La photographie et le sensible
216 pages
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La photographie et le sensible

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Description

La photographie joue le rôle de miroir de la société et révèle une expérience de la subjectivité. Selon Walter Benjamin, la photographie est une expérimentation du sensible. En enfermant l'image dans le discours, notre culture a enfermé le sensible, le perçu et le senti dans un refus de la perception immédiate. Sentir est un acte tangible qui révèle notre pouvoir d'exister. Constatant l'actuelle instrumentalisation du sensible, cet ouvrage interroge le déploiement agressif du pornographique.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2009
Nombre de lectures 217
EAN13 9782296228290
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Steven Bernas
Laphotographieetlesensible
L e s e n j e u x d u s e n s i b l e d a n s l a r e p r é s e n t a t i o n
L ’ H a r m a t t a n
D u m ê m e a u t e u r
Les écrits mexicains d’Eisenstein,l’Harmattan, Paris, 2000. Archéologie et évolution de la notion d’auteur,l’Harmattan, Paris, 2001. L’auteur au cinéma,l’Harmattan, Paris, 2002. La croyance dans l’image,l’Harmattan, Paris, 2005. L’écrivain au cinéma,l’Harmattan, Paris, 2006. Les archaïsmes violents et l’image, l’Harmattan, Paris 2006. La chair à l’image,Colloque, l’Harmattan, Paris, 2006. L’impouvoir de l’auteur, l’Harmattan, Paris, 2007. Le montage créatif et le processus esthétique d’Eisenstein, l’Harmattan, Paris, 2008. Obscène, Obscénité, Colloque, L’Harmattan, Paris, 2008.
1. L’esthétique sensible
1 . 1 . R e p e n s e r l ’ i m a g e
de
l’image
et
le
L’image et la photographie peuvent-elles montrer le désir, faire voir l’invisible, le subjectif et le penser, des concepts, des pulsions, de la théorie ? Ou au contraire la photographie est-elle vouée au sensible ? Comment s’opère le mélange du sensible aux données du visible dans le travail photographique de recherche et de création ? L’image ne renvoie-t-elle qu’à elle-même ou à notre subjectivité ? La photographie expérimente-t-elle le sensible, au sens de Benjamin, ou est-elle devenue l’incarnation du mimétisme dominant fondé sur la copie du monde tel qu’il est,en théorie comme en art ? La sensation ne peut geler les expériences sensitives. La raison et la morale le peuvent. Le moralisme pascalien agit par exemple au point de bafouer le senti et de rompre le lien sensoriel de l’expérience. La sensation peut être reconnue ou devenir un objet de méfiance et de défiance. Cependant le sensible est au centre de notre expérience dans les arts de l’image. La photographie est le lieu d’un sens dominant : la vue, qui efface tous les autres dans notre conscience. La vue fascine et confisque à elle seule les autres sens. La sémiologie des messages visuels a caricaturé le travail analytique des fonctions de l’image en évacuant le sentir, l’émotionnel, le désir d’image, l’analyse de la croyance en l’image. L’image correspond en partie à un travail de représentation des activités symboliques. Mais l’image se libère très vite des fonctions du discours au profit du sentir et de l’épreuve du sensible. L’image n’est pas un discours ni l’équivalent d’une analyse théorique. Voir l’image révèle comment on peut vivre l’éprouvé tel un travail sur soi et le monde. L’image ne se prend pas, elle s’éprouve. Elle nous remet en cause comme la sensation qui nous touche. Elle est la forme qui nous poigne, qui nous émeut et nous bouleverse. Ne savons-nous plus sentir, comme l’envisageait Roland Barthes ?
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La photographie est un acte d’ouverture au monde. Capturer des images signifie recevoir. La photographie n’est pas un acte de prédation mais d’esthétique de la réception du visuel. Elle constitue le travail de retour à soi des objets vivants de nos désirs. L’image est un monde sans désirs. Mais ce sont ces désirs reçus en soi que les receveurs d’images peuvent lire. « Voir c’est recevoir », disait Godard. Voir est l’acte dominant valorisé par notre culture. Pour les photographes, voir est un moment de bonheur : « on est dilaté par ce qui vous entre par les yeux » énonce Robert D o i s n e a u . Le photographe entre en connexion avec le monde et opère un geste de coupure, il s’ouvre et se referme sur l’image qu’il emmagasine. Prendre une image est une activité carnassière de la puissance quand la vue est assimilée à une capture. Mais voir n’est pas tuer mais admettre, ouvrir le regard et la vue au sensible. On associe à tort le sensible de l’image à la prise et à l’emprise. La sensation n’est pas une agression mais une attente et une réception du sentir. Voir n’est pas prendre. Photographier se révèle parfois être une capture, un acte prédateur. Voir est sentir, ouvrir la vue, sensualiser le visible. Entrer en rapport à l’image entretient un processus de symbolisation verbal associé à la symbolisation d’un ordre sensitif, affectif, éminemment psychique et qui prend source à l’intérieur du senti. Le senti va jusqu’au penser peuplé de mondes. L’image est le lieu de partage du sensible et non le lieu d’une introjection forcée des représentations, des messages simplistes. Dans la saturation, la sensation meurt. Dans la privation de sensible, les sens s’exténuent, meurent dans le rien. L’ordre moral compte bien sur cette perte de repères. L’image est la composante d’une expérience qui se joue sur un double terrain, celui de lacamera obscura(la boîte noire) et sur celui de la boîte noire psychique (l’esprit). L’image fait émerger, en photographie, un double désir : celui de capturer le visible insaisissable et celui de représenter le perçu et le senti. L’image est d’abord une expérience sensorielle avant d’être une composante psychique. Mais le fait qu’elle entre dans la composante psychique fait d’elle l’expérience sensorielle elle-même. L’image entre souvent en résonance psychique, mais elle est le lieu où l’expérience sensorielle s’assimile à son rythme sensuel de réception du senti. La photographie est le développement de l’imaginaire à partir de fonctions sensorielles actives et réceptrices. L’image agit souvent
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comme fixation et assimilation du perçu et du perceptible. Elire une image à l’aune de son désir fonde l’idée que le regard est aussi un acte de désir, de convoitise du monde dans une ambivalence certaine, au sens érotique et pervers. Le photographe veut avoir et être à la fois, emmagasiner l’image et vivre le monde tangible dans un seul mouvement. Aimer physiquement le monde et le voir, sont d’essence photographique. Fabriquer une image est faire acte, sous son propre regard, de dédoublement propice à la fabrique du visible entre voir et représenter, recevoir la faille en soi et celle du monde, et inscrire la faille sur du papier photographique. Photographier est inscrire des failles de lumière dans l’inscription de l’image, comme des cicatrices de visible sur du papier sensible. Produire une image est une manière de s’assurer de sa présence matérielle, de la mémoriser, de la retenir auprès de nous. L’image s’écrit comme un texte sensuel et sexuel. Il ne se fonde pas tant dans la séparation avec l’autre, que de la séparation en soi : entre sentir et éprouver, voir et entrevoir la vie. L’image photographique produit un système d’inclusion et d’exclusion réciproques de la pulsion scopique : l’image fait le sujet photographiant et produit l’inclusion dans un moi-monde, mais le monde fait du photographe le soi retenu au bord du rien de l’être de l’image. Il exclut le sujet photographique du réel et le rompt à son regard sur le détail visible. L’imaginaire du visible achoppe sur le réel pris comme un sensible et use de l’imagination afin de combler le vide entre la langue et le réel. Le réel est une topique impossible à sensibiliser, à introjecter. Mais l’image est la structure de toute introjection. A peine regardée, elle déborde dans notre sensation d’une vision, d’une perception, d’un déploiement sensoriel. Se sentir présent au monde signifie, pour le photographe, que l’acte photographique est un acte de reconnaissance de soi par le monde comme par la conscience propre. Le photographe entre en contact avec le monde par ses sens. Pour certains, la prise de vue est une joie physique intense, une exaltation du corps et de l’esprit. Pour un autre il s’agit de la trace d’odeurs, un moment de mémoire. Pour Weston, il s’agit de perceptions tactiles, olfactives, sensuelles. L’association de sensations non visuelles à l’acte de voir, indique combien les sens sont en interaction dans la perception du sensible. Quand Dubois énonce que le sensible est le produit, dans l’acte
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photographique, d’une liaison entre le visible et le toucher, il énonce combien le cadre dessiné par l’œilleton et la logique de l’index, agissent de concert dans la pulsion. La photographie est pulsive. L’impulsion est libidinale et instinctuelle. L’image n’est pas un composé de l’idée mais de la matérialisation des sens comme de leur emprise. L’image et le sensible sont interdépendants dans notre rapport à l’ensemble des arts de l’image. Nos désirs et nos attentes modifient constamment nos perceptions, par un jeu psychique qui a entraîné certains à se méfier de leurs sens et du sensible. A force de ne plus voir, ils ont été incapables de recevoir ni ne ressentir. Barthes affirme combien le sensible repose sur notre émoi, c’est-à dire en fonction de nos sens et de notre émotion. L’image et le sensible définissent l’expression d’un état, jusqu’alors plongé dans un visuel sans émoi ni savoir. On n’enferme plus le sensitif dans le jugement de valeur mélioratif ou dépréciatif. Les sens ne sont pas invalides et n’invalident pas la perception en art, à moins qu’un jugement de valeur, un argument d’autorité, obstrue à jamais l’exercice de nos sens par une politique du sensible fondée sur la butée de l’intelligence sur la bêtise. Voir par soi-même est, dit-on, se former un jugement. Le sensible n’est pas un acte de rectification du senti. Il se fonde sur notre rapport à la perception et mérite qu’on s’attarde sur l’image et qu’on la repense. Didi-Huberman envisage que l’image est une empreinte et une incarnation, une ressemblance informe, Marie José Mondzain qu’il s’agit d’un conflit entre le visible et l’invisible, Régis Debray et d’autres, que l’image est une icône, la face sacrée de l’absolu religieux, Dubois que l’image est le produit d’un acte dans la logique de l’index. Pour la sémiologie, l’image est un indice, un signe, un symbole que l’on code et que l’on charge. Barthes et Tisseron l’ont envisagée, avec Metz, comme une enveloppe psychique et un « çà a été » d’une subjectivité qui la fantasme. Tous n’ont pas évité qu’elle soit assignée à une fonction, instrumentalisée. L’image ne renvoie-telle qu’à elle-même ou est-elle émergence de la puissance du visible dans ses écarts ?
Dans le sensible, nous sommes au-delà des images. L’image n’incarne pas une suite de dogmes et de réflexions de la sémiologie déclinante qui veulent lui faire dire ce qu’elle n’est pas. L’image
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