Modalité et modalisation dans la langue
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Description

Cet ouvrage analyse des études relatives à la modalité dans le fonctionnement de la pensée et du langage, en prenant appui sur différentes langues. La logique aristotélicienne constitue le fondement à partir duquel s'opèrent des distinctions modales particulières, montrant comment elles sont utilisées et élaborées au cours du raisonnement et du langage naturel.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2009
Nombre de lectures 121
EAN13 9782336271217
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Collection « Enfance et langages » dirigée par Jérémi Sauvage
© L’Harmattan, 2008
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296075825
EAN : 9782296075825
Liste des tableaux
Tableau 1 Tableau 2 Tableau 3 Tableau 4 Tableau 5 Tableau 6 Tableau 7 Tableau 8
Table des Figures
Figure 1 Figure 2 Figure 3 Figure 4
Sommaire
Page de Copyright Liste des tableaux Table des Figures Page de titre ENFANCE & LANGAGES Dedicace Remerciements INTRODUCTION Chap 1 - Ancrage logique Chap 2 - Fonctionnement de la pensée et expression de la subjectivité Chap3 - Fonctionnement communicatif et dimension interactive du langage Conclusion Bibliographie Du même auteur Sources Internet
Modalité et modalisation dans la langue

Claudine Day
ENFANCE & LANGAGES

L a collection Enfance et langages a pour but d’éditer des textes dont l’objet portera sur le « langage enfantin » de façon générale. Deux dominantes co-existeront : Le développement langagier (du bébé à l’adolescent, en langue maternelle, étrangère ; en situation unilingue ou plurilingue …) L’enseignement des langues dans tout type de situations (Français Langue Maternelle, Français Langue Seconde, Français Langue Etrangère, didactique des langues étrangères …).
Un intérêt particulier sera porté aux ouvrages faisant le lien entre développement langagier et enseignement des langues. L’approche disciplinaire de ces sujets sera alors très varié : psychologie sociologie sciences du langage sciences de l’éducation didactique anthropologie…
Les textes édités pourront être issus de travaux universitaires (doctorats, habilitation à diriger les recherches…) mais ils pourront également constituer un essai monographique, les actes d’un colloque, un ouvrage collectif sur un thème ou une approche scientifique particulière, un bilan de recherche intermédiaire ou final, etc. La ligne éditoriale générale peut donc se définir simplement par « étude des rapports entre le(s) langage(s) et les enfants ».
Ce livre est dédié à ma famille - Philippe, Karine et Claire - qui ont eu la patience de supporter mon investissement tout au long de ma carrière universitaire tant dans mes activités d’enseignement que de recherche.
Remerciements
J’adresse mes sincères remerciements à toutes celles et tous ceux qui, sous différentes formes, m’ont permis d’effectuer mes recherches initialement dans le groupe de Recherche « Ontogenèse des Processus Psychologiques » du Laboratoire de Psychologie de l’Université de Rouen. J’ai approfondi mes travaux, d’une part dans le cadre du Laboratoire de Psychologie Cognitive et Pathologique (LPCP, EA 1774), pôle pluridisciplinaire de la MRSH (Modélisation en Sciences Cognitives et Sociales) de l’Université de Caen pendant toute ma carrière universitaire, d’autre part dans celui du Laboratoire de Psychologie du Développement et de l’Éducation de l’Enfant de l’Université ParisV-Sorbonne qui m’a accueillie, pendant plusieurs années, en tant que membre associé dans le groupe « La communication interpersonnelle et ses fonctions chez l’enfant », puis dans l’équipe « Pragmatique de la communication » au sein du Laboratoire « Cognition et Communication ».
Par ailleurs, je voudrais remercier plus particulièrement le Professeur Jean Caron qui fut mon Directeur de thèse dans l’équipe « Acquisition et mise en œuvre de la langue » (ERS 21 -CNRS) du Laboratoire de Psychologie du Langage lorsqu’il exerçait à l’Université de Poitiers, les Professeurs Ayhan Aksu-Koç, Professeur à l’Université d’Istanbul dans le Département de Psychologie, Maria-Antonietta Pinto, Professeur de Psychopédagogie et de la Communication à l’Université de Rome ainsi que Ioanna Berthoud-Papandropoulou et Helga Kilcher, enseignants-chercheurs dans le Département de la Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Éducation de l’Université de Genève pour leurs remarques, suggestions, collaborations et leur aide intellectuelle et leur généreux soutien.
Enfin, j’adresse mes remerciements aux enfants et aux étudiants qui ont bien voulu participer à mes propres recherches et -plus spécifiquement- Claire, Emmanuelle, Karine, Peggy et Philippe pour leurs contributions respectives.
INTRODUCTION
Les relations entre la pensée humaine et le langage ont donné lieu, depuis l’Antiquité, à l’étude du fonctionnement de l’activité linguistique. Les champs de recherches sont nombreux et variés en ce domaine. Sans prétendre à l’exhaustivité, le propos de cet ouvrage est de dresser un panorama des principales conceptions théoriques de l’expression de la modalité en langue et des processus mis en œuvre dans les opérations mentales de modalisation des énoncés. Ce livre a également pour objectif de mettre à la disposition d’un public francophone des recherches empiriques ou expérimentales et des analyses théoriques qui sont abondantes dans la littérature anglo-saxonne au regard des publications en Français. Les résultats des études récentes et les conceptions actuelles présentées – que ce soit en Logique, en Philosophie, en Linguistique ou en Psychologie – s’appuient sur des formes linguistiques nombreuses et variées ainsi que sur les activités langagières intervenant tant au niveau du fonctionnement mental qu’à celui du contexte de communication. Aussi, les nombreux paramètres qui interviennent jouent-ils un rôle important dans l’acquisition, l’évolution et la maîtrise de l’expression de la modalité. La synthèse ici proposée s’adresse à celles et à ceux qui s’intéressent à la communication langagière qu’ils soient enseignants, chercheurs, praticiens ou étudiants titulaires d’une Licence poursuivant leur formation en Master ou Doctorat.
Des recherches ont tenté de rendre compte d’une certaine logique du sujet. En ce sens, le raisonnement est conçu comme une activité de l’esprit sous-tendue par des opérations discursives. Elles permettent de passer de propositions, servant de prémisses, à une proposition nouvelle en tant que conclusion. On admet généralement que les activités de raisonnement reflètent des opérations mentales inséparables du langage, même s’il n’est qu’intérieur. Le fonctionnement mental a été étudié selon des approches strictement logiques présentées dans le premier chapitre. Elles centrent leur intérêt sur un formalisme calculatoire en occultant plus ou moins les activités mentales mises en œuvre par les sujets. Se heurtant à une conception trop formelle, l’investigation du raisonnement invite peu à peu les recherches à se tourner vers une logique opératoire naturelle. S’appuyant en particulier sur le langage, elle vise à rendre compte de la complexité et de la diversité du fonctionnement mental dans une optique logico-philosophique.
Le deuxième chapitre expose un ensemble d’investigations réalisées par des linguistes et des psychologues qui interprètent la modalité comme étant le reflet de la subjectivité du locuteur. Ainsi, l’approche fonctionnelle de l’énonciation considère que certaines marques linguistiques sont l’expression de la subjectivité ou de l’engagement du sujet parlant à l’égard de ce qui est énoncé. Cela traduit la façon dont le locuteur se situe en tant que sujet de son discours et comment il se positionne par rapport aux différents paramètres de la situation de communication.
Les approches fonctionnelles, présentées dans le troisième chapitre, insistent sur l’importance des relations interactives et conçoivent les partenaires de l’acte de langage comme des êtres sociaux impliqués dans des rapports intersubjectifs. Le langage est alors considéré comme un instrument d’interaction, la communication comme une composante de l’activité sociale. Dans cette optique, on ne peut ignorer l’existence des relations entre les contextes communicatifs et les structures de la langue. Ces relations sont fortement ancrées dans l’ensemble des activités sociales mais aussi dans les processus cognitifs mis en œuvre par les locuteurs. De nombreux auteurs affirment que les éléments cruciaux pour comprendre le langage sont la signification, l’usage, la situation d’interaction et l’intention communicative. Tant en philosophie qu’en linguistique, des chercheurs ont focalisé leur intérêt sur cet aspect cognitif que constituent les intentions, fondement psychologique des activités représentationnelles et communicatives.
Ce livre constitue une étape dans les recherches que je mène sur la modalité et la modalisation en langue et s’articule ainsi autour de trois chapitres : Ancrage logique; Fonctionnement de la pensée et expression de la subjectivité ; Fonctionnement communicatif et dimension interactive du langage.
Chap 1
Ancrage logique
CE PREMIER CHAPITRE PRÉSENTE LES PRINCIPALES CONCEPTIONS THÉORIQUES QUI JALONNENT LES RECHERCHES SUR LE FONCTIONNEMENT DE LA MODALITÉ DANS LA PENSÉE ET QUI PONCTUENT LES INVESTIGATIONS ÉVOLUANT PROGRESSIVEMENT D’UNE LOGIQUE SANS SUJET VERS UNE LOGIQUE DU SUJET.

Perspectives logico-philosophiques.

La logique classique.
Dès le IV e siècle avant notre ère, les philosophes grecs s’interrogent sur ce que sont nos connaissances et sur les façons dont l’être humain les acquiert. Ainsi Socrate (470-399 av. J.C.) aurait eu pour mission divine de contribuer à l’éducation de ses contemporains en tentant de les rendre sages par la connaissance de leur ignorance résumée par cette courte phrase : « Je sais que je ne sais rien » et par la devise « Connais-toi toi-même ». Aussi conçoit-il « une théorie du savoir d’une complexité et d’une subtilité rarement atteintes ; […] c’est par convention que l’on rend par ‘science’ le terme epistèmè qu’il utilise. Le savoir ainsi désigné se caractérise à la fois par sa rigueur, son universalité et par la nécessité de son objet » (Pellegrin, 2005, p. 37). Disciple de Socrate, Platon (427 ou 428-348 av. J.C.) crée une philosophie vivante par le recours au dialogue, écrite en partie à la mémoire de son maître ; il fonde une « Théorie des Idées » qu’il refuse d’identifier à un concept car l’idée « n’est pas le produit de l’esprit humain ou du langage », mais elle n’en est pas pour autant innée. « L’idée n’est pas la cause de l’existence de la chose, mais elle est la cause de ce que cette chose est aussi intelligible qu’elle peut l’être. C’est le simple fait de la nommer et de la caractériser correctement qui affirme la présence de l’Idée à la chose. Celle-ci prend la forme de cette dénomination et aspire à se conformer à l’essence que ce nom signifie : l’Idée est normative […]. La connaissance de l’Idée sert de modèle […], elle permet de déterminer ce que sont les choses pour mériter leur nom et les qualités qu’on leur attribue » (Dixsaut, 2005, p. 52-54). Les Idées sont la vraie réalité dont dérive l’être des choses dans le monde. En ce sens, les Idées sont permanentes.
Pour Aristote (384-322 av. J.C.), disciple de Platon, « toutes les sciences ont leur place dans un projet de savoir total, la philosophie ». Il distingue trois grands types de sciences selon la nature du domaine sur lequel elles portent ; les « sciences théorétiques [ …réfèrent aux] objets non modifiables par le sujet connaissant » (Pellegrin, 2005, p. 38) ; elles comprennent les mathématiques, la physique et la théologie. Un second groupe concerne les sciences pratiques, comme l’éthique ou la politique, qui s’appliquent à l’action humaine. Enfin, le troisième ensemble est constitué des « sciences poïétiques qui sont les techniques rationnellement codifiées, comme l’architecture ». Selon Aristote, la science établit des propositions universelles et met en œuvre « une démonstration [qui] est une sorte particulière de raisonnement […] » ; celui-ci « établit quelque chose de vrai parce qu’il s’appuie sur des principes vrais et appropriés. Cette forme de raisonnement est le syllogisme » dont l’étude « est l’un des éléments principaux de ce que la tradition appelle la ‘logique aristotélicienne’ » (Ibid., 2005, p. 40). Ainsi, dès l’Antiquité, des philosophes conçoivent la logique en tant que science dont Aristote est, traditionnellement, considéré comme le père fondateur, grâce à ses traités de l’Organon 1 . Son ambition était « d’atteindre les activités du sujet et les propriétés communes des objets aussi bien que les structures ou formes en général » (Piaget, 1967, p. 4). Il semble que, pour Aristote, la logique permette d’inventer des raisonnements, producteurs de connaissances. Devant l’ampleur et la complexité de cette tâche, la logique aristotélicienne s’est spécialisée dans l’étude des seules formes en écartant les relations éventuelles entre ces formes, les sujets et les objets réels considérés comme immuables. La logique, délibérément formelle, est fondée sur des raisonnements inférentiels qui ne prennent pas en considération le contenu sémantique des propositions. Elle repose sur l’étude des conditions de vérité des propositions considérées comme vraies ou fausses, sans alternative. La logique classique rend compte du procédé syllogistique par un schéma d’inférences impliquant des propositions, chacune d’elles étant constituée d’un argument et d’un prédicat. Ainsi, deux propositions pet q peuvent être liées entre elles par l’une ou l’autre des quatre relations suivantes : p est le contraire de q  ; p est le subcontraire de q  ; p est le subalterne de q  ; p est la contradictoire de q . Le raisonnement syllogistique permet alors de conclure à la validité ou non validité d’une proposition r en fonction des valeurs de vérité des prémisses p et q et du type de relation entre ces dernières.
Des philosophes, contemporains et successeurs d’Aristote, ont émis l’idée de l’existence de syllogismes hypothétiques. L’école Mégarique, fondée entre les V e et IV e siècles av. J.C., nie la certitude des sens considérés comme trompeurs et ne fait confiance qu’à la raison. Aussi les Mégariques envisagent-ils une alternative entre l’être et le non-être, c’est-à-dire entre le vrai et le faux si on se réfère à des valeurs de vérité. Dans cet esprit, Diodore Cronos (?-296 av. J. C.) introduit une nuance modale, apparentée à des notions temporelles : l’impossible est ce qui n’est vrai ni au moment présent ni à un moment futur. En d’autres termes, la valeur de vérité d’un événement à venir est déterminée par celle de l’événement présent. De même, un mot ne peut revêtir deux sens simultanément, car cela signifierait qu’il possède deux sens potentiels.
L’intégration du concept de modalité à la logique aristotélicienne donne lieu à la distinction entre les énoncés non modalisés, propositions assertoriques énonçant un fait et les énoncés modalisés qui prennent en considération l’existence des notions de nécessité et de possibilité : ainsi, certaines propositions modalisées renforcent l’assertion simple alors que d’autres l’affaiblissent. Les valeurs de vérité des propositions peuvent donc être affectées d’une pondération par l’introduction d’opérateurs modaux. La représentation princeps de la modalité aléthique schématise les relations entre les valeurs de vérité des propositions, reposant sur le système oppositionnel qui met en jeu la distinction affirmation/négation ainsi que les notions de possibilité (P) et de nécessité (N) ( Fig. 1 ).

Figure 1 . Carré logique des relations modales.
Cette représentation détermine quatre catégories de relations entre les propositions : Les propositions contraires ne peuvent être vraies ensemble ( 1 ) ; Les propositions subcontraires ne peuvent être fausses ensemble (2) ; Les propositions subalternes sont telles que la seconde (p. ex. : P¬ p ) ne peut être fausse quand la première (N¬ p ) est vraie (3); Les propositions contradictoires ne peuvent être ni vraies ni fausses ensemble (4).
La modalité ainsi représentée, quelquefois appelée modalité au sens strict ou modalité ontique, s’accorde avec un usage unilatéral du possible, ce dernier étant impliqué par le nécessaire. Une autre conception réside dans le fait de considérer que le possible n’est ni nécessaire, ni impossible, mais c’est ce qui est contingent. Selon Geerts et Melis (1976, p. 110-111), ce possible « bilatéral » correspondrait à l’usage le plus fréquent en langue où, en termes de maximes conversationnelles, « un locuteur donne à son interlocuteur le maximum d’information que ce dernier ne possède pas encore, c’est-à-dire que si le locuteur sait qu’une chose est nécessaire, il ne dira pas qu’elle est possible ».
C’est ainsi que les linguistes Bertocchi et Orlandini (1998) affirment que l’un des principaux problèmes lié à la représentation du carré des oppositions logiques d’Aristote exprimant la modalité épistémique réside dans l’ambiguïté du terme « possible ». Dans l’interprétation de la possibilité unilatérale, « possible » signifie « au moins possible, sinon nécessaire ». Quant à la possibilité bilatérale, cela signifie « possible, mais non nécessaire ». La langue latine, mère des langues romanes, possède des moyens lexicaux qui permettent de lever cette ambiguïté. En effet, selon ces chercheurs, le Latin possède deux particularités par rapport aux langues modernes. D’une part, une expression sémantiquement ambiguë telle que possible / impossible est absente au moins jusqu’au premier siècle de notre ère. Il semble que cette dichotomie n’apparaît qu’à partir de Quintilien, maître en rhétorique et considéré comme le représentant officiel de l’éloquence au cours de la deuxième moitié de ce premier siècle. D’autre part, le Latin exprime la valeur épistémique de façon spécifique : la possibilité unilatérale utilise notamment les adverbes modaux ( fortasse , profecto , certe 2 ) et les prédicats ( debere , oportet , necesse est ) 3 alors que la possibilité bilatérale emploie des formes dites figées potest, fieri ( potest ut, fieri potest ut non 4 ).
L’introduction d’opérateurs modaux pose, dès lors, la question de savoir si la modalité porte sur le prédicat ( de re ) ou sur la proposition entière ( de dicto ). Cette distinction ne paraît pas nette dans les travaux d’Aristote (elle sera reprise beaucoup plus tard en Occident à l’époque médiévale). Les Stoïciens et les Mégariques développent la logique modale avec l’objectif d’étudier certaines formes de raisonnement à travers le langage. Ils cherchent à en dégager des règles d’utilisation et centrent leurs réflexions, d’une part, sur les façons dont un locuteur peut réfuter une affirmation. Ils établissent ainsi une logique des propositions explicitant les présuppositions nécessaires aux opérations logiques. D’autre part, ils tentent de définir l’implication en termes modaux. Envisagée comme étant un connecteur dont la fonction est de mettre en relation le conséquent à son antécédent, l’implication est vraie en dehors des cas où l’antécédent est vrai et le conséquent faux ; cela correspond à l’implication logique. Diodore Cronos montre cependant qu’il existe des situations où ce cas peut se rencontrer, notamment si on prend des changements au cours du temps. La définition de l’implication devient alors à la fois plus complexe et plus restrictive : l’implication vraie est une proposition dont le conséquent est faux et dont l’antécédent ne peut être vrai ou n’a pu être vrai. Cela fait donc intervenir non seulement une notion modale, mais encore une dimension temporelle.
D’un point de vue historique, il semble que la pensée d’Aristote sombre dans l’oubli pendant plusieurs siècles. Elle ne s’imposera en Europe Occidentale qu’au cours du XIII e siècle, à l’époque du Moyen-Âge. Deux grandes tendances voient alors le jour. L’une, sous l’impulsion de Thomas d’Aquin (1227-1274), associe les conceptions philosophiques aux dogmes chrétiens : « La pensée est ‘une opération’, c’est-à-dire un ‘acte’ de l’intellect, un mouvement de l’âme qui se développe à travers le discours » (Mugnai, 2006, p. 50). Cette influence sur la Scolastique domine la philosophie occidentale jusqu’au XVII e siècle, puis s’effondre avec l’apparition des sciences expérimentales. L’autre, en contrepoint de cette perspective philosophicothéologique, prône une autonomie de la logique eu égard à l’aspect formel de l’expression linguistique. Les réflexions des uns et des autres permettent l’émergence de deux principaux modèles théoriques. D’une part, le modèle des « suppositions », en relation avec des niveaux d’intention, fait la distinction entre les suppositions formelles (une expression réfère aux objets qu’elle représente) et les suppositions matérielles (une expression sert de fondement pour elle-même, ainsi « armoire est un nom »). D’autre part, le modèle des « conséquences » réfère à la validité d’un raisonnement. Deux propositions conjointes servent d’antécédent à une proposition conséquente – la conclusion – qui s’énonce sous la forme d’une proposition conditionnelle plus ou moins complexe. Les modes de raisonnement étudiés utilisent des propositions introduites par des termes tels que Si , Comme faisant ainsi du syllogisme une forme particulière du raisonnement conditionnel. Les logiciens médiévaux reprennent la distinction entre modalité de re et modalité de dicto  ; ils montrent que « dans la relation d’implication, le déplacement de l’opérateur de modalité détermine deux types de conséquences différentes » (Piéraut-Le Bonniec, 1974, p. 28). Par exemple, la phrase Pierre peut venir s’interprète comme Pierre est en mesure de venir dans une modalité de re et comme Il se peut que Pierre vienne dans une modalité de dicto .Se référant à Platon et à Aristote, Montaigne considère dans ses Essais (1580) que « la logique n’a aucune utilité pratique, que ses inventeurs ne l’avaient écrit que pour leur amusement » (cité par Ariew, 2006, p. 58). Malgré cela, la logique classique, fréquemment utilisée comme moyen d’argumentation au Moyen-Âge, a donné lieu à de nombreux traités puis connaît un déclin à partir de la Renaissance. Quoi qu’il en soit, en 1630, Descartes (1596-1650) affirme que la logique classique comporte deux aspects négatifs : l’inutilité des syllogismes et l’existence d’« effets nuisibles par rapport à ceux de l’analyse des anciens et de l’algèbre des modernes ». La méthode de Descartes repose sur la déduction qui n’a que peu de lien avec les lois de la logique ; « la déduction […] est un genre d’inférence utilisée en mathématiques, quand nous ‘percevons’ une relation entre des propositions différentes, et qu’une vérité inconnue suit des vérités déjà connues » (Ariew, Ibid., p. 61). Descartes présente sa doctrine comme nouvelle et susceptible de choquer au même titre que les découvertes de Galilée qui lui avaient valu une condamnation. Dans un premier temps, il ne se réclame de personne, puis, en 1644, il mentionne Saint Augustin, « non pour accréditer directement la création des vérités éternelles, mais pour accréditer, du moins, la coïncidence en Dieu, du voir, du vouloir et du faire […]. Dieu ne peut pas ne pas créer les vérités éternelles s’il est tout-puissant et s’il est cause de tout ce qui est […] » (Bouchilloux, 2006, p. 147).
La Logique de Port-Royal (1662), au début de la seconde moitié du XVII e siècle, fait renaître l’intérêt des philosophes en quête d’une méthode qui leur permette moins de s’assurer de la cohérence du discours que de la vérité des choses. Reprenant la logique d’Aristote, les logiciens de Port-Royal sont à la recherche d’un outil qui puisse être utilisé pour apprendre à juger sainement plutôt qu’à raisonner correctement : « l’art de penser » est structuré selon quatre aspects d’une pensée rationnelle : comprendre, juger, déduire, ordonner des connaissances. Environ à la même époque, Leibniz (1646-1716) propose une logique qui représente les idées simples et leurs relations à l’aide d’un système de notations et de règles qui réduisent les opérations logiques à des calculs. Il réduit les principes de raisonnement à ceux de contradiction (possibilité logique) et de raison suffisante (possibilité d’existence). Pour Leibniz, il existe deux classes de vérités. L’une réfère aux vérités de raison  ; elles sont nécessairement vraies car leur négation implique une contradiction (par exemple l’énoncé selon lequel la somme des angles d’un triangle égale 180°) ». « Les secondes [vérités] sont contingentes (il est possible qu’elles soient fausses) et comprennent les assertions factuelles et les vérités historiques (par exemple le fait que César a franchi le Rubicon) » (Mugnai, 2006, p. 43). Pour caractériser ces deux types de vérités, -de raison / de fait- , Leibniz s’appuie sur la démonstration logique. Ainsi, « [ …] les vérité s de raison sont nécessaires car il est toujours possible d’en donner une démonstration. En revanche, les vérités de fait ne sont pas démontrables » (Ibid., p. 45). Pour ce penseur de l’universel , « Dieu […] a conçu notre monde mais aussi des modèles alternatifs de mondes possibles […]. Un ‘monde possible’ est un ensemble de concepts complets auxquels correspondent des individus possibles . Chaque monde possible est donc une sorte de modèle dans l’esprit divin, une description élaborée dans les moindres détails de ce que devrait être ce monde s’il était réalisé » (Ibid., p. 47). Il faut noter que cette conception des mondes possibles est, à l’époque, un lieu commun des courants théologiques.
Bolzano (1781-1848), quant à lui, fait la part entre les processus psychologiques empiriques et les vérités logiques. Il est le fondateur de la logique pure, systématique, fondement de l’épistémologie. Dans cet esprit, la logique ne peut être une théorie du jugement car cela relève de la psychologie ; elle ne peut être, non plus, une théorie des énoncés, ce qui est du domaine de la grammaire. Une logique consiste en une théorie des rapports entre les propositions. Selon Bolzano, une proposition correspond au sens de l’énoncé et ne possède pas d’existence réelle, que ce soit dans le temps ou dans l’espace. Une telle proposition est susceptible de prendre l’une ou l’autre des deux valeurs de vérité que sont le vrai et le faux, ces valeurs pouvant se diviser en une infinité de vérités ; cette conception constitue le sous-bassement des recherches qui envisageront l’existence d’ensembles infinis. L’apport essentiel de Bolzano dans le domaine de la logique est d’avoir élaboré un système de relations (définies en termes de valeurs de vérité) entre des propositions dont on peut déduire la conséquence logique. Cependant, de façon globale, les philosophes du XVIII e siècle et de la première moitié du XIX siècle ne contribueront que peu au développement de la logique.
Il faudra attendre le milieu du XIX e siècle pour que la logique connaisse un regain d’intérêt. S’appuyant sur des analogies entre certaines opérations logiques et certaines opérations mathématiques, Boole, en 1847, présente un modèle dont la particularité est d’être à la fois symbolique et mathématique. Un problème logique peut alors être traduit dans un langage algébrique qui n’admet que deux valeurs de vérité. Cette conception a été ensuite développée par Peirce, Frege et Russell.
Peirce (1839-1914) émet l’idée de l’existence d’une logique trivalente qui, outre les valeurs traditionnelles du vrai et du faux, admet une troisième valeur : la possibilité ou contingence. Il définit la logique en termes de croyances considérées comme stables si elles reposent « sur des observables indubitables et sur une pensée mathématique » (Blanché, 1970, p. 30). Qui plus est, il distingue le possible subjectif du possible objectif ; le premier réfère à un état de l’information dans le temps, le second à une information du futur qui s’applique au réel à partir de lois connues. Par ailleurs, il prône la thèse du pragmatisme qui consiste à porter un jugement sur la vérité des idées en fonction de leur portée, ce qui doit être expérimentalement contrôlable. À cela s’ajoute le fait qu’il est le fondateur de la science des signes, constituée de trois ensembles : La logique critique traite de ce qui est requis pour qu’un signe réfère à un objet dans un rapport de vérité ; La rhétorique spéculative concerne la méthode de détermination de la signification du signe ; La grammaire spéculative étudie le signe en tant que tel.
Frege (1848-1925), constatant l’inadéquation du langage courant au domaine de la logique, construit une langue symbolique. Celle-ci rend possible le calcul des propositions sous la forme d’un cheminement déductif. Elle permet également l’analyse de la structure interne d’une proposition, conçue, non plus en termes de relation entre un argument et un prédicat, mais en termes de fonction ou concept (une expression logique comprend une ou plusieurs variables) et d’argument ou objet (un terme particulier peut remplacer une variable dans une fonction logique). Frege introduit des concepts fondamentaux correspondant au connecteur Si … alors , à la négation, aux quantificateurs. Il ouvre également la voie à la sémantique en introduisant la distinction entre le sens et la référence d’un signe. Chez Frege, il y a le signe, la chose à laquelle ce signe renvoie et un ensemble d’entités que sont les sens, cet ensemble étant un intermédiaire entre le signe et la chose. La question qui se pose est de savoir comment on peut accéder à ces entités. Les sens n’étant pas de nature mentale, ils existent indépendamment du langage et sont dans la réalité elle-même. Frege considère qu’on peut utiliser des expressions langagières imagées ; en revanche, il est possible qu’on ne trouve jamais comment un esprit entre en contact avec ces unités. Le sens est conçu comme une voie d’accès à la référence ; c’est à travers les significations qu’on atteint l’objet. En somme, les faits ne sont rien d’autre que des pensées vraies. Référence et vérité constituent des problèmes cruciaux et, de façon globale, les axiomes et les règles proposés dans le modèle de Frege forment une syntaxe au service de la sémantique. Le modèle a pour but de décrire des phénomènes objectifs et, pour cela, un système logique n’a pas à tenir compte des processus mentaux qui ne peuvent que relever d’études empiriques. Selon Frege, le logicien n’a pas à s’occuper de la signification en tant que processus psychologique, d’où les difficultés rencontrées quand on oppose logique et psychologie dans le domaine du langage naturel. Passés quelque peu inaperçus lors de leur parution, les travaux de Frege ont eu un retentissement ultérieur et ont influencé Russell (1872-1970). Ce dernier développe une théorie du calcul des fonctions et des propositions fonctionnelles à l’aide du processus déductif. Il fonde une méthode d’analyse et une langue symbolique rigoureuse dont l’intérêt est, d’une part d’éviter les ambiguïtés du langage ordinaire, d’autre part de mettre en évidence l’existence d’énoncés dépourvus de sens. Ainsi, on peut se demander si une phrase telle que L’actuel roi de France est chauve possède un sens (cette phrase issue des travaux de Russell fut reprise par de nombreux chercheurs de différents domaines). En fait, une telle proposition servirait de thème grammatical car le sens de cet énoncé n’existe que par la proposition dans laquelle il figure. Cette proposition se présente sous la forme suivante : Il existe un individu unique qui règne actuellement en France et tout individu est chauve - « Il existe un x tel que F(x) et, pour tout y, si G(y) alors y=x ». Cette proposition s’écrit sous la forme suivante : ∃x [F(x) ∧ ∀y (G(y) → y=x)]. Elle est vraie lorsque l’objet x existe et possède la propriété indiquée [F(x) ∧ ∀y (G(y) → y=x)] ; elle est fausse quand l’objet n’existe pas. Russell présente ainsi un modèle de descriptions définies à l’aide d’opérateurs logiques, définis eux-mêmes par une combinaison de l’identité (« il existe un élément :∃x ») et de la quantification (« pour tout élément :∀y »). Ce dont il est question, c’est donc de propositions existentielles. D’autres notions théoriques ont été élaborées par Russell, mais ne sont pas développées ici. Il faut cependant signaler l’existence d’un modèle théorique (celui dit des types ramifiés) qui permet d’éliminer des antinomies logiques et/ou sémantiques. Dans le prolongement des travaux de Frege, Wittgenstein ( 1889-1951 ) cherchera à comprendre la logique du langage en s’intéressant au fonctionnement des langues naturelles. L’optique est de considérer que c’est l’usage, la pratique du langage qui explique le sens, c’est-à-dire que les significations ne sont pas représentées uniquement par les signes linguistiques.
Parallèlement aux études de Peirce et de Frege, Lewis (1883-1964) reprend, en 1918, la problématique liée à la relation d’implication qu’il essaie de faire correspondre à une relation de conséquence appropriée au raisonnement ordinaire. Il met en avant que la logique classique présente deux théorèmes paradoxaux qui permettent d’énoncer des propositions telles que Le vinaigre est acide implique que S’il existe des barbus , alors le vinaigre est acide et Le vinaigre n’est pas acide implique que Si le vinaigre est acide , alors il existe des barbus . Pour Lewis, cela réside dans le fait que l’implication ne consiste pas en une simple relation entre les valeurs de vérité des propositions car il s’y ajoute un lien de dépendance d’ordre sémantique.
Furent ensuite envisagées des logiques plurivalentes. En particulier, Lukasiewicz (1878-1956) cherche à renouveler la logique aristotélicienne en construisant un système trivalent (comprenant les valeurs du vrai, du faux et du possible) avec l’objectif de permettre le traitement de futurs contingents. Pour lui en effet, si l’on se place dans une logique bivalente, quand on affirme que la proposition Il fera beau demain est vraie ou fausse, c’est s’engager sur l’avenir de façon inconsidérée. Cet énoncé n’est ni vrai ni faux ; il possède une valeur indéterminée. Ces travaux seront poursuivis avec Tarski (1901-1983) par la construction de systèmes logiques possédant un nombre infini de valeurs. Dès les années 1930, Lukasiewicz soulève la question du caractère étroit que revêtent les seules analyses syntaxiques du langage. Il propose des concepts sémantiques plus appropriés aux notions (de vérité, entre autres) utilisées dans le langage ordinaire en distinguant la vérité en tant que concept d’un métalangage et la vérité en tant que concept de la langue usuelle. Calculer la valeur de vérité d’une proposition peut revenir à interpréter celle-ci en termes de probabilités ; cela paraît susceptible de rendre compte de la mise en œuvre de processus inférentiels permettant à un sujet de prendre une décision en fonction de certains paramètres.
Tous ces travaux fondateurs ont favorisé le développement de la logique classique dans le sens d’une formalisation de plus en plus poussée. Ils ont également permis de donner naissance à des systèmes plurivalents constituant la logique modale aléthique ou ontique. Vont également se développer des logiques modales autres, intégrant des contenus sémantiques : le temps, l’action (modalité déontique), la croyance et le savoir (modalité épistémique).
Ces logiques dites non classiques seront reprises dans des domaines divers, notamment dans celui de la linguistique. Aussi s’avère-t-il indispensable d’en dresser les grandes lignes et les points essentiels.

La logique non classique.

La logique temporelle.
Selon la conception aristotélicienne de la modalité, les valeurs de vérité attribuées aux propositions modales sont atemporelles, c’est-à-dire qu’elles sont établies une fois pour toutes. La réflexion philosophique des Mégariques et des Stoïciens a permis de soulever la question d’une prise en considération de la dimension temporelle, ce qui a conduit à redéfinir les concepts modaux traditionnels : le nécessaire correspond à ce qui est réalisé en tout temps (aussi bien dans le passé, dans le présent et dans le futur) ; le possible correspond à ce qui est réalisé en certains temps (qui peuvent se situer dans le passé, le présent ou le futur). Apparaît alors l’idée que la logique propositionnelle classique pourrait intégrer un calcul des valeurs de vérité de propositions en fonction d’instants inscrits sur la ligne du temps. Des formalisations de cette logique ont été élaborées en s’appuyant sur une structure temporelle munie de trois composantes T, R et V qui sont respectivement un ensemble non vide T d’instants t, une relation R d’antériorité/de postérité sur T et une valeur V (vrai = 1 ; faux = 0) attribuée aux propositions ; trois cas peuvent se présenter : V(t, p ∧ q ) = 1 si V(t, p ) = V(t, q ) = 1 : les propositions p et q sont vraies à l’instant t si p est vraie à cet instant et si q l’est aussi ; V(t, ¬ p) = 1 si V(t, p) = 0 : la proposition ‘non p ’ est vraie à l’instant t si p est fausse à cet instant ; V(t, il s’est trouvé au moins une fois p ) = 1 si ∃t’ {t’ R t ∧ V(t’, p ) = 1} : il s’est trouvé au moins une fois que la proposition psoit vraie à l’instant t s’il existe un temps t’ antérieur à t pour lequel on avait la vérité de p ; V(t, il se trouvera au moins une fois que p ) = 1 si ∃t’ {t R t’ ∧ V(t’, p ) = 1} : il se trouvera au moins une fois que la proposition psoit vraie à l’instant t s’il existe un temps t antérieur à t’ pour lequel on avait la vérité de p .
À partir de cette organisation, des systèmes de plus en plus élaborés ont été construits pour rendre compte de la logique temporelle. Ces systèmes se différencient selon les propriétés attribuées à la relation entre antériorité et postérité. On a ainsi un premier système, minimal, dans lequel aucune contrainte n’est imposée à cette relation. Un second système introduit la notion de transitivité de la relation conduisant à prendre en compte les positions relatives des différents instants : par exemple, si l’instant t est antérieur à l’instant t’ et si l’instant t’ est lui-même antérieur à l’instant t”, alors t est antérieur à t”. D’autres formalisations ont intégré des propriétés de linéarité, d’infinité et de densité. On peut se reporter à Gardies (1979, p. 70-86) pour une présentation plus détaillée. En définitive, « les logiques temporelles réussissent bien à capter cet aspect du discours sur les événements et les actions, [aspect] qui est gouverné par la logique ordinaire déployée sur une structure d’ordre » (Granger, 1979, p. 92-93).

La logique déontique.
Elle consiste en l’étude formelle d’énoncés comprenant des expressions de la langue qui réfèrent aux notions associées à la permission, à l’interdiction. Les éléments d’un énoncé sont en relation les uns avec les autres à l’aide de quatre opérateurs P, I, O et F correspondant respectivement à Il est P ermis de , Il est I nterdit de , Il est O bligatoire de et Il est F acultatif de . À ces opérateurs s’associe le jeu des négations. Ce système présente une analogie structurale avec celui de la logique classique (mentionnée auparavant par Leibniz vers 1670) : les opérateurs P, I, O et F correspondent respectivement aux relations du possible, de l’impossible, du nécessaire et du contingent de la logique modale de type aléthique. Cette logique déontique, présentée par von Wright en 1951, est fondée sur deux axiomes. Le premier est celui de la distribution : P(A∨B) ⇔ P(A) ∨ P(B), c’est-à-dire : il est possible de faire A ou B équivaut au fait qu’il soit possible de faire A ou qu’il soit possible de faire B. Le second est celui du principe de permission : ou bien P(A) ou bien P(¬A) : de deux actions contraires A et non-A, seule l’une est permise.
Ce système de logique déontique n’est pas sans poser de problèmes. Ainsi, S’il est obligatoire de faire A , alors on peut faire A équivaut dans la logique modale classique à S’il est nécessaire que A , alors il est possible que A . Cependant, la proposition modale S’il est nécessaire que A , alors A n’a pas son équivalent pour les valeurs déontiques car ce qu’il est obligatoire de faire n’est pas toujours réalisé.
Le système de von Wright permet de mettre en évidence certains paradoxes qui proviennent, au moins partiellement, de la définition de la permission comme étant l’absence d’interdiction : une conduite non interdite équivaudrait à une conduite permise. Il semble donc utile d’introduire ici l’idée que certains types d’actes sont permis en référence à une autorité qui établit des règles de permission/interdiction. La possibilité déontique est donc plus restreinte que la possibilité aléthique.
Par ailleurs, traditionnellement, les modalités portent sur des propositions décrivant des états de choses, non des actes. La question qui se pose alors est de savoir si ce type de logique peut s’appliquer à des actes individuels ainsi qu’à des actes génériques. Von Wright, en 1963, conçoit une logique de l’action, définie comme une transition entre deux mondes, l’un étant la précondition de l’action, l’autre son résultat. On en arrive ainsi progressivement à la notion de mondes possibles, fondée sur la définition suivante : La nécessité/obligation de p est la vérité de p dans tout monde possible, permis ; La possibilité de p est la vérité de p dans au moins un monde possible, permis.
Or, cela peut être contesté dans la mesure où, dans le fonctionnement social, l’existence d’une obligation suppose la possibilité d’une conduite qui la transgresse. De plus, peut-on concevoir une règle ou une norme qui prescrive une action dont on sait qu’elle sera réalisée dans tous les mondes possibles, en tout lieu et en tout temps ?
En définitive, dans les modalités déontiques, « on ne met pas sur le même plan la totalité des mondes possibles mais […] on distingue parmi ceux-ci des mondes privilégiés ou positifs, auxquels s’attache l’approbation, par exemple juridique ou morale, et des mondes stigmatisés comme négatifs » (Gardies, 1979, p. 87). Qui plus est, « […] la nature de la normalité est telle que tout ne peut pas […] être interdit ; distribuer des ordres, des interdictions et des permissions n’a de sens que si l’on considère que quelque chose au moins […] reste permis ; c’est la raison pour laquelle on ne peut interdire en même temps » l’affirmation et la négation de p (Ibid., p. 95).

La logique épistémique.
Elle consiste en l’élaboration de systèmes qui puissent décrire ce qui est de l’ordre de la croyance, de la connaissance, de l’ignorance, du doute. Si les logiques modales temporelles et déontiques possèdent en commun l’efficacité des règles fondamentales du calcul propositionnel, cela ne semble pas être le cas dans le fonctionnement de la modalité épistémique. Il est en effet peu soutenable de considérer qu’un sujet humain puisse concevoir un ensemble illimité de connaissances. Le savoir humain est, en quelque sorte, restreint à un monde de connaissances possibles : il n’existe sans doute pas d’être omniscient. Les opérateurs modaux n’étant pas vérifonctionnels, la logique épistémique ne peut être une pure et simple transposition des autres systèmes de logique modale. Elle s’apparente à la logique des attitudes propositionnelles, c’est-à-dire à une logique des états mentaux 5 , identifiés par leur contenu propositionnel en termes de croyance et de savoir. C’est au début des années 1960 que Kripke (1963) introduit la notion d’accessibilité entre les mondes. Surgissent alors des modèles sémantiques de mondes possibles dans le cadre des logiques contemporaines C’est ainsi qu’Hintikka, en 1969, élabore un modèle d’analyse de la modalité épistémique dans lequel les expressions X sait ou croit que p , considérées comme des opérateurs modaux, obéissant à des règles telles que : K p → p et K p → Bp(avec K = Know / Savoir et B = Believe / Croire ). Ces règles se traduisent ainsi : « si X sait que pest vraie, alors p est vraie » et « si X sait que pest vraie alors X croit que p est vraie ». Ce modèle repose sur la notion de sémantique des mondes possibles. L’auteur formule l’hypothèse de l’existence d’une pluralité de mondes possibles dont le monde réel n’est qu’un représentant. Hintikka n’adhère pas pour autant à la présupposition de l’égalité de tous ces mondes possibles : tous ne sont pas équiprobables, c’est-à-dire que tous ne constituent pas une alternative à un certain monde. L’auteur considère que le fait d’attribuer une attitude propositionnelle à quelqu’un implique une séparation de tous les mondes possibles en deux classes : ceux qui sont compatibles avec l’attitude en question et ceux qui ne le sont pas. Cela rejoint la suggestion de Johnson-Laird (1978) pour qui, d’un point de vue psychologique, les processus mentaux impliqués dans les énoncés modaux sont à concevoir comme la construction d’alternatives spécifiques à une situation donnée plutôt que comme une évaluation portant sur l’ensemble des mondes possibles.
Hintikka considère donc que le monde réel fait partie d’un vaste ensemble composé de mondes qui auraient pu être réalisés à sa place. Or, dans le langage naturel, on ne peut faire l’économie de nombreux facteurs parmi lesquels certains ont un rôle non négligeable, notamment les propos concurrents engendrés par la multifonctionnalité du discours, les contraintes pragmatiques qui peuvent être variées ainsi que celles relatives au contexte particulier de la situation. En ce sens, l’auteur considère qu’il est peu fructueux de séparer l’idée de signification de l’énoncé de celle de l’information que cet énoncé peut transmettre à l’interlocuteur; en effet, cette information réfère aux conditions de vérité de l’énoncé lui-même. Le modèle proposé par Hintikka ne prétend cependant pas prendre en considération tous les aspects inhérents à l’activité langagière ; il formule des caractéristiques de mondes possibles indispensables pour qu’un ensemble d’événements soit cohérent, distinguant le vrai du vraisemblable. Hintikka reconnaît lui-même que ce modèle ne peut refléter que de façon imprécise ce qui se passe dans l’utilisation du langage.
Plus récemment, Divers (2006) distingue deux autres approches d’une sémantique des mondes possibles. L’une est fondée sur le fait que le sujet croit en un seul monde possible qui est le monde réel assimilable à un singleton. L’autre envisage le sujet comme un agnostique croyant à l’existence du (ou d’un) monde réel, mais ne croit pas en l’existence d’un autre monde ; cependant, l’agnostique a une conception hétérodoxe de l’assertibilité des énoncés modaux : il n’affirme pas que tout énoncé est vrai sans savoir s’il est réellement vrai, mais il ne repoussera pas non plus l’idée que les vérités réelle, possible ou nécessaire sont vastes. L’auteur pense que les différentes conceptions de la sémantique des mondes possibles – en particulier dans le cas des logiques modales quantifiées – mériteraient une réflexion philosophique argumentée, susceptible d’engendrer une éventuelle réinterprétation de la sémantique classique.
Par ailleurs, Papafragou (2006) considère que les expressions modales peuvent revêtir une lecture subjective ou une lecture objective, selon l’état de connaissances du locuteur. Ainsi, l’énoncé It may rain tomorrow/Il se peut qu’il pleuve demain possède une valeur subjective s’il est produit par un profane qui exprime son point de vue sur une base personnelle ; l’information est alors faillible et incomplète. En revanche, ce même énoncé revêt une valeur objective s’il émane d’un météorologue, l’information qu’il fournit s’appuyant sur des données ou des mesures plus fiables et plus complètes ; cela contribue aux conditions de vérité de l’énoncé.

Perspectives logico-linguistiques.
La compréhension linguistique de la modalité s’enracine dans la philosophie du langage centrée sur la logique modale mettant en évidence la distinction fondamentale entre la modalité épistémique et la modalité déontique, c’est-à-dire entre les modalités du Savoir et du Faire . L’investigation proprement linguistique de l’expression de la modalité a conduit bon nombre de chercheurs à s’affranchir des conceptions strictement logiques pour rendre compte du phénomène modal dans les langues naturelles. Ainsi, pour Bally (1932, 1965 pour la 4 e éd .), les pensées ne peuvent se concevoir que sous la forme de « pensées communiquées ». En ce sens, ces pensées consistent en une réaction à l’égard d’une représentation. Cette réaction peut être d’ordre intellectuel, affectif ou volitif. « Il y aurait donc une dimension subjective, la réaction, et une dimension objective, la représentation, qui s’apparenterait à la dichotomie modus / dictum » (Day, 2002, p. 89). La modalité est, de ce fait, conçue comme une catégorie sémantique au même titre que celles de l’aspect et du temps. Cela soulève le problème du repérage des marques linguistiques exprimant la modalité ainsi que celui de la polysémie de ces marques ce qui a conduit des linguistes à soulever des difficultés dans la description des modalités ou à tenter de redéfinir le concept de modalité. Sctrick (1971) présente les problèmes rencontrés par les modèles linguistiques classiques dans la « description de surface des modalités en Français ». Après avoir exposé les insuffisances de la logique classique ainsi que celles des méthodes distributionnelles et transformationnelles utilisées en linguistique, l’auteur affirme que la modalité relève du domaine de la sémantique et que son « passage à la surface est réglé par des opérations » (p. 122). Il poursuit en proposant d’appeler « modalités tout ce qui est, au niveau de l’énoncé, trace de la prise en charge par l’énonciateur ». Sctrick conçoit une théorie de la modalité comme la formalisation de « la distance entre le sujet de l’énonciation et son assertion », en s’appuyant sur les travaux de Culioli (qui seront exposés plus loin). Dans la façon d’approcher la modalité, Meunier (1974, p. 8) recense trois grands ensembles d’utilisation de ce concept : La modalité, présentant le procès « comme un fait pur et simple ou comme une chose hypothétique, désirable, voulue, douteuse », s’exprime essentiellement par le mode verbal (l’indicatif pour la certitude, le conditionnel et le subjonctif pour l’incertain et l’éventuel); La modalité, renvoyant à une « attitude adoptée par le locuteur à l’égard du fait énoncé », s’exprime par des formes particulières de phrases, affirmative, négative, interrogative ou impérative ; La modalité, référant aux « diverses nuances de la pensée en langue », s’exprime de façons très diverses ; il en est ainsi de la possibilité, du désir, du souhait, de la protestation,…
Quelques années plus tard, Meunier (1981) soulève à nouveau les problèmes que rencontre une définition linguistique de la modalité. L’auteur constate que les termes liés à la notion de modalité (mode, modal, modalisation, …) présentent des « emplois plus variés et plus discordants » dans les travaux qui relèvent d’une « linguistique du sujet », que ce soit dans le cadre des théories énonciatives, pragmatiques ou dans celui des linguistiques discursives. Pour Meunier (Ibid., p. 141), « une conception unitaire de la modalité » ne peut s’envisager qu’à partir d’une analyse préalable de l’acte énonciatif « en reconnaissant à tout énoncé un statut d’objet modalisé ». Mais à étendre ainsi ce concept, celui-ci risque de se diluer dans ce que l’auteur appelle la « nébuleuse Modalité ».

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