Grammaire et stylistique - Agrégation de lettres 2022
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Description

Joachim du Bellay, Les Regrets ; Madame d'Aulnoy, Contes de fées, Jean-Jacques Rousseau, Julie ou La Nouvelle Héloïse ; Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac ; Jean-Paul Sartre, "Intimité" et "L'Enfance d'un chef", Le Mur Cet ouvrage propose à la fois une approche théorique et des modèles de sujets corrigés sur chacun des programmes de l’épreuve de français moderne de l’agrégation de Lettres 2022, du XVIe au XXe siècle : Joachim du Bellay, Les Regrets ; Madame d'Aulnoy, Contes de fées ; Jean-Jacques Rousseau, Julie ou La Nouvelle Héloïse ; Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac ; Jean-Paul Sartre, "Intimité" et "L'Enfance d'un chef", Le Mur Chaque chapitre permet de se familiariser avec les spécificités grammaticales et stylistiques de la langue des auteurs et de se préparer aux épreuves écrites et/ou orales des agrégations de Lettres Modernes, Lettres Classiques et Grammaire, à travers des sujets complets et leurs variantes pour les différentes agrégations concernées. Il couvre ainsi de nombreuses questions de grammaire.Par la richesse et le sérieux de son contenu, par la variété des exercices corrigés et des questions traitées, cet ouvrage constitue une aide indispensable pour la préparation aux agrégations de Lettres, Modernes et Classiques, et de Grammaire.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 31 août 2021
Nombre de lectures 1
EAN13 9782340060296
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,1650€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Avant-propos
Bérengère Moricheau-Airaud
L’ouvrage Agrégation de lettres 2022 - Grammaire et stylistique offre en un unique volume des chapitres préparant à l’épreuve d’« étude grammaticale portant sur un texte postérieur à 1500 » de l’agrégation de lettres modernes, sur chacun de textes au programme de cette épreuve : il est en cela une aide précieuse à la préparation de l’agrégation de lettres. Avec ce volume, les éditions Ellipses offrent un triptyque, car cet ouvrage grammatical et stylistique s’associe à celui qui réunit un cours de littérature sur chacune des œuvres du XVI e au XX e siècle, et à celui consacré à une étude sur la question de littérature générale et comparée. La réforme du Capes, qui porte désormais sur une liste d’œuvres en partie commune avec celle de l’agrégation, revêt cette publication d’un intérêt supplémentaire : la connaissance de la langue des œuvres est une contribution non négligeable pour la préparation de la dissertation, et la similitude des questions de grammaire et de stylistique entre le concours de l’agrégation et celui du Capes font des sujets traités ici d’autres entraînements pour l’épreuve écrite sur dossier de l’option lettres modernes de cet autre concours, qui ne porte certes que pour une part limitée sur le même programme, mais dont le principe de traitement est identique.
Programme
Pour la session 2022 de l’agrégation de lettres modernes, le programme publié le 12 avril 2021 sur le site « devenirenseignant.gouv.fr » réunit les textes suivants, dans ces éditions :
• La Mort du roi Arthur , édition, traduction et présentation de David F. Hult, Le Livre de poche, « Lettres gothiques », n° 31388, 2004.
• Joachim Du Bellay, Les Regrets , Le Songe , Les Antiquités de Rome , éditions de François Roudaut, Le Livre de Poche, « Les Classiques de Poche », n° 16107, 2002.
• Charles Perrault, Contes , édition de Catherine Magnien, Le Livre de Poche, « Les Classiques de Poche », n° 21026, 2006 (uniquement les contes en prose, p. 171-308) ; Madame d’Aulnoy, Contes de fées , édition de Constance Cagnat-Deboeuf, Gallimard, Folio classique, n° 4725, 2008.
• Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse , édition d’Erik Leborgne et Florence Lotterie, Flammarion, GF, n° 1603, 2018.
• Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac , édition de Patrick Besnier, Gallimard, Folio classique, n° 3246, 1999.
• Jean-Paul Sartre, Le Mur , Gallimard, Folio, n° 878, 2005.
Le volume se rapporte aux éditions du programme.
Le programme de l’épreuve écrite d’étude grammaticale d’un texte de langue française antérieur à 1500 et d’un texte de langue française postérieur à 1500 se trouve restreint aux passages suivants :
• La Mort du roi Arthur , les chapitres III à IX, de la p. 276 (III.1.) à la p. 432, I.8.
• Du Bellay, Les Regrets , p. 56-155.
• Madame d’Aulnoy, Contes de fées , p. 49-238.
• Rousseau, La Nouvelle Héloïse , Première partie, p. 55-231.
• Rostand, Cyrano de Bergerac, la pièce en entier.
• Sartre, « Intimité » et « L’Enfance d’un chef », Le Mur .
Si le programme restreint est associé à l’épreuve écrite d’étude grammaticale d’un texte de langue française postérieur à 1500 de l’agrégation externe de lettres modernes, il concerne en fait plusieurs épreuves, et même plusieurs agrégations.
La grammaire et la stylistique dans les concours d’agrégation de lettres
Agrégations
Épreuve écrite d’admissibilité
Épreuve orale d’admission
Agrégation externe de lettres modernes
Étude grammaticale d’un texte de langue française postérieur à 1500 (sur le programme restreint)
Durée : 3 heures
Coefficient 4
Explication d’un texte accompagnée d’un exposé oral de grammaire
Durée de la préparation : 2 heures 30
Durée de l’épreuve (explication de texte et exposé de grammaire) : 40 minutes (10 pour la grammaire)
Coefficient 12
Agrégation externe de lettres modernes, concours spécial (réservé aux docteurs)
Étude grammaticale d’un texte de langue française antérieur à 1500 et d’un texte de langue française postérieur à 1500
Durée : 4 heures
Coefficient 3
Explication d’un texte de langue française (exposé oral de grammaire portant sur le texte)
Durée : 2 heures 30 de préparation, 1 heure de passage (explication de texte et l’exposé : 40 minutes maximum, entretien avec le jury : 20 minutes)
Coefficient 3
Agrégation externe de lettres classiques
-
Explication d’un texte de français moderne suivie d’un exposé de grammaire et d’un entretien
Durée de la préparation : 2 heures 30
Durée de l’épreuve : 1 heure (explication de texte et exposé de grammaire : 45 minutes, entretien : 15 minutes)
Coefficient 9
Agrégation externe de grammaire
Épreuve à option de grammaire et linguistique (sur les textes du programme réduit)
L’épreuve comporte deux compositions (à chaque option correspondent une composition principale [4 heures 30 ; coefficient 8] et une composition complémentaire [2 heures 30 ; coefficient 4])
Explication préparée d’un texte de français moderne tiré des auteurs du programme
Durée de la préparation : 2 heures
Durée : 30 minutes
Coefficient 12
L’explication est suivie d’une interrogation de grammaire consacrée à des questions simples de grammaire normative que le jury propose àce moment au candidat (durée : 10 minutes).
Agrégation interne de lettres modernes et CAERPA section lettres modernes
-
Explication d’un texte postérieur à 1500
Durée de la préparation : 3 heures
Durée de l’épreuve : 50 minutes
Coefficient 8
(interrogation de grammaire portant sur le texte)
Agrégation interne de lettres classiques et CAERPA section lettres classiques
-
Explication d’un texte postérieur à 1500
Durée de la préparation : 2 heures 30
Durée de l’épreuve : 45 minutes
Coefficient 7
(interrogation de grammaire portant sur le texte)
De nombreux conseils peuvent guider les candidats, mais le plus important, c’est de connaître aussi bien que possible les textes au programme, et pour cela de les lire précocement, attentivement, incessamment – crayon à la main .
L’appropriation des attentes de chacune des épreuves est la deuxième recommandation à suivre. Les rapports de jury des sessions précédentes sont donc à lire presque aussi assidûment que les textes au programme. Ceux des cinq dernières années sont accessibles sur le site « devenirenseignant.gouv.fr », dans la partie dédiée aux sujets et aux rapports des années antérieures. Ces ressources précisent les attentes des questions, la méthode de travail à suivre dans l’année ainsi que lors de l’épreuve et, enfin, ils offrent des éléments de corrigé qui, même sur un texte d’un programme antérieur, donc sur un corpus d’occurrences différent, exposent clairement le principe de traitement, par exemple un plan possible. Il faut aller consulter ces textes dès le début de la préparation, pour savoir comment travailler. Les indications suivantes proviennent de ces rapports. Elles reprennent également les orientations données dans l’avant-propos des précédentes éditions de ce volume, dans la suite desquelles s’inscrit celui-ci 1 . Au-delà de la reconnaissance de ce que les conseils à venir doivent à ces textes de référence, nous signalons ici ces sources pour en recommander vivement la lecture.
Le troisième conseil est de confronter ses connaissances de langue et de stylistique, même assurées, à des exercices sur texte, tôt et aussi souvent que possible dans la préparation. De fait, à la difficulté de l’analyse, s’ajoute la forte contrainte du temps imparti pour les épreuves grammaticales, quel que soit le concours concerné : s’entraîner sans tenir compte de cette donnée ne peut que compromettre les chances de réussite.
Proposer des sujets accompagnés de leur corrigé permet ainsi de multiplier les entraînements en temps limité et avec la possibilité de se confronter aux attendus du concours. De surcroît, au sein de chaque chapitre, ces sujets sont précédés d’une présentation générale où sont abordés les faits de langue les plus signifiants ou encore les plus difficiles de chaque œuvre au programme, dont l’appropriation est nécessaire à la lecture des textes – pour l’étude grammaticale bien sûr, et aussi pour les épreuves littéraires du concours.
Agrégation externe de lettres
Épreuve écrite d’admissibilité pour les lettres modernes
Elle comporte trois parties, qu’il est préférable de traiter dans l’ordre du sujet, l’étude stylistique tirant bénéfice des questions précédentes. Il est d’ailleurs possible, dans le cours du commentaire, de renvoyer à des analyses menées auparavant dans les questions de langue.
Le fait qu’il s’agisse d’un concours, et plus encore le fait que ce soit celui de l’agrégation, imposent de traiter toutes les questions.
Lexicologie
Cette question peut désormais, depuis 2015, appeler ou bien l’analyse lexicologique de deux mots, ou bien une question de synthèse portant sur plus de termes.
Les rapports de jury rappellent régulièrement, comme le fait d’ailleurs encore celui de la session 2019, que, « dans la perspective du français moderne, l’approche synchronique est privilégiée » (p. 46). L’étymologie ne doit être proposée que si elle est assurée : un étymon erroné produit un effet d’autant plus préjudiciable qu’il ne fait pas partie des exigences de l’épreuve. Mais il faut s’interroger sur la construction du mot, et ce sont bien les compétences lexicologiques qui sont visées par cette question : (1) l’étude de la construction du mot et (2) celle de son sens, en langue (3) puis en discours. C’est d’ailleurs le cheminement attendu d’une étude lexicologique, et la copie gagnera à ce que son plan apparaisse explicitement : après avoir donné la classe grammaticale et la fonction syntaxique de l’occurrence soumise à l’étude, l’analyse morphologique détaille, étape par étape, la construction du mot puis, à partir de ce premier temps, un examen sémantique s’intéresse au sens de l’occurrence, en langue d’abord, ensuite en discours, en allant alors de son emploi en micro-cotexte à celui dans son macro-contexte. Cette structuration de l’analyse lexicologique nourrit l’étude elle-même : « partir du sens contextuel pour aller vers le sens en langue de la lexie suppose de se priver, pour appréhender le sens contextuel, de la richesse du déploiement sémantique auquel oblige la saisie du sens en langue du mot, et peut ainsi mener à ne pas mesurer toutes les possibilités sémantiques du mot en discours et dans le contexte », comme le souligne le rapport de la session 2018 (p. 68). L’articulation entre les étapes du traitement et, plus encore, entre les nuances sémantiques constitue un enjeu important de l’épreuve : l’effet de liste de définitions est à proscrire, il faut s’efforcer de montrer ce qui s’est passé d’un sens à un autre, de pointer la nuance disparue ou ajoutée, d’éclairer l’inflexion sémantique.
Grammaire
a)Un premier temps demande le traitement d’une question de synthèse. Cette réponse doit correspondre à un commentaire – et non seulement un relevé – des occurrences de la notion dans le passage, et non de formes qui seraient en dehors de ce corpus. Cela ne signifie toutefois pas que le traitement doive être linéaire. Après une introduction qui définit le point grammatical donné à étudier, les formes de l’extrait sont à distribuer et à analyser, selon un plan apparent, et selon les critères et les remarques spécifiques à la notion à étudier, donnés en introduction. Il n’existe donc pas de plan générique qui conviendrait à toutes les questions, pas plus qu’il n’existe d’analyse systématique d’une même forme qui, en discours, peut connaître des emplois différents. Le traitement d’une notion peut d’ailleurs admettre plusieurs organisations même si, dans tous les cas, les tests de « déplacement, commutation, addition, effacement, pronominalisation, clivage, dislocation, passivation, transformation négative » (rapport agrégation externe 2020, p. 111) doivent justifier les analyses syntaxiques, de manière adaptée à la notion soumise. Sous réserve que les occurrences apparaissent clairement au fur et à mesure du développement, citées en entier (et avec les lignes !), leur liste à la fin de l’introduction n’est pas nécessaire – soulignons cependant que cela peut s’avérer utile à la rédaction, et à la correction. Cela étant, au sein du développement, leur relevé demeure insuffisant : les compétences grammaticales sont appréciées dans le commentaire lui-même, nourri des tests relatifs aux propriétés de la notion.
b)La deuxième consigne de cette partie de l’épreuve demande au candidat de formuler les remarques grammaticales « utiles et nécessaires » sur un passage de l’extrait donné à étudier dans le sujet. Pour aussi traditionnels qu’ils paraissent, les adjectifs « utiles et nécessaires » signalent que cette question vise la capacité du candidat à choisir ce qui mérite le commentaire dans le segment soumis, ce qui est une autre manière de vérifier ses connaissances grammaticales. Il est certes attendu que la progression aille du degré macrostructural (« la description précise de la structure d’ensemble (d’un passage choisi à dessein) est bien nécessaire », rapport de jury agrégation externe 2018, p. 76) au microstructural (« Plusieurs remarques s’impos[ent] ensuite, portant sur des segments précis du passage », ibid ., p. 69), mais dans son détail, l’organisation de la réponse est induite par les spécificités grammaticales à commenter, et ne suit donc pas forcément la linéarité de l’extrait. À noter, enfin, que « le jury se réserve le droit de proposer, le cas échéant, une étude de la versification de quelques vers d’un texte versifié », depuis la session 2015 (voir le rapport 2014, p. 76).
Stylistique
Le libellé, à la différence de celui du Capes, n’appelle pas le commentaire à mettre en avant un intérêt spécifique du passage soumis à l’étude, mais conserve une forme ouverte. Le rapport de la session 2019 formule ces attentes en ces termes : le commentaire stylistique appelle à aborder le texte « au travers du prisme de ses procédés d’écriture et des effets de sens qui leur sont corrélés » (p. 53).
L’exercice du commentaire stylistique nécessite de bien maîtriser trois grands ensembles de savoirs et de compétences : la méthode de ce type de commentaire, les outils linguistiques et stylistiques qu’il convient de mobiliser en les mettant à profit pour l’interprétation du texte, et bien sûr l’œuvre elle-même, pour être capable de restituer, dans le peu de temps imparti, les principaux enjeux de l’extrait en relation avec l’ensemble. (rapport agrégation externe 2018, p. 78)
Le commentaire stylistique se différencie nettement de l’explication de texte – notamment parce qu’il ne doit pas être linéaire (rapport de la session 2018, p. 78) – et du commentaire composé – parce qu’il se nourrit de l’analyse de la langue : c’est un exercice qui est présent dans une épreuve d’étude grammaticale. La paraphrase est un autre écueil à éviter : la reformulation du passage n’est admise que dans l’introduction, lorsque le candidat évoque ce qui se passe dans le texte ; partout ailleurs, le texte doit être analysé, et encore s’agit-il alors de travailler sur son écriture. Le commentaire, organisé selon un plan apparent, avec introduction et conclusion, doit toujours tenir ensemble, et lier dans la rédaction, le relevé des procédés, leur analyse linguistique/grammaticale/rhétorique, selon leur nature, et l’interprétation de leur valeur littéraire spécifique à l’extrait, dans une progression qui réponde à une lecture du passage, posée comme la problématique du commentaire, dès son introduction.
Enfin, au-delà de la nature même de l’exercice, la difficulté de cette épreuve vient du temps alloué, relativement resserré pour un tel travail. Pour cette raison, ici encore, le choix des éléments commentés participe de ce qu’évalue le jury : mettre en avant tel ou tel fait d’écriture rend déjà compte de la compréhension du texte. La lecture qui en est faite s’apprécie aussi dans la problématique ou encore dans le plan, nécessairement spécifiques à l’extrait soumis. Il n’y a pas de plan-clé, de plan-type, et prévoir trois parties ne s’impose pas. La problématique « doit être de nature stylistique – c’est-à-dire fondée sur la synthèse des récurrences formelles observées pendant la préparation du développement, sans se limiter à des connaissances littéraires extérieures à l’extrait particulier soumis » (rapport agrégation externe 2018, p. 78). Concrètement, le plan « ménag[e] des sous-parties dont l’enjeu doit être d’abord technique et appuyé sur des relevés de langue précis » (p. 78).
Sujets pour l’agrégation externe de lettres modernes 2016-2021
Année
Texte
Lexique (4 points)
Étudiez…
Grammaire (8 points)
Stylistique (8 points)
Étudiez…
Formulez toutes les remarques utiles et nécessaires sur… :
2016
Zola, La Fortune des Rougon
… le figement lexical dans les trois expressions suivantes : « portera malheur » (l. 1), « faisait de merveilleux châteaux en Espagne » (l. 3-4) et « prendre en grippe » (l. 11).
… les modes non personnels du verbe dans l’ensemble du passage.
… « Ce serait lui qui payerait leurs rentes à Granoux, à Roudier, à tous ces bourgeois qui venaient aujourd’hui chez elle comme on va dans un café » (l. 7-9).
Vous proposerez un commentaire stylistique de ce texte.
2017
Montaigne, Essais , iii, 10
…, selon un double point de vue morphologique et sémantique, la dérivation dans « agitation » (l. 9), « louage » (l. 17) et « locataires » (l. 18).
… la syntaxe des adverbes de « Les débats contestés et opiniâtretés… » (l. 5) jusqu’à « nullement » (l. 11).
… « Ceux qui savent combien ils se doivent, et de combien d’offices ils se sont obligés à eux » (l. 14-15).
2018
Jean Racine, Athalie , I, 2, v. 235-264
… les mots « grâce » (v. 240) et « s’intimide » (v. 260).
… la syntaxe des groupes verbaux du vers 253 au vers 262.
… « Qui sait si cet Enfant, par leur crime entraîné / Avec eux en naissant ne fut pas condamné ? » (v. 237-238).
2019
Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée , IIe partie, 1958
… « fille » (l. 1) et « vérité » (l. 17).
… la négation dans le texte.
… « Poussant mes répugnances jusqu’au vomissement, mes convoitises jusqu’à l’obsession, un abîme séparait les choses que j’aimais et celles que je n’aimais pas. » (l. 20-21)
2020
La Bruyère, Les Caractères , « De la Cour »
… la suffixation dans les mots « empressement » (l. 3), « inquiétude » (l. 3), « curiosité » (l. 4), « médiocrement » (l. 16).
… la fonction sujet dans le passage allant du début du texte jusqu’à « vous démonteriez leur machine » (l. 7).
… « Ils ne sont pas les Satellites de Jupiter, je veux dire ceux qui pressent et qui entourent le Prince, mais ils l’annoncent et le précèdent » (l. 10-11).
2021
Casanova,
Histoire de ma vie , Tome III, Chapitre XIII (« Sous les Plombs. Tremblement de terre »)
… en syncrhonie et selon un double point de vue morphologique et sémantique, « immobile » (l. 9), « incapable » (l. 9), « innocent » (l. 16), individu » (l. 26).
… les déterminants et l’absence de déterminant, de « Je ne pouvais » jusquà « se hérissèrent » (l. 7).
… « car j’étais sûr que lorsque je me suis couché sur le plancher il n’y avait rien. » (l. 15-16).
Épreuve orale d’admission
La grammaire est également présente à l’oral, associée à l’explication de texte, et cette fois le passage soumis au candidat peut être pris dans n’importe quelle partie des œuvres au programme.
Ainsi que le souligne le rapport de la session 2019, cette partie compte pour un tiers de la note finale de l’épreuve (p. 126), et le temps de préparation à lui réserver doit donc être proportionnel : soit, sur les 2 h 30 allouées, environ quarante minutes. L’ordre de présentation de l’explication et de l’exposé de grammaire reste ouvert pendant le passage, mais il paraît judicieux, pendant la préparation, de commencer par la question de langue, précisément parce qu’elle permet de mieux appréhender le sens du texte : « [S]i le commentaire stylistique n’est pas indispensable, on s’étonnera de la manière dont les candidats séparent absolument l’explication de texte de la question de grammaire. […] [L]es faits de langue à commenter sont généralement saillants, et une mobilisation de la grammaire au service de l’interprétation ne serait pas mal venue. » (rapport agrégation externe 2020, p. 112)
Il peut être demandé au candidat ou bien d’étudier une notion de grammaire, ou bien de formuler les remarques nécessaires sur un segment du texte : les attentes de cet oral sont donc très comparables de celle de l’épreuve grammaticale sur un texte postérieur à 1500 de l’agrégation externe de lettres. Les candidats à l’agrégation externe de lettres modernes se doivent donc d’entretenir le capital de cet écrit, ceux qui préparent l’agrégation de lettres classiques veilleront à anticiper cet aspect dans leur préparation.
Sujets donnés à la session 2020 (rapport de jury, présenté par Florence Pellegrini, p. 113)
Remarques nécessaires (1 sujet sur 10 environ)
Questions de synthèse
« Classes de mots et groupes de mots
Les déterminants
L’article défini et le déterminant démonstratif
Les pronoms/Les pronoms personnels/Les pronoms, à l’exception des pronoms personnels
L’adjectif/La syntaxe de l’adjectif/Les emplois des adjectifs
Les démonstratifs
Les expansions du nom
L’adverbe
Les prépositions/Les groupes prépositionnels
Les parties invariables du discours
Tout et les adverbes de degré
Le morphème de
Les mots qui et que /Les mots qui , que , quel /Le mot que »
« Fonctions
La fonction sujet
L’épithète
L’attribut
Attribut, apostrophe, apposition. Attribut et apposition
Épithète, apposition, apostrophe/Épithète et apposition
Le complément d’objet/Le complément d’objet direct
Les complément circonstanciels »
« Syntagme verbal
L’infinitif
L’emploi des temps de l’indicatif/Les tiroirs verbaux de l’indicatif
Le subjonctif
Le temps des verbes
Les formes en - ant
Le participe/Les emplois du participe
Le passif
Les constructions verbales/La syntaxe des groupes verbaux
Les emplois de être/Les constructions des verbes être et avoir
Les verbes à la forme pronominale et leurs compléments
Les modes non personnels du verbe
La transitivité verbale
Les propositions subordonnées/Les propositions subordonnées relatives
La subordination »
« Types, formes et constructions de phrase
Le détachement/Les constructions détachées
Les phrases atypiques
Les types de phrases/Les modalités et les types de phrase
L’injonction
La négation
L’interrogation
Interrogation et négation »


1 . Giacomotto-Charra, V., Agrégation de lettres 2019 - Grammaire et stylistique , Ellipses, 2018, p. 3-7 ; Giacomotto-Charra, V., Agrégation de lettres 2020 - Grammaire et stylistique , Ellipses, 2019, p. 3-9, Moricheau-Airaud, B., Agrégation de lettres 2021 – Grammaire et stylistique , Ellipses, 2020, p. 3-13. Ce volume reprend le cadrage des précédentes éditions, tant pour ses conseils de travail que pour son organisation.
Agrégation externe de lettres modernes, concours spécial
Épreuve écrite d’admissibilité
Elle est similaire à celle de l’agrégation « ordinaire », à l’exception de ces quatre points :
• pour le format de l’épreuve : l’étude grammaticale d’un texte de langue française postérieur à 1500 se voit associée à celle portant sur un texte postérieur à 1500, pour une unique épreuve d’une durée totale de quatre heures, qui suppose donc deux heures pour chaque ensemble.
• pour la question de lexicologie : elle ne peut être qu’une question de synthèse.
• pour la question de grammaire : il n’y en a qu’une, mais les deux types de sujets sont possibles (question de synthèse sur une notion, ou « remarques grammaticales nécessaires »).
• pour l’étude stylistique : elle est appelée à s’intéresser à la mise en œuvre stylistique d’un phénomène linguistique, rhétorico-stylistique ou métrique en suivant.
Les questions sont donc moins nombreuses que pour l’épreuve correspondante de l’agrégation « ordinaire », le temps donné pour leur traitement étant plus court pour les candidats docteurs, mais elles sont d’une nature extrêmement proche.
Sujets pour l’agrégation externe de lettres modernes, concours spécial 2017-2020
Année
Texte
Lexique (4 points)
Étudiez…
Grammaire (8 points)
Stylistique (8 points)
Étudiez…
Formulez toutes les remarques utiles et nécessaires sur… :
2017
Victor Hugo, Les Contemplations , Livre Troisième
…, l’affication dans les mots « inclément » (v. 1), « ingrats » (v. 5), « vénérables » (v. 7) et « misérables » (v. 8).
Formulez toutes les remarques utiles et nécessaires sur les vers 15 à 22.
Étudiez la mise en œuvre stylistique de l’énumération.
2018
Nicolas Bouvier, L’Usage du monde , « Le lion et le soleil »
… la composition dans « faux pas » (l. 4), « pourtant » (l. 7), « contrecarrait » (l. 7) et « portefaix » (l. 11).
… l’adjectif du début de l’extrait jusqu’à « … que la presse occidentale ne l’avait laissé croire. » (l. 10)
Étudiez les moyens du pittoresque.
2019
Clément Marot, L’Adolescence clémentine , Epîtres, VII
… d’un point de vue morphlogique et sémantique, les affixes des mots suivants : « enrime » (v. 2), « rimailleurs » (v. 3), « rimassez (v. 5), « rimart » (v. 9), « rimette » (v. 19).
… les modes non personnels, du v. 7 jusqu’à la fin du texte.
Étudiez la mise en œuvre stylistique des discours rapportés.
2020
La Bruyère, Les Caractères , « De la Société et de la Conversation »
… la dérivation dans les mots semblables » (l. 7), « diseurs » (l. 7) et « étonnement » (l. 8).
… la transitivité verbale dans le passage allant du début jusqu’à « je vous trouve bon visage » (l. 4).
Étudiez la mise en œuvre stylistique de l’énonciation.
2021
Jean Genet, Le Balcon , p. 5-37.
… « soudain » (l. 13), « pourquoi » (l. 18) et « visiblement » (l. 21).
… le complément d’objet direct, du début à la ligne 20 (la tirelire des gosses »).
Étudiez les interactions verbales.
Épreuve orale d’admission
Elle est similaire à celle de l’agrégation externe de lettres modernes « ordinaire ».
Agrégation externe de grammaire
Épreuve écrite d’admissibilité
L’épreuve à option de grammaire et linguistique attend des candidats
1. l’étude de deux mots pour la partie de lexicologie,
2. en grammaire, celle d’une notion et les remarques nécessaires sur une partie du texte,
3. et un commentaire stylistique centré sur un aspect de l’écriture du texte.
Épreuve orale d’admission
L’épreuve prend la forme de trois ou quatre questions de grammaire française improvisées : elles ne sont pas sur le bulletin de tirage mais sont posées par le jury, pendant une dizaine de minutes, à la fin de l’explication de texte. Elles concernent l’analyse grammaticale, la morphosyntaxe, la sémantique principalement, parfois aussi la métrique, ce dernier point constituant une autre différence par rapport à l’exposé de grammaire des autres agrégations. Les questions peuvent être posées selon un ordre progressif, « les premières visant à vérifier les capacités d’analyse élémentaire (nature et fonction, types de phrase, par exemple), les suivantes à témoigner de la capacité du candidat à prendre du recul, voire à proposer des analyses alternatives lorsque celles-ci existent » (rapport agrégation grammaire 2020, p. 124), par exemple :
Tristan Corbière, Les Amours jaunes , « Frère et sœur jumeaux » : analyser les compléments dans les gendarmes, à la popote, sous les armes (v. 9-10) ; le que dans Un Dimanche de Mai que tout avait une âme (v. 13) ; le mot chaud dans tenant chaud (v. 30) ; le groupe de chien couchant (v. 28).
Blaise Cendrars, L’Homme foudroyé , pp.452-453 : la détermination dans le syntagme nominal tous les bons compagnons tailleurs de pierre qui ont coopéré à l’édification du nouveau temple de Dieu ; le mot de dans les syntagmes plein d’échos mourants et de longs murmures et les bouquets des orchidées ; analyser le complément sous les voûtes des branches ; identifier et expliquer la construction : allaient réaliser . ( ibid. )
Le volume a été construit de sorte à pouvoir préparer toutes les épreuves concernées par des questions de grammaire, de toutes ces agrégations et aussi, rappelons-le, du Capes, certes de manière plus indirecte.
Conjointement, ce volume s’est efforcé d’englober une variété de notions et d’exemples de traitement, dans la présentation de la langue de chaque texte et, surtout, dans le choix des sujets : l’index des notions abordées dans ces derniers – dans leur traitement de grammaire et dans leur question sur les « remarques nécessaires » – permet d’en rendre compte, et facilitera l’accès aux exemples de traitement.
Cette variété est encore celle des approches admises au concours : une même question peut donner lieu à des descriptions différentes, selon l’analyse retenue, parfois selon l’orientation théorique adoptée. Ce sera le cas, par exemple, de l’analyse de la proposition infinitive. Rappelons que cela ne constitue pas un problème, pour peu que le candidat maîtrise bien l’approche suivie. Il s’agit néanmoins, surtout, de ne pas délaisser les fondamentaux, dont les candidats doivent faire preuve en priorité, avant toute discussion théorique plus poussée : « si la référence introductive à des courants linguistiques, des modèles théoriques et/ou des grammairiens précis est la bienvenue – les mêmes reviennent dans tous les exposés : Marc Wilmet, Pierre Le Goffic, ou, dans une moindre mesure Gustave Guillaume –, elle ne peut en aucun cas se substituer à une étude circonstanciée des occurrences du texte » (rapport agrégation externe 2020, p. 111).
Les ressources données dans la bibliographie visent précisément, dans sa partie générale, à réunir des lectures nécessaires pour s’approprier certaines théories mais avant tout à rappeler les ressources de base pour « la maîtrise des notions principales et des outils fondamentaux relevant de ce que l’on nomme la grammaire traditionnelle » ( ibid. , p. 111). En complément, chaque chapitre de ce volume est accompagné, dans la partie spécifique de la bibliographie, de références propres à chaque texte au programme, celles qui sont mobilisées dans le chapitre correspondant et d’autres encore, pour accompagner l’entrée dans sa langue.
Ces lectures s’ajoutent aux ressources à consulter pour préparer le concours, qui demeurent prioritaires : outre les rapports de jury dont nous martelons ici l’importance, les deux références incontournables sont, par ordre chronologique de publication, la Grammaire méthodique du français , de Martin Riegel, Jean-Christophe Pellat et René Rioul (désormais abrégé en GMF ), ainsi que le Grevisse de l’étudiant , de Cécile Narjoux.
Joachim Du Bellay Les Regrets
Agnès Rees


I
La langue des Regrets
Introduction
La présente étude se propose de faire le point sur certains faits de langue propres au recueil des Regrets , inscrit au programme de l’Agrégation 2022. Elle n’entend certes pas être exhaustive, mais plutôt à accompagner les lecteurs dans leur lecture et dans leur anayse de l’œuvre en privilégiant quelques points saillants en lexicologie, en grammaire ou en stylistique. Il s’agit d’une part d’emplois particulièrement fréquents et/ou significatifs dans Les Regrets : c’est notamment le cas de la négation et des propositions subordonnées relatives, étudiées dans la première partie ; d’autre part, de faits de langue qui présentent des particularités en français du XVI e siècle ou qui ont pu évoluer depuis.
La langue de Du Bellay est en effet assez représentative du français de la deuxième moitié du XVI e siècle : celle-ci respecte déjà un certain nombre de règles que nous appliquons encore en français contemporain et qui s’imposent tout au long du XVI e siècle dans une volonté de clarification et de normativisation de la langue : systématisation de l’emploi des déterminants, des pronoms personnels sujets ; fixation de l’ordre des mots ; respect des règles d’accord… La langue du XVI e siècle présente certes une plus grande souplesse dans ces emplois, particulièrement en poésie. Cependant, on a déjà affaire, avec Les Regrets , à une syntaxe assez claire et à une langue accessible, y compris aux lecteurs contemporains.
Cette lisibilité est également due aux choix stylistiques et poétiques de leur auteur. On sait que Du Bellay privilégie, dans Les Regrets , la simplicité, et qu’il s’y éloigne des ambitions poétiques de L’Olive (1549), son premier recueil de sonnets, dont la première édition est contemporaine de La Deffence, et illustration de la langue françoyse . En 1558, il ne s’agit plus d’élever la poésie française par une langue « inusitée » – le mot est de Du Bellay ; le poète privilégie désormais une « fureur plus basse » ( Les Regrets , sonnet 4), plus adaptée à la situation d’un poète qui déplore à plusieurs reprises, au début du recueil, la perte de son inspiration. Aussi les premiers sonnets des Regrets multiplient-ils les revendications de « simpl(icité) » (sonnet 4), voire de facil(ité) (sonnet 2). La forme même du sonnet se prête alors à l’expression des souffrances du poète exilé, mais aussi à la relation de ses activités à Rome ou à la description critique et satirique des personnages qu’il y rencontre, expériences dont il fait souvent part à ses destinataires, poètes, amis ou protecteurs. La langue des Regrets devient souvent celle d’une conversation familière, sur le modèle d’Horace ou d’Ovide.
Il faut cependant se garder de lire tout le recueil à l’aune de cette simplicité ou de cette familiarité. S’il se détourne des ambitions linguistiques quelque peu élitistes qu’il professait dans la Deffence en 1549, Du Bellay ne renonce pas complètement au style élevé, qu’il illustre notamment dans la dernière partie du recueil, constituée pour une bonne part de poèmes d’éloge adressés à de hauts personnages de l’entourage royal : Henri II, Diane de Poitiers, le Dauphin et surtout Marguerite de France, protectrice du poète. On trouve aussi des éléments de style élevé dans d’autres poèmes du recueil, parfois – mais pas toujours – sur un mode ironique, quand le poète tourne en dérision le style dont il entend justement s’éloigner. Les marques d’érudition, les références épiques et mythologiques, les hyperboles, les périphrases et les figures d’analogie, tous ces procédés que La Deffence encourageait pour élever le style poétique, trouvent aussi leur place tout au long des Regrets .
C’est donc avant tout dans une perspective de diversité et de variété des styles qu’il convient d’aborder le recueil des Regrets , et avec un regard chaque fois renouvelé qu’il convient d’en étudier la langue, familière et pourtant si recherchée.
I. Lexicologie
La langue des Regrets se caractérise, de manière générale, par l’emploi d’un lexique courant, propre au style simple qu’entend pratiquer Du Bellay dans son recueil : « Je me contenterai de simplement écrire/Ce que la passion seulement me fait dire » (4, v. 9-10). Le vocabulaire des Regrets participe donc de cette poétique de la « modération » et de la « limitation » identifiée par C. Noirot dans certains recueils de Du Bellay 1 . Il ne faut bien sûr pas interpréter de manière excessive cette recherche de simplicité lexicale : le texte des Regrets n’est pas exempt de références érudites, qui se manifestent notamment par l’emploi de noms propres historiques ou mythologiques, parfois justifiés par le contexte romain (« Antonin », « Dioclétien » : 107, v. 2), parfois convoqués à titre de pure référence érudite (« Aristarque » : 66, v. 4 ; « Alexandre », « César » : 173, v. 2-3 ; « Ganymède » : 105, v. 6 et 106, v. 9 ; « Apollon » et bien sûr « Ulysse », respectivement 3, v. 3 ; « À Monsieur d’Avanson », v. 50, et passim ). On trouve également quelques mots savants, d’origine grecque ou latine, comme « Hyperborés » (8, v. 13), « homicide » (44, v. 3) ou encore « empenne », du verbe empenner (du latin penna : 171, v. 2), ce dernier mot rappelant le lexique élevé des sonnets de L’Olive de 1549-1550. La variété et la complexité lexicales des Regrets n’en restent pas moins en retrait des propositions de La Deffence, et illustration de la langue françoyse , qui encourageait encore, en 1549, le recours aux mots techniques ou savants, aux néologismes et aux mots grecs ou latins francisés. De telles audaces lexicales restent relativement rares dans Les Regrets . Pour le lecteur moderne, les quelques difficultés de compréhension tiennent donc davantage, comme dans tout texte du XVI e siècle, à l’emploi de mots sortis d’usage ou dont le sens a pu évoluer. Ce sera l’un des objets de cette étude que d’identifier les plus fréquents ou les plus remarquables de ces emplois et de retracer leur évolution dans une perspective diachronique. On s’intéressera ensuite, dans une perspective synchronique, à la dérivation lexicale et à l’usage poétique qu’en fait Du Bellay dans les Regrets .
1. Approche diachronique
a. Verbes et mots d’usage courant
Pour lire et comprendre tout texte du XVI e siècle, il importe de connaître le sens de certains mots d’emploi fréquent à cette époque et sortis d’usage en français contemporain. C’est notamment le cas de certains verbes comme cuider ou cuidier (du latin cogitare ), qui signifie « tenir pour vrai », « croire » et plus particulièrement « croire à tort ». On n’en trouve qu’une occurrence dans les Regrets mais ce verbe est encore assez largement employé au XVI e siècle : « Las, pourquoi de ce nœud sens-je la mienne étreindre,/Quand mes justes regrets je cuide commencer ? » (48, v. 6). Le verbe souloir , du latin solere , signifie quant à lui « avoir coutume de ». On le trouve à plusieurs reprises dans les sonnets du recueil :
Ne pense, Robertet, que cette Rome-ci
Soit cette Rome-là, qui te soulait tant plaire.
On n’y fait plus crédit, comme l’on soulait faire,
On n’y fait plus l’amour, comme on soulait aussi.
À mi-chemin entre la lexicologie et la morphologie verbale, on peut aussi mentionner le cas des verbes qui présentent deux formes concurrentes à certaines personnes et/ou certains modes : ainsi le verbe aller présente deux conjugaisons : l’une issue de * allare (du latin ambulare ), l’autre de * vadere qui a donné les formes je vais , tu vas , ils vont . On trouve aussi dans les Regrets la forme voise au subjonctif présent : « Que son cœur, où qu’il voise, y soit toujours présent » (« À son livre », v. 11) ; « Marseille, il ne faut point que pour la pénitence /[…] Il voise errant nu-pieds ne six ne sept années » (134, v. 12). À l’infinitif, la forme acquerre , du latin acquirere ou adquirere (35, v. 6) concurrence encore acquérir (38, v. 5).
Enfin, on trouve dans les Regrets quelques substantifs d’usage courant qui ont changé de sens depuis le XVI e siècle. Pour ne citer qu’un exemple, on peut s’intéresser au mot chef (du latin caput ), qui apparaît à plusieurs reprises dans le recueil, par exemple en 171, 13 : « Et dis, cette princesse et si grande et si bonne,/Porte dessus son chef de France la couronne ». Il désigne alors la tête ( teste ), comme dans couvre-chef . Par extension, chef peut signifier le « bout » ou l’« extrémité » ; enfin, il peut traduire l’idée de supériorité ou de domination : le mot peut donc aussi avoir le sens de « maître » que nous lui donnons aujourd’hui. Dans les Regrets , il n’est employé que dans son sens premier de « tête ».
b. Les mots de l’exil
Les mots évoquant l’exil et la souffrance qui lui est associée constituent, sans surprise, certains des emplois les plus fréquents dans les Regrets . Déverbal de séjourner (du latin * subdiurnare ), le substantif séjour connote à la fois la durée et le lieu : il indique le fait de demeurer un certain temps dans un lieu, ou l’endroit où l’on demeure (« Quand je changeai la France au séjour d’Italie » : 32, v. 8). Par extension, il peut signifier la durée de ce séjour : « car cette maladie/Ne me vient du trop lire, ou du trop long séjour » (59, v. 5-6). Il peut être connoté positivement et renvoyer à un lieu agréable, associé au repos ou même au refuge, lorsqu’il évoque l’Anjou natal du poète, « mon naturel séjour » (36, v. 1), « le plaisant séjour de ma terre Angevine » (19, v. 8). Il peut enfin être utilisé de manière métaphorique, voire allégorique, dans une acception notamment religieuse ou morale (« le séjour des dieux », « le séjour éternel ») ; c’est le cas dans le sonnet 172 : « Voilà de l’autre part le grand chemin battu,/Où au séjour du vice on monte sans échelle » (v. 11-12). Les adjectifs étrange et étranger (du latin extraneus ) sont synonymes au XVI e siècle : ils désignent ce qui vient d’un autre pays (« Je vieillis malheureux en estrange province », 24, v. 10) ; « Et demeurer trois ans sur ce bord étranger », 26, v. 11). Ils peuvent qualifier l’animé ou l’humain (« Et les Muses de moi, comme étranges, s’enfuient » : 5, v. 14) et peuvent être substantivés : « d’un haineux étranger l’envieuse malice ». Notons l’existence au XVI e siècle du verbe s’étranger (« s’éloigner ») : « J’ai voulu mille fois de ce lieu m’étranger » (87, v. 9). Enfin, étrange peut déjà connaître une restriction de sens et signifier « surprenant, inhabituel » : « [Un] bruit de tambourins, une étrange harmonie » (80, v. 3).
L’expérience de l’exil justifie aussi le recours à un lexique affectif varié, connoté négativement, qui a souvent connu un affaiblissement de sens entre le français de la Renaissance et le français contemporain. On pense bien sûr aux regrets qui donnent leur titre au recueil : « Et vu tant de regrets, desquels je me lamente,/Tu t’ébahis souvent comment chanter je puis ». Déverbal de regretter , également attesté dans le texte (« La France regrettant, et regrettant encor/Mes antiques amis […],/Je regrette les bois, et les champs blondissants » : 19, v. 6-7 et 9), le mot a d’abord le sens de « lamentation, plainte », avant de désigner plus largement un sentiment de déplaisir, voire de chagrin, causé notamment par une perte, éventuellement par un deuil (« Si du grand Jules tiers quelque regret te point » : 104, v. 10). Il peut prendre le sens de « repentir » mais cette acception n’est pas illustrée dans le recueil. Le mot regrets , souvent au pluriel, s’inscrit parfois dans une énumération d’émotions négatives : « Les regrets, les ennuis, le travail et la peine » (24, v. 12). Le substantif ennui , déverbal de ennuyer (du latin * inodiare ) a au XVI e siècle le sens fort de « souffrance morale, tourment, douleur ». Travail est issu du latin tripalium , qui désignait un instrument de torture à trois branches : par glissement métonymique, il en vient à désigner une torture ou une souffrance physique, puis morale ; dès le français médiéval, il prend aussi le sens d’« effort », « peine que l’on se donne ». Ce dernier sens est aussi attesté dans les Regrets :
Et peut-être que tel se pense bien habile,
Qui trouvant de mes vers la rime si facile,
En vain travaillera, me voulant imiter. (2, v. 12-14).
Travail ne garde en français contemporain que ce dernier sens (« activité humaine exigeant un effort », « activité professionnelle »). Parmi les autres noms évoquant la souffrance morale, on peut encore mentionner le soin , issu du francique sunni par le biais du latin médiéval * sunnia , qui a plutôt au XVI e siècle le sens de « souci, préoccupation, inquiétude » : « Vu le soin ménager, dont travaillé je suis,/Vu l’importun souci, qui sans fin me tourmente » (12, v. 1-2). Soin a pour synonyme cure (du latin cura : « sollicitude », « inquiétude »), plus rare dans le recueil : « Chassant tout appétit et toute vile cure » (171, v. 13).
L’exil est vécu comme un emprisonnement : c’est le sens initial de l’adjectif chétif , formation populaire issue du latin captivus qui donne aussi captif (formation savante) : ces deux mots désignent d’abord l’état d’une personne prisonnière ou esclave. Par extension de sens, chétif en vient à qualifier le fait d’être prisonnier de ses vices ou de ses passions, et il se spécialise au Moyen Âge dans le sens moral, désignant une personne « moralement méprisable », « méchante », et finalement « pitoyable, malheureuse ». C’est ce dernier sens qu’il a généralement dans les Regrets : « Moi chétif cependant loin des yeux de mon Prince,/Je vieillis malheureux en étrange province » (24, v. 9-10). Par analogie, et par glissement du sens moral au sens physique, chétif en vient aussi à désigner un état de maigreur, de faiblesse physique ou, dans un sens plus figuré, la faible valeur d’une chose ou d’un objet. À partir du xv e siècle, chétif voit peu à peu son sens se restreindre au domaine physique, le seul dans lequel il est encore employé en français contemporain, tandis que captif garde le sens de « prisonnier ». Le sème d’/emprisonnement/ est cependant bien présent dans les Regrets , à travers les mots « prison » (12, v. 14 ; 37, v. 13 ; 94, v. 2) ou « servage » (10, v. 8 : voir infra , « exercices corrigés »). Ces noms entretiennent une relation d’antonymie avec franchise et l’adjectif franc dont il est dérivé. Issu du francique frank , celui-ci qualifie à l’origine une personne de condition libre, par opposition à l’esclave ou au serf. Le mot connaît d’abord une extension de sens et peut signifier, dès le Moyen Âge, « libre », « sans contrainte » ; franchise a quant à lui le sens de « liberté » :
Mais il n’a plu aux Dieux me permettre de suivre
Ma jeune liberté, ni faire que depuis
Je vesquisse aussi franc de travaux et d’ennuis,
Comme d’ambition j’étais franc et delivre. […]
Il leur a plu (helas) qu’à ce bord étranger
Je visse ma franchise en prison se changer […] (37, v. 5-8 et 12-13)
Par glissement métonymique, franc peut évoquer l’idée de noblesse, dans un sens d’abord social puis moral : il est alors associé à l’idée de générosité, de loyauté, enfin de sincérité. En français contemporain, c’est ce dernier sens qui l’emporte, et le sème de /liberté/ ne subsiste plus que dans certaines expressions figées, issues d’anciens mots composés : « zone franche », « franc de port ».
2. Approche synchronique : la dérivation
En synchronie, l’étude d’un mot construit doit conduire à en identifier le mode de formation, puis à analyser les différents éléments (ou morphèmes) qui le constituent : on distinguera donc la base du mot, dont on spécifiera la catégorie grammaticale, des éventuels affixes qui s’y ajoutent ou qui y sont retranchés.
En synchronie, on peut donc considérer comme mot construit toute lexie dans laquelle on peut identifier une base et un ou plusieurs affixes, même s’il s’agit d’un mot emprunté tel quel au latin ou à une autre langue. Par exemple, le mot « immortel » (20, v. 6) hérité du latin immortalis , peut pourtant s’analyser comme un mot construit : on peut identifier une double dérivation propre à partir d’une base substantivale, mort . Le suffixe – el (« relatif à ») s’ajoute au substantif pour construire l’adjectif mortel , puis le préfixe privatif im –, allomorphe de in –, s’ajoute à cet adjectif pour construire immortel , signifiant « qui ne peut mourir ».
La formation des mots peut passer par trois principales opérations lexicales : la dérivation propre ou régressive, la dérivation impropre (ou conversion) et la composition. On s’intéressera ici à la dérivation lexicale, opération qui consiste à former une unité lexicale nouvelle soit par l’ajout d’un ou plusieurs affixes (ou morphèmes) à la base d’un mot préexistant, soit par le retranchement d’un suffixe (dérivation régressive). Enfin, on s’intéressera à quelques cas de dérivation impropre, c’est-à-dire de décatégorisation grammaticale d’un mot.
a. La dérivation propre
La dérivation propre consiste en l’adjonction d’un ou plusieurs affixes (préfixe ou suffixe) à la base , c’est-à-dire au « mot d’où vient le dérivé ». La base peut elle-même subir une altération graphique ou phonétique lors de cette opération : le « segment » obtenu, « sans les affixes et éventuellement sans les désinences », peut être désigné comme le radical du mot dérivé 2 . La dérivation peut être endocentrique si le mot ainsi construit ne change pas de nature grammaticale, ou exocentrique en cas de changement de catégorie.
– La dérivation préfixale est endocentrique : elle consiste en l’adjonction d’un morphème à gauche du mot, qui permet de modifier le sens de la base sans changement de catégorie grammaticale. Parmi les préfixes, certains sont des morphèmes liés, dépourvus d’existence autonome (comme a –, dé–, en – , in – , pré –, re –) ; d’autres sont des morphèmes libres ou autonomes, issus de prépositions ( entre , sur , sous ) ou d’adverbes ( bien , mal ) : « entremêlant » (« À Monsieur d’Avanson », v. 82) ; « bienvenue » (126, v. 1), « malheureux » (5, v. 14). L’analyse des mots préfixés par des adverbes ou des prépositions pose le problème de la frontière entre dérivation et composition 3 .
Selon l’initiale de la base à laquelle il s’adjoint, le préfixe peut subir une altération phonétique et/ou graphique et présenter des allomorphes : ainsi im – dans im-mortel , dés – dans dés – ennuyer (59, v. 13) ou em – dans em-muré (81, v. 5) constituent respectivement des allomorphes de in – (« inconstant », 24, v. 2), dé – (« déloger », 88, v. 7) et en – (« enamourée », 91, v. 6). En revanche, l’adjonction d’un préfixe n’entraîne pas d’altération de la base.
Parmi les préfixes les plus couramment utilisés, les préfixes dits privatifs, qui inversent le sens du mot qu’ils modifient, figurent en bonne place. La plupart sont encore productifs en français contemporain. Dé- et ses allomorphes peuvent s’adjoindre à des verbes, à des noms ou à des adjectifs pour exprimer l’action ou l’état contraires de ceux dénotés par le mot (« desserre », 106, v. 6), ou en inverser le sens (« désennuyer », 59, v. 13 ; « déplaire », 67, v. 13). Dans certains cas toutefois, le préfixe dé – /des – n’a pas une valeur négative, mais il vient renforcer l’idée d’éloignement exprimée par le verbe qu’il modifie, comme dans « déchass(er) » (50, v. 13). In – et ses allomorphes expriment la même nuance négative ou privative : ils servent à former de très nombreux adjectifs et adverbes, comme par exemple « inconnu » (16, v. 10), « indigne » (45, v. 13), « inhumain » (50, v. 13). Le préfixe mé – (ou son allomorphe mes –) n’est plus productif en français contemporain, mais il est couramment utilisé au Moyen Âge et au XVI e siècle pour construire des mots de sens péjoratif ou négatif. Il s’adjoint le plus souvent à des bases verbales, plus rarement nominales ou adjectivales. On trouve ainsi les verbes méprise(r) (66, v. 1) ou encore médire (76, v. 1) et médisant (145, v. 13). Enfin, le préfixe en –, non privatif, peut marquer l’entrée dans l’état (« endort », 13, v. 6 ; « ennoblie », 70, v. 3) ou dans un espace délimité, avec une idée de mouvement vers l’intérieur « enclos(e) », 48, v. 12 ; 96, v. 10 etc.).
La dérivation préfixale contribue souvent, dans les Regrets , à faire naître des effets d’échos entre deux mots de sens privatif (rime « infertile »/« inutile », 46, v. 12-14), à créer des couples d’antonymes au sein d’un même vers (« Fait qu’en me plaisant trop à chacun je déplais », 67, v. 11), ou encore à introduire une figure dérivative dans le sonnet. Elle contribue ainsi à rendre la langue poétique plus expressive et plus sonore :
Je ne chante (Magny) je pleure mes ennuis :
Ou, pour le dire mieux, en pleurant je les chante,
Si bien qu’en les chantant, souvent je les enchante.
– La dérivation suffixale constitue au XVI e siècle un moyen privilégié de création ou d’invention lexicale. Elle consiste en l’adjonction d’un morphème à droite du mot, et elle peut être endocentrique ou exocentrique selon le suffixe utilisé. Nous signalerons ici quelques emplois fréquents ou particulièrement expressifs dans les Regrets , même si, sur ce point encore, on est loin des audaces lexicales qui caractérisaient les recueils du début des années 1550.
Le suffixe – eux/euse , encore productif en français contemporain, est déjà l’un des plus usités au XVI e siècle. Il sert à former des adjectifs à partir d’une base nominale, parfois au prix d’une altération de la base, liée notamment à l’apparition d’un [y] de transition entre la consonne ou semi-consonne finale du radical et le suffixe : grâce → gracieux , ennui → ennuyeux (« À son livre », v. 5 et v. 8). Adjoint à un nom abstrait, il signifie généralement « qui a la qualité indiquée par la base », comme dans amoureux (5, v. 1) ou dans audacieux (31, v. 10). Mais il peut aussi indiquer la présence de la substance ou de la qualité dénotée par la base (sens passif), comme dans fangeux (73, v. 13 : « plein de fange ») ou, à l’inverse, la capacité de produire cette substance ou cette qualité (sens actif), comme dans dangereux (29, v. 11). Le suffixe –té ou –ité , très productif depuis le Moyen Âge, est également bien représenté dans les Regrets . Il sert à former des substantifs féminins à partir d’une base adjectivale : libéral → libéralité (22, v. 13). À partir du XVI e siècle, la forme – ité tend à l’emporter sur celle en – (e)té , sans s’y substituer dans les formes déjà existantes ( pauvreté : « À Monsieur d’Avanson », v. 42 ; liberté : 6, v. 6 ; oisiveté : 14, v. 9, etc.). Les noms construits à l’aide de ce suffixe renvoient à l’inanimé : ils désignent souvent un état, une propriété ou une qualité dénotés par l’adjectif dont ils sont issus : importunité (14, v. 1), immortalité (20, v. 2 : voir supra ), félicité 20, v. 7), adversité (44, v. 9) etc. Les mots en –té et –ité contribuent ainsi à renforcer la présence d’un lexique abstrait dans le recueil. Le suffixe – ment fait également partie des plus usités : issu du latin mente , ablatif de mens , mentis , substantif féminin désignant « l’âme » ou « l’esprit », il permet de construire des adverbes de manière sur une base adjectivale généralement au féminin : naïvement (21, v. 6), fidèlement (43, v. 5), soigneusement (72, v. 6) ou même mignonnement (91, v. 1), qui rappelle non sans ironie les portraits féminins dans la poésie amoureuse autour de 1550. Ce suffixe connaît au XVI e siècle, selon Mireille Huchon, « un succès sans précédent » et il est encore très productif en français contemporain 4 .
Certains suffixes, nettement moins présents quantitativement, contribuent à l’inventivité lexicale des Regrets . C’est notamment le cas de –iser , qui permet de construire des verbes transitifs ou intransitifs à partir d’une base nominale ou adjectivale, et dont le sens général est celui de « rendre » + adjectif (« latiniser » = rendre latin, remettre en latin) ou de « transformer en », « soumettre à l’action de » + substantif (« miniaturiser »). Dans les verbes intransitifs, il peut signifier « faire preuve de », « faire à la manière de » comme dans courtiser (XXXIX, v. 2 : « faire sa cour », « se conformer aux manières de la cour »). Dans les Regrets , il construit aussi les verbes « Seigneuriser » (LXXXVI, v. 9 : « traiter en seigneur ») et « poltronniser » (LVIII, v. 14 : « devenir paresseux », de l’italien poltrone , « paresseux »). Ce dernier mot constitue un hommage déguisé à Clément Marot, qui l’avait utilisé dans ses Épîtres ( XVI ). Plus généralement, l’emploi de ce suffixe traduit aussi l’influence italienne de certains verbes en – eggiare ( corteggiare , senioreggiare ). Il contribue ainsi à la coloration italienne de la langue des Regrets . Il s’agit d’un suffixe particulièrement productif en français contemporain, dont la vitalité est attestée par des créations lexicales nouvelles, issues notamment de noms propres (« trumpiser » apparaît dans plusieurs titres de quotidiens à partir de 2017). Plus rare encore, le suffixe –esque est également d’origine italienne (<– esco, – a ) : il forme des adjectifs à partir d’une base substantivale ou adjectivale, et il indique une manière d’être ou d’agir conforme au mot dont il est issu. Il apparaît dans deux mots du sonnet 68, « Thudesque » (v. 11 : allemand), qui retranscrit probablement l’italien tedesco , et « pédantesque » (v. 14 : « propre au pédant »), qui rappelle l’italien pedantesco . La dérivation lexicale constitue donc aussi un moyen de faire varier les lexies et de donner à entendre la langue de « l’étranger ».
– Enfin, certains mots proviennent d’une double dérivation propre, qui consiste en l’adjonction successive de deux affixes (suffixe + préfixe), comme dans l’exemple cité précédemment : mort → mortel → immortel . Cette construction est à distinguer de la dérivation parasynthétique, qui consiste en l’adjonction simultanée de deux affixes, comme dans indomptable (64, v. 5) : ni la base suffixée (* domptable ), ni la base préfixée ( *indompter ) ne peuvent fonctionner de manière autonome.
b. La dérivation régressive
La dérivation régressive permet de construire des mots par retranchement d’un suffixe ou d’un morphème flexionnel. Elle concerne typiquement les déverbaux , c’est-à-dire les mots « dérivés de verbes sans affixe 5 » : chant est ainsi le déverbal de chanter (11, v. 13), ennuis , celui d’ ennuyer (12, v. 5), pleurs , celui de pleurer (52, v. 5) et bien sûr regrets , celui de regretter (titre du recueil).
Il est en réalité difficile d’identifier une dérivation régressive en synchronie, car tous les noms issus de la même famille morphologique qu’un verbe ne sont pas pour autant des déverbaux. À l’inverse, de nombreux verbes peuvent être issus d’un substantif, par ajout d’un morphème flexionnel : nommer est issu du substantif nom (91, v. 11). L’analyse d’une dérivation régressive nécessite donc de recourir à l’étymologie et à la datation 6 .
c. La dérivation impropre
La dérivation impropre ou conversion est une forme de dérivation non affixale, qui consiste à transposer un mot d’une catégorie grammaticale dans une autre 7 . Quelle que soit sa catégorie d’origine, le mot « converti » acquiert les propriétés syntaxiques de la catégorie qui l’accueille : un mot substantivé peut ainsi être actualisé par tous les déterminants du substantif, et il peut accepter des expansions nominales. Au début des années 1550, c’est l’un des moyens les plus prisés des poètes de la Pléiade pour enrichir et embellir la langue. Du Bellay, dans la Deffence et illustration de la langue françoyse (1549), en recommandait vivement la pratique :
Uses donques hardiment de l’Infinitif pour le nom, comme l’Aller, le Chanter, le Vivre, le Mourir. De l’adjectif substantivé, comme le liquide des Eaux, le Vuide de l’Air, le fraiz des Umbres […]. Des Noms pour les Adverbes, comme ils combattent obstinez, pour obstineement, il vole leger, pour legerement, et mil’autres manieres de parler, que tu pourras mieus observer par frequente, et curieuse lecture 8 .
Nous traiterons essentiellement des cas de substantivation. Comme pour les autres aspects de l’innovation lexicale, le texte des Regrets pratique beaucoup moins ce type de dérivation, considéré comme un élément de style élevé, que ne le faisait, par exemple, L’Olive de 1549-1550. Les cas de dérivation impropre dans les Regrets concernent essentiellement des substantivations de verbes à l’infinitif : c’est la forme de dérivation impropre la plus productive au XVI e siècle. Ainsi, dans le sonnet 52 : « Si les larmes servaient de remède au malheur,/Et le pleurer pouvait la tristesse arrêter » (v. 1-2) ; « De quoi donques nous sert ce fâcheux larmoyer ? » (v. 12). Les infinitifs substantivés continuent d’exprimer un procès, tout en prenant une valeur abstraite, notionnelle, sous l’effet de la substantivation. Les participes présents peuvent également être substantivés, mais ces emplois sont assez rares dans le recueil : « à tout venant » (61, v. 11) ; « le demourant » (127, v. 9).
On trouve peu d’adjectifs ou d’adverbes substantivés : sur les quelques occurrences que nous avons identifiées, beaucoup sont des emplois courants, voire lexicalisés ou en voie de lexicalisation. C’est le cas des adverbes (« le bien », 115, v. 4) comme des adjectifs renvoyant aux hiérarchies sociales (« le vulgaire », les « grands » : 11, v. 1 et 5) ou à des qualités élémentaires comme « le chaud », « le sec », « le froid » et « l’humide » (125, v. 6). L’adjectif « naturel », quant à lui, s’emploie couramment comme substantif, depuis le début du XVI e siècle, pour désigner une propriété inhérente à la nature d’un animé ou d’un inanimé (ici la « fortune », 51, v. 4). En revanche, la conversion est moins attendue dans le sonnet 64, où « l’indomptable », apposé au nom « Hercule », fait de la qualité dénotée par l’adjectif un élément essentiel, voire définitoire, du personnage.
Si le lexique est moins audacieux dans les Regrets qu’à l’époque de la Défense , le recueil n’en explore pas moins d’autres formes de recherche ou de création lexicales, qu’il s’agisse d’approfondir un lexique précis, comme celui de l’exil, qui se développe dans le recueil à la faveur d’une poétique de la répétition, ou de laisser la place à des mots ou à des affixes étrangers, italiens notemment. Le lexique des Regrets ne fait pas seulement entendre un « autre » langage, celui du poète exilé : il laisse aussi sa place à la langue de l’autre, et rend ainsi manifeste la pluralité des discours qui se rencontrent dans le recueil et dont la voix du poète se fait l’écho.
II. Syntaxe
1. La négation
La négation est une modalité facultative de la phrase, qui vient s’ajouter aux trois modalités fondamentales que sont l’assertion, l’interrogation et l’injonction. La négation présente en effet la propriété de pouvoir porter sur un énoncé aussi bien assertif qu’interrogatif (phrase interro-négative) ou injonctif (phrase injonctive-négative).
Du point de vue logique, la négation sert à inverser la valeur de vérité d’un énoncé. On distingue habituellement la négation descriptive, qui décrit un état de fait, et la négation à valeur polémique, qui consiste en une réfutation d’un argument antérieur. Du point de vue grammatical, la négation peut être totale lorsqu’elle porte sur la totalité de l’énoncé, ou partielle lorsqu’elle n’affecte qu’un constituant. Sa portée dépend du contexte syntaxique et sémantique dans lequel elle intervient. La négation peut en effet porter sur une phrase, un prédicat ou un seul constituant.
Le système de la négation repose depuis le Moyen Âge sur l’opposition de deux outils : l’adverbe de négation tonique non , syntaxiquement autonome, et l’adverbe de négation atone ne , forme non prédicative liée au verbe conjugué. Au XVI e siècle, l’utilisation du morphème discontinu ( ne + forclusif) est déjà courante, mais l’adverbe de négation ne peut s’employer seul, avec des valeurs allant du négatif au positif. Suivant la perspective guillaumienne, reprise par les travaux de G. Moignet, les différents emplois de non et de ne correspondent à des saisies plus ou moins tardives dans le mouvement de négativation : de la négation totale (saisie tardive) à la négation explétive qui intervient dans des énoncés de sens positif (saisie précoce). À ces deux outils que sont non et ne s’ajoutent enfin la conjonction de coordination ni ou ne , ainsi que des outils lexicaux exprimant la négation.
a. L’adverbe de négation tonique non
Non est un morphème négatif prédicatif, capable de fonctionner comme mot-phrase. Il peut, à lui seul, exprimer la négation d’une phrase ou d’une proposition entière.
Mais faut-il perdre ainsi bien trois ans de ma peine ?
Je ne bougerai donc. Non, non, je m’en irai (33, v. 9-10).
Non peut s’employer au XVI e siècle pour nier un constituant de la phrase autre que le verbe. Il peut éventuellement être renforcé par l’adverbe pas : « Tu m’as payé d’injure, et non pas de raison » (« Reponse de l’auteur… », 194, v. 14). Plusieurs catégories grammaticales peuvent être affectées par cette négation :
– syntagme nominal ou pronominal, en position de sujet : [1] « Où l’espoir misérable et mon cruel destin,/Non le joug amoureux, me détient en servage » (10, v. 7-8) ou d’objet :
[2] Dès ici je fais vœu d’apprendre à ton autel
Non le lis, ou la fleur d’Amarante immortel,
Non ceste fleur encor de ton sang colorée :
Mais bien de mon menton la plus blonde toison (93, v. 9-12).
– syntagme prépositionnel en emploi de complément indirect du verbe : [3] « C’est à ce métier-là que les biens on amasse, non à celui des vers » (154, v. 5-6) ou de complément circonstanciel : [4] « pour tromper mes ennuis,/Et non pour m’enrichir, je suivrai, si je puis,/Les plus humbles chansons de ta Muse lassée » (22, v. 9-11).
– proposition subordonnée circonstancielle :
[5] Non pource qu’un grand Roi ait été votre père,
Non pour votre degré, et royale hauteur,
Chacun de votre nom veut être le chanteur (175, v. 1-3).
Lorsqu’il porte sur un constituant, non a souvent valeur de négation contrastive : il est utilisé pour nier un constituant opposé à un autre, placé sur le même plan syntaxique. Dans cet emploi, il est souvent associé aux conjonctions mais (exemple [2] ) ou, plus rarement, et (exemple [4] ), qui renforcent l’opposition entre les deux constituants. Notons qu’au sonnet 177, non est placé devant un syntagme pronominal tandis que mais introduit une proposition entière : il faut considérer que le groupe sujet-verbe « on verrait », placé après le mais , est commun aux deux énoncés :
Non ceux-là seulement qui l’imaginent telle,
Et ceux auxquels le vice est un monstre odieux,
Mais on verrait encor les mêmes vicieux
Épris de sa beauté, des beautés la plus belle. (v. 5-8)
Enfin, non peut être utilisé devant un adjectif ou un adverbe, dont il inverse le sens. Son emploi se rapproche alors de celui d’un préfixe négatif : « d’Apollon la trace non commune » (3), « D’un vers non fabuleux » (188).
b. L’adverbe de négation atone ne
L’adverbe de négation ne résulte d’une altération phonétique de non en position atone. Il traduit, selon G. Guillaume, « l’engagement de l’opération signifiée par le verbe dans un mouvement de négativation ». Dans la deuxième moitié du XVI e siècle, l’utilisation du morphème double ( ne + forclusif) est déjà courante, mais l’adverbe de négation ne s’emploie encore fréquemment seul, exprimant alors divers degrés de négativité.
La négation bitensive
Dans cette forme de négation, l’idée négative initiée par l’adverbe ne (discordanciel) est confirmée et renforcée par un adverbe, par un pronom ou par un déterminant souvent appelé forclusif 9 . Les forclusifs les plus courants, comme pas ou point , ont une origine spatiale : ils désignent une quantité minimale, en l’occurrence spatiale. Les deux éléments de la négation encadrent le verbe conjugué mais souvent aussi, au XVI e siècle, le verbe à l’infinitif : « Si pour n’avoir jamais violé sa promesse » (44, v.1).
– Ne suivi de pas ou point exprime la négation totale, comme dans le quatrain inaugural du recueil des sonnets :
Je ne veux point fouiller au sein de la nature,
Je ne veux point chercher l’esprit de l’univers,
Je ne veux point sonder les abîmes couverts (1, v. 1-3)
Dans le texte des Regrets , la répartition entre pas et point montre un net avantage pour point , qui est quasiment deux fois plus fréquent, alors que pas tend à s’imposer depuis le moyen français pour nier un verbe conjugué. Point est en effet senti comme une négation plus forte : il s’impose notamment au voisinage « d’un terme sémantiquement fort 10 » : « Ne t’ébahis-tu point comment je fais des vers ? » (15, v. 14), « Je n’aime point la cour, et me faut courtiser » (39, v. 2)
– Ne associé aux adverbes jamais, oncques, plus ou aux indéfinis (pronoms et/ou déterminants) nul , personne , rien exprime la négation partielle : celle-ci n’affecte en effet qu’un constituant ou une partie de la proposition. Les deux éléments de la négation encadrent souvent le verbe, comme pour la négation totale : « De la postérité je n’ai plus de souci » (6, v. 12). Mais la place du forclusif est plus libre : « Car onc homme vaillant je n’ai vu de sa taille » (71, v. 8).
Jamais et oncques expriment la négation temporelle : « Tu ne me vois jamais (Pierre) que tu ne die/Que j’étudie trop… » (59, v. 1-2). Oncques ne renvoie qu’au passé. Il est assez peu employé dans les Regrets : « Vineus, je ne vis onc si plaisante province/[…]/Que ton petit Urbin… » (132, v. 1-3). Employés seuls, ces adverbes ont encore XVI e siècle un sens positif (« à un moment », « un jour ») : « Maintenant on verra, si jamais on l’a veu,/Comment se sauvera la nacelle Romaine » (116, v. 13-14) ; « prins-tu onc tel plaisir d’ouïr lire/Les louanges d’un prince, ou de quelque cité,/Qu’ouïr un Marc Antoine à mordre exercité […] ? » (76, v. 5-7). Quant à l’adverbe plus , il prend en contexte négatif une valeur quantitative ou temporelle : « Et ne sens plus en moi cette divine ardeur » (180, v. 3) ; « Si de ton Dubellay France ne lit plus rien » (8, v. 2).
Les pronoms/déterminants indéfinis aucun , nul et les pronoms rien et personne fonctionnent également comme auxiliaires de négation : ils permettent de nier l’existence d’un référent inanimé ( rien ) ou animé ( nul , personne ) : « je ne veux rien écrire/Que la vierge honteuse ait vergongne de lire » (7, v. 2-3) ; « Nul ne me lise donc » (62, v. 12) ; « Nos louanges, Ronsard, ne font tort à personne » (152, v. 12). Employé seul, aucun garde au XVI e siècle un sens positif (« quelque », « quelqu’un »). Ceci explique par exemple, dans le sonnet 142, la présence du pronom aucun dans une proposition déjà affectée par une négation totale : « Si tu mens, que ce soit pour chose profitable,/Et qui ne tourne point au déshonneur d’aucun » (v. 7-8).
– La négation exceptive ou restrictive mobilise également deux éléments. L’adverbe ne amorce un mouvement de négativation qui est ensuite inversé par un adverbe, le plus souvent que : celui-ci soustrait à la saisie négative un constituant de la phrase, dont la positivité est alors affirmée. Le premier quatrain du sonnet 23 est ainsi structuré par une succession de négations exceptives en contexte interrogatif (v. 1, 2 et 4). L’adverbe jamais vient renforcer la négation dans la première partie de la phrase, soulignant ainsi la valeur restrictive de l’adverbe que :
Ne lira-t-on jamais, que ce Dieu rigoureux ?
Jamais ne lira-l’on que cette Idaliene ?
Ne voira-l’on jamais Mars sans la Cypriene ?
Jamais ne voira-l’on, que Ronsard amoureux ?
La négation exceptive peut enfin être renforcée par l’adverbe sinon , associé ou non à l’adverbe que . Encore fréquent au XVI e siècle, cet emploi tend à régresser devant ne… que : « Je hais plus que la mort un jeune casanier,/Qui ne sort jamais hors, sinon aux jours de fête » (29, v. 1-2).
– Ne employé seul
Au XVI e siècle, ne peut encore exprimer seul la négation pleine : « Je ne peins mes tableaux de si riche peinture/Et si hauts arguments ne recherche à mes vers » (1, v. 5-6) 11 . Certains contextes syntaxiques favorisent ce type de construction. L’interrogation et l’hypothèse créent un contexte virtualisant qui met en doute la validité du contenu propositionnel : « N’aperçois-tu combien par ta vive étincelle/La vertu luit en moi ? » (176, v. 5-6) ; « Mais si l’on ne peut faire aux Parques résistance » (55, v. 7). Avec les verbes pouvoir , savoir et dans une moindre mesure vouloir , l’absence de forclusif permet de maintenir l’unité de la forme verbale (semi-auxiliaire + infinitif) : « Sachant que le beau temps long temps ne peut durer » (51, v.6) ; « Jusqu’ici je ne sais que c’est d’ambition » (74, v. 5). Enfin, ne s’emploie souvent seul avec un verbe à l’infinitif : « Ne gaster sa santé par trop boire et manger,/Ne faire sans propos une folle dépense,/Ne dire à tout venant tout cela que l’on pense » (85, v. 5-7).
– Le ne dit « explétif » est porteur de l’idée négative la plus ténue : il correspond, selon G. Moignet, à une « interception précoce » du mouvement de négativation 12 . Il peut en effet être supprimé sans modifier le sens de l’énoncé, mais il souligne la valeur potentiellement négative de celui-ci. Il apparaît notamment dans les propositions comparatives : « Me vantant d’avoir fait plus que ne fit Jason » (93, v. 13) ou à la suite d’un verbe exprimant la crainte, le doute ou le refus : « Dont je crains quelquefois qu’en France retourné,/Autant que j’en verrai ne me resemblent telles » (99, v. 13-14). On peut enfin les trouver dans les propositions circonstancielles introduites par une conjonction de sens concessif ou négatif : « De peur qu’il ne s’empire, ou devienne poussif » (18, v. 14).
c. La conjonction ne/ni
La conjonction ni provient du coordonnant latin de sens négatif nec , d’où sont issues les formes ne et ni / ny . La forme ne est plus rare dans les Regrets : on la trouve par exemple devant un mot à initiale en [i], sous sa forme élidée : « Seigneur, ne pensez pas d’ouïr chanter ici/Les louanges de Roi, […]/N’y pensez voir encor le sévère sourcil/De madame Sagesse […] » (60, v. 1-2 et 5-6 : « n’y pensez voir » est à comprendre comme « ni ne pensez y voir »).
– Ne ou ni sert à coordonner des syntagmes dans un contexte négatif. Comme en français contemporain, la conjonction peut se trouver devant chacun des syntagmes coordonnés : « Il fait du bon Chrétien, et n’a ni foi ni loi » (71, v. 12). Au XVI e siècle, la conjonction peut cependant n’être présente que devant le dernier des mots coordonnés. C’est le cas le plus représenté dans les Regrets : « Ils ne craignent le loup, le vent, ni la froidure :/Si ne suis-je pourtant le pire du troupeau ». La conjonction ni peut n’être répétée que devant certains termes et de manière apparemment aléatoire, mais ce schéma est assez rare dans Les Regrets : « Ni fruits, raisins, ni blés, ni fleurettes décloses/Sortiront, Viateur, du corps qui gît ici » (104, v. 5). Ni peut figurer dans toute proposition porteuse d’un sens négatif, même en l’absence de l’adverbe de négation ne : « Et sans avoir souci des hommes ni des dieux » (49, v. 7) ; « Mais je pense, Morel, qu’il est fort mal aisé,/Que l’un soit bon guerrier, ni l’autre bon hermite » (111, v. 13-14).
– Enfin, en tête de phrase ou de proposition, ni peut servir de mot de liaison entre deux arguments de sens négatif, sur le modèle du nec latin :
Non pource qu’un grand Roi ait été votre père,
Non pour votre degré, et royale hauteur,
Chacun de votre nom veut estre le chanteur,
Ni pource qu’un grand Roi soit ores votre frere. (175, v. 1-4)
d. La négation sémantique et lexicale
Dans le cadre d’une étude de la négation au concours, il convient de tenir compte des formes sémantico-lexicales de la négation, qui méritent d’être traitées à part de l’étude proprement grammaticale. Nous n’évoquerons que brièvement ce point. L’expression de la négation peut en effet s’exprimer par d’autres formes que les adverbes de négation : les prépositions de sens privatif ( sans ) ou concessif ( malgré ) contribuent par exemple à nier la réalité ou l’actualité du syntagme qu’elles introduisent (« et si faut que je pense/À rendre sans argent cent créditeurs contents », 15, v. 3-4) ou encore à nier son implication dans le fait principal : « un vent impétueux/la chasse malgré moi par ces flots tortueux » (128, v. 3-4). Certains adverbes à valeur adversative comme « pourtant » ou « si » peuvent également être considérés comme des marqueurs sémantiques de la négation 13 .
Du point de vue lexical, certains préfixes participent de l’expression de la négation, dans la mesure où ils inversent le sens du mot qu’ils modifient : in – (« inconstant », 24, v. 3 ; « inhumaine », 30, v. 11), dé – (« déplaire », 67, v. 13, « déshonneur », 142, v. 8), mal – (malheur, 5, v. 14), mé – (« médire », 76, v. 1), etc.
e. Pragmatique de la négation
La négation dans les Regrets présente une valeur pragmatique forte : elle constitue une composante essentielle de l’« intersubjectivité » du langage poétique, et une condition de son efficacité illocutoire 14 . Une étude de la négation dans les Regrets ne saurait donc faire l’économie d’une approche pragmatique. La négation constitue une modalité structurante de plusieurs sonnets, à commencer par le sonnet inaugural dont les trois premiers vers, construits sur l’anaphore du « Je ne veux point », contribuent à définir le projet poétique du recueil par opposition, par exemple, à l’ambitieuse poésie des Hymnes de Ronsard. La négation constitue ainsi un élément essentiel de cette « poésie du refus » qui caractérise, selon F. Rigolot, l’œuvre de Du Bellay et particulièrement les Regrets 15 .
La négation peut donc souvent recevoir une interprétation polémique, du moins dans les parties « élégiaque » et « satirique » du recueil 16 : soit qu’elle contribue à définir la poétique de Du Bellay par contraste et par opposition à celle de ses contemporains – à commencer par Ronsard : elle signale alors le « refus » d’une certaine conception de la poésie. Soit qu’elle renvoie à un discours antérieur, repris ou non de manière explicite dans le sonnet : il peut s’agir d’un argument ou d’une opinion attribués au destinataire ou à un énonciateur tiers, que la négation vient contredire :
Tu dis que Dubellay tient réputation,
Et que de ses amis il ne tient plus de compte :
Si ne suis-je Seigneur, Prince, Marquis ou Comte,
Et n’ai changé d’état ni de condition. (4, v. 1-4)
La valeur polémique de la négation peut être soulignée par le recours à la modalité interrogative ou plus encore jussive, qui accroît la force illocutoire de l’énoncé. F. Argod-Dutard désigne ces constructions comme une forme de « négation performative 17 » : « Ne pense (Robertet) que cette Rome-ci/Soit cette Rome-là, qui te soulait tant plaire » (83, v. 1-2) ; « Ne t’ébahis Ronsard, la moitié de mon âme,/Si de ton Dubellay France ne lit plus rien » (8, v. 1-2).
Il peut également s’agir d’une hypothèse ou d’une possibilité formulée par le locuteur lui-même, puis rejetée, comme dans le sonnet 33, cité plus haut : « Je ne bougerai donc. Non, non, je m’en irai » (v. 11). Enfin, dans quelques plus rares cas, la négation peut être le fait d’un autre énonciateur, dont le sonnet reprend les propos : la négation, portée par une énonciation seconde, renvoie alors elle-même à un discours antérieur dont le sonnet se fait l’écho lointain. Ainsi, dans le sonnet 86, le mot non , intégré dans un discours rapporté en italien, évoque les feintes protestations qui nourrissent le discours de flatterie des courtisans romains et qui renvoient elles-mêmes, supposément, aux propos du personnage courtisé :
Balancer tous ses mots, répondre de la tête,
Avec un Messer non , ou bien un Messer si :
Entremêler souvent un petit : Et così […] (v. 3-5).
Ces vers constituent un exemple très particulier d’un phénomène plus général qui caractérise plus largement le recueil : « la reprise du discours d’autrui par le locuteur dans son propre discours 18 », autrement dit la polyphonie énonciative. La négation polémique participe pleinement de cet effet de superposition des voix : elle contribue ainsi à mettre en valeur le caractère argumentatif et même « dialogique » du recueil des Regrets 19 .
2. Les propositions relatives
Les propositions relatives sont introduites par un pronom relatif ou, plus rarement, un déterminant relatif, simple ou composé. En tant que mot subordonnant, le relatif a pour fonction d’introduire la proposition relative ; en tant que pronom, il représente son antécédent (lorsqu’il en est pourvu) et il assume une fonction au sein de la relative.
On distingue traditionnellement les relatives adjectives , qui complètent un antécédent à la manière d’un adjectif, et les relatives substantives , sans antécédent, qui sont susceptibles d’occuper dans la phrase les mêmes fonctions que le substantif. L’assimilation des relatives à une classe grammaticale (adjectif ou substantif) présente cependant des limites et on préférera distinguer les relatives « avec antécédent » des relatives « sans antécédent ».
L’examen des relatives pose enfin la question du mode verbal : si le mode attendu dans les relatives est l’indicatif, certains contextes syntaxiques et sémantiques peuvent appeler l’emploi du subjonctif. Il convient, le cas échéant, de le justifier.
a. Le pronom relatif
Morphologie
Dans la grande majorité des cas, le relatif est un pronom. Nous n’avons pas repéré d’occurrence du déterminant relatif ( lequel , laquelle + substantif) dans le texte des Regrets .
On distingue la série des relatifs simples, hérités du latin ( qui , que , quoi , dont , où ) et la série des relatifs composés : lequel , laquelle , etc. Contrairement aux relatifs simples, les relatifs composés portent la marque du genre et du nombre et peuvent s’amalgamer avec une préposition ( de et à) pour former les relatifs auquel , duquel et leurs dérivés.
À l’exception de dont , toutes ces formes sont communes avec les pronoms interrogatifs. On veillera donc à distinguer le pronom relatif qui (« parler du bruit qui court » : 84, v. 11) et le pronom interrogatif qui (« Je ne sais qui des deux est le moins abusé » : 111, v. 12). Mais on distinguera aussi que relatif (« la plainte que je fais (Dilliers) est véritable » : 77, v. 11) et que interrogatif : au XVI e siècle, que peut en effet introduire une proposition interrogative indirecte, à la place de ce que : « Hélas (mon cher Morel), dis-moi que je ferai » (33, v. 13).
Syntaxe
En français contemporain, les pronoms relatifs simples marquent une distinction fonctionnelle entre qui (sujet ou complément indirect si précédé d’une préposition), que (objet ou attribut), quoi (complément prépositionnel à valeur d’indéfini), dont (complément du nom, complément d’objet indirect ou complément d’agent) et où (complément locatif). Les pronoms relatifs connaissent au XVI e siècle un emploi plus étendu :
– que peut être employé comme sujet dans des PR à antécédent neutre : « Il vous peindra la forme, et l’habit du Saint-Père,/[…] et de quelle caresse/Tout ce que se dit vôtre à Rome l’on embrasse » (119, v. 9-14).
– où présente un emploi plus étendu dans la langue du XVI e siècle : il peut avoir un sens local ou temporel et il peut intervenir dans toute PR exprimant une nuance locative : « Le lieu, le temps, l’âge où je les ai faits,/Et mes ennuis leur serviront d’excuse » (« À Monsieur d’Avanson », v. 3-4) ; « L’honnête servitude où mon devoir me lie,/M’a fait passer les monts de France en Italie » (27, v. 9-10).
– quoi s’emploie fréquemment en construction prépositionnelle pour référer à un antécédent précis, plutôt inanimé, là où le français contemporain utiliserait dont ou un relatif composé : « Tu penses que je n’ai rien de quoi me venger » (75, v. 9).
– dont peut avoir pour antécédent une proposition toute entière : il fonctionne alors à la fois comme pronom représentant et comme connecteur entre deux propositions. On peut le gloser par « à cause de cela », « c’est pourquoi ». Ce type d’emploi constitue un héritage du relatif de liaison latin : « Voilà de cette Cour la plus grande vertu,/ Dont souvent mal monté, mal sain, et mal vêtu,/Sans barbe et sans argent on s’en retourne en France » (86, v. 12-14).
– le pronom composé lequel est plus usité en français de la Renaissance. S. Lardon et M.-C. Thomine notent une « vogue du relatif composé » au XVI e siècle, et en signalent un emploi fréquent dans les Regrets , comme sujet « Et quand je vois l’orgueil d’un Camérier hautain,/ Lequel ferait à Job perdre sa patience (112, v. 7-8) ; comme COD « Mais bien d’un petit chat j’ai fait un petit hymne,/ Lequel je vous envoie » ou comme COI « Et vu tant de regrets, desquels je me lamente » (12, v. 3), comme complément du nom : « ces Messieurs, desquels l’auctorité/Se voit ores ici commander en son rang » (118, v. 1-2) 20 .
b. Relatives avec antécédent (emploi évocateur)
Dans les relatives en emploi évocateur 21 , le pronom relatif assume trois fonctions : il reprend de manière anaphorique son antécédent, il relie la proposition relative à la proposition principale et il assume une fonction au sein de la relative. La relative présente alors un fonctionnement proche de celui de l’adjectif : elle peut être épithète de son antécédent, détachée de celui-ci ou, dans certaines conditions, attribut.
On distingue habituellement les relatives déterminatives ou restrictives, nécessaires à l’identification du référent (« C’est, Pierre mon ami, le livre où j’étudie », 59, v. 8) et les relatives explicatives ou appositives, d’expression facultative, qui donnent une information circonstancielle sur le référent : « et d’un plus heureux son/Chantant l’heur de Henri, qui son siècle décore, /Tu t’honores toi-même […] » (16, v. 7-9). Distinguer ces deux fonctionnements n’est pas toujours aisé en français de la Renaissance, d’autant que la ponctuation ne constitue pas un critère stable : il faut donc privilégier des critères syntaxiques (possibilité ou non de supprimer la relative) et sémantiques (type d’information donnée sur le référent).
La relative attributive (ou prédicative) constitue un emploi rare dans les Regrets . Elle complète généralement un nom ou équivalent du nom qui est COD d’un verbe de perception. Voir, entendre, écouter ou encore sentir, comme dans l’occurrence de notre texte : « Mais sentant le souci qui me presse le dos » (164, v. 12). Elle peut également compléter le régime d’un présentatif (« Voilà… qui… »). Dans cet emploi, la relative fonctionne comme un attribut du COD : elle ne participe pas du groupe verbal et elle est prédicative. Elle ne peut donc être supprimée et elle résiste à la pronominalisation de son antécédent : « sentant le souci qui me presse le dos » → « [je le sens] qui me presse le dos », « le sentant qui me presse le dos ».
L’antécédent de la relative peut appartenir à plusieurs catégories grammaticales :
– Nom ou syntagme nominal : « le doux trait par qui je fus blessé » ; « le long habit, lequel vous honorez » (« À Monsieur d’Avanson », v. 58 et 95) ;
– Pronom : la relative complète souvent des pronoms personnels (« Dis je te prie (Ronsard), toi qui sais leurs natures » : 98, v. 12-14), qui se trouvent parfois éloignés de la relative sans forcément être repris par un pronom tonique de rappel : « Pourquoi m’offenses-tu, qui ne t’ai fait offense,/Sinon de t’avoir trop quelquefois estimé ? » (69, v. 3-4). Les pronoms démonstratifs peuvent également être antécédents d’une relative lorsqu’eux-mêmes reprennent de manière anaphorique un référent nominal déjà mentionné dans le discours, ou lorsqu’ils fonctionnent de manière autonome, le renforcement de celui ou celle par –ci ou –là n’étant pas obligatoire au XVI e siècle. Dans ce dernier cas, la relative peut également être éloignée de son antécédent :
Celui vraiment est riche et vit heureusement,
Qui s’éloignant de l’une et l’autre extrémité,
Prescrit à ses désirs un terme limité (54, v. 5-7)
Ce type d’emploi s’observe aussi avec des relatives introduites par lequel : « Celui vraiment doit être un homme contrefait,/ Lequel n’a rien d’humain, que la seule figure » (155, v. 7-8). Enfin, la relative peut aussi compléter un pronom numéral, notamment un(e). On trouve plusieurs exemples dans les Regrets : « Et à qui le respect d’un qu’on n’ose offenser ,/Ne peut la liberté de sa plume contraindre ! » (48, v. 3) ; « Comme un qui est aux Dieux et aux hommes haineux » (44, v. 10).
- Adjectif : un adjectif peut être complété d’une relative en que : le pronom relatif est alors attribut du sujet (« sot que je suis », 28, v. 14). Plus rarement, un adjectif peut être au XVI e siècle suivi d’une relative en qui . Il s’agit selon G. Gougenheim d’un emploi latinisant 22 . Dans l’exemple qui suit, « digne qui » (du latin dignus qui ) peut être glosé par « digne d’avoir jadis… » :
Il est fils d’un rocher, ou d’une ourse cruelle,
Et digne qui jadis ait sucé la mamelle
D’une tygre inhumaine . (30, v. 9-11)
-Proposition : une relative peut enfin reprendre, au XVI e siècle, une phrase ou une proposition entière : dans les Regrets , c’est surtout le cas de quelques relatives introduites par dont , qui fonctionne alors comme relatif de liaison (voir supra ).
L’indicatif est le mode privilégié des relatives en emploi évocateur. Certaines configurations syntaxiques appellent cependant l’emploi du subjonctif. C’est le cas lorsque l’antécédent est indéterminé, ou lorsque son existence est niée : « Puis donc que Dieu peut tout, et ne se trouve lieu/ Lequel ne soit enclos sous le pouvoir de Dieu » (191, v. 9). Les relatives concessives, qui s’inscrivent dans une relation d’opposition avec le procès désigné par le verbe principal, sont obligatoirement au subjonctif. Elles sont souvent introduites par le pronom qui ou que corrélé au déterminant quelque dans la proposition principale : « Et si n’espère point, quelque bien qui m’advienne » (35, v. 13) ; « De quelque autre sujet, que j’écrive, Jodelle,/Je sens mon cœur transi d’une morne froideur » (180, v. 1-2) 23 .
c. Relatives sans antécédent (emploi autarcique)
Dans les relatives sans antécédent, le relatif fonctionne de manière autarcique : il peut soit être précédé d’un pronom non référentiel, soit avoir une valeur indéfinie. Le pronom relatif ne renvoie qu’à un référent indéfini ou indéterminé. Ce type de relative peut occuper dans la phrase les mêmes fonctions que le substantif : sujet, complément d’objet direct ou indirect, attribut ou complément prépositionnel. On peut toutefois distinguer deux types de relatives sans antécédent : les relatives dites « périphrastiques » et les relatives dites « indéfinies 24 ».
Dans les relatives périphrastiques, le pronom relatif est précédé d’un pronom référentiellement vide, le plus souvent sous la forme d’un pronom démonstratif neutre ( ce ) ou à valeur générique ( celui ). Le pronom démonstratif et le relatif constituent alors une forme soudée, qu’on peut considérer comme un pronom relatif complexe ou une locution relative 25 . On veillera donc à ne pas confondre ces relatives :
– d’une part, avec celles qui sont introduites par un pronom démonstratif à valeur anaphorique (« ton appartement et celui que j’ai acheté se ressemblent : celui reprend « appartement » et constitue l’antécédent de la relative) ;
– d’autre part, avec celles qui sont introduites par un pronom démonstratif fonctionnant de manière autonome, ce que la syntaxe du XVI e siècle rend possible (voir supra ) : « Et plus heureux celui, dont l’immortalité/Ne prend commencement de la postérité » (20, v. 2-3).
Dans le cas des relatives périphrastiques, c’est donc l’ensemble de la séquence pronom démonstratif + relative qui peut commuter avec un groupe nominal, et qui assume une fonction nominale au sein de la phrase : « Ô qu’heureux est celui qui peut passer son âge/Entre pareils à soi ! » (38, v. 1-2 : la relative est sujet du verbe être) ; « Je me contenterai de simplement écrire/ Ce que la passion seulement me fait dire » (4, v. 10 : la relative est COD du verbe écrire) ; « Souvienne toi, Bellay, de ce que tu es ore » (28, v. 3 : la relative est COI de se souvenir ) ; « Et que ce que j’étais , plus être je ne puis » (42, v. 3 : la relative est attribut du sujet je ).
La relative périphrastique peut constituer le premier élément d’une construction pseudo-clivée. Elle entretient alors une relation d’interdépendance avec le second élément de la phrase : la séquence introduite par C’est fonctionne comme le complément du verbe de la relative 26 :
Mais ce que l’on en doit le meilleur estimer ,
C’est quand ces vieux cocus vont épouser la mer,
Dont ils sont les maris, et le Turc l’adultère. (133, v. 12-14).
– Dans les relatives dites « indéfinies », le pronom relatif ne renvoie à aucun référent déterminé. Qui ou quiconque renvoie de manière générique à l’humain : il équivaut à « tout homme qui » (« Quiconque me lira, m’estime fol, ou sage » : 76, v. 11). Cet emploi intervient souvent, dans les Regrets , dans des structures attributives de type « Heureux/malheureux qui… » : « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage » (31, v. 1) ; « Malheureux qui si cher achète tel honneur » (118, v. 11). Quoi renvoie à l’inanimé. Où prend une valeur locative très générale, spatiale, temporelle ou situationnelle, toujours avec « une forte nuance d’indétermination 27 » (« Je m’adresse où je vois le chemin plus battu » : 3, v. 11).
Les relatives indéfinies en qui présentent souvent une nuance hypothétique : on peut alors gloser qui par « si l’on ». Dans ce cas, la relative peut ne pas occuper une fonction essentielle au sein de la phrase : elle prend alors une valeur circonstancielle d’hypothèse. C’est le cas dans le sonnet 76, où la valeur hypothétique de la relative est soulignée par l’emploi du conditionnel :
Mais je crois qu’aujourd’hui tel pour sage est tenu,
Qui ne serait rien moins que pour tel reconnu,
Qui lui aurait ôté le masque du visage . (= « si on lui avait ôté… ») (v. 12-14)
On peut enfin signaler un emploi particulier des relatives indéfinies en qui : celles-ci peuvent parfois prendre une valeur distributive. Cet emploi consiste à développer un terme de la proposition qui précède (souvent un verbe) par une série de relatives en qui . Le pronom relatif équivaut alors au pronom indéfini complexe les uns… les autres :
Je vais, je viens, je cours, je ne perds point le temps […]
Qui me présente un compte, une lettre, un mémoire,
Qui me dit que demain est jour de consistoire,
Qui me rompt le cerveau de cent propos divers :
Qui se plaint, qui se deut, qui murmure, qui crie […] (15, v. 5-12) 28
Les propositions relatives indéfinies en qui sont fréquentes dans les Regrets . Elles peuvent contribuer à rythmer le texte, comme dans l’exemple précédent du sonnet 15, où les tercets sont structurés par la répétition du relatif indéfini qui . Elles ont aussi, plus généralement, une valeur expressive : elles permettent d’une part de désigner des comportements humains sans les identifier, et de ce fait elles participent pleinement de l’écriture satirique. D’autre part, elles participent de certaines formules récurrentes dans le recueil, notamment le tour « Heureux/malheureux qui… », par lequel le je rapporte son expérience à ceux qui, de près ou de loin, partagent son sort : elles favorisent ainsi la construction d’une figure et d’un ethos du poète exilé.
III. Versification
Pour compléter cette approche générale de la langue de Du Bellay dans les Regrets , les pages qui suivent se proposent de traiter quelques points de versification. Cette étude ne prétend pas à l’exhaustivité : il s’agira de donner quelques indications sur la forme du sonnet, la disposition des rimes et les emplois de l’alexandrin. Pour un examen plus approfondi de ces différents points, les notes et la bibliographie vous renverront à des ouvrages ou articles critiques consacrés, en tout ou en partie, à ces questions.
1. Le sonnet dans les Regrets
a. La structure rimique
La lecture des Regrets frappe d’emblée par la grande homogénéité formelle du recueil, entièrement constitué de sonnets, à l’exception de deux poèmes liminaires, l’épigramme en latin « Ad lectorem » et le poème-dédicace « À Monsieur d’Avanson ». La structure même des poèmes ne présente que peu de variété, comparée par exemple aux sonnets amoureux des deux éditions de L’Olive de 1549 et dans une moindre mesure de 1550, qui mettaient à profit le double héritage du sonnet italien – pétrarquien notamment – et du sonnet français afin de présenter la plus grande diversité des systèmes de rimes dans les tercets.
Rappelons tout d’abord quelques constantes : un sonnet est invariablement constitué de 14 vers, organisés en deux quatrains toujours construits sur les mêmes rimes embrassées (abba abba), et un sizain dont la disposition des rimes peut varier. Les poètes italiens, depuis Pétrarque, privilégiaient une rime croisée (cd) au début du sizain, relayée par divers schémas sur deux ou trois rimes dans les quatre derniers vers, combinant des structures croisées, embrassées ou suivies : cdcdcd ou cdecde, cdceed, cdcede… La forme française du sonnet, illustrée notamment par Marot à partir de 1539 et par Peletier à partir de 1547, se caractérise quant à elle par la présence d’un distique à rimes suivies au début ou, plus rarement, à la fin du sizain. Très vite, le distique trouve sa place de prédilection dans les deux premiers vers (9 et 10) du sizain, qui présente désormais une structure type cc deed ou cc dede. Cette disposition, très peu pratiquée par les Italiens, constitue dès lors la marque spécifique du sonnet français 29 : c’est celle que suivent tous les sonnets des Regrets , à une exception près, celle du sonnet 176 (sizain en cdcdcd) 30 .
Vers la même période, encouragée notamment par Ronsard, l’alternance des rimes masculines (terminées par une syllabe tonique) et des rimes féminines (terminées par un – e atone) commence à s’imposer dans la poésie. La quasi-totalité des pièces qui constituent les Regrets respectent ce dispositif, à l’exception d’une petite quinzaine de sonnets constitués exclusivement de rimes masculines (52, 118, 140, 143), de rimes féminines (119, 148, 59, 171) ou présentant des irrégularités dans l’alternance (160, 132, 176, 154, 138) 31 .
Deux possibilités d’agencements rimiques seront finalement retenues par les poètes français : la disposition dite “marotique”, qui fait suivre le distique d’un quatrain à rimes embrassées (ccdeed), et la disposition attribuée à Jacques Peletier, mais déjà attestée de manière ponctuelle chez d’autres poètes, avec un quatrain à rimes croisées (ccdede). L’écrasante majorité des sonnets des Regrets (176 sur 192) suit le modèle marotique ; hormis le sonnet 176, les autres adoptent le modèle « Peletier ». Cette prédilection pour le schéma marotique, qui fonde la structure rimique du sonnet sur la récurrence des rimes embrassées, est à l’image du recueil des Regrets , caractérisé dans son ensemble par un principe de répétition (lexicale, rhétorique, syntaxique…) et par une pratique « litanique » de la poésie 32 .
b. La structure logique et rhétorique
Ce principe de répétition se répercute également sur la structure logique et rhétorique des sonnets. J. Vignes a en effet montré que la très grande majorité des sonnets des Regrets pouvait être ramenée à quelques types de construction récurrents : le mouvement « antithétique », fondé sur un principe d’opposition à l’échelle du poème, de la strophe ou du vers, et le mouvement « cumulatif », qui met en jeu la figure de l’anaphore de vers en vers ou de strophe en strophe, ou une accumulation de structures syntaxiques identiques (infinitifs par exemple) sont les plus représentés. Les autres sonnets sont majoritairement fondés sur un mouvement interrogatif, dialogique, déductif, explicatif, hypothétique ou comparatif 33 . Ces schémas connaissent de nombreuses variations, mises en évidence par J. Vignes ; ils peuvent aussi se combiner au sein d’un même sonnet, évitant ainsi tout effet de monotonie.
Il n’en reste pas moins que les structures privilégiées par Du Bellay créent des effets de rythme et de sens particulièrement notables dans certains sonnets. Ainsi, aux sonnets 85 et 86, l’énumération de verbes à l’infinitif permet à la fois de rendre compte, de manière condensée, des occupations du poète exilé, de rythmer le sonnet par la présence d’un infinitif au début de chaque vers ou de chaque hémistiche, et enfin de renforcer la portée satirique du sonnet par un effet d’accumulation qui traduit à la fois la multitude et la dispersion, jusqu’à la « pointe » finale qui souligne la valeur satirique du propos :
Flatter un créditeur, pour son terme allonger,
Courtiser un banquer, donner bonne espérance,
Ne suivre en son parler la liberté de France,
Et pour répondre un mot, un quart d’heure y songer ; […]
Voilà, mon cher Morel (dont je rougis de honte)
Tout le bien qu’en trois ans à Rome j’ai appris. (85, v. 1-4 et 13-14).
L’effet cumulatif peut se combiner avec un mouvement antithétique, comme dans le sonnet 39 ou la répétition vers à vers d’une même structure syntaxique « Je +V +O, et +V +O » met en valeur l’opposition entre les attentes du je et la réalité de ses activités à Rome. La progression verticale du sonnet (répétition) et la symétrie de l’alexandrin (antithèse) s’associent dans ce cas pour déployer une litanie des attentes trompées du locuteur : « J’aime la liberté, et languis en service,/Je n’aime point la cour, et me faut courtiser,/Je n’aime la feintise, et me faut déguiser […] ».
2. L’alexandrin
a. Un mètre polyvalent
L’alexandrin est un autre élément omniprésent dans les Regrets . Hormis le poème-dédicace « À Monsieur d’Avanson », constitué de décasyllabes à rimes embrassées, tous les sonnets du recueil sont en effet en alexandrins, alors même que les deux autres recueils « romains », Les Antiquités de Rome et Le Songe , font alterner les sonnets en décasyllabes et les sonnets en alexandrins. Avant 1553, date à laquelle commence le séjour romain de Du Bellay, les poètes n’emploient guère l’alexandrin 34 : le décasyllabe est considéré par Ronsard, par exemple, comme le vers le plus « héroïque » et le plus propre au développement d’une poésie en style élevé, comme entendent l’être les sonnets de L’Olive de 1549-1550 et le premier recueil des Amours de Ronsard en 1552-1553, qui ne contient que deux sonnets en alexandrins (ajoutés en 1553). L’année 1555 constitue un tournant : Ronsard fait publier la Continuation , puis la Nouvelle continuation des Amours , qui contiennent une majorité de sonnets en alexandrins. L’ Art poétique de Peletier, publié la même année, reconnaît le potentiel héroïque de ce mètre 35 .
Lorsque Ronsard adopte massivement l’alexandrin pour les sonnets de ses Continuations de 1555 et 1556, c’est cependant pour servir un style plus « bas » ; et Du Bellay lui-même, dans les Regrets , associe l’emploi qu’il fait de l’alexandrin à celui de la « prose », comme il s’en explique dans ce passage bien connu du sonnet 2 :
Aussi veux-je (Paschal) que ce que je compose
Soit une prose en rime, ou une rime en prose,
Et ne veux pour cela le laurier mériter. (v. 9-11).
Il serait évidemment réducteur de ne considérer l’alexandrin dans les Regrets que du point de vue de ce supposé « prosaïsme ». En réalité, Du Bellay s’intéresse bien davantage à l’alexandrin pour la souplesse et la plasticité de ce vers. Sa longueur (12 syllabes) le rend particulièrement apte, d’une part, à soutenir un discours argumentatif, un dialogue ou une anecdote. Le sonnet 59, donné en exemple par G. H. Tucker 36 , mobilise ainsi l’ampleur et la souplesse de l’alexandrin pour simuler la réponse du je aux reproches amicaux adressés par son barbier : tantôt structuré par l’anaphore du subordonnant que dans les premiers vers qui reprennent les propos répétitifs du barbier (v. 1-4), tantôt estompé par un enjambement qui laisse les justifications du poète dépasser les limites du vers (v. 5-6 et 9-10), il s’adapte ainsi à la conversation familière dont Du Bellay cherche ici à reproduire le ton et les effets.
D’autre part, d’un point de vue plus spécifiquement rythmique, l’alexandrin présente à la fois une symétrie certaine, du fait d’une césure fixe qui sépare le vers en deux hémistiches de six syllabes chacun (isocolie). Cependant, à l’intérieur de chaque hémistiche, la place des accents est beaucoup plus libre, autorisant des effets de rythme et de sens divers : dans le sonnet 5, par exemple, le rythme 3/3/3/3 que présentent la plupart des vers souligne la structure anaphorique du sonnet, développée jusqu’à l’avant-dernier vers, et la construction symétrique de chaque proposition :
Ceux qui sont amour eux , leurs a mours chante ront ;
Ceux qui ai ment l’hon neur , chante ront de la gloire .
Ceux qui sont près du Roi , publie ront sa vic toire ;
Ceux qui sont courti sans , leurs fa veurs vante ront .
(v. 1-4 : les syllabes accentuées sont en gras)
À la fin du sonnet, le dernier vers introduit une rupture grammaticale, syntaxique et rythmique : le passage du pluriel au singulier, de la P6 à la P1, est souligné par le détachement du pronom tonique « Moi » en tête de vers, créant un rythme 1/5 dans le premier hémistiche (« Moi, qui suis malheureux, je plaindrai mon malheur »). Le rythme contribue ainsi à isoler le je dont il souligne la solitude et qu’il démarque de ses contemporains. Il favorise la déploration élégiaque tout en suggérant la dimension discrètement satirique du sonnet.
Pour autant, Du Bellay ne méconnaît pas le potentiel héroïque de l’alexandrin, qu’il exploite aussi ponctuellement dans les Regrets , particulièrement dans les sonnets d’éloge qui constituent la dernière partie du recueil. C’est le cas, par exemple, dans le sonnet 172, qui célèbre la naissance du dauphin, le futur François II. Le poète y joue tantôt de la symétrie du vers pour célébrer, avec force périphrases, la prestigieuse ascendance du jeune prince : « Digne fils de Henri, notre Hercule Gaulois… »). Henri II pouvait être en effet, dans la poésie d’éloge, associé à la figure mythique de l’Hercule Gaulois, version française et éloquente d’Hercule. La périphrase, plus particulièrement mythologique, était quant à elle considérée comme un élément de style élevé, propre à la poésie héroïque 37 . Tantôt le poète mobilise l’ampleur du vers pour évoquer les futurs exploits guerriers du Dauphin, comparés à ceux d’Henri II : une succession d’enjambements (v. 5-6 et 6-7) permet à la phrase de s’étendre sur deux ou trois vers et de donner à cette évocation la dignité du récit héroïque :
Cependant que le ciel, qui jà dessous tes lois
Trois peuples a soumis, armera ton audace
D’une plus grand’ vigueur, suis ton père à la trace,
Et apprends à dompter l’Espagnol, et l’Anglois. (172, v. 5-8)
Fort de cette comparaison, le sizain peut développer, à son tour, l’identification du dauphin François avec la figure d’Hercule, modèle non seulement de force mais de « vertu ».
D’autres sonnets exploitent cette veine héroïque de manière plus ironique : c’est le cas par exemple du sonnet 16 adressé à Ronsard, dont les quatrains, comme l’ont montré F. Guyot et J.-C. Monferran, peuvent se lire comme un pastiche du style héroïque ronsardien, tout en inversions ou disjonctions syntaxiques, jeux sonores (paronomase « Henri/honore ») et figures de rhétorique (polyptote, dérivation) : « Tu courtises les Rois, et d’un plus heureux son/Chantant l’heur de Henri, qui son siècle décore,/Tu t’honores toi-même, et celui qui honore/L’honneur que tu lui fais… » (16, v. 5-8).
Plus qu’un vers « prosaïque », l’alexandrin se présente donc dans les Regrets comme un vers polyvalent, propre à la satire comme à la déploration, à l’éloge héroïque des grands comme à la dérision.
b. Un cas particulier : les vers rapportés
Le sonnet 110 présente un emploi tout à fait particulier de l’alexandrin, et plus généralement de la structure du sonnet : il s’agit de la technique des vers rapportés, héritée des poètes latins et italiens : elle consiste à déployer sur l’ensemble du poème ou sur plusieurs vers, selon un axe paradigmatique (vertical), un syntagme ou une séquence développés horizontalement dans l’un des premiers vers, ou éventuellement dans plusieurs vers consécutifs du début du sonnet. Du Bellay avait déjà pratiqué les vers rapportés dans deux sonnets en décasyllabes de L’Olive , et Étienne Pasquier, dans ses Recherches de la France , désignait Du Bellay comme un des deux précurseurs de cette technique en France, avec Jodelle 38 .
Le sonnet 110 évoque le personnage de « Caraciol » (ou Antonio Caracciolo), un évêque et poète italien, ami de Du Bellay, qui avait écrit un ouvrage où il comparait Jules II et Paul IV, à l’avantage du second. La séquence initiale apparaît dès le v. 2 (« Mars, les vents, et l’hiver ») ; ses différents constituants sont ensuite « rapportés » sur les vers suivants, qui reprennent, dans le même ordre qu’au v. 2, des éléments qui rappellent métaphoriquement cette séquence ou qui relèvent de la même isotopie : groupes nominaux (« une ardente fureur,/Une fière tempête, une tremblante horreur », v. 2-3), noms (« Ames, ondes, humeurs »), verbes (« ard, renverse, et resserre », v. 4), et ainsi de suite jusqu’au v. 11, qui laisse la place à la conclusion amenée par le deuxième tercet. Cette technique permet ainsi de mettre en valeur les possibilités accentuelles et rythmiques de l’alexandrin, en déployant les trois éléments de la séquence tantôt sur un hémistiche, tantôt sur un ou deux vers. Elle amplifie aussi l’expressivité sonore du vers en multipliant les accents et les échos sonores : « fureur/horreur/humeurs » (v. 2-4 : homéotéleutes), « ard, renverse, resserre » (v. 4 : allitération en [r]), « temps/beau temps/printemps » (v. 9-10). Enfin, développée sur les trois premières strophes du sonnet, elle rend plus frappante et plus percutante la conclusion satirique amenée par les trois derniers vers.
II. Exemple de sujet pour l’écrit
Texte


5


10
Ce n’est le fleuve Thusque au superbe rivage,
Ce n’est l’air des Latins ni le mont Palatin,
Qui ores (mon Ronsard) me fait parler Latin,
Changeant à l’étranger mon naturel langage ;
C’est l’ennui de me voir trois ans, et davantage,
Ainsi qu’un Prométhée, cloué sur l’Aventin,
Où l’espoir misérable et mon cruel destin,
Non le joug amoureux, me détient en servage.
Et quoi (Ronsard), et quoi, si au bord étranger,
Ovide osa sa langue en barbare changer,
Afin d’être entendu, qui me pourra reprendre
D’un change plus heureux ? Nul, puisque le François,
Quoi qu’au Grec et Romain égalé tu te sois,
Au rivage Latin ne se peut faire entendre.
Du Bellay, Les Regrets , sonnet 10 (p. 61)
S uje t
I. Lexicologie (4 points)
Étudiez « superbe » (v. 1) et « servage » (v. 8).
II. Grammaire (8 points)
1. Étudiez la fonction sujet dans le texte.
2. Formulez toutes les remarques utiles et nécessaires sur « nul, puisque le François,/Quoi qu’au Grec et Romain égalé tu te sois,/Au rivage Latin ne se peut faire entendre » (v. 12-14).
III. Stylistique (8 points)
Vous proposerez un commentaire stylistique de ce texte.
Éléments de corrigé
I. Lexicologie
« superbe »
Morphologie
Il s’agit d’un adjectif qualificatif épicène, ici au masculin singulier, épithète du nom « rivage » auquel il est antéposé. Il fait partie d’un syntagme prépositionnel, « au superbe rivage », complément du groupe nominal « le fleuve thusque ». Il s’agit d’un mot simple, issu de l’adjectif latin superbus , qui peut s’appliquer à l’animé humain comme à l’inanimé : « orgueilleux, hautain ; magnifique, imposant ». On peut noter un fait d’homonymie entre cet adjectif et le substantif féminin superbe (« orgueil, dédain ») alors que ces deux formes proviennent de deux étymons différents ( superbus pour l’adjectif, superbia pour le substantif). Contrairement à l’adjectif, le substantif superbe n’est plus guère employé, en français contemporain, que dans un langage littéraire ou soutenu. Vaugelas en condamne l’usage dès le XVII e siècle 39 .
Sémantique
Sens en langue
Le sens en langue distingue fondamentalement deux acceptions, l’une morale (A), l’autre physique ou esthétique (B).
A. Au sens moral, superbe qualifie une personne ou une entité (un peuple, une nation) qui manifeste de l’orgueil, voire de l’arrogance, qui fait preuve de « superbe ».
Par extension, l’adjectif superbe peut s’appliquer à tout ce qui manifeste cet orgueil ou qui en présente l’apparence. Il s’emploie notamment à propos des animaux, dans un sens proche de « majestueux » ( superbe coursier, lion superbe ) mais il peut aussi qualifier un trait de caractère ou un comportement (« superbe dédain »).
B. Au sens physique ou esthétique, superbe désigne une personne, une partie du corps ou un objet d’une très grande beauté. Il peut s’appliquer, dans cet emploi, à l’animé comme à l’inanimé : « une femme superbe », « un corps, un regard, des yeux superbes », « un vêtement superbe ».
Par extension de sens, il peut qualifier tout objet ou toute production digne d’admiration : « un superbe discours ».
En français contemporain, superbe s’emploie plus couramment dans ce sens physique et esthétique. L’emploi moral de l’adjectif ( superbe = orgueilleux) relève d’une langue littéraire ou soutenue, voire vieillie.
Sens en contexte
Lorsqu’il s’applique à un élément de paysage ou à une œuvre architecturale, l’adjectif superbe peut présenter les deux sens, surtout à la Renaissance ou à l’époque classique : il peut traduire un jugement esthétique ou sous-entendre un jugement moral : « superbe » peut alterner avec orgueilleux pour qualifier, notamment, un imposant bâtiment (« une superbe tour »). Le dictionnaire Littré témoigne de nombreuses occurrences de superbe au sens d’« orgueilleux » dans la langue des XVI e et XVII e siècles, notamment à propos de monuments ou d’œuvres architecturales 40 .
L’emploi qu’en fait Du Bellay dans le sonnet 10 est donc ambigu : l’adjectif superbe , appliqué au « rivage » du Tibre, semble connoté positivement ( superbe = « magnifique ») : il évoquerait la beauté du paysage romain. Cependant, la suite du sonnet incite à une autre interprétation : le ton dysphorique du deuxième quatrain, la figure de Prométhée et l’isotopie de l’emprisonnement (voir « servage ») confèrent au paysage romain le rôle d’un actant à part entière, exerçant sur le je une forme de domination. On donnera donc plutôt à superbe le sens d’« orgueilleux », voire « arrogant ». Les autres emplois de l’adjectif superbe dans le recueil des Regrets tendent à confirmer cette lecture : « Il fait bon voir (Magny) ces Coïons magnifiques,/Leur superbe Arsenal, leurs vaisseaux, leur abord » (133, v. 1-2).
« servage »
Morphologie
Il s’agit d’un substantif masculin, employé ici au singulier. Il est introduit par en ; le syntagme prépositionnel ainsi formé constitue un complément essentiel du verbe détient , qu’on peut analyser comme complément locatif. Le pronom me (« me détient ») est complément d’objet direct du même verbe. L’absence d’article devant servage s’explique par la présence de la préposition en , qui tend à donner au substantif qu’elle introduit une valeur plus abstraite.
Servage s’analyse comme un mot construit par dérivation propre suffixale, ici endocentrique : à la base du mot serf (radical serv- ) s’adjoint le suffixe – age (du latin – aticus ), lequel désigne une condition sociale ou familiale, ou plus précisément l’appartenance à un groupe social dénoté par le substantif d’origine. Servage désigne donc la condition du serf. Le suffixe – age adjoint à un nom peut également exprimer un comportement (« libertinage »). Ce suffixe génère le plus souvent, cependant, des dérivations exocentriques : il modifie généralement une base verbale, pour créer un substantif masculin. Il exprime alors l’action correspondant au procès désigné par le verbe (« lavage »), ou plus rarement le sujet, l’objet, le résultat ou le lieu de cette action (« passage »). Il peut enfin avoir une valeur collective (« feuille » → « feuillage »). Il est encore très productif en français contemporain, mais uniquement lorsqu’il porte sur des verbes 41 .
Sémantique
Sens en langue
1. Historiquement, le servage désigne la condition du serf dans le système féodal : le serf est attaché à une terre dont le propriétaire, souvent un seigneur, jouit librement de son travail et de ses biens.
2. Par extension de sens, servage désigne un état de dépendance, de soumission, d’absence de liberté.
3. En emploi figuré, le nom servage peut désigner, dans la littérature chevaleresque et courtoise, l’entière soumission de l’amant à sa dame.
Sens en contexte
Dans le sonnet 10 des Regrets , servage est à comprendre au sens 2 : il désigne un état de soumission, de dépendance dans lequel se sent réduit le je du poète exilé. L’emploi de ce mot est renforcé dans le texte par toute une isotopie de l’emprisonnement : figure de « Prométhée cloué », métaphore du « joug », verbe « détenir ». Il s’agit d’un emploi figuré, l’état de servage relevant plutôt d’une appréciation par le poète de sa situation personnelle que d’une réelle servitude. Ce mot n’en rejoint pas moins tout un réseau lexical associant l’exil à une expérience de l’emprisonnement (voir « Lexicologie »).
II. Grammaire
1. La fonction sujet
Au cours de l’histoire de la langue, la place et l’expression du sujet ont beaucoup évolué. La langue de Du Bellay, qui participe d’un état de langue « Renaissance », s’inscrit donc encore, de ce point de vue, dans un état transitoire.
Rappelons d’abord quelques éléments de définition de la fonction sujet. Dans les grammaires traditionnelles, le sujet est désigné comme « l’être ou la chose qui fait ou qui subit l’action, ou qui est dans l’état exprimé par le verbe ». Mais une telle définition n’est pas sans poser problème, puisqu’elle repose sur une approche sémantique et non syntaxique de la fonction sujet. Or, celle-ci peut être envisagée sur différents plans :
– du point de vue syntaxique, le sujet est le premier des deux éléments nécessaires à la constitution d’une phrase, suivi par le verbe. Placé le plus souvent en tête de phrase et avant le verbe, il régit l’accord de celui-ci en personne et en nombre, et parfois en genre. La relation sujet-verbe est ainsi marquée morphologiquement et graphiquement, voire phonétiquement.
– du point de vue sémantique, la fonction sujet coïncide souvent avec la fonction « agent », mais cette coïncidence n’est pas une constante, comme le montrent par exemple le cas des structures impersonnelles.
– du point de vue thématique, le sujet grammatical peut coïncider avec le thème de la phrase, dans une relation entre thème et prédicat, mais une telle coïncidence est là encore loin d’être systématique : en témoignent les structures d’extraction ou de mise en relief.
On privilégiera donc une approche syntaxique du sujet : comme l’indique l’intitulé de la question, la notion de sujet est d’ordre fonctionnel : elle exprime le fait qu’un élément de nature nominale (substantif, pronom, proposition nominalisée) se trouve dans une relation d’interdépendance avec le verbe, auquel il impose ses marques d’accord.
Rappelons enfin que le français de la Renaissance porte encore l’héritage de la langue médiévale, où la place du sujet était relativement libre : jusqu’au XIII e siècle, l’existence d’un système de déclinaisons permettait de distinguer par les désinences les cas-sujet et les cas-régime. Le verbe ayant tendance à occuper la deuxième position dans la phrase, le sujet pouvait être postposé, voire supprimé si le début de la phrase était occupé par un élément tonique, tel un complément ou un adverbe. Après la disparition du système de déclinaisons, le sujet tend à remonter à la place préverbale, mais les postpositions du sujet sont encore fréquentes au XV e et même au XVI e siècles.
On précisera donc les types de syntagmes qui peuvent remplir la fonction sujet, puis on s’intéressera aux critères de définition et d’identification syntaxiques des sujets dans notre texte avant d’examiner quelques occurrences à la limite de la fonction sujet.
a. Syntagmes occupant la fonction sujet
a.1. Noms et groupes nominaux
v. 7 « L’espoir misérable et mon cruel destin, Non le joug amoureux » : trois GN coordonnés (« l’espoir misérable », « mon cruel destin », « non le joug amoureux »), sujets du même verbe « détient » (voir II, 1). On peut poser la question de l’appartenance du dernier GN au sujet, dans la mesure où il forme un syntagme déplaçable dans la phrase (« l’espoir misérable et mon cruel destin me détient en servage, non le joug amoureux »). Dans la mesure où non peut servir au XVI e siècle à nier un constituant autre qu’un verbe, y compris en position de sujet, et où le syntagme « non le joug amoureux » semble commander l’accord du verbe (voir II, 1), on l’analysera comme faisant partie du sujet.
v. 12 « le François », sujet de « peut », qui régit lui-même la construction factitive « se faire entendre ». C’est l’analyse que nous privilégions (voir « Remarques nécessaires »). On peut éventuellement analyser l’ensemble du groupe verbal « peut se faire entendre » comme une périphrase verbale à valeur modale, constituée d’un semi-auxiliaire « peut » suivi d’un infinitif « se faire entendre ». Dans ce cas, « le François » fonctionne comme sujet de toute la périphrase « peut se faire entendre ».
v. 10 « Ovide », nom propre, sujet de « osa ».
a.2. Pronoms
• pronom personnel
Les pronoms personnels de P1, P2, P3 et P6 présentent une morphologie propre pour le sujet : je , tu , il/elle , ils/elles sont sujets ; me, te, le/la/se et les/se sont objets ; moi , toi , lui/elle , eux/elles sont compléments prépositionnels ou pronoms détachés. Les pronoms de P4 et P5 ne distinguent pas morphologiquement ces fonctions.
v. 13 « tu », sujet de « te sois égalé » (verbe s’égaler au passé composé)
• pronom relatif
Le pronom relatif sujet se distingue par une morphologie propre : qui sujet s’oppose à que (objet ou attribut).
v. 3 « qui », pronom relatif sujet de la construction factitive « fait parler ». Qui introduit la relative « qui ores me fait parler Latin » (v. 3). Il reprend trois antécédents nominaux juxtaposés ou coordonnés : « le fleuve Thusque au superbe rivage », « l’air des Latins » et « le mont Palatin ».
• pronom interrogatif
Contrairement aux pronoms relatifs, les pronoms interrogatifs ne présentent pas de distinction fonctionnelle entre le sujet et l’objet : qui renvoie à l’animé ; il peut être sujet, COD ou attribut (« Qui vient ce soir ? » ; « Qui cherches-tu ? » ; « Qui êtes-vous ? ») ; que renvoie à l’inanimé : il peut être CO ou attribut (« Que fais-tu ? » ; « Qu’est-ce ? »).
v. 11 « Qui », sujet de « pourra », qui régit lui-même l’infinitif « reprendre ». On peut analyser « pourra reprendre » comme une périphrase verbale (voir I, 1) : dans ce cas, « Qui » s’analyse comme le sujet de la périphrase verbale.
• pronom indéfini :
v. 12 « Nul » n’est pas suivi d’un verbe conjugué, mais il peut s’analyser comme le sujet du verbe « pourra », exprimé dans la proposition précédente et non répété : « nul [ne le pourra] » (voir « Remarques nécessaires »).
• cas particulier : le pronom démonstratif dans les structures à présentatif
Dans les phrases à présentatif ou dans les constructions clivées, le pronom démonstratif neutre ce ou c’ peut s’analyser comme le sujet grammatical du verbe être, devant lequel il est placé.
v. 1-3 « Ce n’est le fleuve Thusque au superbe rivage,/ Ce n’est l’air des Latins ni le mont Palatin/Qui […] me fait parler Latin »
v. 5 « C’ est l’ennui de me voir… me détient en servage ».
Cette analyse pose cependant quelques difficultés :
– en synchronie, les présentatifs fonctionnent comme un morphème unique et il est difficile de les décomposer en une structure de type sujet + verbe ;
– le pronom démonstratif ne commande pas toujours l’accord du verbe : lorsque le présentatif est suivi d’une séquence au pluriel, celle-ci commande souvent l’accord du verbe être au pluriel (« ce sont eux »). Dans la langue orale contemporaine, cette différence tend cependant à être neutralisée (« c’est eux »).
b. Critères syntaxiques
b. 1. L’accord du verbe avec le sujet
Le sujet impose l’accord en personne et en nombre du verbe, parfois même en genre dans les cas des formes composées du verbe conjuguées avec l’auxiliaire être (« Elles sont parties »). Les occurrences du texte se conforment à cette règle : « Ovide osa « (P3, singulier), « tu te sois [égalé] (P2, singulier, accord du participe passé au masculin).
On notera toutefois deux cas où le sujet, constitué de deux ou plusieurs noms ou GN juxtaposés ou coordonnés, commande l’accord du verbe non au pluriel mais au singulier. C’est le principe de l’accord de proximité, encore possible au XVI e siècle : le verbe s’accorde avec le GN qui le précède immédiatement :
v. 1-3 « Ce n’est le fleuve Thusque au superbe rivage,/Ce n’est l’air des Latins ni le mont Palatin/Qui […] me fait parler Latin » : le pronom relatif qui est commun aux deux séquences « le fleuve Thusque… rivage », « l’air des Latins ni le mont Palatin » : la deuxième est en outre constituée de deux GN coordonnés par ni . Qui commande pourtant un accord du verbe « fait parler » au singulier : seul le dernier GN « le mont Palatin » est retenu pour l’accord du verbe.
v. 7-8 « Où l’espoir misérable et mon cruel destin,/Non le joug amoureux, me détient en servage » : l’accord du verbe est commandé par le dernier des trois GN (« non le joug amoureux »).
b. 2. La place du sujet
En français contemporain, la place du sujet dans un énoncé déclaratif non marqué est à gauche du verbe conjugué (ordre SVO : sujet-verbe-objet). La postposition du sujet peut s’observer dans certaines configurations syntaxiques (phrase interrogative, subordonnée relative introduite par que ou où , place pré-verbale occupée par certains adverbes ou locutions adverbiales (« peut-être », « à peine »…). En français médiéval, les cas d’inversion étaient beaucoup plus fréquents.
Ces cas ne sont pas représentés dans le texte d’étude, et l’on constate que l’antéposition du sujet est déjà la règle : « Qui […] me fait parler latin », « Ovide osa sa langue en barbare changer ».
On observe cependant un cas de postposition du groupe sujet-verbe au v. 11, assorti à une disjonction de l’auxiliaire être et du participe passé, déplacé avant le sujet : « Quoi qu’au Grec et Romain égalé tu te sois » (v. « Remarques nécessaires »).
Les v. 12-14 présentent un autre cas de disjonction entre le sujet (« le François ») et le groupe verbal « ne se peut faire entendre » (voir « Remarques nécessaires »).
En revanche, le texte ne présente pas de cas de non-expression du sujet, alors que le phénomène s’observe encore au XVI e siècle, même s’il tend à se raréfier.

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