Paul Klee
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Description

Figure emblématique du début du XXe siècle, Paul Klee a participé aux mouvements expansifs d'avant-garde en Allemagne et en Suisse. Adhérant aux mouvements du Blaue Reiter (Le Cavalier bleu), puis du Surréalisme à la fin des années 1930, et enfin du Bauhaus où il enseigna plusieurs années, il a essayé de capturer la nature organique et harmonique de la peinture en faisant appel à d'autres formes d'expression artistique telles que la poésie, la littérature et surtout la musique.
Bien qu'il ait collaboré avec des artistes comme August Macke et Alexeï von Jawlensky, son associé le plus célèbre reste l'expressionniste abstrait Wassily Kandinsky. Cette monographie de Eric Shanes, qui a aussi écrit sur Andy Warhol et Constantin Brancusi, invite le lecteur à découvrir au travers d'une sélection de ses oeuvres majeures, la carrière artistique de ce "peintre-poète" irremplaçable.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 septembre 2015
Nombre de lectures 1
EAN13 9781783108862
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Auteur :
Paul Klee

Mise en page :
Baseline Co. Ltd
61A-63A Vo Van Tan Street
4 e étage
District 3, Hô-Chi-Minh-Ville
Vietnam

© Confidential Concepts, worldwide, USA
© Parkstone Press International, New York, USA
Image-Bar www.image-bar.com

© Paul Klee Estate, Artists Rights Society (ARS), New York / VG
Bild-Kunst, Bonn

Tous droits d’adaptation et de reproduction, réservés pour tous pays.
Sauf mentions contraires, le copyright des œuvres reproduites appartient aux photographes, aux artistes qui en sont les auteurs ou à leurs ayants droit. En dépit de nos recherches, il nous a été impossible d’établir les droits d’auteur dans certains cas. En cas de réclamation, nous vous prions de bien vouloir vous adresser à la maison d’édition.

ISBN : 978-1-78310-886-2
Paul Klee



PAUL KLEE
Sommaire


EXTRAITS DU JOURNAL
Enfance, jeunesse et premières années d’études
Munich (1881-1901)
Voyage en ItalieVoyage en Italie
Octobre 1901 à mai 1902
Les Premières Années professionnelles, le mariage, les voyages d’études
1902- 1 914
Soldat pendant la première guerre mondiale
1914-1918
EXTRAITS DE THÉORIE DE L’ART MODERNE
La Nature comme modèle
Mesdames et Messieurs,
L’Art comme abstraction
Fondements de la forme et composition
Le Mouvement comme fon d ement premier
La Tonalité
Conclusion
LISTE DES ILLUSTRATIONS
Autoportrait juvénile - libre , 1910.
Plume, crayon et aquarelle noire sur papier de
lin sur carton, 17,5 x 15,9 cm . Collection privée, Suisse.
EXTRAITS DU JOURNAL


Dômes rouges et blancs , 1914. Aquarelle et
gouache sur papier sur carton, 14,6 x 13,7 cm .
Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen, Düsseldorf.


Enfance, jeunesse et premières années d’études


Munich (1881-1901)

Le sentiment esthétique s’était fort tôt développé chez moi ; alors que je portais encore des robes, on m’enfila des caleçons trop longs, de sorte que je pouvais voir dépasser la flanelle grise garnie de festons rouges. J’avais deux à trois ans ; lorsque quelqu’un sonnait, je me cachais pour éviter que quelque visiteur pût me voir dans un pareil état. (De deux à trois ans.)
Ma grand-mère, Frau Frick, m’apprit de bonne heure à dessiner avec des crayons de couleur.
Le cadavre de ma grand-mère me fit une terrible impression. Impossible de la reconnaître. On nous tenait loin à l’écart. Avec ça, les larmes de la tante Mathilde coulaient comme un paisible ruisseau. Pendant longtemps encore j’eus le frisson quand je passais devant la porte qui conduit au fond de la cave de l’hôpital, où l’on avait provisoirement installé le corps. Que l’on pût être horrifié en présence de morts, je l’avais ainsi éprouvé moi-même, mais quant à verser des larmes, je le tenais pour une coutume d’adultes. (Cinq ans.)
Souvent, je rêvais que j’étais assailli par des vagabonds. Mais je savais toujours me tirer d’affaire en prétendant être des leurs. Voilà qui me sauvait auprès de mes compagnons. (Sept ans environ.)
Dans le restaurant de mon oncle, l’homme le plus gros de Suisse, se trouvaient des tables à plaque de marbre poli, offrant à leur surface un embrouillamini de veines. Dans ce labyrinthe de lignes, on pouvait discerner des contours de physionomies grotesques et les délimiter au crayon. J’en étais passionné et ma propension au bizarre s’y documentait. (Neuf ans.)
« C’est la sœur qui le console », disait la légende de l’illustration d’un poème. Mais je n’appréciais guère cette consolation, parce que la sœur me semblait peu esthétique. (De six à huit ans.)
Séjour à Bâle durant l’automne et l’hiver 1897 et 1898, chez des parents. On s’affaira gentiment pour me divertir. On témoigna une certaine admiration pour mes dons. Je me sentais à l’aise. Ma puberté engendra aussi certains timides rapports avec ma cousine D.
Je fis une superbe promenade avec D., par les coteaux de vignobles de Weil jusqu’à Tülligen. Je vois encore s’étendre à nos pieds la vaste plaine riche de vergers.
Beaucoup fréquenté le théâtre, principalement l’Opéra. Un ballet. Je composais maints quatrains pour compenser de médiocres satisfactions. De l’art aussi authentique que mauvais. 24-4-1898.
Berne , 12-12-1897. Il m’arriva de reprendre, après un certain intervalle de temps, quelques-uns de mes carnets de croquis et de les feuilleter. Ce faisant, je sentis renaître en moi comme de l’espoir. Par hasard j’aperçus dans la vitre mon reflet et me mis à observer le personnage qui me regardait ainsi de l’intérieur. Un garçon tout à fait sympathique, assis, la tête reposant sur un oreiller, les jambes allongées sur un autre siège. Le livre gris refermé sur l’index de l’une de ses mains. Il se tenait absolument immobile, baigné de la douce lumière de la lampe. Souvent déjà je l’avais sondé. Sans y réussir toujours. Aujourd’hui je le comprenais.
Berne , 27-4-1898. « Asseyez-vous et tâchez d’apprendre mieux », disait-on en mathématiques, mais voilà qui est passé et oublié. Pour l’instant se déroule au-dehors le premier orage de l’année. Un frais vent d’ouest m’effleure qui m’apporte une odeur de thym et des sifflets de chemin de fer, et se joue dans mes cheveux humides. La nature m’aime donc ! Consolatrice et prometteuse.
Pareil jour, je demeure invulnérable. Souriant à l’extérieur, riant plus libre au-dedans, une chanson dans l’âme, un gazouillant sifflotement sur les lèvres, je me jette sur le lit, me détends, préserve la sommeillante force.
Vers l’ouest, vers le nord, où que le sort m’entraîne : je crois ! J’écrivis quelques nouvelles, mais les détruisis toutes.
1898. Pourtant je me pris à nouveau sous ma protection. Que mes productions ne valent rien ne prouve pas pour autant une ascendance non divine. En pareil milieu latin, il faut bien savoir se priver de chaque réalité en tant qu’appui. Quel genre de nourriture l’humanisme pâlissant pourrait-il donner à une impulsion originelle ? On en est absolument réduit à vivre dans les nuages. Pure impulsion sans substance. Montagnes surélevées, sans base.
Dans la Carrière , 1913. Aquarelle sur papier sur carton,
22,4 x 35,3 cm . Zentrum Paul Klee, Berne.
Avant la Ville , 1915. Aquarelle sur papier sur carton,
22,5 x 29,8 cm . Berggruen Collection,
The Metropolitan Museum of Art, New York.


Rétrospective. D’abord, je fus un enfant. Ensuite, j’écrivis de gentilles compositions ; j’étais également capable de compter (vers onze ou douze ans). Puis me vint la passion pour les filles. Ensuite, ce fut la période pendant laquelle je portais la casquette de lycéen sur le derrière de la tête et ne boutonnais ma veste qu’avec le dernier bouton (jusqu’à l’âge de quinze ans). Par la suite, je commençai à me sentir paysagiste, et je conspuai l’humanisme. Avant d’entrer en seconde, j’eusse volontiers pris la poudre d’escampette, ce qu’empêcha la volonté de mes parents. Désormais, je souffris le martyre. Rien que le défendu me réjouissait. Dessins et littérature. Lorsque j’eus subi un mauvais examen, je commençai à faire de la peinture à Munich.
Après avoir percé en tant qu’élève de Knirr, l’étude de nu commença à perdre quelque peu de son charme, et d’autres choses, des questions vitales, se firent plus importantes que la gloire au sein de l’école de Knirr. Parfois aussi je m’esquivais. Je ne comprenais du tout (avec raison) que de studieuses séances de nu pussent jamais donner naissance à un art quelconque. Mais pareille appréhension ne se développait que dans le subconscient. Si la vie, que je connaissais si mal, m’attirait plus que toute autre chose, je n’en tenais pas moins cela pour une sorte de filouterie de ma part. Je croyais manquer de caractère dès que je prêtais l’oreille aux voix intérieures.
Bref, il s’agissait de devenir avant tout un homme. L’art, dans la suite, en tirerait les conséquences. À quoi contribueraient naturellement les rapports avec les femmes. Une de mes premières connaissances fut M lle N., de Halle-sur-la-Saale. Je la tenais, il est vrai par erreur, pour libre et pour apte à m’initier à ces mystères autour desquels gravite tout de même ce monde : la « vie ». Ce ne fut que beaucoup plus tard, alors qu’elle avait déjà perdu tout intérêt à mes yeux, que j’appris l’amour malheureux qu’elle avait conçu dans le même temps pour un artiste lyrique. Peut-être fut-ce une bonne chose pour moi-même ; de la sorte, cette femme ne risquait pas de trop s’attacher à moi.
Je l’avais rencontrée à l’étude du nu, lors d’une séance du soir (mixte) ; il m’arriva d’y être tout à coup abordé par la fille du professeur V., de Berne, qui me connaissait de vue (à Berne même). Ainsi, je passai du côté des dames d’où l’on voyait le modèle de dos, un mulâtre sexuellement fort excitant. La Suissesse me présenta à une Prussienne. Je me demandai si c’était bien là, pour moi, mon vrai objet d’étude. Mais le charme restait trop indécis. La créature convenable devait m’être présentée le lendemain soir en la personne de N. déjà mentionnée. Fille blonde aux yeux bleus, voix de soprano, plutôt mignarde. Je demeurai sans plus dans son voisinage et je la raccompagnai sur le chemin du retour. On admira l’hivernale beauté de la Leopoldstrasse dont les arbres étaient couverts d’une épaisse neige qui scintillait à la lueur magique des lampadaires arqués.
Haller vint à son tour à Munich, où il réussit à s’imposer, au lieu de devenir architecte à Stuttgart. Il entra à l’Académie de Knirr, et il s’y sentait déjà comme chez lui, lorsque je vins. Assurément l’amitié du « meilleur élève depuis dix ans » lui avait rendu de grands services qu’il sut bien exploiter au moment d’être introduit. À quoi s’ajoutait son naturel fraîchement décidé qui, dès alors, avait quelque chose d’entraînant. Son humeur hilare me rendit la salle d’étude plus familière. Et désormais se forma autour de nous un groupe de talents d’inspiration helvétique, qui pouvait tout se permettre, notamment des moqueries et des persiflages à l’égard des éléments hétéroclites.
Rétrospective. Inspection de moi-même ; j’ai dit résolument adieu à la littérature, à la musique. Abandonné mes efforts pour acquérir une expérience sexuelle raffinée dans ce cas particulier. Je pense à peine aux arts plastiques, je ne veux travailler qu’à ma personnalité. Ce faisant, il me faut être conséquent, éviter la moindre audience. Qu’ensuite je trouverai sans doute mon expression dans les arts plastiques, voilà encore le plus vraisemblable.
Un petit « registre de Leporello » de toutes les femmes aimées que je ne possédai jamais, exhorte ironiquement à repenser la grande question sexuelle. La série du registre se clôt par l’initiale du nom « Lily » avec la remarque : attendre. Cette jeune fille, ma future épouse, ce fut de « musiquante » manière que je fis sa connaissance en automne 1899.
L’idée que la peinture serait ma vraie vocation s’affermit de plus en plus. Seul le verbe continue d’exercer son charme. Peut-être en pleine maturité m’en servirai-je tout de même un jour.
Sans Titre, 1914. Aquarelle et plume
sur papier sur carton, 17,1 x 15,8 cm .
Kupferstichkabinett, Kunstmuseum, Bâle.
Hommage à Picasso , 1914.
Huile sur carton, 38 x 30 cm .
Collection particulière.


À l’égard de Fräulein Schiwago je me trouvais dans une situation singulière. J’avais pour elle une intense vénération, mais sans m’y perdre. Pour cela j’étais sans doute déjà trop lié avec Lily, sans garanties, sans risques, purement moi-même.
Schiwago au début me paraissait d’un abord inaccessible parce qu’il semblait exister quelque chose ou sur le point de se faire entre elle et Haller. (Je n’appris qu’en 1909 que ma réserve même ne lui plaisait aucunement.)
Souvent je suis possédé du diable, ma mauvaise fortune sur le plan si riche en problèmes de la sexualité ne fut pas pour m’améliorer. À Burghausen, je m’étais plu à tourmenter de gros escargots de mille manières. À présent dans cette région, s’il se peut encore plus ravissante, du lac de Thoune, je succombe à des tentations semblables. L’innocence m’agace. Le chant des oiseaux me tape sur les nerfs, et j’écraserais le moindre ver de terre.
J’esquissai un testament. J’y demandai de détruire tout ce qui subsisterait de mes tentatives artistiques, bonnes ou mauvaises. Je savais sans doute à quel point tout ceci était misérable et nul, en comparaison des possibilités pressenties et espérées.
Parfois je m’abîmais tout entier dans la modestie, prêt à faire des illustrations pour des feuilles humoristiques. Plus tard je n’en serais pas moins capable d’illustrer mes propres pensées. Ce qui devait sortir à la faveur de pareille modestie, c’étaient des expérimentations technico-graphiques, plus ou moins raffinées. Il est aisé de qualifier d’aberrante une volonté ruinée.
Cet été donne trop de loisirs à ma réflexion. Pour pouvoir travailler hors de l’école et sans modèle, je ne suis pas suffisamment avancé. Le soir est finalement venu et l’automne. Comme étourdi par le jour et sa peine, je me suis réveillé et je m’aperçois que les feuilles tombent. Dans ce sol sèmerai-je désormais ? Attendrai-je l’hiver pour espérer ? Sombre travail. Travail tout de même.
Automne, 1900. La comparaison de mon âme avec les différentes atmosphères du paysage revient fréquemment comme un motif. Ce qui se fonde sur ma conception poétique et personnelle du paysage. « Voici l’automne. Le courant de mon âme est suivi de rampants brouillards. »
Des pensées religieuses surgissent. Le naturel est la force conservatrice. L’individu qui s’élève de ruineuse façon au-dessus de la généralité, tombe dans la culpabilité. Mais il est quelque chose de supérieur qui se situe au-delà du positif et du négatif. C’est la toute-puissance souveraine qui survole pareil combat et le dirige.
Devant cette puissance souveraine, je voulais subsister, et subsister de façon éthique, je le voulais.
Totalement enivré, une nuit, je brodai dans mon journal sur le thème Lily. Combien me pénétrait profondément tout ce qui venait d’elle. Même une variation jalouse s’y insinua. La sensualité fêtait des orgies. Dans la variation finale figuraient au Cantus firmus des paroles que nous avions échangées.
Mercredi des Cendres. L’ivresse est passée, mais plus forte que ma misère est la puissance de ton image, parmi les larves, visage qui me sourit.
Le Jardin anglais est une fois de plus le théâtre de sentiments et de confusions. Je jure que bientôt j’en serai las, sur mon honneur, pas absolument irréprochable, il est vrai.
Lily et encore Lily. Plus d’une fois je me sens fortifié dans mon penchant pour elle, et derechef ébranlé. Ni chemin, ni passerelle. Sans parler des conséquences pour l’étude.
De façon quelque peu formelle, elle m’apprend son intention de poursuivre notre jeu de Duo, la gracieuse demoiselle. Je ne m’intéresse en effet qu’à la femme. Le reste ne me chante guère.
Ma vie inquiète laissa une trace passagère dans mon corps. Des affections nerveuses du cœur me tourmentaient pendant mon sommeil. Ce cœur devint le thème de mes exercices de compositions. Mais je ne manquai pas de tout faire pour m’en libérer, et, pour mon futur beau-père, je fus l’occasion d’un triomphe médical.
Réflexions sur l’art du portrait. Plus d’un ignorera la vérité de mon miroir. Mon affaire n’est pas de réfléchir la surface (ce que peut la plaque photographique), mais de pénétrer dans l’intérieur. Je sais réfléchir jusqu’à l’intimité du cœur. J’inscris des mots sur le front et aux commissures des lèvres. Mes physionomies sont plus véridiques que les réelles.
Au printemps 1901, j’établis le programme suivant : au premier chef, l’art de la vie, puis, en tant que profession idéale : l’art poétique et la philosophie ; en tant que profession réaliste : l’art plastique et, à défaut d’une rente : l’art du dessin (illustration).
J’ai commencé une nouvelle vie. Et cette fois-ci, ça marche ! J’étais à terre. Que tout me soit permis, je crois, que j’aille jusqu’à l’épuisement de mes forces ! J’allais devenir fou, moi pauvre petite crapule sale. L’amour de la fiancée m’a sauvé de la folie. J’ai vu ma misère, à partir de là, elle était déjà à moitié effacée. C’est l’effroi qui m’a sauvé.
Je vais devenir sérieux et m’améliorer. Le baiser de la plus délicieuse des femmes m’a sauvé de toute détresse. Je vais travailler. Je vais devenir un bon artiste. Apprendre la sculpture. Le don que je possède est avant tout formel. Et cette connaissance, je l’emporte avec moi.
Stuck prétendait m’encourager à la sculpture, à juste titre ; si, dans la suite, je voulais me remettre à peindre, je saurais bénéficier de l’acquis. Ce qui prouvait qu’il ne comprenait rien au monde de la couleur. Et il me conseilla d’aller chez Rümann. En tant qu’élève de Stuck, j’espérais être admis là-bas sans discussion. Mais le vieux exigeait de moi un examen d’entrée. Je le priai de m’accorder une dispense, car rien que le fait qu’on voulût m’y soumettre signifiait pour moi autant qu’un échec. Mais à peine avais-je exprimé ma pensée qu’il entra dans une grande agitation : « J’ai dû moi-même, un jour, subir un examen d’admission. » Ces mots étaient prononcés sur un ton royal. Ensuite, il se livra à une critique rigoureuse de mes dessins, reconnaissant toutefois quelque valeur à quelques-uns. Finalement je m’en allai, sans avoir transigé sur la question de l’examen. Peut-être lui en avais-je imposé tout de même quelque peu. Comptait-il sur un revoir ?
Les sept paroles du prophète Rümann :
I. Je n’admets pas qu’on me pose des conditions.
II. Un dessinateur de tout premier ordre, vous ne l’êtes nullement d’ailleurs, comme je le constate.
III. Ceci est sans doute assez joliment dessiné.
IV. Mais cette tête-là mérite l’attribut mauvais.
V. Ne sont dispensés d’une épreuve que les gens qui ont déjà modelé depuis des années.
VI. J’ai dû moi-même faire un jour un travail d’épreuve. (C’est ici que je m’en allai.)
VII. Bonjour, Herr Klee.
Petit Tableau de sapins , 1922. Peinture à
l’huile sur étoffe de coton marouflée sur carton,
31,6 x 20,2 cm . Donation de Richard Doetsch-Benziger,
Öffentliche Kunstsammlung, Kunstmuseum, Bâle.
Sirènes de bateaux , 1917.
Plume, encre noire et aquarelle sur papier
blanc sur papier rosé fait à la main, 24,2 x 15,6 cm .
Graphische Sammlung, Staatsgalerie, Stuttgart.
Automates astraux , 1918.
Aquarelle et plume sur papier, 22,5 x 20,3 cm .
Beyeler Foundation, Riehen/Bâle.
Ange servant un petit déjeuner léger , 1920.
Lithographie, 19,8 x 14,6 cm .
Sprengel Museum, Hanovre.


« Je sers la beauté en dessinant ses ennemis (caricature, satire) », me disais-je souvent. Mais tout n’est pas fait pour autant. Il me faut, en outre, la figurer directement, avec une pleine force de conviction. But lointain et sublime. N’étant qu’à demi dégagé du sommeil, je me risquais déjà dans cette voie. C’est à l’état de veille que ceci devra désormais s’accomplir. Voie peut-être plus longue que ma vie.
Qui s’efforce ne saura jamais jouir tranquillement du terrestre. Les premières refontes de formes (se conformant au monde nouvellement vécu) se trouvent dans un constant contraste avec l’abondance et la fraîcheur des impressions. En avant, à la rencontre des œuvres mûres.
L’enfance était un rêve, celui de pouvoir un jour accomplir toutes choses. Les années d’apprentissage, une recherche en tout domaine, dans les plus petites choses, dans les plus cachées, dans le bien et le mal. Puis une quelconque lumière se lève et l’on poursuit une direction unique (c’est le stade auquel j’accède à présent, nommons-le celui des années de voyages).
Juin 1901. Des scrupules survinrent. Qu’aurais-je à offrir à Lily ? L’art ne pouvait pas même nourrir un seul. Alors la pensée de devoir se séparer revenait au premier plan. Un grand sentiment de force monta en moi, dû à la victoire ou à l’amour. Mais à quoi servirait-il dans la vie ?
Quelle plénitude, quelle perfection n’acquiert-on pas grâce à l’amour ! Quelle intensification de toutes choses ! Quelle clé !
Regards rétrospectifs sur mes débuts artistiques durant ces trois dernières années. Ce qui est confus, trouble et mal développé dans ces journaux, donne à peine une impression aussi répugnante, voire ridicule, que les premières tentatives pour transposer pareils états d’âmes sur le plan artistique. La vérité est qu’un journal intime est une production non pas de l’art, mais du temps.
Toutefois il faut me reconnaître un mérite : la volonté de l’authentique y était réelle. Sinon il m’eût suffi de composer la scène de Caïn et d’Abel avec les moyens du passable dessinateur de nu que j’étais alors. Mais j’étais trop sceptique pour cela.
Je ne voulais décrire que des choses contrôlables et m’en tins exclusivement à ma vie intérieure. Dès lors qu’elle offrait un aspect, avec le temps, de plus en plus complexe, les compositions se faisaient d’autant plus folles. Le désarroi sexuel engendre les monstres de la perversion. Cavalcade d’amazones et autres choses terrifiantes.
Du fait que l’homme tout entier, au cours de ces trois années, tombait temporairement au plus bas, il devenait en revanche désireux et capable de purification. Beaucoup de projets l’attestent. En fin de compte il n’y manque pas non plus un besoin de la forme absolue. De la sorte, l’équilibre commence à s’établir. Que mes fiançailles aient coïncidé avec pareille situation, rien de plus logique.
Avant l’Italie (été 1901). La conscience de ma force persista. La séparation de prime abord ne fut pas absolument intolérable. Le fait que désormais j’étais un être moral aussi sous le rapport sexuel, me procurait un certain calme. Cette question par elle-même ne pouvait plus m’inquiéter. Qu’elle ne pût pratiquement se résoudre de sitôt, ne me préoccupait pas immédiatement. L’esprit était libéré de cette sorte d’affliction.
Je pouvais dès lors aborder une étude quelconque avec une pleine concentration. Les trois années munichoises avaient été nécessaires pour m’amener à ce point-là. Désormais je misais entièrement sur l’Italie. Je n’envisageais guère une réalisation de l’humanisme qu’en marge de l’apprentissage spécial d’un art.
Au-delà des étoiles je chercherai mon Dieu. Lorsque je luttais pour un amour terrestre, je ne cherchais point de Dieu. Dès lors que je possède pareil amour, il me faut trouver Dieu qui opérait le bien en moi quand je me détournais de lui. Comment puis-je le reconnaître ? Sans doute doit-il sourire de l’insensé, d’où la fraîcheur des vents doux dans la nuit d’été. Que la muette félicité et un regard vers les cimes lui soient actions de grâces !
Mouvement de voûtes , 1915.
Aquarelle sur papier sur carton, 20 x 25,2 cm .
The Berggruen Klee Collection,
The Metropolitan Museum of Art, New York.
Journée d’hiver juste avant midi , 1922.
Huile sur papier sur carton, 29,8 x 45,9 cm .
Kunsthalle Bremen, Brême.
Versunkene Landschaft (Paysage englouti) , 1918. Aquarelle,
gouache, encre de chine sur papier marouflé sur carton,
ajout de bordures inférieures et supérieures en papier satiné,
17,6 x 16,3 cm . Museum Folkwang, Essen.


Voyage en ItalieVoyage en Italie


Octobre 1901 à mai 1902

Milan, 22. 10. 1901. Arrivée. Le quartier Brera : Mantegna; Raphaël pas trop présent ici. Surprise : Le Tintoret.

Genève. Arrivée à la nuit. La mer au clair de lune. Air merveilleux du dehors. Atmosphère grave. Par mille impressions abruti comme une bête de somme. La mer dans la nuit, aperçue pour la première fois du haut d’un promontoire. L’immense port, les gigantesques vaisseaux, les émigrants et les débardeurs. La grande ville méridionale. Je m’étais fait une idée approximative de la mer, non pas de la vie portuaire. Wagons, menaçantes grues à vapeur, chargement de cargaisons ; des hommes, le long des quais fortement cimentés, enjambent des câbles. Éviter les loueurs de canots : « la ville, le port », « les vaisseaux de guerre américains », « les phares ! », « la mer ! ». Les bittes de fer servant de sièges. L’inhabituel climat. Paquebots en provenance de Liverpool, Marseille, Brême, d’Espagne, de Grèce, d’Amérique. De quoi inspirer du respect pour le vaste monde. Sans doute, plusieurs centaines de vapeurs à côté d’innombrables voiliers et remorqueurs. Et tout d’abord, les gens. Là, les physionomies les plus extravagantes, coiffées du fez. Ici, sur le quai, une masse d’émigrants, Italiens méridionaux, campés, groupés en spirales, au soleil, aux gesticulations simiesques ; mères qui allaitent. Les enfants plus âgés jouant, se querellant. Un soutien de famille se fraye un chemin, portant de la vaisselle fumante ( frutti di mare ), acquise dans les cuisines flottantes. D’où vient la frappante odeur d’huile chaude ? Ensuite, les débardeurs de charbon, à la belle stature, bien proportionnés, souples et agiles, le torse nu, descendant du bateau charbonnier par une longue passerelle, leur charge sur le dos (un mouchoir sur le chef), et gagnant le quai et le magasin d’en face pour la pesée. Puis, libérés de leur fardeau, remontant à bord où les attend le panier suivant, rempli de fraîches pelletées. Gens évoluant ainsi dans un perpétuel circuit, brunis au soleil, noirs de charbon, sauvages, méprisants. Là-bas se tient un pêcheur. L’eau répugnante ne saurait celer rien de bon. Rien ne mord, pas plus qu’ailleurs. Attirail de pêche : épaisse ficelle à laquelle sont attachés une pierre, une patte de poule, un mollusque. Les quais supportent maisons et entrepôts. Un monde pour soi. Nous autres, en l’occurrence, y sommes les oisifs. Et pourtant, nous y travaillons, tout au moins des jambes. Hautes maisons (jusqu’à treize étages), ruelles des plus étroites dans la vieille ville. Fraîches et malodorantes. Le soir, occupées par une foule compacte. De jour, davantage par la jeunesse. Langes flottant dans l’air comme autant de drapeaux dans une ville pavoisée. Cordes tendues entre les fenêtres qui se font face. De jour, soleil ardent sur ces ruelles, reflets métalliques de la mer là en bas, afflux de lumière de toute part ; éblouissements. À quoi s’ajoutent les résonances d’un orgue de Barbarie, pittoresque métier. Tout autour, ronde d’enfants. Le théâtre dans la réalité. Emporté avec moi assez de mélancolie par-delà le Saint-Gothard. L’influence de Dionysos sur moi n’est pas si simple. Le voyage en mer fut un événement. Comment le grand Gênes nocturne, avec son essaim de lumière, sombra peu à peu, absorbé par le rayonnement de la pleine lune, tel un rêve qui s’écoule dans un autre rêve. À dix heures nous partîmes à bord du Gottardo, jusqu’à minuit nous demeurâmes sur le pont. Puis dans la cabine de seconde classe.
Bateaux à voile , 1927.
Crayon et aquarelle sur papier sur carton,
22,8 x 30,2 cm . Zentrum Paul Klee, Berne.
Vue nocturne d’un port , 1917. Gouache et
huile sur papier préparé à la craie et à la colle,
21 x 15,5 cm . Musée d’Art moderne
et contemporain, Strasbourg.


Livourne ? Ennuyeux. C’est le plus vite possible que nous avons fui dans une petite voiture à cheval. Celui-ci l’a d’ailleurs bien compris. La descente de voiture a été assez drôle. Les bateliers, qui se débattaient avec les rames : « Una lira », naturellement. Les escaliers plongeant dans l’eau, la douane. À la gare, beaucoup de monde. Haller n’avait pas le courage de demander un billet. Il me prit à part et me donna un rapide cours, en bégayant un peu au début : « P-P-Pisa » et ensuite « Q-quando p-parte il t-treno ? » Ces mots préparés étaient vraiment ridicules. Je me lançais. D’abord l’on me demanda « andate o ritorno ? », ce que je ne compris pas, ensuite ça a fusé brusquement « alle mezz », ce qui n’était pas non plus si évident à comprendre. Ce fut ma première leçon d’italien pratique. Puis le train qui partait toutes les demi-heures nous emmena dans des campagnes autour de Pise.
À Pise, nous sommes restés de neuf heures du matin à cinq heures du soir. À part la cathédrale, il n’y a pas grand-chose à voir, tout au plus la Piazza dei cavalieri . La cathédrale est une merveille. Comme un géant posé là au milieu du paysage. Complètement à l’extérieur, il y a la fête foraine, une ménagerie du village. Nous avons dû gravir la tour penchée, écouter l’écho du baptistère, etc. Après cela, nous n’avions plus le courage d’entreprendre quoi que ce soit. Au lieu de nous trouver un restaurant, nous nous sommes acheté des châtaignes et nous nous sommes assis sur un banc. Le train vers Rome, qui fendait l’air comme une flèche, ce fut quelque chose. Rome.
Arrivée le 27 octobre 1901, vers midi. Nous célébrâmes l’événement à l’Hôtel de la Gare, avec trois litres de Barbera et une lourde ivresse. Dès le second jour j’étais logé au centre de la ville, via dell’ Archetto 20, pour trente lires par mois. Rome saisit davantage l’esprit que les sens. Gênes est une ville moderne, Rome, ville historique ; Rome est épique, Gênes dramatique. C’est pourquoi elle ne se laisse pas prendre d’assaut. L’impatience me poussa immédiatement vers les « choses dignes d’être vues », les merveilles, d’abord à la Sixtine de Michel-Ange et aux chambres de Raphaël. Michel-Ange fit l’effet d’une volée de bois vert sur l’élève de Knirr et Stuck. Il l’accepta et trouva que Pérugin et Botticelli ne s’en tiraient pas mieux. Les fresques de Raphaël soutenaient l’épreuve, mais sans l’intention de la soutenir. Plus calme fut l’impression produite par la statue équestre de Marc Aurèle et par celle de saint Pierre dans San Pietro. À quoi contribuait encore l’aspect de ses orteils usés par les baisers. Le Marc Aurèle est de l’art concentré ; pour le saint Pierre, la foi joue encore un rôle. Non que je comprenne les croyants qui se pressent auprès de son pied. Mais ils sont là tout de même. Qui se soucie de Marc Aurèle ? La raideur primitive de la fonte qui caractérise la statue de saint Pierre, comme un morceau d’éternité dans le tumulte du fortuit (31 octobre).
2-11-1901. Avons poussé du côté de la via Appia pour connaître les environs de Rome. Ce dont nous fûmes distraits à la limite de la ville par le palais du Latran. Et, tout auprès, par la mère de toutes les églises. Les mosaïques byzantines dans le chœur, deux cerfs délicieux. Après ce hors-d’œuvre, sommes passés en face au musée d’art chrétien du Latran. Sculptures dans le style naïf, d’une haute beauté, qui consiste dans la force vigoureuse de l’expression. L’effet produit par ces œuvres imparfaites ne se justifie pas intellectuellement, et cependant j’y suis plus sensible qu’aux œuvres prestigieuses que l’on prône le plus fréquemment. Dans le domaine musical j’ai d’ores et déjà éprouvé quelque chose d’analogue. Je ne fais pas ici de snobisme. Mais la Pietà, dans l’église de Saint-Pierre, ne laissa en moi nulle trace, alors que je m’arrête comme fasciné devant n’importe quelle ancienne, expressive figure du Sauveur.
Dans les fresques de Michel-Ange également, il y a je ne sais quel esprit qui dépasse l’art. Le mouvement et la musculature, pour ainsi dire monstrueuse, sont bien davantage que de l’art pur. Ma faculté de contempler les formes, je la dois aux premières impressions architectoniques. Gênes : San Lorenzo, Pise : le Dôme, Rome : Saint-Pierre. Mon sentiment s’oppose souvent fortement au Cicerone de Burckhardt.
Ma haine du baroque, après Michel-Ange, s’expliquerait éventuellement en ce sens que j’ai remarqué à quel degré j’y étais moi-même enlisé jusqu’alors. En dépit du fait établi que le style noble se perd par la perfection des moyens (une seule référence positive : Léonard de Vinci), je me sens contraint à revenir au style noble, sans avoir la conviction de jamais m’entendre avec lui. Audace et fantaisie ne sont guère de mise dès lors que je dois et veux être un simple apprenti. Après quoi nous nous engageâmes non pas dans la Via Appia, mais dans la Via Latina où une auberge nous attendait avec un excellent déjeuner (soixante-quinze centesimi y compris un quart de vin). Les auberges d’ici ont un charme d’idylle. Si je devais travailler désormais comme j’en suis déjà capable, il faudra qu’un de ces jours j’emporte avec moi une plaque à graver. La circulation des ânes dans ces rues classiques. Le caractère faubourien. Les tavernes et les trattoria. Mon horreur pour les brutalités sur les animaux.
Haller gîte dans un sombre atelier. Quelle poussière, et des puces ! J’arrivai un jour au moment où il teintait des photographies de son amie russe Sch. dans un vase de nuit. Il veut à tout prix réussir son cycle du soleil. Son énergie est indubitable. Il fut dupe d’un ravissant petit modèle. Ce n’est pas un modèle professionnel, disait-on, elle ne s’était résignée à poser (une adresse au pape demeura sans résultat) que pour sauver de la famine sa mère et ses quatre sœurs. Le soir les petits enfants hurlent : « Mamma, fama ! » La mère y a perdu la raison ou presque. Trop fière pour aller mendier. Un jour Haller l’ayant envoyé changer cinquante lires pour la payer, elle ne lui en rapporta que quarante-cinq dont Haller, noblement, ne fit le compte que plus tard. Dès lors, il était clair que tout n’était que supercherie. Et dire que c’était un si délicieux petit modèle. Capable de se tenir sans vertige debout sur un échafaudage de tables et de chaises, les bras étendus vers le soleil, l’air extasié.
Villa R , 1919.
Huile sur carton, 26,5 x 22,4 cm .
Öffentliche Kunstsammlung, Bâle.
Gare L112, 14 km , 1920. Aquarelle et encre
de Chine sur papier collé sur carton,
12,3 x 21,8 cm . Hermann und Margrit
Rupf-Stiftung, Kunstmuseum Bern, Berne.


Cette semaine de nouveau conquis un morceau de Rome. La pinacothèque du Vatican et la galerie Borghèse. Au Vatican règne le meilleur aloi avec fort peu de tableaux. Un Léonard de Vinci inachevé (Hieronymus), quelques Pérugin, du Titien un prêtre en chasuble. Raphaël est plus difficile à apprécier. Arraché prématurément à un formidable effort. Possibilités indiscutables, le (résultat) positif marqué d’une trop grande puérilité d’apprenti. Burckhardt rend moins bien justice à Botticelli (rien qu’une page dans le Cicerone ).
J’en suis au point de pouvoir survoler désormais la grande culture de l’Antiquité et sa renaissance. Sauf que je ne conçois pas de rapport artistique avec notre époque. Et quant à vouloir produire quelque chose de façon inactuelle, voilà qui me paraît suspect.
Grand désarroi.
C’est pourquoi je ne suis tout entier que satire. M’arriverait-il par hasard de m’y dissoudre totalement ? Provisoirement elle forme mon seul article de foi. Peut-être ne serai-je jamais positif ? En tout cas je saurai me défendre comme une bête sauvage. De plus en plus de Renaissance, de plus en plus de Burckhardt. Déjà je parle son langage, en voici un exemple. C’est très à contrecœur que sous ce rapport l’on songe aux vêtements gothiques des Allemands. Pour ce qui est de la façon exemplaire dont seraient vêtus les apôtres munichois, nous ne faisons pas allusion à l’« Italien » Dürer. Injustice analogue à l’égard du Baroque. On ne croirait plus que les Grecs aient jamais existé. Le Bernin oiseau de malheur.
15 novembre. Remarquable concert au Teatro dell’Opera de Rome. Collection des antiques du palais des Conservateurs. La Lupa . Le Tireur d’épine . Pour le connaisseur du nu importent particulièrement les statues des Muses. Une figure féminine d’une perfection naturelle, sur un socle à pivot. L’Allemand la fait tourner. Sa compagne, fraîchement épousée, assise sur un banc le considère avec admiration. L’Italien fait de stupides plaisanteries. L’Anglais lit dans son guide, avec de nobles exclamations. On n’est jamais seul dans les musées.
Galeria Barberini. Je n’ai jamais aimé Guido Reni, mais sa Censi bien sentie est tout de même touchante. On en vient à jouer l’homme devant ce portrait, ce qui donne lieu à une petite mise en scène. On aime sans espoir, puisqu’il s’agit d’un tableau. La facture des paupières porte à se répandre en douces plaintes. La petite bouche est à la fois le pôle de la douleur et le pôle de la béatitude. Je travaille à une composition. Naguère, elle représentait beaucoup de figures. Je l’intitulai : Moralisierend auf Irrwegen (Moralisant sur des fausses routes) (Stuck nomme l’un de ses tableaux : Le Péché ). À présent l’éclairage en est satirique. Le nombre des figures est réduit à trois. La voie de l’amour. Je viens de supprimer la femme. La tâche est plus simple, mais non pas moins exigeante. La femme doit être exprimée de trois façons différentes par les gesticulations de trois personnages. Il faut me concentrer sur ce qu’il y a de plus intime, point de munitions de gros calibre. À quoi bon alors le canon ?
22 novembre 1901. Nous cheminâmes loin hors des murs par-delà l’Aventin (Basilica Santa Sabina, merveilleusement primitive, avec voûte à claire-voie, à dallages) et redescendîmes vers la Porta San Paolo. Assez loin d’elle se trouve, au dehors, une imposante basilique, malheureusement restaurée après des incendies successifs, d’un aspect froid.
Nous revînmes en suivant le cours du Tibre, ou plutôt en amont du fleuve. Sous le dernier pont se trouvaient des vapeurs et des voiliers remorqués. Proximité de la mer.
Près du gracieux temple de Vesta, un vieillard s’étale de tout son long avec sa grande corbeille pleine d’oranges et reste à suivre du regard ses fruits qui continuent de rouler. Mais déjà une troupe d’enfants accourt et s’empresse de remplir à nouveau la corbeille. Le rire indomptable de Haller m’avait gagné, mais bientôt nous ne laissâmes pas de faire maintes réflexions sur les traits exquis de ce peuple. Les triglie sont d’excellents petits poissons rougeâtres. On boit et on mange, avec le moins de pensée possible, comme si l’on se trouvait quelque part en Corse ou en Sardaigne. Mais que dire si par hasard on y ajoute une laitue pommée d’une inconcevable délicatesse ! Ah ! Ce Midi !
2 décembre. Aujourd’hui ils m’ont enlevé mon chat et il m’a fallu voir comme on le faisait disparaître dans un sac. Je compris enfin ce que les paroles n’avaient pas suffi à m’expliquer. C’était un chat souricier, prêté pour quelque temps, juste assez pour que je le prisse en affection.
3-12-1901. L’amitié avec Haller ne va pas toujours sans heurt. Stimulation à rivaliser dans l’art. Je reconnais qu’il est plus avancé quant au coloris. Comprends que sous ce rapport je dois m’attendre à mener un long combat. Mais dans le dessin c’est moi qui le corrige.
7-12-1901. Deux lettres et deux cartes sont en route vers le Nord qui ne supposent point de réponse. Je veux savoir rompus la plupart des fils qui me rattachent à naguère. Peut-être est-ce là l’indice d’une commençante maîtrise. Je me sépare de ceux qui m’avaient enseigné. Ingratitude de l’élève !
Que me reste-t-il alors ? Rien que l’avenir. Je m’y apprête avec violence. Je n’avais pas beaucoup d’amis et dès que j’exige de l’amitié intellectuelle je suis à peu près abandonné. J’ai encore confiance en Bloesch. Lotmar a de grandes chances, avec Haller je me réserve. Nous ne sommes pas compatibles l’un avec l’autre. Sans doute saurons-nous toujours nous reconnaître mutuellement une certaine honorable finesse dans la façon d’agir. C’est une nature relativement primitive, capable de se concentrer et d’être entière. Aisément saisissable. Pas moi. Avec une si grande différence nous ne nous serions jamais rencontrés sans les études faites en commun. Je le connais depuis sa sixième année et cependant nous n’eûmes d’intérêt l’un pour l’autre qu’à partir du jour où, un ou deux ans avant le bachot, il manifesta l’intention de devenir peintre. Il se rapprocha de moi à ce moment, et m’accompagna dans la chasse aux paysages. Brack est précieux, mais il subsiste encore des obstacles entre nous. Malheureusement, il faut toujours compter avec les humeurs et les marottes de cet original. Je me priverai volontiers de maint ami absolument dévoué. Mon maître Jahn est plutôt d’un caractère paternel. Quant à l’amitié féminine, je n’en veux plus rien savoir.
15-12-1901. Le musée de Rome le plus récent, le Museo Nazionale dans les Thermes de Dioclétien. Une partie de celui-ci est déjà exposée dans le grand cloître de Michel-Ange. Rien que le fait de s’y promener vous comble. Une orangeraie aux centaines de fruits. La présentation des œuvres d’art n’est nulle part ailleurs aussi parfaite qu’ici ; on en jouit andante . Les statues n’y sont point alignées comme des quilles. Chaque pièce repose sur son piédestal. Mon sens pour le bronze ne fait que croître.
Antiques du Vatican. Je me retrouvais plus mûri dans mon admiration pour l’Apollon du Belvédère. Déjà j’aimais les Muses avec tendresse. Insensible au Laocoon (il reste que le thorax du jeune garçon est d’une incomparable beauté). Nouvelle compréhension pour la Vénus de Cnide. En ceci, d’accord avec Burckhardt. Je possède une série des plus belles photos d’antiques... Je ne me lasse pas de les étaler devant moi. Ceci me purifie de certaines convoitises. J’entretiens un commerce galant (avec des Muses) et suis un être meilleur. Je ne crois plus à l’expulsion du Paradis.
Où ? , 1920. Huile et crayon sur papier
marouflé sur carton, 23,5 x 29,5 cm .
Pinacoteca Comunale Casa Rusca, Locarno.
Le Poisson doré , 1925.
Huile et aquarelle sur papier sur carton,
49,6 x 69,2 cm . Kunsthalle, Hambourg.
Villas florentines , 1926.
Huile sur carton, 49,5 x 36,5 cm .
Centre Georges Pompidou,
musée national d’Art moderne, Paris.


En janvier, je m’inscrirai à l’Association des artistes allemands (de Rome), où je pourrai me remettre à l’étude du nu. Si je suis l’hiver prochain à Berne, j’aurai l’occasion et le temps d’étudier à fond l’anatomie, tel un médecin. Si je sais cela, je serai capable de tout. Pouvoir se passer une fois pour toutes des répugnants modèles ! Car un satiriste aime aussi à être libre et indépendant. En ce moment, il tonne de nouveau de façon inquiétante, comme souterraine, sourde et intensive, au point que tout vacille. Cela aux approches de Noël ! Atmosphère de tremblement de terre.
Schiwago est une nature grave, je ne sais pourquoi une certaine inquiétude régnait entre nous. Wassiliew avait plus de talent. Elle faisait aussi de bons dessins et d’expressives caricatures. Personnalité extraordinairement sympathique. Malheureusement pauvre comme un rat d’église. Ce qui détermine chez elle une certaine dépression. En outre, elle aurait souffert de sa rupture avec Haller, l’hiver dernier. Elle ne pouvait être pour lui ce que lui en tant que personnalité non complexe, exige de la bien-aimée. D’autant que manquait à cette jeune femme le courage que confère une certaine maturité. Ils avaient essayé une amitié mutuelle. Mais ceci ne se peut jamais dès que l’Eros est là, bien qu’inaccompli. Il n’a de cesse de croître jusqu’à pouvoir s’affirmer une fois pour toutes. Ainsi ils se séparèrent (version de Haller).
29-12-1901. Aujourd’hui je confiai à Haller que j’avais rêvé de M me Wassiliew ; sur quoi il affirma avoir rêvé de « toi » (Lily). Drôle de moment, si ce ne fut pas une simple parade de sa part. Il demeura longtemps silencieux, apparemment ce n’était pas cette coïncidence, mais l’affaire même qui l’obsédait. Au palais des Conservateurs, il fut incapable de se concentrer. À table, il parla de nouveau de Wassiliew et se lança dans des confidences comme jamais auparavant. Lui aussi la connaît depuis Berne (moi, depuis mon enfance) ; ils allaient souvent ensemble faire du paysage dans les environs. À Munich, il la conduisit chez Knirr, et il la suivait en tous lieux. Pendant un temps ils habitèrent tous deux la même pension jusqu’à ce que celle-ci fît faillite, et ce fut à ce moment-là sans doute qu’ils se virent de façon constante. Parfois ils venaient me trouver dans mon atelier de l’Amalienstrasse ; j’étais propre à figurer comme tiers, ayant pour ma part une liaison, et tout se passait toujours de façon agréable et cordiale. Plus tard, Schiwago se joignit à nous, et, souvent à quatre, il régnait parmi nous une clarté et une franchise parfaites. Cela pourtant de façon passagère. Haller devint mystérieux et taciturne. Je soupçonne, pour motif, le contenu même de sa confession d’aujourd’hui. Durant l’été 1900, il écrivit des lettres passionnées à Wassiliew, alors à Bâle.
Un passage disait : « Si tu veux rester vierge, il ne faut plus me revoir. » Le père Wassiliew fut consulté, si bonne était la fille ! Naturellement, il ne voulait plus l’envoyer à Munich. Elle n’obtint la permission d’y revenir que sur la promesse de ne plus fréquenter Haller. Une tentative faite à Munich pour établir entre eux des rapports d’« amitié » échoua naturellement, et Wassiliew demanda dès lors elle-même une séparation, puisqu’elle l’avait ainsi promis. Désormais Haller se rapprocha davantage de Schiwago ; probablement cette dernière avait-elle été initiée à leur détresse par Wassiliew et se sentait-elle maternelle conseillère ; voilà qui certainement plaisait à sa nature généreuse. De ce fait Schiwago devint tout intime avec Haller. Il espérait peut-être trouver auprès d’elle une compensation. En tout cas il s’éloigna de nous et éloigna aussi Schiwago de moi-même. Sans me faire aucun tort, puisque j’étais occupé ailleurs ; Brack fut seul à se fâcher terriblement des menées tortueuses de notre ami.
Aujourd’hui Haller prétend n’avoir pas eu de liaison amoureuse avec Schiwago, rien que de la pure amitié, tout au plus une amitié amoureuse dépourvue de sensualité, parce que Schiwago n’aurait eu aucune disposition sensuelle. Cela existe-t-il ? Désormais il reporte ses espoirs sur Wassiliew, parce que Schiwago est rentrée en Russie. Je pense qu’il serait capable d’épouser Wassiliew, si ses moyens le permettaient. Sa situation est donc loin d’être brillante.
Haller se rapprocha de moi durant notre dernière année au lycée et je répondis positivement à ses avances. J’étais alors plus riche de substance et plus développé que lui. De même pendant la première période à Munich. C’est ce qui, d’une certaine manière, le tint en échec et en respect. Mais soudain il acquit une maturité virile, et cela d’un seul coup, parce que la matière chez lui était maîtrisable. Un intellect aigu le soutenait en l’occurrence. Je restais riche et confus dans ma richesse, ce qui donna lieu à une désharmonie. Il se montra insupportable dans telles et telles menues choses et découragea maintes initiatives sur le plan de l’amitié. Je continue toujours à lui vouloir du bien, mais à l’intérieur de mes intérêts propres. Or, l’œil qui veille sur les limites de ces intérêts, trouble fâcheusement l’amitié.
1 er janvier 1902. Pour la première fois depuis longtemps, je dessinai de nouveau un pied d’après nature. Le local de l’Association des artistes allemands est tout à fait confortable, bien qu’un peu étroit. Un modèle masculin y posait, aux belles et claires proportions. Dessiner d’après nature est presque une plaisanterie. C’est devenu mon meilleur pied, pas grandeur nature, loin de là. Haller travaillait en grand, on lui fit remarquer que sa facture ( Formgebung ) était baroque et on l’encouragea à s’en déshabituer à Rome et à se méfier des exemples bons ou mauvais sous ce rapport.
5 janvier 1902. Nous fûmes pour la première fois au Palatin, couronne des sept collines. Par une journée rayonnante. Comme si cette colline était climatiquement favorisée, elle fleurit et verdoie pendant toute l’année. On y trouve de denses frondaisons, et de fabuleux palmiers ainsi que de grotesques cactus s’y produisant de façon insolite, et comme immigrés. Je comprends les empereurs, qui s’installèrent là-haut, largement. La vue sur le Forum devait être une des plus superbes au monde. De nos jours cette masse de ruines aurait de quoi bouleverser, n’était, comme hier, une lumière fabuleuse qui apaise le regard. Domus Livia avec de belles peintures murales, avant-goût de Pompéi. Dans la cuisine se trouvent encore des récipients pour l’huile et le vin. Les cruches à vin pointues à la base, pour être fichées en terre. Les extensions du palais d’Auguste ! Le stade, à lui seul ! Autour de cette gigantesque ruine s’enroule comme une immense guirlande, la riante splendeur de la Rome moderne. La lointaine basilique de Saint-Pierre dont la coupole figurerait un triomphe sur la destruction, si au-dessus d’elle ne se voûtait le ciel éternel. Toute chose a son temps et cette merveille à son tour connaîtra la catastrophe. Et il ne sert à rien que la gloire de l’individu subsiste. Sous l’angle de pareilles considérations, l’amertume vous étreint. Ne ferait-on pas mieux de jouir naïvement de ce peu de vie, à la façon du Romain moderne, apparemment insensible, qui va fredonnant escalader çà et là les ruines amoncelées sur ce sol. Je ne le déteste pas par envie, quoique l’envie y soit pour quelque chose aujourd’hui. (Mieux vaut dormir, et le mieux serait de n’être pas né.) Ce ne sont pas là mes meilleurs moments, mais bien les plus lucides. Et maintenant il faudrait que tu sois là, pour me permettre d’oublier.
Reçu des ouvrages de Tolstoï et de Murger. Bohème. Un soleil qui ne réchauffe que superficiellement. Pas le moindre rayon n’atteint les fonds de l’humain où je m’attarde volontiers. Lecture qui ne fait que distraire, comme cigarette, comme rêverie au crépuscule. J’ai bien le temps de flâner parmi les livres.
Les Acharniens , d’Aristophane, pièce absolument délicieuse. Le Bramarbas de Plaute, d’un genre beaucoup plus vil, ne résiste pas à la lecture. Volontiers lirais-je encore ici la Rome de Zola.
Un tiers s’est associé à nous : Schmoll von Eisenwert. Haller le connaissait déjà, moi-même je n’avais qu’entendu parler de lui par Trappt. Je me réjouis qu’il soit, lui aussi, graveur. J’espère profiter de son expérience technique. Il dessine sur des plaques d’aluminium, à la plume ou au crayon lithographique.
14-1-1902. Hier, je vis Otéro aux Variétés du Salone Marguerita . D’abord une demi-douzaine de chansonnettes dont cinq n’étaient pas du tout désagréables. Ensuite, Otéro chanta, pour commencer, d’une assez mauvaise voix, s’attardant en de délicieuses postures. Lorsqu’elle se mit à faire claquer ses castagnettes, elle parut insurpassable. Une pause brève, sans souffle, et puis commença une danse espagnole. C’est alors que nous vîmes l’authentique Otéro ! Dédaigneuse et provocante, pas le moindre geste qui ne souligne la femme, angoissante comme la jouissance d’une tragédie. Après la première partie de la danse, elle se repose. Alors, de façon inquiétante, et comme de son propre mouvement, une jambe surgit, entourée d’un nouveau monde de couleurs. Jambe incomparablement parfaite. Encore n’a-t-elle pas abandonné la position de repos : gare au moment où la danse va reprendre. La jouissance se fait tellement inquiétante qu’on n’en a plus conscience. Indépendamment du caractère orgiastique de cette danse, un artiste peut beaucoup apprendre à pareil spectacle. Sans doute lui faudrait-il être davantage entouré des mouvements d’une danseuse, pour non seulement en sentir la loi, mais aussi la connaître. Il ne s’agit peut-être que des complications des rapports linéaires qu’offre le corps au repos, qui pour l’instant forment la matière de mes études.
Ville italienne , 1928. Plume et aquarelle sur papier,
bordures inférieures et supérieures à la gouache,
crayons de couleur et crayon graphite sur carton,
33 x 23,4 cm . Dépôt d’une collection privée,
Zentrum Paul Klee, Berne.
Poissons , 1925. Décalque à l’huile,
plume et aquarelle sur gaze sur carton bleu,
cadre rayé d’origine, 64 x 43 cm .
Collection Rosengart, Lucerne.


Schmoll est un fort bon camarade. Ses dessins de paysage sont étudiés avec le plus grand amour, exécutés de la manière la plus subtile. Il est tout entier paysagiste, même dans son caractère. Un poète en rapport intime avec la nature. Haller refuse de le comprendre. Pour ma part je cherche à me pénétrer de sa délicatesse, parce que çà et là il s’y trouve un avantage et que l’on peut en apprendre quelque chose, par exemple ce qui concerne les propriétés expressives du matériel... Je ne vais chez Nöther que par courtoisie, d’abord sans emporter mon violon. Renifler sa maison au préalable en toute tranquillité.
Pourquoi Dieu ne nous a-t-il proposé rien de mieux que la suave et stupide Maria ? Il paraît qu’ici on se procure les filles difficilement. Elles seraient plus appétissantes que les Munichoises. Rien qu’à voir leurs dessous immaculés !
Jeudi 23 janvier. Dans le parc de la villa Borghèse, je dessinai quelques troncs d’arbres d’une frappante conformation. Les lois linéaires ici sont analogues à celles du corps humain, bien que plus liées. J’exploite aussitôt cette observation dans mes compositions.
Le soir, de six à huit heures, régulièrement, étude de nu à l’Association des artistes. Mes précédents nus étaient d’un effet plus énergique, ceux de maintenant ne sont qu’études de formes sans qualités picturales. L’Italie antique est encore maintenant la chose capitale, la base pour moi. Une certaine amertume me vient en l’absence d’une réalité contemporaine. Quelle ironie n’y a-t-il pas à admirer davantage les ruines que ce qui est resté intact ?
Je travaille à la détrempe, afin d’éviter la moindre technique difficile. Alors tout se fait avec circonspection, une chose après l’autre. Il faut de deux à trois jours pour la tête, un jour pour chaque jambe, chaque bras, un jour pour les pieds, autant pour la région des reins, et enfin un jour pour chaque retouche, çà et là.
Haller procède tout autrement, parce qu’il aspire à quelque chose d’organique quant au coloris. Chez moi la couleur ne fait que décorer l’impression plastique. Je ferai prochainement l’épreuve de convertir directement la nature en ma faculté picturale actuelle. Avec un faible bagage le travail se fait plus libre, mais on néglige du même coup une morale plus sévère. Pour le dire crûment, l’exactitude en souffre. Je ne voudrais jamais avoir à me reprocher de dessiner mal par ignorance.
Nous passâmes le six mars aux pieds de Cléo de Mérode, sans doute la plus belle femme que l’on puisse voir. Chacun connaît sa tête. Mais il faut avoir vu son cou dans la vie. Mince, assez long, lisse comme du bronze, peu mobile, aux fins tendons, les deux tendons près du sternum. Ce sternum et les clavicules (se concluant sur le thorax nu). Son ventre étroitement enveloppé, de sorte qu’il s’harmonise bien avec les parties dénudées. Ce qui est plus regrettable, c’est que nous soyons frustrés de la vue de ses hanches, car, à la faveur de sa virtuosité de mouvement, des effets d’une singulière logique doivent se manifester à cet endroit-là, par exemple lorsqu’elle compense le poids de son corps. En revanche elle offre ses jambes pour ainsi dire nues, de même aussi ses pieds, ornés avec un goût raffiné. Les bras sont classiques, si ce n’est un peu plus fins, avec plus de variations, grâce à la vie, à quoi s’ajoute le jeu des articulations. Dans les proportions et le mécanisme des mains se retrouvent encore une fois, dans le détail, la beauté et la sagesse du grand organisme.
Il faut voir cela avec précision, il ne suffit pas d’en indiquer les grandes lignes, et pour l’exprimer tout équivalent d’ordre pathétique ferait défaut. (Elle fait une impression non sexuelle). La danse consiste à développer doucement les lignes du corps. Point d’âme, point de tempérament, rien que la beauté absolue. Elle est la même dans la danse espagnole que dans la gavotte de Louis XVI. Outre la gavotte, le genre grec (Tanagra) lui convenait le mieux. Une danse asiatique fut moins convaincante. Après chaque danse, changement de costume. De tout cela, il ressort qu’elle est plus difficile à apprécier qu’Otéro ; elle suppose quelque chose au préalable, un genre de compréhension que les Parisiens semblent avoir en propre ; ce qui fait certainement défaut ici même. L’accueil fut aimable, mais après elle un petit cochon remporta un succès beaucoup plus vif.

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