans lesquels il évolue, ou est contraint d’évoluer. Reste qu’à des époques ultérieures, une multitude de saints – parmi lesquels Thomas d’Aquin n’est pas le moindre – continuera de le voir sous ce déguisement. Les raisons de sa taille gigantesque sont fondées, elles aussi, étant donnée que dans toutes les mythologies, les géants sont en général mauvais. Dans celle de la Grèce, les Titans sont les ennemis de Zeus. Voilà pourquoi Dante les place en Enfer. Voilà pourquoi aussi il attribue à Lucifer une taille gigantesque. [24] Et dans les épopées françaises du Moyen Âge, les géants apparaissent très souvent comme des démons, ou des fils de démons.
Matthias Grünewald, Saint Antoine, Retable d ’ Issenheim (détail),
vers 1512-1515. Huile sur bois.
Musée d ’ Unterlinden, Colmar, France.
Taddeo di Bartolo , L ’ Enfer ,
entre 1393 et 1413. Collegiata di Santa
Maria Assunta, San Gimignano, Italie.
Giotto di Bondone, Le Jugement dernier (détail),
1302-1305. Capella degli Scrovegni
(Capella Arena), Padoue, Italie.


Dans la « Vision de Tundal », écrite vers le milieu du douzième siècle, le prince des démons – condamné à rôtir sur un grill pour l’éternité – ne possède pas seulement des dimensions gigantesques ; il est aussi, à l’instar de Briarée, affublé de cent bras. Et c’est pourvu de cent bras et de cent pieds, comme Briarée encore, qu’il apparaîtra à sainte Brigitte (1303-1373). Quant aux représentations du Diable sous la forme d’un nain, elles proviennent sans doute de l’influence des mythes germaniques qu’on ne prendra pas la peine d’examiner ici.
Le Lucifer de Dante a trois visages, mais le poète italien n’est pas le premier à le représenter ainsi. Au Moyen Âge, on représentait parfois la Trinité sous l’apparence d’un homme à trois figures. Et puisque par contraste, la trinité divine suggéra l’idée d’une trinité diabolique ; et que par ailleurs, l’esprit du mal était censé comprendre trois facultés ou attributs contraires à ceux alloués aux trois personnes divines ; il allait de soi que les artistes, en représentant le prince des démons, se tourneraient vers l’image du Dieu Trinitaire pour façonner un équivalent idoine. Ce Lucifer à trois visages, sorte d’antithèse de la Trinité, apparaît dans des sculptures, des peintures sur verre et des miniatures manuscrites, la tête désormais ceinte d’une couronne et hérissée de cornes, avec à la main tantôt un sceptre, tantôt une épée, voire deux. À quand remonte cette image ? Difficile à dire. Mais elle est sûrement antérieure à Dante qui l’introduisit dans son poème et à Giotto (1276-1337) qui, avant Dante l’introduisit dans ses célèbres fresques. On la trouve déjà au onzième siècle ; et dans l’Évangile de Nicodème qui, sous sa forme définitive date au moins du sixième siècle, il est fait allusion à un Belzébuth tricéphale. [25]
Giovanni da Modena, Les Peines des damnés en Enfer, 1410.
Fresque. Basilica di San Petronio,
Capella Bolognini, Bologne, Italie.
Anonyme, Madonna del Soccorso (détail),
vers 1470. Chiesa dei Sancto Spirito,
Florence, Italie.


Plus la peur qu’inspire Satan s’intensifie et se répand, plus sa laideur devient horrible et bizarre. Mais on comprend aisément comment des différences en matière d’opportunités, de croyance et de tempérament auraient tendance à lui prêter une forme plutôt qu’une autre. La plus simple qu’il lui ait été donné de revêtir est celle d’un grand échalas, au teint livide ou charbonneux, d’une maigreur extraordinaire, aux yeux farouches et globuleux, dont l’horreur fantomatique s’échappe par tous les pores de sa lugubre personne. C’est ainsi qu’à plusieurs reprises le décrit Caesarius von Heisterbach, un moine cistercien du treizième siècle dont le nom reviendra souvent dans ces pages ; c’est ainsi également que Théodore Hoffmann (1776-1822) l’introduit dans son conte fantastique, L ’ Élixir du Diable . Une forme qu’on retrouve encore maintes fois dans l’art est celle d’un ange flétri et défiguré, aux grandes ailes de chauves-souris, au corps émacié et velu ; sur la tête, deux cornes supplémentaires, ou plus ; un nez crochu, des oreilles longues et pointues, des défenses de sanglier, et pieds et mains armés de griffes. Voilà à quoi ressemble le démon qui, dans l’Enfer dantesque, jette dans la mare de poix visqueuse des concussionnaires et prévaricateurs l’un des Anciens de la sainte Zita :

Ah ! qu’il était en son aspect, féroce,
Et que, de geste, il me parut cruel,
Les pieds légers, les ailes grand ouvertes !
Sur son épaule aiguë et relevée
Il portait un pécheur replié sur les hanches,
En l’agrippant par le nerf des chevilles. [26]

Cette forme n’exclut pas une certaine élégance. D’où la nécessité de trouver des gens disposés à la contrefaire. Les cornes devenaient souvent des cornes de bœuf ; les oreilles, celles d’un âne ; le bout de sa queue était orné de mâchoires de serpents ; des visages hideux, semblables aux têtes sculptées des fontaines couvraient les articulations et affichaient leur sourire sur la poitrine, le ventre et les fesses ; le membre viril, enroulé et tordu d’une étrange manière, rappelait certaines créations bizarres de l’art antique ; souvenir du satyre païen, les jambes étaient transformées en pattes de chèvres ou bien l’une des deux était changée en jambe de cheval ; les pieds ressemblaient parfois aux serres d’un oiseau de proie ou aux pattes palmées d’une oie.
Malgré tous ces attributs, pourtant, la monstruosité n’avait pas dit son dernier mot. Selon une croyance étrange, le corps des démons ne possédait que le devant et était creux à l’intérieur, comme ces vieux troncs d’arbres qu’une décomposition lente à vidés de leur substance ligneuse. Saint Fursy (mort vers 650) vit un jour une bande de démons au long cou dont la tête ressemblait à un chaudron d’airain. Quant à ceux qu’aperçut saint Guthlac (673-714) ils avaient des têtes énormes, de longs cous, des mines émaciées et basanées, des barbes crasseuses, des oreilles touffues, des fronts menaçants, des yeux farouches, des dents de cheval, des mèches roussies, de larges bouches, des seins protubérants, des bras rabougris, les genoux cagneux, les jambes arquées, des talons disgracieux et des pieds en canard. Par ailleurs, ils avaient la voix puissante et caverneuse, et leur bouche vomissait des flammes – quoique cette dernière caractéristique mérite à peine d’être notée attendu que des flammes s’échappaient en général de chacun de leurs orifices. Sainte Brigitte rencontra un jour un démon dont la tête ressemblait à un soufflet muni d’un long tuyau, les bras à des serpents et les pieds à des grappins.
Anonyme, Le Krampus,
XIX e siècle. Moule à gâteau.
Collection privée.


Mais qui pourrait jamais décrire tous les aspects de cette chimère ? En croyant que chaque démon devait avoir sa forme propre, adaptée à sa singularité, son rang et la nature de sa fonction au sein de l’Enfer, on a eu tendance à multiplier les extravagances et à augmenter leur confusion. On a vu des membres animaux rejoindre l’ordre des démons de concert avec les membres de forme humaine ; il n’est pas rare de voir le bestial l’emporter sur l’humain, auquel cas on peut trouver, par exemple, une bête pourvue d’une tête d’homme, comme le Géryon [27] de Dante. Il arrive même que l’animal exclût entièrement l’humain. Nous avons alors affaire à une bête diabolique, susceptible d’être également composite, constituée de portions puisées chez cette même créature et donnant un monstre qui fait violence à la nature, symbole vivant du mensonge et de la confusion.
Tout au long du Moyen Âge, le Malin – nous l’avons vu – est représenté comme extrêmement laid. Cette règle – d’ordre moral plus qu’esthétique – souffre très peu d’exceptions. Elles existent pourtant. Une bible latine du neuvième ou dixième siècle, conservée à la Bibliothèque nationale de France de Paris, contient parmi d’autres images une miniature représentant Satan et Job. Celui-là y est représenté d’une façon qu’on ne saurait qualifier de laide. De l’ange originel, il reste encore les ailes et – aussi étrange que cela puisse paraître – le nimbe qui entoure la tête. Mais les pieds sont armés de griffes et dans la main gauche, il tient un vase rempli de feu, par lequel il semble vouloir symboliser sa nature. Un démon, que le poète qualifie de magnifique mais qui n’en a pas moins une grande bouche et le nez crochu, est décrit dans une épopée française du douzième siècle, La Bataille Aliscans . Federigo Frezzi (mort en 1416), évêque de Foligno et auteur du Qua

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