Accents de banlieue
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Description

Les propriétés phoniques des parlers des jeunes des quartiers urbains pluriethniques constituent un véritable stéréotype en français contemporain : l'accent dit "de banlieue" se reconnaît, s'imite, et fait la une. Quelles sont les caractéristiques prosodiques de ce français populaire héréditaire, influencé par le phonétisme des langues de l'immigration transmises oralement dans les quartiers ouvriers défavorisés des grandes villes françaises ? Quelle est la fonction sociale de ces indices phoniques ? Quels positionnements identitaires permettent-ils de signaler ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2010
Nombre de lectures 400
EAN13 9782296935860
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ACCENTS DE BANLIEUE

Aspects prosodiques du français populaire
en contact avec les langues de l’immigration
Espaces Discursifs

Collection dirigée par Thierry Bulot


La collection Espaces discursifs rend compte de la participation des discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels…) à l’élaboration/représentation d’espaces – qu’ils soient sociaux, géographiques, symboliques, territorialisés, communautaires,… – où les pratiques langagières peuvent être révélatrices de modifications sociales.
Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des terrains, des approches et des méthodologies, et concerne – au-delà du seul espace francophone – autant les langues régionales que les vernaculaires urbains, les langues minorées que celles engagées dans un processus de reconnaissance ; elle vaut également pour les diverses variétés d’une même langue quand chacune d’elles donne lieu à un discours identitaire ; elle s’intéresse plus largement encore aux faits relevant de l’évaluation sociale de la diversité linguistique.


Derniers ouvrages parus

Philippe BLANCHET et Daniel Coste (Dir.), Regards critiques sur la notion d’ « interculturalité » . Pour une didactique de la pluralité linguistique , 2010.
Montserrat Benítez FERNANDEZ, Jan Jaap de RUITER, Youssef TAMER, Développement du plurilinguisme. Le cas de la ville d’Agadir , 2010.
Françoise DUFOUR, De l’idéologie coloniale à celle du développement , 2010.
Bernhard PÖLL et Elmar SCHAFROTH, Normes et hybridation linguistiques en francophonie , 2009.
Eric FORLOT, L’anglais et le plurilinguisme. Pour une didactique des contacts et des passerelles linguistiques , 2009.
Pierre BERTONCINI, Le tag en Corse. Analyse d’une pratique clandestine , 2009.
Rada TIRVASSEN, La langue maternelle et l’école dans l’Océan indien. Comores , Madagascar , Maurice , Réunion , Seychelles , 2009.
Zsuzsanna FAGYAL


ACCENTS DE BANLIEUE

Aspects prosodiques du français populaire
en contact avec les langues de l’immigration

Préface de Françoise Gadet
Du même auteur :

Fagyal, Zsuzsanna, Kibbee, Douglas, Jenkins Frederic, 2006, French: A Linguistic Introduction , Cambridge, Cambridge University Press.

Arregi, K., Fagyal, Zs., Montrul, S., A., Tremblay, A., (éds.), 2010, Interactions in Romance: Selected papers from the 38th Linguistic Symposium on Romance Languages (LSRL) , Amsterdam, Philadelphia, John Benjamins.


En couverture : photos d’un immeuble de la Cité Inter (à gauche) et d’une affiche publique à la Courneuve invitant à une fête du Ramadan à Argenteuil (prises par l’auteur)


© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-12516-2
EAN : 9782296125162

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
P REFACE {1}
Un livre de plus sur les jeunes de banlieues, et sur leur façon de parler ? Est-ce que, en supposant admis que la « langue des jeunes » ne constitue pas un sujet inintéressant pour la science, on ne sait pas déjà à peu près tout ce qu’il y a à savoir, étant donné le nombre de descriptions déjà disponibles, qu’elles soient constituées selon des points de vue ethnographiques, anecdotiques, techniques (par exemple sur le verlan), catastrophistes, sensationnalistes, médiatiques … De fait, non. Et n’imaginons pas trop vite qu’on ne fera que retrouver dans le livre de Zsuzsanna Fagyal ce dont on est déjà lassé d’avance, à force de l’avoir vu ressassé par les médias, et parfois même par les linguistes.
Plusieurs aspects rendent ce livre original et instructif Mais ce que je noterai avant tout comme le faisant sortir du lot, car cela va à contre-courant de pratiquement l’ensemble de la pensée sur la langue et en particulier sur la langue française, c’est le rôle du contact des langues. On savait bien, au moins depuis les travaux d’Anthony Lodge (1993, 2004), à quel point le contact avec d’autres langues a été une constante de l’histoire de la langue française ; et certainement de l’histoire de toute langue, d’ailleurs, comme le montre Salikoko Mufwene (2005). Et c’est justement là que le français se singularise : il n’est exceptionnel ni par son essence, ni par son destin, même si ceux qui en ont écrit l’histoire ont longtemps aimé à le parer de l’image d’une langue au destin unique (travers que Lodge avait d’ailleurs épinglé jusque dans la plupart des Histoires de la langue française, à côté d’une forte tendance au téléologisme). Exceptionnel, il ne l’est que par la façon dont cette histoire a été reconstruite puis racontée, comme le montre Bernard Cerquiglini (2007) : une langue, dont il apparaît à un tel point politiquement important de dissimuler les origines, pas particulièrement prestigieuses (c’est-à-dire, tout d’abord dans la bouche du peuple, comme pour la plupart des langues), que les linguistes, se faisant sur ce point les complices du pouvoir dans les Etats-nations européens, ont fabriqué de toutes pièces des origines mythiques, mais qui leur apparaissaient plus glorieuses.
Et le rapport entre le contact dans l’histoire de la langue et les jeunes de banlieues {2} ? La thèse défendue par ZsF, appuyée sur de solides analyses de phonétique acoustique, c’est l’effet indirect sur ce qu’on appelle « accent des banlieues » du contact avec les « langues d’héritage » d’Afrique du Nord les plus répandues en France lors des dernières grandes vagues d’immigration d’après-guerre. Que la plupart des jeunes ne le parlent pas, ou pas bien (l’arabe, le berbère et le portugais par exemple n’étant pas beaucoup mieux transmis aux générations suivantes que l’ensemble des langues de France autres que le français, qu’elles soient régionales ou « de l’immigration » {3} ), n’empêche pas qu’ils y aient affaire : c’est en quoi d’ailleurs le terme de « langue d’héritage » est particulièrement heureux, à côté de toutes les formulations maladroites que l’on connaît. La France est en effet celui des pays européens qui a, depuis le plus longtemps (le dernier quart du 19 e siècle), et le plus fortement à l’échelle de sa population, bénéficié de constants apports d’une immigration externe {4} .
Mais alors, pourquoi est-ce que les linguistes, dont il ne devrait pas être inimaginable de supposer que c’est l’une des fonctions que d’assurer un observatoire de la langue telle qu’elle se parle, sont à ce point aveugles (ou plutôt sourds) à l’émergence de nouvelles « façons de parler » ? Ce qui rappelle tous les cas dans lesquels un phénomène linguistique ou langagier a pu demeurer invisible, ou plutôt invisibilisé, jusqu’à ce que les conditions soient là pour qu’il soit perçu, puis désigné, puis nommé, au point de devenir une évidence. C’est que les linguistes n’ont pas su, au moins sur ce point, se distinguer des usagers ordinaires des langues. Ils croient tellement à l’existence des langues comme entités, bien distinctes les unes des autres, qu’ils en ont négligé la réalité des pratiques des locuteurs, qui ne confortent nullement leurs découpages, sans doute parce que les locuteurs, quant à eux, sont plus sensibles à la réussite de la communication qu’à l’imperméabilité de frontières, réelles ou supposées, entre les idiomes. Partout et constamment, il y a (et il y a certainement toujours eu) émergence de formes de langues hybrides, qui se stabilisent ou non, se pérennisent ou non… question d’histoire et de conditions écologiques. Ce pour quoi Salikoko Mufwene (2005) rappelle qu’il n’a pas été besoin d’attendre la globalisation pour que ce phénomène se manifeste, mais qu’il s’agit tout simplement de l’éternelle continuation d’une constante de l’histoire de l’humanité : l’interaction, le contact et les influences réciproques. Ce dont certains linguistes ont pris acte en constituant la discipline de la linguistique du contact {5} , et pour une fois la France n’est pas trop en retard sur les Anglo-Saxons.
Cependant, ‘influence’ n’est certainement pas à comprendre ni comme emprunt, ni comme calque, ni comme reproduction. Ce n’est pas par effet direct et mécanique que les langues d’héritage, comme par exemple l’arabe en partie mythique ou fantasmé de ces jeunes, agissent sur le français. Comme l’explique Jacqueline Billiez (1992), les enfants ne les parlent en général pas, mais ils y ont affaire jusque dans leur corps, et peuvent en jouer à titre d’affichage (badging) et de stylisation (crossing, styling) (Rampton 1995, 1999). Ce qui rappelle d’ailleurs ce que Renée Balibar (1993) avait théorisé sous le terme de colinguisme ; ou encore ce que Lodge (1993, 2004) avait conçu sous la notion de nivellement, ou émergence d’une version « simplifiée » de la langue commune. A la différence près que la notion de simplification demeure purement formelle, là où celle de nivellement se situe au carrefour de la structure et de l’écologie, en montrant la sélection parmi les traits possibles de ceux qui seront le plus facilement partagés par des locuteurs d’origines linguistiques diversifiées. Dans l’hypothèse d’Anthony Lodge, ce nivellement était accéléré et facilité par le contexte de contacts de langues généralisés dans la métropole, où l’immigration externe depuis la fin du XIX e siècle ne fait que continuer pour la France ce qu’avait apporté auparavant l’immigration interne, puisque les provinciaux ne parlaient pas davantage français, ou pas bien, ou pas à titre de langue maternelle ou unique. Où l’on retrouve d’ailleurs aussi quelque chose de ce que Robert Chaudenson (1998) a montré à propos de la koïnèisation dans l’histoire de la migration, en particulier du français en Amérique du Nord, jusqu’à ce qui deviendra les créoles.
ZsF accorde ainsi un rôle spécifique à ce qu’elle appelle des « identités mixtes intersticielles » (au sens des sociologues de l’École de Chicago). Et le portrait de Yasin sur lequel se clôt l’ouvrage nous renvoie à ce que Mark Granovetter (1973) avait montré à propos du rôle incontournable de ces personnes qui, en tant que « ponts » , constituent de véritables ressources sociales. C’est en effet parce qu’il y a des Yasin, aussi à l’aise dans l’univers de la banlieue que dans les classes moyennes dont il ne tardera pas à faire partie (sauf accident, c’est ce que laissent présager ses résultats scolaires et son charisme personnel), que les liens faibles, qui seuls sont compatibles avec l’appartenance à plusieurs réseaux, constituent une véritable force de recours social. Ces personnages disposent de l’exubérance dans la capacité motrice d’articuler vite et bien, dont David Lepoutre (1997) avait bien montré l’importance pour pouvoir accéder au rang envié d’une « icône stylistique » .
Autre leçon de ce livre, autre piste de réflexion, surtout à usage des seuls linguistes peut-être : la différence entre le phonique et la grammaire, quant aux aspects identitaires que les usagers peuvent faire passer par la langue et sa mise en œuvre. Sur ce point, ZsF parvient à nous persuader qu’il faut en passer par sa rigoureuse démarche phonétique, aussi austère soit-elle, si l’on veut produire autre chose que ces platitudes, ces impressions, ces anecdotes et ces ressassements dont nous sommes amplement gavés. Si l’on veut reconnaître une spécificité à la démarche du linguiste parmi les sciences humaines, ce sera justement d’être celui qui travaille sur la langue, sur les langues, sur les discours, ou sur le langagier. Par un travail approfondi sur le phonique, on comprend ce que les processus phonétiques ont de spécifique : d’être plus fondamentalement proches du corps, de la posture physique et de l’occupation de l’espace, par opposition à ce qui se joue dans la morpho-syntaxe, davantage construite à travers l’éducation à la grammaire (voir aussi Armstrong 1998). Aussi n’est-il pas inintéressant que se soit développée une nouvelle discipline, la socio-phonétique, dont on n’imagine pas que pourrait exister un pendant grammatical sous la forme d’une « socio-grammaire » . La socio-phonétique, qui n’est pas à confondre avec une application de la phonétique à la sociolinguistique, prend acte du point auquel la prononciation et la prosodie entretiennent un lien consubstantiel avec le corps. L’horizon est d’ailleurs ici l’une des préoccupations constantes de la sociolinguistique, l’explication ou la recherche de motivations, préoccupation trop souvent d’ailleurs laissée en filigrane, ou au contraire donnée comme une évidence à travers des corrélations ou l’appel au sens commun. J’avais suggéré auparavant (Gadet 2004) qu’il y avait essentiellement deux pistes interprétatives (explicatives) possibles pour les faits de variation : le phonique et le pragmatique, dont la syntaxe n’est qu’un entre-deux (comme ce qu’on ne peut pas ne pas supposer entre le signal et la signification). Cette hypothèse montrerait, beaucoup plus que ne le fait ce qui est banalement tiré de l’âge biologique des locuteurs (par exemple par le fait qu’ils soient l’avenir immédiat de la langue), à quel point la « langue des jeunes » est le meilleur lieu qui soit pour investiguer le nouveau en train d’advenir dans une langue.
Les locuteurs d’une langue apparaissent parfois les derniers à être conscients de ce qui s’y passe vraiment, même si pour d’autres aspects ils ont un savoir que le chercheur a du mal à restituer. Les changements en cours ne sont pas toujours considérables, et ZsF va parler de « recyclage » , introduisant ainsi une distinction entre le nouveau – il n’y en a que peu – et l’innovateur – il peut y en avoir beaucoup, essentiellement grâce à des processus de resémiotisation, où les locuteurs se mettent à donner un sens social différent à du déjà-présent dans la langue. Cependant, les locuteurs, quelle que soit leur propre façon de parler, paraissent adorer invoquer la possibilité de « nouveau » , que ce soit pour s’en inquiéter, s’en indigner, ou encore se réjouir de la créativité et de la vitalité de leur langue, fantasme récurrent sur les langues qui seraient susceptibles d’accoucher de quelque chose d’inouï par rapport à elles-mêmes {6} . Ce nouveau, ce sera en l’occurrence ce qui pour les banlieues est perçu comme des indices de brutalité, ou comme une irrégularité rythmique – et il est bien vrai que l’accent de banlieue ne « sonne » pas comme le français traditionnel. D’où le rôle irremplaçable du passage par le terrain, seul moyen d’établir ce qu’il en est véritablement.
C’est la raison pour laquelle ZsF est partie effectuer une enquête de terrain. Elle a choisi La Courneuve dans le 9-3, en parfaite illustration d’un principe selon lequel plus un terrain a été fréquenté et balisé par d’autres, plus il y a des chances d’en faire surgir quelque chose de nouveau (à rebours de ce que croient souvent les néo-thésards). ZsF est donc partie sur les pas de l’ethnologue et ethnographe David Lepoutre. Le passage par le terrain, ce sera aussi la chance interprétative. Car la sociolinguistique, dont on pourrait prétendre polémiquement que, dans sa version la plus répandue, elle n’a jusqu’à présent à peu près fait qu’établir des corrélations, dans ce qui aboutit à faire savoir par exemple qu’un homme n’est pas une femme, un jeune pas un vieux, et que les classes moyennes sont moyennes (tous apports de savoir qui n’ont pas bouleversé les sociologues), se trouve assez vite démunie dans ses objectifs explicatifs : qu’est-ce en effet qu’expliquer dans le champ sociolinguistique, au-delà de simplement corréler ? Question qui concerne d’ailleurs l’ensemble du champ des sciences humaines.
Et les résultats ? Qu’avons-nous appris, à suivre derrière ZsF ce chemin forcément un peu aride de la phonétique acoustique ? L’essentiel, parce que c’est aussi une leçon de linguistique générale, est le rôle du redéploiement créatif d’éléments déjà existants dans la langue : si la langue fabrique constamment du neuf, ce n’est pas nécessairement en innovant (il n’y a que rarement de l’inouï, même s’il arrive aussi qu’elle innove), mais en redistribuant les phénomènes et les processus, et en resémiotisant du déjà-là. A travers des circonstances diversifiées et avec des résultats diversifiés, les humains appliquent aux langues des stratégies et des processus qui sont toujours à peu près les mêmes. Ainsi, ce que l’on apprend de la langue des jeunes recoupe ce qu’on a appris d’autres terrains lointains étudiés par des auteurs comme Robert Chaudenson ou Salikoko Mufwene, avec les français périphériques et les créoles. Ce qui peut aider les linguistes à comprendre qu’il suffit de savoir regarder (comme dans le « regard éloigné » de Lévi-Strauss) pour voir ce que les langues ont à nous apprendre, et peut-être spécialement, parmi quelques autres, le français grâce à sa considérable diversité, quand on sait les regarder non plus comme des systèmes étanches et indépendants de leurs locuteurs, mais comme étant parties prenantes de la vie des locuteurs. C’est aussi ce qui peut constituer l’apport essentiel de la discipline sociolinguistique, quand elle sait, comme dans cet ouvrage, s’appuyer sur des démarches rigoureuses.
I NTRODUCTION
À la première occasion qui s’offrira au jeune de quitter sa réserve, son groupe familier affectif, pour aller se présenter à une embauche par exemple, seul, face à un employeur qui va le considérer par rapport à des signes extérieurs : les gestes – la tenue vestimentaire, la coupe de cheveux, l’état de la dentition, des ongles, la maîtrise de la langue… – les risques d’échec sont grands. L’accent et la langue de banlieue constitueront certainement un élément disqualifiant pour le candidat. (Begag, 2000 : 8)


Le titre de cet ouvrage provient de l’expression « accent de banlieue » que j’ai entendue pour la première fois lors de mes études doctorales à Paris dans les années quatre-vingt-dix. En tant que métonymie, l’expression n’est pas inédite : moyennant la substitution du contenant au contenu, elle permet de prendre l’espace pour les individus qui l’occupent et d’attribuer des propriétés phonétiques distinctives au premier plutôt qu’aux derniers. Comme les identités collectives affichent souvent une composante géographique, le rapport de relation logique établi ainsi entre un espace urbain périphérique (contenant) et une marque d’identité collective (contenu) représente une territorialisation des pratiques linguistiques bien connue que l’on retrouve aussi dans des expressions du type « accent du Midi », « accent du seizième ». Tout accent perçu est une construction sociale de l’Autre, et souvent même une identité imposée à l’Autre, il n’y a donc rien d’insolite non plus dans la portée sémantique générale de cette expression. Ce qui m’a paru singulier dans « l’accent de banlieue » était plutôt son succès politique phénoménal. L’expression s’est diffusée avec une vitesse fulgurante dans les médias avant même que les experts commencent à s’interroger sur ce qu’elle signifie véritablement. Est-ce que l’accent dit « de banlieue » est réellement distinctif et possède un contenu linguistiquement identifiable ? Quelle est sa fonction sociale et qu’est-ce qui a motivé son émergence à la fin du XX e siècle ?
Les résultats de mes recherches m’amènent aujourd’hui à reprendre cette expression au pluriel et à en faire le titre de cet ouvrage : Accents de Banlieue. Ce travail sur le signifiant représente une prise de position que je chercherai à soutenir dans ce livre, et qui peut se résumer de la manière suivante.
Vers la fin des années soixante-dix, on voit apparaître les premières références à un « accent », donc à un ensemble de caractéristiques phoniques distinctives, du français parlé par les descendants des immigrés venus en grand nombre du Maghreb et du sud de l’Europe à la suite de la Seconde Guerre mondiale et de la décolonisation. Cet « accent » était marqué de traits phonétiques non héréditaires pour deux raisons : les Français rapatriés d’anciennes colonies parlaient une variété de français différente des parlers de la métropole, et le français de langue seconde des non-francophones était teinté de l’influence des langues étrangères pratiquées au foyer. Dès la deuxième génération, les traits de prononciation les plus marqués disparaissent dans l’interlangue des bilingues : au fur et à mesure que le français devient leur langue dominante, leurs gestes articulatoires se conforment de plus en plus aux gestes habituels du français héréditaire. Parallèlement à ce processus d’adaptation quasi-automatique au paysage sonore local (voir le concept de l’écologie externe, chapitre 3), les langues d’origine dites « d’héritage » commencent à être remplacées par la langue nationale. A la suite d’un processus de sélection s’opérant dans l’interlangue des bilingues largement à l’insu de ces derniers, certains traits phonétiques perdurent alors que d’autres se combinent de façon originale avec les caractéristiques phonétiques du français populaire local.
Mais contrairement aux mouvements d’immigration précédents, les langues d’héritage de l’immigration d’après-guerre n’ont pas été évincées : leur remplacement complet par la langue nationale n’a pas eu lieu. Dans beaucoup de cas évoqués brièvement dans les chapitres qui suivent, les enfants et les petits-enfants d’immigrés, bien que Français et dominants en français, demeurent souvent entourés de leurs langues d’héritage transmises oralement dans les familles et les communautés de pratiques culturelles et religieuses. Ce paysage sonore plurilingue, comme on le verra dans les chapitres 5 et 6, laisse des marques phonétiques incontestables et repérables dans la parole de certains locuteurs, sans pour autant altérer les relations de dominance entre les langues : le français est la langue dominante, mais sa forme marquée par le contact avec les langues d’héritage reçoit l’appellation « accent de banlieue ».
À Paris, cet accent s’associe à l’espace urbain périphérique de façon naturelle : depuis la nuit des temps les espaces périurbains de la capitale sont un espace de contact entre le français populaire et les langues des immigrés. Les banlieues ouvrières de Paris sont, pour ainsi dire, la mémoire-tampon ( buffer ) démographique de la capitale. Avec l’arrivée de chaque nouvelle génération de locuteurs immigrés devenant rapidement bilingues et ensuite dominants dans la langue nationale, « l’accent de banlieue » teinté d’influences diverses change aussi. Certains traits deviennent des reliques de l’histoire sociolinguistique de Paris, alors que d’autres continuent à se transmettre, assurant ainsi la continuité des parlers locaux. Les sources du contact qui renouvellent le français parlé populaire de la capitale ont toujours été multiples et moins faciles à identifier que ne le suggère l’expression que j’ai remarquée il y a quinze ans. « L’accent de banlieue » a donc toujours été pluriel, permettant une multitude de combinaisons de traits phonétiques du français héréditaire avec les nouvelles langues de l’immigration. Cette expression me permet de retracer un instant de la longue histoire « des accents des banlieues ».
Ce livre présente un parcours d’investigation phonétique et sociolinguistique sur les aspects prosodiques, essentiellement rythmiques, des parlers des adolescents d’origine ouvrière et multilingue dans un quartier périphérique de la capitale. Il existe de nombreux traités de ce type dans le domaine de la phonostylistique française fondée par Pierre Léon et Ivan Fónagy. Ces travaux m’avaient inspirée tout au long de ma carrière, et leur influence sera, je l’espère, reconnaissable sur ces pages. Il existe encore peu d’ouvrages de ce type dans la tradition américaine {7} , mais ceux qui ont vu le jour se réclament davantage de la sociolinguistique que de la phonétique. Il en est de même pour ce livre. Néanmoins, l’approche présentée ici demeure hybride : la phonétique est mise à contribution dans les recherches sur les « accents » et les « styles », constructions socioculturelles par excellence. L’entrée en scène récente de la socio-phonétique aux États-Unis a contribué à l’avancement de cette branche de la linguistique, dont il convient d’insister sur le caractère socialement utile ( socially useful ) . Le message est le même pour les sociolinguistes peu habitués à l’analyse d’un grand nombre de données empiriques : l’analyse conjointe qualitative et quantitative des propos recueillis en situations d’interaction est la seule façon de dépasser certaines limites interprétatives de notre discipline.
L’ouvrage est structuré de la façon suivante. Les chapitres 1 et 2 retracent l’histoire récente des dénominations de « l’accent de banlieue » et celle des populations auxquelles cet accent a été attribué. Le chapitre 1 fait le tour des représentations médiatiques « des parlers jeunes », c’est-à-dire des parlers des descendants des premiers immigrés dont le phonétisme porte encore les traces du contact du français avec les langues de l’immigration. On constate que « parlers jeunes » réfère, trente ans après la fin de la dernière grande vague d’immigration, aux parlers des jeunes des quartiers urbains défavorisés et plurilingues. Le chapitre 2 est consacré à la situation sociale et démographique du contact des langues dans les banlieues ouvrières du Paris d’après-guerre. Ce chapitre fait appel à différentes approches théoriques, s’interrogeant en particulier sur le rôle de l’individu dans des situations de contacts de langues. Le chapitre 3 présente les détails d’une enquête de terrain ayant eu lieu entre 2000 et 2002 dans un quartier populaire de la capitale. À partir d’enregistrements effectués avec des adolescents d’origines diverses, les chapitres 4 et 5 examinent l’idée d’une irrégularité rythmique attribuée aux parlers des adolescents des banlieues multiethniques. On s’intéresse en particulier à certaines variations allophoniques pouvant être à l’origine de la perception de telles irrégularités rythmiques. Les conclusions permettent de souligner la richesse des variations allophoniques caractérisant la parole des bilingues et l’importance de leur interlangue pour l’hybridation phonétique des langues en contact. Certaines de ces variations sont souvent jugées insignifiantes même par les spécialistes qui rechignent à les étudier en détail. Or, comme on cherchera à le démontrer, c’est grâce à ce mélange de phénomènes phonétiques émergeant au sein d’une langue en contact multiethnique que le français populaire de Paris continue à s’adapter, selon ses propres spécificités, à son écologie langagière externe. Le chapitre 6 est consacré au portrait de deux chefs de groupes de pairs dont les « accents » représentent deux normes langagières différentes au sein des groupes d’adolescents étudiés lors de l’enquête : une norme tournée vers les pratiques langagières des classes moyennes, et une norme orientée vers les pratiques locales plurilingues de la rue. On interprétera les comportements langagiers de ces individus comme prototypiques et porteurs d’authenticités nouvelles dans une société en pleine mutation.
***
Tout comme les traits phonétiques des langues en contact, ce travail de longue haleine est né de sources d’influences diverses. Je remercie mes collègues des deux côtés de l’Atlantique pour leur curiosité intellectuelle dans un climat collégial qui a rendu possible ce travail. Je suis redevable à Françoise Gadet et à David Lepoutre dont les travaux étaient de véritables inspirations. J’ai été influencée par les travaux de Salikoko Mufwene, Christine Deprez, Jacqueline Billiez, Cyril Trimaille, Sylvie Dubois, Raymond Mougeon, Albert Valdman et Cécile Vigouroux sur le contact et les différentes variétés du français dans le monde. Je salue la générosité de ma collègue Anna Maria Escobar qui m’a tant appris sur les théories de contact des langues. Christophe Chaguignian et Leïla En-naili sont remerciés pour leur aide avec les nombreuses relectures, et mes étudiants, professeurs de français aux États-Unis, Fallou Ngom, Samira Hassa, Jessica Sertling-Miller et Christopher Stewart, pour nos échanges intellectuels précieux. Je remercie Thierry Bulot, Sophie Laporte et toute l’équipe éditoriale de L’Harmattan pour leur aide et les collègues de l’Université de l’Illinois pour leur patience avec ce projet de publication. Les bourses de l’Illinois Program for Research in the Humanities , de Research Board et de la Fondation William and Flora Hewlett ont fourni les dispositifs nécessaires pour mener à terme ces recherches.
Mais mes remerciements les plus chaleureux vont surtout et avant tout aux collégiens et aux enseignants du collège où j’ai enquêté à La Courneuve. Ce travail ne peut traduire ni la richesse de nos interactions, ni la complexité des enjeux du multiculturalisme qui affectent leur vie tous les jours. J’espère que ce livre contribuera à démystifier les idées reçues sur le plurilinguisme dans l’espace sociolinguistique français et à stimuler des études sur le français en situations de contact. Merci à tous ceux qui ont bien voulu prêter leur voix « à l’Américaine », dont l’identité multilingue « interstitielle » paraissait souvent si proche de la leur.


Zsuzsanna Fagyal-Le Mentec
États-Unis d’Amérique
C HAPITRE 1 P ARLERS ET MIGRATIONS
1.1 Migrations et globalisation
Depuis des temps immémoriaux, l’agglomération parisienne est un lieu de migrations et de brassage des populations. Les conséquences des mouvements des populations soulèvent aussi régulièrement des débats et des controverses. On peut, néanmoins, affirmer que depuis la seconde moitié du XX e siècle, il y a de véritables changements dans l’air. Suite à la mondialisation et l’usage largement répandu des moyens de communication électroniques instantanés, les échanges de biens et les interactions humaines s’effectuent désormais à une échelle planétaire, ce qui a amené à la compression de l’espace-temps pour un grand nombre d’individus : sans même avoir à se déplacer physiquement, on peut pratiquer quotidiennement plusieurs langues dans le même espace sociolinguistique.
Les répercussions de ces changements sur les pratiques langagières en France et dans beaucoup de pays d’Europe sont incontestables. L’une des conséquences de cette nouvelle ère de communication est la transmission des langues non nationales dans des communautés appelées « mini-diasporas » (Deprez, 2006 : 124). Ces communautés sont typiquement petites de taille, conscientes de leur unité culturelle et s’organisent sur plusieurs territoires nationaux ou internationaux. Il ne s’agit pas des diasporas dites « de victimes », comme la diaspora arménienne implantée en France depuis plus d’un siècle, mais des diasporas issues des migrations économiques. Les exemples typiques sont les diasporas chinoises et africaines ( labor diasporas ), ainsi que les diasporas de migrations internes au territoire français, comme par exemple la diaspora caraïbe transplantée en métropole ( deterritorialized diasporas ) {8} L’impact linguistique de ces nouvelles formes de mixité est considérable, car la langue nationale et les langues d’héritage traditionnellement perdues après deux générations doivent désormais coexister dans le même espace sociolinguistique. Grâce aux nouveaux moyens de communication électroniques comme la téléphonie mobile et la messagerie internet, cet espace sociolinguistique est aussi connecté nuit et jour à la vie économique et culturelle des pays d’origine des Français d’origines multilingues, favorisant ainsi le maintien des langues d’héritage par voie de transmission (en famille) et de diffusion (entre pairs).
La situation est, bien évidemment, complexe et demande plus de recherches dont on ne dispose pas actuellement, mais certains changements sont désormais observables dans les agglomérations urbaines en France. Le premier concerne la transmission des langues. Bien que le français continue de remplacer les langues d’origine comme langue dominante chez les enfants des immigrés, on observe qu’il n’est pas la langue unique dans la sphère familiale. Les statistiques sur la transmission familiale basées sur l’usage des langues par les pères témoignent par exemple d’un degré élevé de transmission pour l’anglais, le turc, les différentes variétés du chinois, le serbo-croate, le vietnamien et le tamoul. Bien plus que les langues régionales qui ne se transmettent plus que sporadiquement, les langues étrangères reçues des parents ont encore été utilisées exclusivement, habituellement ou au moins occasionnellement par plus de la moitié des individus bilingues interrogés dans le seul sondage récent de l’INSEE portant sur la transmission des langues en France (Clanché, 2002). Parmi les langues reçues des parents et parlées encore habituellement, on retrouve l’allemand, le portugais, l’arabe vernaculaire, le basque, et le berbère (Clanché, 2002 ; Héran et al., 2002). Bien que le français soit de loin la langue dominante, ces langues étrangères transmises au foyer sont présentes au quotidien. Leur taux de transmission est loin d’être nul, et leur pratique est particulièrement fréquente chez les ouvriers et les inactifs n’ayant jamais travaillé (Clanché, 2002 : 4), dont sans doute un grand nombre de mères au foyer. On peut également s’interroger sur la diffusion de ces langues dans les groupes de pairs à des âges différents, car dans les diasporas qui coordonnent certains aspects de leur vie culturelle dans leurs langues d’héritage, cette fonction véhiculaire des langues continue à assurer leur vitalité. Une étude de la diaspora chinoise réalisée par J. Boutet et de C. Saillard (2003) illustre bien cette coexistence constructive des langues et des différents dialectes de la même langue au sein de la famille chinoise bilingue et biculturelle :
[La] réorganisation des langues et de leurs valeurs aboutit à un bilinguisme et un biculturalisme valorisés, heureux et équilibrés. Les langues sont ici traitées, non comme des objets de conflits identitaires ou culturels, mais comme des langues de projet – projets professionnels, projets familiaux – et des langues du futur du monde. (Boutet et Saillard, 2003 : 107)
Certes, au vu des statistiques, on peut voir le verre à moitié vide ou à moitié à plein. On peut chercher à prédire l’érosion inévitable et complète d’une langue d’héritage à la génération suivante à partir du moment où elle n’est plus la langue dominante des bilingues. Ou alors, on peut refuser de considérer une langue d’héritage comme morte simplement parce qu’elle est orale et réservée à la sphère familiale. L’étude des variétés dialectales nord-africaines en France est particulièrement digne d’intérêt à ce propos, car elle montre que le paysage sociolinguistique des grandes villes françaises est un formidable creuset d’influences linguistiques où le rôle de l’oralité est non négligeable. Selon D. Caubet (2001 : 265), par exemple, la présence de l’arabe et du berbère sur la scène culturelle française aurait contribué à leur préservation dans la communauté en tant que langues véhiculaires malgré le statut souvent qualifié d’inférieur de ces dialectes comparé à l’arabe classique :
L’arabe maghrébin est parlé et transmis oralement dans les familles en France. Pour la plupart, les locuteurs ne sont pas fiers de leurs langues qu’ils qualifient de « dialectes » et de « patois ». […] Heureusement, dans certaines circonstances, les langues maternelles arrivent à regagner du prestige et une image positive. La mode des jeunes est particulièrement inspirée par les jeunes d’origine nord-africaine, et il en est de même pour les façons de parler. (Caubet, 2001 : 265) {9}
Les jeunes générations en France continuent donc d’être exposées aux langues d’héritage. Il en résulte par exemple l’extension d’une forme de bilinguisme passif avec le français, ce qui peut avoir des conséquences non négligeables sur la structure des parlers populaires.
Le bilinguisme d’un individu est considéré comme passif lorsque cet individu comprend et parle l’une des langues, mais il ne fait que comprendre l’autre (voir Gadet et Varro 2006). Comme on le verra dans les chapitres suivants, en fonction de la densité et de la structure des réseaux sociaux, cette maîtrise passive des langues qui coexistent avec le français dans le même espace linguistique favorise l’émergence des innovations, des emprunts, et des hybridations lexicales. La « banalisation salutaire » (Caubet, 2007 : 39) de ce type de contact de tous les jours entre le français et les variétés vernaculaires de l’arabe aurait permis à la langue arabe, entre autres, d’accéder à une visibilité et à un statut de modernité au sein de la société française. Dans cet ouvrage, nous reviendrons encore sur l’importance de cette notion de contact langagier « banal » entre le français et les langues de l’immigration.
Néanmoins, l’extension des pratiques langagières plurilingues en lien avec la mondialisation ne modifie guère les rapports de force entre la norme langagière ancestrale et « le reste » des pratiques langagières quotidiennes, monolingues ou non. La dichotomie traditionnelle répartissant les usages du français en deux pôles bien distincts – les parlers prestigieux associés au standard et les parlers dits « populaires » définis en opposition avec ce standard – continue à persister. La vieille dichotomie entre le « bon usage » à la Vaugelas et « l’usage vicieux » du bas peuple qualifié ainsi depuis les Cours des Miracles immortalisées par Villon survit malgré la fluidité des usages et des pratiques plurilingues. À en croire les experts, le « fantasme de l’unilinguisme » (Juillard, 2007 : 47) demeure l’idéologie dominante dans la société française. Le résultat, comme on le verra par la suite, est la préservation du mythe d’un français de pure souche et libre de l’influence d’autres langues.
1.2 Au fil de l’histoire
Le mythe de l’unilinguisme continue à dominer en France pour des raisons historiques. En France, le français « normé » des érudits représente depuis toujours « l’étalon linguistique », c’est-à-dire le modèle « légal » de toute unité de mesure en matière de langues. Il est donc crucial que ce français soit représenté comme stable. Mais précisons tout de suite que contrairement à d’autres unités de mesure, cet étalon langagier est socialement construit et non pas dérivé du monde naturel {10} . Le français normé a été élaboré progressivement au cours des siècles par les érudits s’élevant au-dessus des masses par leur instruction et leurs positions politiques et sociales. Son élaboration était une véritable entreprise nationale, dotant le pays d’un instrument administratif et politique d’une grande efficacité. En fonction des rapports de force du moment, ses origines étaient attribuées soit « aux honnêtes gens » du Parlement, soit à ceux de la Cour, mais toujours aux bons auteurs édités à Paris. Sélectionné et codifié, ce français normé et soigneusement construit à l’usage d’une nation est devenu dès le XVII e siècle la mesure de tout usage de langue en métropole et au-delà des frontières.
La contrepartie à ce français normé est, en revanche, une catégorie fourre-tout. À tout moment de l’histoire, il semble revêtir des formes diverses. Il correspond autant aux « patois », dialectes en situations linguistiques minoritaires et minorisées, qu’aux parlures des malfaiteurs. Bien que tout au long de l’histoire de la langue, ce français « du bas peuple » ait trouvé de nombreux défenseurs charmés par sa vigueur (voir par exemple L’Esthétique de la langue française de 1899 de Remy de Gourmont), il n’a typiquement rien de socialement convenable. Comme le note, à raison, Françoise Gadet, le français populaire est longtemps considéré comme un « classificateur déclassant » (Gadet, 2003b), et il ne se constitue comme objet d’étude que tardivement en France :
Jusqu’à la Révolution, les sentiments qu’inspire le peuple (haine, mépris, crainte, indifférence) laissent peu de place à un intérêt pour ses pratiques, et la distance est maximale entre langue cultivée et langue populaire. (Gadet, 1992 : 8)
La dichotomie du paysage sociolinguistique français se met en place progressivement, et d’abord en termes géographiques (variations diatopiques). E. Koschwitz, phonéticien allemand et disciple de Paul Passy, soutient par exemple dans son livre consacré aux parlers parisiens que le « beau langage » est localisé dès le XII e siècle en Île-de-France :
Dès le XII e siècle, les Français de l’Ile-de-France étaient persuadés qu’ils possédaient le monopole du beau langage et déjà les provinciaux d’alors admettaient cette prétention, non toutefois sans résister et sans défendre les droits de leurs dialectes locaux qui, comme on le sait, furent cultivés littérairement encore au XIV e siècle et même au XV e siècle. (Koschwitz, 1911 : 1)
L’usage linguistique de l’élite parisienne, ce pôle linguistique de prestige, est identifié donc en premier lieu en opposition avec la province. Néanmoins, la péjoration systématique des variations linguistiques géographiques (diatopiques) s’accompagne de celle des variations sociales (diastratiques). Comme l’indiquent les innombrables guides du bon usage, la mise en place d’une politique linguistique hostile aux langues régionales dès le XVII e siècle s’effectue en parallèle avec la purification de l’usage normatif des locutions « vicieuses » du français parlé par les non-érudits. Lorsqu’à l’époque de l’industrialisation de la région de l’île-de-France, les populations ouvrières sont repoussées en dehors des enceintes traditionnelles de Paris, tendance qui perdure encore actuellement, ces espaces périurbains ouvriers acquièrent les connotations socio-culturelles négatives qu’on leur connaît aujourd’hui.
C’est dans ce contexte historique et culturel qu’il est logique de parler d’un « accent de banlieue ». Cet accent fait référence au français parlé non normé des non-érudits qui se pratique dans des endroits où le français parlé non normé est utilisé depuis l’industrialisation de la région parisienne, en d’autres termes, aux périphéries de la capitale. Vers la fin du XX e siècle, ces quartiers deviennent progressivement plurilingues, et leurs pratiques langagières non normées deviennent l’objet d’une médiatisation intense. Comme on le verra par la suite, l’attention particulière portée au langage des jeunes est à la fois le signe d’une prise de conscience et d’une insécurité croissante à l’égard des modes de transmission altérés du français dans les quartiers ouvriers défavorisés les plus touchés par la ségrégation sociale.
1.3 Parlers jeunes, parlers des banlieues {11}
À en croire deux décennies de productions éditoriales et journalistiques à la fin du XX e siècle, le français était « en train d’accoucher d’un nouveau langage » (Gadet, 2003a : 85) nommé « parlers jeunes des banlieues ». Comme il est de coutume dans les sociétés occidentales industrialisées, le rôle de l’innovateur était attribué aux adolescents.
Selon Le Nouvel Observateur (4.12.1982), « le jeune tel qu’on le parl[ait] » dans les années quatre-vingt aurait constitué un mouvement de mode qui, selon L’Express (n° 1728, 1984), était « réservé aux moins de 20 ans ». C’était alors « un jargon » qu’il fallait « expliquer » aux parents (Obalk et al., 1984) ou alors leur « interdire » complètement (20 ans , 15.11.1987). Il s’agissait d’un langage plutôt chic ou « branché » (Merle, 1986) auquel on attribuait parfois de grandes ambitions : « Petit guide de conversation usuelle pour changer le monde sans fatigue » (Epstein, 1989). L’attitude paternaliste envers les parents et les éducateurs confrontés au gouffre générationnel langagier semblait parfois revêtir un aspect ludique. Elle était parfois dirigée vers les imitateurs des parlers jeunes voulant « paraître Bléca ou Chébran » (Boyer 1997 : 9), vraisemblablement dans « le désir d’adopter un peu de l’autonomie [des jeunes] pour se distinguer des générations plus âgées mais non pas des classes moyennes {12} » (Eckert, 2003 : 114). C’est l’époque où le magazine Lire adopte la même approche et le même ton plaisant, en faisant figurer sur l’une de ses pages de couverture : « Soyez branchés ! Les mots à la mode ». Jouant sur la présupposition d’un conflit intergénérationnel, D. Mazure suggérait dans L’écho des savanes (n° 128, 1994) qu’il s’agissait « d’un nouveau français » interdit aux parents. Et, perpétuant le même thème récurrent de l’âge, B. Girard interpella les lecteurs du magazine Phosphore (3.2002) par le titre « Savez-vous parler le djeun’s ? {13} ». L’image des jeunes générations parlant un français très différent de celui de la génération des parents alimente donc plus de deux décennies de productions journalistiques.
Le tournant dans les représentations médiatiques des parlers jeunes semble avoir eu lieu vers le milieu des années quatre-vingt-dix. C’est l’époque où « le caractère banlieusard des parlers jeunes » (Trimaille, 2004 : 174) commence à être mis en avant, et l’insistance sur l’âge cède la place à l’évocation fréquente des banlieues pluriethniques. L’ethnicité étant un sujet tabou, il n’est jamais directement évoqué. Mais les signes avant-coureurs subtiles de l’ethnicisation des rapports sociaux étaient manifestes dans les discours sur la territorialisation et la marginalisation des parlers jeunes. Tout d’abord, on observe que dans la presse écrite le « néofrançais » ( Le Monde 20.8. 1997) des jeunes se voit progressivement privé de son statut de variété langagière à part entière. On y fait référence par le biais de termes péjoratifs tels que « patois » ( Le Monde 2.9. 95), « tchatche » et « bagout » ( Le Monde 22.1. 1999), ainsi que des termes mettant en avant son manque de clarté et de structure. L’image du jeune en tant qu’innovateur demeure inchangée, mais on insiste désormais sur le caractère cryptique des parlers. L’incompréhensibilité des parlers jeunes était déjà reprochée aux locuteurs concernés qui « se plaignaient d’être incompris », et donc à qui « on [pouvait] retourner le reproche de se montrer incompréhensibles » quelques années auparavant ( Le Nouvel Observateur 4.12.1982). À partir des années quatre-vingt-dix, en revanche, les sources de cette incompréhension commencent à être explicitement identifiées : elles semblent provenir des caractéristiques structurelles internes des parlers jeunes. Les propos des linguistes et des journalistes deviennent plus techniques, focalisant l’attention sur le lexique.
Le titre de l’ouvrage de P. Merle (2000), « Argot, verlan et tchatches », énumère les principaux registres et procédés de formation lexicale des parlers jeunes perçus et disséminés comme emblématiques dans un grand nombre d’écrits journalistiques et linguistiques. Le déluge de publications sur le verlan {14} et les hybridations lexicales, la parution de l’un des premiers ouvrages consacrés à la sociolinguistique urbaine (Calvet, 1994) et la multitude d’enquêtes sociolinguistiques de terrain dans les banlieues ouvrières, dont les précurseurs dataient déjà des années quatre-vingt (Laks, 1983 ; Dabène et Billiez, 1986, 1987), signalent sans équivoque que les formes et les pratiques langagières associées au plurilinguisme urbain font progressivement leur apparition dans les discours. Les études sur les caractéristiques des parlers des jeunes issus de l’immigration témoignent du repérage par les experts d’une différentiation linguistique croissante par rapport au français de référence (Calvet, 1994 ; Conein et Gadet, 1998 ; Gadet, 1998 ; Armstrong et Jamin, 2002). La territorialisation des pratiques langagières des immigrés multilingues s’achève également à cette époque : les parlers jeunes deviennent définitivement associés aux quartiers périphériques, espace communautaire du linguistiquement marqué et marginal en comparaison avec le français attribué au centre-ville (Bulot, 2001).
Le caractère cryptique des parlers jeunes génère à cette époque des attitudes diverses. D’abord, il y a une certaine curiosité intellectuelle, exprimée par exemple dans l’article de D. Garcia dans Le Nouvel Observateur (5-21.10.1998) où l’on pose la question : « Faut-il vraiment un interprète ? ». Ensuite, on cherche à instruire. Un article à visée pédagogique de Libération (10.9.1999) explique, par exemple, les nouvelles formes lexicales du « veul », le procédé de formation lexicale appelé « l’envers du verlan ». Dans d’autres cas, la volonté d’informer et de s’informer sur « cette parlure argotique de collégiens » (Seux, 1997) se conjugue à une célébration de la diversité, comme dans l’article intitulé « L’Académie Céfran » ( Le Monde 13.2.1996) qui propose d’instruire le lecteur sur le code secret de « ce parler étrange, riche, évolutif, plein de variantes et de trouvailles, de mots codés et déformés, inventés, inversés, triturés, enrichis, vivants en somme ».
Mais à peine plus d’une décennie plus tard, « la tchatche décodée » commence à être de plus en plus souvent représentée comme une menace. Dans certains écrits, cette tendance est accentuée par l’usage d’épithètes révolutionnaires, voire destructrice. On parle d’une « parole explosive », d’un « français dynamite » (Hagège, 1997 : 3) engagé sur la voie d’une « déstructuration linguistique » (Goudaillier, 1997 : 10) qui s’opérerait, semble-t-il, en réponse à l’exclusion sociale subie par la population qui le parle. L’image des parlers jeunes des banlieues s’obscurcit.
Vers la fin des années quatre-vingt-dix, le thème des banlieues fait ressurgir la figure emblématique de l’Autre délinquant ( the deviant Other ), exclusivement masculin et bien souvent maghrébin. L’argot traditionnel de la capitale, fondu auparavant dans le français parlé, devient à ce moment-là « la marque indicielle des jeunes des cités de l’ancienne ceinture des banlieues rouges » (Valdman, 2000 : 1190). Le langage « des keums » ( Le Monde 2.9.95), « une langue des rues et des cités » ( Le Monde 13.2.1996) « inventée par des jeunes qui cherchent à se fabriquer un lexique incompréhensible à tous, étrangers à leur groupe (parents, police, bourgeois) » ( Le Monde 22.1.1999), est donc l’héritier moderne des figures des gueux des Cours des Miracles de Villon et des truands faubouriens de Victor Hugo. Selon la formulation de M.-M. Bertucci et V. Houdart-Merot (2005 : 15) : « les habitants des banlieues nourrissent depuis plus d’un siècle le mythe des classes dangereuses ».
Des titres, comme par exemple « les jeunes des cités ont inventé leur propre langage » ( Le Monde 2.9.1995), rendent compte de l’existence d’un parler des adolescents mâles, « un sabir » qui n’est « ni une mode ni un simple argot », mais « un dialecte difficilement compréhensible par le profane ». Ce parler ferait partie d’une « culture » que ces adolescents, « se sentant déconnectés de l’univers culturel des classes moyennes », auraient inventée à leur usage. Parfois cette variété est présentée, par les mieux informés, comme un sociolecte remodelé : « le français populaire des jeunes » ou « le parler des cités [qui] épate les bourgeois » ( Le Monde 18.1.1996). Les métaphores de cette « littérature médiatique {15} » abondante font apparaître un gouffre, une « fracture linguistique » due à la non-intégration des locuteurs, car le langage est « d’ores et déjà en porte-à-faux par rapport à la langue circulante » (Goudaillier, 1997 : 9).
À la fin du XXI e siècle, on est bien loin du ton paternaliste de l’élite intellectuelle recommandant l’usage des mots branchés. L’image des parlers jeunes des banlieues devient résolument négative. On parle d’un français mutilé dont les ambitions et les moyens de véhiculer des idées en tant que véritable instrument de communication sont fortement réduits. La langue de l’exclu devient la raison principale de son exclusion:
La ghettoïsation sociale induit un tel degré de proximité et de connivence que la réduction des moyens linguistiques utilisés apparaît comme une juste adaptation du poids des mots au choc amorti de photos mille fois vues. (A. Bentolila, Libération 24.8.2004)
Les prises de position les plus virulentes voient le jour dans la presse. La discussion devient technique, orientée vers les questions linguistiques, mais en réalité elle vise les enjeux de l’Éducation Nationale. La plupart des statistiques citées dans les débats et les communiqués soulèvent pourtant de nombreux problèmes. A. Bentolila, par exemple, l’un des experts se réclamant du domaine de la linguistique, sous-estime de plusieurs ordres de grandeur la taille du vocabulaire des adolescents. Le contraste fait, bien évidemment, appel à la dichotomie habituelle entre l’usage des érudits et des non-érudits, les derniers étant issus des ZEPs :
Certes, mon oreille souffre lorsqu’on rate un subjonctif, mais l’essentiel est ailleurs ; aujourd’hui, un certain nombre de citoyens sont moins capables que les autres d’exprimer leurs pensées avec justesse : 10% des enfants qui entrent au cours préparatoire disposent de moins de 500 mots, au lieu de 1 200 en moyenne pour les autres. ( L’Express 17.10.2002)
À en croire les entretiens successifs du Professeur Bentolila, l’écart se serait creusé de manière inégale en trois ans, car dans un autre entretien accordé au journal Le Monde , la taille présumée du vocabulaire des non-érudits baisse de 500 à 400 mots, alors que celle des érudits fait plus que doubler, passant de 1 200 à 2 500 mots :
Pas simple de chercher du travail, d’ouvrir un compte en banque ou de s’inscrire à la Sécurité sociale quand on ne possède que "350 à 400 mots, alors que nous en utilisons, nous, 2 500"

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