La langue corse entre chien et loup
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Description

Cet essai analyse les causes multiples de la disparition des idiomes de la langue corse: politique linguistique peu favorable à son émancipation, régression des usages sociaux, insécurité linguistique, concurrence d'un français régional hybride... Les observations faites par le sociolonguiste, Jean-Marie Comiti, participent des débats qui traversent la société insulaire en revisitant quelques thèmes récurrents: les origines de la langue, la place du corse dans la famille romane, le statut scolaire, la place du corse dans les médias et la société, l'attitude des responsables politiques.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2005
Nombre de lectures 88
EAN13 9782336257082
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Espaces Discursifs
Collection dirigée par Thierry Bulot
La collection Espaces discursifs rend compte de la participation des discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels...) à l’élaboration/représentation d’espaces – qu’ils soient sociaux, géographiques, symboliques, territorialisés, communautaires,... – où les pratiques langagières peuvent être révélatrices de modifications sociales.
Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des terrains, des approches et des méthodologies, et concerne – au-delà du seul espace francophone – autant les langues régionales que les vernaculaires urbains, les langues minorées que celles engagées dans un processus de reconnaissance ; elle vaut également pour les diverses variétés d’une même langue quand chacune d’elles donne lieu à un discours identitaire ; elle s’intéresse plus largement encore aux faits relevant de l’évaluation sociale de la diversité linguistique.
Sophie BARNECHE, Gens de Nouméa, gens des îles, gens d’ailleurs... Langues et identités en Nouvelle-Calédonie , 2005.
Cécile VAN DEN AVENNE (éd.), Mobilités et contacts de langues, 2005.
Ángeles VICENTE, Ceuta : une ville entre deux langues, 2005.
Marielle RISPAIL (dir.), Langues maternelles : contacts, variations et enseignements, 2005.
Françoise FELCE, Malédiction du langage et pluralité linguistique. Essai sur la dynamique langues/langage, 2005.
Michelle VAN HOOLAND (Ed.), Psychosociolinguistique, 2005. Anemone GEIGER-JAILLET, Le bilinguisme pour grandir . Naître bilingue ou le devenir par l’école , 2005.
Safia ASSELAH RAHAL, Plurilinguisme et migration, 2004.
Isabelle LÉGLISE (dir.), Pratiques, langues et discours dans le travail social, 2004.
C. BARRE DE MINIAC, C. BRISSAUD, M. RISPAIL, La littéracie, 2004.
Marie LANDICK, Enquête sur la prononciation du français de référence. Les voyelles moyennes et l’harmonie vocalique , 2004.
Eguzki URTEAGA, La politique linguistique au pays basque , 2004.
La langue corse entre chien et loup

Jean-Marc Comiti
Sommaire
Espaces Discursifs - Collection dirigée par Thierry Bulot Page de titre Page de Copyright PREFACE 1 - Introduction. 2 - Les origines. 3 - Un monolinguisme refoulé. 4 - Du patois à la langue en passant par le dialecte. 5 - Le corse à l’école ou le syndrome du bocal. 6 - Une normalisation dans le sens du poil. 7 - Communiquer ou s’identifier ? 8 - Conclusion. 9 - REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES.
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2005
9782747593892
EAN : 9782747593892
PREFACE 1
La vérité de la langue et ses nuances.

D’aucuns diront sans doute : encore un livre sur la langue, encore une spéculation d’universitaire sur une question déjà tant de fois évoquée, étudiée, triturée, malmenée ! Reconnaissons en effet qu’il y eut ces dernières années beaucoup de manifestations, d’écrits ou de paroles, d’avis plus ou moins autorisés, sur l’état de notre idiome, sur son enseignement, sur les politiques publiques qui devraient régir le domaine, qu’il s’agisse de sa sauvegarde ou de son développement, de son illustration diversifiée ou de sa promotion ...et nous ne pourrions bien évidemment nier que ce livre, après d’autres, participât de cet ensemble critique voire contestataire.
On ne pourra cependant faire grief à Jean-Marie Comiti de demeurer dans la seule attitude de l’observateur qui ignorerait l’aspect pratique de la question traitée : il est un de ceux qui mettent réellement la main à la pâte de la formation en langue corse puisque l’essentiel de son travail quotidien réside bien là, à l’IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres) de Corse où passent tous ceux qui seront les futurs formateurs, enseignants de tous degrés, de nos écoles élémentaires ou de nos établissements secondaires.
S’ajoute à cette connaissance du terrain réel, une connaissance théorique de sociolinguiste, (il a tiré de son doctorat une synthèse intitulée Les Corses face à leur langue , 1992) enrichie de l’échange régulier avec les spécialistes du domaine roman, exerçant soit en France soit à l’étranger.
Ajoutons pour compléter le portrait, même très rapide, de l’auteur et pour mieux rendre compte de la personnalité de celui qui nous entretient ici de nouveau de la langue corse, que notre collègue, né à Bonifaziu, a passé sa prime enfance en proche Gallura, qu’il est aussi licencié d’italien et qu’il a en outre étudié la situation linguistique du ligure parlé longtemps dans sa cité de naissance ( Bonifacio et sa langue , 1994).
Il n’est en outre pas inutile de rappeler ici que Jean-Marie Comiti est aussi actuellement l’un des meilleurs représentants de la littérature corse émergente, par des nouvelles et récits ancrés résolument dans la modernité, en illustrant notamment, dans une création hardie et séduisante, le genre policier en langue corse. Un talent aux multiples facettes donc, dont on peut lire les œuvres de fiction non seulement comme la simple expression d’une forme de détente créative, mais comme une autre manière d’engagement par l’écriture, dans l’illustration des principes énoncés par ce praticien « polynomiste » de l’apprentissage langagier. C’est un point de vue qui pourrait suggérer en tout cas d’autres clés possibles avant d’aborder la lecture de cet ouvrage.

Le titre même de celui-ci peut surprendre : jeu de mots certes mais dont la métaphore polysémique n’est pas innocente et nourrit une volonté de vulgarisation par la pédagogie et l’image, puisqu’elle prétend s’adresser à tous et informer chacun, de la manière simple et claire dont on parle tous les jours, sans jargon spécialisé ni langue de bois administrative. Car le projet est bien celui, en effet, de s’adresser à un large public et non aux seuls spécialistes, de dresser à cette intention un état des lieux le plus proche possible des réalités constatées, des interrogations des principaux intéressés d’abord, élèves et étudiants, leurs parents et leurs maîtres, puis plus largement toutes les personnes qui s’inquiètent à juste titre de ce déferlement de jugements tranchés et contradictoires sur un sujet qui ne laisse à vrai dire personne indifférent aujourd’hui.

Les premiers chapitres de l’ouvrage décrivent une possible émergence en lointain amont d’un « protocorse », ce que disent et répètent d’ailleurs, non toujours harmonieusement, d’autres études : comment le corse des origines joue sa partition particulière dans le cheminement pourtant classique d’un probable pré-latin à une langue romane parmi d’autres, dans les inter-influences diverses qui ont aussi pu engendrer erreurs d’interprétation et filiations supposées ou incertaines, latinisation et toscanisation apportant leur lot naturel et historique à l’édification progressive d’un itinéraire somme toute original. Le spécialiste y retrouvera certainement ses principaux repères, ses principales références, ses exemples réitérés, mais les personnes moins informées ou mal informées trouveront là matière à mieux comprendre des processus linguistiques qui pour paraître complexes n’en sont pas moins fort semblables sous toutes les latitudes et à toutes les époques.

Mais ce qui exaspère l’auteur, ce sont ces prises de parole inconsidérées qui, d’un courrier des lecteurs à un forum radiophonique, de tel article de presse à telle étrange publication, puissent balayer d’un revers de main cette documentation patiemment élaborée au profit des idées reçues les moins contrôlées, des argumentations les plus indigentes, des contre-vérités les plus flagrantes. Alors il rétablit ce qu’il croit devoir l’être et ne ménage pas les fauteurs de trouble, les colporteurs de vieilleries mille fois réfutées par la science contemporaine.
Quant à la principale interrogation d’aujourd’hui, celle de la variété du corse et de sa norme plurielle ou polynomie , puisqu’il faut l’appeler par son nom de baptême, Jean-Marie Comiti en fait la pierre angulaire de son appareil démonstratif : il est vrai que n’a commencé à se mettre en place et à se développer un véritable enseignement du corse, suivant les principes que nous connaissons aujourd’hui, qu’à partir de la fin de la décennie 1970 et plus directement au début de la décennie 1980, après que les spécialistes militants d’alors et particulièrement le professeur Fernand Ettori eurent appliqué au corse à enseigner (que d’aucuns voyaient encore dialecte italianisant) la formule intuitive la plus juste et bienvenue: « cette dialectique de l’un et du multiple qui est celle de la vie », puisqu’elle cernait déjà l’essentiel de ce qui sera d’ailleurs un peu plus tard théorisé comme polynomie par les travaux du sociolinguiste Jean-Baptiste Marcellesi.

Les chapitres de la seconde partie de l’ouvrage proposent un examen extrêmement pertinent et précis sur les fonctionnements scolaires actuels et les actions spécifiques de formation de divers personnels, leurs succès et leurs faiblesses, leurs progrès et leurs paradoxes. Sur l’enseignement d’une langue, devenue soudain discipline scolaire et épreuve d’examens et concours. Sur son statut exhaussé et majoré incontestablement depuis les balbutiements bricolés des années pionnières, mais aussi victime du conflit latent (et son cortège de manifestations diglossiques) que suppose toute situation précaire née du contact entre deux langues de poids inégal, cohabitant sur le même territoire.
C’est sur ces aspects que le livre de Jean-Marie Comiti semble le plus intéressant et utile puisqu’il pose de véritables hypothèses de réflexion et de travail sur le bilinguisme et ses fruits attendus, vers une éducation interculturelle qu’il considère mieux adaptée aux réalités citoyennes de la région et du monde à venir. Et la formule de bon sens reprise de manière inattendue de... Benjamin Franklin, selon qui « la vérité réside dans la nuance », semble en effet le meilleur paratonnerre contre la tentation permanente d’amalgame et de caricature qui dénaturent le plus souvent la question envisagée en apportant en définitive plus de lamentations que de remèdes !
1
Introduction.
Il n’est pas un sondage ou une enquête à propos de la langue corse qui ne laisse apparaître un profond attachement des Corses pour leur langue 2 . Quand nous disons « leur langue » nous pensons bien entendu à la langue corse car c’est bien d’elle qu’il s’agit lorsqu’il est question d’évoquer le principal vecteur de l’identité du peuple corse. Les Corses ont beau être dans leur grande majorité totalement acquis à la République française, une et indivisible, ils n’en sont pas moins corses pour des raisons qui dépassent largement la simple situation géographique.
Le problème de la survie de la langue ne laisse personne indifférent ; c’est une préoccupation qui traverse la société en sollicitant les courants idéologiques les plus divers, en impliquant les générations les plus éloignées, en harcelant les pouvoirs les plus hésitants. D’une manière ou d’une autre chacun participe à un phénomène qui le concerne et le dépasse à la fois : l’agonie d’une langue que personne ne veut voir mourir.
Ce n’est pas un phénomène nouveau; bien des langues, à l’instar du dalmate qui a vu s’éteindre son dernier locuteur à la fin du 19 ème siècle, ont disparu définitivement. D’autres disparaîtront encore. Dans les situations où deux - ou plusieurs - langues coexistent il n’est pas rare que pour des raisons politiques, culturelles, sociales et/ou économiques une des langues prenne l’avantage sur l’autre et la condamne à une mort lente mais certaine. En contexte diglossique, où une langue domine l’autre, on peut considérer que la mort de la langue la plus faible survient lorsque la phase de substitution est achevée. « Cependant, la substitution qui signe l’acte de décès d’une langue procède par étape » 3 .
L’heure du glas aurait-elle sonné pour la langue corse ? Aurait-elle atteint l’étape fatale ? Si l’on en juge par son degré d’utilisation au quotidien dans tous les secteurs de la vie sociétale, le diagnostic ne peut que pousser au pessimisme. La transmission intergénérationnelle est visiblement en panne, les lieux traditionnels où le corse se donnait à entendre sont désertés et même les bêtes ne répondent plus qu’à des ordres en français.
Il est cependant des indices qui révèlent une sorte de rémission dont on pourrait espérer une guérison. Certains domaines où le corse n’avait jamais eu droit de cité s’ouvrent timidement mais sûrement à une pratique renouvelée. La jeunesse s’y frotte à l’école sans toutefois trop s’y piquer alors que le reste de la société civile se réjouit de la présence toujours plus importante de la langue corse dans les médias audiovisuels. Certes, ces deux nouveaux domaines d’emploi – linguistique et professionnel à la fois – ne manquent pas de susciter des commentaires, voire des polémiques, mais c’est le signe de débats salutaires qui indiquent la permanence d’un intérêt majeur pour la langue corse.
Toutefois, l’inquiétude gagne du terrain car l’environnement linguistique n’évoque nullement celui d’une société bilingue où chaque locuteur peut passer d’une langue à l’autre dans n’importe quelle circonstance et sans le moindre effort. Le corse peut bien s’afficher par ci par là, il n’en est pas moins en mauvaise posture.
La situation de la langue corse est donc problématique et assez grave pour que l’ensemble de la société prenne conscience qu’il est l’heure de lui assigner un destin : peut-on laisser le corse glisser inexorablement vers les ténèbres ou doit-on le ramener en pleine lumière ? Tout le monde sait bien que l’ « entre chien et loup » est une situation éphémère qui conduit naturellement vers la nuit. S’enfoncer dans la nuit ? Revenir au grand jour ? C’est le choix que les Corses ont à opérer pour leur langue, qu’ils qualifient symboliquement de « maternelle », car il leur appartient désormais, par l’action qu’ils comptent mener - ou ne pas mener - dans tous les secteurs de la vie publique et privée, d’inscrire le corse dans une réelle pratique rédemptrice ou de lui assurer un simple accompagnement de fin de vie.

Cette réflexion s’adresse à un large public de non spécialistes. Elle se propose de donner un nouvel éclairage aux problèmes qui déterminent les attitudes des locuteurs et le relatif déclin de la langue. Les observations qui s’en dégagent participent des débats qui traversent la société insulaire en revisitant quelques thèmes récurrents : les origines, la place du corse dans la famille romane, les rapports fantasmatiques à l’italien, le statut scolaire, le regard des spécialistes d’ici et d’ailleurs, le corse dans les médias, le pouvoir d’identification, l’attitude des responsables politiques.
Il s’agira également de démystifier un certain nombre de concepts issus de la recherche universitaire et que le public considère souvent, à tort, comme réservés à une élite. Car il nous semble évident que la recherche universitaire est au service du peuple. Elle doit contribuer à l’informer aussi clairement et aussi objectivement que possible sur le devenir de sa langue. L’université n’est pas un lieu où s’élabore un nouveau corse visant à disqualifier une grande partie de la communauté, c’est au contraire un espace qui accueille la jeunesse avec ses multiples expressions linguistiques et culturelles et où on observe avec un grand intérêt une situation sociolinguistique en perpétuelle évolution.
2
Les origines.
La présence humaine en Corse est certifiée depuis le septième millénaire avant J.C. Les apports récents de l’archéologie sont formels sur ce point 4 . Il ne fait aucun doute que, dans un lointain passé et avant même l’arrivée en Europe occidentale des langues indo-européennes – dont fait partie le latin –, les Corsi communiquaient entre eux avec un langage que nul ne connaît. Les attestations dont nous disposons sur la langue des occupants de l’île concernent précisément l’époque classique à travers les témoignages écrits de quelques auteurs grecs ou romains 5 . Ce sont là les premiers éléments de « traçabilité linguistique » qui nous permettent de nous situer par rapport à une langue de référence : le latin.

2.1 Quand personne n’en perdait son latin.
Il fut un temps où tous les Corses parlaient latin. C’était le résultat de la conquête de l’île par les légions romaines au beau milieu du IIIème siècle avant Jésus Christ. Ce fut avec la Sardaigne une des premières prises d’une Rome velléitaire qui s’engageait dans la construction d’un immense empire. La Corse vécut pendant plusieurs siècles au rythme des conquêtes et de nombreux Corses y participèrent en s’engageant dans des légions romaines restées longtemps invincibles.
Au fur et à mesure que l’empire d’Orient et d’Occident se constituait en annexant de nouvelles contrées la langue latine se répandait naturellement sur tous les territoires conquis. Il ne faut pas s’étonner que la Corse fût une des premières étapes d’une latinisation linguistique qui venait recouvrir l’idiome pratiqué dans l’île jusqu’alors. Certes ce n’était pas le résultat d’une planification dûment réfléchie et orchestrée mais l’aboutissement d’un processus au cours duquel une langue dominante finit toujours par évincer la plus faible. Au terme du processus les Corses disposaient alors d’un latin populaire, certainement influencé dès le début par un substrat prélatin résistant, et d’un latin classique officiel que seuls les érudits et les élites devaient maîtriser. La situation sociolinguistique était somme toute semblable à celle que connaissaient d’autres peuples absorbés par l’empire.
Il n’est pas absurde de penser que le latin utilisé pendant toute la période romaine – celle qui correspond au temps des conquêtes – n’était pas parlé de la même manière aux quatre coins de l’empire. Comme toute langue le latin était soumis aux lois de la variation sous l’effet de l’expansion géographique, du passage des générations et de la différenciation sociale. Le latin possédait ses variétés dialectales comme toute langue au monde. Il est certain que les Corses parlaient un latin régional avec ses propres particularités tout comme ils parlent aujourd’hui un français régional qui se différencie de celui utilisé par les Marseillais, les Strasbourgeois, les Parisiens, les Genevois, les Bruxellois, les Québécois 6 et autres Ontariens.
Le latin populaire, contrairement au latin classique policé par les instruments de l’officialité, était très diversifié mais chacun d’un bout à l’autre de l’empire identifiait comme du latin l’idiome que chaque citoyen romain pratiquait. Tant que l’empire romain se maintenait solidement installé sur la puissance de ses armées et la rigueur de son organisation administrative la conscience linguistique populaire calquait sa représentation de la langue sur l’action unificatrice propagée par l’empire. Le latin était bien la langue d’un vaste empire au caractère uniforme et la langue ne pouvait être que la même pour tous, tout au moins dans l’imaginaire collectif.
Peut-on concevoir, comme l’affirment certains 7 , qu’au cœur de l’empire, dès l’origine de son expansion, la Corse ait pu échapper aux effets de la latinisation ? Cela semble d’autant plus improbable que tous les territoires de Méditerranée occidentale furent latinisés. Comment la Corse aurait-elle pu se soustraire à un phénomène d’une telle amplitude ? Il ne nous semble pas scandaleux de considérer que les Corses pratiquaient bien, dès les premiers siècles de notre ère, une forme de latin populaire qui devait ensuite évoluer lentement, sous la pression de phénomènes endogènes et exogènes, vers la langue que nous connaissons aujourd’hui.

2.2 Quand la langue se délie.
C’est avec l’effondrement de l’empire d’Occident que le latin va à son tour voler en éclats. Les fameuses invasions barbares qui bouleversent le paysage politique vont ouvrir une période dite « phase romane » qui correspond à l’éclosion, dans chaque nouveau territoire politique, d’une nouvelle conscience linguistique qui abandonne la référence au latin comme lingua franca commune. Désormais chaque peuple libéré du lien qui le subordonnait à l’empire romain se reconnaît à travers une nouvelle langue, fût-elle directement issue du latin.
C’est pendant cette phase romane que va s’opérer ce que Walther Von Wartburg (1950) appellera « la fragmentation linguistique de la Romania ». Entendez par « Romania » le territoire linguistique autrefois recouvert par le latin. Cette fragmentation est assurée par des phénomènes linguistiques qui vont favoriser la distanciation des anciens dialectes latins les uns par rapport aux autres. Chaque nouveau « parler roman » construit son identité linguistique par des choix originaux qui intéressent tous les domaines de la langue, notamment les domaines phonétique, phonologique, morphologique, syntaxique et lexical.
Nous pouvons considérer qu’au terme des processus distanciateurs plus personne pendant le haut Moyen-âge ne considère parler le latin mais une autre langue qui trouve sa légitimité dans la nouvelle structure politique où elle évolue. Certes le latin perdurera encore longtemps chez les élites et dans le domaine religieux sous son statut classique de langue savante, ou même divine. Mais la langue latine du peuple aura cédé sa place à une rustica romana lingua qui ne garde de latin que son origine.
Les nouvelles consciences nationales qui naissent de l’éclatement de l’empire romain s’appuient donc sur un morcellement linguistique qui confirme et renforce l’ancienne dialectalisation naturelle du latin. Les multiples dialectes du latin sont désormais devenus des langues autonomes par la distance linguistique que les différents peuples ont mise entre eux afin de cultiver des identités propres. C’est un phénomène qui affecte la mémoire des origines et enclenche un processus de procréation.
Considérons que le peuple corse a progressivement imprimé au latin une « corsité » qui préside à son autonomie linguistique et lui confère son caractère propre. Cette nouvelle identité se constitue autour d’une matrice linguistique latine ayant subi très tôt les influences d’un substrat prélatin, d’une part, et ayant intégré, d’autre part, les éléments germaniques introduits par les grandes invasions qui n’ont pas épargné la Corse. D’autres influences viendront s’ajouter par la suite, notamment après la naissance des nouvelles langues romanes de proximité, mais sans jamais remettre en cause l’identité linguistique propre à la Corse.

2.3 Quand la famille se décompose.
Comme les spécialistes ont pu identifier une famille de langues indo-européennes issues d’une langue originelle localisée au nord de l’Inde, les romanistes ont recomposé, à partir de l’éclosion des nouveaux idiomes aux origines latines, la « famille des langues romanes » qu’ils répartissent généralement en quatre groupes : italo-roman (péninsule italienne et les îles), gallo-roman (l’hexagone ainsi qu’une partie de la Belgique et de la Suisse), ibéro-roman (la péninsule ibérique), daco-roman (la Roumanie actuelle). Il s’agit de toutes ces langues qui ont une origine commune dans le latin et qui ont acquis leur indépendance linguistique en se distanciant les unes par rapport aux autres. Les phénomènes distanciateurs ont concerné, comme nous le disions plus haut, tous les domaines linguistiques : phonologique, morphologique, syntaxique, lexical etc...
Par exemple, la place de l’accent tonique dans les mots peut varier d’une langue à l’autre. Ainsi le corse propose trois positions possibles avec l’accent qui frappe la dernière syllabe (mots oxytons), l’avant-dernière syllabe (mots paroxytons), l’antépénultième (mots proparoxytons). En cela il rejoint le groupe comprenant l’italien, le sarde, l’espagnol et le portugais, entre autres. Certaines langues, comme le roumain, peuvent voir l’accent remonter jusque sur la quatrième syllabe en partant de la fin du mot (pro-proparoxytons). L’italien peut offrir la même possibilité dans des formes agglutinantes où plusieurs pronoms s’enchaînent (prendimelo, prends - le moi ; cantaglielo, chante-le lui... ) . D’autres langues, comme l’occitan ou le ladin rhéto-roman, ne connaissent que deux possibilités avec des oxytons et des paroxytons. Sans oublier le français qui ne s’offre qu’une possibilité avec un accent à position fixe, toujours sur la dernière syllabe. Rappelons que le latin ne connaissait, concernant les mots de deux syllabes au moins, que des paroxytons et des proparoxytons. Les monosyllabes comme COR (cœur), VOX (voix) ou SOL (soleil) etc... étaient obligatoirement des oxytons mais il n’y avait pas d’oxytons de deux syllabes ou plus comme pour le corse inghjennà (engendrer), ghjuventù (jeunesse), intrappulà (piéger), pudè (puvoir), culurì (colorier)...
Les fameuses diphtongaisons romanes dites « spontanées » nous permettent également de réaliser des regroupements. Des langues comme l’espagnol, l’italien, le roumain et le français, pour ne citer que des langues connues à statut officiel, ont fait subir à certaines voyelles du latin, notamment E et O brefs, une diphtongaison qui permet de les rapprocher. Aussi entend-on : - en roumain seara (soir), noapte (nuit), doamnă (madame), moarte (mort), soarte (sort), noastre (nostre), coadă (queue), foame (faim) ; - en italien piede (pied), ieri (hier), miele (miel), pietra (pierre), fuoco (feu), luogo (lieu), nuovo (neuf), buono (bon) ; - en espagnol pie (pied), piedra (pierre), siete (sept), sierpe (serpent), tierra (terre) , fuego (feu), muetre (mort), fuente (fontaine), puerta (porte). - Quant au français, des mots comme pierre, hier, soie, voile, poire, nuit, puits etc... témoignent d’un emploi riche et fréquent de la diphtongaison. - On trouve le même phénomène dans des idiomes bien moins connus du grand public mais qui n’en sont pas moins des langues romanes. Le ligure de Bonifacio, à l’extrême sud de la Corse, est représentatif en la matière : fiogu (feu), iogi (yeux), liogu (lieu), pia (pied), zia (ciel), papia (papier), chió (cœur), sió (sœur) pour ne citer que quelques exemples.
Il se trouve que le corse n’a pas opté pour la diphtongaison, se rapprochant ainsi du portugais, du catalan, de l’occitan et du sarde entre autres. Ainsi le portugais dit : pé (pied), mel (miel), pedra (pierre), terra (terre), fogo (feu), bom (bon), novo (neuf), jogo (jeu), morte (mort), ponte (pont), fonte (fontaine), en évitant la diphtongaison tout comme le corse qui n’est pourtant pas une langue géographiquement proche. On dira donc dans l’île : pede/i, mele/i, petra, terra, focu, bonu, novu, ghjocu, morte/i, ponte/i, funtana. Il en est de même pour les autres langues citées où les diphtongaisons romanes n’ont pas fait long feu.
La marque du pluriel sous la forme d’un « s » final est également un trait linguistique pertinent qui permet, par exemple, au sarde de quitter l’aire italique, voire orientale selon Lausberg (1969), pour rejoindre l’occitan, le catalan et le castillan. Le corse ne présente pas ce trait ; il n’empêche que les romanistes le relient au sarde par sa variété méridionale et au toscan par sa variété septentrionale.
Ne dirait-on pas un enfant écartelé entre deux parents qui se déchirent ? Quand la famille se décompose les enfants peuvent en perdre effectivement leurs repères et le trouble qui s’ensuit se manifeste à travers l’incapacité à nommer « langue » l’idiome qu’ils pratiquent. La Corse a longtemps éprouvé cette difficulté mais aujourd’hui elle sait reconnaître tous ses enfants, comprenez « toutes ses variétés linguistiques », par un processus d’individuation sociolinguistique apte à recomposer la famille.

Nous pourrions allonger à l’infini la liste des phénomènes linguistiques qui autorisent des regroupements de langues ayant opéré des choix identiques ou différents. Nous verrions alors comment à l’occasion de chaque phénomène des langues réputées proches peuvent s’éloigner ou, inversement, des langues lointaines se rapprocher 8 .
Le propos n’est pas ici de se lancer dans la genèse complexe de la constitution des langues romanes mais de montrer comment la famille latine s’est décomposée autour du concept de « romanité ». Si la latinité servait de « liant » aux multiples variétés latines durant l’empire en préservant une conscience de l’uniformité linguistique, la romanité se présentera, à l’opposé, comme le moteur de la dislocation familiale. C’est en cela que les langues romanes ne constituent pas une famille unie mais le témoignage d’une série de ruptures qui ont complètement désagrégé la famille initiale. Chaque membre a fondé sa propre famille en distendant encore plus les liens originels.
Il est certain que plus on remonte dans le temps plus la parenté génétique se renforce, et par voie de conséquence les ressemblances linguistiques de tous ordres. Mais de nos jours les langues romanes, notamment celles qui ne bénéficient pas d’un statut d’officialité, n’en sont plus à rechercher un parent disparu afin de rétablir des liens brisés par la vie mouvementée des langues. L’heure est à l’affirmation de soi et à la construction identitaire. Une famille décomposée n’est pas une situation dramatique en soi si chaque communauté trouve dans sa langue les conditions d’un équilibre retrouvé. Les langues appartenant à la famille indo-européenne ont depuis longtemps oublié leur origine commune. Il en sera de même, et pour beaucoup c’est déjà le cas, pour les langues romanes qui sans en oublier totalement leur latin n’en perdent pas moins, lentement mais sûrement, le sens de la famille.
3
Un monolinguisme refoulé.
On a toujours considéré que de tous temps les Corses ont parlé au moins deux langues dans des contextes historiques différenciés où tour à tour le corse a fréquenté l’italien et le français. Un triptyque linguistique qui a donné lieu à toutes sortes de commentaires des plus fantaisistes aux plus érudits. Si le couple corse – français, apparaît au sens commun comme le résultat d’une relation plus ou moins forcée, le couple corse – italien semble s’être imposé dans les esprits comme une relation naturelle et harmonieuse qui a traversé les siècles.
À y regarder de plus près les situations linguistiques vécues par les Corses au cours des siècles ne renvoient pas systématiquement à des situations de bilinguisme, voire de trilinguisme, mais à celle d’un monolinguisme corso-corse qui s’est longtemps dissimulé derrière les langues officielles.

3.1 Une langue peut en cacher une autre.
D’où peut bien nous venir cette idée tenace selon laquelle les Corses comprennent et parlent l’italien ? C’en est devenu une telle évidence que partout dans monde on se laisse aller à y croire sans la moindre hésitation. Tentons une hypothèse selon laquelle les Corses ont refoulé le souvenir d’un monolinguisme corse, historiquement constitué, qui a pourtant perduré jusqu’à la période de la francisation.
Dans sa période génoise la Corse n’a pas connu de politique linguistique en vue d’uniformiser le pays. L’essentiel pour le pouvoir central était que le peuple produisît des biens et qu’il payât ses taxes et ses impôts. Il n’y avait pas de « question » autour de la langue d’autant que Gênes avait elle-même renoncé progressivement à utiliser sa propre langue dans les écrits officiels au profit du toscan 9 . Puisque pour les Génois, déjà, il n’y avait pas grande différence entre le corse et le toscan il n’était pas nécessaire de mettre en œuvre une politique linguistique particulière.
On imagine donc, à partir de cette situation historique, les Corses parlant et écrivant un toscan digne d’assurer les relations de base entre l’île et la Sérénissime. L’image mythique du berger déclamant durant des heures entières les vers de la Divina commedia de l’illustre Dante ou des passages entiers de l’Orlando furioso du grandissime Arioste est récurrente dans les récits littéraires de nombreux voyageurs, notamment les romantiques français, et elle entretient depuis longtemps l’idée que les Corses ont toujours été de parfaits italophones.
À la lumière de ces considérations on pourrait penser que les Corses avaient à leur disposition deux langues : le corse et le toscan. Une « diglossie sans conflit » selon la terminologie de la sociolinguistique occitano-catalane. La répartition consensuelle des usages aurait réservé au corse les échanges informels, colloquiaux et exclusivement oraux alors que le toscan aurait officié comme langue de l’officialité, de l’écriture et de la promotion sociale. Bref, un bilinguisme hiérarchisé mais pacifique où le corse au statut inférieur aurait évolué dans l’ombre de ce qui deviendra plus tard l’italien.
Si la présence du couple toscan – corse est bien attestée dans l’île durant toute la période génoise, voire une bonne partie de la période française, peut-on véritablement parler de « bilinguisme » ? Cette notion suppose que tous les membres d’une population possèdent une double compétence linguistique. Or il nous semble très improbable que tous les Corses de l’époque connaissent et maîtrisent le toscan. Le bilinguisme est sûrement affaire de notables et d’érudits ; leur progéniture se formant d’ailleurs à l’université italienne afin de préserver dans l’île le pouvoir politique et économique de la famille. Ils ne représentent qu’une partie infime de la population.
Le peuple est vraisemblablement monolingue ne connaissant que la langue du peuple, c’est-à-dire le corse. On a tendance encore aujourd’hui à occulter cette réalité en imaginant une population parfaitement toscanisée alors qu’aucune politique linguistique, semblable à la francisation forcenée conduite aux XIXème et XXème siècles, n’a jamais été appliquée pour atteindre un tel objectif.
Nous pensons pour notre part que le peuple d’alors est monolingue car le bilinguisme à cette époque ne l’intéresse pas et ne représente pas une priorité. D’ailleurs, dans le contexte politique international l’unité italienne n’existe pas encore et ce qui deviendra plus tard le modèle jacobin français n’a pas encore déclaré la guerre aux « patois » dans l’hexagone.
Dans cet environnement sociolinguistique où les Corses ne disposent que de leur propre langue, ce sont bien les élites qui assurent l’interface linguistique entre le pouvoir central et le peuple grâce à un bilinguisme fort utile pour exercer leurs fonctions. La Corse est donc majoritairement monolingue et ne parle que ce malheureux idiome qui lui vient en droite ligne du latin et qui ne jouit d’aucun prestige.
Dans la situation diglossique d’alors, où deux langues étaient bien présentes dans l’île sans qu’il y eût pour autant un bilinguisme généralisé, les Corses devaient considérer qu’il était plus valorisant de dire qu’ils parlaient le toscan plutôt que le corse. À ce propos Mgr de la Foata 10 ironise en dressant le portrait satirique d’un médecin de village qui, voulant rehausser son registre linguistique en utilisant le toscan, suscite ce commentaire : Parla in crusca ma incappuccia chì hè un tuscanu di Carbuccia (il parle toscan mais il bute car c’est un toscan de Carbuccia) 11 .
Toujours à ce propos Jean-Marie Arrighi remarque : « Dans une situation où les parlers italo-romans différents du toscan sont vécus comme des dialectes, les Corses ont d’ailleurs tendance à se vanter de la « qualité » de leur italien. Ils entendent par là la proximité du corse avec le toscan, plus grande que celle d’autres parlers d’Italie » 12 .
C’est pourquoi nous pensons qu’au fil du temps les Corses ont construit et intégré l’idée d’une profonde toscanité du corse faisant ainsi la part belle à la langue de Dante.
Il n’en fallait pas plus pour que l’amalgame se constituât : le corse et le toscan devenaient les deux faces de la même médaille, d’autant qu’une sorte de « congruence linguistique » semblait s’être établie entre les deux langues sur la base d’un faisceau de ressemblances que beaucoup évoquent encore aujourd’hui 13 . On considéra alors le corse comme une variante locale du toscan en forgeant l’idée qu’il n’y avait dans l’île qu’une seule langue qui pouvait se décliner sous une forme savante, « haute », et une forme populaire, « basse ».

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