Le chant polyphonique corse
119 pages
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Le chant polyphonique corse

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Description

L'auteure de cet ouvrage propose une approche anthropologique du Cantu in paghjella, chant polyphonique profane et liturgique de Corse, de tradition orale, reconnu par l'UNESCO en 2009, comme Patrimoine Culturel Immatériel et inscrit sur la Liste de Sauvegarde d'urgence. Préserver et transmettre la technique et l'esthétique de cet art vocal, héritage culturel tout autant que marqueur identitaire, est au coeur des préoccupations des pratiquants. Le Cantu in paghjella est également analysé ici en termes d'enjeux des différents acteurs impliqués dans ce processus de patrimonialisation et appréhendé dans les actions menées, en termes de perspectives.

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Publié par
Date de parution 29 novembre 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782336887333
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Copyright





























© L’Harmattan, 2019
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
www.editions-harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-88733-3
Sémiotique et philosophie de la musique

Sémiotique et philosophie de la musique
Collection dirigée par Joseph-François Kremer
Prenant en compte les nouvelles méthodologies d’analyse comme principe d’approche de l’œuvre musicale, cette collection propose, dans le domaine de la recherche des significations, de réunir les notions de tradition et de l’ actuel .
Les ouvrages présentés au lecteur appartiennent à un courant d’investigation phénoménologique, tout en éclairant un vaste panorama de questionnement interdisciplinaire. Celui-ci est vivifié par la reconnaissance d’un principe d’analogie utile à la réception des perceptions. Nous serons sensibles aux stratégies d’élaboration de différentes poétiques, qu’elles puissent être littéraires, picturales, musicales, philosophiques ou simplement inscrites dans une rhétorique de l’expression.
Notre démarche éditoriale nous offre la possibilité à partir de contextes compositionnels, théoriques et géopolitiques d’extraire de nombreuses situations sémiotiques. Ces publications apporteront, au départ d’éléments réflexifs nouveaux, des fondements à une psychologie du musical qui tenterait d’allier le sensible à la raison.
Déjà parus
Irène ASSAYAG, Giacinto Scelsi, musicien-poète du XX e siècle , 2017.
Francesco SPAMPINATO, Les incarnations du son , 2015. Christine ESCLAPEZ (dir.), Ontologies de la création en musique, volume 3. Des lieux en musique , 2014.
Grazia GIACCO, Francesco SPAMPINATO, Jean VION-DURY (dir.), Jeux de mémoire(s). Regards croisés sur la musique , 2013.
Christine ESCLAPEZ (dir.), Ontologies de la création en musique, volume 2. Des instants en musique , 2013.
Mathias ROUSSELOT, Le témoin de l’instant, Etude sur l’improvisation musicale , 2012.
Christine ESCLAPEZ (dir.), Ontologies de la création en musique, volume 1. Des actes en musique , 2012.
Philippe DEMIER, Le parcours du compositeur , 2011. Sophie STEVANCE, Duchamp, compositeur , 2009.
Eero TARASTI, Fondements de la sémiotique existentielle , 2009.
Titre

Catherine Herrgott







Le chant polyphonique corse
Patrimonialisation d’une pratique vocale collective


Préface de Georges Ravis-Giordani
Bibliographie Catherine Herrgott (sélection de quelques titres de la bibliographie de l’auteur)
Thèse et mémoires
HERRGOTT Catherine, Patrimonialisation d’une pratique vocale : l’exemple du chant polyphonique en Corse . Thèse de Doctorat en Anthropologie soutenue le 12 décembre 2011. Université de Corse.
HERRGOTT Catherine, Pour une anthropologie des voix : traditions vocales confrériques en Corse. La voix comme marqueur identitaire . Mémoire de D.E.A Études corses et méditerranéennes option Culture et Langue corse. Juin 2003. Université de Corse.
Contributions dans des ouvrages collectifs
HERRGOTT Catherine, « Les apports conceptuels de l’anthropologie du patrimoine aux études touristiques » in Fall Alioune Badara (sous la dir. de), Itinéraires du droit et terres des Hommes. Mélanges en l’honneur de Jean-Marie Breton, Éditions MARE et MARTIN, Paris, 2017
HERRGOTT Catherine, « Le renouveau culturel, fin du XX e siècle » et « Sociologie d’une confrérie aujourd’hui : la confrérie Santa-Croce de Vescovato » in RAVIS-GIORDANI Georges (sous la dir. de), L’Atlas ethno-historique de la Corse, Éditions du C.T.H.S/Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 2004
Articles publiés dans des revues avec comité de lecture, actes de colloques, congrès, séminaires et conférences.
HERRGOTT Catherine, « Le versu de Tagliu-Isulaccia » in Actes du 2 ème Symposium international Cantu in paghjella : le versu , Piedicroce, juin 2018
HERRGOTT Catherine, « Présentation des recherches multidisciplinaire menées sur le Cantu in paghjella en tant que pratique vocale polyphonique corse » in Actes du 1 er Symposium international Cantu in paghjella : le sens de la recherche, Université de Corse, juin 2017
HERRGOTT Catherine, « Antoine Massoni, Voce di u Cumune et les collecteurs à Pigna en Corse, dans les années 80 » in Actes du Séminaire de l’IIAC/LAHIC (Laboratoire d’Anthropologie et d’Histoire des Institutions Culturelles) dans le cadre du cycle de conférences SAHIEF (Sources, Archives et Histoire Institutionnelle de l’Ethnomusicologie de la France), CMTRA, Villeurbanne, novembre 2016
HERRGOTT Catherine, « Cantu in paghjella : Patrimoine Culturel Immatériel et nouvelles technologies dans le projet i-Treasures » in Port-Acadie : revue interdisciplinaire en Études acadiennes , Université Sainte-Anne, Canada, octobre 2018 Actes du Colloque Patrimoines documentaires communs et analyse des cultures en mouvement, Université de Poitiers, novembre 2016.
HERRGOTT Catherine, « Les collectages sonores historiques en Corse : politique culturelle de sauvegarde du MNATP et problématique de l’accessibilité des collections » in Actes du Séminaire de l’IIAC/LAHIC (Laboratoire d’Anthropologie et d’Histoire des Institutions Culturelles) dans le cadre du cycle de conférences SAHIEF (Sources, Archives et Histoire Institutionnelle de l’Ethnomusicologie de la France), EHESS, Paris, juin 2016
HERRGOTT Catherine, « Safeguarding and transmission of corsican Cantu in paghjella in the European FP7 i-Treasures project : a multu-sensory data collection experiment involving new capturing technologies « in Athens Journal of Humanities and Arts (AJHA), février 2016
HERRGOTT Catherine, « Les processus de transmission en Corse du chant polyphonique dénommé Cantu in paghjella : contextes, évolutions, enjeux corporels et performatifs du chant lors de son mode de transmission traditionnel (mode de transmission oral et intergénérationnel) in Actes du 1 er Séminaire annuel d’Ethnomusicologie de la France (CIRIEF) Regards croisés sur les processus de transmission des musiques traditionnelles, Ethnopôle InOc d’Aquitaine, Pau, novembre 2015, consultable en ligne sur www.cirief.fr
HERRGOTT Catherine, « L’homme en-chantant : du Cantu in paghjella à la polyphonie revivaliste contemporaine corse, une signature performancielle en évolution et une dynamique culturelle à l’œuvre » in Actes du Colloque International La fabrication de la diversité en musique : entre World Music et Patrimoine Culturel Immatériel, EHESS Paris et Maison des Cultures du Monde, Paris, décembre 2014
HERRGOTT Catherine, « Timbre vocal et revivalisme : esthétiques vernaculaires et identités culturelles en évolution : le Cantu in paghjella . Caractéristiques corporelles et performatives du chant polyphonique corse lors de son mode de transmission oral intergénérationnel » in Rencontres de l’IFAC (Institut Français d’Art Chroral) aurour du Timbre vocal de l’enfant et identité(s), Abbaye aux Dames, Saintes, mars 2014
HERRGOTT Catherine, « Le Madrigal dans la polyphonie corse et la poésie en musique » in Actes des Journées d’Études Le Madrigal méditerranéen : entre traditions populaires et musique savante, Université de Corse, novembre 2013, consultable en ligne sur www.interromania.com
HERRGOTT Catherine, « Les citadelles urbaines en Corse : patrimonialisation d’un territoire particulier », in Études Caribéennes « Ressources marines et aménagements littoraux : vulnérabilité, gestion et adaptation au changement global », Hors-dossier n° 26, 2013
HERRGOTT Catherine, « Modélisation des pratiques gestuelles et des postures corporelles : l’exemple du chant polyphonique corse. » in Strade « Mélanges », n° 20, 2012
HERRGOTT Catherine, « World Intangible Heritage process of a secular and liturgical oral multi-part singing tradition of Corsica : the Cantu in paghjella » in Actes de la 2ème Conférence Annuelle Internationale sur les Arts visuels et les Arts de la performance (Athènes, juiln 2011), Athènes, 2012
HERRGOTT Catherine « Approche anthropologique des sociétés insulaires : du développement économique en Corse » in Actes des 2es Rencontres Internationales Les Richesses de la diversité (support CD Rom), Université de Corse, octobre 2006
HERRGOTT Catherine, « Gestualité et vocalité dans les pratiques vocales polyphoniques corses » in Actes du 2 e Congrès International Environnement et Identité en Méditerranée (support CD Rom), Université de Corse, juillet 2006. Une édition en langue anglaise de cet article sous le titre « Gestual and vocality in polyphonic corsican vocal practices » est consultable en ligne sur les sites www.univ-corse.fr/docs : doc750.pdf et www.ieeexplore.ieee.org
HERRGOTT Catherine, « La voix comme marqueur identitaire communautaire : pratiques vocales et conduites sociales en Corse » in Actes du 1 er Congrès International Environnement et Identité en Méditerranée, Université de Corse (juillet 2004), Corte 2006
HERRGOTT Catherine, « Le répertoire religieux de la confrérie Santa-Croce de Vescovato : pratique vocale, conduites sociales individuelles et collectives » in Études corses , n° 62, 2006
HERRGOTT Catherine, « Pratiques culinaires et rites alimentaires de la Semaine Sainte à Vescovato » in Strade « Mélanges », n° 11, 2003
Sommaire
PRÉFACE
INTRODUCTION GÉNÉRALE
CHAPITRE I PATRIMOINE ET PATRIMONIALISATION : LE POINT DE VUE DE L’ANTHROPOLOGUE
Introduction
1. L’apparition des attitudes patrimoniales
2. Perspectives essentialistes sur le patrimoine : quelques notions et principaux concepts
2.1. Mémoire sociale et patrimoine bâti
2.2. Mémoire versus patrimoine : évolution des réflexions et critiques
2.3. Patrimoine et oubli
3. Perspectives dynamiques
3.1. Passion, fièvre, profusion : les causes de l’ampleur du phénomène patrimonial
3.2. Patrimoine et patrimoines
3.3. Patrimoine et temporalités
3.4. Patrimoine : une création du présent
4. Définition de la patrimonialisation
5. Les acteurs de la patrimonialisation
6. Les enjeux de la patrimonialisation
Conclusion
CHAPITRE II LE PROCESSUS DE PATRIMONIALISATION ET LE PATRIMOINE CULTUREL IMMATÉRIEL
Introduction
1. Le patrimoine culturel immatériel
1.1. Une notion récente
1.2. La convention de l’UNESCO pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel
CHAPITRE III CHANT POLYPHONIQUE CORSE ET CANTU IN PAGHJELLA
Introduction
1. La « quête des origines » : hypothèses concernant la genèse du chant polyphonique corse
2. Les caractéristiques du Cantu in Paghjella
2.1. Les caractéristiques sémantiques, typologiques, formelles et esthétiques du Cantu in Paghjella
ILLUSTRATIONS CI-CONTRE ET PAGES SUIVANTES : GESTES CORPORELS : MAINS ET REGARDS DANS LA POLYPHONIE CORSE
2.2. La vocalité du Cantu in Paghjella : formes et spécificités
Conclusion
CHAPITRE IV LE PROCESSUS DE PATRIMONIALISATION DU CANTU IN PAGHJELLA : CONTEXTE DU PROJET ET INCIDENCES DE LA RECONNAISSANCE PAR L’UNESCO
Introduction
1. Le mouvement de revendication identitaire et politique des années soixante-dix : U Riacquistu di l’Anni Sessenta205
2. Du Riacquistu à la recherche d’une reconnaissance internationale par l’Unesco
3. Poursuite de l’état des lieux des pratiques vocales polyphoniques corses : un premier bilan
4. Le projet et l’inscription du Cantu in Paghjella sur la Liste de sauvegarde d’urgence de l’Unesco : un processus de patrimonialisation à l’œuvre
5. Analyse du processus : les acteurs et les enjeux
Conclusion
CONCLUSION GÉNÉRALE
BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE
Livres
Contributions dans des ouvrages collectifs
BIBLIOGRAPHIE SPÉCIFIQUE AU CANTU IN PAGHJELLA
Articles dans des revues en ligne
Mémoires en orthophonie
Mémoires en Anthropologie
Thèses en Anthropologie
Livres
Contribution dans des ouvrages collectifs
Sites Web : Musique, Chants, Spectacles
GLOSSAIRE
ANNEXES
Annexe n° 1 : Proclamation des chefs-d’œuvre du patrimoine immatériel et oral de l’Humanité par l’UNESCO (Listes 2001, 2003, 2005)
Annexe n° 2 : La Liste des 19 chefs-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’Humanité proclamée par l’UNESCO en 2001
Annexe n° 3 : Liste des 28 chefs-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’Humanité proclamée par l’UNESCO (2003)
Annexe n° 4 : Liste des 43 chefs-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’Humanité proclamée par l’UNESCO (2005
Remerciement

Je tiens à remercier vivement Monsieur Philippe Pesteil, Maître de conférences à l’Université de Corse-Pascal Paoli, d’avoir dirigé les recherches dont est tiré le présent ouvrage. Mes remerciements s’adressent également à mon compagnon Marco Campana, à ma famille et à mes amis pour leur soutien indéfectible, mais aussi aux très nombreuses personnes qui ont manifesté leur intérêt quant à mes recherches, en m’apportant des éléments indispensables à la compréhension du phénomène vocalique insulaire et des éclairages pertinents quant au travail anthropologique de terrain.
Ma reconnaissance s’adresse particulièrement à l’ensemble des chanteurs, chanteuses, chantres de confréries, bergers, qui croisèrent ma route et m’ont généreusement offert leurs chants et leurs témoignages lors d’entretiens. Les chemins empruntés ensemble pour arpenter fêtes et foires multiples, messes diverses, résonnent encore de nos allures et de nos voix allant au même pas.
Je dédie cet ouvrage à mes parents, qui m’ont transmis la valeur de l’effort.
Préface
Ce livre, issu d’une thèse soutenue en 2011 devant l’Université de Corse, est le résultat d’un projet ambitieux et même téméraire. Il fallait en effet quelque témérité à Catherine Herrgott, arrivée en Corse par les hasards d’une carrière administrative, pour entreprendre l’étude d’un des aspects les plus visibles et pourtant les plus intimes de la culture corse, le chant polyphonique.
Étrangère à cet univers dont elle ignorait au départ la langue et les coutumes, cette femme réservée et tenace a abordé ce monde d’hommes rudes et sensibles en se plaçant d’emblée dans l’étude de ce qu’elle appelle dans une belle formule « le corps musiquant ». Écoutons-la : « En axant la démarche sur la gestuelle corporelle, en incluant le corps musiquant et les conduites d’écoute vocale, j’espère contribuer à une nouvelle compréhension de la stylistique vocale tout en participant à une théorisation du geste musical en anthropologie » .
C’est en effet par l’observation de la voix, du geste, des postures, des mimiques, bref par l’observation des corps, ces réalités concrètes, dures, résistantes au concept, qu’elle est entrée dans la compréhension de la musique et du chant corses. Les belles photos en noir et blanc, au grain visible, qui accompagnent le texte témoignent de la communion dans le chant qui unit ces hommes chanteurs. À elles seules, elles justifieraient une autre publication.
Catherine Herrgott aurait pu, cédant en cela à une tentation fréquente chez les ethnologues, se consacrer exclusivement à l’observation des gestes et à l’enregistrement de la parole des acteurs ; s’en tenir à décrire et analyser le contexte culturel de ces chants, leur fonction sociale, leur mode de transmission. Elle l’a fait, mais elle a voulu aller plus loin, inscrire ce qu’elle en a compris dans les mutations historiques qui, depuis cinq ou six décennies, ont transformé la société corse. En s’attachant au processus de patrimonialisation des chants, elle en a saisi la dynamique et mis l’accent sur ce qui, à terme, pourrait les dénaturer.
Je ne m’attarderai pas sur le premier chapitre qui examine l’histoire et la problématique de la patrimonialisation dite « matérielle » en particulier celles des monuments et des sites. L’obsession patrimoniale qui a saisi nos sociétés occidentales est un sujet sur lequel la littérature est vaste. Catherine Herrgott en fait le tour, citant beaucoup, mettant chaque thèse à sa place, préparant ainsi, par contraste, l’introduction de la patrimonialisation du patrimoine culturel immatériel (initiative récente puisqu’elle ne prend place qu’en 2003, dans les missions de l’UNESCO). C’est qu’à la différence du patrimoine matériel, qui nous renvoie au passé, le patrimoine culturel immatériel, parce qu’il est vivant, fragile, en devenir permanent, nous tourne vers l’avenir. C’est assez dire que la patrimonialisation du premier ne peut pas servir de modèle pour le second et qu’il faut ici faire preuve de plus d’imagination, d’intelligence et de tact.
C’est particulièrement vrai pour la paghjella et pour le « cantu in paghjella » qui en est l’extension. La paghjella n’a jamais disparu en Corse ; dans quelques villages de la Castagniccia ou du Niolu, elle continuait d’être pratiquée dans les fêtes villageoises ou familiales et dans le cadre des services religieux. Mais elle a connu au cours du dernier demi-siècle une véritable renaissance et une reconnaissance bien au-delà des frontières de l’île. Et la voix, les voix des chanteurs, sont pour beaucoup dans son succès. Bien qu’elle ne soit pas musicologue, Catherine Herrgott s’est attachée à saisir et à dire avec précision quels sont les traits caractéristiques de la voix des chanteurs : la conduite du chant, le timbre, l’ornementation, l’étendue, la tessiture.
D’où vient la paghjella ? Catherine Herrgott rappelle les diverses hypothèses : adaptation du chant grégorien introduit en Corse au XIII e siècle par les moines franciscains et enrichi par des influences de musique savante au XVIIIe ? Ou origines plus lointaines et plus diverses, dans la convergence ou la rencontre avec d’autres traditions populaires nées sur les deux rives de la Méditerranée dans des sociétés agro-pastorales ? Elle ne tranche pas, mais se penche, de façon suggestive, sur les relations qu’on peut découvrir entre la structure du chant et celle de la société tout entière : « Dans une approche anthropologique d’un fait musical, il est intéressant de noter la corrélation sur le plan structurel, entre une esthétique vocale qui privilégie la fascination pour la beauté des intervalles, conférant une valeur ajoutée à l’harmonie et à la recherche de l’accord parfait, dans des sociétés où code de l’honneur et vendetta, rivalités et assassinats scandent la vie quotidienne (Albanie, Corse, Sardaigne, Sicile…) » .
Toutes ces analyses préparent le dernier chapitre consacré à la patrimonialisation du chant polyphonique corse. Catherine Herrgott en décrit les étapes, depuis l’exhumation jubilatoire de ce trésor oublié, par quelques militants culturels du mouvement de réappropriation culturelle des années soixante-dix, dénommé U Riacquistu , jusqu’à l’inscription par l’UNESCO en 2009, du « Cantu in paghjella profane et liturgique de Corse de tradition orale » sur la « Liste des patrimoines culturels nécessitant une sauvegarde d’urgence », au terme d’un long parcours du combattant mêlant activisme culturel et calculs politiques. Elle en dévoile avec lucidité les enjeux, symboliques, mais aussi économiques, et par conséquent les dérives possibles et les effets pervers. Ici, comme partout dans le monde où des États ont fait reconnaître des savoir-faire ou des coutumes locales (près de 500 depuis 2003) au prétexte de protéger et de valoriser, le risque est toujours présent d’uniformiser, réduire, figer.
En ce sens, et bien au-delà du seul exemple corse, ce livre apporte un éclairage utile et stimulant sur la complexité et l’ambiguïté des politiques de valorisation des patrimoines culturels.
Georges RAVIS-GIORDANI
Introduction générale
Au long de ces cinquante dernières années, les études sur les musiques traditionnelles, mais également celles menées sur les danses, les formes théâtrales et rituelles, ont été impactées de façon plus ou moins prégnante, par divers concepts. Ainsi, les questions de folklore et d’authenticité ont-elles été prééminentes dans les années cinquante et les études menées dans les années soixante ont fait la part belle, quant à elles, à une approche des cultures selon un clivage institué entre savant et populaire, les monographies concernant les faits musicaux n’échappant pas à cette séparation. Dans les années soixante-dix, l’accent a été mis sur le phénomène d’oralité, puis de création dans les années quatre-vingt, d’identité et de processus identitaire dans les années quatre-vingt-dix. Aujourd’hui, l’on s’intéresse plus particulièrement au phénomène d’invention (ou réinvention), de mondialisation et de patrimoine. Cette recherche n’échappe pas à cette dernière sphère d’influence et s’inscrit donc dans l’environnement du débat actuel sur les questions de patrimoine, de processus de patrimonialisation des musiques traditionnelles, de spectacularisation des musiques de tradition orale.
Je suis partie du postulat que j’étais bien face à un processus de patrimonialisation concernant le Cantu in paghjella en Corse. En effet, ce qui caractérise ce processus, dont la définition sera précisée au long du premier chapitre, était réuni, à savoir : une conscience patrimoniale, une classification (le patrimoine culturel immatériel) et une protection (inscription sur la Liste de sauvegarde d’urgence). Ce phénomène de patrimonialisation avait commencé au cours des années soixante-dix avec l’émergence d’une conscience patrimoniale concernant le risque de disparition du Cantu in paghjella et s’est incarné dans le mouvement de réappropriation culturelle de cette époque, qui fit découvrir ces chants traditionnels.
Deux axes structurent mon projet de recherche et constituent la problématique de ce travail. Le premier axe porte sur la patrimonialisation d’une pratique de polyphonie vocale en Corse et s’articule autour de deux objectifs. En premier lieu, une réflexion critique sur les notions de patrimoine et de patrimonialisation, que l’on trouvera dans la partie initiale de cet ouvrage, accompagnée d’une analyse sur les raisons de l’inflation des projets d’inscription au Patrimoine Culturel Immatériel (PCI).
Suite à l’enquête de terrain, le deuxième objectif consiste à analyser les niveaux à l’œuvre dans le processus de patrimonialisation du Cantu in paghjella en Corse. Après avoir précisé les caractéristiques formelles et techniques de cette pratique vocale insulaire, les principales étapes de ce processus de reconnaissance par l’UNESCO seront dégagées, les divers acteurs identifiés et les enjeux de ce processus seront examinés dans leur application nationale et régionale ainsi qu’au niveau de la communauté des praticiens.
Le second axe appréhende ces mêmes pratiques sous l’angle d’une signature performancielle. D’ordre méthodologique, mais aussi épistémologique, il consiste à illustrer le rôle du geste musical et plus précisément celui de la signature performancielle singulière dans la stylistique des patrimoines vocaux polyphoniques en Corse. En axant la démarche sur la gestuelle corporelle, en incluant le corps musiquant et les conduites d’écoute vocale, j’espère contribuer à une nouvelle compréhension de la stylistique vocale tout en participant à une théorisation du geste musical en anthropologie.
Cette réflexion sur la patrimonialisation à l’œuvre se poursuit dans le troisième chapitre, par un panorama de l’histoire du Cantu in paghjella , des hypothèses sont formulées quant à l’origine du chant polyphonique dans l’île, une analyse de la vocalité spécifique du Cantu in paghjella est proposée au travers de ses caractéristiques formelles et esthétiques. Le chapitre se poursuit par une approche du mouvement de réappropriation des années soixante-dix et ses conséquences dans le domaine du chant pour se conclure par un premier bilan des pratiques vocales polyphoniques à aujourd’hui. Enfin, pour conclure, suite à la présentation du déroulement du projet de reconnaissance par l’UNESCO dans le 4 e chapitre, on trouvera une analyse sur les acteurs et les enjeux de la patrimonialisation du Cantu in paghjella .
CHAPITRE I PATRIMOINE ET PATRIMONIALISATION : LE POINT DE VUE DE L’ANTHROPOLOGUE
Introduction
La problématique du patrimoine a été développée au sein des sciences humaines et sociales, principalement durant ces trente dernières années, comme une réaction à l’étendue de ce phénomène dans les espaces culturels les plus divers, en Europe comme sur d’autres continents tels les Amériques du Nord et du Sud ou bien l’Australie.
Dans le langage ordinaire, le terme patrimoine renvoie aux biens d’un groupe, transmis d’une génération à l’autre. Les dictionnaires des différentes langues consacrent cette acception large, culturelle du terme, à côté de son sens restreint, juridique, qui comprend la totalité des droits et des obligations de nature économique d’une personne physique ou juridique. C’est le premier sens que j’ai retenu dans la recherche que j’ai réalisée et c’est sur celui-ci que repose l’analyse qui suit et qui cherche à montrer les voies empruntées par les sciences humaines, particulièrement par l’anthropologie dans les recherches sur le patrimoine.
En parlant du phénomène patrimonial et de son étendue dans le monde entier, j’entends rendre compte des manifestations de plus en plus diverses, visibles et saisissantes concernant l’importance que les sociétés actuelles prêtent à l’héritage culturel du passé. Cette importance quantitative s’observe au regard de la croissance spectaculaire du nombre des biens « patrimonialisés », c’est-à-dire des biens auxquels on a accordé la qualité de patrimoine et par la diversification des types de patrimoine.
Si le XIX e siècle est dominé par le patrimoine bâti et matériel, surtout religieux, mais aussi muséologique, suivis de près par le patrimoine archéologique, ces dernières décennies ont vu s’imposer de nouveaux types de patrimoine : celui immatériel dénommé également en langue anglaise intangible , rendu souvent en termes ethnologiques tels que : les coutumes, rites, manières de vivre ou de savoir-faire, mais aussi le patrimoine industriel, archivistique, paysager ou naturel. En même temps, le concept de patrimoine matériel traduit par le terme anglais tangible heritage s’est élargi jusqu’à renfermer toute une diversité de bâtiments, monuments, ensembles et sites urbains, ruraux, maritimes, tandis que le patrimoine immatériel a intégré un nombre de plus en plus croissant de différents types d’objets d’art ou décoratifs, des livres, etc.
À cette diversification typologique vient s’ajouter la sphère de référence, elle aussi élargie et qui, à cause de l’idée d’humanité qu’elle implique, dépasse aujourd’hui les frontières nationales, comme le prouve le concept de patrimoine mondial imposé par l’UNESCO et le label récent du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. De plus, sans contredire l’existence d’un patrimoine local, régional, national ou mondial, le discours public, politique ou scientifique, recèle des types patrimoniaux encore plus larges, pas encore légiférés de manière directe ou explicite : le patrimoine du vivant ou patrimoine humain, tel l’héritage génétique et le patrimoine naturel, c’est-à-dire les ressources naturelles menacées de la planète comme l’eau, l’atmosphère et l’environnement.
L’évolution patrimoniale a entraîné aussi le développement de certaines compétences spécifiques, nécessaires au classement et à la protection du patrimoine : des compétences scientifiques (en archéologie, histoire, histoire de l’art, architecture), techniques (nécessaires à la protection et à la restauration du patrimoine), de gestion proprement dite (la muséographie, l’inventaire des objets) ou bien politico-administratives (nécessaires aux politiques et aux programmes patrimoniaux).
En même temps, certaines disciplines telles que l’urbanisme, la géographie, l’économie, les sciences juridiques se sont munies de spécialisations qui approchent le phénomène patrimonial à travers des perspectives qui leur sont propres.
Au niveau politico-administratif, on a vu apparaître durant les années soixante et soixante-dix, des organismes spécialisés pour le classement et la protection du patrimoine. Des structures destinées à la protection du patrimoine se sont développées également plus tard sur le plan international, comme conséquence de l’implication et de la mobilisation des spécialistes du monde entier, mais aussi, consécutivement à la prise en compte par de nombreux États de l’importance de la mission de reconnaissance et de conservation du patrimoine. Les organisations internationales les plus importantes aujourd’hui dans le domaine du patrimoine sont : l’Organisation des Nations Unies pour l’Éducation, la Science et la Culture (UNESCO), le Conseil International des Musées (ICOM) et le Conseil International des Monuments et des Sites (ICOMOS). Cette dernière organisation, centrée sur la protection des monuments historiques, a été créée en 1964 à l’initiative de l’UNESCO, conformément à la Charte internationale sur la Conservation et la Restauration des Monuments et des Sites. Cette charte, conçue à l’issue du II e Congrès international des architectes et des techniciens des monuments historiques réuni à Venise en 1964, représente l’un des documents de référence dans le domaine de la protection du patrimoine matériel. Une autre chose tout aussi digne d’être mentionnée est la décision du Conseil de l’Europe de proclamer l’année 1975 comme Année européenne du patrimoine architectural.
Les différents niveaux auxquels se situent de nos jours la reconnaissance, la conservation et la valorisation du patrimoine tout comme la diversité des perspectives à travers lesquelles on approche le phénomène patrimonial, se croisent et influent les uns sur les autres en rendant la problématique patrimoniale d’autant plus riche, complexe et difficile à fixer dans des catégories précises. À ce sujet, il faut signaler l’influence que l’ouvrage d’Aloïs Riegl 1 , Le Culte moderne des monuments. Son essence et sa genèse a eu sur le développement institutionnel et juridique de ce domaine.
L’évolution spectaculaire du phénomène patrimonial dans le monde montre et justifie à la fois l’importance du patrimoine en tant que sujet de recherche surtout au sein des sciences humaines, sociales et de l’histoire, mais aussi de la géographie culturelle, des sciences politiques ou de l’écologie. En Europe comme aux États-Unis, l’intérêt prêté au patrimoine s’est manifesté par la parution d’une littérature académique très abondante, par la création de collections spéciales de livres, de magazines, de centres d’études spécialisés ou encore par le développement de spécialisations post-universitaires en patrimoine et heritage 2 (selon la terminologie anglo-saxonne), par l’organisation de conférences, colloques et journées d’études consacrés à ce sujet.
Vu cette évolution spectaculaire du phénomène patrimonial dans le monde entier, on peut affirmer que le terme patrimoine n’est pas : « un mot qui ne crée pas son institution […] appelé à disparaître, mangé par d’autres ou balayé par le cours du temps, tel un mollusque incapable de secréter sa coquille 3 »
1. L’apparition des attitudes patrimoniales
Le terme patrimonium désigne depuis le XII e , les biens privés inaliénables. Ceux-ci se transmettent à l’intérieur de la famille, d’une génération à l’autre donc, en principe, par filiation. La portée juridique du concept ainsi défini est évidente, la propriété étant, avec la transmission, une donnée essentielle. Sa nature, d’abord matérielle est tout aussi symbolique, d’où par exemple le nom patronymique. Le patrimoine devient ainsi un capital, à la fois économique et symbolique, une unité profonde s’instaurant de la sorte entre le premier sens du mot et l’idée de famille. Le patrimoine fonde la famille à l’intérieur, entre ses membres liés par une communauté d’intérêts, comme à l’extérieur. Familial ou individuel, le patrimoine, au sens juridique d’héritage, est indivisible et inaliénable.
Vers la fin du XVII e siècle et surtout à partir du XVIII e siècle, le terme s’élargit et, suite à un glissement de sens, il recouvre depuis lors l’acception de biens collectifs, matériels ou symboliques, de la communauté ou de la nation. Cette évolution du terme montre la manifestation d’une nouvelle attitude de la société, qui commence à accorder de la valeur aux biens matériels ou immatériels, humains ou naturels (c’est-à-dire pour ce dernier en dehors de la sphère d’influence de l’homme). Cette attitude, qu’on peut dire patrimoniale, a connu son apogée et ses résultats les plus spectaculaires durant la deuxième moitié du XX e siècle, époque qui fournit et met au point les législations nationales relatives à la protection du patrimoine et qui connaît, de plus, un développement sans précédent du tourisme culturel.
Une première distinction à faire est celle entre le patrimoine officiel, dont le statut est consacré par la loi et celui non-officiel, que l’on trouve dans des actions quotidiennes des groupes sociaux, celui qui, selon Michel Rautenberg : « regroupe les objets patrimoniaux labellisés, institutionnalisés, le patrimoine par désignation et le patrimoine social ou ethnologique, qui comprend également des paysages, des lieux, des souvenirs partagés », « le patrimoine par appropriation » 4 . Cette distinction a son pendant dans le champ de recherche de la patrimonialisation. Cette première partie s’attache à faire une analyse du patrimoine et de la patrimonialisation officiels 5 , dont il sera aussi question dans la recherche réalisée sur la situation particulière du Cantu in paghjella . Mais je parlerai aussi du patrimoine et de la patrimonialisation non-officiels à chaque fois que mon analyse sur le patrimoine officiel et/ou institutionnel ainsi que sur la patrimonialisation seront nécessaires afin de compléter et de rendre plus clairs certains aspects.
La diversification extraordinaire de ce que le XX e siècle a défini comme patrimoine et l’importance qui y a été et qui lui est encore attachée à tous les niveaux de la société, depuis celui politico-administratif à celui des associations locales, régionales ou internationales ont fait surgir des questions légitimes telles que : « Pourquoi un tel épanouissement du patrimoine ? », « Quelles sont ces conditions qui l’ont permis ? » ou encore « Que dit cette évolution spectaculaire du patrimoine, sur la société contemporaine ? ».
Afin d’y répondre, il est nécessaire que l’on s’arrête en premier lieu sur une question antérieure du point de vue logique et chronologique : l’identification de l’époque où une nouvelle attitude patrimoniale est apparue en Europe, cette attitude qui trouve dans les artefacts du passé un héritage de valeur, digne d’être conservé et transmis aux générations suivantes. Des nombreuses recherches historiques qui ont été réalisées et qui constituent une littérature très riche, je ne présenterai plus loin que quelques-uns des repères les plus importants afin de dresser ainsi un tableau général des hypothèses véhiculées jusqu’à présent.
J’opérerai une distinction entre deux types de perspectives : celles qui traitent du patrimoine en tant qu’objet qui recèle certains traits spécifiques et celles qui traitent du patrimoine en tant que produit flexible et hétéroclite du processus de patrimonialisation. Je nommerai perspectives essentialistes celles qui cherchent à établir les traits intrinsèques du patrimoine en général et perspectives dynamiques, celles destinées à rendre compte de la diversité des formes et du caractère contradictoire des différents aspects du patrimoine. Quoique les deux types de perspectives se superposent assez souvent dans les théories du patrimoine, je vais les discuter indépendamment, chacun ayant sa propre logique interne et ses propres conséquences.
Le caractère ouvert de la problématique patrimoniale à l’intérieur des sciences humaines et sociales a engendré des déplacements d’intérêt et des logiques disciplinaires ayant abouti à une certaine incertitude quant à l’appartenance disciplinaire des études, mais qui ont présenté l’avantage d’enrichir la problématique patrimoniale.
Aussi ne vais-je pas suivre de façon rigoureuse les approches propres à l’anthropologie du patrimoine, mais plutôt privilégier la présentation des problématiques les plus significatives, génératrices de positions théoriques et de résultats de recherche s’inscrivant dans le champ des sciences humaines (histoire, anthropologie), des sciences sociales ou d’autres disciplines apparentées.
L’interdisciplinarité est, d’ailleurs, l’une des premières remarques qui s’imposent à l’esprit lorsqu’on aborde ce domaine ; c’est un atout, mais aussi l’un des facteurs de risque du métadiscours patrimonial, car elle peut conduire à des confusions théoriques ou terminologiques.
Dominique Poulot, l’un des historiens les plus influents, spécialisé dans l’histoire du patrimoine nous fait remarquer les risques que l’on court à projeter de manière rétrospective une certaine définition et signification du patrimoine 6 . Employer ce terme pour désigner une large série de pratiques et d’objets surgis tout au long des siècles c’est y projeter une fausse homogénéité. Même si l’on prouve une certaine aisance à découvrir des similitudes entre les attitudes de reconnaissance et celles de protection des artefacts anciens, il y a pourtant des différences significatives entre les deux, aussi il vaut mieux utiliser, pour les différentes époques, des termes tels que monuments historiques ou œuvres d’art au lieu de patrimoine.
En essayant de refaire l’histoire du patrimoine et de ses pratiques en Europe, D. Poulot y identifie deux moments essentiels : la Renaissance italienne et la Révolution française de 1789. Le premier moment marque les débuts de la future tradition relative à la conservation de l’héritage matériel commun. C’est l’époque qui voit naître l’histoire de l’art et où la papauté met en œuvre des politiques destinées à la protection des antiquités romaines. Mais ces actions et les principes qui les soutiennent ne sont pas comparables aux gestes actuels de reconnaissance et de protection du patrimoine, car elles s’intéressent uniquement à certaines catégories de biens, en privilégiant une certaine époque et une certaine culture focalisée sur l’antiquité romaine. Ces attitudes et pratiques sont loin d’être universelles. Elles n’auront aucun rapport, comme dans les époques qui vont leur succéder, avec des concepts tels que : la nation, l’identité ou la responsabilité envers les générations à venir.
Au XVIII e siècle, l’ensemble des événements ayant lieu lors de la Révolution française conduit à une certaine prise de conscience ayant pour résultat la prise en compte de l’importance des œuvres d’art, exposées à la frénésie révolutionnaire souvent destructrice et leur prise en charge afin de les sauver. La nouveauté fondamentale de cette époque réside dans la possibilité offerte à chaque citoyen d’assumer la responsabilité de la construction de l’héritage collectif et de donner à l’histoire nationale une nouvelle signification, celle d’un corpus qui renferme l’héritage des prédécesseurs. Pour l’État-nation, le grand public devient responsable et en même temps bénéficiaire de la conservation des valeurs culturelles héritées, valeurs destinées à contribuer à l’éducation du peuple et au renforcement du sentiment national.
Depuis lors et jusqu’à la fin du XX e siècle, les attitudes et les comportements de type patrimonial ne cessent de se transformer et d’évoluer de façon à ce qu’aujourd’hui le patrimoine soit censé représenter le garant le plus fidèle de notre identité, soutient D. Poulot. À présent, le patrimoine n’est plus un moyen de développement de l’esprit et il n’obéit plus non plus aux exigences de l’urgence (sauf dans le cas de l’inscription sur la Liste de sauvegarde d’urgence de l’UNESCO d’un bien immatériel en danger de disparition complète) ou aux craintes de destruction, mais c’est le fruit de l’effort de la société actuelle de devenir consciente d’elle-même.
Une autre référence tout aussi importante dans le champ d’analyse des attitudes patrimoniales est l’ouvrage de l’historienne d’art, Françoise Choay, L’Allégorie du patrimoine 7 . Celle-ci exprime dès le début son intention de faire une nette démarcation entre deux domaines différents : celui des monuments et celui des monuments historiques 8 , en examinant les rôles que la société leur assigne ainsi que leur destin à long terme. Par conséquent, si les monuments sont destinés dès le début à garder une vive mémoire d’un individu ou d’un événement, les monuments historiques acquièrent leur statut avec le temps et indépendamment de leur fonction initiale.
Ainsi définis, l’historienne constate que les monuments sont présents à toute époque et dans tous les espaces géographiques, tandis que les monuments historiques sont une invention relativement tardive de l’Occident. C’est à l’époque de la Renaissance du XV e siècle que remonte leur apparition, époque où, suite au statut privilégié acquis par l’art et à la manifestation de l’intérêt pour l’histoire en tant que discipline, on voit naître les attitudes patrimoniales.
L’attitude des humanistes, hommes de lettres ou artistes et celle de l’Église catholique envers les objets anciens appartenant exclusivement à l’antiquité gréco-romaine peut être considérée comme patrimoniale au regard de la valeur et la protection qu’on leur accorde, même si cela se fait de façon irrégulière.
La Renaissance voit dans l’Antiquité une époque glorieuse, digne d’être respectée et d’en suivre l’exemple. La considération pour les qualités esthétiques des objets est secondaire et se manifeste surtout parmi les artistes qui les prennent comme modèles pour leurs œuvres. Aussi peut-on affirmer que les antiquités sont les ancêtres des monuments historiques, qui voient le jour plus tard.
Ce sera ensuite le tour des antiquaires de jouer le rôle principal dans le développement et la systématisation des actions de conservation des objets anciens. Dans le chapitre dédié à ceux-ci, F. Choay fait une remarque importante : « Tout se passe comme si des enjeux affectifs, autrement puissants que l’amour du savoir ou l’amour de l’art, étaient nécessaires pour que soit instaurée une conservation matérielle et systématique des monuments historiques, avec les stratégies réglées de défense et de restauration qui en sont le corollaire » 9 . En proposant comme exemple pertinent le cas de l’Angleterre, l’historienne souligne le rôle de la Réforme avec ses dégâts dans la cristallisation de la conscience patrimoniale, manifestée par la prise de mesures réelles pour la conservation et même la restauration des objets anciens. Le système ainsi créé par les antiquaires, dans le contexte donné, a fonctionné jusqu’au XX e siècle.
Ce qu’ont réalisé les antiquaires, après la Réforme religieuse, dans l’Angleterre du XVII e siècle, c’est ce qu’a entrepris l’État dans la France du XVIII e siècle, après la Révolution de 1789. D’une manière similaire et dans un contexte comparable du point de vue des destructions des œuvres d’art et d’architecture, la France commence de mettre en place des institutions ayant les responsabilités d’inventorier et de protéger les monuments historiques, syntagme employé pour la première fois en 1790.
Mais, la reconnaissance au niveau européen des monuments historiques n’aura lieu qu’après les années 1820, quand la révolution industrielle met en danger l’environnement humain traditionnel. Les sociétés européennes, surtout l’Italie et l’Autriche, se dressent alors pour défendre les valeurs menacées et se mettent même à créer des cadres théoriques complexes et nuancés visant la conservation des monuments historiques. L’histoire de l’art en tant que discipline qui commence à prendre forme au XIX e siècle contribue à la reconsidération de la qualité d’œuvres d’art des monuments historiques qui cessent ainsi de n’être que des témoignages du passé. En ce qui concerne les principes de la restauration des monuments historiques, les Anglais (comme, par exemple John Ruskin, William Morris) et ensuite les Italiens (comme Gustavo Giovannoni) initient et développent des systèmes théoriques qui influencent aujourd’hui encore les pratiques de la restauration au niveau international.
De nos jours, la globalisation et l’eurocentrisme influent sur l’explosion sans précédent des pratiques patrimoniales. Quant aux quartiers historiques des villes, deux positions différentes se font remarquer, visant la manière dont il faut envisager leur conservation. L’une, qu’on retrouve aussi dans la législation française regardant les secteurs sauvegardés, affirme la nécessité de muséifier les réseaux urbains, de les conserver tels quels. L’autre, illustrée par la Recommandation UNESCO de Nairobi, de 1976, concernant la sauvegarde des ensembles historiques ou traditionnels et leur rôle dans la vie contemporaine, affirme l’importance d’encourager le développement des réseaux urbains vivants et adéquats à l’habitation contemporaine. F. Choay opine que cette dernière position est une bonne solution contre la banalisation des sociétés que le processus de globalisation sous-tend.
À la différence des opinions avancées par Dominique Poulot et Françoise Choay, l’historien Jean-Michel Leniaud affirme, à l’aide d’arguments appartenant à l’archéologie, que les monuments historiques ne sont pas une image de la modernité, mais un moyen de relier le présent au passé, de confirmer l’origine et l’identité d’une communauté, moyen qui a cette fonction depuis la Grèce antique et l’Empire romain. Les termes « patrimoine » et « historique », attachés aujourd’hui à celui de monument ne sont qu’un instrument de plus à souligner la valeur que la société contemporaine donne aux vestiges du passé.
L’élément nouveau de la Révolution de 1789 n’est pas l’intérêt pour le passé et la conservation de ses vestiges matériels, mais « le principe » qu’elle pose : « la collectivisation des œuvres d’art, des livres et des monuments d’architecture (pour ce qui concerne les églises et les abbayes), ainsi qu’un corollaire, l’intervention exclusive des pouvoirs publics en cette matière. Elle a instauré par voix autoritaire au profit de la nation représentée par l’État un transfert de compétences dans le domaine culturel et patrimonial, compétences qui, jusqu’alors, étaient assurées par l’Église » 10 .
Mais l’intérêt des gens pour le passé, leur désir de conserver la présence matérielle ou immatérielle des époques révolues, en d’autres termes leur attitude patrimoniale, n’est pas l’invention de la modernité : « Textes et données archéologiques autorisent à mettre l’accent sur le lien qui unit filiation, culte des morts et héritage – qu’il s’agisse d’une filiation charnelle ou, comme c’est le cas des sociétés issues du christianisme, d’une filiation spirituelle. Voyons-y la manifestation, probablement la plus ancienne, de la conscience patrimoniale » 11 . On peut, donc remarquer que J.M Leniaud n’institue aucune démarcation entre monuments et monuments historiques, comme le fait F. Choay. La perspective d’ensemble de J.M Leniaud sur les moyens par lesquels les sociétés affirment leur identité par la mémoire autorise celui-ci à soutenir l’idée de l’existence d’une conscience patrimoniale durable 12 .
Une autre approche qui favorise la continuité de la conscience patrimoniale tout au long de l’histoire sans pour autant fixer son universalité, est présentée par le philosophe Krzystof Pomian 13 . Également historien, celui-ci cherche à saisir la continuité à travers la succession des différents types d’attitude patrimoniale et de la manière dont celle-ci s’est manifestée en Europe et dans le monde entier, sans oublier non plus les moments de rupture qui ont engendré de nouvelles significations de la patrimonialisation. Le philosophe et historien affirme que la construction du patrimoine culturel trouve ses origines en Italie, au moment de la naissance du christianisme, d’où il s’étend vers le nord de l’Europe grâce à la circulation des biens de l’Église et de ceux des princes. Vient ensuite la Renaissance italienne, un autre moment important dans le domaine de la patrimonialisation, car c’est alors qu’apparaissent les premiers musées et les premières mesures de conservation des monuments. Et finalement, le XIX e siècle qui amènera la révolution industrielle et la transformation de l’agriculture et des relations sociales qu’elle suppose ainsi que la préoccupation des États de créer une cohésion sociale au caractère national. Ce mouvement qui se manifeste du nord (l’Angleterre, les pays scandinaves) vers le sud (la France, L’Italie, l’Espagne) supposera l’apparition des collections et des musées d’objets médiévaux et préhistoriques et marquera les débuts du processus de conservation des cultures rurales. Un dernier moment important de cette évolution ou extension du champ patrimonial est à placer à la fin de la Seconde Guerre mondiale, où l’on assiste à une démocratisation patrimoniale, à l’apparition du tourisme populaire.
Afin de synthétiser les conceptions des historiens mentionnés, au risque de perdre de vue les nuances qui en font la différence, je retiendrai deux types importants de perspectives pour m’arrêter par la suite sur leur point de convergence, que j’analyserai dans le cadre du sous-chapitre 3.1.
Il y a, d’un côté, la perspective de la construction lente, tout au long de l’histoire, de l’attitude patrimoniale, celle qui pose son universalité et son omniprésence. Cette conception envisage l’attitude patrimoniale comme un trait profondément humain, quelles que soient ses formes ou les supports dont elle se sert. D’un autre côté, une deuxième perspective pose, sans nier l’évolution de la conscience patrimoniale durant les cinq derniers siècles, la possibilité d’en parler seulement à partir de certains moments marqués par un changement radical de point de vue économique, politique ou social. C’est une conception qui met donc l’accent sur le rôle essentiel des événements sociaux ou politiques, en attribuant simultanément au progrès scientifique, en archéologie ou en histoire de l’art, par exemple, une moindre influence. Ces disciplines contribuent elles aussi, d’une certaine façon, au développement du domaine en question, d’autant plus que les actions de conservation patrimoniale seront légitimées de plus en plus par le discours scientifique. La mise en relief de cette idée n’est pas sans importance, car elle laisse transparaître le caractère socialement construit et souvent politiquement chargé du patrimoine, en soulignant que celui-ci n’émerge pas du discours scientifique de l’esthétique ou de l’histoire de l’art pour s’adresser au grand public, mais qu’il est le résultat des grands mouvements sociaux et politiques. Les approches ultérieures, relatives à la nature du patrimoine actuel et à son processus de génération et d’utilisation auront comme point de départ la même présupposition de son caractère social.
Mais, on constate aussi l’existence d’un point de convergence des différentes théories sur la naissance et l’évolution de l’attitude patrimoniale : c’est l’intérêt actuel pour le patrimoine, d’une intensité sans précédent dans l’histoire, intérêt assez représentatif de la société contemporaine. En plaçant la patrimonialisation intensive et extensive des dernières décennies dans le contexte des transformations importantes du XX e siècle, les chercheurs y trouveront des rapports directs, sur lesquels je reviendrai au sous-chapitre 3.1.
2. Perspectives essentialistes sur le patrimoine : quelques notions et principaux concepts
Les perspectives essentialistes présentées dans ce qui suit sont dues, principalement, au dialogue interdisciplinaire des sciences historiques et sociales. Les thèmes visés se placent à des niveaux de généralité différents et renvoient au patrimoine en général, au patrimoine construit (les monuments historiques) ou au patrimoine mobile (présent dans les musées et dans des collections). La diversité des réflexions qui vont être évoquées sera ordonnée et classifiée selon les relations entre les principaux concepts qui y sont impliqués : mémoire sociale et patrimoine bâti, mémoire versus patrimoine ou encore patrimoine et oubli. Je vais aussi donner une suite aux conclusions des théories présentées, en montrant leurs conséquences possibles dans le champ de la problématique des monuments historiques.
2.1. Mémoire sociale et patrimoine bâti
J’examinerai premièrement la notion de mémoire et, pour ce faire, j’aurai recours aux ouvrages de Maurice Halbwachs, Les Cadres sociaux de la mémoire (paru en 1925) et La Mémoire collective (livre posthume paru en 1950), ce dernier comprenant différents textes, dont les uns inachevés, mais qui renferment une pensée unitaire sur la mémoire. La première approche soutient la théorie du caractère essentiellement social de toute mémoire, qu’elle soit individuelle ou collective 14 . Le caractère social de la mémoire est dû à l’impossibilité de celle-ci d’exister en dehors de certains cadres sociaux, c’est-à-dire des structures de pensée construites sur les souvenirs et qui assurent l’unité des représentations collectives. L’espace, le temps, le langage en sont autant de structures permettant la manifestation d’une mémoire individuelle ou collective : « On est assez étonné lorsqu’on lit les traités de psychologie où il est traité de la mémoire, que l’homme y soit considéré comme un être isolé. […] Cependant c’est dans la société que, normalement, l’homme acquiert ses souvenirs, qu’il se les rappelle, qu’il les reconnaît et les localise. […] le rappel des souvenirs n’a rien de mystérieux. Il n’y a pas à chercher où ils sont, où ils se conservent, dans mon cerveau, ou dans quelque réduit de mon esprit où j’aurais seul accès, puisqu’ils me sont rappelés du dehors, et que les groupes dont je fais partie m’offrent à chaque instant les moyens de les reconstruire, à condition que je me tourne vers eux et que j’adopte au moins temporairement leurs façons de penser. […] C’est en ce sens qu’il existerait une mémoire collective et des cadres sociaux de la mémoire, et c’est dans la mesure où notre pensée individuelle se replace dans ces cadres et participe à cette mémoire qu’elle serait capable de se souvenir » . 15
Les textes de La Mémoire collective présentent une perspective différente de la relation entre la mémoire individuelle et celle collective, en ce sens que la mémoire individuelle ne prend plus appui sur celle collective comme sur quelque chose qui lui est extérieur, mais elle actualise cette dernière, en l’intériorisant. La notion de mémoire est maintenant clairement défini, telle qu’elle ne l’était pas dans Les cadres sociaux de la mémoire où l’on la confondait avec la mémoire collective. Par « mémoire sociale », M. Halbwachs entend les fragments des mémoires collectives qui ont survécus au passage du temps et qui constituent pour lui « un courant de pensée » ou « de mémoire sociale ». Ce ne sont, en fait, que des unités de significations que la mémoire collective ou celle individuelle actualisent, tout en étant, pourtant, susceptibles de disparaître si elles cessent de répondre aux besoins du présent ou si leur support, un groupe social, disparaît. Ainsi un courant de mémoire/un courant de pensée (qu’il représente une famille, un groupe d’amis ou encore un milieu académique ou culturel, etc.) peut disparaître à un moment donné pour être ensuite retrouvé et réactualisé à une autre époque ou par un autre groupe social.
L’idée du conditionnement mutuel de la mémoire et du présent, à travers l’adaptation permanente et l’influence réciproque, est formulée de manière explicite : « Si ce que nous voyons aujourd’hui vient prendre place dans le cadre de nos souvenirs anciens, inversement ces souvenirs s’adaptent à l’ensemble de nos perceptions actuelles. Tout se passe comme si nous confrontions plusieurs témoignages. C’est parce qu’ils s’accordent pour l’essentiel, malgré certaines divergences, que nous pouvons reconstruire un ensemble de souvenirs de façon à le reconnaître » 16 .
On y trouve l’une des directions les plus fécondes pour l’anthropologie des monuments, contribuant à définir la notion de cadres sociaux de la mémoire dont l’un est, tel que l’on a montré, l’espace.
M. Halbwachs insiste sur le rôle de l’environnement matériel où un groupe social évolue dans le renforcement de son identité et de son équilibre. Entre l’espace et le groupe social qui l’habite, il y a une relation de transformation mutuelle, le premier étant influencé et influant à son tour sur les activités humaines. Mais, malgré tout cela, grâce au caractère fixe et presque immuable de la matière (qu’il s’agisse du lopin de terre et du ménage pour les paysans ou des « pierres de la ville » pour les citadins), l’espace confère de la cohérence à la vie sociale comme point de repère stable, en assurant la permanence dans le temps de l’identité collective : « pendant des périodes de temps assez longues c’est l’impression d’immobilité qui prédomine, et qui s’explique à la fois par la nature inerte des choses physiques et par la stabilité relative des groupes sociaux » 17 .
L’influence de l’espace matériel sur l’identité collective est possible grâce aux images spatiales qui se retrouvent à l’origine des représentations qu’un groupe a de lui-même : « L’image du milieu extérieur et des rapports stables qu’il entretient avec lui passe au premier plan de l’idée qu’il se fait de lui-même. Elle pénètre tous les éléments de sa conscience, ralentit et règle son évolution » 18 . Il y a par conséquent une étroite relation entre la mémoire collective et l’espace, la première se développant à l’intérieur du dernier qui y laisse des traces profondes 19 .
On aboutit ainsi à une nouvelle dimension de la relation mémoire/patrimoine bâti. Avec M. Halbwachs, le caractère mémoriel des monuments se retrouve redoublé, ceux-ci faisant partie, et de plus d’une façon remarquable, de l’espace construit, de l’environnement matériel où évolue la vie sociale. C’est pourquoi leur rôle dans la construction et la transmission de la mémoire collective est essentiel. Mais il ne faut pas perdre de vue le fait que le patrimoine bâti, et l’espace en général, contribue à la construction de la mémoire collective à double sens : il l’influence et en est influencé. L’action de la mémoire sur l’espace n’est pas seulement physique, concrète (la démolition d’un bâtiment abandonné en étant un exemple), mais aussi symbolique : les représentations du groupe sur l’espace changent, (dans le cas pour un autre exemple d’un endroit témoin d’un événement important, devenant par là lui aussi important et marqué comme tel) et engendrent implicitement la transformation des pratiques qui y sont liées.
Un autre volet fondamental de la mémoire sociale est, selon M. Halbwachs, le temps. M. Halbwachs parle d’un temps qui permet l’existence de la mémoire sociale et qui n’est ni le temps abstrait des mathématiques, ni celui universel de l’histoire, mais le temps réel des groupes humains, temps qui a ses correspondances dans l’espace physique et qui obéit aux contraintes naturelles ainsi qu’aux préoccupations et aux intérêts des gens.
Le temps dit mathématique, abstrait et homogène, est celui de la mécanique et de la physique, c’est un temps où la durée est vide. Comme il n’a pas de consistance qui permette à la mémoire de s’y fixer, il ne peut qu’être différent de celui où la société évolue : « Mais sur un temps ainsi conçu notre mémoire aurait-elle quelque prise ? Sur une surface aussi parfaitement lisse, où les souvenirs pourraient-ils s’accrocher ? » 20
Pour bien d’autres causes, le temps de l’histoire n’est lui non plus capable de fixer la mémoire sociale. Celle-ci étant une « juxtaposition d’histoires partielles » qui concernent des groupes d’humains répandus dans le temps et dans l’espace et dont les courants de pensée et de mémoire ne peuvent se réduire les uns aux autres, il nous est impossible d’avoir accès aux représentations et aux significations particulières que chacun d’entre eux a donné aux événements et à leurs conséquences : « l’unité qu’on obtient alors est tout artificielle, parce qu’on rapproche ainsi des événements qui n’ont eu aucune action l’un sur l’autre, et des peuples qui ne se fondaient pas, même temporairement, dans une pensée commune » 21 . Le temps de l’histoire est différent du temps social, car : « chaque groupe défini localement a sa mémoire propre, et une représentation du temps qui n’est qu’à lui » 22 , et dont l’histoire ne peut témoigner.
La diversité et le caractère hétérogène des durées collectives tiennent aux différences des divisions temporelles d’un groupe à l’autre : si les agriculteurs ont comme point de repère le cycle naturel de l’ensemencement et de la croissance des plantes, les citadins ont une représentation du temps dépendant de la professionnalisation et de la mobilité propres aux villes. Le milieu familial a aussi une représentation à lui, liée à la succession jour/nuit, à l’éducation des enfants ou aux événements surgis dans son quotidien. Ou encore les milieux professionnels où la principale division se fait entre les heures de travail et le reste du temps. Afin d’illustrer tout cela, M. Halbwachs propose l’exemple révélateur des différences qui existent entre la représentation temporelle religieuse et celle laïque, chacune supposant des événements propres, chacune étant porteuse de significations particulières. C’est ainsi que selon lui : « il n’y a pas un temps universel et unique, mais la société se décompose en une multiplicité de groupes, dont chacun a sa durée propre » 23 .
Construite de cette façon, la problématique des différentes représentations du temps, irréductibles les unes aux autres, nous amène à nous interroger. Dans quelle mesure les monuments historiques appartenant à un passé révolu peuvent contribuer à la mémoire collective actuelle ? Selon M. Halbwachs, la réponse en serait défavorable au cas où le groupe social en question serait différent de celui de l’époque de construction du monument, donc au cas où le courant de pensée/mémoire dominant à l’époque en serait autre que celui de la contemporanéité : « les ensembles d’hommes qui constituent un même groupe à deux périodes successives sont comme deux tronçons en contact par leurs extrémités opposées, mais qui ne se rejoignent pas autrement, et ne forment pas réellement un même corps » 24 .
Et, quelle mémoire transmet le patrimoine des temps révolus, dominés par d’autres courants de pensée que les nôtres ? C’est ici qu’il faut introduire la notion de mémoire historique, définie par M. Halbwachs comme : « la suite des événements dont l’histoire nationale conserve le souvenir » 25 . Mais l’auteur y ajoute : « ce n’est pas elle, ce ne sont pas ses cadres qui représentent l’essentiel de ce que nous appelons la mémoire collective » 26 , car la mémoire collective n’est pas censée se développer à une échelle tellement large : « Certes, il y a des moments où tous les hommes d’un pays oublient leurs intérêts, leur famille, les groupes restreints aux limites desquels s’arrête d’ordinaire leur horizon. Il y a des événements nationaux qui modifient en même temps toutes les existences. Ils sont rares. Néanmoins ils peuvent offrir à tous les hommes d’un pays quelques points de repère dans le temps. Mais d’ordinaire la nation est trop éloignée de l’individu pour qu’il considère l’histoire de son pays autrement que comme un cadre très large, avec lequel son histoire à lui n’a que fort peu de points de contact » 27 .
Par conséquent, la mémoire historique nationale ne peut être qu’une reconstruction artificielle, différente de la mémoire collective vivante et porteuse de significations : « C’est qu’en général l’histoire ne commence qu’au point où finit la tradition, moment où s’éteint ou se décompose la mémoire sociale. Tant qu’un souvenir subsiste, il est inutile de le fixer par écrit, ni même de le fixer purement et simplement. Aussi le besoin d’écrire l’histoire d’une période, d’une société, et même d’une personne ne s’éveille-t-il que lorsqu’elles sont déjà trop éloignées dans le passé pour qu’on ait chance de trouver longtemps encore autour de soi beaucoup de témoins qui en conservent quelque souvenir » 28 .
Le développement de la pensée de M. Halbwachs peut aller encore plus loin dans l’analyse de la relation entre le patrimoine bâti, la mémoire et le présent.
Tout d’abord, les monuments historiques peuvent représenter les traces d’une société passée qui, plus ou moins éloignée, peut partager avec la société contemporaine un certain courant de pensée, qui, effacé en surface, peut résister à l’état latent dans le temps et se manifester de nouveau, à une autre époque : « L’histoire n’est pas tout le passé, mais elle n’est pas, non plus, tout ce qui reste du passé. Ou, si l’on veut, à côté d’une histoire écrite, il y a une histoire vivante qui se perpétue ou se renouvelle à travers le temps et où il est possible de retrouver un grand nombre de ces courants anciens qui n’avaient disparu qu’en apparence. S’il n’en était pas ainsi, aurions-nous le droit de parler de mémoire collective ? » 29 . Grâce à ce courant de pensée, le patrimoine peut assurer le rapport entre le passé et le présent, peut être le lien entre les deux époques temporelles.
Deuxièmement, le patrimoine bâti s’inscrit dans le paysage urbain qui, comme on l’a vu plus haut, représente l’un des cadres de la mémoire, en influant sur les représentations que la société a sur elle-même, sur son passé, contribuant ainsi à la construction de son identité tout au long de l’histoire. Aussi les monuments historiques, immobiles et immuables, peuvent-ils constituer, grâce à leur durabilité et à la solidité de la matière dont ils sont faits, l’un des éléments qui assurent la stabilité de la société, appartenant par là à la mémoire collective. Dans ce cas, la signification sociale du patrimoine bâti ne tient pas au fait qu’il garde la mémoire des époques révolues, mais elle y est inhérente, car due à la simple présence matérielle du patrimoine dans l’espace public.
Aussi ferai-je une distinction entre deux types de mémoire sociale redevable au patrimoine bâti : une mémoire référentielle et une mémoire autoréférentielle. La première suppose un patrimoine se rapportant à quelque chose d’extérieur, la seconde, un patrimoine qui se suffit à lui-même, qui ne renvoie pas à un passé où les gens du présent se reconnaissent 30 .
2.2. Mémoire versus patrimoine : évolution des réflexions et critiques

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