Johnny Cash s est évadé
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Description

Le 13 janvier 1968, Johnny Cash se produit au pénitencier de Folsom (Californie). Il ne le sait pas encore, mais, pour lui, c’est un nouveau départ.
Lui qui, depuis plusieurs années, lutte contre des addictions, est enfin « clean », notamment grâce à June Carter, l’amour de sa vie.
L’album live At Folsom Prison relance sa carrière.


Après avoir suivi quelques groupes pop (Cheval Fou, Crium Delirium, Gong) comme road-manager dans les années 1970, Jacques Colin devient journaliste puis rédacteur en chef de Rock & Folk jusqu’en 1990.
Il a dernièrement écrit On a tué John Lennon pour la première vague de la collection « A Day in The Life » au Castor Astral.

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EAN13 9791027805839
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

J ACQUES C OLIN
JOHNNY CASH S’EST ÉVADÉ
13 janvier 1968, Folsom, la résurrection de l’Homme en noir
« A Day in the Life »
Le Castor Astral


PROLOGUE
La campagne d’Amérique
« Est-ce que je me contredis ?
Très bien, donc, je me contredis.
Je suis vaste, je contiens des multitudes. »
Walt Whitman, Feuilles d’herbe
 
D’abord, la voix. Elle semble « venir du centre de la Terre », note Dylan, le jour où il entend « I Walk the Line » pour la première fois. Grave, chaude et profonde, elle rassure, elle gronde, elle envoûte, elle berce. Personne n’a jamais chanté comme Cash. Il n’est pas corseté comme Chaliapine ou Paul Robeson : quand sa mère a voulu lui faire prendre des cours de chant, son professeur a estimé, au bout de trois leçons, qu’il n’en avait pas besoin. Techniquement, c’est une voix indisciplinée, à la tessiture limitée, mais c’est un souffle qui vient de loin et, quand Johnny Cash chante, on ne peut que se taire. Il fut d’ailleurs le seul devant qui Dylan s’est incliné.
Les 17 et 18 février 1969, les deux hommes s’étaient retrouvés dans le studio A de Columbia à Nashville pour enregistrer une douzaine de duos – des sessions légendaires qui, hormis « Girl From the North Country », qui figurera sur Nashville Skyline, n’ont jamais été publiées qu’en disques pirates. En octobre 2019, Travelin’ Thru, la quinzième livraison des « Bootleg Series » de Dylan, nous a offert la possibilité de réécouter ces séances, et l’on comprend mieux qu’elles aient été écartées : la voix de Cash écrase tout, si imposante que celle de Dylan – qui, la plupart du temps, se borne à harmoniser – semble lointaine, fluette. Certes, les deux hommes font jeu égal quand ils se lancent dans des improvisations ou laissent libre cours à leur fantaisie, et l’on sent un respect mutuel, mais Dylan, que la modestie n’étouffe guère d’ordinaire, se fait ici tout petit.
 
Ensuite, la stature. Sur scène, c’est l’anti-Elvis. Même si, de temps en temps, dans un spasme, il empoigne sa guitare comme un lance-flammes, il retourne vite à son immobilité de crocodile. Quand il se penche vers son public, armé de son sourire gourmand, il semble prêt à le saisir tout entier dans une seule main. Une image s’impose, celle qui illustre le premier volume d’ American Recordings  : Cash debout, vêtu d’un long manteau noir, la main gauche posée sur l’étui de sa guitare. Sa silhouette, saisie en légère contreplongée, se détache sur un ciel d’avant l’orage. Deux chiens sont assis à ses côtés, figés comme des lions de pierre. Ce pourrait être un détrousseur de diligence, un de ces prêcheurs qui, l’air halluciné et menaçant, arpentent le sud des États-Unis.
 
*
 
Le 15 janvier 1992, quand il devient membre du Rock and Roll Hall of Fame – une distinction que Cash est le premier chanteur country à recevoir –, Lyle Lovett, le maître de cérémonie, évoque dans son discours d’accueil « le spectre musical très large » représenté par son œuvre : « Il a montré au monde ce qui peut se passer quand une sensibilité et des valeurs campagnardes se mêlent à un environnement urbain, dit-il. Et il n’a jamais craint d’enregistrer des chansons à résonance sociale. » Cash prend alors la parole, lui aussi revient sur la diversité de ses influences musicales. Il cite Sister Rosetta Tharpe, Pink Anderson et Blind Lemon Jefferson, et remercie « quelques-uns de ses héros, les Hank, Hank Williams et Hank Snow, la Carter Family, les gens de la campagne… »
 
Dans un réflexe jacobin, les Français ont renoncé à traduire le mot « country ». Personne ici ne se hasarderait à parler de « musique de la campagne » ou, comme Lyle Lovett, de « sensibilité campagnarde ». Cela ne ferait que renforcer le soupçon qui plane sur la country : c’est un truc de ploucs, rien à voir avec la musique engagée, progressiste, incarnée par les chanteurs de folk et leurs protest songs . C’est oublier que, souvent, la frontière entre country et folk se brouille au point de disparaître. Cash en est l’illustration parfaite, et il compte à son répertoire nombre de topical songs 1 , au même titre que Kris Kristofferson, Steve Earle, Tom Russell .
 
La tentation de faire de l’amateur de country un demeuré n’est pas neuve. Dès les années 1900, la musique des montagnes – la old time music , héritière des traditions musicales venues des îles britanniques et d’Europe, et de la musique des esclaves noirs – a été décrite, par les citadins de Nouvelle-Angleterre et quelques journalistes venus de New York, comme une sous-culture de bouseux (les hillbillies ).
« La plupart des gens n’ont qu’une image superficielle de cette musique, note Ken Burns, le réalisateur de Country Music , un documentaire de seize heures diffusé en octobre 2019 sur PBS 2 . Ils la rejettent souvent en mettant en avant une poignée de clichés : les pickups, la bande de potes, les chiens de chasse et les packs de bière. Pourtant, plongeant ses racines dans les ballades, le blues et les hymnes, la musique country a évolué, au cours du XX e siècle, pour devenir la musique de l’Amérique. »
 
*
 
Avec son inspiration nostalgique, ses valeurs ancrées dans le passé, son sentimentalisme souvent exacerbé, ses odes à la liberté, elle est en effet, depuis les années 1920, la musique préférée des Américains. Dans un pays où moins de 20 % de la population vit en zone rurale, une écrasante majorité de stations de radio diffuse principalement de la country.
D’une certaine façon, tout Américain qui se respecte vit à la campagne, serait-elle résumée à quelques mètres carrés de pelouse entourant une maison de bois noyée au milieu de milliers de ses semblables, quelque part dans un faubourg du sprawl , cette banlieue sans fin qui cerne les mégapoles comme Los Angeles ou Phoenix. « Des gens qui n’ont jamais vécu ailleurs qu’en ville aiment se souvenir du bon vieux temps, quand tout était simple, remarque Bill C. Malone, un historien texan spécialiste de la musique populaire américaine . La musique country regorge de chansons sur une petite maison de rondins dans laquelle les gens n’ont jamais vécu, sur la vieille église de campagne qu’ils n’ont jamais fréquentée. Ces thèmes ont toujours rencontré une résonance particulière chez les laissés-pour-compte ou chez des gens vivant dans le sentiment qu’on les a oubliés. »
 
Parler de Cash comme d’un chanteur country peut paraître réducteur. C’est pourtant le mot qui le décrit le mieux, même s’il n’a jamais arboré les costumes brodés semés de strass d’un Porter Wagoner ou d’un George Jones. Cash fut un campagnard, il pouvait, en ramassant une poignée de terre, en jauger la fertilité, il n’aurait jamais cueilli un fruit qui ne fût pas mûr. Il savait, en levant les yeux vers le ciel, le temps qu’il allait faire.
Cependant, pour lui, « country » désigne, bien plus que la campagne, un pays, l’Amérique. Il a interprété Abraham Lincoln à la télévision. Rodney Crowell a proposé qu’il devienne le « cinquième visage du Mont Rushmore ». Cash est l’expression la plus achevée de l’Amérique et de ses contradictions, de cette tension majeure entre l’esprit pionnier et le désir d’un retour à une vie plus naturelle. On retrouve chez lui la paix et la violence, la tradition et le progrès, le besoin de solitude et le sens de la communauté, un saint et un pêcheur, un patriote et un révolté, tout cela parfaitement assumé. À Christopher Wren, le journaliste de Newsweek auteur de sa première biographie, il avait déclaré : « Les journalistes posent des questions étranges. Ils disent : “L’an dernier, vous aviez pourtant dit…” Oui, j’ai dit ça. Et alors ? J’ai changé d’avis. Je change tout le temps. Et j’ai bien l’intention de continuer à changer. Je suis toujours en train de naître. Vous n’êtes pas près de me voir tout entier. »


1  L’équivalent, au sens large, de nos « chansons engagées », traitant de thèmes d’actualité. « La Montagne » de Jean Ferrat est une topical song .

2   Country Music , Ken Burns, PBS Studio.


PREMIÈRE PARTIE
L’homme du Sud
« C’est l’histoire d’un môme du Sud qui a bien tourné.
Moi, je suis un môme du Sud qui a mal tourné. »
E.C. Breland.
Détenu au pénitencier de Folsom,
il a assisté au concert de janvier 1968.


1. Folsom, Californie La grande évasion
 
« Mon corps est peut-être prisonnier de ces murs
Mais le Seigneur a libéré mon âme. »
« Greystone Chapel »
 

 
Le portail est de la prison de Folsom, Californie.


 
Avec sa tourelle en chapeau de sorcière surmontant le Portail Est, le pénitencier de Folsom, une petite ville située à une trentaine de kilomètres au nord-est de Sacramento, en Californie, pourrait être une de ces prisons qu’on dessine à Hollywood ou à Disneyland. La pierre grise, aux arêtes vives, ressemble au papier rocher que l’on dispose, froissé, au pied des arbres de Noël. Ce pourrait être le repaire de Gargamel. Mais l’illusion est brève : du haut de la tourelle, un garde hurle. Il faut reculer, et sans discuter ! On croit l’entendre armer sa carabine, on fait demi-tour.
Dans le square coquet, planté de lauriers, qui jouxte les remparts, le musée de la prison consacre tout une pièce à Johnny Cash, qui a enregistré là At Folsom Prison le 13 janvier 1968. On y voit aussi une guitare ayant appartenu à Rick James – lui a passé trois ans à Folsom, de 1993 à 1996, pour une affaire de kidnapping. Outre des reconstitutions d’anciennes cellules, où sont allongés, sur des bat-flanc, des mannequins patibulaires et hirsutes vêtus d’une tenue rayée façon Dalton, on peut admirer des objets fabriqués par les prisonniers. La pièce maîtresse est une grande roue, « faite de plus de 250 000 cure-dents ». « On est prié de ne pas toucher, enjoint une petite pancarte. Cet objet est là depuis plus de cinquante-cinq ans. Il est très fragile. » La grande roue, baptisée ironiquement « Wheel of Fortune », voisine avec « Le corbillard de Folsom ». « C’est une œuvre du détenu Bradford, nous explique-t-on. Le cheval a été taillé dans un pain de savon, le corbillard est en carton. Pour les autres pièces, Bradford a utilisé des objets récupérés dans les poubelles. »
Ici, on peut acheter des souvenirs : T-shirts, autocollants, cartes postales, calendriers. Jim Brown, un gardien retraité, tient la caisse et se mue si nécessaire en guide. Sans jamais perdre son calme, il répond à la question récurrente des visiteurs : « Il était où, Johnny Cash ? » « Beaucoup sont persuadés qu’il a effectué une peine ici, remarque Jim Brown, et je brise leur rêve. Je leur dis : “Il est simplement venu donner deux concerts”. »
 
*
 
Folsom, érigée à partir de 1880, est l’expression d’une doctrine en vogue à la fin du XIX e siècle, la rédemption par le travail forcé. À cette époque, la prison est avant tout le lieu du châtiment. Boulet au pied et enchaîné, le bagnard se rachète en creusant des tunnels, en posant des rails, en taillant des routes.
D’abord simple camp de prisonniers, Folsom a été bâtie par ses premiers occupants ; ils ont creusé la carrière voisine pour en extraire le granit et dresser le mur d’enceinte qui les enfermerait.
Le pénitencier a longtemps eu la réputation d’être le plus dur de Californie après San Quentin. Jusque dans les années 1990, les seules personnes que les détenus croisaient étaient leurs semblables, les gardiens et quelques travailleurs sociaux. Il n’y avait pas d’interaction avec l’extérieur, pas de matchs de baseball employés-prisonniers. C’est toujours un établissement de haute sécurité, mais, avec le temps, les conditions de détention se sont améliorées, on y a intégré des programmes de réhabilitation, les détenus peuvent apprendre un métier – c’est ici que sont fabriquées les plaques d’immatriculation de l’État de Californie.
Mais, quand Cash vient y chanter en 1968, c’est le bout de la route : on y trouve des condamnés à perpète, de vieux chevaux de retour qui ont renoncé à sortir. « Pourquoi je partirais d’ici ? déclare l’un d’eux. C’est moi le patron. Je suis millionnaire en cigarettes. Je peux avoir autant de crème glacée que je veux. Ma vie sexuelle est différente, c’est vrai, mais on s’habitue. » 3
 
*
 
En Arkansas, l’État où Cash est né, les prisons s’apparentent à des bagnes. Les États du Sud n’ont jamais été tendres avec leurs prisonniers. Le convict leasing , qui permettait à l’administration de « louer » les prisonniers à des entreprises ou à des planteurs chargés en retour de les habiller, les nourrir et les loger, a été largement dévoyé. Mis en place à la fin de la guerre civile, ce système, qui concernait essentiellement les détenus noirs, n’était en fait que de l’esclavage déguisé. Il ne fut définitivement aboli qu’en 1941.
Dans les années 1950, les hommes qui ont eu la malchance d’échouer à la ferme prison de Cummins, au sud de Little Rock, partagent des conditions de vie déplorables, imputables à une autre organisation archaïque, le trustee system . Il autorise l’administration pénitentiaire à faire garder les prisonniers par d’autres détenus dits « de confiance » (trustees) . Le trustee system n’est pas sans rappeler l’organisation du travail au temps de l’esclavage, quand les drivers , des esclaves montés en grade, devenaient les bourreaux de leurs semblables. À Cummins, on ne compte que deux gardiens civils. L’ordre y est maintenu par les trustees , qui organisent le trafic de drogue et d’alcool, contrôlent l’entrée de toute marchandise destinée aux prisonniers. Armés et pouvant agir à leur guise, quasiment sans aucun contrôle de l’administration, ils pratiquent sans vergogne l’abus de pouvoir. Les morts suspectes ne sont pas rares, mais le soin d’enterrer les corps est laissé aux trustees et, officiellement, on attribue ces décès à des tentatives d’évasion.
En 1968, le pénologue Tom Murton, que l’État d’Arkansas a engagé pour réformer son système pénitentiaire, affirme que trois squelettes exhumés aux abords de la prison présentent des traces de torture. Son rapport détaille un quotidien abject : viols, passages à tabac à l’aide de bâtons ou de tuyaux d’arrosage, insertion d’aiguilles sous les ongles, utilisation d’une machine à torturer baptisée le « téléphone Tucker », une sorte de « gégène » inventée par le médecin-chef de Tucker, une autre prison de l’Arkansas – l’utilisation de cet instrument sera attestée jusqu’en 1968.
Une enquête est diligentée mais les faits seront largement édulcorés et l’affaire sera classée, tandis que Morton sera remercié 4 . Deux ans plus tard, après qu’une nouvelle série de scandales aura révélé des actes de torture et des viols perpétrés dans les prisons, le système pénitentiaire d’Arkansas sera déclaré « anticonstitutionnel » par un juge fédéral.
 
*
 
L’empathie de Cash pour le sort des prisonniers remonte à un jour de 1951 quand, militaire en Allemagne, il assiste à la projection de Inside the Walls of Folsom Prison 5 . Ce film noir, qui se veut un plaidoyer pour la réforme des prisons, met en scène des conditions de vie inhumaines et des gardiens sadiques.
Engagé pour quatre ans, stationné à la base de l’US Air Force de Landsberg, en Bavière, Cash, confronté à l’isolement, à la solitude et à l’ennui ne peut s’empêcher de trouver des similitudes entre la vie de caserne et la situation des prisonniers. Il a le mal du pays et ressent douloureusement l’absence de Vivian, sa fiancée. Pour tromper l’ennui, il a, avec deux copains de chambrée, formé un éphémère trio, les Landsberg Barbarians, qui reprend des standards signés Roy Acuff, Ernest Tubb, Jimmie Rodgers.
Ébranlé par le film qu’il vient de voir, Cash en fait une chanson, « Folsom Prison Blues ». Il s’inspire d’un morceau qui passe souvent à la radio, « Crescent City Blues ». Cette composition de Gordon Jenkins, le grand arrangeur qui a travaillé sur les plus beaux albums de Sinatra, est une scie mélodramatique, une bluette larmoyante évoquant la vie d’une Madame Bovary du Midwest qui s’ennuie dans sa ville de Crescent City. Cash qui, à cette époque, ne songe pas à faire carrière, va créer une variante personnelle du morceau. Il conserve la mélodie telle quelle, mais modifie le texte, gomme totalement son côté mielleux et convenu, et transforme la chansonnette en un blues poignant. Il y transcrit avec finesse le désespoir d’un homme enfermé, son quotidien de barreaux, de hauts murs, de claquements de serrures et de cliquetis de clés, quand on ne connaît plus de la vie à l’extérieur que le hululement lointain d’une locomotive.
 
*
 
Le 13 janvier 1968, ce n’est pas la première fois que Cash va se produire en prison. En 1956, il a participé au Texas Prison Rodeo de Huntsville (Texas), un spectacle dont tous les numéros – monte de chevaux sauvages et de taureaux, lancer de lasso, concours de rapidité de traite des vaches… – étaient exécutés par des prisonniers. Organisé une fois par an, le Texas Prison Rodeo permettait de lever des fonds pour améliorer l’ordinaire du pénitencier. Quoique rebaptisé « The Wildest Show Behind Bars », le concert se déroulait hors les murs de la prison, sous bonne garde, dans un stade de la ville qui accueillait 20 000 spectateurs.
Cash en a conservé un souvenir impérissable. Alors qu’un violent orage s’abattait sur Huntsville, l’électricité a été coupée et il a continué à chanter sans sono sous la pluie battante devant une foule ravie qui ne cherchait pas à s’abriter. Il a compris qu’un chanteur ne peut trouver meilleur public que celui des prisonniers. « On est un rayon de soleil qui illumine soudain leur cachot, dit-il, et ils n’ont pas honte d’exprimer leur satisfaction. »
Entre 1956 et 1968, Cash donne des concerts dans une trentaine de prisons, dont celle de San Quentin où, le soir du nouvel an 1959, il croise le regard fasciné de Merle Haggard, qui y purge une peine de trois ans pour cambriolage. Haggard, un quasi-sosie de Warren Beatty, souvent considéré comme un chanteur de droite (sans doute à cause d’une inspiration patriotique parfois proche de celle de Michel Sardou…), est à la fois l’auteur du très conservateur « Okie from Muskogee » et du superbe « Working Man Blues », une ode au monde ouvrier.
C’est grâce à Cash que Haggard, petit voyou multirécidiviste, se forgera un destin en devenant un des grands du Bakersfield Sound. Il n’a jamais oublié le concert : « Cash a vraiment assuré, raconte-t-il. Il mâchait du chewing-gum, roulait des mécaniques et a fait un doigt d’honneur aux gardiens – en fait, il a fait tout ce que les prisonniers attendaient de lui. On sentait le gars à la redresse, le mec du Sud teigneux à qui on ne la fait pas. On avait compris qu’il était là parce qu’il nous aimait. Quand il a quitté la scène, tout le monde, à San Quentin, était devenu fan. »
 
*
 
L’homme qui vient se produire à Folsom, c’est aussi Cash le baptiste, animé d’une foi profonde et persuadé qu’il peut être un instrument de la rédemption : si Dieu l’a promise à tous les hommes, quels que soient les péchés qu’ils ont commis, cela est vrai pour les prisonniers aussi. « Il faut qu’ils sachent qu’ils ne sont pas abandonnés, que quelqu’un, dehors, les considère comme des êtres humains, dit-il. En prison, la tension est énorme, omniprésente. La musique permet de la réduire. Ça, j’en suis sûr. C’est le minimum que je peux faire. »
En chantant pour les prisonniers, Cash veut aussi battre en brèche l’idée qu’un taulard (ou un ex-taulard) n’est pas un homme comme les autres. « Nous sommes tous des prisonniers en sursis, affirme-t-il. Si les chansons qui parlent de la prison sont populaires, c’est parce que nous vivons déjà, pour la plupart d’entre nous, dans une sorte de prison. »
Celle de Cash, jusqu’à il y a peu, c’était son mariage. Quand il chante à Folsom, il est officiellement divorcé depuis quelques semaines. Malgré la douleur d’être séparé de ses filles, il est soulagé d’échapper à son union ratée avec Vivian Liberto qu’il a épousée en 1954.
 
*
 
Cash a rencontré Vivian en 1951 à la patinoire de San Antonio, au Texas ; elle a 17, lui 19 ans. Après quelques tours de piste, elle accepte qu’il la raccompagne chez elle. Sur le chemin du retour, elle lui accorde un timide baiser et ils se donnent rendez-vous le lendemain. Ils vont se revoir tous les jours. Au bout de trois semaines, Cash grave « Johnny Loves Vivian » sur un banc, au bord de la rivière qui traverse San Antonio et il la demande en mariage 6 . Le lendemain, il apprend qu’il est affecté en Allemagne.
Pendant trois ans, les deux amoureux s’écrivent chaque jour, ou presque. Cash le rêveur laisse libre cours à son lyrisme : il enverra plus de 10 000 lettes d’amour à Vivian, souvent écrites à l’encre verte, une couleur qu’il lui réserve. « Je pense tout le temps à toi, ma chérie, sauf quand je dors. Et quand je dors, je rêve de toi », écrit-il. Mais beaucoup de ces lettres ne parlent pas que de romance. Elles révèlent un Cash solitaire et torturé qui cherche la consolation dans le cognac et la bière, et confesse sans vergogne ses aventures d’une nuit avec de jeunes Bavaroises. « Mais ne t’inquiète pas, dit-il à Vivian, ça n’a aucune importance, et c’est d’ailleurs pour ça que je me permets de t’en parler. La vraie fidélité, c’est celle du cœur...

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