Le proverbe : vers une définition linguistique
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Description

Qu'est-ce que le proverbe ? Question simple en apparence. Or, dès que nous essayons de proposer une définition, nous nous apercevons que la réponse est moins aisée qu'il n' y paraît. Le but de ce livre est de défendre la description du proverbe comme une catégorie homogène. Notre étude partira d'exemples issus de diverses sources écrites et orales : médias, conversations, littérature, cinéma...

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Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2012
Nombre de lectures 447
EAN13 9782296484436
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le proverbe : vers une définition linguistique

Étude sémantique des proverbes français et espagnols contemporains
Sonia Gómez-Jordana Ferary


Le proverbe :
vers une définition linguistique


Étude sémantique des proverbes français
et espagnols contemporains


Préface de Jean-Claude Anscombre
Du même auteur


Gómez-Jordana, S. et Puyau, J., La parole poétique : poèmes , fables , proverbes…Approche(s) linguistique(s) d’un énoncé , Gómez-Jordana, Sonia et Puyau Jean-Luc (éds.), Bordeaux, numéro thématique du Bulletin Hispanique 107, 2005.

Anscombre, J.C., Rodriguez Somolinos, A., Gómez-Jordana, S., Voix et marqueurs du discours: des connecteurs à l’argument d’autorité , Lyon, ENS éditions, 2012.

Borreguero, Margarita et Gómez-Jordana, S. (à paraître), Marcadores discursivos en las lenguas románicas. Un enfoque contrastivo , Limoges, Lambert Lucas.


© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56940-9
EAN : 9782296569409

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Manuscrit du poème de Guillaume Le Vinier où apparaît la formule Cordouaniers n’ot bon sauler , que nous analysons au 3 ème chapitre. Il provient de la Bibliothèque du Vatican. Cote REG.LAT.1490.
À mes parents, qui m’ont donné l’amour et le goût pour les langues française et espagnole.

À mon grand-père,
Luis Gómez-Jordana.


Je remercie mes deux directeurs de thèse, Jean-Claude Anscombre et Amalia Rodriguez Somolinos pour leur soutien pendant toutes ces années.
Préface
Quand la linguistique rencontre la sagesse populaire


« Dice la primera parte de un refrán y otro contesta con la segunda parte como si respondiera a una letanía de la misa o el rosario y aunque lo repiten todo cada año hacia la misma época, o incluso cada dia, la repetición no parece aburrirles, y hasta la enuncian como el descubrimiento de un tesoro ignorado de sabiduría. – Agua por San Juan… – dice uno. E inmediatamente otro añade : – Quita aceite , vino y pan … ».
(Antonio Muñoz Molina, El viento de la luna , 2008)


Il en est des proverbes et des dictons comme de ces livres de contes de fées où le crapaud devient prince, – à moins que ce ne soit l’inverse, ou encore d’aventures où le capitaine Crochet épouse Milady – mais tout bien pesé, c’est peut-être d’Artagnan. Tôt lus, encore plus tôt refermés, leur bref destin s’achève dans le grenier de notre enfance.
Curieusement cependant, ils laissent derrière eux comme une trace indélébile qui fait qu’à la moindre allusion, c’est tout un monde mythique qui ressurgit. Et c’est peut-être le refus de cette dimension mythique – qui constitue pourtant notre dire quotidien – qui a fait ranger les proverbes et autres dictons avec le bric-à-brac des greniers, surtout à une époque où l’écran a remplacé le livre, le tchat la lecture par voie de conséquence, et où les greniers encombrés et poussiéreux sont devenus des "lofts" spacieux. Pauvres proverbes, vite relégués au rayon des accessoires folkloriques, mais pourtant toujours présents, luttant coûte que coûte malgré une exclusion systématique du ’beau langage’.
On note en effet que ces vestales de la norme langagière que sont les grammaires traditionnelles, n’accordent aucune place aux proverbes, dictons et autres formes sentencieuses. C’est que notre bonne vieille grammaire privilégie de façon outrancière les deux catégories du verbe et du nom, conforme en cela à une tradition remontant à Platon selon laquelle le plus petit discours est celui qui combine un nom et un verbe {1} . Il y aura donc des catégories nobles (le verbe, le nom, l’adjectif), et des catégories nettement moins fréquentables. Par exemple l’interjection, pourtant reconnue par Grevisse comme une catégorie à part entière, est expédiée – et de quelle façon ! "…L’interjection est une sorte de cri qu’on jette dans le discours … les interjections sont généralement brèves … la langue populaire est féconde en interjections plus ou moins pittoresques et plus ou moins triviales … (Grevisse, Le bon usage ; c’est moi qui souligne). Grevisse – toujours lui, mais il n’est que le relais d’une tradition dont il n’est pas l’auteur – voit l’hypotaxe comme typique de la langue écrite , comme l’expression de la pensée , comme complexe et savante. La parataxe, en revanche, relève de "...la langue parlée, de la syntaxe affective qui désarticule l’expression de la pensée, et ne s’embarrasse guère de l’appareil complexe de la phrase périodique savamment cimentée de conjonctions…", et ce d’autant moins qu’elle a à sa disposition "..le geste et les inflexions de la voix …" {2} . On aura remarqué que ce côté populaire et parlé, voire trivial, d’un affectif qui peut aller jusqu’au gestuel, cette économie dans les moyens qui va jusqu’à la brièveté, caractérise chez Grevisse à la fois l’interjection {3} (catégorie dans laquelle il range aussi les procédés onomatopéiques) et la parataxe. Grevisse n’est d’ailleurs pas original en la matière.
La Real Academia Española , déclare, à propos de la parataxe (qu’elle oppose à l’hypotaxe) : "…en la época prerrománica desaparecen casi todas las conjunciones latinas, porque no eran necesarias para la expresión en aquellos siglos de baja cultura...los niños y el habla vulgar y rústica usan muy pocas conjunciones en comparación con la riqueza expresiva del habla culta y literaria..." {4} Malheureux proverbes, où abondent les phrases nominales (i.e. sans verbe) comme A bon vin, point d’enseigne, Chose promise, chose due, etc , pour le français ; De tal palo, tal astilla, A mal tiempo, buena cara , etc., pour l’espagnol. Et les procédés paratactiques, ainsi : fr. dans Rien ne sert de courir, il faut partir à point, Les chiens aboient, la caravane passe , etc.; esp. Gato escaldado, del agua fria huye, Quien paga, manda , etc. Comble de malchance, les proverbes exhibent une caractéristique qui contribue davantage à y voir une manifestation commune et vulgaire. Considérons en effet le petit fragment de discours suivant : "…Les garçons étaient soumis à une surveillance étroite, particulièrement Antoine, que ses habitudes de paresse faisaient soupçonner d’être vicieux. « L’oisiveté est mère de tous les vices », disait le vétérinaire…" (Marcel Aymé, La jument verte , 1933, p.114). Le raisonnement banal qu’il expose est le suivant : de la paresse de quelqu’un on peut en tirer qu’il est vicieux, en vertu du principe qui veut que l’oisiveté soit la mère de tous les vices.
On voit ainsi apparaître une des fonctions fondamentales du proverbe, peut-être même la plus importante : il est le garant des enchaînements conclusifs dans le raisonnement ordinaire. On se justifie d’avoir tiré telle ou telle conclusion en montrant que le raisonnement qui y conduit s’appuie sur un schéma rhétorique général illustré dans le cas qui nous occupe par un proverbe. Je devrais en fait dire ‘une des fonctions fondamentales du proverbe, pour son malheur’. En effet, ces garants que sont les proverbes sont un peu particuliers : ils fournissent certes des schémas conclusifs mais qui admettent néanmoins d’éventuelles exceptions qui ne le remettent pas en question. A tel point qu’il n’est pas exceptionnel qu’à un proverbe donné fasse pendant un proverbe aboutissant pour une même prémisse à une conclusion opposée. Il en est ainsi pour L’habit ne fait pas le moine et Les apparences sont trompeuses , ou encore A buen fin no hay mal principio et Lo que mal empieza , mal acaba. Cette rhétorique où règnent les proverbes n’a donc pas la rigueur dépouillée de la déduction logique, et ce d’autant moins qu’elle nous parle non pas de l’Homme éternel, mais de l’homme de tous les jours, qui doit gagner sa vie à la sueur de son front. Le Siècle des Lumières balayera d’un revers de main cette rhétorique du pauvre, trop près de la terre et trop éloignée des étoiles, et lui opposera avantageusement le raisonnement syllogistique : "… Proverbe, se dit communément des façons de parler triviales & communes qui sont en la bouche de toutes sortes de personnes. Triviales sententiae , dicta communia. Les Proverbes qui faisoient autrefois une partie des richesses de notre langue, n’entrent point aujourd’hui dans un discours serieux, & dans des compositions relevées. Rien n’est plus désagréable dans un ouvrage raisonnable que des locutions proverbiales qu’on ne supporte que dans la conversation, & quand on a dessein de badiner, ou tout au plus dans une pièce comique. Elles ressemblent à ces habits antiques, qui ne servent qu’à des mascarades & à des ballets. En un mot il faut beaucoup d’art pour assaisonner les proverbes , & pour leur ôter ce qu’ils ont de bas & de populaire…" (Trévoux 1743-1752, s.v. proverbe ). Mais Don Quichotte ne déclarait-il pas déjà à Sancho : "…cargar y ensartar refranes a troche moche, hace la plática desmayada y baja…" ?

Ce n’est que récemment – et principalement sous l’impulsion de Louis Combet – que les proverbes et autres formes sentencieuses commencent à recouvrer droit de cité. Les raisons de cette renaissance sont à mon avis au nombre de deux.
La première est de l’ordre du symbolique : j’ai dit plus haut que les proverbes représentaient une sorte de dimension mythique. Les traces en sont nombreuses : certains proverbes reposent sur des faits historiques ou des personnages plus ou moins légendaires. Ainsi le chien de Jean de Nivelle qui s’enfuit quand on l’appelle , el perro del hortelano que no come ni deja comer , mais aussi quien fue a Sevilla , perdió su silla , ou encore Paris vaut bien une messe , sans compter le calendrier rural et ses saints, el santoral : A la saint Barnabé , fauche ton pré ; A la sainte Catherine tout prend racine; A la saint Rémi , cueille tes fruits , etc. Et outre Pyrénées : Por San Blas , la cigüeña verás , si no la vieres , mal año tuvieres ; Santa Lucía , mengua la noche y crece el dia ; A cada puerco le llega su San Martin , sans oublier bien sûr Le diable bat sa femme et marie sa fille , et bien d’autres encore.
N’oublions pas non plus la forme proverbiale ou quasi-proverbiale de certains préceptes religieux, et surtout toutes ces formules de rituels non nécessairement enfantins dont la structure rappelle fortement celle des proverbes : de Santa Rita , Rita , lo que se da no se quita à Donner c’est donner , reprendre c’est voler en passant par Croix de bois , croix de fer , si je mens , je vais en enfer et Sábado , sabadete , camisa limpia y polvete. Le refrán espagnol qui prétend que Refranes antiguos , evangelios chicos , n’est donc ni une formule creuse, ni le fruit du hasard.
Le proverbe est à la langue ce que le mythe est à l’homme, c’est-à-dire pleinement constitutif. Ce qui nous amène à la deuxième cause de la renaissance évoquée plus haut, à savoir l’évolution de la linguistique. Une des caractéristiques de cette dernière est d’avoir tenté de briser le cadre de la grammaire traditionnelle, jugé par trop étroit. Ce qui a conduit à s’intéresser à des phénomènes langagiers considérés jusque là comme marginaux, comme ne relevant pas vraiment de la langue. C’est ainsi qu’on a commencé à se pencher sur les exclamatives et les interjections, à étudier les phrases nominales, à découvrir l’importance des phénomènes de généricité dans la mesure où ils sont liés à des savoirs partagés, etc. Il était prévisible dans ces conditions que tôt ou tard, on en viendrait à se pencher sur ces drôles de phrases que sont les formes sentencieuses, dont les proverbes. Je dis ‘drôles de phrases’, car elles possèdent une caractéristique qui les distinguent de toutes les autres phrases d’une langue : leur caractère proverbial/sentencieux est identifiable au premier coup d’œil. On reconnaît un mot à sa voilure, disait Alain, et ce principe pourrait être étendu sans peine aux proverbes. Il y a dans les arrangements des formes sentencieuses un je ne sais quoi qui en dénonce la nature. Le phénomène semble provenir de l’utilisation systématique de certaines combinatoires bien spécifiques, mais également de schémas rimiques et rythmiques. Deux remarques à ce propos : la première est que le caractère désuet du proverbe – une des nombreuses vulgates le concernant – est sujet à caution. En effet, il est de notoriété publique que nombre de slogans reproduisent en fait des structures parémiques : ainsi Boire ou conduire , il faut choisir , ou encore Pescados de crianza , pescados de confianza , qui ne sont des cas nullement exceptionnels. On explique mal le pouvoir de conviction des slogans si les structures sentencieuses qu’ils imitent relèvent d’un monde archaïque et en désuétude. La seconde nous ramènera au sujet de cette présentation, à savoir les travaux de Sonia Gómez-Jordana. Elle est que, à bien y regarder, ces structures qui seraient typiques des formes sentencieuses ne semblent être qu’en nombre fini. Plus : dans des langues apparentées, comme peuvent par exemple l’être les langues indo-européennes occidentales, il semble que de telles structures soient au moins partiellement communes. Pour ne donner qu’un exemple, on rapprochera ainsi les formes en qui : fr. Qui aime bien , châtie bien , esp. Quien canta , su mal espanta , angl. Who pays the fidler , calls the tune , all. Wer finden will , muss suchen , etc. Or si proverbes et formes sentencieuses n’étaient que des manifestations externes à la langue, on voit mal comment des langues différentes correspondant à des cultures au moins partiellement différentes et à des folklores certainement idiosyncrasiques pourraient parvenir à des formes similaires. C’est donc que l’expression de la ‘sagesse populaire’, loin d’être linguistiquement arbitraire, prend appui sur la langue.

C’est sous cet éclairage qu’il faut situer le travail de Sonia Gómez-Jordana, qui se propose d’étudier le phénomène parémique avant tout comme une manifestation linguistique. D’où, dès les prolégomènes, l’examen des différentes théories linguistiques et plus précisément sémantico-pragmatiques aptes à fournir un cadre méthodologique permettant l’analyse de ce phénomène parémique.
Et ce n’est qu’une fois mis en place cet espace méthodologique que l’auteur procède à l’examen de ce qui est sans doute la thèse centrale de ce travail : la comparaison des structures parémiques de l’espagnol et du français. L’examen d’un nombre important de proverbes des deux langues ainsi que la mise en évidence des structures syntaxiques de ces formes amène Sonia Gómez-Jordana à deux conclusions : d’une part, que les structures parémiques sont, dans les deux langues, en nombre fini et limité, à savoir de l’ordre d’une quinzaine. Certaines sont immédiatement repérables, ainsi les formes en Qui/Quien déjà mentionnées, mais aussi celles à article zéro frontal : Chat échaudé craint l’eau froide , à laquelle fait écho l’espagnol Gato escaldado del agua fría huye.
Et d’autre part, que ces structures sont grosso modo les mêmes dans les deux langues. Cette seconde conclusion confirme ce qui avait été annoncé plus haut : il y a bien une base linguistique au phénomène parémique, puisque la parenté génétique de deux langues comme le français et l’espagnol entraîne la naissance de structures parémiques communes ou proches. Bien entendu, cette première conclusion en amène une seconde : si le phénomène parémique se caractérise par des structures syntaxiques spécifiques, on est en droit de penser que cette spécificité syntaxique se double d’une autre spécificité, sémantique cette fois. S’interrogeant sur la genèse sémantique des formes sentencieuses, l’auteur s’oppose à la thèse communément acceptée du proverbe comme mention, et montre que c’est en fait à un processus de délocutivité, notion imaginée au départ par E.Benveniste, qu’on doit la formation des proverbes. Ce qui implique au passage l’examen du parcours diachronique suivi par ces formes : Sonia Gómez-Jordana s’y applique sur plusieurs exemples issus des deux langues, et rétablit ainsi en linguistique une dimension diachronique qui avait été plus que négligée par des recherches contemporaines très axées sur la synchronie.

On trouvera beaucoup d’autres informations dans cet ouvrage, dont il faut signaler le souci méthodique de tout examiner et de ne rien négliger. Il constitue par ailleurs une première : il ne se contente pas en effet de montrer qu’on peut mener une étude linguistique des parémies, il réintègre le fait parémique de plein droit dans les phénomènes linguistiques. Espérons que cet exemple sera suivi de beaucoup d’autres.


Colorín , colorado , este cuento se ha acabado.


Jean-Claude Anscombre
Directeur de recherche émérite
CNRS-LDI
Si les signes vous faschent , ô quant vous fascheront les choses signifiées !
Rabelais ( La Vie très horrificque du Grand Gargantua père de Pantagruel {5} )
Introduction {6}
L’objet d’étude que nous avons choisi, le PROVERBE {7} , peut sembler séduisant et même amusant au premier abord. Pourtant, vu de près, nous nous apercevons que le PROVERBE ressemble à un écheveau dont il est difficile de démêler les fils, tant les questions posées sont nombreuses. Milner (1969 : 50) signalait déjà cette complexité, et Schapira (1997 : 36) comme Kleiber (2000b : 43) la soulignent, lorsqu’ils indiquent que nous reconnaissons facilement un proverbe mais que nous avons beaucoup plus de mal à le définir {8} . Nous dirons, pour notre part, que nous reconnaissons ce qui en langue est annoncé comme proverbe mais que nous n’arrivons pas à définir ce qui en métalangue pourrait être dénommé PROVERBE. Nous parlerions tous de proverbe pour « L’habit ne fait pas le moine » mais nullement pour « La robe est le vêtement de l’été ». Cependant, il est plus ardu de définir les propriétés permettant de distinguer les deux énoncés. Malgré toutes ces difficultés, nous avons décidé d’entreprendre une étude linguistique d’une série d’énoncés que nous nommons généralement proverbes , avec l’intention d’arriver à parler d’une catégorie linguistique PROVERBE et non pas du simple mot de la langue proverbe. Nous devons donc dégager les propriétés linguistiques caractérisant ce genre de formules et elles seules, ce qui nous permettra de cerner l’objet que nous voulons définir. La première question que nous posons et à laquelle l’ensemble de notre travail essaiera de répondre est de savoir si le PROVERBE peut être considéré comme une catégorie linguistique.
Notre titre indique déjà que les phrases que nous étudierons appartiennent au français et à l’espagnol contemporains. Il ne s’agira donc pas d’observer des formules désuètes, et néanmoins présentes dans les dictionnaires de proverbes – comme cil qui n’entend pas mon sens me trouble , et qui entend me double dans Montreynaud, Pierron et Suzzoni (1980 : 109) – mais d’étudier celles que n’importe quel Français ou Espagnol connaît et, peut-être, emploie comme A quien madruga Dios le ayuda ou Pierre qui roule n’amasse pas mousse. Partir de deux langues comme le français et l’espagnol présente plusieurs avantages. Tout d’abord cela permet de vérifier les possibles différences existant entre les formules proverbiales de chacune des deux langues. Mais aussi, cela permet de défendre le PROVERBE comme une entité dont le fonctionnement est similaire quelle que soit la langue dans laquelle il est énoncé. Nous nous basons uniquement, ici, sur deux langues romanes mais il serait intéressant de comparer les résultats avec d’autres langues romanes, comme l’italien {9} ou le portugais, puis avec des langues plus lointaines.
Notre étude se fonde sur deux types de corpus {10} . D’une part, un corpus de proverbes français et espagnols hors contexte. Cela pourrait faire penser à un dictionnaire de proverbes, étant donné que nous présentons simplement une liste de phrases. Le corpus a été élaboré de la façon suivante : nous avons réalisé une enquête auprès d’une centaine de sujets parlants français et espagnols, de tous âges, provenant de différentes régions et de catégories sociales distinctes {11} . Ils devaient écrire pendant un mois tous les proverbes qu’ils connaissaient, sans consulter de dictionnaire. Grâce à cette enquête, nous avons obtenu une liste de parémies que nous pouvions considérer comme étant actuelles et nous ne sommes pas tombée dans le piège de nous baser uniquement sur celles qui sont proposées par les dictionnaires, où dans la plupart des cas, se glissent des formes archaïques et divers genres de locutions {12} . De plus, par le biais de l’enquête nous avons vu qu’aussi bien les personnes les plus âgées que les plus jeunes possèdent un stock de proverbes, même si ceux-ci peuvent varier d’un sujet parlant à l’autre. Nous devons signaler que parmi les formules proposées sont apparues également des expressions comme caer como agua de mayo , que nous éliminions au fur et à mesure grâce à des critères linguistiques comme celui-ci : toute locution commençant par un verbe à l’infinitif et pouvant être conjuguée ne fait pas partie des proverbes. La moyenne de parémies pour chaque personne a été de vingt pour les Français et trente pour les Espagnols. Nous avons ajouté à notre corpus quelques formules provenant du Diccionario de refranes de Campos et Barella (1993) et de Le Dictionnaire des proverbes et dictons de France de Dournon (1986). Nous avons obtenu de cette façon, environ sept cents proverbes contemporains dans chaque langue, à partir desquels nous pouvions commencer notre étude. Nous devons signaler que les parémies que nous citons au long de nos chapitres proviennent de Campos et Barella (1993) et de Dournon (1986). En cas contraire, nous le spécifions en bas de page : il s’agit alors souvent de proverbes apparaissant dans le Diccionario de refranes , dichos y proverbios de Junceda (2002) et dans le Dictionnaire d’expressions et locutions de Rey et Chantreau (2003) ou dans le Dictionnaire de proverbes et dictons de Montreynaud, Pierron et Suzzoni (1980).
Quant au deuxième corpus, il concerne les occurrences de proverbes en contexte. Élément novateur puisqu’il n’existe pas encore, à notre connaissance, de dictionnaire constituant non une liste de formules mais la présentation de ces formules dans leur contexte discursif. Pendant deux ans, nous avons réalisé un corpus que nous pouvons diviser en une partie orale et une autre écrite. Pour la partie orale, nous avons procédé à des enregistrements de conversations, de programmes télévisés et radiophoniques, à la recherche de proverbes. La base de données CREA, de la Royale Académie de la Langue {13} , nous a permis de multiplier les exemples oraux. La partie écrite est composée d’occurrences provenant de la presse, de la littérature ainsi que de courriers électroniques ou de messages texto de téléphones portables. Ces derniers sont à la frontière entre l’écrit et l’oral. En ce qui concerne la presse, nous avons trouvé une telle quantité de formules proverbiales que nous nous sommes restreinte aux six dernières années. Nous nous basons principalement sur les CD-Roms du quotidien français Le Monde {14} et de l’espagnol El País {15} , étant les journaux de référence en France et en Espagne. Quant aux textes littéraires, nous nous sommes restreinte aux trente dernières années, dans le but de travailler avec des occurrences actuelles. Les exemples du corpus proviennent de nos lectures personnelles mais aussi de la base de données française Frantext {16} et de l’espagnole CREA, de la Royale Académie de la Langue. Nous avons recherché des parémies aussi bien dans des romans que dans des essais, des textes dramatiques ou des bandes dessinées {17} .
Le résultat global est d’environ huit cents occurrences, réparties à peu près de la même façon en français et en espagnol. Contrairement à ce que les sujets parlants pensent souvent, aussi bien en France qu’en Espagne, les proverbes sont toujours en vigueur, comme le démontre notre corpus en contexte.

Nos corpus une fois achevés, le phénomène proverbial pouvait être abordé. L’intérêt de notre étude est d’arriver à construire un objet linguistique PROVERBE à partir d’un point de vue précis. C’est pourquoi, nous avons choisi comme outil une théorie nous permettant de cerner les propriétés de la future catégorie linguistique. Consciente du fait que le point de vue construit l’objet {18} , c’est pour nous un défit de décrire le phénomène proverbial à partir d’une théorie sémantique relativement récente telle que la théorie de l’argumentation dans la langue et l’actuelle théorie des stéréotypes {19} . Nous consacrerons une partie du premier chapitre à la description des théories mentionnées. Nous avançons, simplement, que les deux cadres théoriques défendent l’idée d’après laquelle sous les mots nous trouvons plus de mots. Le sens d’un mot réside dans les continuations discursives qu’il permet et non dans la donation de son référent. Nous nous basons donc sur un cadre théorique non descriptiviste ou référentialiste, ce qui n’entraîne pas, évidemment, qu’il ne soit pas possible de réaliser une bonne description du phénomène à partir de ces autres théories. Dans notre cas, nous tenterons d’observer les phrases proverbiales à l’intérieur de la langue et non dans le monde extralinguistique. Sous Une hirondelle ne fait pas le printemps nous ne nous demanderons pas si le terme hirondelle fait référence à l’hirondelle du monde réel ou si les hirondelles arrivent vraiment au printemps. Nous observerons, en revanche, les continuations discursives que permet ce genre de formule.
L’analyse de la question proverbiale dans deux langues, le français et l’espagnol, d’un point de vue purement linguistique, nous semble novateur. Nous vérifierons, au premier chapitre, que les monographies consacrées au proverbe ont souvent abordé celui-ci d’un point de vue anthropologique, historique, littéraire ou sociologique, même s’il existe des études linguistiques, comme celle de Norrick (1985), et d’abondants articles traitant la question sous un angle sémantique.
Jadis, comme nous le verrons dans l’état de la question, les travaux folkloriques ou littéraires sur les proverbes prédominaient ; depuis une trentaine d’années les études linguistiques s’intéressant aux parémies sont en vogue. Cependant, certaines idées préconçues sont toujours présentes dans ces travaux, comme par exemple le figement et l’archaïsme du proverbe, ou le fait de citer la sagesse populaire lors de l’énonciation proverbiale. Anscombre (2000a : 25) ironise à ce propos : « (…) Saupoudrons d’un peu de Greimas : le proverbe présente des traits archaïsants, une structure binaire – i. e. marquée par l’opposition de deux propositions ou de deux syntagmes – souvent manifestée par une rime, et nous obtenons la recette classique du proverbe. Se sert généralement avec un peu de sagesse des nations, et supporte sans inconvénient majeur la transmission fidèle de génération en génération. ». Qui plus est, il n’y a toujours pas une définition claire du sens proverbial. Comme l’indique Kleiber (2000b : 43), quelques études commencent à poser la question du sens proverbial mais nous ne sommes pas encore arrivés à une réponse satisfaisante : « (…) même les travaux les plus récents n’ont pas réussi à proposer une définition sémantique unitaire achevée de la catégorie des proverbes. Les caractérisations proposées restent en effet encore trop générales, souvent imprécises et commodément vagues. Non pas qu’elles soient incorrectes – elles pointent généralement dans la bonne direction – mais se contentent d’indiquer qu’il s’agit de vérités générales ou collectives concernant la nature, la conduite des hommes et leur rôle dans l’univers. ».
Nous nous posons la question suivante : le proverbe est-il une catégorie universelle dont nous pouvons trouver les propriétés dans plusieurs langues ? Du premier coup d’œil, nous répondrions de façon négative puisque, par exemple, les grammaires ne s’occupent pas des proverbes. Comme nous le verrons dans l’état de la question, Grevisse (1993 : 240) se débarrasse des proverbes dans une note de bas de page, les qualifiant d’espèces de locutions. De plus, il y a des milliers de formules dont la structure, le lexique et le sens peuvent sembler extrêmement différents : quel point commun il y a-t-il entre Il n’y a pas de fumée sans feu et On n’apprend pas à un vieux singe à faire la grimace ou alors entre Cuando las barbas de tu vecino veas pelar , echa las tuyas a remojar et El hábito no hace al monje ?
Si nous supposons que les proverbes peuvent former une notion linguistique homogène, il faut alors essayer de les circonscrire {20} . Notre volonté a été de les aborder par la forme, la formation et le sens. La forme, parce que nous voulons savoir s’il est possible de parler d’une structure de surface « universelle » du proverbe. La formation, parce qu’une formule ne naît pas proverbe, elle le devient. Le sens, parce qu’il s’agit de la clé du fonctionnement et du succès proverbial et, en même temps, de la question la plus épineuse. Si nous décidons d’attribuer un sens à chacun des proverbes, nous trouverons autant de sens que de proverbes. Si, en revanche, nous cherchons plus loin l’existence d’un sens commun où englober chacun d’entre eux, nous avancerons vers la définition d’une notion linguistique.
La thèse que nous voulons défendre verrait le PROVERBE non comme un vestige folklorique qui orne nos discours mais comme une catégorie linguistique homogène – c’est-à-dire pourvue d’une série de propriétés linguistiques que nous pouvons décrire – dont la structure n’est pas complètement figée et qui, loin de consister en une citation de la sagesse populaire, est sui-référentielle. Pour défendre l’existence du PROVERBE en tant que catégorie linguistique et pour la définir, nous nous poserons les questions suivantes : existe-t-il une structure de surface typiquement proverbiale ou il y a-t-il une infinité de structures possibles ? Comment passons-nous d’une formule provenant d’un seul locuteur à une formule présentée comme admise par toute notre communauté linguistique ? Quel est le sens du proverbe en soi ? Pourquoi décidons-nous d’apporter un proverbe dans notre discours ? Comment et à quoi s’applique l’énonciation proverbiale ? Toutes ces questions nous ont amenée au plan suivant :
Le premier chapitre rappellera, de façon introductive, l’histoire et l’actualité des proverbes, l’état de la question sur les études proverbiales ainsi qu’une explication du cadre théorique choisi. Il s’agit d’une partie préliminaire. Le deuxième chapitre essaiera de répondre à la question de la forme de surface du proverbe en français et en espagnol contemporains. À partir de notre corpus hors contexte, nous délimiterons les structures les plus importantes des parémies françaises et espagnoles et nous comparerons de cette façon les similitudes et les différences du langage proverbial des deux langues. Nous verrons ainsi s’il existe une structure caractérisant les proverbes et qui permettrait donc son imitation dans d’autres champs, comme celui de la publicité. Le troisième chapitre a pour but d’expliquer la formation sémantique du proverbe : comment passons-nous d’une formule personnelle à une formule collective ? De la même façon, nous verrons comment à partir d’un énoncé compositionnel nous obtenons un énoncé plus large ou métaphorique. Aussi bien la forme de surface que la forme sémantique du proverbe ratifieront son aspect générique. Au quatrième chapitre, nous nous pencherons sur l’évolution diachronique de dix proverbes français et espagnols afin de démontrer que leur transmission n’est pas exacte de génération en génération. Qui plus est, leur évolution nous permettra de confirmer, d’une part, que la parémie s’adapte au moment où elle est énoncée et, d’autre part, que malgré l’évolution de sa structure et de son lexique, la généricité est toujours présente. Finalement, grâce à notre corpus en contexte, nous consacrerons le sixième chapitre à une analyse des occurrences de proverbes, où nous observerons la parémie par rapport à son entourage discursif. Cela nous permettra de cerner encore plus le sens unitaire du proverbe et de voir que la phrase de surface – une-hirondelle-ne-fait-pas-le-printemps – n’est rien d’autre que la trace des étapes antérieures et non le véritable sens proverbial. De plus, nous pourrons observer la grande charge argumentative de l’énonciation proverbiale quand nous expliquerons, en nous appuyant sur la théorie de la polyphonie, pourquoi un locuteur décide d’apporter une formule de sa communauté linguistique dans son discours. Par conséquent, nous nous attacherons, le long des cinq chapitres, à définir une catégorie linguistique vivante, employée par les locuteurs dans un but précis et non comme un simple ornement.
Chapitre 1. Proverbe et cadre linguistique : prolégomènes
Le chapitre d’ouverture de notre travail présente trois parties. Dans une première partie, nous rappellerons brièvement l’histoire du proverbe en France et en Espagne, à partir des études ayant abordé la question. La deuxième partie consiste en un état de la question où seront passés en revue les travaux dont nous nous sommes servie pour notre recherche. En dernier lieu, nous finirons par l’explication du cadre théorique choisi pour traiter le phénomène proverbial. Les trois parties composant ce chapitre semblent, à première vue, ne partager aucun lien entre elles. Cependant, nous avons voulu réunir trois questions incontournables, qui constituent les prolégomènes nécessaires à l’étude linguistique du proverbe : la vision historique de la présence des parémies dans la littérature et la société, les différentes analyses linguistiques sur le phénomène proverbial et le cadre théorique au sein duquel s’est construite notre recherche introduiront le lecteur à notre objet d’étude.
1.1. Histoire et actualité du proverbe
Notre intention est de pouvoir construire la notion linguistique PROVERBE en partant d’un point de vue précis : le point de vue sémantico-argumentatif. Cependant, avant de rentrer dans le travail purement linguistique, nous voudrions présenter une brève histoire des proverbes en France et en Espagne. Notre objet n’est pas d’apporter une nouveauté quelconque sur la question historique des parémies mais de rappeler les études, les emplois, les interrogations que le proverbe a pu susciter au cours des siècles. À partir d’articles ou d’ouvrages tels que Combet (1971) – consacré à l’histoire du refranero castillan – Conde Tarrio (1997) – thèse de doctorat où est étudiée, entre autres, l’histoire du proverbe français, espagnol et galicien – Le Roux de Lincy (1842), compilateur et érudit des proverbes français {21} – Taylor (1931) – œuvre de référence où le parémiologue aborde, parmi d’autres questions, celle de l’origine des proverbes – Buridant (1999) où est étudiée la fonction du proverbe français au Moyen Âge, parmi d’autres études, nous expliquerons l’intérêt qu’a suscité le proverbe en France et en Espagne.
Les sources d’où proviennent les proverbes sont diverses. Les textes de l’Antiquité et la Bible – plus précisément le Livre des Proverbes et l’ Ecclésiaste , attribués à Salomon – représentent une mine de formules proverbiales. Le Grand Dictionnaire Universel du XIX ème siècle {22} rappelle que dans le monde de l’Antiquité « C’est sous forme de proverbes que les prêtres firent parler les oracles, que les législateurs promulguèrent leurs lois, que les sages et les savants résumèrent leurs doctrines. Ces maximes de la vie pratique devinrent même si recommandables chez les peuples de l’antiquité que, pour les avoir sans cesse présentes à l’esprit, ils les inscrivaient sur les monuments publics des villes et même des villages. ». Le Moyen Âge utilisera ces textes comme sources proverbiales. Au XII ème siècle surgit en France une œuvre qui consiste en un dialogue versifié en français entre Salomon et un dénommé Marcoul, dont on pense qu’il pourrait s’agir de Marcus Caton. Le texte se compose d’une série de répliques sous forme de proverbes. D’après Le Roux de Lincy (1842) l’œuvre naquit dans les écoles universitaires françaises où les dialogues de Salomon étaient appris par cœur. Elle connut un grand succès et fut en vogue pendant plusieurs siècles. La valeur des proverbes au Moyen Âge était principalement didactique. Ainsi, les Distica Catonis traduits en français au XIII ème siècle et destinés à l’éducation de la jeunesse sont finalement devenus une compilation de proverbes. D’ailleurs, Le Roux nous explique comment, à partir des travaux philosophiques, fut créé dans les écoles un recueil de sentences appelé Dits des Philosophes. Buridant (1999) rappelle qu’un exercice courant dans les écoles consistait à traduire des proverbes français en latin et vice-versa. Le linguiste signale également que « L’emploi des proverbes dans les sermons est expressément recommandé par des traités ou recueils de prédication comme moyen d’attirer ou de réveiller l’attention de l’auditoire, particulièrement quand on s’adresse aux laïcs. » (Buridant 1999 : 508). Parallèlement à leur fonction didactique et scolaire, les proverbes apparaissent également dans les œuvres littéraires du Moyen-Âge, aussi bien dans la poésie populaire, Le Roman de la Rose , dans les romans, par exemple dans ceux de Chrétien de Troyes, que dans les Vies de Saints ou dans les fabliaux. D’un autre côté, bien que de nombreux proverbes proviennent de sources bibliques ou littéraires, il existe des manuscrits dont les formules sont issues du peuple. Les Proverbes au vilain , manuscrit du XIII ème siècle, ou les Proverbes ruraux et vulgaux , du XIII ème siècle également, présentent des proverbes en français dont l’origine ne remonte plus à la Bible ou aux textes philosophiques mais aux gens de la campagne.

En Espagne, de même qu’en France, les proverbes jouaient un rôle important dans les écoles {23} . Même si le phénomène apparaît un peu plus tard {24} – au XIV ème siècle – nous constatons la présence de proverbes dans la prose comme El Conde Lucanor (1335) ou dans des œuvres versifiées comme El Libro del Buen Amor (1330). Au XIII ème siècle commencent à poindre aussi, timidement, les refraneros , ou recueils de refranes , qui connaîtront un plus grand essor à partir du XV ème . Ainsi, Combet (1971, Annexe IV) présente un manuscrit, dénommé Seniloquium , avec des proverbes, tels que Más cerca son los dientes que los parientes ou Donde las dan ay las toman , qui sont accompagnés de gloses en latin. Sbarbi (1878) propose une édition du manuscrit Los Refranes glosados qui, d’après Combet (1971 : 120) date de la dernière décennie du XV ème siècle. Un père y donne à son fils des conseils sous forme de proverbes expliqués. Voici, par exemple, le troisième proverbe accompagné de sa glose :

« Quien mucho habla , mucho yerra.

Y despues muchas vezes el largo hablador encendido en su hablar / ni quiere oyr / ni se tarda en responder : y assi poco pensando : y mal atentado dize alguna razon q seria mejor aver callado : y seran palabras para si mismo dañosas : y merecera oyr.» (Sbarbi 1878, tome VII, p. 4).

Nous citerons finalement le recueil de proverbes attribué au Marquis de Santillana, Refranes que dizen las viejas tras el huego , qui connut un grand succès étant donné qu’il s’agissait, d’après Combet (1971 : 130), du premier à être imprimé. Nous devons souligner la présence, en France, du recueil Les Proverbes communs qui commença également à circuler grâce aux différentes éditions imprimées. Il atteignit son apogée au XVI ème siècle. Le recueil connut de nombreuses imitations dont la plus connue est, d’après Le Roux de Lincy, le Recueil des sentences notables et Dictons communs , Proverbes et Refrains ; traduits du latin , de l’italien et de l’espagnol , par Gabriel Murier (1568). De notre côté, nous avons trouvé une autre version à la Bibliothèque du Vatican, également du XVI ème siècle et qui porte la marque de Denis Mellier {25} . Par rapport au siècle précédent, nous devons signaler un manuscrit français de 1444, abordé par Conde Tarrio (1997 : 152), qui contient 798 proverbes accompagnés de commentaires juridiques. À nouveau, nous avons pu consulter le manuscrit à la Bibliothèque du Vatican {26} . De plus, Langlois (1899) transcrit les proverbes y paraissant. Ceci est d’une grande aide étant donné qu’ils sont parfois illisibles dans le manuscrit. Voici quelques exemples :

A bon demandeur sage escondisseur
Ce n’est pas or quanque reluit
Fay ce que dois , adviengne que peut
Qui la maison son voisin voit ardoir paour doibt avoir de la soue

Quant aux œuvres littéraires, nous devons citer celle de Villon composée uniquement de proverbes et intitulée La ballade des proverbes. En Espagne, le roman La Celestina contient également de nombreux proverbes.
Tous les parémiologues signalent l’avant et l’après des proverbes. Le XVI ème siècle, avec la présence des Adagia d’Erasme de Rotterdam (1500), marque un tournant dans l’emploi des proverbes. À la suite de cet ouvrage, apparaissent de nombreux recueils de parémies glosées ou traduites dans d’autres langues ainsi que des dictionnaires plurilingues présentant différentes variantes de proverbes. Nous trouvons dans les Adagia d’Erasme une série de formules, telle que « La vieillesse elle-même est une maladie » ( Ipsa senectus morbus est ) accompagnée d’une glose ou explication assez dense. Comme l’explique Conde Tarrio (1997), entre autres, le XVI ème siècle connut plusieurs facteurs propices au développement des études proverbiales. Outre l’ouvrage d’Erasme, il faut mentionner le mouvement de l’humanisme où les intérêts se tournent vers l’époque classique. Ce siècle est marqué, entre autres aspects, par les dictionnaires plurilingues et les différentes traductions de la Bible. En France, nous devons signaler l’édit de Villers-Cotterêts (1539) grâce auquel la langue française devient officielle en tant que langue d’État. Enfin, l’invention de l’imprimerie permet au peuple d’accéder aux traductions des textes sacrés ainsi qu’aux différents dictionnaires ou recueils de proverbes. Nous citerons un manuscrit, qui a été édité dans le Anuario del Instituto Cervantes (2002), El Español en el Mundo , de dialogues hispano-anglais du professeur Minsheu, de 1599. Dans l’introduction à ces dialogues, il nous est dit qu’il était important pour les Anglais de pouvoir communiquer avec les Espagnols, qui détenaient les richesses indiennes. De même, bien avant Erasme, il est signalé que le recours à des dialogues pour apprendre le latin constituait une pratique habituelle. Minsheu, à la fin du XVI ème siècle, conscient de l’importance de la phraséologie crée ses Pleasant and Deligthfull Dialogues in Spanish and English , où apparaissent de nombreux proverbes :

« Ama : Bien sé yo que tú sabrás hacer una bellaquería ; y esta no es virtud.
Alonso : El saberla hacer no es malo ; el usarla , sí.
Ama : *Siempre oí decir que quien las sabe , las tañe. »
( Anuario del Instituto Cervantes 2002 : 314)

Ces dialogues nous semblent très représentatifs de la tendance du XVI ème siècle à présenter des textes dans différentes langues.
Quant au domaine littéraire, des auteurs comme Montaigne ou Rabelais emploient beaucoup de proverbes dans leur œuvre, contrairement aux écrivains de La Pléiade , tel que Ronsard, qui défendent, comme le rappelle Le Roux de Lincy (1842 : 62), une école poétique savante et pédantesque. En Espagne, nous pouvons signaler le Lazarillo de Tormes , ouvrage anonyme dont le langage populaire présente un nombre considérable de proverbes. Nous devons souligner que nous nous trouvons surtout face au grand siècle des refraneros ou recueils de proverbes. Combet (1971 : 165) considère le XVI ème siècle comme une intarissable réserve parémiologique. Les grands noms des compilateurs de refranes castillans sont Juan de Valdés, Pedro Vallés, Juan de Mal Lara, Hernán Nuñez, dont les œuvres présentent des proverbes accompagnés souvent d’une glose explicative. En France, outre la circulation des recueils proverbiaux tels que les Proverbes communs qui donnèrent lieu aux Proverbia Gallica , ouvrage en français et en latin, des érudits tels que E. Pasquier ou H. Estienne consacrent leur travail au sens et à l’origine des parémies. Ainsi, Pasquier (1529-1615) dans son immense ouvrage, Les Recherches de la France , réserve quelques chapitres à l’étude des proverbes. Le chapitre IX du tome III, par exemple, aborde la formule Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée dont il dit au début : « Il semble de prime face que ce Proverbe soit un dire esvolé. Car je vous prie, quelle rencontre a la bonne renommée avecque la ceinture dorée ? » (Pasquier 1529-1615 : 1557). Le grammairien propose, ensuite, une explication de l’origine du proverbe.
Nous devons commenter, de même, la présence des proverbes dans la peinture. L’artiste néerlandais, Bruegel l’Ancien, nous a légué deux tableaux intéressants et représentatifs de son époque : Douze proverbes flamands (1558) et Les proverbes flamands (1559). Dans le premier, Bruegel peint douze images, chacune d’entre elles à l’intérieur d’un cercle, où sont représentés autant de proverbes ou expressions. Dans le deuxième tableau, le peintre offre au spectateur plus de cent proverbes et locutions qu’il aura à déchiffrer. Nous voyons, par exemple, un grand poisson qui en mange un petit faisant référence au proverbe Les gros poissons mangent les petits . Nous nous trouvons effectivement dans une période de réflexion sur les proverbes où voient le jour, outre des travaux sur le sens et l’origine de ceux-ci, de nombreux recueils de parémies accompagnées d’une glose ou d’une explication.
Au XVII ème siècle cette tradition subsiste. Nous pouvons signaler, ainsi, le Thrésor de la langue francoyse , tant ancienne que moderne de Jean Nicot (1606) dont la dernière partie est constituée d’un dictionnaire ou recueil de proverbes –IOANNIS AE GI DII NUCERIENSIS ADAGIORIUM GALLIS VULGARIUM , IN LEPIDOS ET EMUNCTOS LATINAE linguae verſiculos traductio – où l’auteur présente un proverbe français suivi d’une ou deux versions latines :

A bon entendeur ne faut qu’une parole
Prudentis verbum vel folum fuſſicit auri

A chaſcun oyſeau ſon nid luy eſt beau
Semper habent gratos volucres ſua gaudia nidos vel ,
Diligit alituum qufque , cubile ſuum.

A cheval donné l’on ne doit luy regarder dans la bouche
Non decet ora dati caute inſpectare caballi

Nous avons pu consulter également un dictionnaire de proverbes trilingue, anonyme – latin, italien, espagnol – de 1636 ( Proverbiorum trilinguium Collectanea Latina. S. Itala , et Hispana. In luculentam redacta concordantiam. MUTII FLORIATI. M DC XXXVI), où l’auteur propose un proverbe italien qu’il traduit en espagnol et à propos duquel il suggère quelques versions en latin :

Amore vuole fatti , e non parole
Obras ſon amores , y no buenas razones.

Factis vult ſpectari Graecia , non verbis.
Non verbis , ac factis opus eſt.
Ubi opus eſt factis , inutiles funt ſermones

Le XVII ème siècle est celui d’un des grands parémiologues espagnols. L’œuvre du maître Gonzalo Correas, Vocabulario de refranes y frases proverbiales , achevée en 1627, mais qui ne sera publiée qu’en 1906, présente environ vingt-cinq mille proverbes, phrases proverbiales et expressions. Combet (1971), qui consacre une grande partie de son travail au parémiologue espagnol, a su souligner l’importance du recueil où apparaissent environ huit mille proverbes originaux, c’est-à-dire des formules absentes des compilations antérieures. Le parémiologue français A. Oudin, compila, de même, un nombre important de parémies qu’il présenta dans ses Curiositez françoises (1640). Nous signalons également le célèbre dictionnaire de proverbes bilingue, espagnol-français, de César Oudin (1605), Refranes o proverbios castellanos traduzidos en lengua francesa. Rappelons, finalement, l’existence du dictionnaire franco-anglais de Cotgrave (1611) où sont présentés de nombreux proverbes français que l’auteur traduit en anglais. Par exemple, pour le mot chien nous trouvons, entre autres, les proverbes suivants accompagnés de la traduction anglaise :

Chien enragé ne peut longuement vivre
Chien eschaudé craint l’eau froide
Chien hargneux a toujours les oreilles déchirées
Chien qui abbaye ne mord pas
Chien sur son fumier est hardi

Quant à la littérature, le Guzmán de Alfarache de Mateo Alemán et le Quijote de Cervantés sont les œuvres représentatives du siècle d’or espagnol et ce sont celles qui présentent le plus grand nombre de proverbes. De nombreuses études sur les parémies dans le roman de Cervantés ont vu le jour. Il suffit de chercher dans la base de données MLA ( International Bibliography du Modern Language Association of America ) ou dans des revues de parémiologie comme Paremia pour mesurer la somme de travaux sur le sujet {27} . Cela se comprend car l’ Ingenioso Hidalgo Don Quijote de la Mancha est une mine de proverbes, énoncés le plus souvent par Sancho Panza. Voici deux exemples :

« Sancho nací y Sancho pienso morir ; pero si con todo esto , de buenas a buenas , sin mucha solicitud y sin mucho riesgo , me deparase el cielo alguna insula , o otra cosa semejante , no soy tan necio , que la desechase ; que también se dice : "cuando te dieren la vaquilla , corre con la soguilla" , y "cuando viene el bien , mételo en tu casa".
Vos , hermano Sancho -dijo Carrasco- , habéis hablado como un catedrático ; pero , con todo eso , confiad en Dios y en el señor don Quijote , que os ha de dar un reino , no que una ínsula. »
Cervantes Saavedra, Miguel de (1615), Deuxième partie de El Ingenioso Caballero Don Quijote de la Mancha , ed. de l’Instituto Cervantes dirigée par Francisco Rico (1998), Barcelona : Crítica (Base de données RAE).

« Digo que en todo tiene vuestra merced razón -respondió Sancho-y que yo soy un asno. Mas no sé yo para qué nombro asno en mi boca , pues no se ha de mentar la soga en casa del ahorcado . »
Cervantes Saavedra, Miguel de (1605), El Ingenioso Hidalgo Don Quijote de la Mancha , ed. de l’Instituto Cervantes dirigée par Francisco Rico (1998), Barcelona : Crítica (Base de données RAE).

Cependant, à partir du XVII ème siècle, aussi bien en France qu’en Espagne le proverbe est en déclin, voire même méprisé. Combet (1971 : 289) explique le phénomène de la décadence proverbiale en Espagne par le biais du mouvement de la Contre-Réforme et de l’admiration envers le monde français : « La Contre-Réforme a, dans l’intervalle, laissé tomber sa chape de rigorisme sur la société espagnole tout entière. Les siècles à venir seront, pour les refranes comme pour les autres productions de l’esprit, ceux de la reprise en main et de la liberté surveillée ; et le goût français, classique et antipopulaire viendra parfaire l’œuvre de la censure. ». Quant à la langue française, Le Roux de Lincy (1842) considère que l’abus proverbial commis par Rabelais et par d’autres auteurs de son époque eut une influence sur le mépris envers les parémies. Le XVII ème siècle est marqué par la norme du français et Le Roux de Lincy (1842 : 65) indique que Vaugelas en arrive à détester les proverbes : « Les proverbes ont même été frappés d’anathèmes par quelques-uns de ceux qui ont le plus contribué au perfectionnement de notre langue : Vaugelas les avait pris en haine… ». N’oublions pas que Vaugelas écrit ses Remarques sur la langue françoyse (1647) où la norme du français est constituée par l’usage de la Cour. Qui plus est, au XVII ème siècle est créée L’Académie Française chargée d’imposer la norme du français. Nous devons indiquer que le Dictionnaire de l’Académie française (1762 ou 1694) contient un grand nombre de proverbes. Signalons par exemple le cas de Pierre qui roule n’amasse point de mousse : « pour dire qu’un homme qui change souvent de condition et de profession n’acquiert point de bien ».
Dans le champ littéraire, alors que Mateo Alemán et Miguel de Cervantés font usage du proverbe, Quevedo ou Calderón disent le haïr. En France, certains auteurs tels que La Fontaine et Molière emploient des proverbes et parviennent même à en créer de nouveaux. Certains vers de Corneille ou de Racine sont devenus des proverbes. Ainsi, la formule La valeur n’attend pas le nombre des années provient de la tragédie du Cid. Suivant Le Roux de Lincy nous rappellerons qu’en France surgit avec grand succès La Comédie des Proverbes , pièce d’Adrien de Montluc, en trois actes et en prose. Les personnages comiques tels que le médecin ou la servante parsèment leurs dialogues de proverbes.
Le siècle des Lumières n’est pas très propice au proverbe. Le siècle d’or espagnol révolu, c’est la France qui produit les écrivains et philosophes de renom. Dans le champ littéraire, Feijoo critique les proverbes. Ainsi, nous pouvons voir dans sa lettre Falibilidad de los adagios , présentée dans Sbarbi (1878, tome 9), le mépris qu’il ressent envers les parémies : « Bastaba lo dicho para mi defensa ; pero á más aspiro , que es a mostrar á vuestra merced que hay muchos adagios , no sólo falsos , sino injustos , inicuos , escandalosos , desnudos de toda apariencia de fundamentos , y también contradictorios únos á ótros. Por consiguiente , es una necedad insigne el reconocer en los adagios la prerogativa de evangelios breves. » {28} . En France, bien que les proverbes n’apparaissent pas en grand nombre dans la littérature, nous devons signaler leur présence dans les fables et poèmes de Florian {29} . En outre, nous devons rappeler le succès des dénommés Proverbes dramatiques. Ceux-ci existaient déjà dans les siècles précédents mais c’est au XVIII ème qu’ils sont le mieux accueillis. Le succès de ce genre est attribué à Carmontelle. Les Proverbes dramatiques étaient représentés dans les salons de Paris ou dans les châteaux de province. D’après la description de Le Roux de Lincy, un événement de la vie privée était mis en scène et on lui appliquait comme morale un proverbe. Plus vulgaire était celui-ci, meilleure était la pièce. Alfred de Musset fut le plus grand successeur dans ce genre. Il apporta au XIX ème siècle, un nombre considérable de comédies de ce type. Nous signalerons, finalement, qu’à la fin du XVIII ème début du XIX ème , le peintre Goya réalise dans ses Caprichos une série de gravures énigmatiques représentant des formules parfois proverbiales.
Au XIX ème siècle, un intérêt croissant pour les parémies semble faire retour. Aussi bien en France qu’en Espagne plusieurs érudits réputés travaillent sur le sujet. Nous pouvons citer, ainsi, Le Roux de Lincy (1842) qui écrit Le livre des proverbes français , Quitard (1860) et ses Études historiques littéraires et morales sur les proverbes français et le langage proverbial , Méry (1828) avec Histoire générale des Proverbes , Adages , Sentences , Apophtegmes , dérives de mœurs , des usages , de l’esprit et de la morale des peuples anciens et modernes . En Espagne, nous devons mentionner l’ouvrage du parémiologue Sbarbi (1878), composée de dix tomes quelque peu hétérogènes. Effectivement, et comme le fait remarquer Combet (1971 : 328), malgré le titre El Refranero General Español , l’ouvrage de Sbarbi n’est pas exactement un refranero. Nous y trouvons des textes d’époques diverses et abordant des sujets disparates comme « La intraducibilidad del Quijote » (tome VI) qui n’a pas beaucoup de rapport avec la parémiologie. Cependant, Sbarbi présente un matériau qui peut être intéressant grâce à sa diversité et à l’amplitude de sa compilation de proverbes. Dans le champ littéraire, Combet (1971 : 321) rappelle qu’une tendance vers les valeurs nationales et pittoresques ressurgit en Espagne. Grâce à la littérature réaliste et costumbrista – ou littérature de mœurs – les proverbes apparaissent dans les romans, comme par exemple chez Pérez Galdós. De même, en France, nous retrouvons les proverbes dans les œuvres littéraires. Navarro Dominguez (2000) démontre que des auteurs tels que Balzac non seulement emploient des proverbes dans leurs romans mais prennent l’habitude de les déformer. C’est le cas de Les voyages déforment la jeunesse à la place de Les voyages forment la jeunesse qui apparaît dans Un début dans la vie (1845). La subversion des proverbes est poussée jusqu’au paroxysme par les écrivains surréalistes au début du XX ème siècle.
Le poète Paul Eluard, auprès de Benjamin Péret, propose ainsi, en 1925, un petit ouvrage intitulé 152 proverbes mis au goût du jour {30} . Nous y voyons des proverbes sous des formes subverties, telles que Il faut battre sa mère pendant qu’elle est jeune qui imite la structure de Il faut battre le fer quand il est chaud , ou alors À chaque jour suffit sa tente à la place de À chaque jour suffit sa peine. Au XX ème siècle, nous pouvons considérer qu’il existe un intérêt croissant pour le champ parémiologique, du moins en ce qui concerne son étude. En France, des médiévistes comme Morawski nous ont laissé des œuvres telles que Proverbes français antérieurs au XV ème siècle – recueil de deux mille cinq cents proverbes français antérieurs au XV ème composé à partir de manuscrits et de compilations comme les Proverbes au vilain – œuvre précieuse pour l’étude de l’évolution proverbiale. Quant aux travaux de recherche à propos des parémies médiévales espagnoles, nous citerons, suivant ainsi Conde Tarrio (1997), Eleonor O’Kane et son étude Refranes y frases proverbiales españolas de la Edad Media. La parémiologue a publié, en outre, des articles sur la question ainsi que des recueils de proverbes inédits, comme celui du XVI ème siècle de Francisco de Espinosa, qui paraît en 1968. Suivant la voie ouverte par Sbarbi, et à partir de la publication du Vocabulario de refranes de Correas (1627), des linguistes tels que Rodriguez Marin consacrent une grande partie de leur travail aux parémies. Nous pouvons mentionner également quelques dictionnaires de proverbes ou recueils publiés par Marin : Los 6666 refranes de mi última rebusca (1926), Más de 21 000 refranes castellanos no contenidos en la copiosa colección del Maestro Gonzalo Correas (1926), Todavia 10 700 refranes más no registrados por el Maestro Gonzalo Correas (1941)… Il faut signaler aussi l’œuvre de Martinez Kleiser, Refranero general ideológico español (1953), grand volume de proverbes espagnols, ou le Refranero castellano de J. Cejador (1928) qui, comme l’indique Combet (1971 : 335), a le mérite de signaler la provenance de ses proverbes. Plus récent, le dictionnaire de Campos y Barella, Diccionario de refranes (1993), est l’un des plus intéressants actuellement. Non seulement les auteurs apportent une explication et des variantes de la formule mais elles indiquent aussi l’ouvrage littéraire ou le dictionnaire où elles ont repéré le proverbe. En France, également, de nombreux dictionnaires parémiologiques ont vu le jour au siècle passé. Nous citerons Le Dictionnaire des proverbes et dictons de France de Dournon (1986), Le Dictionnaire de proverbes et dictons de Montreynaud, Pierron et Suzzoni (1980), ou le Dictionnaire des proverbes , sentences et maximes , Maloux (1995). Généralement, ces dictionnaires présentent le proverbe accompagné d’une petite explication. Nous pourrions cependant leur reprocher, d’une part, de ne pas présenter le contexte dans lequel la formule est employée et, d’autre part, de faire figurer parfois des formes désuètes. Par exemple, le Dictionnaire de proverbes et dictons (1980 : 91) présente des formules comme En grande écuelle peut-on faire mauvaise part qui ne nous semble pas actuelle. Outre les dictionnaires et recueils que nous venons de mentionner, nous vérifions l’intérêt à l’égard des proverbes grâce aux études menées sur le sujet ces dernières années. Nous devons citer La richesse du proverbe , ouvrage en deux tomes publié en 1984 par F. Suard et C. Buridant à l’issue d’un congrès parémiologique. Nous mentionnerons également le numéro thématique 139 de la revue Langages , dirigée par J.C. Anscombre, et consacré exclusivement à la parole proverbiale. Nous devons citer également l’étude récente de Visetti et Cadiot (2006), Motifs et proverbes. Essai de sémantique proverbiale , ainsi que l’étude de Palma (2007), Les éléments figés de la langue. Sur le figement nous citerons finalement l’ouvrage collectif d’Anscombre et Mejri (2011), Le figement linguistique : la parole entravée. De plus, il existe de nos jours des revues concernant ce phénomène, comme Paremia , P.R.O.H.E.M.I.O. ou De Proverbio , revue numérique {31} . Bien que tous ces travaux soient la preuve d’un intérêt manifeste pour les formules proverbiales, les linguistes et parémiologues prévoient cependant leur disparition et regrettent la méconnaissance et l’usage rare des proverbes dans la société actuelle. Nous trouvons dans le prologue d’A. Rey au Dictionnaire de proverbes et dictons (1980 : IX) une description du proverbe en tant que formule tombée en désuétude et archaïque : « Dans son habit archaïque, ce bon vieux proverbe, que sa mine soit grave ou joyeuse, allongée ou rubiconde, apparaît comme un compagnon un peu ridicule et charmant, que l’on est tout content de retrouver. ». Le linguiste en arrive même à qualifier le proverbe de « grand malade, [de] moribond ». (p.XIII). Dans le même sens Calvo Sotelo, dans son prologue au recueil de Martinez Kleiser affirme ceci : « En 1978 , si hemos de ser sinceros , cuando surge un refrán en las conversaciones habituales , éstas se detienen un instante , acusando cierta divertida sorpresa. Sólo en los medios campesinos , se mueven en su medio natural… {32} ». Lázaro Carreter (1980 : 213-4) signale également la disparition des proverbes {33} .
Notre expérience, due principalement à l’élaboration du corpus de proverbes en contexte, démontre qu’ils sont toujours employés dans notre société, en Espagne comme en France {34} . Parmi les 800 occurrences de proverbes en contexte de notre corpus, nous voyons qu’aussi bien les personnes les plus âgées que les plus jeunes emploient des proverbes dans leurs discours. Dans ce que nous pouvons considérer comme un discours oral – que ce soit les conversations, les programmes médiatiques ou les messages laissés à un répondeur téléphonique – nous trouvons de nombreux exemples de proverbes en français et en espagnol. Dans le cas de la télévision, par exemple, nous pouvons faire remarquer que ceux-ci sont très employés dans les programmes people :

« Cayetana le está inculcando sus mismos gustos y como de tal palo tal astilla , la niña da sus primeros pasos en la moda {35} »
Corazón de Invierno , TVE1, Janvier 2001

Ils apparaissent également dans les séries pour la télévision. Dans ce dernier cas, la conversation est en quelque sorte contrôlée puisqu’elle part d’un scénario écrit. Nous devons signaler l’abondance de proverbes dans une série espagnole comme Cuéntame lo que pasó , où ceux-ci sont souvent énoncés par une grand-mère :

« Abuela : Una pareja de novios , ¡¿vigilarlos ?! El hombre es fuego , la mujer estopa , viene el diablo y sopla {36} . »
Série de télévision, Cuéntame , TVE1, Mai 2002.


Cependant, nous pouvons trouver aussi des proverbes dans des programmes plus sérieux, comme dans le journal télévisé :

« Los pequeños comerciantes cerrarán sólo si lo hacen los otros o sea los unos por los otros y la casa sin barrer {37} »
Le Journal Télévisé, TeleMadrid , Décembre 2001.

Quant au français, nous trouvons également de nombreux proverbes dans les médias, notamment à la radio :

« Merci, J.L.M. de France bleu Nord pour ces premiers résultats et ces premiers commentaires. Stéphane Rosez il est 20h45, Chose promise, chose due , les nouvelles estimations de l’institut CSA nous parviennent et notamment la première estimation sur Toulouse. »
France inter , avril 2001.

Ils apparaissent aussi à la télévision et au cinéma. Dans ce dernier cas, à nouveau, nous nous trouvons face à un contexte oral mais ayant été écrit précédemment sous forme de scénario :

(dans un café parisien, un client et la buraliste. Le client et la vendeuse grattent un « millionnaire » sans succès)
La dame : Rien, et vous ?
Le client : Non, rien non plus… (silence ) Malheureux au jeu …
La dame (un peu gênée) : Ben... Oui, oui, c’est ce qu’on dit hein...
Le client : Bon, il faut que j’y retourne…
La dame : Oui, bon, allez... »
Film, Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain , Jean Jeunet, 2001.

Nous avons pu recueillir, de même, quelques exemples sur les messages du répondeur téléphonique, comme celui-ci, où un garçon français, d’une trentaine d’années, laisse un message à un ami avec le proverbe L’occasion fait le larron , conjugué au participe présent :

« J’ai oublié ton anniversaire, c’est terrible je sais, mais maintenant il faut penser au mien ; je vais faire une bouffe chez moi, donc voilà, l’occasion faisant le larron , ça pourrait être quelque chose d’amusant. »


À la frontière entre l’oral et l’écrit, nous pouvons parler des messages écrits sur les téléphones portables. Dans le cas suivant, un homme d’une cinquantaine d’années demande à son frère, le jour même de son anniversaire, quel âge ce dernier vient d’atteindre. Voici la réponse, par le biais d’un message écrit sur le téléphone portable, peu de semaines avant l’anniversaire du premier locuteur :

« 54 años. Cuando las barbas de tu vecino veas pelar echa las tuyas a remojar . {38} »

Internet est devenu un nouveau moyen de communication où nous avons pu recueillir, aussi, quelques occurrences proverbiales :

« (Message sur Internet qu’un traducteur envoie à un site de collègues. Il parle d’une question quant à une traduction qu’il avait soumise auparavant).
Muchas gracias a todos por vuestras sugerencias. Tras consultarlo con la persona encargada del ajuste , he usado "carrera armamentística" aunque yo hubiera preferido "armamentista". Pero ya se sabe… donde hay patrón no manda marinero {39} . »


La plus grande partie des occurrences écrites proviennent de la presse. En ce qui concerne le français, en plus d’avoir consulté plusieurs journaux et magazines, nous nous sommes basée principalement sur Le Monde. Non seulement il s’agit du journal français de référence, mais en plus la méthode de recherche nous a été facilitée grâce au CD-Rom Le Monde {40} . Il en est de même pour l’espagnol où nous avons cherché des occurrences proverbiales surtout dans El País , grâce au CD-Rom du journal. Dans les deux cas, les exemples de proverbes sont très abondants, de telle sorte que nous nous sommes restreinte aux six dernières années, excepté quelques rares cas antérieurs. Nous évoquerons de nombreuses occurrences issues de ce corpus au cours de notre travail. Cependant, nous proposons déjà deux exemples :

« Strasbourg, 250000 habitants, 450000 pour la communauté urbaine, n’oublie jamais le poids de l’histoire et ses cinq changements de nationalité en un siècle. Son empreinte est dans les rues, les bâtiments, les familles, les esprits. Chat échaudé craint l’eau froide , et parfois l’Histoire pèse et étouffe. Mais quand justement, on s’en inquiète, Strasbourg sait aussi surprendre. Faire sauter les verrous, se montrer audacieuse, généreuse, éveilleuse. »
Le Monde , 21 avril 1999, p.1, " Vivre à Strasbourg », Fortier, J.

« Dice el refrán que cuando la sartén chilla , algo hay en la villa y como suele suceder con la sabiduría popular , su significado se aplica a ejemplos muy concretos de la vida , en este caso a la reciente salida de tono de la Iglesia católica nada más conocerse la noticia de que la Academia sueca había concedido el Nobel al portugués de Lanzarote. {41} »
El País , 2/2/99, p.2, « Saramago y Valor », Talens, M. (ed. Comunidad Valenciana).

En ce qui concerne le champ littéraire, force est de constater que les proverbes trouvés sont aussi très nombreux, quoique dans une moindre mesure. Nous nous sommes limitée aux trente dernières années. Ils apparaissent fréquemment dans le cadre d’interactions verbales

« -Pedí una beca para estudiar arte en Italia y he pasado allí casi un año : Siena , Peruggia , Venecia…
¿Sola ?
No.
A rey muerto , rey puesto.
Nunca he tenido rey. ¿Es usted un moralista ? {42} »
Vázquez Montalbán (1979 : 121), Los mares del sur , ed. Planeta.

« Je sais que je raconte les évènements extérieurs et la face apparente de l’existence des autres pour ne pas trop m’interroger sur la face cachée de la mienne.
Javier rappliquait.
Il ne manquait que toi, lui dis-je.
Plus on est de fous, plus on rit , répondit-il, l’air sinistre.
Pandora, dis-je à Pandora, voici les fous de Pandora ! »
Ormesson, J.D. (1986 : 200), Tous les hommes sont fous , (S300), Frantext.

Cependant, nous les voyons souvent figurer dans le discours monologal. N. Sarraute, par exemple, emploie souvent des proverbes dans des monologues intérieurs :

« (…) ils prononcent ces mots comme machinalement…comme pour se débarrasser, balayer rapidement...ils ont un air distrait, on dirait qu’ils ont vu apparaître, s’ébaucher très vaguement...mais il n’y a pas de doute possible, c’est lui, il vient…le Malheur…il est ici, il a franchi toutes les distances, traversé toutes les cloisons...
C’est ce mot « Bonheur » se dressant tout à coup qui a dû l’attirer…ne dit-on pas que « les contraires s’attirent » ? Ou peut-être pourrait-on dire plutôt que « Qui se ressemble s’assemble » ? Mais non, quelle drôle d’idée...ce sont eux qui l’ont appelé, rappelé…le Bonheur accueilli ici, installé ici comme chez lui, exhibé sans vergogne, leur a révélée avec quel manque d’égards, quelle cruauté le Malheur avait été banni d’ici, déchu, jeté aux oubliettes... »
Nathalie Sarraute (1995 : 105), Ici , éd. Gallimard.


Quant au corpus espagnol, nous y trouvons également de nombreuses occurrences de proverbes dans des contextes monologaux :

« Desde ese momento he dado un inmenso salto atrás. Imagino, intuyo, el plan, la estrategia (veo, para qué engañarnos, caer la losa NO SOLO sobre el Animal), pero todavía no oso deducir las consecuencias. Por el momento me lo tomo con ligereza (unos vienen otros van, el muerto al hoyo el vivo al bollo , ah, ah), lo canturreo en la inconsciencia…porque si me lo dijera en sucio, digo, en serio, no podría soportarlo {43} »
Félix de Azúa, (1987 : 279), Diario de un hombre humillado , ed. Anagrama.


Le théâtre est propice à l’énonciation proverbiale, quoiqu’il nous ait été difficile de trouver des parémies dans le corpus français.

« Emi.- Entiendo. Déjeme adivinarlo… El punto siete y último es… "¿Lo que Dios quiera ?" Pedro.- (Asombrado) Sí… oiga, ¿cómo lo ha sabido ?
Emi.- Es que yo también soy cristiana. Pero no de las intransigentes, ¿eh ? no se alarme, de las normales, de las que nunca van a misa ni se confiesan.
Pedro.- ¡Ah ! Menos mal.
Emi.- Pero ya conoce el refrán … A Dios rogando y con el mazo dando…
Pedro.- ¿Qué quiere decir ?
Emi.- Pues que hay que ayudarle, poner algo de nuestra parte, animarse un poquito y no quedarse sentado en un sillón , con las piernas juntas y con cara de sonámbulo… Así es como está realmente Pedro.
Pedro.- (Cauteloso) Ya… {44} »
Moncada, S. (1991 : 42), Cena para dos. (Théâtre) (CREA)

En revanche, les proverbes sont plus fréquents dans les bandes dessinées en France, où, comparé à l’Espagne, ce type de publications jouit d’une tradition plus ancienne :

« – Ségrégationnix : Tais-toi fille ingrate ! Je vais te faire barricader dans ta chambre et tu n’en sortiras que pour devenir l’épouse d’Acidénitrix.
Jeune fille : Ça ! Jamais !… Plutôt me faire vestale.
(suivante image) – Ségrégationnix (parlant pour soi) : Ne brusquons pas les choses, Ségrégationnix. Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. »
Goscinny, R. et Uderzo, A. (1980 : 15), Le grand fossé , Paris, éd. A. René

La présentation de quelques occurrences en contexte de notre corpus nous a servi simplement pour illustrer la situation actuelle du proverbe. Loin d’être tombé en désuétude, le proverbe surgit dans nos conversations quotidiennes, dans nos lectures et dans les moyens de communication modernes tels que la télévision ou même les téléphones portables et Internet. Comme l’indique déjà Anscombre (1997 et 2000a), certains proverbes disparaissent au fur et à mesure parce qu’ils concernent le monde rural ou parce que les mots présents ne s’emploient plus. Cependant, des formules telles que Pas de nouvelles , bonnes nouvelles ; Une hirondelle ne fait pas le printemps ; Qui se ressemble s’assemble ; Les chiens aboient la caravane passe ; A Dios rogando y con el mazo dando ; No por mucho madrugar amanece más temprano ; En todas partes cuecen habas font partie des proverbes les plus employés de nos jours. Anscombre (2000a) cite en plus quelques formules très actuelles qui risquent de devenir des proverbes comme La femme au volant , la mort au tournant ; Mujer al volante , peligro constante.
Nous devons signaler en outre que, dans certains cas, l’énonciation proverbiale est annoncée par des introducteurs tels que : comme dit un ancien proverbe , como dice el proverbio {45} … Nous avons constaté que le plus grand introducteur proverbial est, de loin, le verbe « dire ». Il se présente sous différentes formes. Parmi toutes les occurrences de dire en tant qu’introducteur proverbial, 50% d’entre elles apparaissent sous la forme : Un / le proverbe ( français , cubain , local… ) dit x. Dans 35% des cas, le sujet du verbe dire est le pronom indéfini « on » : on dit que Proverbe. Enfin, dans 15% des cas la structure correspond à : Comme dit le proverbe. Nous nous trouvons face à trois situations également pour l’espagnol : dice un / el refrán / proverbio (59%), dicen que Proverbio (21%), como dice el / un proverbio / refrán (21%). Il semble que la langue espagnole ait tendance à annoncer plus souvent l’énonciation d’un proverbe comme tel que ne le fait le français. Ainsi, parmi les introductions avec le verbe « decir », l’espagnol spécifie dans 80% des cas le mot « refrán » ou « proverbio ». En revanche, en français, parmi les énonciations du verbe « dire » le mot « proverbe » est explicité dans 65% des cas. Nous présentons un schéma des différents introducteurs proverbiaux où nous pouvons vérifier que leur présence – on sait que ; ya se sabe ; c’est bien connu…– ne s’avère pas très importante. Cela implique que dans la plupart des cas les proverbes apparaissent dans le discours de façon naturelle.



Nous constatons en outre que le français tend à annoncer le proverbe dans moins de cas que l’espagnol. Cela pourrait influer dans l’idée d’après laquelle en Espagne sont employés beaucoup plus de proverbes qu’en France. D’après ce que nous pouvons voir dans notre corpus, la présence de ceux-ci est similaire. La différence étant que les Espagnols ont une plus grande tendance à annoncer que ce qu’ils vont dire est un proverbe.
1.2. État de la question
Il y a peu, le proverbe était vu comme un ornement de notre langage. Combet (1971 : 12) rappelle qu’à partir d’Erasme les parémies sont qualifiées de « pierres précieuses ». Si nous lisons les études sur les proverbes ou les préfaces des dictionnaires parémiologiques, nous voyons que les définitions ou les avis à propos de ces formules n’ont pas beaucoup évolué. Par exemple, Schapira (1999 : 95) – qui a par ailleurs le mérite de présenter de façon très claire et didactique la structure et le fonctionnement des parémies – les présente comme un élément ornemental : « Le proverbe rompt nécessairement, par son style spécifique, la continuité du discours. Le contraste entre le ton du contexte et celui du proverbe a souvent pour résultat de restituer au proverbe – du moins en partie – sa force stylistique initiale. Le proverbe fonctionne alors comme un élément décoratif – un ornatus rhétorique. ». Qui plus est, nous avons déjà vu que l’idée préconçue du proverbe archaïque tombé en désuétude circule dans de nombreuses définitions proverbiales. Nous ferons référence, à nouveau, à la préface du Dictionnaire de proverbes et dictons (1980) d’Alain Rey : « Aujourd’hui, s’il n’est pas promu objet d’étude, le proverbe est souvent dénoncé comme résidu déplaisant de traditions ridicules. Les esprits modernes dénoncent ses platitudes. On le trouve volontiers niais, réac, petit bourgeois…Mais voici que la contestation est contestée. La sempiternelle sagesse des nations devient objet d’ironie et de tendresse ; on y découvre des trésors poétiques. Le proverbe est devenu cible de choix pour le jeu du rétro. On le ressort des vieux tiroirs. Il fleure la lavande sèche des armoires de campagne ; avec les robes fanées, les dentelles et les poupées de porcelaine, on l’extrait des malles d’osier du grenier de grand-mère », (p.IX). Même si Rey soutient que le proverbe est à nouveau employé dans certaines occasions, il le présente comme archaïque et naïf. La comparaison des parémies avec les poupées de porcelaine n’incite pas à une étude moderne des formules. De plus, les grammaires les négligent. Anscombre signale déjà, à plusieurs reprises, par exemple dans Anscombre (2000a : 25), le désintérêt des grammaires envers les interjections et les onomatopées. Cependant, la situation proverbiale est encore pire. Riegel et alii (1994) ne les mentionnent pas, Grevisse (1993 : 240) leur consacre six lignes dans une remarque : « Remarque 2 : Les proverbes sont des espèces de locutions, mais qui constituent une phrase. Ils présentent souvent des constructions anciennes et contiennent parfois des mots rares ou disparus : A BEAU mentir qui vient de loin. À bon ENTENDEUR salut. OIGNEZ vilain , il vous POINDRA.
Cela ne gêne pas le locuteur, car le sens est en quelque sorte global et ne dépend pas des mots pris en particulier. ». Grevisse ne fait que répéter ce qui a déjà été dit à de nombreuses reprises, à savoir qu’apparaissent des mots et des constructions en voie d’extinction et il considère les proverbes comme des espèces de locutions.
Cependant, quelques linguistes commencent à s’interroger sur les parémies en mettant en cause ces idées reçues.
Des questions comme celle-ci commencent à ouvrir une nouvelle voie dans les études parémiologiques : « comment se fait-il que d’habitude on reconnaisse tout de suite un proverbe, même si c’est la première fois qu’on l’entend, et qu’on ait cependant tant de mal à tomber d’accord sur une définition adéquate ? » (Milner 1969 : 50). Effectivement, si nous nous dirigeons vers les définitions des dictionnaires – ce qui a déjà été fait par la plupart des linguistes et des parémiologues – nous voyons à notre grand désespoir que celles-ci sont circulaires :

Sentence, maxime exprimée en peu de mots, et devenue commune et vulgaire
(Dictionnaire Le Littré , 1872)

Espèce de sentence, de maxime exprimée en peu de mots, & devenue commune & vulgaire. (Dictionnaire de l’Académie Française , 1762)

Se dit communément des façons de parler triviales & communes qui sont en la bouche de toutes sortes de personnes. Il y a beaucoup de proverbes sentencieux qui contiennent de belles moralitez, de grandes veritez, particulierement en Espagnol.
(Dictionnaire Universel de Furetière , 1690)

Sentence exprimée en peu de mots, devenue commune et vulgaire
(Dictionnaire historique de l’ancien français de La Curne de Sainte-Palaye , 1876)

Sentence, maxime exprimée en peu de mots
(Larousse, P. (1866-1878), Grand Dictionnaire Universel du XIX ème siècle)

Formule présentant des caractères formels stables, souvent métaphorique ou figurée et exprimant une vérité d’expérience ou un conseil de sagesse pratique et populaire, commun à tout un groupe social. → 1. adage, aphorisme, dicton, maxime…
(Dictionnaire Le Petit Robert 1996)

Proverbio : Es lo que llamamos refrán.
( Tesoro de la lengua Castellana o Española , Covarrubias , ed. de F.C.R. Maldonado, Madrid, Castalia, 1611=1999)

Refrán : Es lo mesmo que adagio , proverbio ; a referendo porque se refiere de unos en otros. ( Tesoro de la lengua Castellana o Española , Covarrubias, ed. de F.C.R. Maldonado, Madrid, Castalia, 1611=1999)

Proverbio : Sentencia , Adagio o Refrán
( Diccionario de Autoridades , Real Academia Española , ed. Facsímil, Madrid, Gredos 1737=1979)

Proverbio : Frase con forma fija en que se expresa un pensamiento de sabiduría popular. ≈ Adagio , aforismo , dicho , sentencia.
( Diccionario de uso del español , María Moliner, 1998)

Refrán : Cualquier sentencia popular repetida tradicionalmente con forma invariable. ( Diccionario de uso del español , María Moliner, 1998)

Nous voyons que définir le proverbe pour les dictionnaires revient souvent à dire qu’il s’agit d’une sentence ou refrán , et le refrán un proverbe ou sentence. Par conséquent, les dictionnaires ne sont pas d’une grande aide au moment d’arriver à une définition satisfaisante de ces formules. Face à la difficulté de cerner les propriétés proverbiales, de nombreux travaux se sont voués à leur étude.
D’une part, nous trouvons des travaux sur des questions adjacentes aux propriétés purement linguistiques des formules proverbiales. Ainsi, des spécialistes tels que Paulhan (1993) ou Arora (1995, 1999) s’occupent plutôt d’aspects anthropologiques ou ethnologiques touchant au proverbe. Le premier étudie son emploi dans la société africaine alors qu’Arora travaille sur la situation dans les populations hispanophones des États-Unis. Rodegem (1984) focalise également son étude, qu’il qualifie d’ethnolinguistique, sur les sujets parlants africains, notamment sur les habitants du Burundi. Cependant, son travail s’avère très intéressant au niveau linguistique. Le rôle principal du proverbe est, d’après lui, celui de convaincre. Il attribue une grande importance au rythme, qui permettrait une meilleure mémorisation de la formule, à l’analogie et surtout à l’aspect normatif. La norme équivaut à un principe qui sert de loi. Taylor (1931) est un ouvrage de référence dans les études parémiologiques. Bien que son attitude envers les proverbes soit négative – il considère comme difficile, voire impossible, d’arriver à une définition satisfaisante de ceux-ci – il réalise une étude historique et anthropologique de ces formules. Quant aux études de Combet (1971) et de Conde Tarrío (1997), elles abordent l’aspect linguistique des proverbes, mais elles concernent surtout le côté historique et sociologique des parémies. Le premier étudie exclusivement le refrán espagnol – son histoire et principalement le recueil de Gonzalo Correas – et Conde Tarrío le cas du français, de l’espagnol et du galicien.
D’autre part, nous trouvons une série d’études linguistiques mais qui ne concernent pas exactement le proverbe. Certaines d’entre elles comparent les parémies avec d’autres formules comme par exemple le slogan. Herrero Cecilia (1995), par exemple, travaille principalement sur les propriétés sémantiques du slogan en se basant sur les travaux linguistiques de Charaudeau (1983). Grunig (1990) ou Reboul (1978) consacrent également leur étude aux slogans les comparant, parfois, avec les proverbes. Maingueneau et Grésillon (1984) travaillent sur la subversion et la captation du proverbe dans des champs comme ceux de la publicité – Les chiens aboient , les Lee Cooper passent –, de la politique ou même de la littérature par rapport à des œuvres comme celle de Paul Eluard, citée plus haut. À partir de la théorie de la pertinence de Sperber et Wilson, Franken (1995) étudie les emplois ironiques des proverbes et leurs subversions. Ce serait le cas de Qui trop embrasse rate son train , énoncé face à un couple qui s’embrasse dans une gare, et qui adopte la structure du proverbe original Qui trop embrasse mal étreint. Quant à nous, nous ne consacrerons qu’une sous-partie à la subversion et à la captation du proverbe dans notre dernier chapitre, portant sur l’analyse des occurrences proverbiales. C’est pourquoi les études que nous venons de mentionner ne rentrent pas vraiment dans notre champ d’étude plus spécifiquement centré sur une analyse sémantique nous permettant d’arriver à une notion linguistique PROVERBE. À cet effet, nous nous fonderons sur les travaux que nous allons passer en revue à présent.
Comme notre thèse est consacrée aux proverbes français et espagnols contemporains, nous laisserons de côté les propriétés et les caractéristiques des formules médiévales. Cependant, il importe de mentionner certaines études comme celles de O’Kane (1950), Buridant (1999), Ollier (1976) ou Cerquiglini (1976), études qui bien qu’étudiant les proverbes français et espagnols au Moyen Âge, présentent un intérêt encore actuel. Ainsi, O’Kane, spécialiste en parémiologie hispanique, travaille, entre autres aspects, sur les différentes appellations données au proverbe pendant le Moyen Âge telles que fablilla , patraña , parlilla. Buridant trace brièvement l’histoire du proverbe en France et en souligne l’ancienne valeur didactique. L’auteur met également en relief le caractère archaïque des parémies, relevant des structures telles que le pronom Qui sans antécédent ou l’absence d’article, dans des formules telles que Pierre qui roule n’amasse pas mousse. Ollier étudie le proverbe dans les textes médiévaux de Chrétien de Troyes, insistant sur la citation, ou mention, constitutive de toute énonciation proverbiale. Elle souligne également l’autorité qui découle du proverbe. Quant à Cerquiglini, il a le mérite d’observer le proverbe en contexte, étudiant la façon de l’introduire ou la partie du texte où celui-ci apparaît, dans des textes médiévaux. Enfin, nous mentionnerons le travail de Rodríguez Somolinos (1993a) qui, suivant Greimas (1970), étudie les traits archaïques dans la syntaxe du français moderne. L’auteur considère que ceux-ci subsistent parfois dans les proverbes actuels quoique, contrairement à Greimas, elle ne pense pas qu’ils soient constitutifs du proverbe. Elle étudie les archaïsmes syntaxiques dans les proverbes actuels concluant que les archaïsmes correspondent au français classique et non à l’ancien ou au moyen français.
Les caractéristiques formelles du proverbe sont abordées dans quelques études qui dégagent notamment une structure binaire, un vocabulaire souvent désuet, des répétitions de mots ou des oppositions de termes. Greimas (1970) est l’un des premiers à souligner la répétition à partir d’exemples comme Autant de têtes , autant d’avis ou le couple d’antonymes comme Bonjour lunettes , adieu fillettes pour parler de couples. Très classique, l’étude de Greimas a l’avantage de voir le proverbe comme un système de signification fermé, ce qui permet son étude séparée. Le linguiste aborde, en outre, la question de la métaphore proverbiale, voyant dans le proverbe, contrairement au dicton , (un des exemples étant Chose promise , chose due ), un énoncé métaphorique. Dans Bonjour lunettes , adieu fillettes , la formule concerne non pas les lunettes et les filles mais la vieillesse face à la jeunesse. Nous signalerons également les travaux de Schapira (1997, 1999, 2000), qui bien que centrés sur la maxime, étudient également les structures du proverbe. Ces recherches se situent dans le prolongement des approches classiques, en traitant principalement des différents modèles formels du proverbe, comme les structures en à N1 , N2 : À père avare , enfant prodigue , de la métaphore ou de l’application des parémies à l’homme. Une étude plus avant-gardiste sur la forme des proverbes est celle de Milner (1969), où il avance que ceux-ci présentent des structures quadripartites. Chacune de ces parties est présentée comme un élément positif ou négatif. Par exemple, À cœur vaillant , rien d’impossible se diviserait en À cœur (+) vaillant (+) / rien (-) d’impossible (-). La somme de la première partie donnerait un résultat positif de même que la seconde, étant donné que négatif plus négatif équivaut à positif. Nous obtenons ainsi deux moitiés, la tête et la queue du proverbe, qui sont dans ce cas-là positives. Le but de Milner avec cette étude est de relier le contenu et la structure.
Parmi les études innovatrices sur les proverbes, nous pouvons citer Permjakov (1984) qui, se basant sur le travail morphologique de Propp (1970) à propos des contes, divise les parémies en six classes, d’après leurs structures. Navarro (2000) renvoie à un article antérieur, de Permjakov (1968) {46} où ce type de structure est détaillée : par exemple, Si A existe , B existe. Dans un cadre structuraliste, Rodegem (1972) divise les parémies ou locutions sentencieuses selon trois critères : le rythme, la norme et la métaphore. Par exemple le dicton , que nous pourrions traduire en espagnol par refrán météorologique {47} , répond aux critères du rythme et de la norme mais pas à celui de la métaphore. Une formule comme Petite pluie abat grand vent , lorsqu’elle n’est pas employée dans un sens métaphorique, est considérée en tant que dicton. En revanche, le proverbe vérifie les trois critères. Il a du rythme, il est métaphorique et il énonce une norme. Cette dernière aurait, d’après Rodegem, trois valeurs possibles. Une valeur impérative : le verbe sera conjugué en principe au mode impératif. Une valeur directive : une attitude à suivre est proposée. Le proverbe présente souvent dans ce cas-là une locution verbale du type Il vaut mieux. Enfin, la valeur normative peut être simplement indicative. Dans ce cas-là on montre un comportement exemplaire.
Pour la dimension métaphorique des proverbes, Greimas (1970 : 310) la décrit comme un « (…) transfert du signifié d’un lieu sémantique (celui où il se placerait d’après le signifiant) en un autre. ». La plupart des linguistes considèrent la métaphore comme un trait caractéristique du proverbe. Parmi toutes les études sur la métaphore proverbiale, nous retiendrons principalement celles de Tamba (2000b), Kleiber (2000) et Conenna et Kleiber (2002). La première considère, d’une part, qu’il existe des proverbes métaphoriques mais aussi des proverbes littéraux. Ainsi, une formule telle que Toute vérité n’est pas bonne à dire est qualifiée de littérale par l’auteur, qui considère que le sens conventionnel du proverbe coïncide avec le sens compositionnel de la formule. De la même façon, d’après Norrick (1985) il existe des proverbes acceptant une lecture littérale. Par exemple, dans Like father , like son la lecture littérale coïncide avec la standard proverbial interpretation , raison pour laquelle nous nous trouverions face à un proverbe littéral. Cependant, dans la définition qu’il propose du proverbe il indique la métaphore ou sens figuré comme une de ses caractéristiques habituelles : « The proverb is a traditional , conversational , didactic genre with general meaning , a potential free conversational turn , preferably with figurative meaning. », (Norrick 1985 : 78). De Tamba (2000b), nous retiendrons les deux niveaux qu’elle attribue au proverbe : un premier niveau compositionnel et un autre qu’elle appelle formulaire. D’après Tamba (2000b : 44) « Un proverbe est considéré comme métaphorique quand son sens phrastique fournit une image exemplaire de la règle générale ou de l’ordre du monde qu’enregistre son sens formulaire. ». De plus, le sens phrastique, loin de disparaître complètement du proverbe, persiste toujours à côté du sens formulaire. Allant dans le même sens, Kleiber et Conenna (2002) distinguent deux niveaux dans le proverbe, qui selon eux, ne relèvent pas de la polysémie, puisqu’il s’agit de deux sens imbriqués, indissociables l’un de l’autre. D’après ces linguistes, le niveau phrastique ou littéral est maintenu dans le proverbe mais uniquement au niveau du signifiant de l’expression. Ils soulignent également le rôle très intéressant de l’analogie, déjà mentionnée dans Crépeau (1975) et Rodegem (1984), et celui de l’hyponymie / hyperonymie. Dans un proverbe comme C’est en forgeant qu’on devient forgeron appliqué par exemple à une situation où un enfant s’entraîne au service sur un cours de tennis, Kleiber et Conenna (2002) disent qu’il se produit une analogie entre forger / s’entraîner au service , et forgeron / bien jouer au tennis. En comparant le sens général de l’expression lexicalisée et celui de la situation particulière, nous voyons qu’il y a une relation d’hyponymie / hyperonymie ou de cas général à cas particulier. Kleiber et Conenna (2002 : 75) parlent pour les proverbes d’une métaphore lexicalisée.
Kleiber (2000b) dégage deux courants dans les études sémantiques sur le proverbe. L’un pessimiste, dont Taylor (1931) est le représentant typique, qui considère comme impossible toute définition du proverbe, l’autre, optimiste, pour qui la description du mécanisme proverbial est possible. Kleiber rattache au premier courant, notamment, Michaux (1995, 1996, 1998), Gouvard (1996). Au second, appartiennent Anscombre (1994), Arnaud (1991, 1992), Riegel (1987) ou Kleiber (1994, 1999a et c) au deuxième. L’étude d’Arnaud est principalement didactique, observant les avantages à tirer des proverbes pour l’enseignement d’une langue étrangère. D’après Arnaud (1991), le proverbe prototypique est métaphorique, pourvu d’une grande charge poétique, avec une syntaxe anormale, et des archaïsmes. Les autres études signalées par Kleiber (2000b) concernent surtout le type de généricité présent dans le proverbe. Il s’agit d’une des questions les plus épineuses et qui ont fait couler le plus d’encre. Nous devons signaler une première division qui coïncide avec celle opérée par Kleiber (2000b) : Michaux, Gouvard / Kleiber, Anscombre, Riegel entre la vision du proverbe comme possible vecteur d’opinions personnelles – et par conséquent combinable facilement avec un verbe performatif comme Je trouve que – ou comme une formule collective qui n’accepte une lecture de type personnel que dans des cas très précis.

Aussi bien Anscombre (1984, 1994, 1995a, 1997) que Kleiber (1994, 1999b, 2000a, b) affirment que le proverbe consiste en une phrase générique, qui renvoie à un « état de choses général, habituel ou courant {48} ».
Les linguistes divergent quant à la généricité présente dans ces formules. Anscombre (1994) considère que le proverbe est une phrase générique typifiante a priori , similaire dans ce sens à une phrase comme : « Les voitures ont quatre roues » ou « Les singes mangent des bananes ». C’est-à-dire que le proverbe serait une phrase générique qui se présente comme étant admise par toute une communauté linguistique et pas seulement par un locuteur comme ce serait le cas pour « Les Italiens sont sympathiques », phrase générique typifiante locale. Certains critères linguistiques confirment l’assimilation entre phrase générique typifiante a priori et proverbes. Ainsi, comme l’indique Anscombre (1995a : 78-79), ni les proverbes ni les génériques a priori n’admettent une combinaison avec un adverbe d’énonciation.

*Sincèrement, les voitures ont quatre roues.
*Sincèrement, L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt.

*Franchement, les singes mangent des bananes.
*Franchement, Une hirondelle ne fait pas le printemps.

En revanche, nous pouvons trouver :

Sincèrement, les Italiens sont sympathiques.
Franchement, les vacances à la mer c’est insupportable.

D’après l’explication d’Anscombre (1994) et de Kleiber (1994), la généricité d’une phrase comme « Les singes mangent des bananes » provient du lien stéréotypique existant entre « singe » et « banane ». En revanche, il n’y a pas d’après ces deux linguistes, un lien similaire entre « aimer » et « châtier ». La généricité, présente dans le proverbe Qui aime bien châtie bien , proviendrait d’après Anscombre (1994) de l’emploi stéréotypique du proverbe et non pas du proverbe en soi. Le fait d’employer cette formule comme un proverbe fait que son emploi est présenté comme stéréotypique. Cette stéréotypicité amène à considérer les proverbes comme des phrases génériques typifiantes a priori. En revanche, Kleiber (1994) considère que le proverbe ne peut pas être une phrase typifiante a priori précisément à cause de l’existence de proverbes « paradoxaux », comme ce dernier, ou à cause de la présence de proverbes « antonymes ». Justement c’est à cause de ces deux traits, paradoxe et antonymie, que, dans un premier moment, Kleiber (1994, 1999b, 2000a) et Perrin (2000) affirmeront que les parémies s’assimilent plutôt à des phrases génériques locales, comme « les Italiens sont sympathiques » qu’aux typifiantes a priori. Effectivement, Kleiber (1994 : 220) considère que « les proverbes ne correspondent pas aux phrases génériques a priori ( ∀ LOC), mais se rangent plutôt du côté des phrases ∃ LOC. Soit le proverbe Qui aime bien châtie bien et son interprétation standard « il faut être sévère avec ceux qu’on aime bien ». Le prédicat être sévère ne fait pas partie de la situation stéréotypique aimer bien quelqu’un. C’est plutôt le contraire qui serait attendu. ». Quant à Perrin (2000), il semble pencher également pour une vision typifiante locale des proverbes : « (…) la grande majorité des proverbes, contrairement aux phrases typifiantes a priori , semblent avoir pour vocation d’affronter, de récuser une croyance consensuelle antinomique. Cela est particulièrement clair dans le cas de proverbes comme « L’enfer est pavé de bonnes intentions », « Une hirondelle ne fait pas le printemps », « Rien ne sert de courir, il faut partir à temps », qui s’en prennent respectivement à l’idée communément reçue que l’enfer est plutôt malintentionné, que les hirondelles annoncent l’arrivée du printemps, et enfin que l’on ne court pas en vain mais pour gagner du temps, pour arriver à l’heure quelque part. » (Perrin 2000 : 72). Bien que dans ses premières études, Kleiber soutienne que le proverbe correspond à une phrase générique typifiante locale, il suggère que la vérité du proverbe passe d’une vérité acceptée par un locuteur, ∃ LOC, à une vérité admise par tout locuteur, ∀ LOC. La thèse de l’auteur est que ce passage serait dû à leur statut de dénomination. En tant que nom, c’est-à-dire en tant qu’unité codifiée qui renvoie à une situation générique et qui a, par conséquent, une forme fixe et un référent fixe {49} , le proverbe présuppose la vérité de la situation générique. Effectivement, toute dénomination véhicule, d’après Kleiber (1994 : 220), une présupposition. De cette façon, le facteur de la dénomination fait que l’on présuppose la vérité de la situation générique à laquelle le proverbe fait allusion. C’est pourquoi, bien que Kleiber (1994) affirme que celui-ci n’est pas typifiant a priori (comme Les voitures ont quatre roues ) mais typifiant local (comme Les Italiens sont sympathiques ), il accepte en même temps que le proverbe se présente comme une vérité admise par tout locuteur. Finalement, Kleiber (2000b : 54-55) modifie son opinion sur la généricité proverbiale : « Nous avons défendu en 1989 (1994 : 220) l’idée que les proverbes correspondaient plutôt à des phrases génériques non vraies a priori qu’à des phrases génériques vraies a priori (du type Les voitures ont quatre roues ). Anscombre (1994 : 104-105) et Gouvard (1996 : 60) ont montré qu’une telle position était fausse et qu’il était plus pertinent d’envisager les proverbes comme des phrases jouant « le rôle de stéréotype » (Anscombre, 1994 : 105) ». Par conséquent, Kleiber (2000b : 55) pense que les proverbes sont des phrases génériques typifiantes a priori , en raison de l’implication qu’ils véhiculent : « Nous ne pouvons faire qu’amende honorable et souligner que c’est l’implication postulée qui est responsable de cette stéréotypicalité. ». Kleiber (2000b), suivant la voie proposée par Tamba (2000a) essaie d’étudier la généricité « implicative » aussi bien dans la phrase compositionnelle que dans la glose du proverbe. Voici l’explication apportée par Kleiber (2000b : 52) où nous soulignons en caractère gras les idées les plus importantes : « C’est dire que – et c’est le point essentiel – le sens du proverbe , à savoir sa structure sémantique qui doit être celle d’une phrase, puisqu’il s’agit d’une dénomination-phrase, et son contenu dénotationnel (individus, événements, états, choses, etc.) peuvent être considérablement différents de la structure et du matériel lexical de la phrase qui sert de forme au proverbe. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de rapport entre le sens dit littéral , c’est-à-dire celui de la phrase qui sert de signifiant au proverbe, et le sens du proverbe (…) mais que l’implication qui sert de schème sémantique au proverbe n’a pas besoin de se retrouver déjà dans le sens de cette phrase-signifiant. {50} ». Comme nous le voyons grâce à cette citation, Kleiber pense que la généricité ou l’implication présente dans le sens d’un proverbe, comme par exemple Qui va à la chasse perd sa place , ne doit pas se trouver nécessairement dans la phrase compositionnelle ; elle peut être présente dans la glose du proverbe. Kleiber (2000b : 49) soutient que tous les proverbes possèdent une structure sémantique implicative qui concerne la classe générique des hommes du genre de : « Si un homme est engagé dans telle ou telle situation il s’ensuit telle ou telle situation ». De la même façon, Anscombre (1984 : 62) signale qu’une grande partie des proverbes a une fonction sémantique du type « Si on a P, on a Q ».
Riegel (1987) dans son étude des proverbes en Qui sans antécédent, soutient également qu’ils possèdent une structure implicative. Structure qui ne peut ni correspondre à une implication formelle ni être représentée par un quantificateur absolu ( ∀ ), comme nous l’avons déjà signalé. Le linguiste étudie des proverbes comme Qui aime bien châtie bien qu’il schématise par des structures telles que : « L’espèce des hommes a la propriété : généralement si un homme aime bien, alors il châtie bien. » (Riegel 1987 : 95).
Buridant (1976 : 387) voit également dans le proverbe une structure implicative. Il remarque que les proverbes binaires de l’ancien français peuvent donner lieu à une structure implicative, où A convient à B : A petit mercier , petit pannier , ou bien où A a pour conséquence B : Tel maistre , tel chien.
De même, Anscombre considère que le proverbe possède une structure implicative. Anscombre (1984 : 62) le compare aux topoï : « on remarquera que beaucoup de ces proverbes ont une fonction sémantique du type « Si on a P, on a Q », analogue donc aux topoï que nous avons évoqués à propos de l’argumentation. ». Dans Anscombre (1994 : 106) le proverbe sert de garant pour « passer du chaînon P au chaînon Q ».
Au terme de cet ensemble de travaux, un certain consensus se dégage chez les linguistes et les parémiologues, pour présenter le proverbe comme une phrase générique implicative qui concerne l’ensemble des humains. Cette généricité implicative peut apparaître aussi bien dans la phrase compositionnelle : Qui-va-à-la-chasse-perd-sa-place que dans la glose de celui-ci : Si on part d’un endroit on risque de tout y perdre.
Ajoutons que J.C. Anscombre, dans ses publications sur les proverbes, souligne les points communs qu’ils partagent avec d’autres notions comme le thème ou la présupposition. Aucun des trois ne peut apparaître dans une question totale, à moins qu’elle ne soit rhétorique. Ils ne peuvent pas être objet d’une négation descriptive et ils ne peuvent pas apparaître dans une extraction au moyen de c’est…que. Le rapprochement de ces trois notions permet de considérer le proverbe comme un introducteur de cadre discursif. Les espaces ou cadres discursifs prendront une grande importance dans notre étude, notamment lorsque nous analyserons la fonction du proverbe en contexte. De plus, le linguiste, de même que Maingueneau et Grésillon (1984), étudie la place qu’occupent locuteur et énonciateur dans l’énonciation proverbiale. La thèse avancée consiste à faire du locuteur le responsable de l’énonciation du proverbe mais non son énonciateur. Autrement dit le locuteur n’est pas le responsable du principe attaché au proverbe mais seulement de son utilisation à un certain moment dans une certaine situation, mais il n’est pas le responsable de ce que « dit le proverbe ». Celui-ci se donne comme la voix de la dite « sagesse populaire ».
Enfin, la métrique et le rythme sont au centre des travaux de J.C. Anscombre sur les proverbes, notamment dans Anscombre (1999a et 2000c). L’idée centrale est que la structure des proverbes, est d’ordre rythmique et que les caractéristiques phoniques les plus notoires, rimes, assonances, allitérations ou isosyllabisme ne font que servir leur structure rythmique, d’après Anscombre (2000c : 19). Pour Anscombre (1999a : 32), le proverbe doit être considéré comme un énoncé « sentencioso autónomo y mínimo (no puede subdividirse en dos o más enunciados sentenciosos). (…) es un enunciado estrófico {51} . ». Ainsi, un proverbe comme Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse serait composé de deux strophes : Tant va la cruche à l’eau (six syllabes) / qu’à la fin elle se casse (six syllabes). Comme le dit Anscombre (1999a : 29), parmi les proverbes binaires, nombreux sont ceux qui contiennent moins de huit syllabes, considérés alors comme des vers simples ou, en espagnol, de arte menor. Il signale qu’en français un modèle métrique très courant est celui de l’alexandrin à la française avec six syllabes dans chaque segment : Qui veut voyager loin , ménage sa monture. Cependant, il y a plusieurs structures métriques et Anscombre (2000c : 16) indique également la ressemblance de certains proverbes espagnols avec les seguidillas (strophes de vers employées dans les chants populaires), divisées en cinq et sept syllabes dans chaque segment : A Dios rogando (5) y con el mazo dando (7). Le linguiste met en rapport les proverbes avec un autre type d’énoncés similaires précisément à cause de leur structure métrique, comme par exemple les slogans et les comptines. En outre, il compare la parole religieuse, le mythe et le proverbe arrivant ainsi à la conclusion d’après laquelle la charge autoritaire de ce dernier provient certainement de son côté mythique. « On peut d’ailleurs remarquer une certaine parenté entre les proverbes et les mythes : tout comme les mythes, les proverbes sont des croyances collectives, et représentent un mode de connaissance subjectif (…) face à un mode de connaissance objective qui coexiste parallèlement au précédent. Il s’agit dans les deux cas de vérités éternelles, immédiates, et fondant souvent des pratiques exemplaires. C’est cette dimension mythique qui confère au proverbe, parmi d’autres formes de la parole d’autorité, cet extraordinaire pouvoir de conviction. ». Cette dimension mythique du proverbe nous semble digne d’intérêt et nous essaierons de souligner la relation entre mythe et proverbe dans le chapitre consacré à la transformation d’une formule individuelle en une formule collective proverbiale. Effectivement, aussi bien le mythe, compris au sens de Barthes (1957), que les parémies sont des énoncés dont la fonction n’est pas informative. Au contraire, ils servent à faire quelque chose. Nous n’analyserons pas, en revanche, dans notre travail, les structures métriques des proverbes. Nous indiquerons simplement, suivant Anscombre (1999a et 2000c), quelques figures typiquement proverbiales.
Isosyllabisme :

A la Sainte Catherine / tout arbre prend racine (5+5)
Cada maestrillo / tiene su librillo (6+6)

Assonances (répétition de la voyelle accentuée à la fin de chaque vers)
A bon ch at
bon r a t


Cuando el español c a nt a
o est á enf a d a do
o poco le f a lt a


Consonance (ressemblance du son final d’un ou de plusieurs mots) :

En avr il
ne te découvre pas
d’un f il

Al f reír
El r eír

Al pag ar
El llor ar

Allitérations (répétition des consonnes initiales et intérieures dans une suite de mots) :

Bon ch ien ch asse de ra ce [s] et [š] sont des fricatives sourdes

Qui d ort dîn e [d] et [n] sont des consonnes dentales

Ago st o f r ío al r o str o

El que s e e x cusa s e acu s a


Répétition de mots :

A malin malin et demi
A rey muerto , rey puesto
Entre col y col lechuga
Al pan pan y al vino vino

Présence d’antonymes :


Heureux au jeu , malheureux en amour
A padre gastador , hijo guardador
Al mal tiempo , buena cara

Rimes :

Bonne ren o mm ée
vaut mieux que
ceinture d o r ée

A quien tiene malas p u lg a s
no le vayas con b u rl a s


Bien que depuis vingt ans l’intérêt pour les proverbes aille in crescendo , nous pensons qu’il y a encore de nombreuses questions linguistiques à aborder. Les études réalisées jusqu’à aujourd’hui ont traité, entre autres, des sujets comme celui de la métaphore, de la généricité implicative, de la responsabilité des points de vue présents dans le proverbe, des archaïsmes lexicaux ou syntaxiques ou de la métrique. De notre côté, nous voudrions compléter la recherche linguistique sur les proverbes, en inscrivant notre étude dans un cadre théorique précis et en la fondant sur un corpus actuel. Nous pensons qu’il est important de proposer une hypothèse linguistique expliquant la transformation d’une formule de type individuel en une formule collective proverbiale, pour comprendre les propriétés qu’acquiert un énoncé quand il rentre dans la catégorie proverbiale. Dans cette perspective, il est fondamental d’observer le proverbe en discours, si possible dans des contextes réels. Ce sera uniquement grâce à la combinaison d’une étude proverbiale en et hors contexte que nous pourrons cerner la structure interne des parémies ainsi que leur fonctionnement. Quelques spécialistes ont déjà étudié les proverbes en contexte, mais essentiellement en ancien français, comme B. Cerquiglini (1976), ou dans des textes littéraires, comme l’étude de Navarro Domínguez (2000) des proverbes déformés chez Balzac dans son roman Un début dans la vie.
Une autre originalité de notre corpus est de rassembler des proverbes français et espagnols. Ceci permet de dégager des propriétés définitoires d’une catégorie générale PROVERBE, dépassant les structures propres aux différentes langues. Nous suivrons ainsi, en partie, la voie contrastive ouverte par Conenna (1985, 1988, 2000) où sont étudiées les structures syntaxiques des proverbes français et italiens. Cependant, l’objectif de Conenna consiste à réaliser des dictionnaires automatiques de proverbes. Notre intention, en revanche, est d’arriver à définir sémantiquement ce qui pour nous constitue une catégorie linguistique. Pour reprendre la dichotomie de Kleiber, nous nous situons donc du côté des optimistes qui répondent par l’affirmative à la question : « Y a-t-il une sémantique des proverbes ? Les proverbes forment-ils une classe d’expressions linguistiques homogènes, présentant des propriétés identifiables communes ? » {52} , (Kleiber 2000b : 39).
1.3. Cadre théorique
1.3.1. L’argumentation dans la langue et son évolution
Pour arriver à construire une sémantique du proverbe, nous devons observer une série de formules à partir d’un cadre théorique précis. C’est pourquoi nous avons décidé de partir d’une théorie linguistique qui nous offre les outils permettant de cerner au mieux ces énoncés fuyants que sont les proverbes. Le choix d’une théorie précise pour notre analyse entraîne le risque de transformer l’objet d’étude. En d’autres termes, nous construirons l’objet PROVERBE à travers les propriétés que donne à voir notre outil théorique. La notion linguistique PROVERBE ne coïncide pas avec la notion commune, floue de proverbe. Elle résultera du point de vue théorique adopté pour la construire. Par conséquent, nous ne pouvons pas parler pour le moment d’une catégorie PROVERBE : « L’origine du problème est relativement claire (...) Elle est que les mots de la langue ne sont pas des concepts scientifiques, i. e. aptes à l’édification d’une théorie cohérente des faits sentencieux. Qu’une communauté langagière s’accorde à dénommer telle ou telle expression proverbe ou maxime est un fait linguistique, qu’il faut donc expliquer. Mais ce fait ne consiste pas en une explication scientifique. » (Anscombre 2000c : 9).
Nous pouvons dire que la théorie sur laquelle nous nous basons appartient à la philosophie du langage. La théorie de l’argumentation dans la langue, à partir de maintenant ADL ( argumentation dans la langue {53} ), est une théorie purement linguistique puisqu’elle se propose d’observer les mots dans la langue faisant abstraction du monde extra-linguistique. Cependant, il s’agit aussi d’une façon de penser la langue. Comme le précise O. Ducrot, cette théorie s’enracine dans les philosophies du langage anglo-saxonnes qu’elle recentre, à la manière du structuralisme, sur les seuls phénomènes linguistiques : « il s’agit d’une sorte de philosophie du langage. Selon ma conception du langage, les mots ne servent pas à représenter la nature des choses, ni même nos idées, mais ils servent seulement à rendre possibles d’autres mots, à faire du discours. Ce qui amène à un relatif scepticisme face à la possibilité d’obtenir des conclusions rationnelles avec des mots. Je ne vois pas comment la rationalité peut s’accrocher aux mots, puisque tout ce que les mots contiennent comme possibilités est d’enchaîner avec d’autres mots. » {54} . Cette approche argumentative se démarque nettement des sémantiques fondées sur une conception informative du sens.
La langue n’a pas pour objet principal de référer au monde extralinguistique. Rappelons brièvement que selon l’ADL, il n’y a pas sous les mots des objets réels mais d’autres mots et d’autres discours. Le travail du linguiste ne consiste pas à vérifier que le mot chaise a pour référent l’objet du monde chaise mais à voir les enchaînements que permet ou non le terme : c’est une chaise mais tu ne peux pas t’asseoir dessus / *c’est une chaise mais tu peux t’asseoir dessus. Ainsi Anscombre (1990b : 146) écrit-il : « (…) au niveau profond, celui de la signification théorique que le linguiste tente de construire pour rendre compte du sens observé des énoncés, la langue ne décrit ni objets, ni propriétés, ni attitudes. Objets, propriétés, attitudes, sont construits et présentés comme tels par et dans le discours. Que nous puissions utiliser la langue comme prise sur le réel n’implique nullement qu’elle en soit une description. ». Analyser la langue consiste, dans un cadre argumentatif, à étudier les mots et les enchaînements que permet ou qu’interdit un terme donné {55} . L’idée principale de l’ADL réside dans une vision argumentative en posant que les énoncés font allusion à leur énonciation et non à des objets du monde extra-linguistique. La citation suivante de Ducrot et alii (1980 : 40) résume bien cette vision de la langue : « L’idée fondamentale (…) est que tout énoncé, fût-il en apparence tout à fait "objectif’( La terre est ronde ), fait allusion à son énonciation : dès qu’on parle, on parle de sa parole. » {56} .
O. Ducrot et J.C. Anscombre démontrent dans leurs travaux comment les énoncés se dirigent vers certaines conclusions et pas vers d’autres. L’étude de connecteurs tels que mais ou même leur permet de démontrer l’argumentation présente en langue. Ces morphèmes font allusion à la façon d’après laquelle les interlocuteurs vont orienter leur discours. À propos des deux connecteurs, Ducrot (1972 : 130) soutient que « (…) l’un et l’autre ont en commun de faire allusion à la stratégie du discours, à la façon dont les paroles prononcées orientent, ou risquent d’orienter, le débat des interlocuteurs. ». Les premiers travaux d’Anscombre et de Ducrot défendent donc une vision argumentative dichotomique où nous trouverions un argument p pour ou contre une conclusion r.
D’autre part, la langue n’est pas objective mais plutôt subjective et les linguistes cherchent en elle les marques de l’implicite. De cette façon, dans la première étape de l’ADL, Ducrot et Anscombre, travaillent sur la notion de présupposition. La présupposition est un des paramètres de cette théorie qui nous semble utile pour construire la catégorie PROVERBE.
Ce phénomène est inscrit en langue, ce qui présente celle-ci comme un lieu de confrontation entre différentes subjectivités {57} . Face à des énoncés comme Pierre a cessé de fumer , Ducrot et Anscombre perçoivent deux types de contenus sémantiques. L’un d’entre eux, qu’ils qualifient de présupposition, ne peut pas être mis en cause au risque de rentrer dans une situation polémique. Cette présupposition constitue le fond de l’énoncé et se présente comme étant acceptée par le destinataire. Dans l’exemple cité, le fait que Pierre fumait auparavant est perçu comme un élément déjà connu et que nous n’avons pas à remettre en cause. Il s’agit de la présupposition. En revanche, le fait que Pierre ne fume plus maintenant est présenté comme une information nouvelle. Trois critères permettent de distinguer le présupposé et le posé. Comme le démontre Ducrot (1972), face à la négation et à l’interrogation les présupposés sont maintenus. Dans l’exemple proposé, nous trouvons le posé : Pierre ne fume pas actuellement , et le présupposé : Pierre fumait auparavant. Les critères de la négation et de l’interrogation permettront de distinguer le posé du présupposé, étant donné que seulement ce dernier sera maintenu dans l’énoncé négatif ou interrogatif. Ainsi, si nous énonçons Pierre n’a pas cessé de fumer , le posé est nié puisqu’il consiste maintenant en : Pierre fume actuellement . En revanche, le présupposé est le même que celui de l’énoncé affirmatif : Pierre fumait auparavant . De la même façon, si cet énoncé était interrogatif – Est-ce que Pierre a cessé de fumer ? – le posé de l’assertion ( Pierre a cessé de fumer ), à savoir Pierre ne fume pas actuellement , n’est pas maintenu. Cependant, le présupposé est toujours le même dans l’énoncé assertif et dans l’énoncé interrogatif : Pierre fumait auparavant .
Le présupposé est maintenu dans la négation et dans l’interrogation. Il est faux que Jean continue à faire des bêtises / Est-ce que Jean continue à faire des bêtises ?. En revanche, si on ajoutait un enchaînement discursif, celui-ci se ferait sur le posé :

Jean continue à faire des bêtises parce que je l’ai vu voler dans le supermarché.

L’enchaînement se réalise sur le posé : Jean fait des bêtises actuellement.
De plus, Ducrot et Anscombre ont travaillé sur un type de morphèmes qu’ils ont appelé opérateurs et qui ont pour rôle de modifier l’orientation du discours, le plus souvent en le restreignant. Il s’agit de mots comme peu et un peu ou la négation restrictive ne…que , cette dernière analysée par exemple dans Ducrot (1983a). Les morphèmes peu et un peu permettent de défendre également l’argumentativité de la langue. Ainsi, Anscombre et Ducrot (1986 : 87) expliquent comment face à une même quantité de travail, par exemple une heure, il est possible d’énoncer aussi bien Il a peu travaillé que Il a un peu travaillé. Au niveau informatif, le travail effectué est le même : une heure. Cependant, la différence entre les deux adverbes se perçoit grâce à leur orientation argumentative. Ainsi, Il a peu travaillé est une évaluation négative du travail et peut tendre vers les mêmes conclusions que si nous avions énoncé Il n’a pas travaillé. En revanche, Il a un peu travaillé est orienté avec un énoncé comme Il a travaillé .
En travaillant sur les opérateurs, un problème surgit dans la théorie. Anscombre (1984) propose les exemples suivants où nous voyons l’effet de la négation restrictive ne...que :


(1) Tu vas te ruiner : ce truc coûte 500 francs.
(2) vas faire des économies : ce truc coûte 500 francs.
(3) *Tu vas te ruiner : ce truc ne coûte que 500 francs.
(4) Tu vas faire des économies : ce truc ne coûte que 500 francs.


L’opérateur ne…que restreint, d’après Anscombre (1984), la classe des conclusions qui découlent de la phrase originale. Ce truc ne coûte que 500 francs accompagné de la négation restrictive ne peut pas tendre vers la conclusion : tu vas te ruiner. Cependant, O. Ducrot et J.C. Anscombre trouvent une série de contre-exemples, ce qui les amène à modifier la définition de l’opérateur. L’exemple 3', de la même façon que 3, ne devrait pas être possible :

(1') Fais vite : il est huit heures
(2') Prends ton temps : il est huit heures
(3') Fais vite : il n’est que huit heures
(4') Prends ton temps : il n’est que huit heures {58}


Cependant, pour l’exemple (3'), il suffit d’imaginer une situation dans laquelle Jean, voyant qu’il n’arrive pas à l’heure, se détend et son ami le pousse à se dépêcher, considérant qu’ils peuvent encore prendre le train. Grâce à la théorie des topoï, O. Ducrot et J.C. Anscombre {59} modifient la définition des opérateurs. L’opérateur ne restreint plus l’orientation argumentative d’un terme mais les trajets interprétatifs qui unissent l’argument et la conclusion. À grands traits, les topoï consistent en des principes généraux, des lieux communs, qui permettent de passer d’un argument à une conclusion. La relation n’est plus binaire – argument + conclusion. Un troisième terme apparaît, le topos, qui permet de relier argument et conclusion. Pour expliquer la possibilité de 3', Anscombre (1984 : 58-59) propose les topoï suivants :
T 1 : Plus le temps manque , plus on doit se dépêcher.
T 2 : Plus on a de temps , plus on doit se dépêcher .
T3 : Plus le temps manque , moins on doit se dépêcher .
T4 : Plus on a de temps , moins on doit se dépêcher .


Il propose pour l’exemple (3'), Dépêche-toi : il n’est que huit heures , que l’opérateur ne…que ne restreint pas l’orientation argumentative de l’énoncé mais les trajets pour aller de l’énoncé à la conclusion. Dans ce cas-là, l’opérateur ne convoque pas le topos T1 mais, en revanche, il convoque le topos T2 : Plus on a de temps , plus on doit se dépêcher .
De cette façon, au milieu des années’80, Anscombre et Ducrot développent la théorie des topoï partant de ce qu’Aristote dénommait, déjà, de la sorte. Il s’agit donc de principes généraux qui se présentent comme étant admis dans une communauté linguistique donnée {60} . Étant donné la conception classique du proverbe comme voix de la « sagesse populaire », il semble, a priori , intéressant de voir ce que les topoï peuvent apporter à la définition d’une catégorie PROVERBE. Nous rappellerons ici les caractéristiques qu’Anscombre (1990b : 135-6) leur attribue :
« - ce sont des principes généraux (…)
(…) ils sont toujours présentés comme allant de soi à l’intérieur d’une certaine collectivité, plus ou moins étendue.
ils sont graduels : un topos consiste toujours en une correspondance entre deux gradations non numériques.
ils se comportent vis-à-vis du discours comme des axiomes pour un système formel. En disant par exemple Quand on est malade , on se soigne ; ou alors on ne se plaint pas , un locuteur fait reposer la validité de ses paroles sur (au moins) deux topoï, qui sont grosso modo : "Plus on est malade, plus on se soigne", et "Moins on se soigne, moins on a le droit de se plaindre" ».
En plus, nous rappellerons qu’il existe plusieurs sens dans l’application d’un topos. Celui-ci peut être direct – de la forme + P, + Q ( Plus il fait chaud , plus on a envie de se baigner ) / – P, -Q ( Moins il fait chaud , moins on a envie de se baigner ) . Ou converse : + P, -Q ( Plus on poursuit quelqu’un , moins il veut nous voir ) / – P, + Q ( Moins on poursuit quelqu’un , plus il veut nous voir ) . Anscombre (1984, 1989) met d’ailleurs en rapport les topoï et les proverbes, dont la plus grande part consisterait en des représentations topiques. Ainsi, une formule comme Qui va à la chasse perd sa place représente une forme topique comme Plus on est absent , plus on a tort {61} . Anscombre (1989) montre des représentations topiques proverbiales plus complexes du type de « +P, +Q n’est pas la forme adéquate ; la forme correcte est +R, +Q » qui correspondrait à des cas comme Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée.
C’est l’aspect graduel des topoï (Plus P, plus Q) qui amènera Anscombre à abandonner la théorie étant donné qu’ils sont confrontés à des exemples comme (+singe, +bananophile ) {62} , dépourvus de sens. Déjà dans Anscombre (1995a : 82) est ouverte la possibilité d’avancer vers une autre proposition théorique, laissant de côté les topoï : « Si l’on définit un stéréotype comme étant une suite ouverte d’énoncés attachée à une unité lexicale, et qui en définit le sens, la nature des topoï apparaît sous un jour nouveau. Le faisceau de topoï qui définit le sens d’un mot est un faisceau de phrases typifiantes, et ce faisceau définit un stéréotype. ». Deux nouvelles versions surgissent de la théorie originale de l’argumentation dans la langue. D’un côté la théorie des stéréotypes, développée par Anscombre à partir des travaux de Putnam (1975) et de Fradin (1984), et la théorie des blocs sémantiques de Ducrot et Carel, dont nous ne nous servirons pas dans notre travail. Quant à la théorie des stéréotypes, même si nous ne l’utiliserons pas complètement, nous nous servirons de quelques-unes de ses notions. Le principe théorique central n’est plus l’argumentation mais la généricité : « La nature argumentative de la langue est donc une conséquence quasi-immédiate de la généricité non-analytique » {63} . Une des différences entre topoï et stéréotypes est que, quoique étant tous les deux des lieux communs, les premiers consistent en des entités abstraites de la forme +P, +Q et les deuxièmes en des phrases de la langue. Le plus souvent il s’agit de phrases génériques attachées à un terme : nous attacherions au terme singe des phrases stéréotypiques comme les singes mangent des bananes {64} . Les proverbes sont également des phrases stéréotypiques. Ainsi à hirondelle nous pouvons attacher une hirondelle ne fait pas le printemps {65} , phrase qui est présentée comme appartenant à une communauté linguistique donnée. Mais nous trouvons aussi des phrases spécifiques – à révolution nous attacherions une phrase telle que La révolution française a eu lieu en 1789. Selon Anscombre (2001b : 72), la théorie des stéréotypes voit des mots sous les mots, ce qui était le premier objectif de l’ADL. De plus, elle a l’avantage de ne pas présenter la gradualité comme nécessaire, ce qui évite des enchaînements comme + singe, + bananophile {66} . Nous rappellerons la définition du stéréotype proposée par Anscombre (2001b : 60) : « le stéréotype d’un terme est une suite ouverte de phrases attachées à ce terme, et en définissant la signification. Chaque phrase du stéréotype est, pour le terme considéré, une phrase stéréotypique . ». Les stéréotypes ont un rapport important avec les phrases génériques. En effet, Anscombre subdivise les stéréotypes en deux groupes : les primaires et les secondaires. Les stéréotypes primaires peuvent être mis en rapport avec les phrases génériques typifiantes a priori , puisqu’ils sont attachés de façon stable à un terme dans une communauté linguistique donnée. Ce serait le cas de les singes mangent des bananes par rapport au terme singe. En revanche, les stéréotypes secondaires ressemblent aux phrases génériques typifiantes locales dans la mesure où ils sont attachés à un terme de façon locale, pouvant être déduits du contexte. Ce serait le cas de Les Espagnols sont joyeux {67} .
1.3.2. Théories énonciatives et notions dérivées de l’ADL
L’une des particularités de l’ADL est le fait d’avoir souligné la diversité des points de vue présents dans un même énoncé. La théorie de la polyphonie, sur laquelle Ducrot commence à travailler au milieu des années'80, présente la langue comme une cristallisation de points de vue permettant de mettre en scène plusieurs discours dans un seul énoncé {68} .
Nous rappellerons, ci-dessous, la description de Ducrot (1984) des différents personnages linguistiques et extra-linguistiques : le sujet parlant, le locuteur et l’énonciateur. Se basant sur les études littéraires de Bakhtine, O. Ducrot rompt avec la vision de l’unicité du sujet parlant. D’après la vision traditionnelle, à un énoncé correspond un sujet parlant. O. Ducrot introduit plusieurs entités linguistiques qui prendront en charge différentes responsabilités dans un énoncé. D’une part, il établit l’existence d’un sujet parlant, qui est le seul personnage empirique et non linguistique. Le sujet parlant produit l’énoncé dans le monde réel. C’est un être du monde. En revanche, le locuteur {69} et les énonciateurs sont des entités théoriques. Le locuteur est l’instance responsable de l’application d’un énoncé à un contexte linguistique donné. C’est à lui que font référence les marques de l’énonciation. Ducrot (1984 : 152) soutient que le locuteur d’un énoncé est « l’auteur qu’il attribue à son énonciation. (…) Cet auteur prétendu de l’énonciation est l’être à qui réfèrent le je et les marques de la première personne. ». Face à un énoncé comme : « Je suis allé en montagne et je me suis tordu la cheville », le pronom déictique je ainsi que me renvoient au locuteur de l’énoncé, qui coïncide généralement – mais pas toujours – avec le sujet parlant {70} . Quant aux énonciateurs, il s’agit aussi d’êtres théoriques et ils sont décrits par Ducrot comme les différents points de vue que met en scène le locuteur. Ducrot (1984) compare le locuteur et le, ou les, énonciateurs avec le narrateur d’un roman et les points de vue ou centres de perspective disposés par celui-ci. Le narrateur est celui qui raconte, celui qui transmet un énoncé et l’énonciateur, le point de vue d’où l’on raconte. Le locuteur met en scène un ou plusieurs énonciateurs avec lesquels il peut s’identifier, auxquels il peut donner son accord – sans s’identifier avec lui ou avec eux pour autant – ou dont il peut se distancier {71} . Si le locuteur s’identifie avec l’énonciateur, celui-ci est actualisé puisqu’il coïncide avec le responsable de l’énonciation – « sa position propre [celle du locuteur] peut se manifester soit parce qu’il s’assimile à tel ou tel des énonciateurs, en le prenant pour représentant (l’énonciateur est alors actualisé) (…) » {72} . Si le locuteur donne simplement son accord à l’énonciateur, il ne s’identifie plus avec celui-ci bien qu’il soit d’accord avec lui. Finalement, si le locuteur se distancie de l’énonciateur, il refuse son point de vue, montrant ainsi son désaccord.
La théorie de la polyphonie permettra à Ducrot et à Anscombre d’apporter une description de la négation, de l’ironie ou de certains types de discours rapportés. La présence de la négation est importante dans les proverbes – Une hirondelle ne fait pas le printemps ; El hábito no hace al monje ; A cheval donné on ne regarde pas les dents.
Ces dernières années, des linguistes nordiques, à la tête desquels se trouve Nolke, ont continué à développer la théorie de la polyphonie entreprise par Ducrot. Dans la Scapoline (la théorie scandinave de la polyphonie), la polyphonie est appliquée principalement à la négation et à l’analyse de textes {73} . Nous pouvons signaler en France, les travaux de P.P. Haillet, focalisés sur le conditionnel à partir d’une perspective polyphonique, par exemple dans Haillet (2002). En Espagne, nous pouvons mentionner le travail de M.L.Donaire, par exemple Donaire (1998), où sont abordés des sujets tels que les temps et les modes verbaux, notamment le conditionnel et le subjonctif, d’un point de vue polyphonique. De même, les études de Rodríguez Somolinos (1993b et 2000 par exemple) sur des questions comme l’autorité polyphonique ou le discours rapporté, analysés à partir de la théorie de la polyphonie.

La vision de la langue comme une cristallisation d’énonciations est également reflétée dans la notion linguistique de la délocutivité, qui permet de décrire les mots comme des allusions à l’énonciation. Pour défendre l’idée d’après laquelle les mots ne font pas allusion aux référents du monde réel mais à des énonciations antérieures, Ducrot et Anscombre renforcent une notion qui avait été proposée par Benveniste (1966). La délocutivité explique comment à partir d’un mot pourvu d’un premier sens S1 nous arrivons, à travers la multiplicité des énonciations de ce terme, à un deuxième mot dont le sens équivaut à S2, par allusion aux énonciations antérieures du premier terme. Un des exemples proposés par Anscombre (1990b : 146) consiste dans le substantif un Monsieur-je-sais-tout. Par le biais de cette expression nous ne faisons pas référence à quelqu’un qui sait tout. Nous parlons de quelqu’un à qui est attribuée l’énonciation je sais tout : « Un Monsieur-je-sais-tout est quelqu’un que l’on dépeint comme énonçant Je sais tout dans des énonciations où il se vante. On lui attribue un trait de caractère par le biais d’une classe d’énonciations, dont Je sais tout est un représentant. » (Anscombre 1990b : 146). L’expression se construit à partir d’une succession d’énonciations. La notion de la délocutivité est une pièce de plus du puzzle argumentatif où est défendue l’idée que le dit soit une cristallisation du dire {74} : « (…) il existe dans la langue assez de références à l’énonciation pour comprendre que les locuteurs, dans le discours, fassent sans cesse allusion au fait même de leur parole… », Ducrot (1993 : 392). Benveniste (1966) explique comment le sens d’un verbe délocutif est dérivé du sens d’une occurrence particulière d’une locution. Un de ses exemples en français est celui du verbe bisser , qui proviendrait de l’occurrence de la locution « bis ! » dans « crier : bis ! ». Nous décrirons plus en détail ce phénomène dans le chapitre consacré à la genèse sémantique du proverbe. Nous avons simplement souligné ici comment Anscombre et Ducrot sont arrivés à construire une théorie cohérente qui défend une vision non descriptive de la langue, grâce à la description de la multiplication des points de vue et des énonciations, ou à l’explication des connecteurs et des opérateurs. Nous pensons que la théorie qu’ils nous ont léguée est un outil essentiel pour décrire des phénomènes difficiles à cerner tels que les proverbes.

Nous nous arrêterons finalement sur deux concepts ayant un grand poids dans l’ADL. La notion de gradualité et celle de cadre discursif sont fondamentales dans une analyse linguistique des proverbes. De plus, elles sont, de notre point de vue, à la base d’une théorie de type argumentatif. La gradualité s’avère importante dans une description des proverbes, dans la mesure où nous considérons que ceux-ci apportent une grande charge argumentative au discours au sein duquel ils sont énoncés. Cette force doit être expliquée de façon scientifique et cela sera possible grâce aux travaux réalisés sur la gradualité. Quant au cadre discursif, Anscombre a déjà signalé à plusieurs reprises son affinité avec l’énonciation proverbiale. Nous rappellerons à grands traits en quoi consiste la gradualité et le cadre discursif, notions qui seront présentes tout le long de notre travail.
La gradualité fait partie des postulats de base de la théorie de l’argumentation. Par exemple, Anscombre (1973) commente ainsi l’usage de même dans l’exemple suivant :

Marie est très savante : elle lit l’hébreu, le latin, le grec ancien, elle lit même le sanscrit. (Anscombre 1973 : 53)

« le locuteur cherche à prouver à l’interlocuteur la vérité d’une certaine assertion ; il invoque à cet effet, explicitement ou implicitement, un certain nombre d’arguments, dont l’un, qu’il met en relief à l’aide de même , lui paraît avoir plus de force que les autres, être la meilleure preuve de ce qu’il avance. {75} »
Dans Ducrot et Anscombre (1983 : 66), nous voyons apparaître également l’idée de gradualité : « (…) il n’y a en effet, ni au niveau de la phrase, ni à celui de l’énonciation, de quantités faibles ou fortes. Il n’y a que des arguments faibles ou forts, et pour une conclusion donnée. ». Dans Ducrot (1995), la gradualité est représentée par la présence de modificateurs dans le langage : les modificateurs réalisants, qui augmentent la force argumentative d’un mot ou d’un segment, et les modificateurs déréalisants, qui permettent d’atténuer ou d’inverser la force d’un segment donné.
Comme nous venons de le rappeler, la notion de cadre ou d’espace discursif joue un rôle important dans l’étude des proverbes. Anscombre (1994 : 105) signale la relation étroite entre proverbes et cadre discursif : « Notons (...) l’importance de la caractéristique "cadre du discours" inhérente au proverbe (...) Se placer dans un certain cadre discursif revient à demander à l’interlocuteur d’en faire de même – ou alors de rompre le dialogue. ». Nous dirons, suivant ainsi Anscombre (1990b), que le cadre discursif consiste en un lieu où le locuteur situe son ou ses points de vue. Comme nous l’avons vu, nous ne partons pas du même point de vue si nous qualifions quelqu’un de servile que si nous le faisons par le biais de l’adjectif serviable {76} . Dans le premier cas, nous présentons un avis négatif de la personne qualifiée alors que, dans le second cas, le point de vue est positif. D’après Anscombre (1990b : 90), le locuteur présente un cadre discursif donné et il décide de l’accepter, de l’ignorer, de le refuser… Les faits présentés en discours ne sont jamais objectifs. Ils sont toujours énoncés dans un cadre précis, d’un point de vue donné. Un même événement peut être présenté de plusieurs façons, d’après le cadre discursif où le locuteur se situe.
1.3.3. Le cadre théorique appliqué à l’objet d’étude
La description sémantique, dans la perspective d’Anscombre et de Ducrot, repose sur deux types d’hypothèses : les hypothèses externes et les hypothèses internes. D’un côté, le linguiste doit tenir compte des énoncés ou des mots qu’il décide d’analyser. Il s’agit des observables. Cependant, ceux-ci n’apparaissent pas arbitrairement ; et même si intuitivement nous pouvons choisir certains énoncés ou termes et en supprimer d’autres du corpus à étudier, le choix doit être justifié par des critères scientifiques. Par le biais des hypothèses externes, un terme sera accepté ou non comme faisant partie d’une catégorie donnée. Ce sont elles qui créent les observables ; ils ne préexistent pas. « Il ne s’agit en aucun cas d’un donné brut imposé de l’extérieur au linguiste, mais d’un ensemble de décisions de sa part : il est coextensif à toute description linguistique de créer ses propres observations. ». (Anscombre et Ducrot, 1983 : 81). Pour créer une théorie linguistique, c’est-à-dire une structure {77} , ces observables devront être décrits à partir de certaines règles, de certains mécanismes explicatifs. Il s’agit cette fois des hypothèses internes : « Elles consistent à imaginer des entités abstraites, à les mettre en correspondance avec les observables, et à construire un appareil formel – entre entités abstraites – des rapports analogues à ceux postulés entre les observables correspondants. », (Anscombre et Ducrot 1983 : 81). Dans notre cas, nous avons une série de formules que nous appelons intuitivement proverbes. Nous en avons choisi certains et en avons rejeté d’autres. Cela est dû aux hypothèses externes qui nous ont amenée à garder un certain nombre de « proverbes ». Nous devrons construire, dans notre travail, un appareil formel nous permettant de créer un objet linguistique PROVERBE dont les propriétés seront similaires à celles des formules choisies. C’est seulement de cette façon que nous pourrons arriver à une description sémantique de ce que nous dénommons intuitivement proverbe. La théorie linguistique choisie nous offre des outils, des notions linguistiques, pour établir la structure nous permettant d’arriver à une description sémantique de la notion PROVERBE. Partir d’un cadre théorique précis est d’une grande aide pour atteindre une définition adéquate des formules proverbiales : « Le discours scientifique permet en particulier de représenter de façon totalement explicite les intuitions que l’on peut avoir sur une série de phénomènes donnés, et d’en tester le caractère explicatif {78} . ».
L’étude des proverbes par le biais de la théorie de l’argumentation dans la langue présente un double intérêt. D’une part, cette étude confortera la théorie : nous démontrerons que, grâce à elle, il est possible d’arriver à une description intéressante des proverbes. De plus, contrairement à ce qui a été fait jusqu’à cette date, nous n’appliquerons pas l’ADL à des connecteurs ou à des opérateurs – la plupart des études ont porté sur des morphèmes comme mais, même, un peu /peu, ne…que, en effet, de fait, en fait, donc, pourtant…. Nous démontrerons pour notre part qu’elle s’avère très utile pour l’analyse de locutions plus longues et complexes tels que les proverbes – L’enfer est pavé de bonnes intentions. Nous ajouterons que l’ADL a pu être critiquée parfois parce qu’elle étudiait des phrases construites ad hoc. En effet, ce sont souvent des phrases courtes, inventées par le linguiste, telle que Il fait beau mais j’ai mal aux pieds , qui ont été analysées. Nous démontrerons, dans notre travail, que l’ADL peut être appliquée également à des textes plus longs, à des occurrences authentiques, ce qui rend l’analyse plus ardue, mais non moins intéressante. Nous partirons donc de proverbes que nous analyserons hors contexte mais dans la plus grande partie des cas nous les décrirons insérés dans leur contexte d’origine. Le choix de cette démarche théorique est avant tout utilitaire : étant donné le type d’énoncés que constituent les proverbes, nous avons fait le pari initial qu’une approche de type argumentatif était plus apte à en éclairer le fonctionnement qu’une approche de type référentialiste.
Mais chemin faisant, notre étude d’un champ jusqu’à ce jour peu étudié par l’ADL, devrait nous permettre de vérifier les principes de base de l’ADL.
Chapitre 2. Structures proverbiales
2.1. Description des principaux traits proverbiaux
Une des plus grandes difficultés, au moment d’étudier les proverbes, est celle de l’identification d’une formule proverbiale en tant que telle. Nous basant sur le français et l’espagnol, nous montrerons qu’il existe un nombre, plus ou moins stable, de structures proverbiales coïncidant dans les deux langues. Décrire les structures proverbiales de deux langues romanes peut constituer un premier pas pour parler d’une forme proverbiale. Il faudrait ensuite vérifier si nous trouvons les mêmes structures dans d’autres langues.
Nous passerons en revue les traits proverbiaux du français et de l’espagnol, puis les conséquences sémantiques qu’ils entraînent. La question que nous cherchons à résoudre est celle de l’existence d’une forme ou d’un moule proverbial. À partir de cette forme pourront être dégagées des propriétés sémantiques favorables pour le proverbe et que nous observerons tout le long de notre travail. Ainsi, la forte présence de l’article zéro, de la phrase averbale ou du pronom relatif QUI / QUIEN sans antécédent n’est pas indifférente. Tous ces traits que nous voyons en surface conduisent à des valeurs sémantiques nécessaires à la formule proverbiale.
Quelques études ont déjà abordé la question des structures proverbiales, sans pour autant décrire en profondeur chacune d’entre elles. La plupart des travaux voient dans le proverbe une formule archaïque dont la syntaxe ne correspond pas à la norme actuelle. Nous avons déjà mentionné les travaux de Greimas (1970), par exemple, affirmant que le proverbe exige la présence de traits archaïques, tels que le pronom relatif QUI sans antécédent ou l’article zéro. Rodríguez Somolinos (1993a), considère que l’article zéro est un trait archaïque, mais ne partage pas l’idée d’après laquelle les archaïsmes sont nécessaires aux parémies. Arnaud (1991 : 22) propose une définition prototypique du proverbe qui est : « métaphorique, poétiquement chargé, à la syntaxe anormale, ancien et didactique ». Schapira (2000 : 85) considère la brièveté et la simplicité comme des constantes structurales du proverbe. De la même façon, elle soutient que celui-ci se caractérise par une syntaxe défectueuse et archaïque {79} . Dans le cadre des études contrastives, Conenna (1988) aborde la syntaxe des proverbes français et italiens, centrant son travail sur les formes en QUI / CHI en position frontale. Récemment, dans un numéro de la revue Langages (n° 139) consacré à la « parole proverbiale », Conenna (2000) étudie les structures syntaxiques des proverbes français et italiens. Nous devons rappeler que l’auteur se situe dans le cadre théorique du lexique-grammaire, ayant pour but d’élaborer des dictionnaires automatiques. Pour cela, elle analyse les structures en QUI sans antécédent, en Il faut et en ON en position frontale. Dans ce même numéro thématique de la revue française, Sevilla Muñoz (2000) focalise son étude sur les problèmes traductologiques des proverbes. La parémiologue aborde la question de la traduction des proverbes français en espagnol, cherchant l’unité de sens coïncidant dans les deux langues. Nous devons également signaler plusieurs études centrées sur les structures des expressions figées, parmi lesquelles est inclus le proverbe : Danlos (1981), G.Gross (1996), M. Gross (1988) et (1993). Enfin, nous indiquerons les travaux d’Anscombre – Anscombre (1999a, 2000c) – abordant la structure rythmique du proverbe, où il défend la présence d’un nombre limité de schémas rythmiques {80} . Nous n’aborderons pas dans notre étude le champ rythmique et / ou métrique des proverbes.
La description des principales structures proverbiales de surface permet de vérifier comment d’autres champs, comme ceux de la publicité ou de la politique, captent et imitent ce moule. Comme nous l’avons indiqué dans l’état de la question, cela a été étudié entre autres dans Herrero Cecilia (1995), Reboul (1975), Grunig (1990) ou Maingueneau-Grésillon (1984).
Avant d’entreprendre l’analyse des structures proverbiales, nous devons signaler le problème qui se pose à nous : quelles formules allons-nous décider d’analyser et lesquelles devons-nous rejeter ?
La question que nous soulevons ici concerne l’élaboration de notre corpus de proverbes hors contexte. Comme nous l’avons expliqué dans l’introduction, nous avons mené une enquête auprès de sujets parlants français et espagnols. Ceux-ci devaient écrire, pendant un mois, les proverbes de leur connaissance, et ce sans consulter de dictionnaire. Nous avons obtenu, comme résultat de l’enquête, une longue liste de formules. Nous devions appliquer à cette liste une série de critères, afin d’éliminer les énoncés ne pouvant pas être considérés comme proverbiaux.
Nous ne devons pas confondre une expression telle que filer du mauvais coton avec un proverbe comme Loin des yeux , loin du cœur. Le linguiste doit appliquer une série de critères lui permettant d’éliminer certaines formes qui ne correspondent pas à ce qu’il entend par PROVERBE.
Nous présenterons, brièvement, les principaux critères qui nous ont permis de faire un choix dans notre liste de formules.
● Généricité
Comme nous l’avons vu, les travaux d’Anscombre et Kleiber ont bien mis au jour la dimension des proverbes. La généricité fournit ainsi un premier critère pour distinguer les proverbes d’un autre genre de formules non génériques et par conséquent non proverbiales. Anscombre (1994 : 99 et 2000c : 10) – à partir du travail de Kleiber (1994) – montre comment des phrases telles que La mariée est trop belle ou Un ange passe sont spécifiques ; raison pour laquelle nous ne pouvons pas les situer dans une catégorie PROVERBE. Ces phrases partagent avec les proverbes : « (…) la propriété de servir à caractériser une situation, mais sont en revanche épisodiques, et non pas génériques ». Par conséquent, toute formule non générique ne pourra pas faire partie de la catégorie que nous voulons analyser {81} .

● Flexion de l’infinitif
Lors de l’enquête que nous avons réalisée pour former notre corpus de proverbes hors contexte, nous ont été proposées des formules telles que caer como agua de mayo , coger el toro por los cuernos , filer du mauvais coton. Or, toute formule commençant par un verbe à l’infinitif pouvant être conjugué, ne peut être considérée comme un proverbe. Comme le rappelle Arnaud (1991), les proverbes se caractérisent par une autonomie textuelle que ne possèdent pas d’autres formules. Une locution comme coger el toro por los cuernos ne possède guère cette autonomie puisqu’elle devra être insérée dans un énoncé, avec le verbe fléchi :

Te recomiendo que cojas el toro por los cuernos

Nous avons rejeté ainsi des formules telles que :

Avoir les yeux plus gros que le ventre
Avoir plusieurs cordes à son arc
Couper la poire en deux
Être comme chien et chat
Coger el toro por los cuernos
Caer como agua de mayo

En revanche, nous avons maintenu des cas tels que Souffler n’est pas jouer ou Partir c’est mourir un peu étant donné que l’infinitif, ayant ici une fonction de sujet, ne sera pas conjugué.

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