Naissance de la folie
337 pages
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Naissance de la folie , livre ebook

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Description

Charlotte E***, jeune certifiée de Lettres modernes qui a franchi le seuil de la psychose, envoie à son psychiatre le récit circonstancié de son entrée dans la folie. Comment l'analyse discursive de ce texte peut-elle renseigner sur ce que c'est que "devenir fou"? Car sans nier qu'il puisse posséder des effets thérapeutiques, ce récit de vie constitue une oeuvre littéraire, peu faite a priori pour entrer dans une logique de cure. Mais pourquoi la dimension esthétique d'un discours lui interdirait-elle d'opérer sur d'autres plans? Autant de questions qui incitent à approfondir l'analyse du lien entre langage et folie.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2003
Nombre de lectures 45
EAN13 9782296334526
Langue Français
Poids de l'ouvrage 10 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

NAISSANCE DE LA FOLIESémantiques: Derniers ouvrages parus
Sémir BADIR
Saussure: La langue et sa représentation
Emmanuelle BORDON
L'interprétation des pictogrammes:
Approche interactionnelle d'une sémiotique
André DEDET
Structure du langage et de l'inconscient
Marie-Louise FABRE
Suzanne: Les avatars d'un motif biblique
Robert LAFONT
Praxématique du latin classique
Robert LAFONT
Schèmes et motivations: Le lexique du latin classique
Homa LESSAN-PEZECHKI
Système verbal et deixis en persan et en français
Marie Cécile LEBLANC
Jeu de rôle et engagement: Evaluation de l'interaction
dans les jeux de rôles de français langue étrangère
Marie C. POIX-TÉTU
Le discours de la variante: Approche sémiotique de la genèse
d'Anna, soror... de Marguerite Yourcenar
Anne-Marie PRÉVOT
Dire sans nommer: Les mécanismes périphrastiques
dans l'œuvre narrative de Marguerite Yourcenar
Alain QUATREVAUX
Journaux de formation, analyse de discours et communication orale
René RIV ARA
La langue du récit: Introduction à la narratolo gie énonciative
Jürgen SIESS et Gisèle VALENCY [éds]
La double adresse
Francis TOLLIS [éd.]
La locution et la périphrase du lexique à la grammaire
Sémantiques: Un titre par mois dans les sciences du langage
(Ç)L'Harmattan, 2003
ISBN: 2-7475-5089-3q« s é m n »a u e s
sou S I a direction d e Mar c Arabyan
Léonard Mouti Alabdou
NAISSANCE DE LA FOLIE:
UNE APPROCHE DISCURSIVE
L 'Harmattan France L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italie
Hargita u. 35-7, rue de l'Ecole Polytechnique Via Bava, 37
75005 PARIS 1026 BUDAPEST 10214 TORINOAux absents.J'exprime ma gratitude à ma concitoyenne Martine Aubry.
Je remercie chaleureusement Charlotte E***,
Frédéric François,
Jean-Pierre Faye,
Christian Cuxac,
Henri Grivois,
et Marc Arabyan.
Léonard Mouti AlabdouIntroduction
Un double objectif justifie cette étude: mieux comprendre le
fonctionnement du langage dans les circonstances particulières de l'expérience
de la folie et explorer les modifications subies par le sujet parlant que
le psychiatre appelle « malade psychotique» à travers sa mise en mots
narrative et interprétative des différentes expériences vécues, avant
une déclaration institutionnalisée de sa folie - c'est-à-dire pendant
qu'une réaction vive s'installe dans sa pensée et le rapproche de plus
en plus de l'horizon de la folie - avant même que l'entourage soit
alarmé et que la psychose devienne une réalité objective. L'
arrièrepensée constitutive de cet ouvrage ne saurait ignorer et méconnaître
les frontières faisant de l'être humain un homme «normal» avec
autant de sous-espèces que de psychopathologies: la folie est un
horizon pour chacun, comme un glissement de sens rendu pos sible par
l'essence même de la pensée et du langage.
Le corpus sur lequel est fondée notre étude est un récit de vie
intitulé Le Saut de la pucelle: Bouffée délirante aiguë, rédigé par
Charlotte E***, enseignante certifiée de Lettres modernes, née en
1962. Son entrée dans le circuit psychiatrique suite à des bouffées
délirantes remonte au début des années quatre-vingt et coïncide avec
son entrée dans l'Education Nationale: au cours d'une mission
professionnelle à Nice, la jeune femme manifeste en public des
comportements bizarres qui la conduisent en psychiatrie. Elle effectue ensuite
plusieurs séjours dans le service du Professeur Henri Grivois àNAISSANCE DE LA FOLIE...12
l'Hôtel-Dieu de Paris. C'est dans le cadre des séminaires
pluridisciplinaires du Pr Grivois que j'ai pu assister en 1987, derrière une glace
sans tain, aux entretiens de Charlotte E***, souffrant d'une psychose
hallucinatoire chronique et obtenir un exemplaire dactylographié de
son récit.
L'intérêt de ce récit réside dans la mise en mots précise et
détaillée d'une période critique pendant laquelle la folie était en train de
naître. Charlotte nous présente un panorama des conflits de sa vie
psychique et sociale, d'explications; d'interprétations, de discours
théorisant la violence qu'elle subit, de dialogues rapportés... On y trouve
même des épisodes rédigés à vif pendant les crises. Rien ne saurait
remplacer la lecture du corpus pour en envisager la richesse. Avec
l'au torisation de son auteur, nous le proposons ici en totalité. Nous
l'avons reproduit en respectant ses particularités graphiques, après
avoir ôté les indications susceptibles de nuire à la malade ou à son
entourage.
L'exploration individuelle d'une telle mine de significations ne
peut être que partielle et partiale. Il eût fallu que ce récit de vie fût
l'objet de réflexions au sein d'une équipe pluridisciplinaire pour
fournir un travail complet.
La plupart des interprétations passent par le langage, tandis que le
langage lui-même est objet d'interprétation. En situation
d'interprétation, rares sont les discours transparents, état limite dont on a fait à
tort le modèle normal de tout échange. Un discours transparent serait
celui qui se déroule dans les conditions parfaites d'un échange, sans
qu'il y ait entre émetteur et récepteur ni malentendu, ni inattendu.
Généralement le discours transmet autre chose que les informations
prévues. Là où il y a opacité, il devrait y avoir interprétation.
L'interprétation a pour objet fondamental la reconstitution, à
partir du message ou par un savoir extérieur, des significations qui
éclairent le sens du message et de comprendre pourquoi il a été dit. Cette
reconstitution vise autre chose que le sens textuel du message, mais ne
saurait être achevée du fait du dialogisme potentiellement infini.
L'analyse du langage est essentiellement dialogique: les conduites
ordinaires de chacun d'entre nous quand nous dialoguons avec un
inconnu constituent le modèle de ce que nous appelons interprétation.
Tout message suscite des questions et toute réponse est un lieu de
nouvelles interrogations potentielles. Sans ce mécanisme qui l'ouvreINTRODUCTION 13
aux différents points de vue de l'autre, le langage devient source
d'ennui ou outil d'un pouvoir.
Les travaux de Frédéric François constituent la base théorique de
notre analyse. Ils ont montré à maintes reprises comment dialogisme,
concept formalisé par Bakhtine, est concrètement constitutif du
déroulement du discours et de celui de l'interprétation. Parler de dialogisme
revient à dire que
« le dialogue est antérieur au monologue. En fait, et en droit aussi. Au
sens où l'on perçoit le monologuecommedialoguefictif ou comme refus
1de dialogue ».
Ses analyses font constater que l'hétérogénéité du sujet, la
reprisemodification de la parole du discours de l'autre, le recours au mélange
de plusieurs sources d'imaginaire... circulent dans les récits de jeunes
conteurs de quatre ans 2. En revanche, un texte monologique est celui
qui se donne comme « pur discours en langue étrangère» :
« On peut noter que les textes qu'on va appeler monologiques sont ceux
qui gomment en quelque sorte leur relation au discours de l'autre. Soit en
amont, en faisant disparaître les marques d'élaboration, les sources
différentes, soit en aval, en faisant disparaître toute diversité dans la
relation critique au discours qu'on est en train d'établir. Enfin, aussi par
l'absence de marques discursives, d'appel à l'interlocuteur [...] : le traité qui
n'est que traité, le code qui n'est que code ou même le récit qui "fait
semblant de n'être pas énoncé de quelqu'un" 3. »
Un des modes de fonctionnement du discours malheureux serait le
refuge dans une folle monologie. Un autre, une « responsivité » tantôt
inattendue, tantôt rigide et violente.
Le concept de Bakhtine rend à l'œuvre écrite sa dynamique en
l'intégrant entièrement dans un échange dialogique:
« L'œuvre est un maillon dans l'échange verbal; semblable à la réplique
du dialogue, elle se rattache aux autres œuvres-énoncés: à celles
auxquelles elle répond et à celles qui lui répondent, et, dans le même temps,
semblable en cela à la réplique du dialogue, elle en est séparée par la
frontière absolue de l'alternance des sujets parlants 4. »
1. François, F., Morale et mise en mots, Paris, L'Harmattan, 1994, p. 44.
2. Voir par exemple « Le récit et ses normes », François, F., in La langue
française est-elle gouvernable? Neuchâtel, Delachaux & Niestlé, 1988.
3. François, F., Morale et mise en mots, op. cit., p. 47.
4. Bakhtine, M., Esthétique de la création verbale, trade frçse, Gallimard,
Paris, 1984, p. 282.14 NAISSANCE DE LA FOLIE...
On retrouve aussi cette idée chez Bachelard, appliquée au savoir:
« Dans la vie scientifique, les problèmes ne se présentent pas
d'euxmêmes. C'est précisément ce sens du problème qui donne la marque du
véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute
connaisy a pas de question, il ne peutsance est une réponse à une question. S'il n'
y avoir une connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n'est
donné. Tout est construit 5. »
Une des difficultés de l'interprétation d'un texte consiste à
reconstituer le discours antérieur dont parle le texte 6. Il revient souvent
aux lecteurs et aux critiques de situer l' œuvre dans un déroulement
dialogique plus vaste que lui. Mais il arrive parfois qu'un auteur
explicite cet enchaînement dans l'introduction. A propos des Yeux
d'Elsa, recueil de poésie greffé sur l'histoire de l'Espagne arabe,
Aragon précise que tout a commencé par une faute de français, quand ses
7yeux tombent sur les paroles d'une chanson :
« Pourquoi l'amertume était-elle dans ce vers si grande à l'oreille, et
comme dans la bouche? La veille où Grenade fut prise... Je le répétai
trois ou quatre fois avant d'entendre que tout le mystère en résidait dans
une faute de syntaxe: on dit, bien entendu, la veille du jour où..., et non
la veille où... C'était précisément de ce divorce des mots, de cette
contraction du langage que venait le sentiment d'étrangeté dans ce poème
de parolier [. ..] Là était la clef des songes, et j'allais répétant La veille où
Grenade fut prise... La veille où Grenade fut prise... jusqu'à ce que cette
persistance machinale engendrât de moi une manière de chanson que je
crus d'abord venir d'une image parallèle, ce terrible 13juin 1940, quand
avant que le courant fût coupé, dans une maison du Maine, j'entendis la
nouvelle de Paris tombé 8. »
5. Bachelard, G., La Formation de l'esprit scientifique, Paris, Vrin, rééd.
1993, p. 14.
6. François, F., « Analyse du fonctionnement discursif et pathologique du
langage », in Le texte parle, Cahiers de l'Institut de Linguistique de
Louvain, Louvain-la-Neuve, 1986, p. 21-59.
7. « La veille où Grenade fut prise
à sa belle un guerrier disait. ..
mais avant de courir où le clairon m'appelle
viens encor sur mon cœur, car, à l'amant fidèle,
un adieu de sa belle
porta toujours bonheur, toujours bonheur... »
Victor le Comte, Journal de la musique, 1833 [cité par Aragon].
8. Aragon, L., Le Fou d'Elsa, Paris, Gallimard, 1963, p. 12.INTRODUCTION 15
Ce qui nous permet de supposer par exemple que l'ouverture du
récit de Charlotte n'est pas un commencement absolu, mais une
réponse à des déjà-dits ou, au moins, à un déjà-là, qui réclame à son tour
de son lecteur des réponses - au sens très large du terme. Bien sûr,
l'alternance des sujets parlants ne traduit pas toujours une alternance
d'un individu à un autre, et une réplique de dialogue n'est pas
forcément un énoncé dit ou écrit: un moment de silence, d'indifférence,
de peur ou d'hésitation, un regard particulier, une correction ou une
annulation d'énoncé, un monologue sont aussi des répliques possibles
dans la logique dialogique. Ce à quoi s'articule le texte de Charlotte
peut donc aussi bien émaner d'une source extérieure (ses lectures
biographiques antérieures et son désir de « faire-comme» Gautier,
Baudelaire ou les autres grands écrivains) que provenir des sujets de
son ego, quand elle évoque son propre livre. Autant de rôles sont
possibles dans le théâtre de l'ego, qu'ils soient ceux de personnes
réelles conversant avec Charlotte et à son écoute parmi son entourage,
ou imaginaires, dérivant d'une situation mise en scène par la folie (des
voix anonymes, Baudelaire, les anges...) Je crois que le récit de
Charlotte navigue à travers le dynamisme responsif de l'ensemble de ces
éléments. Le déjà-dit littéraire est aussi très présent: par rapport aux
discours littéraires en général, ce texte est une tentative de
récupération, d'imitation, de faire comme un héros esthétique en en
intériorisant les traits caractéristiques retenus. Par rapport au déjà-dit
personnel (un roman qu'elle aurait rédigé auparavant), ce récit est une sorte
d'extériorisation: comme les grands écrivains, elle raconte sa vie.
Penchons-nous plus particulièrement sur les entretiens cliniques
de Charlotte et les demandes insistantes des psychiatres en quête de
symptômes: n'est-ce pas le simple geste de déposer un exemplaire de
son récit de vie auprès de son psychiatre qui peut à lui seul confirmer
la réalité dialogique dont il est question? Dès cet instant, il ne s'agit
plus d'un récit intime caché dans un tiroir mais un message vivant qui
réclame sa place et équivaut à un tour de parole dans l'échange verbal.
Le début d'un entretien psychiatrique entre Charlotte et son médecin,
nous révèle le maillon idéal auquel s'enchaîne le discours que nous
étudions. N'éprouve-t-on pas dans chacune de ces ouvertures un lien
dialogique?
Le psychiatre(lorsde l'entretien) :
« J'aimerais bien qu'on reprenne un peu votre histoire qui est
vrai-ment un petit peu extraordinaire! »16 NAISSANCE DE LA FOLIE.. .
Charlotte (dans son récit) :
« L'histoire court au long de deux failles sur la ceinture de feu de
monadolescence. »
Autant avec une théorie de la communication qui impose un
interlocuteur réduit à un récepteur matériel d'un message envoyé à sens
unique, qu'avec celle de Saussure qui lui consacre la tâche de
reconnaître le sens d'un discours à partir des significations de ses mots, on
se trouve face à un récepteur passif qui n'a pas sa place dans
l'échange verbal. Bakhtine corrige cette image déformée qui relève de
la science-fiction:
« En fait, l'auditeur qui reçoit et comprend la signification (linguistique)
d'un discours adopte simultanément, par rapport à ce discours, une
attitude "responsive active" : il est en accord ou en désaccord (totalement ou
partiellement), il complète, il adapte, il s'apprête à exécuter, etc., et cette
attitude de l'auditeur est, dès le tout début du discours, parfois dès le
premier mot émis par le locuteur, en élaboration constante durant tout le
processus d'audition et de compréhension 9. »
Dans cette optique, la diversité des places et des rôles de l'
interlocuteur va de pair avec la des attitudes responsives adoptées
face à notre texte-corpus. Ce qui semblerait relever de l'ordre de la
littérature pour certains, du délire pour d'autres, parmi les lecteurs
éventuels, peut (aussi) signifier pour les experts tantôt des appels
symptomatiques à la recherche d'une explication, tantôt un défi de la
part de Charlotte en tant que patiente à l'égard de l'autorité médicale,
défi qui révèle quelques accusations ou même dénonciations. La
clôture du Saut de la pucelle... n'implique pas moins le monde
psychiatrique, qu'il s'agisse d'une fabulation, d'un fantasme, espérons-le, ou
d'une expérience innocente, le dialogue rapporté dans les dernières
lignes de Charlotte peut lui aussi se prolonger dans une énième
saynète, et donner lieu à quelques investigations ou interrogations. L'un
des médecins y est désigné comme partie prenante:
«Le lendemain vers trois heures, mon petit frère m'appela: on me
demandaitau téléphone.Je descendis.C'était mon psychiatre.
Voilà, est-cequ'il seraitpossiblede vous
voir?Bien oui, j'ai rendez-vous cette semaine chez
vous...Non, je veux dire... aujourd'hui par exemple?... Je... l'ai des
chosesà vous dire moi aussi. ..
9. Bakhtine, M., Esthétique de la création verbale, trade frçse, Gallimard,
Paris, 1984, p. 274.INTRODUCTION 17
-Ah?
Il m'indiqua où il habitait:
Vous
viendrez?-Oui.
J'y allai.
Les fous entre eux appellent cela "le Saut du psychiatre" ».
La distinction entre narrateur et héros est nécessaire mais pas
suffisante pour une interprétation du discours. Mais faire l'inventaire de
tous les «je» qui cohabitent à l'intérieur d'un héros ou d'un narrateur
ne semble pas être une meilleure solution. Néanmoins, la figure de
chacun des « je » est ébauchée par le mouvement discursif dans lequel
il figure. Nous aurons par exemple des cas où le sujet parle en tant que
jeune fille, en tant que malade, qu'étudiante, écrivain ou en tant que
quelqu'un qui théorise la folie.
La question des rapports entre le narrateur et le héros
autobiographique constitue le problème de base de cette analyse. Notre but n'est
certainement pas de proposer la psychanalyse d'une personne, mais
l'exploration de la mise en mots d'une partie de sa vie, avec ses côtés
clairs et ses côtés obscurs, avec toutefois un peu plus d'attention pour
ce qui relève du sujet déviant. Ce à quoi nous sommes habitués
apparaît comme n'étant pas toujours digne d'interprétation.
Par rapport à une fiction littéraire, l'identification de l'écrivain et
du patient dans le même corps donne à notre parcours une légitimité
particulière. Le récit de Charlotte semble remplir les conditions du
« pacte autobiographique» décrit par Lejeune:
« Est autobiographiquetout récit en prose qu'une personne réelle fait de
sa propre existence, lorsqu'elle met l'accent sur sa vie individuelle, en
10particulier sur l'histoire de sa personnalité ».
Parler de ressentis ou de discours délirants ne revient pas au
même. Un vécu ordinaire peut donner matière aux mots les plus
troublés, et, paradoxalement, des expériences folles ou pathologiques
peuvent être racontées avec une lucidité « banale ». Les deux aspects
nous semblent être complémentaires dans notre analyse. Il y a bien
entendu le cas particulier où les deux phénomènes coïncident et le cas
dominant où ni le psychotique ni son langage ne sont particulièrement
différents par rapport à chacun de nous. Il ne faut donc pas s'attendre
à découvrir un discours homogène de la folie dont certains théoriciens
10. Lejeune, Ph., Le Pacte autobiographique, Paris, Seuil, 1975, p. 14.18 NAISSANCE DE LA FOLIE...
des maladies mentales se font l'écho, constatant que leurs
démonstrations pour étayer cette thèse ne dépassent pas quelques lignes
d'exemples tirées soigneusement de longs et nombreux entretiens. J'ai
pour ma part plutôt tendance à supposer que la folie dans le discours
n'est ni plus ni moins qu'un genre parmi d'autres, et que ce genre peut
devenir fréquent, et même devenir l'organisateur dominant de certains
discours. A l'exception bien sûr de l'atrocité de certaines rares
atteintes mentales, il n'existe pas un fou qui l'est en permanence. Et
inversement, la vie et le discours de chacun de nous ne sont pas à
l'abri d'une violence qui a maints points communs avec celle de la
folie.
Avancer le postulat d'un lecteur générique revient à supposer que
nous sommes tous identiques devant un texte, ce qui n'est ni
raisonnable ni entièrement faux, mais qui ne peut fonctionner qu'à l'ombre
des particularités de chaque lecteur en tant qu' individu défini dans les
limites de son corps, de son esprit et de son temps (histoire) propres,
la situation d'interprétation nous impliquant directement en tant que
lecteur dans un rapport de partenariat avec le texte.
« Plus la culture de l'auditeur sera imprécise ou vive son imagination,
plus sa réaction sera fluide et indéterminée, avec des contours flous et
estompés Il. »
De même qu'un énoncé donné n'est pas toujours invariable d'un
lecteur à l'autre, de même un moi individuel et concret est toujours
héraclitéen. Ricœur affirme que quand on parle de l'identité d'un
homme, il s'agit d'un ipse et pas d'un idem.
12,Dans Temps et récit Ricœur définit l'idem comme ce qui est
physiquement identique alors que l'homme en tant qu'ipse réalise par
le langage ce qui ne saurait l'être dans la réalité.
Idem signifie exactement le même, comme une pièce de monnaie
ou un caillou qui ne se modifie pas. Or, un concept trop fort d'identité
fait de l'idem quelque chose qui ne se modifie pas. Quand on parle de
l'ipséité, il s'agit au contraire d'un phénomène de réflexion par lequel
par exemple chacun d'entre nous est en situation de s'étonner de la
différence entre lui-même à un moment donné et ce qu'il a été, ce
qu'il a cru être, de même qu'il s'étonne du mécanisme de continuité
11. Eco, D., L'Œuvre ouverte, trade frçse, Paris, Seuil, 1965, p. 50.
12. Ricœur, P., Temps et récit II : La configuration du temps dans le récit de
fiction, Paris, Seuil, 1984.INTRODUCTION 19
qui fait qu'il est le même que celui qu'il était quand il était plus jeune.
L'ipséité n'entre pas dans l'opposition apparence-réalité. Ce n'est
pas la réalité dans la mesure où nous n'avons d'ipséité que parce que
nous avons un projet. La preuve que ce n'est pas un concept réaliste,
c'est qu'être soi-même, c'est être dans une certaine relation à ce qu'on
veut être. Et ce qu'on veut être, ce sont des choses qui se sont
construites de façon imaginaire, par idéal du moi, par opposition à ce
qu'on était, par ressemblance-opposition à ses parents. Etre soi-même,
c'est une sorte de relation non localisable dans l'espace, ni dans le
temps qui court, entre la façon dont quelqu'un se perçoit, la façon
dont il est perçu, et celle dont il perçoit les autres. Le texte « bouge»
d'un lecteur à l'autre, mais peut aussi bouger d'une lecture à l'autre.
Le «je» du lecteur est aussi pluriel que le «je» du locuteur: pluriel
parce qu'il est, dans sa réalité humaine, comme un lieu de mélange ou
de croisements de mondes, de cultures, de savoirs hétérogènes avec,
comme orientation, un faisceau complexe d'intérêts ou d'indifférence,
de faiblesse, de compétence, de plaisir ou d'ennui; et pluriel parce
qu'il est capable de déplacer son point de vue, jusqu'à l'angle qui lui
permet de produire en lui la vision d'autrui.
Il y a des cas où l'énoncé neutralise la subjectivité de
l'interlocuteur: soit dans le cadre d'une violence pratiquée par un dogme
totalitaire, soit dans le cadre d'un consensus social, motivé par une
nécessité pratique, où l'on se considère plutôt du côté de l'idem que
du côté de l' ipse (les indications routières, le mode d'emploi, la
prescription médicale). On peut aussi citer toutes les formes de parole
pseudo-dialogique qui se donnent comme valant pour tous les cas et
mènent vers une interprétation unique ou étroite (comme, par
exemple, la communication entre l'homme et la machine informatique; les
tests d'intelligence; les enquêtes d'opinion et généralement toutes
sortes de questions du type: « Vous êtes pour ou contre? » ; «
Répondez par oui ou par non! » ; « Cochez une case », etc.)
A l'inverse, nous considérons avec Todorov l'œuvre littéraire
« comme une structure qui peut recevoir un nombre indéfini
d'interprétations ; celles-ci dépendent du temps et du lieu de leurs énonciations,
de la personnalité du critique, et de la configuration contemporaine des
13théories esthétiques ».
13. Todorov, T., Introduction à la littérature fantastique, Paris, Seuil, 1970,
p. 101.NAISSANCE DE LA FOLIE...20
Mais cette vision peut concerner l'ensemble de la production
langagière humaine, littéraire ou pas. Exceptés les énoncés renvoyant à
une réalité immédiate et présente et dont l'aspect utilitaire est évident.
Faut-il suivre l'exemple de F. François pour présenter le profil
concret de mon «je », en tant que lecteur de Charlotte, dans mes
14conditions réelles ? Que je le veuille ou pas, mon analyse en
laissera apparaître quelques-unes en dépit des contraintes qui enjoignent au
chercheur discrétion et sobriété, allant parfois jusqu'à l'abstraction et
l'effacement de sa réalité concrète. Ceci ne serait que bénéfique si la
démarche de cette étude était purement théorique. Mais dans les
exigences de la situation actuelle, nous nous situons moins dans une
approche scientifique stricto sensu, que dans une relation humaine
permettant une interprétation des mots de l'autre. Il y a nécessairement
des points communs entre Charlotte et moi, ne serait-ce que par
l'appartenance à la même génération. Nous vivons grosso modo le
même air du temps, et le partage de certaines références culturelles
(éducatives et scolaires tout au moins), de quelques bonheurs ou
malheurs sociaux de fin de Xxe siècle, est évident. Ce qui aurait
largement manqué à une analyse ayant par exemple pour matière les
discours de Jeanne d'Arc ou de Rousseau. Il y a aussi entre nous des
convergences plus ou moins explicites, plus ou moins pertinentes pour
la détermination d'une lecture approfondie: la différence sexuelle, la
richesse de sources culturelles qui dépassent mes connaissances et une
langue soutenue qui m'a quelquefois obligé d'utiliser le dictionnaire;
sans parler de l'effet de son expérience de la psychose que je ne crois
pas avoir vécu. Mais ici encore, faire l'inventaire de ce que les auteurs
et lecteurs possèdent en commun semble aussi malaisé qu'inutile. Le
plaisir et l'intérêt d'un discours proviennent en partie des différences
entre l'auteur du message et son interprète.
La dichotomiedu « commun/ non commun» exerce sur
l'échange verbal un pouvoir semblable à l'effet qu'on découvre dans des
dichotomies du type familier / étrange, fréquent / rare, toujours
relatives à l'histoire de chaque individu dans son rapport avec le monde.
Ce type d'oppositions active la relation d'anticipation que le discours
noue.
Parmi les difficultés de l'analyse-interprétation, j'ai été confronté
au problème d'une délimitation des contours des maillons minimaux
14. François, F., Morale et mise en mots, op. cit., p. 171-172.INTRODUCTION 21
actifs du déroulement dialogique. Il est vain d'espérer retrouver parmi
les formats des unités linguistiques existantes ceux qui correspondent
à une substance dialogique. D'autant plus que cette dernière n'est pas
forcément contenue dans un dictum, mais se dégage souvent d'un
rapport noué avec l'interprète. La phrase est une entité artificielle qui ne
coïncide que très rarement avec la réalité du langage et le paragraphe
ne constitue en réalité qu'une « trousse» sémantique contenant un
nombre varié d'éléments responsifs : un simple élément peut parfois
déclencher une conduite responsive discursive ou métadiscursive
(<< mais», « oui», un verbe à l'impératif, un terme mal orthographié,
une syllabe mal articulée, un signe polysémique, un jeu de mots...) ;
sans parler de l'absence de signes qui fait sens, ou encore des gestes
corporels qui peuvent compléter le déroulement dialogique.
C'est en étudiant les moments les plus inquiétants du récit de
Charlotte qu'apparaîtra la notion de mouvement discursif comme
solution d'unité dialogique (minimale). Nous pouvons avancer que:
les mouvements discursifs sont un manifestant commun à la
sémiosis linguistique, corporelle et de pensée. Ce sont ces
mouvements qui justifient à notre sens le rapprochement fait par
Lacan entre langage et inconscient;
les mouvements discursifs se construisent au cours de l'échange:
l'un dit quelque chose, l'autre complète, ajoute, répète, modifie,
rompt le silence ou inversement se tait après le discours de
l'autre;
les mouvements peuvent être prévisibles, comme lorsque l'éclat
de rire succède à l'anecdote, ou quand il y a successions verbales
intelligibles. Une prévisibilité se construit au cours de certains
échanges lorsque ceux-ci dessinent leur propre intelligibilité. Et
inversement, une « réponse» imprévisible est l'une des sources
de la violence et de l'humour discursifs. Deux des figures de la
folie en dérivent: dans la première, le sujet invente une
intelligibilité spécifique, ses mouvements font étrangement irruption dans
la doxa sociale; dans la seconde, il mobilise son emballement
pour ce que la majorité d'entre nous peut trouver banal.
On peut penser avec Frédéric François la localisation des
mouvements discursifs possibles suivants:
changement de genres discursifs. Dans le récit de Charlotte, laNAISSANCE DE LA FOLIE...22
dominance des soulignés, du discours rapporté et du métadiscours
explicatif psychiatrique anime ces mouvements;
changement de mondes dans le passage, par exemple, du doute à
la certitude, du quotidien à l'étrange, du général au particulier,
etc. ;
changement d'accentuation thématique; de la place du sujet.
On entend par monde la manière dont un sujet est donné. F.
François a libéré la notion de « monde» de la dichotomie réel/imaginaire
et de la trichotomie réel/imaginaire / symbolique 15.Il a levé
l'illusion que les objets se donnent de la même façon en montrant la
multiplicité des mondes entre lesquels véhicule le discours, mondes qu'il
n'est pas envisageable de compter. Le réel comporte des assertions et
des croyances de différents types, imaginaires, fictives ou sans statut
précis. Inversement, le rêve s'articule avec le réel à travers notamment
des sensations corporelles.
Par rapport à une conception de la langue, de la logique ou de la
pensée comme réalité homogène, la mise en mots et l'interprétation
semblent être le champ d'une confrontation (assignable ou non) de
plusieurs types de mondes.
« La principale efficacité du langage étant sans doute de pouvoir passer
continuellement de ce qui est perçu à ce qui est absent, de ce qui est réel
16».à ce qui pourrait l'être, de ce qu'on a perçu à ce qu'on a rêvé
Inspiré de Wittgenstein quand il affirme:
« Ce n'est pas des axiomes isolés qui me paraissent évidents, mais un
système dans lequel conséquences et prémisses s'accordent un appui
mutuel1? »,
F. François estime que
« dans le domaine plus spécifique de la pathologie, le problème n'est pas
tant de savoir si ceci est présent à mon esprit, si j'y crois, mais de quelle
façon c'est présent à mon esprit et quelle relation cela a avec les savoirs
15. Cf. par exemple Morale et mise en mots, op. cit., p. 136-137.
16. François, F., «Actes de langage et dialogue chez l'enfant », in Actes
scientifiques du congrès international d'orthophonie, Nice, octobre 1987,
p. 35-39.
17. Wittgenstein, L., De la certitude, trad. frçse, Paris, Gallimard, 1965, p. 61.INTRODUCTION 23
18».des autres et/ou ce que je suis censé dire ou croire
Il suggère trois cas de relation entre les mondes:
1. Le cas où les rapports entre les mondes sont stabilisés. Lorsque
l'on accorde aujourd'hui sa confiance au savoir scientifique,
même quand il donne l'impression de contredire la perception
habituelle; notamment lorsqu'une perception immédiate d'un
phénomène n'est pas possible.
« Enfants, nous apprenons des faits, par exemple que tout homme a un
cerveau, et nous y ajoutons foi. Je crois qu'il y a une île, l'Australie, qui a
telle forme, etc., je crois que j'ai eu des aïeux, que des gens qui se
donnaient pour mes parents étaient réellement mes parents, etc. Cette
croyance peut ne jamais avoir été exprimée, et même la pensée qu'il en
est ainsi peut ne jamais avoir été pensée [...] Un enfant pourrait dire à un
autre: "je sais que la terre est vieille de plusieurs centaines d'années" et
».cela voudrait dire: je l'ai appris 19
2. Le cas où il y a domination d'un monde sur l'autre: la croyance
d'une autorité habilitée à parler de l'objet domine celle d'un
individu. Ce billet, par exemple, al' air tout à fait semblable aux
autres billets et c'est la banque qui ID'annonce qu'il est faux:
« J'ai appris une masse de choses, je les ai admises par confiance en
l'autorité d'êtres humains, puis au cours de mon expérience personnelle,
20».nombre d'entre elles se sont trouvées confirmées ou infirmées
Et inversement, au cours de mes expériences personnelles, je
construis des croyances susceptibles d'être confirmées ou
infirmées par l'autorité des autres.
3. Les mondes dont les rapports ne peuvent pas être stabilisés, car ils
sont fondés sur des données qui échappent aux savoirs objectifs.
Dans cette rubrique, nous pouvons insérer des phénomènes
comme l'art ou l'amour.
Le délicat problème qu'est la folie semble s'expliquer en partie
par une disproportion entre ces types de relations. La maladie mentale
tend à confondre les rapports des mondes appartenant aux deux
18. François, F., « De quelques aspects du dialogue psychiatre - patient:
Places, genres, mondes et compagnie », in Analyse du dialogue et
pathologie, Paris, Université René-Descartes, 1989, p. 50 [CaLaP n° 5, p.
3892].
19. Wittgenstein, L., De la certitude, op. cit., p. 61-62.
20. Ibidem.NAISSANCE DE LA FOLIE...24
premières classes. Croyant à sa maladie imaginaire, un
hypocondriaque n'est pas prêt à croire les médecins quand ils lui affirment le
contraire. De son côté, Charlotte raconte:
« Bientôt on m'apprendra que je vais aller dans la Navette spatiale et je le
croirai, mais malheureusement pendant le vol, j'apprendrai que la
machine ne fonctionne pas, les satellites qu'on envoie dans le ciel sont
pleins de gens, mais croyez bien qu'ils ne reviennent jamais [...]
L'homme n'a jamais été sur la lune. »
On peut aussi ajouter, à partir du discours de Charlotte:
le cas où le patient ne sait plus dans quel monde il se trouve
« Pendant les heures qui précédèrent cette crise, je ne puis savoir
exactement dans quel monde je me trouvais» ;
le cas de mélange entre plusieurs mondes: « Je prenais la réalité
comme métaphore de rêves» ;
le cas où le discours prend une forme assertive rigide:
« Une atroce convictionm'envahit: je fus certaineque sije disais à voix
haute queje voulaisêtre poète,le mondeallait s'anéantir aussitôt».
A ce propos, F. François se demande:
« Ne pourrait-on dire qu'aussi bien en milieu psychiatrique que dans la
vie quotidienne ou dans les modèles "nobles" des échanges politiques
télévisuels, la pathologie se manifeste d'abord comme distorsion de la
modalité d'énonciation? Ainsi dans l'excès de doute, l'attribution au
sens commun de mon opinion personnelle ou de la certitude
"paranoïa21.»que"
Nous abordons ce phénomène dans les deux derniers chapitres.
Comme le changement de monde, le passage d'un genre à l'autre
constitue un mouvement discursif. La notion de genre, c'est le fait que
le langage permet de mettre son objet dans plusieurs « modelages»
différents: le nommer, le décrire, le raconter, l'expliquer, le
comparer... Nous prenons genre non pas au sens de genre littéraire, mais
comme son opposé décrit par Bakhtine, à savoir les genres de la vie
quotidienne:
« Nous apprenons à mouler notre parole dans les formes du genre et,
entendant la parole d'autrui, nous savons d'emblée, aux tout premiers
mots, en pressentir le genre, en deviner le volume (la longueur
approximative d'un tout discursif), la structure compositionnelle donnée, en
21. François, F., CalaP n° 5, op. cit., p. 88.INTRODUCTION 25
prévoirla fin, autrementdit, dès le début, nous sommessensibles au tout
discursif qui, ensuite, dans le processus de la parole, dévidera ses
différenciations.Si les genresdu discoursn'existaient pas et si nous n'en
avions pas la maîtrise, et qu'il nous faille les créer pour la première fois
dans le processusde la parole, qu'il nous faille construirechacun de nos
énoncés,l'échange verbalseraitquasimentimpossible22.»
Bien sûr, on ne peut pas faire l'inventaire de tous les genres
possibles. Mais on peut indiquer des domaines de genres: interactif dans
l'ordre et la question; référentiel dans la description;
métalinguistique dans l'explication et la répétition 23. On peut aussi parler des
genres que chacun de nous peut mobiliser, et des genres spécifiques
exigeant, afin de remplir leurs « conditions de succès », pour parler
comme Austin, soit un sujet pertinent: (établir un diagnostic,
condamner, pardonner, accueillir), soit même une énonciation particulière
(plaisanter, présenter ses condoléances, répéter) 24. Ce qui nous mène
à distinguer des genres inattendus et des genres plus ou moins
attendus. En effet, certains d'entre eux vont de soi avec la situation
dans laquelle ils s'inscrivent, ou obéissent à une certaine intelligibilité
de l'enchaînement quand, par exemple, la description de l'objet
succède à sa présentation. D'autres rompent le cours attendu des
événements.
Pouvons-nous considérer le discours d'un malade comme un
genre spécifique? En tant que mise en mots de symptômes devant le
médecin: oui. Cela s'explique par les rôles socialement codés,
distribués entre celui qui représente l'institution médicale et celui qui est
son patient. Mais être psychotique ne signifie pas penser et parler
différemment une fois pour toutes. De même qu'il y a rarement un
récit qui n'est qu'un récit, une explication qui n'est qu'une explication
et qu'un discours peut avoir des sources différentes et s'étayer sur des
genres diversifiés, de même on peut supposer que la violence de la
maladie peut installer au sein du discours des parenthèses dans
lesquelles les mouvements de genre font sentir quelque malaise au cours
de l'interprétation. Si nous admettons l'existence de genres
spécifiques à la folie, c'est parce que l'expérience psychotique renvoie le
sujet qui la subit à un objet qui n'a jamais été parlé, controversé,
22. Bakhtine, M., Esthétique de la création verbale, op. cit., p. 285.
5, op. cit.23. François, F., CalaP n°
24. Austin, J. L., Quand dire, c'est faire, trad. frçse, [1re éd. 1970], Paris,
Seuil, 1970.26 NAISSANCE DE LA FOLIE...
éclairé ou jugé. Son «je» n'est donc pas le lieu où se croisent des
points de vue différents.
La lecture du texte de Charlotte permet d'observer que la violence
de la maladie mentale manifeste par exemple:
1. Un mélange de genres ou des genres ambigus. Cette saynète de
dialogue rapporté nous en donne une petite idée. L'inconnu
abordé par Charlotte dans la rue ne parvient pas à comprendre qu'il
s'agit d'une demande:
«- Je cherchemon double... Tu es mon frère?
- Qu'est-ce que t'as? Tu t'es shootée?
- J'ai peur... Je cherchemon double.»
2. Une succession entre genres discursifs sans affinités:
« Je suis à Nice pour mon stage pratique de CAPES. Je l'ai été non j'y
suis» .
L'emphatique du soulignement contredit ici l'énoncé rectificatif
qui le suit.
3. Des« énoncés» qui donnent l'allure grammaticale d'un genre
précis, mais qui sont vides de sens:
« Il faut que je m'arrête de lire pour me libérer, parce que visiblementla
~ est une aliénation@t l'écritur@ libère.et vous savezmais non».
On constate que l'argument est grammaticalement présent mais
sémantiquement absent à cause des ratures dictées, nous dit
Charlotte, par l'Esprit: «L'Esprit qui me communique ces
pensées venait de me faire rectifier».
4. Un recours à des genres qui font irruption dans la situation où ils
sont émis, comme ce geste objectivement infondé qui se déroule
pendant un cours:
« J'éclatais en sanglots, il y a eu un grand silence dans la salle et
beaucoup de théâtralismede ma part: un esprit extérieur me disait qu'il était
bon quej'éclatasse en sanglots[sic]».
Le « fou» n'a certes pas le monopole de ces phénomènes, mais
Charlotte semble les accumuler. Bakhtine écrit: « Un locuteur n'est
pas l'Adam biblique, face à un objet vierge, non encore désigné, qu'il
est le premier à nommer 25. » Peut-être l'objet d'un Adam en folie
25. Bakhtine, M., Esthétique de la création verbale, op. cit., p. 301.INTRODUCTION 27
est-il aussi vierge que celui de son ancêtre biblique; et il est difficile à
l'ensemble des genres possibles de le transmettre.
* *
*
C'est dans le format du cadre général que je viens de présenter
que je situe mon analyse en m'interrogeant: quel(s) sens pour ce
texte? J'ai renoncé à poser une grille d'analyse, et me suis mis en
situation de celui qui lit un grand écrivain comme Proust, avec la
conviction que Charlotte m'apprendrait avant quiconque comment
interpréter Charlotte.
Pour préserver l'unité du texte, j'en analyse une partie continue
couvrant très partiellement quelque cinq ans de temps vécu. J'ai
procédé à un découpage d'après un critère thématique et obtenu cinq
épisodes de longueurs inégales. Je reconnais que ce découpage est
luimême une interprétation et qu'il orientera l'analyse du début jusqu'à
la fin. La construction du récit de la vie de Charlotte, qui se lit comme
n'importe quel livre littéraire, m'a dissuadé de procéder autrement
afin de pouvoir manipuler le texte plus aisément.
La démarche principale est la construction de ce qui fait sens
autour du texte. Sans négliger les explications internes données par le
récit et en fonction de ce récit qui renvoie tantôt à des expériences
situées dans le temps et dans l'espace, tantôt à quelque chose qui ne
peut être donné que par les mots, j'aborde le texte selon des points de
vue différents. Une mise en relation avec des discours extérieurs,
psychiatriques, philosophiques, linguistiques auxquels je me réfère,
permettra, je l'espère, à l'interprétation d'envelopper son objet et de
l'examiner sous différents angles, à la lumière notamment des
concepts de M. Bakhtine, de W. Blankenbourg, de F. François et de
H. Grivois.
La situation de lecture lente et longue d'un texte n'est pas neutre
pour son interprétation. Au fil du temps passé en compagnie du récit
de Charlotte, l'interprète n'est plus le même à la fin qu'au début. Ce
qui revient à dire que l'analyse-interprétation n'est pas une donnée
stable que l'on peut définir préalablement, mais une notion qui se
modifie au cours de la mise en pratique. Ma méthodologie se construit
donc en fonction du corpus. L'analyse ressemble à l'exploration d'un
terrain vague. La démarche n'étant pas à l'abri du danger, j'en prends
le risque.Chapitre I
Corpus
1Récit de vie d'une jeune psychotique
L'histoire court au long de deux petites failles sur la ceinture de
feu de mon adolescence.
La puberté s'est curieusement arrêtée vers douze treize ans, figée
dans l'ébauche de la féminité.
A quinze ans, je décidai d'être écrivain.
C'est étrange: je me souviens exactement des circonstances dans
lesquelles je me suis dit qu'il était bon d'écrire et d'être lu. Cela
n'aurait que peu d'intérêt si l'anecdote ne prenait tout son sens à la
lumière de ce qui devait m'arriver sept ans plus tard.
C'était en cours de français, dans une seconde scientifique, et
2nous étudions avec un professeur qui me fascinait - surtout parce
qu'elle était trop belle - un extrait de LA NAUSÉE3.
Sartre m'aura laissé sa névrose.
Je décidai de faire des études littéraires pour être professeur de
français.
1. Le titre original est Le saut de la pucelle: Bouffée délirante aiguë.
2. Sic, pour étudiions. On ne signalera plus les écarts par rapport à la norme,
assez peu nombreux.
3. Les enrichissements de ce texte reproduisent ceux du tapuscrit.30 NAISSANCE DE LA FOLIE...
J'étais gaie, rien ne laissait deviner le mal qui me rongeait, pas
même mon apparence, toute de charmes prophétiques. Au lycée,
j'aimais profondément un garçon qui m'aimait, mais je fus coquette et
sage à mon corps défendant.
Je lus beaucoup.
Je fis trois ans de classes préparatoires en internat. Je
m'abrutissais de travail et de littérature: j'étais heureuse.
A la fin de mon année d'hypokhâgne, je partis en vacances dans
le Tarn avec ma famille. Je décidai tout à coup de maigrir: je
mangeais très peu, assez pour ne pas inquiéter mes parents; je courais
beaucoup, je restais des heures au soleil à suer en buvant des
bouteilles d'eau. Au bout d'une quinzaine de jours, mes parents
partirent: je restai avec mon petit frère et ma petite sœur, je pus me
laisser mourir de faim en toute tranquillité. A la fin du mois d'août, je
pesais quarante-six kilos pour un mètre soixante-treize. J'étais
contente de moi.
Je déchantai au mois d'octobre, en pensant soudain que je n'avais
pas eu mes règles depuis deux mois. Paniquée, je me mis à manger et
repris une dizaine de kilos. Mes règles ne revenaient pas. Je tâtais mon
ventre, je sentais des boules dures tout le long de mon... utérus:
j'avais un cancer. Au début des vacances de Toussaint, j'allai trouver
mon père un matin: je lui expliquai que je n'avais plus mes règles
depuis trois mois. Il le dit à ma mère qui pleura parce que je ne
m'étais pas confiée à elle: c'est qu'elle faisait des crises d'angoisse
depuis quelque temps, je n'avais pas voulu l'alarmer . Nous allâmes -
tous les trois! - chez un gynécologue: je lui racontai ce que j'avais
fait, que j'avais perdu toute ma poitrine, que je sentais des boules dans
mon ventre. Il ne remarqua rien d'anormal. J'allais le voir chaque
mois avec mes courbes de température: mes règles ne venaient
toujours pas. J'eus un cycle artificiel, en vain. Il me fit faire des dosages
hormonaux, rien d'anormal. Il finit par m'envoyer chez un
endocrinologue: celui-ci me demanda si j'aimais bien les garçons. Je compris.
- Il n'y avait rien à faire? - Non. Je partis. Les docteurs n'y
pouvaient rien. J'avais vingt ans.
Je passai le concours: j'échouai à normale supérieure.
J'obtins avec un grand plaisir un poste de pionne dans un collège,
ce qui me permit d'être indépendante financièrement et de louer unCORPUS 31
studio. Je tenais farouchement à cette indépendance: ma vie était
solitaire, laborieuse et cloîtrée, mais je ne voulais pas qu'elle parût
telle, à mes quelques amis comme à ma famille. J'incarnais la Femme
Mystérieuse aux débauches inavouées, je n'étais pas mécontente de ce
premier rôle, en attendant le plus grand: j'allais être le Baudelaire du
vingtième siècle.
Je me trompe: je le jouais déjà ce rôle, mais sans public, et sans
texte. J'avoue ici toute l'étendue de ma vanité haïssable qui a tissé ma
toile et m'a isolée du monde, enfermée dans mon petit théâtre: c'est
un jeu qui m'a rendue folle.
Je suivais quelques cours à la Sorbonne pour terminer ma licence,
sans trop savoir si je voulais toujours passer mon CAPES, doutant de
mes capacités, je pensais au journalisme. Je lisais les offres d'emplois.
Je suis une petite bourgeoise qui aime son confort et a trop peur du
chômage: j'avais pourtant un poste assuré pour sept ans, mais je
rêvais de quelque chose de définitif qui me permît d'écrire en toute
tranquillité.
C'est alors qu'il me vint une triste idée, à la fin du mois de
mars 1984 : pourquoi vivre une existence obscure passée à écrire pour
la seule postérité quand je pouvais peut-être être une adolescente
géniale, écrire un chef-d'œuvre tonitruant et vivre de ma plume?
J'achetai des cahiers.
Si je raconte ici l'aventure de ce premier livre, c'est qu'elle tient
une place dans la genèse de ma folie.
Lorsque je commençai à écrire, je m'aperçus avec désespoir que
je n'avais rien à dire. Il était hors de question d'écrire des poèmes, les
gens lisent si peu la poésie; je ne pouvais pas non plus écrire un
œuvre autobiographique: je n'aime pas mentir, et j'avais fait de mon
existence un masque mystique que l'orgueil et la honte
m'empêchaient d'ôter. Il me fallait donc écrire un roman, mais je ne me
sentais pas l'âme romanesque: j'étais perdue, et j' écrivais n'importe
quoi.
Je débutais par un récit un peu fantastique à la première personne
mais au bout de quelques pages, je fus à court d'inspiration. C'est
alors qu'une chose étrange se passa: je commençai à dialoguer avec
un lecteur imaginaire qui se mit peu à peu à vivre en moi comme un
autre moi-même. Je devançais ses questions et lui répondais, il me32 NAISSANCE DE LA FOLIE...
parlait, nous écrivions et commentions. Mon rythme s'accéléra, je
noircissais des pages dans ma chambre, dans le métro, dans la salle de
permanence au collège, sur les bancs de la faculté, je me levais et me
relevais la nuit pour écrire encore: j'étais tout simplement INSPIRÉE,
j'étais une pythie sur le trépied du monde, ivre, possédée par le verbe
et ses rythmes. J'écrivais tout ce qui me passait par la tête: je pondais
du génial à l'état pur, et je le disais. Ce fut un bric-à-brac sans queue
ni tête, un roman avorté, des dialogues à bâtons rompus, des poèmes
écrits quelques années auparavant et que j'étais là pour qu'on les lût.
J'avais en outre mis au point une méthode infaillible pour n'être
jamais en manque d'inspiration: j'ouvrais un livre et j'y trouvais la
matière première à un commentaire de mon œuvre, je recopiais un
passage en changeant quelques mots, et voilà que le texte parlait de
moi. J'appelai cela LA LITTÉRATURETRANSFORMATIONNELLE.
J'étais un curieux phénoménologue qui plaçait ingénument sa
conscience au centre du monde et son livre au centre de la littérature: la
moindre publicité dans le métro me plongeait dans des ravissements
sans fin: c'était la suite idéale de mon dernier fragment. Le monde
était une continuelle aubaine et je vivais dans l'ivresse l'avc)JJlturede
ce que je croyais être l'Ecriture. Je trouvai même le père idéal sous le
patronage duquel je me plaçai en écrivant en exergue à mon livre:
« Il leur dirait un tas de choses, à ces enfants, quand le moment
serait venu: il leur dirait, par exemple, que la terre n'est pas ronde,
qu'elle est le centre de l'univers, et qu'ils sont le centre de tout, sans
exception.Ainsi ils ne risqueraientplus de se perdre... »
A fou, fou et demi. C'est ainsi que je me perdis.
J'étais heureuse: le monde était un grand livre et j'incarnais la
littérature. J'étais dans un état d'excitation permanente et mes parents
me crurent amoureuse: je l'étais en effet, j'étais amoureuse de mon
livre, de son héroïne, de son tuteur, de ses lecteurs futurs. Je ne sais si
j'étais folle, mais par une prescience étrange, je ne cessais de l'écrire:
je disais à mon lecteur que je devenais folle, une vierge complètement
frappée qui l'est devenue peut-être à force de le dire, un bouffon sans
roi mais qui avait enfin son théâtre. Je ne savais pas que je jouais une
tragédie. Je commençais à peine à prendre conscience que je mettais
peu à peu et malgré moi mon cœur à nu : on peut jouer avec les mots,
mais c'est un jeu à double tranchant; les mots se jouaient de moi et je
me suis laissée violer, violer dans mon corps, violer dans ma raison,
parce que j'avais follement envie d'être écrivain et que j'ai préféréCORPUS 33
devenir folle plutôt que d'accepter la triste réalité: j'ai été un très
mauvais écrivain.
En mai le chef-d' œuvre était accompli.
J'envoyai mon premier-né à son père adoptif qui me fit dire par
son éditeur que l'enfant était indésirable: je ne fus alors qu'une
fillemère de plus de la littérature qui se réfugia penaude chez ses parents.
Je renonçai vite au projet de trouver un autre éditeur: mon livre
n'était effectivement pas au point: n'avais-je pas été visitée à
nouveau, pendant tout le mois de mai, par mon Saint Esprit qui
m'avait fait noircir de nouvelles pages?
Je passai en juin avec succès mes examens de licence.
Dans le courant du mois de juin il me vint à nouveau une triste
idée fixe, comme toutes mes grandes et funestes idées, un fil de plus
qui se fixait sur ma toile - ou une nouvelle proie: je voulus un chat.
J'avais toujours aimé les chats: rien de plus normal, j'étais
presque un écrivain, et tous les écrivains aiment les chats. Baudelaire
avait toujours aimé les chats.
Enfant, j'avais souvent convaincu mes parents d'avoir un chat.
Mais nous habitions au bord d'une route à grande circulation et les
chats se faisaient tous vite écraser. Mon chat vivrait dans ma petite
chambre et ne pourrait pas se faire écraser. Mon père tenta bien de me
détourner de ce projet mais je ne voulus rien entendre: je courus sur
les quais et j'achetai un beau chaton aux yeux bleus.
Je passai mes vacances d'été à la montagne avec ma famille et
mon chat, et j'oubliai ma littérature.
En septembre, je repris mon poste de surveillante et commençai
véritablement une vie à deux. Nous nous aimions tendrement.
En octobre, mon père me décida à préparer le CAPES, en plus de
ma maîtrise qui portait sur... Baudelaire: je m'inscrivis à des cours
par correspondance, je n'aimais pas aller à la Sorbonne, sortir me
fatiguait: il fallait m'habiller, me maquiller, paraître, prendre le
métro, marcher... je préférais travailler seule chez moi. Je m'inscrivis
cependant à trois cours de faculté. J'avais un nouveau but dans ma
vie: obtenir le CAPES. J'écrirais ensuite. Je me plongeai avec passion
dans le travail.
Peu à peu, je dus me rendre à l'évidence: je ne supportais plus
mon chat et mon chat ne supportait plus mon absence. Je rentrais, il34 NAISSANCE DE LA FOLIE...
miaulait derrière la porte à m'attendre; c'était alors des caresses sans
fin dont j'étais déjà lasse. Il me suivait pas à pas: il était dans mes
pattes quand je cuisinais, il me contemplait sous la douche et aux
toilettes, il se couchait sur mes cahiers quand je travaillais et sur mon
oreiller quand je dormais. Ses beaux yeux devenus jaunes ne cessaient
de me fixer: il n'avait que moi au monde, je n'avais que lui et ne
voulais même plus de lui.
Il avait sept mois. Je décidai de le tuer.
C'est ainsi: j'ai souhaité sa mort et je n'aurai jamais la force de
me haïr. Je me dégoûte, c'est tout.
A la montagne, il avait failli s'étouffer avec un sac en plastique, la
tête prise dans le trou de la poignée: il m'avait fait une peur horrible
et je prenais bien soin depuis lors de découper les poignées de sac, je
lui emmêlai la tête dans le trou et le regardai jouer: je laissais le
destin s'accomplir. Il tardait trop. Je n'eus pas le courage de regarder
plus longtemps, je n'eus pas celui de m'en aller: je le délivrai du sac.
J'entrai dans une pharmacie, j'expliquai que j'avais une portée de
chatons que je n'avais pas réussi à donner: il me fallait de l'éther. On
ne vendait plus d'éther sans ordonnance. Je me rabattis sur une boîte
d'antibiotiques: j'allais le droguer, et puis je l'étoufferais dans un sac
que je remettrais à la poubelle, la veille du ramassage, pour le jeter
aux ordures. C'est moi l'ordure.
Je lui écrasai une pilule dans sa viande et j'attendis. Il ne voulut
pas manger. Le destin s'acharnait contre moi et je ne pouvais me
résigner à lui écraser la tête avec un bâton.
Désespérée, je téléphonai à mes parents: tant pis pour mon
amour-propre, mon père avait eu raison, un chat ne pouvait rester seul
dans une petite chambre. Ils le recueillirent avec grand plaisir, ils
n'attendaient que cela depuis des mois.
Je m'en débarrassai sans regrets ni remords: e'en était fini de
mon amour.
Je travaillai d'arrache-pied à mon CAPES,j'oubliai Baudelaire et
ma maîtrise. J'étais à nouveau plongée dans le paradis de ma solitude
et de ses livres: mes parents seuls passaient me voir, aimants et
fidèles. Ils me cassaient les pieds. Tout ce qui n'était pas moi me
cassait les pieds. La robinetterie de mon voisin retraité me cassait les
pieds, et j'avais souhaité sa mort à lui aussi. Ma vie, c'était laCORPUS 35
préparation de mon CAPES.
C'est alors que je fis, dans la nuit du 25 au 26 février 1985, une
lecture fatale qui devait me faire pousser le premier EUREKA de ma
déraison: je lus MADEMOISELLEDE MAUPIN.
Ici commence l'exposition de mes pensées égarées dans lesquelles
je n'ai plus peur de me perdre. Je ne crains pas non plus le ridicule: je
sais que la folie est la fête de l'inconscient et de tous ses refoulements,
mais elle n'est pas que cela. Les pensées extravagantes qui
sommeillaient en moi surgirent en foule de mes lectures et me menèrent à des
attitudes extrêmes dont je ne me savais pas capable. Je vous dévoilerai
tout sans honte ni remords: n'ai-je pas déjà dit le plus difficile?
La préface me plut: je m'attachai moins à son culte
inconditionnel de la Beauté qu'à l'éloge insidieux du phalanstère, qui éveillait
mes tendances subversives. j'entamai le premier chapitre: je pénétrai
alors dans l'étrange labyrinthe de mes fantasmes. Voilà que j'y entre à
nouveau pour vous maintenant, en tenant bien fort le fil d'Ariane de
ma raison retrouvée, démêlant cette fois le vrai du faux. Nous ne
risquons rien.
Le livre est souligné par endroits: c'est une habitude que j'allais
prendre. Il est parsemé d'étoiles qui marquent les moments clés. De
mes pensées confuses d'alors je vous livre ce qu'il me reste, et je
pense me souvenir de l'essentiel: je me mis au centre de ce livre, et je
mis ce livre au centre de la littérature du dix-neuvième siècle. Je
disposai tout un faisceau de mises en rapports, d'allusions intertextuelles
qui allaient être autant de clés pour mes serrures imaginaires qui
n'existeront jamais ici-bas mais qui auront existé pour moi dans le
monde irréel de mon imagination.
Un premier passage me fit songer à un poème de Nerval intitulé
FANTAISIE: Gautier évoquait un coucher de soleil, des teintes jaunes,
un bois vert, une pièce d'eau, un château de briques et de pierres, et
une dame appuyée sur le balcon d'une fenêtre. Je pensai que c'était là
déjà la littérature transformationnelle, de la prose au vers, et je rêvai à
cette « autre existence» que Nerval évoque et qui n'était peut-être que
d'étranges réminiscences Iittéraires.
Tout cela sentait la supercherie, mais ce n'était encore que de
vagues pressentiments. De plus, Gautier parlait de la femme dans des
termes qui me faisaient songer à AURÉLIA, l'être idéal, imaginaire et
mystique, impalpable et consolateur. Soudain, deux lignes me firent
frémir:

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