Les enjeux des conflits linguistiques
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Description

Dans un contexte culturel de mondialisation, les conflits linguistiques illustrent les rapports que la langue entretient avec le nationalisme, ses manifestations communautaires et communautaristes. L'exemple du français en butte aux difficultés rencontrées en Belgique, en Suisse et au Canada illustre ici cette problématique sociolinguistique de l'identité culturelle.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2007
Nombre de lectures 580
EAN13 9782336265841
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Achevé d’imprimer par Corlet Numérique - 14110 Condé-sur-Noireau N° d’Imprimeur : 43880 - Dépôt légal : octobre 2007 - Imprimé en France
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Remerciements Introduction PREMIERE PARTIE : - De la distinction sociale à la formulation d’une culture communautaire à partir du critère de la langue
1. - Langage et classes sociales 2. - La langue et la foi 3. - Le rôle de la langue dans les formes de sociabilités ethniques et communautaires
DEUXIEME PARTIE : - La langue, symbole des identités collectives
4. - L’extinction du flamand dans les Flandres françaises 5. - Genèse d’une identité collective : la Flandre belge 6. - L’éradication du français en Flandre 7. - Les paradoxes de la Communauté française de Belgique 8. - Le modèle suisse : un pays voulu 9. - La reconnaissance d’une nation québécoise 10. - Choix identitaire en Acadie
TROISIÈME PARTIE : - Aspects sociaux, économiques et politiques de la multiculturalité
11. - Les dessous économiques et sociaux des questions linguistiques 12. - Les présupposés du débat politique
Conclusions Index thématique Bibliographie
© L’Harmattan, 2007
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296033948
EAN : 9782296033948
Les enjeux des conflits linguistiques

Michel De Coster
Du même auteur :

Le disque, art ou affaires ? Analyse sociologique d’une industrie culturelle . Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1976.
L’analogie en sciences humaines . Paris, Presses Universitaires de France, 1978, coll. « Sociologie d’aujourd’hui ».
Le Loisir en quatre dimensions. De la critique des théories à la formulation d’une sociologie. ( En collaboration avec F. Pichault). Bruxelles, Labor, 1985, coll. « Dossiers Média ».
Sociologie de la liberté . Mise en perspective d’un discours voilé . Bruxelles, De Boeck-Université, 1996, coll. « Ouvertures sociologiques ».
Traité de sociologie du travail . 2 e édition. Préface d’Alain Touraine. (Ouvrage collectif sous la direction du même auteur et de F.Pichault). Bruxelles, De Bocck-Université, 1998, coll. « Ouvertures sociologiques ».
Sociologie du travail et gestion des ressources humaines . 3 e édition. Bruxelles, De Boeck-Université, 1999, coll. « Management » (1 ère édit. Labor, 1993).
Introduction à la sociologie . 6 e édition. (En collaboration avec B.Bawin-Legros et M.Poncelet). Bruxelles, De Boeck-Université, 2006, coll. « Ouvertures sociologiques ».
Remerciements
Pour mener à bien mon entreprise, j’ai bénéficié de divers concours qui m’ont permis notamment d’étendre mon champ d’analyse dans le cadre d’une étude comparative. Dans cette perspective, je remercie particulièrement mes collègues, Christian Lalive d’Epinay, de l’Université de Genève, Sandro Cattacin, de la même Université, Jean Widmer, de l’Université de Fribourg, Arnaud Sales, de l’Université de Montréal, Greg Allain, de l’Université acadienne de Moncton et Annie Cornet, de l’Université de Liège, qui fut aussi chargée de cours aux HEC à Montréal. Enfin, que Jacqueline, à qui je dédie ce livre, trouve ici le témoignage de ma reconnaissance toute maritale d’abord, pour tant de loisirs sacrifiés sur l’autel de sa réalisation, et toute professionnelle ensuite, pour le profit que j’ai pu tirer de sa collaboration et de sa compétence.
« Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit »
Gaston Bachelard
« Le langage ne se refuse qu’à une chose, c’est de faire aussi peu de bruit que le silence »
Francis Ponge
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Remerciements Introduction PREMIERE PARTIE : - De la distinction sociale à la formulation d’une culture communautaire à partir du critère de la langue
1. - Langage et classes sociales 2. - La langue et la foi 3. - Le rôle de la langue dans les formes de sociabilités ethniques et communautaires
DEUXIEME PARTIE : - La langue, symbole des identités collectives
4. - L’extinction du flamand dans les Flandres françaises 5. - Genèse d’une identité collective : la Flandre belge 6. - L’éradication du français en Flandre 7. - Les paradoxes de la Communauté française de Belgique 8. - Le modèle suisse : un pays voulu 9. - La reconnaissance d’une nation québécoise 10. - Choix identitaire en Acadie
TROISIÈME PARTIE : - Aspects sociaux, économiques et politiques de la multiculturalité
11. - Les dessous économiques et sociaux des questions linguistiques 12. - Les présupposés du débat politique
Conclusions Index thématique Bibliographie
Introduction

L’objet
Les conflits linguistiques qui agitent régulièrement certains pays révèlent le souci premier de préserver une culture et, partant, une identité, dans la mesure où la langue en représente un élément incontestablement important. C’est là leur fonction manifeste. Mais derrière ou au-delà de ces conflits, se cachent ou se profilent, selon le cas, d’autres enjeux, qu’ils soient d’ordre social, économique ou politique. C’est là leur fonction latente. Il en résulte un entremêlement bien difficile à débrouiller, à travers les artifices que les idéologies ambiantes ne cessent de compliquer. L’ambition de cet ouvrage est précisément de tenter d’en dégager les aspects et les influences et, dans la mesure du possible, d’en estimer les poids respectifs. Le contexte d’une Europe qui se cherche, au-delà de la spécificité de ses régions, de ses nations et de ses Etats, et, plus largement, celui de la mondialisation, soulignent le caractère très actuel du problème. Et l’usage fréquent d’un levier aussi aisément mobilisateur que la langue, parce qu’elle permet un classement immédiat en raison de sa visibilité, en fait ressortir toute l’importance.
La langue et les questions s’y rapportant, à considérer notamment la logique culturelle et identitaire dans lesquelles elles s’inscrivent, mettent en cause diverses disciplines, soit autant d’éclairages projetés sur ce thème éminemment porteur, à savoir : la linguistique, la sociolinguistique, l’ethnologie, l’histoire à laquelle on pourrait arrimer la science politique et, la dernière et non la moindre, la sociologie. C’est cette dernière discipline qui conférera à l’ouvrage son indispensable unité, satellisant, au besoin, les autres points de vue, afin d’éviter que les développements ne s’égarent hors du champ ainsi balisé.
Parmi les disciplines auxiliaires évoquées ci-dessus, outre la sociolinguistique, l’histoire y sera davantage sollicitée en raison de l’enracinement du langage dans un passé très lointain, d’une part, et du recours à son authenticité pour en justifier la défense et son usage légitime, d’autre part. Que l’historien nous pardonne toutefois les survols trop rapides et les raccourcis qui en découlent inévitablement : de trop grands développements risqueraient de nous faire dévier de l’objet annoncé et, par ailleurs, les références bibliographiques accueillant son point de vue, lui permettront, au besoin, de s’y rapporter.

Le cadre
Les conflits linguistiques dont il sera question concernent, comme le sous-titre l’indique, la Belgique, la Suisse et le Canada où la langue française se heurte respectivement à l’opposition du néerlandais, de l’allemand et de l’anglais. L’analyse comparative de ces trois pays permet d’en dégager les spécificités comme les analogies, afin de mieux cerner les enjeux que cet exercice comparatif rend possible. De plus, elle met en évidence le recours que des instances politiques elles-mêmes y font pour justifier le bien-fondé de leurs actions et pour s’en inspirer, le cas échéant : ainsi de la situation du français au Québec que des autorités flamandes invoquent en Belgique pour légitimer des mesures protectrices décrétées en matière linguistique.
Si, par ailleurs, il est question du Canada et non du seul Québec, c’est parce que la francophonie nord-américaine concerne également l’Acadie - à propos de laquelle on aura à s’exprimer - et d’autres populations comme les Franco-Ontariens dont la trop grande dispersion ne nous permet pas de les inclure dans l’analyse. Une remarque presque analogue vaut, dans le continent américain, pour la Louisiane, bien que les appels à des enseignants français et belges y témoignent d’une certaine résurgence de la francophonie. On ne pourra s’empêcher, toutefois, d’évoquer le lien historique entre l’Acadie et cette région du sud des Etats-Unis.
Il reste que l’ombre de la France se dessinera toujours en filigrane dans le cadre ainsi défini, pour des raisons historiques et culturelles faciles à deviner. Au surplus, celle-ci sera très explicitement évoquée, à la faveur d’un chapitre consacré aux Flandres françaises, dans le cadre d’un régionalisme flamand.
A propos de la Belgique, connue pour la grande complexité de ses institutions, il faudra évoquer des caractéristiques qui risqueraient d’énerver la lecture de l’un ou l’autre de ses citoyens par l’ennui du toujours-su – quoique « nourris dans le sérail, ils n’en connaissent pas nécessairement tous les détours ». N’étant pas seuls en cause, ils doivent bien se résoudre à en reconnaître l’utilité.

Les sources
L’ouvrage est alimenté par des sources diverses, dont la conjugaison, la confrontation et la critique contribuent à tracer les grandes lignes de la méthodologie.
En premier lieu, l’interview de témoins dits privilégiés, c’est-à-dire bien avertis des questions qui nous occupent, a constitué une première source de renseignements utiles.
En deuxième lieu, divers séjours à l’étranger et surtout à Genève, des contacts noués sur place, en marge de nos enseignements, ont été particulièrement profitables. Il en va de même avec le réseau de relations tissé avec des chercheurs québécois et acadiens. De plus, des Québécois vivant en Belgique et des Français vivant au Québec ont pu apporter des éclairages instructifs sur des situations comparées.
En troisième lieu, on citera toute une documentation journalistique et bibliographique tenue à jour depuis une dizaine d’années, enrichie par l’usage obligé de l’Internet. Outre le recours à des ouvrages scientifiques, on a fait appel à des œuvres littéraires. On est loin de croire à ce sujet qu’il existe des sociologues « sans le savoir » comme cela a été parfois soutenu en évoquant les noms de Balzac, Flaubert, Zola ou Simenon, ou encore que la sociologie soit, aux dires de Wolf Lepenies, une troisième culture, entre la science et la littérature. L’objet du romancier ou de la fiction narrative, d’une part, et celui du sociologue et de la rigueur scientifique qui doit l’accompagner, d’autre part, sont différents, quelles que soient, au demeurant, les convergences. Néanmoins, le recours à la littérature s’explique parce qu’on y trouve parfois, à point nommé, en moins long et en plus clair, des exemples particulièrement significatifs, susceptibles d’éclairer la réalité sociale ou historique. C’est, par conséquent, au niveau de l’illustration que les emprunts se situeront. Pour clore l’aspect bibliographique, on ajoutera que les références incluses dans le corps du texte comportent, le cas échéant, la date de la première édition de l’ouvrage insérée entre crochets. Il n’est pas sans intérêt de préciser l’époque de sa sortie, pour éclairer son contenu.

Précisions terminologiques
Pour la bonne compréhension du texte, il est à présent utile de régler deux questions de terminologie étroitement liées au langage. La première à trait à la distinction entre langue standard, dialecte, patois et parler. La seconde vise ce que l’on entend généralement par bilinguisme et diglossie.
La langue standard équivaut à celle que tous les membres d’une communauté décident d’accepter comme langue institutionnalisée. On la qualifie également de langue normée, en raison de cette institutionnalisation dont les instances définissent les normes, c’est-à-dire les règles grammaticales et lexicales de sa codification. C’est à la faveur de ce processus qu’elle a souvent été proclamée langue nationale ou officielle.
Le dialecte est un langage autonome en ce qu’il fonctionne, pour ainsi dire, indépendamment de la langue standard, n’entretenant avec celle-ci que très peu de rapports, sinon quelques emprunts destinés à combler les lacunes créées par la modernité langagière. C’est qu’effectivement, le dialecte lui est antérieur. Ainsi, le provençal ou le picard sont des dialectes nettement distincts du français. Le dialecte ne peut être confondu avec les variations régionales ou nationales de la langue standard. Les particularismes régionaux en France, les idiotismes tels les belgicismes ou les helvétismes n’empêchent nullement l’intercompréhension des Français, des Belges ou des Suisses, contrairement aux dialectes.
Le patois s’entend d’un langage issu du terroir ou très familier, souvent connoté péjorativement lorsqu’il nomme un langage rustique ou grossier parlé par le menu peuple ou les paysans (Grize, 2005, 384 ; Boyer, 1991, 52-54). Ajoutons que le dialecte sert parfois à désigner une réalité nominale recouvrant, en fait, divers patois qui n’ont que très peu de points communs ; ainsi du wallon parlé très différemment selon les régions. Le parler désigne indifféremment le dialecte ou le patois, corrigeant au besoin la connotation péjorative de celui-ci. Tous les auteurs ne s’accordent malheureusement pas sur ces définitions. A propos de la Suisse, Widmer distingue les parlers alémaniques des dialectes et des patois (2004, 11 ). Il faut parfois interroger le contexte pour sortir du flou des frontières mal dessinées en l’espèce, puisqu’on parle aussi des dialectes patoisants.
Les sociolinguistes distinguent aussi le bilinguisme, qu’il soit individuel ou pratiqué en groupe, du phénomène de diglossie. Sur le plan individuel, le bilinguisme caractérise celui qui a deux langues maternelles et dont il peut se servir indifféremment (Grize, 2006, 384) Le cas étant plutôt rare, on étend la notion à quiconque a fait l’apprentissage d’une seconde langue acquérant, pour ainsi dire, un statut identique à la langue maternelle. Sur le plan communautaire, le bilinguisme s’entend d’une région où deux langues ont reçu le statut légal de langue officielle, sans qu’elles soient nécessairement possédées sur le plan individuel.
Le bilinguisme pose l’épineux problème de l’interprétation des recensements linguistiques. Le bilingue se voit souvent, en effet, obligé de déclarer une seule langue quand il en possède deux. Des raisons d’opportunité ou idéologiques peuvent l’incliner à déclarer une langue seconde plutôt que sa langue maternelle. La situation canadienne est particulièrement illustrante à cet égard, comme on le constatera.
Les situations de diglossie que nous rencontrons dans les trois pays concernés par l’étude, rendent compte de l’utilisation alternée de deux langages, selon les circonstances. La diglossie suppose, en principe, la dominance d’une langue sur l’autre et son imposition généralisée, du fait de son caractère officiel ou formel. Son usage est de mise dans la vie publique, c’est-à-dire dans l’enseignement, l’administration, la justice, les rituels religieux, la diffusion médiatique, etc. La langue dominée ou réputée inférieure se pratique dans l’ordinaire de la vie courante et privée ; elle est entretenue par les rapports conviviaux et familiaux et se caractérise, de ce fait, par des tournures familières. La dépendance entre les deux langues s’inscrit, selon les cas, dans le contexte serein de la complémentarité ou dans le cadre conflictuel d’une langue supérieure cherchant à gommer la langue inférieure par une assimilation plus ou moins forcée, selon les rapports de force en jeu (Boyer, 2001, 48-49 ; Id. , 1991, 19-29 ; Garde, 2004, 18-19). Les deux langues en cause peuvent être génétiquement apparentées, comme le flamand vis-à-vis du néerlandais, bien que les définitions de la diglossie l’élargissent à des formes étrangères l’une à l’autre. La diglossie se réfère également à la dualité écrite et orale des langues, comme l’illustre l’exemple de la Suisse alémanique.
La langue inférieure est parfois qualifiée de fonctionnelle dans la mesure où ses prises de paroles traduisent une variété de langages dont chacun se voit assigner une fonction circonstancielle : que celle-ci concerne les relations amoureuses, la diatribe sportive, le commerce, le culte, etc. (Klinkenberg, 1999, 60). Le caractère fonctionnel de la diglossie permet ainsi de la distinguer du bilinguisme où l’utilisation respective de deux langues partageant le même statut, poursuit la même finalité.
La bipolarité éloignant la langue dominante de la langue dominée relève, bien évidemment, de l’idéaltype, d’autant que, dans la réalité, des productions linguistiques empruntées le cas échéant à l’une ou à l’autre, viennent occuper l’espace intermédiaire. Les analyses ultérieures en nuanceront, à point nommé, la typologie : la Belgique, la Suisse, le Québec et l’Acadie offrant, de ce point de vue, à l’occasion, des cas de figure bien contrastés.

Le plan
L’ouvrage est divisé en trois parties.
Partant d’une définition de la classe sociale, on envisage d’abord les liens qui rattachent celle-ci à la langue et à ses modalités dialectales et accentuelles. L’analyse reste confinée dans le cadre des antagonismes de classes, bien qu’on puisse y déceler déjà, en germe, des conditions propres à favoriser des conflits communautaires. La liaison entre l’appartenance confessionnelle et la langue, examinée ensuite, en montrera l’appoint pour la définition d’une identité collective apte à déboucher sur des revendications ethniques à caractère national. C’est précisément en clôturant la première partie que le propos s’élargit vers cet horizon, le sens de certains concepts souvent utilisés dans la suite ayant été préalablement défini.
La seconde partie aborde la question des identités collectives considérées au niveau sociétal où les enjeux des conflits linguistiques apparaîtront plus clairement dans les trois pays concernés par l’étude, auxquels s’ajoutent les Flandres françaises pour des raisons expliquées ci-après. La langue y est présentée comme un élément central du conflit. S’affirmant officiellement – et non sans difficultés - au détriment de ses formes dialectales, sans les exclure tout à fait, elle s’inscrit dans une lutte politique où son homogénéisation aide, d’une part, à faire pièce à la langue dominante qui l’environne et, d’autre part, à poser les jalons d’une revendication nationale, voire nationaliste. Bien que les chapitres de cette deuxième partie soient centrés sur la Belgique - considérée respectivement dans ses deux entités communautaires flamande et francophone - sur la Suisse et sur le Canada français considéré dans sa composante québécoise et acadienne, on devra inévitablement procéder à l’intérieur de ces divisions, à d’utiles comparaisons, tant pour en souligner les analogies que les différences. Le cas des Flandres françaises, qui ouvre d’ailleurs cette seconde partie, appelle, bien entendu, une explication. Ce n’est pas tant qu’un passé très lointain les ait unies à la Flandre belge que ce chapitre se justifie, mais plutôt parce qu’une revendication régionaliste dotée de certains accents nationalistes s’y est ébauchée en rapport avec la région voisine. En sorte que ce léger détour par le nord de la France introduit logiquement le chapitre suivant, donnant, au surplus, l’occasion de mettre en parallèle une tentative avortée de régionalisation par rapport à une situation flamande tout à fait différente.
La troisième partie brosse le tableau d’une inversion des rôles où ce n’est plus l’action politique qui milite pour la reconnaissance officielle de la langue minorisée, désormais acquise. Mais c’est celle-ci qui, intégrée dans des aspects socio-économiques liés notamment à l’importance des flux migratoires, lui apporte un appoint pour une revendication de plus en plus autonomiste, dont la manifestation extrême est la prétention à l’indépendance.
PREMIERE PARTIE :
De la distinction sociale à la formulation d’une culture communautaire à partir du critère de la langue
1.
Langage et classes sociales
Les ouvrages consacrés à la langue dans le processus de formation des identités collectives ou encore les travaux des sociolinguistes ménagent souvent peu de place à une explication qui discrimine le rôle respectif des classes sociales dans les usages langagiers comme dans les conflits linguistiques. Les régionalismes ou les nationalismes masquent ou estompent trop souvent ce facteur pourtant essentiel dans la genèse de certains de ces conflits. On dépasse rarement la dichotomie entre les parlers populaires – par définition, apanage des classes peu aisées – et le langage châtié des classes supérieures, alors que les exemples des trois pays concernés par notre étude dévoilent, au contraire, un tableau beaucoup plus nuancé. Ainsi, les luttes entre les puristes, chasseurs d’incorrections de langage, de néologismes inutiles et de tournures populaires, d’une part, et les partisans de régionalismes fleurant bon le terroir, d’autre part, ne recouvrent pas nécessairement les classes que l’on devinent, pour résister ensemble à la langue dominante.
Avant d’entrer dans l’analyse des rapports de la langue avec les classes sociales dans un climat conflictuel, il n’est pas inutile de rappeler ce que la notion elle-même de classe sociale implique, du point de vue de la langue et des façons de parler.

La distinction sociale par le langage
Chacun dispose, dans la société d’un statut qui ne dépend pas seulement de sa personnalité mais aussi de son origine sociale. Par ailleurs, on observe aussi tous les jours que des groupes d’individus adoptent des styles de vie spécifiques redevables non seulement d’un niveau de revenus, mais également de l’éducation et de la culture. Ces styles de vie se traduisent par le type de logement, la façon de se vêtir, de s’alimenter, de se distraire et par le langage. Enfin, la vie sociale dévoile souvent le curieux spectacle de cette équation entre l’affirmation idéologique de l’égalité des hommes et l’inégalité de fait de leur condition. La notion de classe sociale exprime ce partage d’une même condition humaine à travers un même mode de vie, et celle de stratification sociale traduit l’inégalité sociale qui répartit les classes en strates réputées supérieures, moyennes ou inférieures, les unes par rapport aux autres (De Coster M., et alii, 2006 [1987], 201-202).
La façon de s’exprimer, le choix des mots, la richesse du vocabulaire, les tournures euphémisantes qui évitent d’appeler un chat, un chat, l’accent, bref tout ce qui concourt à former le langage constitue un indicateur de classement des individus, relevant du code des manières, bonnes ou mauvaises, du bon ou du mauvais goût, de la culture en général. « De toutes les distinctions, écrit Bourdieu, les plus prestigieuses sont celles qui symbolisent le plus clairement la position dans la structure sociale, comme le vêtement, le langage ou l’accent » (2003 [1979], 143). La compétence linguistique ne se réduit donc pas à la simple capacité de communiquer, mais elle est un signe distinctif de statut et induit de manière plus ou moins subreptice un classement social. « Nous ne voyons pas le pouvoir qui est dans le langage, parce que nous oublions que toute langue est un classement et que tout classement est oppressif » (Barthes, 1978, 12). Ainsi des pratiques langagières réputées vulgaires, de la gestuelle qui l’accompagne agissant à la façon d’un repoussoir, susceptibles de développer une espèce de racisme de classe, surtout lorsqu’elles se conjuguent avec des modes de consommation peu raffinés. Dans les classes supérieures, la forme prime la fonction du langage comme l’illustre Bourdieu à travers « l’opposition entre le franc-parler populaire et le langage hautement censuré de la bourgeoisie, entre la recherche expressionniste du pittoresque ou de l’effet et le parti de retenue feinte ».Et d’ajouter: « Même économie de moyens dans l’usage du langage corporel : là encore, la gesticulation et la presse, les mines et les mimiques, s’opposent à la lenteur – “les gestes lents, le regard lent” de la noblesse selon Nietzsche—, à la retenue et à l’impassibilité par où se marque la hauteur. Et il n’est pas jusqu’au domaine du goût primaire qui ne s’organise selon l’opposition fondamentale, avec l’antithèse entre la quantité et la qualité, la grande bouffe et les petits plats, la manière et les manières, la substance et la forme » (2003 [1979], 197).
Dans la même logique de la distinction considérée sur la base du langage, l’accent joue un rôle non négligeable, paradoxalement, très ambigu. Il est, pour la langue française, tout écart phonétique par rapport à une norme sociale considérée comme vierge de cette particularité, l’accent parisien ou « accent pointu » en l’occurrence (Rey, 1998 [1992], 17). Du point de vue de ses significations sociales, l’accent est d’abord l’expression d’une culture langagière très populaire, couplée à des incorrections verbales et autres solécismes et souvent sujet à de faciles moqueries, à moins qu’il ne serve à traduire la saveur ou la verve d’un terroir. Il est aussi l’indice de l’affirmation identitaire d’un nationalisme combatif, comme l’illustre l’exemple du Québec où une population y voit le trait original de son américanité. Il est enfin ce cliché qui, par un effet de synecdoque consistant à prendre la partie pour le tout, désigne un pays en généralisant le parler populaire d’une frange de la population, bruxelloise par exemple, où les tournures flamandes se mêlent au français pour aboutir à un langage métissé. En revanche, les parlers de Wallonie - c’est-à-dire toute la Belgique francophone hormis sa capitale – n’ont rien à voir avec ledit accent puisqu’il s’y côtoie des accents picard, wallon proprement dit, lorrain ou gaumais, champenois et luxembourgeois.

Les distinctions sociales en Flandre.
La Flandre a illustré de la façon la plus nette et la plus aiguë la logique de la distinction de classes fondée sur l’usage linguistique. On y trouve en germe les ingrédients des conflits que le pays ne cesse de connaître.
L’usage du français était, aux yeux de la bourgeoisie flamande, le signe le plus évident de la réussite sociale et, partant, de son appartenance de classe. En effet, les classes ouvrières et rurales patoisaient dans des dialectes flamands, différents d’une région à une autre. La logique de classe bien connue selon laquelle chacune d’entre elles s’efforce d’imiter celle qui la plafonne avait encouragé, depuis longtemps, la haute bourgeoisie à s’aligner sur la noblesse et, par un effet d’entraînement, la petite bourgeoisie et les classes moyennes à faire de même en s’alignant sur la bourgeoisie. La langue maternelle était ainsi reléguée au rang d’un idiome rude et vulgaire. Dans les collèges et autres établissements scolaires, quiconque suppléait à l’ignorance du mot français par un terme issu du patois local, essuyait la risée des condisciples et, le cas échéant, la sanction professorale. Du flamand, la bonne bourgeoisie n’en savait parfois que des bribes tout justes nécessaires à se faire comprendre de sa domesticité. Pourtant, il arrivait qu’elle gardât encore en mémoire en reste d’une culture ancestrale, de savoureuses expressions qui affleuraient, au besoin, dans les moments d’intense émotion. « Ainsi arrivait-il qu’ayant vécu en français l’on mourût en flamand » note la romancière et dramaturge gantoise Suzanne Lilar. C’est encore elle qui, dans Une enfance gantoise exprime un inconfort intellectuel où sa francolâtrie doit composer avec le secret apprentissage d’une seconde langue. Et d’avouer que s’étant un jour rendue au théâtre flamand, « ses parents n’eussent pas tonné davantage si elle avait été au bordel » (1976, 42-43). Ce malaise intellectuel face aux attitudes vexatoires d’une bourgeoisie flamande mais francophone, d’une part, et les réactions « d’énergumènes barbus, chevelus, écumants, hurleurs qui crachaient sur les belles dames » d’autre part, empêchaient de prendre parti pour l’un ou l’autre camp ( ibid. ).
Les mêmes accents d’une enfance écartelée entre deux systèmes d’apprentissage des langues et le coudoiement disparate d’enfants issus de classes sociales différentes, résonnent également dans l’œuvre de l’écrivain français d’origine belge, Félicien Marceau. Ayant vécu en milieu flamand, il souligne, dans la même veine que Lilar, le snobisme de la bourgeoisie et les excès en retour de mouvements flamands issus des couches populaires et des classes moyennes. Il dénonce, au surplus, des faits qui seront montés en épingle par ces mouvements, à savoir, qu’à l’occasion de la Première Guerre mondiale, les ordres des officiers flamands ou wallons, mais tous francophones, étaient transmis à la troupe en français ou dans un flamand très approximatif, avec les conséquences dommageables que l’on devine (Marceau, 1968, 73).
Cette dichotomisation de la réalité sociale entre une classe bourgeoise francophone et une classe ouvrière et surtout paysanne, usant de dialectes patoisants, ne doit pas occulter l’existence d’une classe moyenne flamandophone, du moins à l’origine, et luttant pour se faire une place honorable dans la société. « Celui qui n’a pas accès au langage des classes dominantes, écrit Bourdieu, n’a que peu de chances de jouer un rôle dans la vie sociale et politique » (1982). Aussi, provisoirement exclues de la culture officielle, les classes moyennes composées essentiellement de la petite bourgeoisie, de fonctionnaires de rang modeste, d’enseignants, s’étaient mises à l’apprentissage d’un français, à tout le moins fonctionnel, sans abandonner leurs patois flamands. Cette pratique de la diglossie leur laissait entrevoir la possibilité d’une ascension sociale laborieuse interdite aux classes populaires, coupées de la culture dominante par la double barrière linguistique et sociale (Reynebeau, 2005, 96-97).
La création d’un Etat belge, en 1830, imposait le français comme seule langue officielle, à la satisfaction de la bourgeoisie flamande, bruxelloise ou wallonne. Cependant, une telle imposition allait modifier la donne en transformant une question sociale spécifiquement flamande en un problème national. Les hommes politiques flamands, issus de la bourgeoisie francophone et élus à la faveur du suffrage censitaire en vigueur à l’époque, persévéraient dans l’usage de la langue de Voltaire. Mais les vexations persistantes et le dédain affecté vis-à-vis des masses populaires à l’endroit de leurs parlers, nourrissaient davantage un ressentiment mué bien vite en une aversion profonde pour la langue française, ses symboles de prestige, et pour ceux qui la parlaient, qualifiés de « fransquillons ». Ce terme dérive, sans doute, à notre avis, de la suffixation diminutive en « illon » dont la petitesse connote, non un sens affectif, mais péjoratif comme les termes moinillon, avocaillon, négrillon, etc. Fransquillon (en flamand franskiljon) signifierait : petit français ou français de seconde zone. Une telle hostilité à l’égard des fransquillons allait encourager des mouvements flamands à verser dans l’extrémisme flamingant car, pour reprendre les propos de Lilar, « on peut accepter le bilinguisme mais non sans bassesse la dépréciation systématique de la langue maternelle – fût-elle moins limpide, moins propice aux échanges que l’autre » ( Id ., 45). Et cet auteur de conclure : « L’aile avancée du parti flamand, figée dans le souvenir des injustices et le projet de sa revanche, ne songe qu’à écraser la langue et la civilisation française au profit de la germanité. Tel est le plan où se débattent les politiques. On est là au cœur de l’agressivité, de son dilemme impitoyable. Aliéner pour ne pas se laisser aliéner » ( Id ., 66-67).
A l’heure actuelle, la bourgeoisie dite fransquillonne n’a pas tout à fait disparu, malgré l’éradication du français, largement détaillée plus loin ( cf . infra, chap. 6). En raison d’un climat hostile, méprisant, parfois agressif et du déshonneur imputé au fait de s’exprimer en français, elle s’en tient à le parler dans des colloques particuliers ou en famille. Elle s’enhardit cependant en public à le parler haut et fort dans les stations huppées du littoral belge où le mélange des néerlandophones et des francophones ne permet plus l’identification exacte des locuteurs. En revanche, les hommes d’affaires et les intellectuels émanant, entre autres, de milieux académiques, même lorsqu’ils sont flamingants, se plaisent à faire entendre, à l’occasion, un français réputé sans accent et souvent plus châtié que celui de leurs homologues wallons.
On verra plus loin qu’une nouvelle bourgeoisie francophone, additionnée de l’apport de fonctionnaires européens, est venue investir les quartiers résidentiels de la périphérie bruxelloise, imitant par trop, aux yeux des Flamands, les pratiques langagières des fransquillons ( cf . infra , chap. 11 ).
Ce qui aurait pu être une richesse culturelle indéniable, s’il n’y avait eu l’arrogance et la prétention de la haute bourgeoise et de ses imitateurs en quête de promotion sociale, se muait en un conflit linguistique ouvert, rendant encore plus délicate la position des chantres de la Flandre écrivant en français, dont Verhaeren est, sans doute, la figure la plus emblématique. « C’est aux poètes qu’il écherrait de transcender l’agressivité en dialogue, en émulation, en lutte d’amour » (Lilar, 1976, 67). Cette adresse terminale ne resterait pas sans écho, au plus fort des conflits linguistiques.

La Suisse : une fracture sociale peu marquée par l’usage dialectal
A considérer le seul critère linguistique, la fracture sociale se dessine très discrètement en Suisse, si l’on excepte l’opposition traditionnelle ville-campagne. L’usage des dialectes et des patois ainsi que les accents y afférents permettent difficilement de hiérarchiser les classes dans la stratification sociale. Il existe, certes, des conflits linguistiques dont on développera plus loin la trame dans un chapitre plus approprié. Mais ces conflits opposent principalement la Suisse alémanique à la Suisse romande, toutes couches sociales plus ou moins confondues.
En considérant cette dernière, on prête souvent à la frange populaire un accent caractérisé par une élocution traînante, par rapport à la norme du référent français. Mais cette particularité, surtout rapportée par effet de synecdoque à l’ensemble de la population romande, relève, bien entendu, du cliché. En réalité, exception faite des parlers de la classe paysanne installée dans les alpages ou les vallées, le français pratiqué par les Suisses romands ne s’écarte guère de l’accent pointu de leurs voisins de France. D’autant que la Savoie, réputée pour sa pratique du bon usage de la langue, est toute proche (Walter, 1998, 150-156).
Le cas de la Suisse alémanique et celui du Tessin se situent plus précisément sur le plan de la dialectologie, bien que celle-ci ne soit pas tout à fait étrangère à la distribution des classes selon les différents parlers. En effet, les dialectes alémaniques – comme les dialectes tessinois d’ailleurs – n’entrent pas dans la définition d’une classe sociale particulière, selon un critère qui distinguerait une élite bourgeoise parlant un allemand correct et une classe populaire s’exprimant en dialecte, si l’on excepte toutefois une classe paysanne et son parler Bure-Dütch. Certes, l’élite, qu’elle soit ou non d’origine allemande, parlait la langue standard. En revanche, les relations de travail avaient déjà réduit la fracture sociale entre les classes salariées et la petite bourgeoisie, celle-ci usant du même dialecte. A la fin des années soixante, l’élite culturelle et politique suivait le mouvement : l’allemand perdait ainsi son statut oral, conservant celui de la seule écriture (Widmer et alii , 2005, 20). Cette langue est d’ailleurs perçue négativement aux yeux des Alémaniques puisqu’elle est la langue d’une Allemagne puissante mais toujours crainte (Widmer, 2004, 25). Les dialectes donnent, au contraire, toutes classes sociales confondues, la marque d’une originalité et, partant, d’une identité helvétique. Il y a, d’ailleurs, des traits communs entre cette attitude et celles des habitants du Grand-duché de Luxembourg qui, en 1948, rejetèrent la langue allemande en tant que langue officielle au profit du français, mais conservèrent comme langue privée, partagée par toutes les classes sociales, leur dialecte, le letzebürgisch, En effet, la population luxembourgeoise partageait les mêmes appréhensions, vis-à-vis du puissant voisin, surtout peu après la Seconde Guerre mondiale.
Il reste, cependant, que les parlers dialectaux alémaniques sont mal perçus par les Romands et particulièrement par la bourgeoisie que se targue de parler une langue. Windish et ses collaborateurs relèvent ce type de dissentiment dans la société fribourgeoise à majorité francophone, où celle-ci occupe les beaux quartiers de la ville haute (1992, t1, 55). Mais c’est plus largement dans la réticence des Romands à apprendre l’allemand au motif que la langue standard n’est pas parlée, que les conflits se manifesteront plus ouvertement.
Les Tessinois, quant à eux, ont toujours exprimé le souci de n’être point confondus avec leur grand voisin italien. D’une part, la bourgeoisie ne s’est guère souciée de parler une langue cultivée pour marquer ses distances avec les classes moins aisées. D’autre part, celles-ci, moins nombreuses que les populations immigrées italiennes, ne tenaient guère à s’y sentir trop proches notamment par l’usage de la même langue, celui du dialecte tessinois leur garantissant une distinction identitaire. Peut-être aussi faut-il y voir le signe d’une sourde appréhension des Tessinois de se retrouver un jour dans la grande banlieue de Milan... ?

L’avancement et l’ascension sociale au Canada français
Le Québec et l’Acadie ont connu, du point de vue qui nous occupe, une évolution assez parallèle. Une classe essentiellement rurale, chapeautée par une élite composée surtout du clergé et des notables, désertait progressivement les campagnes, au gré de l’industrialisation et de l’urbanisation du pays, d’autant que les secteurs d’activités agricoles se révélèrent de moins en moins productifs. L’Acadie ne pouvait offrir que des opportunités d’emploi peu alléchantes et principalement saisonnières et donc peu rentables. En un peu plus d’un siècle, de 1850 à 1960, toute l’organisation sociale et économique du Canada français s’est ainsi considérablement modifiée du fait qu’un peuple d’agriculteurs dit de souche, dispersé dans les villages et les campagnes, acquiert le nouveau statut de citadin. Toutefois, la fracture sociale qui opposait la paysannerie à l’élite anglophone se dessine également dans les villes où celle-ci garde la haute main sur l’industrie et ses nouvelles acquisitions. La direction et le personnel de cadre sont anglophones. Les postes de maîtrise et de qualification sont dévolus de préférence aux anglophones, non seulement du fait d’une habileté industrielle depuis longtemps acquise par rapport aux nouveaux venus, mais aussi en raison de l’obstacle de la langue. C’était souvent le cas à Montréal où la concentration industrielle du Québec est la plus importante. Dans les villes de moindre importance, la fracture sociale oppose les petits patrons et les cadres anglophones occupant les quartiers nantis aux ouvriers francophones habitant des zones beaucoup moins avenantes. Des notables et du personnel de maîtrise, francophones mais bilingues, assument, en quelque sorte, la liaison entre les deux mondes (Linteau, 2003, 154-155). L’urbanisation favorise - outre le développement du petit commerce investi par les anglophones, les francophones et les allophones de l’immigration – l’émergence d’une nouvelle classe moyenne francophone. Une élite francophone d’ingénieurs, de comptables et d’enseignants, issue de cette classe, se voit freinée dans l’ascension de l’échelle sociale, à moins de renoncer à sa culture et à sa langue ( Id. , 161). Quant à l’ouvrier francophone, même s’il est bilingue, il se voit presque toujours barré par un anglophone unilingue.
En réalité, la langue anglaise, bien qu’elle soit l’expression de la domination anglaise et, par conséquent, celle de l’avancement et de l’ascension sociale, apparaissait aussi auréolée de prestige, face à une langue française très mal assurée, contaminée par des tournures populaires et mal parlée de surcroît : ce qui la rendait souvent difficile à comprendre et grossière aux yeux des anglophones. Il s’ensuivait une sorte de querelle linguistique à l’intérieur même de la francophonie canadienne pour sortir d’une situation de classe déterminée notamment par la langue. Le dilemme se posait dans les termes suivants : conserver un parler français, mais distinct de son référent standard pour bien marquer l’identité canadienne ou alors épurer la langue et perdre une bonne partie de son originalité. L’exemple d’un parler populaire comme le joual (déformation phonétique du mot « cheval ») est significatif à cet égard.
L’éradication de ce langage propre aux petites gens au profit de l’usage d’une langue correcte, a suscité des remous, non seulement auprès d’une jeunesse en quête d’identité et de contestations d’une bourgeoisie parlant bien, mais aussi chez des écrivains qui voulaient en conserver le pittoresque et la saveur. Mais si un auteur comme Michel Tremblay, à la faveur de sa célèbre pièce Les Belles-sœurs fait exprimer ses personnages dans un parler proche du joual, c’est surtout pour monter en épingle la misère existentielle et intellectuelle d’une classe défavorisée (Brochu, 2003, 261-265). La littérature québécoise quittera cependant, pour l’essentiel, ce langage populaire qui desservait la cause francophone, tout en conservant des archaïsmes et autres régionalismes susceptibles d’attester son originalité ou sa québécitude. Par ailleurs, le rapprochement entre le joual et le chiac, parlé en Acadie, vient immédiatement à l’esprit. Il s’agit en fait, de tournures langagières très populaires où, notamment, la conjugaison des verbes est relâchée et où les idiomes propres à la langue anglaise viennent souvent pallier les carences du vocabulaire français.
Le clergé, comme nous le verrons dans le chapitre suivant, avait déjà entrepris une action en faveur de l’usage correct de la langue. L’action politique prendra le relais à l’occasion de la Révolution tranquille des années soixante, tant au Québec qu’en Acadie, pour ôter, autant que faire se peut, le caractère discriminatoire ou classificateur du langage et protéger, par des mesures appropriées, la langue française contre son anglicisation.
2.
La langue et la foi
La langue et la religion ont toujours été de puissants leviers aptes à mobiliser les masses pour objectiver le droit à l’existence communautaire et, au-delà, à celle d’une nation dotée d’institutions propres à l’incarner. S’appelant l’une, l’autre dans le souvenir historique d’une même culture, quand elles ne s’y confondent pas, elles élèvent au carré la puissance de l’argument. « La foi, c’est la langue » gardiennes mutuelles de l’héritage et de leurs pratiques respectives.
L’histoire regorge d’exemples où l’Eglise et son clergé se sont trouvés aux avant-postes d’un combat, au risque parfois de s’enliser dans de fâcheuses compromissions. Il s’agissait de protéger la langue vernaculairc des menaces que, tantôt une classe dominante exploiteuse, tantôt un envahisseur étranger, faisaient peser sur son existence et les valeurs qu’on y attachait, comme l’illustrent respectivement l’exemple de la Flandre belge et celui du Canada français. Les Flandres françaises ont aussi donné le spectacle d’ecclésiastiques n’hésitant pas à monter au créneau pour faire revivre une langue dialectale trop longtemps plongée dans les remous de l’histoire, en l’associant – comme nous le verrons plus loin – à l’image édifiante de la foi. Plus loin, dans le passé, l’abbé Grégoire n’avait-il pas montré l’exemple de cette exaltation ensoutanée, à la faveur d’une grande enquête linguistique, dans la France révolutionnaire de 1790, en vue d’éradiquer les dialectes et autres patois préjudiciables à l’unité nationale ?
D’autres pays tentent bien de se forger ou de recréer une langue originale, oubliée dans l’héritage ancestral, pour afficher une identité propre à les opposer à une classe et à un pays dominants. Les velléités irlandaises pour redonner au gaélique, avec le soutien de l’Eglise catholique, une aire d’influence dépassant celles des villages côtiers de l’île, sont de ce type. Cet effort dénote le souci d’identifier la foi à la langue, à l’encontre d’une langue importée – donc étrangère - et mariée avec le protestantisme anglais.

L’exemple de la Flandre belge
L’histoire de la Flandre est, comme on le sait, liée à celle de la France, depuis les temps reculés du moyen âge jusqu’à la fin de l’ère napoléonienne, entrecoupée d’intermèdes espagnols, autrichiens et hollandais plus ou moins longs. L’aversion de la Flandre pour la langue française a des origines sociales, comme on vient de le voir, à travers les vexations que son peuple a dû subir de la part de sa classe dominante.

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