Philosophie - Les plus belles histoires
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Description

Que serait la philosophie sans ces belles histoires ?

La caverne de Platon, le tonneau de Diogène ou la chouette de Hegel, la philosophie aime les petites histoires qui illustrent la pensée des plus grands. Ces histoires, ces fables, éclairent des pensées parfois complexes et permettent à chacun de mieux comprendre les plus grands philosophes de l'histoire.

Depuis la nuit des temps philosophiques, ces histoires sont une manière pour ces grands penseurs de se faire comprendre du plus grand nombre en privilégiant l'humour, la métaphore, ou la morale.

" Laissez-vous charmer par la tortue de Zénon, séduire par le démon de Socrate ou tomber dans le puits de Thalès ! "


Avec passion, Olivier Dhilly nous raconte ces belles histoires - références absolues de l'histoire de la pensée – qui vous ouvrent grand les portes de la philosophie.

Olivier Dhilly est professeur agrégé de philosophie au lycée de la Légion d'honneur. Auteur de plusieurs ouvrages dont Philosophie, La boîte à outils, il anime de nombreuses conférences.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 février 2020
Nombre de lectures 288
EAN13 9782360759514
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Direction éditoriale  : Stéphane Chabenat Éditrice  : Charlotte Sperber Mise en pages  : Nord Compo Conception graphique de la couverture  : MaGwen
Les Éditions de l’Etudiant sont éditées par les Éditions de l’Opportun 16, rue Dupetit-Thouars 75003 Paris
www.editionsoppportun.com
ISBN : 978-2-36075-951-4
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo .
Sommaire
Titre
Copyright
Introduction
Les histoires de la philosophie
1 - Le monde grec
Nous ne sommes plus grecs
La naissance de la philosophie
De nombreuses oppositions
Avant Socrate
Le tournant socratique
Platon et Aristote
Les sagesses antiques
L'idée de cosmos
L'harmonie et la justice
La politique
Conclusion
Histoires
Le puits de Thalès
Le Fleuve d'Héraclite
La tortue de Zénon
Le démon de Socrate
La caverne de Platon
La pierre d'Aristote
Le tonneau de Diogène
Les atomes crochus d'Épicure
La jambe d'Epictète
2 - Le changement avec les monothéismes
Les préjugés sur une période
L'incarnation et la dévalorisation du cosmos
La naissance du christianisme
Se tourner vers Dieu
Le salut par l'amour
L'existence du mal
La liberté de la volonté
Une pensée de l'histoire
La foi et la raison
Histoires
Le journal intime d'Augustin
Le livre d'images de Maïmonide
Le mutisme d'Averroès
Le bœuf de saint Thomas d'Aquin
3 - De la naissance de la modernité aux lumières : la perte de l'idée de cosmos
La notion de modernité
La découverte du Nouveau Monde
La naissance de la science moderne
Du cosmos clôt à l'Univers infini
Le monde : un objet à connaître et à maîtriser
La naissance du sujet moderne
La naissance de l'État moderne
La raison prend le pouvoir
Histoires
Le zoo de Machiavel
La chatte de Montaigne
La fille louche de Descartes
Le sabre de Hobbes
Le loto de Pascal
Les lentilles de Spinoza
4 - Des lumières à la pensée du progrès
Contre l'ignorance et la superstition
De Galilée à Newton
La révolution newtonienne
Une nouvelle manière de faire de la science
Le rejet de la métaphysique
L'espace public et la politique
L'idée de progrès
Du salut au bonheur
La science au service du progrès
Histoires
Le coup de soleil de Hume
Le contrat de Rousseau
Les lumières de Kant
La chouette de Hegel
Le catéchisme d'Auguste Comte
La cure de désintoxication de Marx
5 - Critique et crise de la modernité
L'achèvement de la pensée du progrès
Penser l'existence
Malaise dans la civilisation
Le nihilisme
Une crise de la pensée
Une autre manière de faire de la philosophie
Une crise du sujet
Une crise de la raison et du sens
Une crise des sciences
Une crise du politique
Histoires
Le chien de Schopenhauer
Le mariage de Kierkegaard
Le cheval de Nietzsche
Les rêves de Freud
Le cinéma de Bergson
Le cocktail de Husserl
Le barbier de Russell
La leçon de mathématiques de Wittgenstein
Le « on » de Heidegger
Le garçon de café de Sartre
L'éponge de Bachelard
Le sang-froid de Popper
Le Spoutnik d'Arendt
La bombe d'Anders
Le voile de Rawls
Les bœufs de Kymlicka
Index
Introduction

La légende raconte que Newton aurait découvert la loi de la gravitation universelle en se prenant une pomme sur la tête ou qu’Archimède aurait établi son théorème en se plongeant dans sa baignoire. On aime à s’en souvenir de la sorte, peu importe si cela s’est vraiment passé ainsi. Qu’elles soient vraies ou inventées, ces petites histoires ne sont pas anodines, elles nous parlent de ces grands savants qui ont essayé de comprendre, de donner un sens à ce qu’ils vivaient ou à ce qu’ils voyaient. Comprendre ce que l’on vit et ce que l’on voit, tel est ce que les philosophes n’ont cessé de faire. Ainsi, quelque part dans le bassin méditerranéen, il y a de cela plus de 2 700 ans, est née une nouvelle manière d’interroger le monde, une nouvelle manière d’essayer de répondre à ces grandes questions que nous pouvons nous poser : d’où vient le monde ? Qu’est-ce qui fait qu’il existe ? Comment est-il fait ? Etc.
La philosophie faisait alors son apparition en Occident et commençait son histoire, ne cessant jamais jusqu’à nos jours de nous questionner. Certes, un Grec à Athènes au V e  siècle avant J.-C. ne concevait pas le monde de la même manière que nous, ne possédait pas les mêmes techniques pour l’observer, ne voyageait pas comme nous pouvons le faire, n’avait pas les mêmes savoirs scientifiques que les nôtres, mais il se posait ces questions qui nous hantent encore et auxquelles nous n’avons toujours pas trouvé de réponses définitives : qu’est-ce que bien vivre ? Comment vivre avec les autres ? Qu’est-ce que la réalité ?…
 
Pour nous raconter cette histoire, il y a les philosophes. Ces hommes et ces quelques femmes – parce que l’histoire ne leur a souvent pas laissé la place – qui se sont dit que prendre ces questions au sérieux pouvait valoir la peine, bien souvent parce que dans leurs vies, une rencontre, une observation, un événement sont venus les troubler. Certains, comme Descartes, parce qu’ils s’ennuyaient horriblement à l’école et qu’ils avaient croisé le regard d’une jeune fille, d’autres parce qu’ils se posaient la question à savoir si leur chatte s’amusait vraiment avec eux, ou encore s’ils pouvaient être sûrs que le soleil allait se lever demain… Ce sont ces histoires que nous voudrions raconter ici, ces petites histoires qui peuvent permettre de comprendre la grande histoire.
Celles-ci, les philosophes les ont vécues ou parfois inventées, pour essayer de mieux comprendre le monde et la réalité. Parfois aussi, elles nous permettent de comprendre la manière dont ils saisissaient ce monde et cette réalité : c’est ce philosophe allemand, Schopenhauer, qui dit-on, déjeunait avec son chien, ou cet autre, Nietzsche, qui finit par tomber, avant de sombrer dans la folie, à genou devant un cheval frappé par son cocher en lui demandant pardon, ou cet autre encore, Kierkegaard, qui rompt la vieille de son mariage au nom de ce que c’est qu’exister vraiment, ou encore ce philosophe de l’Antiquité, Diogène, qui aimait fortement s’exhiber et qui vivait dans un tonneau…
 
Autant d’histoires donc, autant de philosophies qui ont nourri la grande histoire de la philosophie, et qui finalement nous renvoient à ces questions que nous ne cessons de nous poser et que nous pouvons essayer de mieux comprendre à travers des événements et des anecdotes qui nous en disent bien plus que la petite histoire.
Les histoires de la philosophie
1
Le monde grec


Nous ne sommes plus grecs
« La vraie vie est absente. Nous ne sommes plus au monde. » Tel est le constat que fait Rimbaud à la fin du XIX e  siècle, dans Une saison en enfer . Être au monde, ce serait être en mesure de se retrouver dans un monde qui rassure, qui nous sert de support. Ne pas être au monde serait, au contraire, comme le personnage de Meursault dans le roman de Camus, éprouver une sorte d’étrangeté face à lui. Pourquoi ? Parce que le monde est devenu silencieux. Il ne nous dit rien de ce qu’il faut faire. Il ne nous dit plus rien de ce qui doit être. La vie est ce qui est bruyant. Telle est la vraie vie vécue. Le reste, c’est l’enfer. Et avant tout, l’enfer est celui de l’inquiétude infinie face à un monde qui ne nous guide plus.
 
Deux siècles avant Rimbaud, Pascal, dans les Pensées, résumera cette condition qui est la nôtre à travers une formule désormais célèbre : « Le silence éternel des espaces infinis m’effraye. » Nous, modernes, faisons de la nature, du monde, des objets à connaître. Le monde est ce face à quoi l’homme se situe, ce dans quoi il va agir, ce qu’il cherche à maîtriser et à transformer. Ceci peut être source d’espoirs (grâce à notre science grandissante, nous pouvons nous libérer de certaines contraintes), mais aussi de craintes et d’inquiétudes (nous ne connaissons pas les conséquences de nos actes, et le monde, la nature, ne nous disent pas ce que nous devons faire). Telle est notre condition. L’homme est livré à lui-même et il s’interroge…
Comment vivre, alors ? Comment bien vivre ? Telle est la question à laquelle la philosophie peut nous aider à répondre. Mais cette question ne se pose pas à nous comme elle pouvait se poser à un Grec. Il ne s’agit pas de dire que les Grecs ne s’interrogeaient pas sur le sens de l’existence, sur son but ou encore sur la manière dont il fallait agir, bien agir, bien se conduire. Au contraire. Mais pour un Grec, jamais l’homme n’était pensé comme un sujet face à un objet : le monde. Pour un Grec, le monde n’est pas un espace infini à conquérir, une nature obéissant à des lois que l’on cherche à connaître pour mieux les maîtriser, mais un cosmos , une totalité organisée de manière harmonieuse. Vivre, bien vivre, c’est ainsi chercher à vivre en conformité avec ce principe d’harmonie. Si la philosophie est la recherche de la sagesse, elle ne peut alors s’accomplir qu’au sein de cet ordre.

La naissance de la philosophie
Revenons en arrière. On s’accorde généralement à dire que la philosophie a vu le jour au VII e  siècle av. J.-C. en Grèce, et l’on parle ainsi de « miracle grec » pour désigner ce changement qui semble s’opérer dans notre rapport au monde. Certes, cette expression a fait l’objet de nombreuses discussions lorsqu’il s’est agi de se demander si, en parlant ainsi, on n’accordait pas trop d’importance à un moment de l’histoire en niant les apports des autres cultures et civilisations. Néanmoins, force est de constater qu’à cette période, une rupture importance s’opère : là où traditionnellement la religion ou le mythe répondaient aux questions que les hommes pouvaient se poser sur le monde, son origine, son organisation et sur eux-mêmes, on va se mettre à faire appel à la raison. Il ne s’agit plus alors uniquement d’aller rechercher du côté des dieux et de l’imaginaire des réponses, mais d’essayer de comprendre grâce à la raison. Et c’est dans le bassin méditerranéen, en Italie du Sud et en Sicile (alors sous domination grecque) que ces questions vont se développer.

De nombreuses oppositions
Bien évidemment, il serait réducteur de penser que ce changement d’approche, que cette nouvelle manière de questionner le monde, vont se faire sans conflits et sans oppositions. Les philosophes ont beau être sages, il n’en demeure pas moins qu’ils ne s’accordent pas sur les réponses qu’ils vont donner aux questions qu’ils se posent. L’histoire de la pensée, et l’histoire de la pensée antique, bien sûr, n’ont aucune raison d’y échapper, et de célèbres querelles les parcourent : Aristote, rompant avec son ancien maître Platon, dira ainsi qu’il préfère la vérité à ses amis, Socrate et son disciple Platon ne cesseront de s’opposer aux sophistes qu’ils dénonceront comme faiseurs d’illusions… et nous pourrions ainsi multiplier les exemples.

Avant Socrate
En outre, on distingue traditionnellement dans la philosophie antique grecque deux moments, puisqu’on parle des philosophes présocratiques. En ce sens, et pour toutes ces raisons, on est bien loin de poser immédiatement une unité. Qu’est-ce qui persiste dans tout ce qui change ? Qu’est-ce qui organise, donne le sens de tout ce qui existe ? L’eau, les atomes, le feu, le nombre ? Telles sont les questions que se posent les premiers philosophes, les présocratiques, comme Thalès , ne cessant de répéter et de commenter les grands poèmes mythologiques pour proposer une explication rationnelle du cosmos. Il s’agit alors de penser ce qui est. Penser l’Être. Vaste programme, dira-t-on, mais en même temps, il paraîtrait bien insensé d’essayer de penser ce qui n’est pas ! Or, ce qui est, est simplement ce qui reste identique à soi, ce qui ne change pas. Ce qui change, ce qui se transforme, c’est l’erreur. Par exemple, lorsque nous disons 2 + 2 = 4, nous énonçons une vérité mathématique qui est vraie à travers le temps, et donc qui ne changera pas. Ainsi, si penser, c’est penser ce qui est, alors la pensée est incapable de saisir ce qui change. Tels sont les paradoxes que Zénon , disciple d’un grand philosophe présocratique, Parménide, va laisser à la postérité. Pourtant, avant Parménide, un autre grand penseur de l’Antiquité va soutenir le contraire : tout n’est que changement constant et permanent, comme l’affirmera Héraclite . Cette opposition qui présente l’alternative suivante : la réalité est ce qui change/la réalité est ce qui reste identique à soi et ne change pas, ne va cesser de parcourir toute l’histoire de la philosophie.

Le tournant socratique
Mais, au V e  siècle av. J.-C., en Grèce, s’opère un nouveau renversement : si jusqu’alors le changement résidait dans le fait que la raison s’était substituée au mythe, désormais, l’homme et le discours deviennent au centre de toutes choses. Apparaît alors une nouvelle manière d’interroger, de questionner. Avec Socrate , la philosophie devient autant une interrogation sur l’homme qu’une interrogation sur l’être. Voilà pourquoi on distingue les philosophes présocratiques de ceux qui vont suivre Socrate. Socrate n’est l’auteur d’aucun écrit, et pourtant, sa pensée va profondément marquer toute notre tradition. Nous le connaissons essentiellement à travers les textes des autres, et surtout de l’un de ses principaux admirateurs : Platon. L’image que Platon nous laisse de Socrate n’est pas partagée par tous, et d’autres comme Aristophane en feront un portrait moins flatteur. Néanmoins, Socrate inaugure une méthode, celle qui consiste à interroger, à questionner, à faire accoucher les âmes : la maïeutique.

Platon et Aristote
C’est le procès de Socrate, en 399 av. J.-C., qui marquera l’entrée définitive de Platon en philosophie. Ce dernier a alors 28 ans lorsqu’il assiste au procès et à la condamnation à mort – pour impiété à l’égard des dieux et corruption de la jeunesse – de celui qu’il considère comme le plus juste des hommes. Une telle condamnation apparaît scandaleuse à ses yeux, et il n’aura alors de cesse de penser la cité dans laquelle le plus juste des hommes pourrait vivre librement : la cité juste. Pour cela, encore faut-il que la justice ne soit pas une simple affaire d’opinions, encore faut-il être capable de définir ce qu’est la justice, son essence. Penser, c’est parvenir à penser ce qui est, c’est saisir l’essence des choses, ce que Platon nomme les Idées qui sont la seule réalité, d’où le terme d’« idéalisme ». Le reste n’est que copie et apparence. Pour connaître, il faut quitter l’obscurité de l’opinion, sortir de la caverne.
 
Mais que sont ces Idées ? demande Aristote . Quelle est vraiment leur réalité ? Platon a cru résoudre le problème d’un monde sensible, changeant, en construisant un monde des Idées stables dont une science serait possible, mais il nous met face à un autre problème, celui du lien entre le monde des Idées et le monde sensible. Bien au contraire, il faut partir du sensible, car la connaissance part de la sensation : ce n’est pas en se tournant vers l’idée de lit qu’on en fabriquera un, mais en observant des lits différents. Il s’agit donc de comprendre le monde non plus en regardant seulement le ciel, mais en observant la terre et en se demandant quelles fins, quels buts sont poursuivis, car chaque activité tend vers un bien qui est sa fin. Quelle est alors la fin suprême ? C’est la fin pour laquelle les autres fins ne sont que des moyens, et ce bien suprême, c’est le bonheur.

Les sagesses antiques
Il ne s’agit pas seulement de s’interroger sur ce qui est, mais aussi sur la manière dont nous vivons au sein de ce qui est. C’est en ce sens que va se développer une réflexion éthique. Et si nous définissons l’homme comme un être de raison, il a également des désirs, des angoisses… Les cyniques, avec Diogène , verront dans la vie en commun, la civilisation, la cause de nos malheurs. Pour les épicuriens , ce seront l’ignorance et la superstition. Les stoïciens , pour leur part, penseront que le malheur vient de l’insatisfaction : plutôt que de vouloir changer le monde, apprenons plutôt à le connaître et soumettons-nous à son ordre. Mais c’est surtout sur fond de crise politique que ces deux courants vont se développer. Au IV e  siècle av. J.-C., Athènes, qui au siècle précédent avait connu sa grande époque, n’est plus à son apogée. En 404, la cité perd une guerre qui avait duré neuf ans contre sa grande rivale Sparte. De nombreuses rivalités se développent. Peu à peu, la démocratie de l’époque classique a laissé sa place aux combats des démagogues, et la vie politique n’est plus alors qu’un jeu des apparences. La décadence, les divisions ouvrent les portes d’une nouvelle manière de penser sans abandonner pour autant cette recherche de la sagesse. Comment être sage et heureux en dehors de ce cadre qui ne peut plus être pensé comme lieu d’accomplissement ? Deux courants essentiels vont se développer : le stoïcisme avec Zénon, qui fondera le « Portique » ( stoa en grec) et qui développera une pensée du cosmopolitisme, dépassant ainsi le cadre de la cité, et l’épicurisme, qui va penser la vie en commun à travers une société réduite d’amis et de sages où la philosophie se pratique comme un mode de vie.

L’idée de cosmos
Or, malgré toutes ces différences, il demeure, comme nous le voyons, un point commun à ces pensées diverses : l’idée de cosmos. Le terme cosmos signifie « ordre, ordre raisonnable, harmonieux, générateur de rapports justes ». C’est pourquoi on le retrouve dans le terme actuel de « cosmétique », désignant l’ensemble des procédés destinés à embellir. D’une manière générale, le cosmos est donc le principe d’ordre et d’harmonie qui règle le rapport entre les êtres particuliers, mais aussi entre les éléments de chaque être. Le cosmos est ainsi en quelque sorte un être organisé et animé, et il renvoie au monde dans sa totalité. La totalité du monde est donc régie par un principe d’organisation harmonieuse, et la pensée grecque est tout entière réglée sur l’idée de nature et de cosmos géométrique.
 
Ainsi, la sagesse est toujours conçue comme connaissance de cette harmonie et de cette justice. Ce principe d’ordre est ce que tout homme doit parvenir à connaître afin de le suivre. En d’autres termes, la sagesse est contemplation de l’ordre cosmique, ce que les Grecs désignent sous le terme theoria , synonyme de « vision de l’esprit », de « contemplation ». Les théores étaient ainsi les « personnes qui allaient consulter un oracle », puis le terme théoros a désigné les « ambassadeurs officiels envoyés par une ville pour assister à une cérémonie religieuse ». De là d’ailleurs l’origine du terme théorie qui signifie, au départ « voir le dieu ».

L’harmonie et la justice
La sagesse est ainsi synonyme de savoir. C’est pourquoi Platon pourra nous dire que l’homme juste est celui qui a quitté les apparences et connaît l’essence, l’Idée de la justice. Il est celui qui est parvenu à la contemplation des Idées en sortant de la caverne. C’est aussi pourquoi Épicure, tout comme les stoïciens, nous dira que la sagesse est synonyme de connaissance de l’ordre du monde. C’est également une telle pensée que nous retrouvons dans la tragédie où la conception de la justice est d’abord intimement liée au cosmos : si le cosmos est harmonie, c’est que la loi qui est en son centre est justice, et la justice conçue comme harmonie est ce qui conserve le monde, ce qui impose les limites de nos actions. Transgresser ces limites, c’est faire preuve de démesure, c’est tenter de rompre l’ordre des choses. Or, l’homme est bien cet être capable de démesure pouvant mettre en danger ces rapports harmonieux. C’est ce que nous racontent les tragédies : l’homme est cet être capable de transgression parce qu’il veut plus que son droit. Mais le cosmos finit toujours par éteindre cette flamme et l’ordre finit par être rétabli.

La politique
On retrouve d’ailleurs l’idée de cet ordre harmonieux dans le champ de la politique lors de la naissance de la démocratie qui fera connaître à Athènes ses grandes heures. La naissance de la philosophie est globalement contemporaine de la naissance de la démocratie, qui va favoriser l’apparition d’une pensée libre, affranchie des contraintes liées aux cultes religieux. Les réformes démocratiques de Clisthène à Athènes, à la fin du VI e  siècle, vont reposer sur une géométrisation de l’espace public dans laquelle on retrouve cette vision du cosmos : comme l’agora est le cœur de la cité, centre de décision où les citoyens sont liés entre eux par des relations d’égalité, la terre est le foyer fixe au centre du cosmos. Afin de rompre avec la hiérarchie des classes sociales, Clisthène va découper Athènes en quartiers, des dèmes (de là le terme de demos signifiant peuple et de démocratie, pouvoir du peuple par le peuple). La ville n’est plus alors définie par une catégorie de population, mais par le fait qu’elle rassemble au centre du territoire les édifices civils, lieux d’exercice de la démocratie. Comme le souligne Vernant : « La polis se présente alors comme un univers homogène sans hiérarchie […] le monde social prend la forme d’un cosmos circulaire et centré où chaque citoyen, parce qu’il est semblable à tous les autres, aura à parcourir l’ensemble du circuit occupant toutes les positions symétriques qui composent l’espace civique. » 1 Et même si après la décadence d’Athènes, il semble y avoir, comme nous l’avons dit, un certain rejet de la cité dans les sagesses antiques, c’est toujours en vivant en harmonie avec l’ordre du monde que le salut de l’homme est posé.

Conclusion
Ainsi, dans la perspective grecque, le dualisme entre l’ordre naturel et le monde de la liberté n’a pas de sens, et ceci parce que malgré ses différences, toute la pensée grecque est sous-tendue par l’idée d’un principe d’organisation harmonieux que l’homme doit chercher à connaître. Être homme, c’est vivre dans un cosmos qu’il s’agit de connaître. Cet ordre du monde est alors en mesure de nous dire ce que nous devons faire, puisque c’est par sa connaissance que nous pouvons parvenir à la sagesse.
Mais pour nous, modernes, le savoir n’est plus synonyme de sagesse. Les savants, les apprentis sorciers nous ont montré que le développement des connaissances pouvait représenter un grand danger. Le monde n’est plus un ordre harmonieux nous servant de guide, et c’est en ce sens que nous ne sommes plus grecs. C’est ainsi que nous pouvons commencer à comprendre cette formule de Rimbaud par laquelle nous avons commencé : « Nous ne sommes plus au monde. » Cette rupture, ce changement radical du rapport de l’homme au monde correspondra à ce qu’on nomme la naissance de la modernité, que l’on situe généralement à la toute fin du XV e  siècle. Mais nous ne sommes pas passés du monde grec à l’époque moderne sans que se produise un autre changement capital dans le rapport de l’homme au monde : le développement du christianisme et plus généralement des monothéismes. Avant d’aborder cela, parcourons quelques grands moments de la pensée grecque.
1 . Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque , 1965.
Histoires

Le puits de Thalès
Le fleuve d’Héraclite
La tortue de Zénon
Le démon de Socrate
La caverne de Platon
La pierre d’Aristote
Le tonneau de Diogène
Les atomes crochus d’Épicure
La jambe d’Épictète
 Le puits de Thalès
(vers 625-vers 547 av. J.-C.)
Thalès est né à Milet (ancienne cité grecque sur la côte d’Asie Mineure, actuellement la Turquie). Il fut l’un des Sept sages de la Grèce et le fondateur présumé de l’école milésienne. Il reste surtout connu de nos jours pour le théorème portant son nom et dont il n’est pas l’auteur, même si on peut lui attribuer cinq théorèmes de la géométrie élémentaire.
 
Une servante de la ville de Thrace vit un jour Thalès tomber dans un puits, absorbé qu’il était à contempler le ciel. Elle ne put s’empêcher de rire de celui qui, la tête dans les nuages, en oublie le monde réel et ne voit pas le trou qui est devant lui.

DES MYTHES À LA PHILOSOPHIE
Faut-il, comme la servante de Thrace, commencer par relever le ridicule et l’inutilité du philosophe qui vit dans un autre monde ? Thalès est un savant et un philosophe qu’on qualifie de présocratique, désignant ainsi les philosophes du bassin méditerranéen qui ont précédé Socrate. Ces premiers philosophes inaugurent une nouvelle manière de penser : ils cessent de répéter et de commenter les grands poèmes mythologiques pour proposer une explication rationnelle du cosmos. Thalès est ainsi animé d’une volonté de comprendre le monde.

THALÈS, LES PIEDS SUR TERRE
Or, si Thalès était descendu dans un puits, c’est avant tout pour calculer la projection des ombres et le mouvement des astres. En effet, les mesures mathématiques permettent de comprendre le monde. Il n’avait d’ailleurs pas tant que cela la tête dans les nuages, puisqu’il fit fortune en prédisant que la récolte des olives serait abondante et en louant de nombreux pressoirs. Ainsi, contrairement à ce que les mythes racontent, les événements de la nature ne doivent pas être expliqués par des interventions surnaturelles. C’est donc bien parce qu’elle en restait aux apparences que la servante avait de quoi rire !

L’EAU, PRINCIPE DU MONDE
Pour comprendre le monde, il faut quitter les simples apparences et essayer de saisir de manière intelligible la diversité qui se présente à nous. Nous avons un monde divers devant nos yeux. Pour le comprendre, il est ainsi nécessaire de réduire la totalité des propriétés des objets du monde à un seul ensemble de propriétés. Une telle compréhension suppose un travail de réduction du multiple et du complexe à l’unité et au simple. Quel est donc cet élément simple sans lequel il n’y aurait rien et qui est le principe de tout ce qui existe ? L’eau. Elle est fondamentale pour l’être vivant, elle entretient la vie. Elle est cet élément qui peut passer par plusieurs états : solide, liquide, gazeux. En outre, tout vient de l’eau. D’ailleurs, nos ancêtres n’étaient-ils pas des poissons ?

ET C’EST AINSI QUE COMMENCE LA PHILOSOPHIE
Nous aurions tendance à penser que le monde est constitué d’un tas de choses différentes, parce que c’est ce que nous voyons. Mais ce que nous voyons n’est pas nécessairement ce qui est réellement. Si Thalès nous dit que l’eau est le principe de tout, d’autres philosophes présocratiques, dans cette recherche des principes, donneront d’autres réponses. Pour Pythagore (né vers 570 av. J.-C.), ce sera le nombre qui est au fondement de toute chose, et pour Héraclite (né vers 550 av. J.-C.), le mouvement. La philosophie est alors en marche : comprendre le monde exige de se défaire des apparences, d’accomplir cet effort qui consiste à ne pas tomber dans la facilité de la croyance en l’irrationnel. Thalès nous le montre, la philosophie commence lorsqu’on fait confiance à la raison avant de croire aux mythes et au surnaturel.

LE THÉORÈME DE THALÈS
DE/BC = AD/AB = AE/AC
Thalès aurait ainsi calculé la hauteur d’une pyramide en mesurant la longueur de l’ombre au sol de celle-ci et celle de l’ombre d’un bâton de hauteur donnée. Les prêtres furent impressionnés par le calcul, et cela permit à Thalès, en récompense, d’avoir accès sans limite à la bibliothèque.

L’ÉCLIPSE
Le 28 mai 585, Milet vit un événement extraordinaire : Thalès a prévu ce jour-là une éclipse de Soleil. On a de gros doutes, mais le Soleil devient noir. Thalès a gagné. Surtout, il sait que cette éclipse provient du fait que la Lune fait écran devant le Soleil.
 Le Fleuve d’Héraclite
(544-480 av. J.-C.)
On ne sait pas grand-chose de la vie d’Héraclite, sinon qu’il est né à une date incertaine à Éphèse, ville importante d’Asie Mineure correspondant à la Turquie actuelle… Certains calculs placent son « acmé » (environ la quarantième année de sa vie) dans la première décennie du V e  siècle av. J.-C. ce qui situerait sa naissance vers 540. D’après les témoignages parvenus jusqu’à nous, ce n’était pas un personnage très gai. Il était d’ailleurs surnommé « l’obscur » par son entourage.
 
Comprendre la réalité, c’est saisir que tout est changement permanent : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. » Il devient alors bien difficile de prétendre parler du monde sans prendre en compte ce mouvement qui semble être principe de tout ce qui est.
Le monde est semblable au flux incessant d’un fleuve. Les choses bougent en permanence : le jour devient nuit, la jeunesse vieillesse, et tout se transforme en son contraire. Sans mouvement, rien n’est possible : ni la vie ni la mort. Lui seul est capable de tout expliquer, de rendre compte de tout.
Dès lors, le mouvement n’est pas les apparences, mais le principe, et il n’y a rien en dehors de lui. Il y a donc une intelligence universelle qui gouverne le monde et qui enchaîne les objets mouvants tels qu’ils nous apparaissent. Être sage, c’est connaître cette pensée qui régit toutes choses.

LA DIALECTIQUE
Le monde se présente comme un jeu perpétuel de contraires, dans lequel l’équilibre – l’harmonie – se crée grâce à la tension entre des opposés. Ainsi, qu’est-ce que la paix, si ce n’est un équilibre entre des peuples qui pourraient se faire la guerre ? Cette approche qu’Héraclite a du monde inspirera Hegel pour penser la dialectique (voir ici ). Mais c’est aussi une vision du monde qui continue à régir bien des rapports entre groupes humains aux intérêts contradictoires, qu’il s’agisse de diplomatie, de commerce ou même… de négociations salariales. Toute la difficulté étant, bien sûr, de savoir où se situe l’équilibre ! Les choses seraient le résultat d’un assemblage de ces forces à jamais inachevé. Rien n’est donc plutôt ceci que cela, mais tout le devient.

MAIS QUEL EST LE PRINCIPE DE CE MOUVEMENT UNIVERSEL ?
Si tout se transforme, cela ne signifie pas que le monde est chaotique. Les contraires s’affrontent, certes, mais ces tensions sont aussi équilibre et harmonie. Quel est donc le principe de ce mouvement, de ces tensions, de cet équilibre ? Le feu. Tout n’est finalement que transformation du feu, qui est à la fois principe matériel et cause efficiente (comme le sculpteur est la cause efficiente de la statue). Le feu est à la fois guerre et raison harmonieuse, à la fois synonyme de tension (n’est-il pas ce qui peut tout détruire ?) et harmonie (puisque les contradictions peuvent se dépasser en harmonie). Être sage, c’est alors vivre selon ce mouvement de l’univers, idée que nous retrouverons finalement dans la sagesse des stoïciens. (voir ici et là )
 La tortue de Zénon
(vers 490-430 av. J.-C.)
C’est un philosophe grec de la période présocratique. Il fut le principal disciple de Parménide et vécut comme son maître à Élée, ville située dans le sud de l’Italie. Lors d’un long séjour à Athènes, on raconte qu’il aurait été le maître de Périclès. Il serait mort torturé pour avoir pris part à une conspiration contre un tyran d’Élée.
 
Une tortue fait la course avec Achille, héros à la condition physique redoutable. Magnanimes, laissons un peu d’avance à la tortue au moment du départ. Qui va gagner ? Et si Achille ne rattrapait jamais la tortue ?

ACHILLE NE RATTRAPE PAS LA TORTUE
Si au temps t0 la tortue a de l’avance, regardons d’un peu plus près la course : au temps t1, Achille se trouve à l’endroit où était la tortue au temps t0 ; au temps t2, à l’endroit où elle était au temps t1. Puisque Achille doit toujours passer par l’endroit où était la tortue au temps précédent, Achille ne la rattrapera jamais, même s’il est beaucoup plus rapide qu’elle ! Voici un paradoxe célèbre présenté par Zénon d’Élée et qui va occuper longtemps la pensée. Nous savons qu’Achille, beaucoup plus rapide que la tortue, la rattrape aisément, et Diogène (voir ici ), face à ce paradoxe, prétendra le réfuter simplement en se levant et en marchant. Mais il ne s’agit pas là d’une véritable réfutation, car l’enjeu de Zénon est tout autre : il veut montrer que nous sommes incapables de démontrer, par la pensée, qu’Achille rattrape la tortue, et là, c’est une tout autre affaire.

RIEN NE BOUGE
Achille ne rattrape pas la tortue, parce qu’il doit indéfiniment passer par l’endroit où était la tortue au temps précédent. D’ailleurs, si on suit le même raisonnement, Achille ne peut même pas courir. En effet, pour aller d’un point A à un point B, tout mobile doit passer par le milieu de [A-B], soit le point C. Mais pour se rendre au point C, il va devoir passer par le milieu de [A-C], D ; mais pour se rendre au point D, il va devoir passer par le milieu de [A-D]. Il devra ainsi passer par une infinité de points, et il lui faudra donc une infinité de temps. Finalement, aucun mobile ne se déplace ! Certes, mais cela à condition que l’on considère que l’on peut infiniment découper le mouvement. Considérons donc l’inverse : le mouvement n’est pas infiniment divisible. Dès lors, à chaque moment t0, t1, t2, un mobile qu’on lance est immobile (comme quand on prend une photo, rien ne bouge sur la photo !). Donc, si à chaque moment le mobile ne bouge pas, cela signifie qu’il ne bouge jamais. CQFD ! En conclusion : qu’on suppose que le mouvement est infiniment divisible ou qu’on suppose l’inverse, la pensée est incapable d’en rendre compte et nous démontre que le mouvement n’existe pas !

« L’ÊTRE EST, LE NON-ÊTRE N’EST PAS. »
Zénon n’est pas aveugle, il sait qu’Achille se déplace, mais il nous montre avant tout que la pensée est incapable d’en rendre compte. Pourquoi ? Non pas par faiblesse, mais simplement parce que le mouvement n’est qu’apparence ; la véritable réalité, ce qui est, c’est ce qui reste identique à soi. Disciple de Parménide, Zénon nous montre le sens de la formule « L’Être est, le Non-Être n’est pas. » La seule réalité est ce qui est et ce qui reste identique à soi ! 2 = 2, et dire que 2 = 4 est une erreur. La réalité consiste en une unité éternelle et immuable, tout le reste n’est qu’apparence. Si on veut penser le contraire, il va falloir être en mesure de réfuter les arguments de Zénon autrement qu’en se levant et en marchant… Et pour cela, il faudra attendre Bergson (voir ici ) !
 Le démon de Socrate
(470-399 av. J.-C.)
Socrate est né à Athènes en 470 av. J.-C., au « siècle de Périclès », le siècle le plus brillant d’Athènes. Il est mort en 399 av. J.-C. Socrate est peu sorti de la ville, préférant la compagnie des hommes à la nature. Fort laid, chauve, le nez épaté selon Xénophon, il ressemblait à un satyre d’après les témoignages de Platon.
 
« Comme vous me l’avez maintes fois et en maints endroits entendu dire, se manifeste à moi quelque chose de divin, de démoniaque […]. Les débuts en remontent à mon enfance. C’est une voix qui, lorsqu’elle se fait entendre, me détourne toujours de ce que je vais faire… »

CE PROCÈS QUI MARQUA LA PHILOSOPHIE
Socrate entend des voix et évoque son démon ( daïmôn en grec) lors de son procès, rapporté dans L’Apologie de Socrate de Platon. Bien étrange pour celui que l’on nomme le père de la philosophie. À Athènes, en 399 av. J.-C., Socrate est accusé par le tribunal de perversion de la jeunesse et d’impiété à l’égard des dieux de la cité. Il refuse d’être défendu par un autre et de préparer sa plaidoirie. C’est qu’il n’a pas confiance dans l’écriture ; seule la parole vivante doit s’exprimer. Un jury populaire est tiré au sort. Socrate prend la parole et va même jusqu’à ironiser, ce qui déplaît fortement. La condamnation à mort tombe : il devra boire le poison. À la suite de sa condamnation – alors qu’il attend que le bateau, parti il y a un mois pour Délos, entre au port pour boire la ciguë et mourir –, il reçoit ses amis, qui lui proposent de s’évader. Là encore, il refuse. Puisque les lois l’ont jusqu’alors protégé, il doit respecter ces mêmes lois qui le condamnent.

« JE NE SAIS QU’UNE CHOSE, C’EST QUE JE NE SAIS RIEN. »
Si Socrate a été condamné, c’est avant tout parce qu’il dérange et sème le trouble. Menon, un de ses interlocuteurs dans un dialogue, le compare à une torpille, ce poisson qui paralyse ceux qui le touchent. C’est que son attitude déroute. Contrairement aux savants de son époque, les sophistes qui prétendaient détenir un grand savoir, Socrate ne dispense aucun enseignement direct. Il interroge, questionne au détour d’un chemin. Il revendique alors son ignorance, mais une ignorance bien particulière, qui est consciente d’elle-même : « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien. » Cette ignorance est la condition de possibilité et le point de départ de toute réflexion, puisqu’elle n’accepte aucun savoir tout fait, aucun « prêt à penser ». Au contraire, l’ignorance qui s’ignore n’est que certitude de soi, et donc bien souvent préjugé.

« CONNAIS-TOI TOI-MÊME. »
Savoir qu’on ne sait rien, c’est posséder le savoir le plus précieux, un savoir de soi. Socrate reprend alors à son compte la formule qui était inscrite au fronton du temple de Delphes : « Connais-toi toi-même. » Dans son sens premier, elle invitait tout homme se rendant au temple à reconnaître qu’il était avant tout l’objet des dieux. Socrate en transforme le sens. « Connais-toi toi-même » signifie alors : « Sache que tu n’es qu’un homme qui a des opinions, des désirs et des préjugés. » Telle est la seule condition pour qu’une réflexion philosophique puisse commencer. Se connaître, c’est donc prendre de la distance par rapport à ses propres désirs et à ses propres pensées. N’est-ce pas ce qu’on nomme réfléchir ?

L’ACCOUCHEUR DES ÂMES
Savoir que l’on ne sait rien permet alors de mieux s’interroger et interroger les autres. C’est ainsi que Socrate n’a de cesse de poser des questions à ses interlocuteurs qui, bien souvent, prétendent savoir. Sa mère était sage-femme et faisait accoucher les corps ; Socrate pratique, à son tour, l’art de la maïeutique qui consiste, cette fois, à faire accoucher les âmes à force de questions. C’est en ce sens qu’il se disait inspiré d’un génie particulier, qu’il nommait son daïmôn et qui lui suggérait toutes ses résolutions, tous les principes de sa philosophie et de sa conduite. Consulter son daïmôn familier c’était, pour Socrate, consulter sa divinité intérieure (nous dirions son jugement, sa raison), qu’il saisissait comme un don mais aussi comme une émanation et une portion de la divinité.
 La caverne de Platon
(428-348 av. J.-C.)
Platon est né à Athènes en 428 av. J.-C., et assiste à l’âge de 29 ans au procès de Socrate. Cet événement, qu’il vivra comme profondément injuste, marquera définitivement son entrée dans la philosophie. Il n’aura de cesse de réfléchir à comment penser une cité juste, une cité où le plus juste des hommes pourrait vivre librement. Auteur de nombreux dialogues, il fera intervenir dans presque tous le personnage de Socrate, qui lui n’a rien écrit. Il fondera une école, l’Académie, qu’il quittera à plusieurs reprises pour se faire conseiller du tyran, Denys de Syracuse, expérience qui sera un véritable échec. Il meurt à Athènes en 347 ou 346 av. J.-C.
 
Imaginons des prisonniers attachés au fond d’une caverne, éclairés par un feu qu’ils ne voient pas, sur une hauteur derrière eux. Ce feu projette sur la paroi qu’ils ont devant les yeux les ombres des objets. Ces hommes qui prennent les ombres pour la réalité nous ressemblent, nous dit Platon. Pourquoi ?

LA SORTIE DE LA CAVERNE
La célèbre allégorie de la caverne nous dépeint la situation d’hommes prisonniers de leurs sens et prenant les images pour la réalité. Nous sommes dans une salle de cinéma du V e  siècle av. J.-C. Mais ce que nous raconte Platon ne s’arrête pas là : on détache alors un des prisonniers pour lui montrer tout d’abord les objets matériels qui étaient derrière lui, puis le feu, source des ombres. Puis, petit à petit, on lui fait gravir le chemin pour sortir de la caverne. Le monde extérieur n’est plus éclairé par le feu, mais par le Soleil. Au fur et à mesure, il saisit les objets réels à l’extérieur, puis le Soleil qui est la cause de tout.

LE SENSIBLE ET L’INTELLIGIBLE
Platon nous décrit d’abord deux mondes : celui de la caverne et le monde extérieur. Ils symbolisent le monde sensible – celui que nos sens saisissent – et le monde intelligible – celui que notre intelligence seule peut saisir. Ces prisonniers au fond de la caverne nous ressemblent. Ils témoignent de notre condition lorsque nous prenons ce que nous voyons et sentons pour la réalité, alors qu’il ne s’agit que de la projection d’objets matériels.

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