Parlons Dhivehi
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Parlons Dhivehi

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Description

Devenu une destination touristique prisée, l'archipel des Maldives a été le carrefour d'importants courants commerciaux entre l'Asie, l'Afrique, le Moyen-Orient et l'Europe. Le résultat en a été, sous l'égide de l'islam, la création d'un peuple doté d'une culture spécifique. Le dhivehi, langue de l'archipel, est le reflet de tous ces échanges. Souvent comparée au singhalais, ce n'en est pas moins une langue d'une grande singularité.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2013
Nombre de lectures 93
EAN13 9782336329178
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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GÉRARD ROBUCHON

PARLONS DHIVEHI

Maldives







Parlons dhivehi

Parlons…
Collection dirigée par Michel Malherbe

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Parlons talysh, Irada Piriyeva, 2010.
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Parlons tpuri,Kolyang Dina TAIWE, 2010.
Parlons sakha, Émilie MAJ et Marine LE BERRE-SEMENOV,
2010.
Parlons arabe libanais, Fida BIZRI, 2010.
Parlons fang. Culture et langue des Fang du Gabon et d'ailleurs,
Cyriaque Simon-Pierre AKOMO-ZOGHE, 2010.
Parlons amis, Rémy GILS, 2010.

Gérard Robuchon



Parlons dhivehi

Maldives


















































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-01892-8
EAN : 9782343018928

Les Maldives dans le monde

L’archipel des Maldives

3


4


TOUR D’HORIZON
DES MALDIVES



L’ARCHIPEL DES MALDIVES

L’archipel des Maldives est constitué de 26 atolls, dont 13
majeurs. Ces atolls totalisent 1192 îles et îlots – leur nombre
fluctuant au fil des décennies… Quelques 220 îles seulement sont
habitées. Chaque île, même inhabitée, porte un nom généralement
très ancien. L’ensemble de l’archipel est divisé en 21 districts
administratifs.
Les îles dans lesquels se trouvent les hôtels et stations touristiques
qui font la réputation du pays étaient généralement vides de tout
peuplement maldivien à l’origine.
Les atolls dans leur ensemble se distribuent en fonction d’un axe
e
nord-sud de plus de 800km qui suit le 73méridien. Ils se
e er
répartissent du 7parallèle au nord de l’équateur jusqu’au 1
parallèle dans l’hémisphère sud. Les deux atolls les plus
méridionaux sont situés au-delà de l’équateur.
En outre l’archipel de la République des Maldives présente deux
extrapolations géographiques, tant à son extrémité nord qu’à son
extrémité sud. Au nord, c’est l’île de Minicoy suivie d’un chapelet
d’autres îles encore qui sont toutes sous tutelle indienne: les
Laquedives ou "cent mille îles" selon leur nom qui est sanscrit,
constituées en fait de douze atolls et totalisant 39 îles. Les
populations originelles de Minicoy parlent toujours actuellement
une variante de dhivehi, le dialecte Mahl. Au sud des Maldives se
trouve l’archipel des Chagos, composé d’atolls sous tutelle
britannique :le principal d’entre eux, Diego Garcia, est
actuellement loué aux États-Unis qui y maintiennent une de leurs
principales bases navales dans le monde. Les Chagos sont
revendiquées par l’île Maurice qui a obtenu son indépendance du
Royaume-Uni en 1968. C’est à Maurice et aux Seychelles que les


5

populations des Chagos, d’origine africaine, ont été déportées de
force par l’armée américaine en 1971.
La langue dhivehi se distribue en trois grandes variantes
dialectales :le dialecte Mahl de Minicoy en Inde qui totalise
environ 10 000 locuteurs ; et aux Maldives à proprement parler : le
dialecte du groupe principal, qui totalise quelques 250000
personnes, et d’où provient le dhivehi standard plus ou moins à
partir du dialecte de la capitale Malé; et enfin le dialecte
méridional, celui qui présente le plus d’archaïsmes le rapprochant
plus nettement encore du singhalais de Sri Lanka. C’est la
population de ce groupe méridional qui avait tenté de faire
sécession à la fin des années 1950.
2
La superficie totale de l’archipel est de 298 km , soit un peu moins
de la moitié de celle du territoire de Belfort, ou encore les
troisquarts du département de Mayotte. Cependant l’archipel des
Maldives s’étend du nord au sud sur 823 km de part et d’autre de
l’équateur. Sa largeur maximale ne dépasse guère les 130 km.
La population totale des Maldives est de plus de 320 000 habitants
(environ 100000 de 1905 à 1967; plus de 200000 en 1990),
auxquels s’ajoutent quelques 100000 travailleurs immigrés,
essentiellement dans les secteurs du tourisme et du bâtiment. Les
Maldives ont donc l’une des densités de population les plus fortes
2
du monde, soit 1100 habitants au km(335 en 1967, 780 en
1990). 40% de la population a moins de 15 ans. La natalité
maldivienne est maintenant l’une des plus élevées au monde – de
même que le taux de divorces…
L’île-capitale Malé rassemblerait actuellement plus d’une centaine
de milliers de Maldiviens à elle seule (500 en 1967, 20000 en
1987, 55 000 vers 1995). Sa densité atteint les 18 000 habitants au
2
km . L’île de Malé fait 1,7 km de long sur 1,1 km de large, soit
2
presque 2 km . Elle est administrée en fonction de six divisions :
quatre dans l’île même de Malé (dans le sens des aiguilles d’une
montre à partir du nord-est: Henveiru, Galolhu, Manchangolhi,
Maafannu), auxquelles s’ajoute celle de l’île résidentielle de
Vilingili à l’ouest et celle de l’île d’Hulhumalé au nord-est. C’est à
Hulhumalé que se situe l’aéroport international qui fut agrandi à
partir de 1976 et inauguré dans son nouvel état en 1981. Un grand
projet de comblement se poursuit actuellement afin d’en étendre la


6

superficie et de permettre de transformer Hulhumalé aussi en
faubourg résidentiel.
Le climat chaud et humide est déterminé en fonction de deux
moussons : celle du sud-ouest de mai à décembre et celle du
nordest de janvier à avril, avec des pics de précipitations généralement
en mai puis en septembre-décembre. Ce climat, auquel s’ajoute la
proximité permanente de la mer, n’aura jamais aidé à la
préservation de vieux documents ou de sites anciens. Ceci reste
aussi un obstacle au maintien de bibliothèques publiques dans les
îles.
Le soleil se lève invariablement vers 6 heures et se couche vers 18
heures étant donné que le pays se trouve à hauteur de l’équateur.
o
Les températures varient entre 26 et 33 C.
La superficie totale de l’État des Maldives est de quelques
2 2
90 000 kmdont seulement 298km deterres émergées. Les
Maldives déclinent 640 km de côtes mais bénéficient d’une Zone
2
d’Exclusivité Économique de 923322 km. À défaut de plaque
continentale, la plaque corallienne qui se trouve essentiellement
2
sous les lagons à l’intérieur des atolls est de 34538 km .Cette
superficie de hauts-fonds est 120 fois celle des terres émergées.


GÉOMORPHOLOGIE

e
Selon Darwin, précurseur du XIXsiècle, les atolls maldiviens, qui
sont composés de bancs de sable et de récifs de coraux, seraient
d’origine volcanique. Les cratères des volcans progressivement
effondrés auraient laissé place à des lagons. Les îles correspondent
alors aux sommets sans cesse renouvelés des barrières de corail
ayant entouré ces volcans désormais submergés et sont donc
disposées en couronne autour d’un lagon. À ceci près qu’aux
Maldives ces volcans auraient alors dû être d’une largeur
extraordinaire.
Une explication plus récente suggère au contraire que l’ensemble
des atolls constitue une longue crête corallienne à fleur d’eau
reposant sur une chaîne de montagnes sous-marines de plus de
900 kmet qui se prolongerait au nord par les Laquedives
indiennes et au sud par les Chagos, territoire britannique
d’outremer. C’est lorsque cette chaîne submergée serait apparue lors de

7

l’alternance des glaciations et de la baisse subséquente du niveau
de l’océan que se seraient mis en place les coraux. Ceux-ci se
seront ensuite suffisamment régénérés selon leur habitude pour
rester à hauteur de la surface de l’eau lorsque celle-ci, lentement,
aura de nouveau monté lors du réchauffement progressif suivant
chaque période de glaciation. On considère qu’il aura fallu 30
millions d’années pour que se forment les atolls.
Cette chaîne sous-marine des Laquedives aux Chagos via les
Maldives court en quelque sorte dans sa partie inférieure le long
de la dorsale de Carlsberg qui partant de Socotra se rapproche des
Maldives pour ensuite virer plein sud. Cette dorsale sépare ainsi la
plaque tectonique sur laquelle se situe la chaîne
LaquedivesMaldives-Chagos de la plaque voisine supportant la chaîne
sousmarine associant par un arc les Seychelles et l’île Maurice.
Les Maldives, comme Kiribati (anciennement îles Gilbert) dans le
Pacifique sont parmi les États menacés de disparition par une
montée des eaux due au réchauffement climatique.
L’altitude maximale des Maldives est de 2,4 mètres et l’altitude
moyenne de 1,5 mètre. Cependant la capitale Malé compte
actuellement de nombreux bâtiments de plus de dix étages, ce qui
n’est pas sans provoquer un phénomène de tassement du sol. L’île
capitale est protégée de la mer par un mur et par des brise-lames.
Si l’on compare les atolls du monde entier en fonction de la
surface de leur lagon, le premier de tous serait le Great Chagos
Bank, en fait un atoll inhabité de l’archipel des Chagos qui est en
outre submergé pour sa plus grande partie. La superficie de ce
2
lagon fait 13 000 km . Viennent ensuite deux atolls des Maldives :
2
celui de Thiladhunmathee-Miladhunmadulu (3680 km )au nord,
2
et au sud celui de Huvadhoo (3 200 km ). Ils sont suivis de l’atoll
2
de Kwajalein (2 174 km ) dans les îles Marshall dans le Pacifique.
L’absence de plaque continentale explique qu’il y ait eu
relativement peu de pertes humaines lors du tsunami de décembre
2004 – au contraire de Sri Lanka et de l’Inde du Sud.


NOMS DES ATOLLS

Voici les noms des 21 districts administratifs des Maldives, du
Nord au Sud. Ces districts portent chacun le nom d’atollmais on

8

constatera qu’ils correspondent plus ou moins à la réalité
géomorphologique d’un atoll.
Chaque atoll administratif est désigné par un nom traditionnel
dhivehi mais aussi selon un code recourant aux lettres de
l’alphabet dhivehi.

Les noms ici donnés suivent la transcription officielle en
caractères "anglais".

1. North Thiladhunmathi Atoll



/ Haa Alifu
2. South Thiladhunmathi Atoll



/ Haa Dhaalu
3. North Miladhunmadulu Atoll


/ Shaviyani
4. South Miladhunmadulu Atoll

/ Noonu
5. North Maalhosmadulu Atoll

/ Raa
6. South Maalhosmadulu Atoll
/ Baa
7. Faadhippolhu Atoll/ Lhaviyani
8. Malé Atoll

/ Kaafu
9. Malé (capitale nationale)
10. North Ari Atoll


/ Alifu Alifu
11. South Ari Atoll


/ Alifu Dhaalu
12. Felidhe Atoll

/ Vaavu
13. Mulaku Atoll


/ Meemu
14. North Nilandhe Atoll


/ Faafu
15. South Nilandhe Atoll


/ Dhaalu
16. Kolhumadulu Atoll


/ Thaa
17. Hadhdhunmati Atoll


/ Laamu
18. North Huvadhu Atoll


/ Gaafu Alifu
19. South Huvadhu Atoll


/ Gaafu Dhaalu
20. Fuvah Mulaku



/ Gnaviyani (Fua Mulaku)
21. Addu Atoll


/ Seenu

On notera que le district du Malé Atoll (Kaafu) est en fait
constitué de deux grands atolls bien distincts (North & South Malé
Atolls) et que l’île-capitale de Malé est administrativement

9

séparée du North Malé Atoll dont elle relève autrement sur le plan
géomorphologique.

On notera aussi que parmi les quatre atolls administratifs de la
région méridionale, les North & South Huvadhu Atolls ne forment
en fait qu’un seul atoll géomorphologique ; et d’autre part que Fua
Mulaku (Gnaviyani) est en fait une île unique, sans lagon.



ÉCONOMIE

Le PIB des Maldives est le plus élevé de l’Asie du Sud. Ceci est
dû essentiellement au développement du tourisme ces quarante
dernières années.
Le tourisme est la première industrie des Maldives, comptant pour
plus de 30% du PIB et pour plus de 60% des entrées de devises.
90% des recettes fiscales du pays proviennent de ce secteur.
Les deux premiersresorts ontété établis en 1972 à Kurumba
Village et Bandos dans le North Malé Atoll près de la capitale
sous l’impulsion du président d’alors, Ibrahim Nasir. À l’heure
actuelle, plus de 80 îles ont été converties enresorts, présentant
une capacité de 16000 lits. Le nombre annuel de touristes est
passé d’un millier en 1972 à plus de 500000 en 2003 et plus de
900 000en 2011. Les îles sur lesquelles sont installés lesresorts
sont petites, originellement inhabitées, et offrant bien sûr des
fonds marins propices à la plongée.
La pêche est le second secteur économique d’importance même
s’il ne compte plus que pour 10% du PIB. Jusqu’à récemment la
pêche était le premier secteur économique du pays étant donné
l’étendue de ses eaux territoriales et sa richesse en poissons. Les
Maldives ont toujours exporté du poisson séché (ditMaldive fish)
à Sri Lanka.
La première conserverie a été créée en 1977 sur l’île de Felivaru
en partenariat avec le Japon. En 1987 l’organisme NORAD
(financements norvégiens et britanniques) établit une nouvelle
usine. La Maldives Industrial Fisheries Company (MIFCO) est un
organisme d’État créé en 1993 pour la mise en boîte et la
commercialisation du thon. Il s’agit en grande proportion de la

10

bonite à ventre rayé (‘skipjack tuna’,Katsuwonus pelamis: 62% en
2010 et 76% en 2006), puis du thon jaune (‘yellowfin tuna’,
Thunnus albacares: 14%).
Les Maldiviens pratiquent la pêche en récifs et la pêche en haute
mer. Les gros poissons prédateurs étant appâtés au vif, la pêche en
hauts-fonds se fait en deux temps puisqu’il faut d’abord se fournir
en petits poissons qui serviront d’appâts. La pêche au thon et
autres poissons pélagiques se fait strictement à la ligne aux
Maldives suivant en cela un modèle de développement durable.
Les deux secteurs de la pêche et du tourisme procurent plus d’un
tiers des emplois. La main d’œuvre étrangère (indienne,
bangladeshi et sri-lankaise) se retrouve notamment dans
l’éducation et le bâtiment à Malé et dans le tourisme dans les îles.
La production agricole reste un secteur très secondaire, sous forme
d’une agriculture de subsistance qui est cependant loin de couvrir
les besoins du pays. On comprend que les terres arables restent
très limitées. Le pays repose sur l’importation des denrées
alimentaires.
Le secteur industriel, lui aussi très limité est représenté notamment
par la construction navale et l’artisanat.


HISTOIRE

L’histoire ancienne des Maldives, celle précédant la conversion du
pays à l’islam en 1153, reste extrêmement mal connue.
Les premières populations, arrivées probablement avant l’ère
chrétienne, pourraient avoir été aborigènes ou dravidiennes d’Inde
du Sud. L’étymologie des noms d’îles et d’atolls suggère une
présence dravidienne très ancienne ayant précédé les populations
qui auraient parlé la plus ancienne forme de dhivehi.
La langue dhivehi de la période de la conversion à l’islam,
préservée dans les plus anciens documents écrits connus dans
l’archipel, présente d’importantes similitudes avec le singhalais
parlé à Sri Lanka à la même époque. En fait, mille ans auparavant
des populations bouddhistes parlant un singhalais ancien seraient
arrivées de Sri Lanka entre le premier siècle avant JC et le
e
IV siècleaprès JC. Elles auraient remplacé les populations
originelles. Les dialectes dhivehi les plus méridionaux ont

11

conservé des archaïsmes qui les rapprochent effectivement du
singhalais, plus encore que le dhivehi officiel de Malé qui s’est
fortement imprégné d’arabe, de persan, d’ourdou et d’autres
langues indiennes depuis l’époque de la conversion. Une autre
hypothèse, plus récente, suggère que le peuplement de Sri Lanka
et des Maldives se serait fait simultanément par un même groupe
de populations ayant parlé une forme de langue commune au
singhalais et au dhivehi les plus anciens.
Il apparaît nettement que pendant le premier millénaire les
Maldiviens pratiquaient le bouddhisme comme la population
singhalaise à Sri Lanka. Ils auront de toute façon été convertis par
des bouddhistes sri-lankais. Des vestiges importants et révélateurs
ont été mis à jour ces cent dernières années, comme ceux de l’île
de Kimbidhoo dans l’atoll Thaa ou dans l’île de Kaashidhoo dans
l’atoll de Malé mais surtout dans les îles les plus éloignées du
sud : fondations de temples, stupas, têtes de Bouddha en pierre de
corail, stèles gravées, représentations de l’empreinte du pied de
Bouddha…
Les Maldives étant une sorte de filtre placé en travers des
principales routes de navigation de l’océan Indien entre l’archipel
Malais-Indonésien et Madagascar, l’Asie du Sud et l’Afrique, elles
furent probablement l’objet de nombreux apports de populations.
Son peuplement ne peut que remonter aux débuts de la navigation
en haute mer – à ceci près que ces débuts sont difficilement datés.
Les cauris des Maldives (Cypraea moneta), de petits coquillages
endémiques de l’archipel et qui servirent de monnaie
e
internationale jusqu’au XIXsiècle, ont été retrouvées dans de
nombreux pays, à commencer par le Bengale qui en était le
principal importateur, mais aussi de l’Afrique de l’Est à la Chine
en passant par le Proche-Orient et encore en Europe centrale et
autour de la Baltique. Il est plus surprenant encore qu’on en ait
e
retrouvé dans des tombes norvégiennes du VIIsiècle situées dans
l’île de Lodingen qui fait face au port de Narvik au-delà du cercle
polaire arctique en Norvège.
Des références aux Maldives sont ou pourraient être retrouvées
dans un certain nombre d’écrits étrangers dès avant l’islamisation.
e
Le géographe alexandriote Claude Ptolémée au IIsiècle après JC
mentionne un archipel de 1378 îles à proximité de l’île de
Taprobane (nom grec sous lequel était alors connu Ceylan/Sri

12

Lanka). Parmi les autres textes grecs, ou trouverait des références
e
possibles chez Pappus d’Alexandrie (fin du IVsiècle),
Scholasticus le Thébain (env. 400), Pallade de Galatie, évêque
d’Hélénopolis en Bythinie (env. 420), Cosmas Indicopleustès
(env. 535). Il faudrait rajouter l’historien arménien Moïse de
e
Khorène (Vsiècle).
Parmi les sources latines, on retient que l’historien romain
Ammianus Marcellinus rapporte que l’empereur Julien en 362 fut
informé de l’existence de deux nations quasiment jumelles de
l’océan Indien nomméesDivae etSerendivae("Divae et
Serendivae, nationes Indicae…") : on reconnaît ‘Serendib’, autre
nom ancien de Ceylan (celui qu’utilisèrent les Arabes au
deuxième millénaire de l’ère chrétienne) etDivaedésignerait qui
le pays dhivehi, les Maldives. On sait par l’archéologie que dès le
début de l’ère chrétienne les Romains commerçaient déjà avec des
ports tamouls tels que celui d’Arikamedu près de Pondichéry mais
aussi avec Sri Lanka.
Il existerait aussi des références possibles aux Maldives parmi les
sources extrême-orientales, chinoises précisément. Ainsi chez
Fae
Hsien, le moine-voyageur du Vsiècle. Ou encore Hsuan Tsang au
e
VII siècle.
Parmi les sources persanes et arabes d’avant 1153 on citera le
marchand Sulaiman (850), Abu Zayd (890), Al-Masudi (916),
Abul Hassan (1026), Al-Biruni (1030), Al-Jawaliqi (1135), et
Idrissi (1150) dont les descriptions sont plus détaillées encore.
Selon le Mahavamsā, la grande chronique bouddhiste de Sri Lanka
e
composée en pali vers le Vsiècle de l’ère chrétienne, le mythe
e
d’origine dit que vers le Vsiècle avant JC, soit près de mille ans
auparavant, le héros fondateur du peuple singhalais fut banni
d’Inde du Nord et mit pied à terre avec ses hommes sur l’île de Sri
Lanka tandis que le bateau transportant leurs femmes dériva
jusqu’à une terre dénommée Mahiladīpaka, ou ‘île des femmes’.
Cette dernière pourrait désigner les Maldives. Les voyageurs
arabes qui fréquentaient l’archipel dès avant l’islamisation
l’appelaient justement Mahaldīb.
Les textes dhivehi datant de juste après l’islamisation contiennent
notamment des listes de sultans. Au départ, il s’agissait
essentiellement de feuillets de cuivre gravés dans un dhivehi
encore très proche du singhalais et dans des caractères voisins. Un

13

e
texte dhivehi du XIIsiècle contient ce qui est considéré comme la
légende fondatrice du pays, celle de l’islamisation en 1153. Ladite
légende rappelle certains aspects du mythe fondateur sri-lankais
mentionnant l’arrivée dans l’île de Sri Lanka des ancêtres des
Singhalais venant d’Inde. En tout cas, dans le cas des Maldives le
prince Koïmala devient l’emblème de tous les siècles passés
d’histoire bouddhiste de l’archipel. Ainsi, il est dit que Koïmala
Kalô, un prince étranger marié à la fille d’un roi de Sri Lanka,
arrive avec sa femme à Raa Atoll (North Maalhosmadulu Atoll) :
sur la requête de la population il devient roi de l’île de
Rasgeteemu. Une légende alternative veut au contraire que
Koïmala ait été banni de Sri Lanka pour avoir tué un homme-lion.
Ultérieurement il s’installe à Malé avec l’accord des Girâvaru, la
population originelle qui l’occupait et qui soutient de nos jours
encore être d’ascendance tamoule.
Par un télescopage fréquent dans la tradition orale, l’épopée de
Koïmala résume sur le compte d’un seul souverain toutes les
générations d’histoire bouddhiste. Le nom «Koïmala »pourrait
être rapproché d’un terme de nobilité en usage au Kerala sous la
formeKaïmal –hypothèse qui suggérerait que le prince étranger
en question venait d’Inde du Sud.
Si l’on reprend maintenant le fil de la légende : Maha Kalaminja,
le neveu de Koïmala, règne 12 ans en roi bouddhiste puis se
convertit à l’islam en 1153 et tout le pays avec lui. Le mythe de
conversion dit qu’à l’époque un mauvais génie du nom de
Rannamaari venait le premier de chaque mois réclamer le sacrifice
d’une jeune femme vierge, faute de quoi il détruirait Malé. Un
voyageur musulman de passage, Abu Barakaath Yoosuf
AlBarbari, promit à la famille de la prochaine victime désignée de
contrer l’ogre. Quand celui-ci surgit de la mer, le saint homme
musulman se mit à réciter le Coran, ce qui effraya le monstre qui
s’enfuit pour ne plus jamais revenir. Kalaminja, devenu Sultan
Mohamed Ibn Abdullah, régna treize années supplémentaires en
tant que souverain musulman. Puis il s’embarqua pour la Mecque
sur un bateau de lumière – et ne revint jamais.
Il fut le premier des 84 sultans et l’initiateur de la première des six
dynasties musulmanes qui auront régné sur l’archipel jusqu’au
e
XX siècle: celle des Theemuge de Malé. La fille de Kalaminja


14

épousa le Premier ministre et fut la première sultane à régner sur
les Maldives.
Quant à Abu Barakaath Yoosuf Al-Barbari, il resta vivre à Malé
où il mourut. Le bâtiment bleu et blanc du Medhu Ziharaiy dans la
rue du même nom renferme sa tombe. Il se trouve en face de la
magnifique mosquée Hukuru Miskiiy : celle-ci fut la première du
e
pays, même si sa structure actuelle date du XVIIsiècle. En outre
elle contient une inscription gravée en arabe qui date du siècle
suivant la conversion.
La conversion effective de l’ensemble des Maldives prit plusieurs
décennies. Le bouddhisme en fut complètement éradiqué et ses
lieux de cultes détruits ainsi que ses textes s’il y en eut. Il y en eut
probablement car dès la conversion une langue écrite était à
disposition : c’est ainsi que les premiers textes rédigés dans le plus
e
vieux dhivehi connu, celui du XIIsiècle, nous sont aujourd’hui
transmis sous forme de longs feuillets de cuivre gravés et usant de
l’écriture diteeveyla, proche de la manière d’écrire le singhalais à
Sri Lanka à la même époque.
e
Au XIVsiècle le voyageur marocain Ibn Battuta, qui séjourna
longuement en Inde et à Sri Lanka, rendit compte de sa visite dans
l’archipel maldivien en 1343. Ce même auteur visita alors la
tombe du saint de la conversion, deux siècles après sa mort, et il
l’identifia comme un compatriote puisqu’il lit sur l’inscription:
"Al-Barbari", leBerbère.
Mais l’histoire des Maldives depuis la conversion est aussi
répertoriée dans le Tarikh («histoire »en arabe): ce document
e
plus tardif a été rédigé en arabe dès la fin du XVIIsiècle. Sur la
question du saint qui introduisit l’islam aux Maldives cette version
fait mention non plus d’Abu Barakaath Yoosuf Al-Barbari, mais
de Yoosuf Shamsuddeen Al-Tabrizi. Des historiens actuels
montrent que l’inscription funéraire, particulièrement usée par le
temps, peut se lire Al-Tabrizi plutôt que Al-Barbari.
En 1388 s’achève la dynastie Theemuge de Malé, remplacée par la
dynastie Hilali.
Après que Vasco de Gama eut ouvert la route maritime des Indes
orientales, ce fut un Génois, Hieronimo di Santo Stefano, qui fut le
premier Portugais à visiter les Maldives.
Dès 1503, les Portugais fréquentèrent donc les rivages maldiviens.
Ils ouvrirent un comptoir à Malé en 1517. Convoitant les cauris

15

(Cypraea moneta) et l’ambre gris, et soucieux de contrôler leurs
routes commerciales, ils tentèrent de prendre possession de Malé
en 1518: ils purent y construire un fort mais furent rapidement
massacrés.
En 1529 des Dieppois rimailleurs rôdèrent plus au sud, à Fua
Mulaku…




TAPROBANE DE TOUS MES RÊVES

Taprobane, nom que les Grecs donnèrent à Ceylan… Taprobane
ou le bout du monde connu, selon Eratosthène de Cyrène,
bibliothécaire en chef de lagrande bibliothèque d’Alexandrie au
e
III siècleavant JC.
Faut-il dire que toute île désirée pour la seule idée que l’on s’en
fait s’appelle Taprobane ?...
e
Voici une authentique géographie poétique. Le XVIsiècle fut,
celui de la Renaissance et de la Pléiade, l’inventeur de la carte du
tendre, mais aussi, celui des grandes découvertes aux quatre coins
duglobe, l’inventeur d’une charte d’amitié envers lespeuples à
connaître encore. Par exemple ceux de la mer Parmentière,
autrement dite Indienne. Tout partit de Dieppe.
Dieppe, Normandie. Fin 1364, deux navires dieppois cabotant
bien au-delà de l’embouchure du fleuve Sénégal, extrême limite
de jadis l’empire andalous des Almoravides, dynastie
berbéroarabe d’ascètes-soldats au visage voilé comme les Touaregs
encore de nosjours, mouillèrent en un sitequ’ils baptisèrent
PetitDieppe, en l’actuelle Sierra Leone. En 1365, quatre vaisseaux
armés par Rouen et Dieppe y retournent, poursuivent et touchent
au Libéria, où ils établissent le Petit-Paris, avant de rentrer à
Dieppe en 1367. En 1382, les Dieppois poussent jusqu’à la côte de
l’Or (Ghana): laVierge;fonde le comptoir de La Mine y
l’Espérance atteintAkara (Accra); et leSaint-NicolasCa
lepeCorse (Cape Coast). Les trois vaisseaux rentrent au bercail en
juillet 1383. Deux autres repartent vers La Mine la même année
avec des matériaux de construction. Une église y est érigée en
1384 pour les colons, qui y prospèrent une vingtaine d’années

16

durantpar le commerce de l’or, de l’ivoire et de la malaguette,
épice alors très en vogue. En 1413, les Dieppois abandonnent tous
leurs postes extrêmes au Ghana. Bien plus tard les Portugais
d’Henri le Navigateur, pas si précurseurs que l’on a coutume de le
dire, redécouvriront cette côte de l’Afrique, chassant les derniers
e
Français du Petit-Paris. À la fin du XVIIsiècle, l’Anglais John
Barbot constate qu’ils ne sont pas oubliés de certains Africains du
Libériaquipagayentjusqu’à lui en utilisant des mots du dialecte
normand, nous disent Robert et Marianne Cornevin dansLa
France et les Français outre-mer1990), criant et (Tallandier,
frappant des mains: «Maleguette toutplein, toutplein ;tant à
terre de malegC’est leuette ».poivre de Guinée, aphrodisiaque
recherché, avec l’accent du bocage…
e
Première moitié du XVsiècle. Les Dieppois, donc, ont déserté le
Ghana,persistentpourquelque temps encore au Petit-Paris, et
commercent sans rien dire à personne avec… l’Amérique. Et y
prospèrent si bien qu’en 1440 l’église de Dieppe s’orne de
mosaïques représentant des Amérindiens.
En 1694, les Anglais de William III associés aux Hollandais
attaquèrent Dieppe: un incendie ravagea la ville, et les archives
maritimes brûlèrent. Il ne resteplus de témoignages écrits
d’époque que ceux portant sur les expéditions, dieppoises bien sûr,
er
dans l’océan Indien sous le règne de François 1 . Et comment
échappèrent-ils à la catastrophe? Parce qu’ils étaient l’œuvre de
versificateurs, datant d’entre Villon et Ronsard, etque leur
publication avait pour marraine Marguerite d’Alençon et
er
d’Angoulême, reine de Navarre et sœur du roi François 1.
Ainsi en 1526 Jean Ango, armateur dieppois, et leplus terrible
concurrent des Portugais depar les mers du Brésil et de l’Afrique,
s’engage à financer l’expédition commerciale des trois frères
Parmentier, dieppois cela s’entend, tous marins, l’un d’euxpoète
et latiniste. En route vers l’Asie, ils dérivent et découvrent au
passage l’île de Pernambouc, devenue depuis l’île Fernando de
Noronha, à quatre cent kilomètres du Brésil.
En 1528, ils convainquent de nouveau Ango de les envoyer
jusqu’en ces «grandes îles au-delà des Indes» riches en épices,
les Moluques. Ce qu’ils ne surent jamais, c’est qu’ils étaient
peutêtre bien arrivés en Chine… Il s’agissait ici encore deprendre les
Portugais de court. Quant ils rentrent à bon port début 1529, leurs

17

navires chargés d’épices encouragent Ango à les laisser repartir la
même année. On ne saitpourquoi, l’un des trois frères manque à
l’appel. Un Parmentier de moins, un poète de plus: ils
s’adjoignent un autre comparse, membre avec Jean Parmentier et
Marguerite de Navarre de l’académie de Dieppe – il s’agit de
Pierre Grignon. Jean Parmentier, auteur de la très appréciée
Moralité très élégante à dix personnages, à l’honneur de
l’Assomption de la Vierge Marie(Marguerite s’en souviendraqui
écrira en 1542 uneComédie à dixpersonnages), Jean et son frère
cadet Raoul chargent donc Grignon du journal de voyage. Le
Penséeet leSacre quittent la rade académique de Dieppe le 3 avril
1529, ainsique le relate non moins superbement l’historien
anversois Dirk Van der Cruysse (Louis XIV et le Siam, Fayard,
1991). S’adonnant à la «déclinaison de l’aiguille aimantée» qui
lesguide, ilspassent le Cap-Vert, l’équateur, se baptisentpar une
messe «avec les notes » et baptisent aussi une île «laFrançaise,
en l’honneur du très chrétien roi de France, parce que c’était la
première île inconnueq». Les tortues deue nous avions trouvée
mer n’avaient su leur faire comprendreque c’était l’île de
l’Ascension, découverte par les Portugais vingt-huit ans
auparavant. Passé le cap deBonne-Espérance, c’est la tempête,
que Grignon décrit comme le grand bal des dieux venteux Eolus,
Favorinus, Africus Libo et Thétis : « Et plusieurs grands poissons,
comme marsouins et chauderons, s’assemblaient par grandes
troupes, et faisaient sauts etparades, et même notre nef, et nous
tous dedans, dansions d’une haute sorte. »
Madagascar, 26 juillet. Besoin d’eau et de vivres. En guise de
monnaie :des bonnets et despatenôtres. Les deux vaisseaux
repartent aussi sec sansprovisions, mais avec deux bouches de
moins à nourrir. Quelques chapelets et bonnets sont tombés à
l’eau. Le scorbut est à bord. Et frappe. Le 19 septembre, laPensée
et leSacretentent désespérément de mouiller àproximité d’une île
qu’ils croient appartenir à l’archipel des Laquedives qui s’étend,
ils le savent bien, « entre Calicut et Comorin ». ce qu’ils ne savent
pas encore, c’estqu’ils sontquelques dizaines de degrésplus bas,
au-dessous de l’équateur, et qu’ils sont en train de nous livrer le
premier témoignage, dieppois et occidental, sur les Maldives
méridionales. Le Marocain Ibn Battuta étaitpasséquelques
centaines de kilomètres plus au nord deux siècles auparavant, là

18

où les Portugais s’évertuaient de débarquer à la force du sabre et
dugoupillon, etque les Dieppois nepurent donc croiser,
heureusement pour eux. Ils y reçoivent citrons et lait de coco, font
des accolades réellement et réciproquement émues aux Maldiviens
«qui appellent leur dieu Allah». Ils s’ébahissent devant la
mosquée de pierre, ses sculptures sur bois, ses lambris peints et sa
balustrade si excellemment travaillée qu’elle laisse pantois
jusqu’au charpentier de l’expédition, sapiscinepavée depierre
noire comme du marbre. S’apitoient sur la misèrephysique des
habitants. Et commencent à s’enguirlander devant leurs hôtes. En
effet des marinsportugais de l’équipage soutiennent au capitaine
qu’ils ne sontplus au nord de l’équateur, mais à un demi degré en
dessous, et que les Maldives sont à 200 lieues plus au nord. Ce
que confirme le « Prêtre en chef » de l’île : ils sont à « Moluqu »,
c’est-à-dire l’îlot méridional de Fua Mulaku (et nonpas les
Moluques, leur destination supposée), bien loin de la Malé
fréquentée par les navigateurs occidentaux. Le même «Prêtre »
Brearu Leacaru (probablement Abu Baker Takuru-fanu), se révèle
marin aguerri et ne manquepas de leur indiquer la direction de la
Perse, d’Ormuz, Calicut, les Moluques et Sumatra. Ils
s’approvisionnent et lèvent l’ancre le 26. Font voile vers
Taprobane, qu’ils accostent, disent-ils, à hauteur des îles Ticou,
c’est-à-dire Kepulauan Batu à l’ouest de Sumatra, précisément au
nord de Padang… L’une après l’autre ils baptisent à leur manière
les îlesqu’ils voient : laLouise(pour la royale mère de François et
Marguerite), laMarguerite biensûr, et… laParmentière. Le
Shah-Bandar (prince du port, en persan) les reçoit bien, mais point
d’épices. Ils repartent. Sontpris de fièvre. Jean meurt le 3
décembre et est enterré sur un îlot désert et sans nom. Raoul le suit
presque aussitôt, mais son tombeau est la mer.
Il restera dupériple uneposthumeDescription nouvelle des
merveilles de ce monde et de la dignité de l’homme, composée en
rime française en manière d’exhortation, par Jean Parmentier,
faisant sa dernière navigation, avec Raoul son frère, en l’île
Taprobane, autrement dite Sumatra, en six cents vers non sans
mérites, qui oscillent entre les merveilles de la mer et le rappel à
l’humilité qui sied à l’homme.
Grignon, désormais seul et incapable de rimaillerplus avant, mène
la barre tant bien que mal. Les Dieppois passent Noël à « Selagan,

19

dans le royaume d’IndapLes habitants les reoure ».jettent à la
mer. Grignon ne s’y reconnaîtp« Nousles avions toulus :jours
traités amoureusement». Ils troquent ce qu’il leur reste contre
d’ultimes provisions, et retournent à Dieppe sans la moindre épice.
er
François 1ne voudraplus entendreparler des Indes orientales –
il faudra attendre plus d’un siècle, Louis XIV et Colbert, fondateur
de Lorient. Entre temps, Pierre Grignon ne chôme pas et publie en
1531 laDescription…Jean Parmentier dans le même volume de
dieppoisque leMiroir de l’âmepécheresseMar deguerite de
Navarre, et qu’un long poème de lui-même en trois cent quarante
décasyllabes,presque autant de nymphes, muses et dieux, intitulé :
Plaincte sur le trespas de deffunctz Jean et Raoul Parmentier,
capitaines de la Pensée et du Sacre, en la navigation des Indes
faicte par eulx l’an mil DXXIX, composée par Pierre Grignon
bourgeois de Dieppe, compaignon desditz Parmentier en leur
dicte navigation:. C’est ce qui en poésie s’appelle un tombeau
l’ange gardien du souvenir est ici un dauphin.
In memoriam: lespetitspoètes dieppoisqui crurentjusqu’à en
mourir à lagentillesse despeuples.


Fermement établis à Goa, les Portugais finirent par envahir
l’archipel maldivien en 1558. La dynastie Hilali s’acheva ainsi
avec la mort du Sultan Ali VI, dit Ali-le-Martyr car il tomba sous
les coups des Portugais. C’est probablement à cette époque-là
voire un peu avant que les Maldives perdirent leur souveraineté
sur l’atoll de Minicoy qui passa sous la tutelle de l’Inde avec les
autres Laquedives.
Le règne du capitaine portugais Andiri Andirin, qui dura une
quinzaine d’années, et les tentatives incessantes de christianiser la
population ont laissé le souvenir d’une époque marquée par la
violence et la terreur coloniales.
Après huit années de luttes, Mohamed Thakurufaanu et ses deux
frères, originaires de l’île d’Utheemu dans le nord, massacrèrent
Andiri Andirin et réussirent à bouter les Portugais hors des
Maldives en 1573. Héros national, Thakurufaanu devint le
nouveau sultan, initiant la dynastie Utheemu. Il mit en place de
nombreuses réformes, constitua une milice royale et frappa la
première monnaie locale, de forme oblongue et nomméelaari:

20

elle fut remplacée par les roupies indienne et sri-lankaise en 1909,
puis par larufiyaa, ou roupie maldivienne.
Son fils Kalaafaan était le sultan régnant pendant la période où le
Français Pyrard de Laval vécut aux Maldives (1602-1607), suite à
l’infortuné naufrage du bateau français leCorbin surl’île de
Goidhoo dans l’atoll Baa.




L’ÉPISODE PYRARD DE LAVAL

Si le Robinson Crusoë de Daniel Foë eut pu avoir pour modèle
véridique, entre autres célèbres naufragés anglais, ledit Robert
e
Knoxqui, échoué à Ceylan dans la deuxième moitié du XVII
siècle,yséjourna seize années avant de s’en enfuir et de rédiger la
relation de ses périple, ce dernier eut dans la région un
prédécesseur français d’aventure et deplume :Pyrard de Laval
échoua aux Maldives et y resta cinq ans – avant de s’en échapper
et de coucher sur le papier tout ce qu’il avait si bien observé. À
vrai dire, l’ouvrage de Pyrard est un magnifique document sur la
vie, les us et coutumes et la langue des Maldiviens du début du
e
XVII siècle.
Ce fut aussi la première relation de voyage en français sur les
Indes orientalesque lespuissances européennes commençaient à
se disputer. Publiée en 1611, elle est dédiée à la régente Marie de
Médicis.
François Pyrard, issu d’une famille de commerçants de Laval dans
la Mayenne, s’est embarqué à Saint-Malo en 1601: l’expédition
est montée par des marchands de Laval et de Vitré, et consiste en
deux navires, leCroissantle etCorbin. Anticipant Pyrard aux
Maldives, un Pierre Malherbe, de Vitré, s’était embarqué en 1581
à treize ans sur un navire portugais pour finir par se retrouver
conseiller du célèbre empereur d’Inde, le Moghol Akbar.
Le 2juillet 1602, c’est la catastrophe à l’origine de tout: le
Corbin, dont l’équipage était passablement ivre, fait naufrage aux
Maldives. LeCroissantcontinue en direction de insouciant
Sumatra… Cinq années durant, Pyrard fera preuve d’abstinence,
survivra ainsi aux foudres de ses hôtes à la différence de ses

21

comparses toujours aussi indisciplinésque français,parlera la
langue des insulaires et apprendra les formules requisespour
s’adresser au roi local, se gardera surtout de trop vite juger le
mode de vie maldivien même quand il lui semblerait le
désapprouver, et observera avec d’autantplus depertinence tout
ce qu’il lui sera donné à voir – et il en verra, du pays, car il sera
amené à passer d’une île à l’autre. Si son récit existe, c’est bien
sûrparcequ’à un moment donné il apris lapoudre d’escampette,
se retrouvant à finir sa vie en Franceplutôt seul etplutôtpauvre.
Et désormais ivre à vie, semble-t-il. Ce serait beaucoup dire qu’il
tenta de coucher sur lepapier sa relationpour la vendre à des
mécènes :il eutplutôt desprotecteurs très curieux et fort
intéressés qui, faisant fi de son ébriété chronique, s’évertuèrent de
lui faire dire et redire ce qu’il avait vu jadis dans un état plus
sobre.
Si agile à survivre en milieu maldivien, Pyrard fait montre du plus
grand scepticisme à l’égard de ses compatriotes: «Je dirai
volontiersque lesgens de mer laissent leur âme et leur conscience
sur terre tantje les vois sipeu religieux et si dénaturés et
insolents. »
Départ de Saint-Malo le 8 mai 1601. Le voyage ne tardepas à
cumuler ce qui devait être bien plus que des signes prémonitoires
– à commencer par la rupture du mât de misaine duCorbin, où se
trouve Pyrard, au dixième jour de mer. Trois jours plus tard, la
flottille française croise une consistante flotte hollandaise : celle-ci
lui laisse respectueusement le passage, la saluant même d’une
série protocolaire de coups de canons tirés à blanc.
Malheureusement un des canonniers, moins cérémonieuxque les
autres, tire un vrai bouletqui déchire impitoyablement les voiles
duCorbin. Il y a riposte, course poursuite – et la guerre est évitée
dejustesse. Le canonnier fautif estprésenté aux Français, libres de
« lependre à la vergue du mât», cequ’ils ne fontpas. Pyrard :
« Jene doute pas qu’incontinent après il ne fût puni, car les
Flamands et Hollandais ne laissent jamais les fautes impunies en
leurs navires, etgardentplus dejustice et depoliceque nous ne
faisons aux nôtres. »
Au lieu de faire le grand tour de l’Atlantique à la manière des
Portugaisqui savent éviter calmes, tempêtes et courants, ils
s’attaquent directement au golfe de Guinée et en

22

subissentjustement les calmes lesplusplats alternant en un rien
de temps avec lespires tempêtes maritimes. Quiplus est la chaleur
est intenable pour les hommes et toute la nourriture pourrit.
Voulant «faire eau » dans une île proche de Sao Tomé, une rixe
éclate avec les Portug: leais du lieuCorbin y perd un lieutenant.
Son remplaçant ne manque pas de se casser la jambe dans une île
voisine en courant affamé après, cette fois, des pingouins qui y
abondent… Py« Nousfûmes accomrard :pagnés de toutes sortes
de malheurs durant le séjourque nous fîmes en cette rade, car
outre celui-ci, il nous en arriva encore d’autres, et particulièrement
en notre navire, où ilyeutgrandequerelle entre notre capitaine et
lepremier facteur ou commis. » On en vient aux mains, c’est un
sérieux début de mutinerie. Retour au calme. Le sort s’acharne sur
leCorbinIl y eut encore un autre inconvénient: «».. Pyrard
Certes :lapoudre à canonprend feu, ily abeaucoup debrûlés.
Tentant de partir fissa, on se rend compte que l’ancre est bel et
bien coincée. Pas le choix : « Il fallut rompre le câble, encore qu’il
futgros comme la cuisse d’un homme et tout neuf, et l’ancre
même futperdue, cequi n’estpaspeu en de telles occasions. » Le
scorbut fait son apparition sur la route de Sainte-Hélène.
Les vaisseaux manquent de s’échouer de nuit sur le capde
BonneEspérance. Ils croisent ensuite les navires zélandais de Joris van
Spilbergen :« Nousnous abordâmes, et les deux jours suivants
nous nous visitâmes et festoyâmes les uns les autres en grande
amitié. »Van Spilbergenquant à lui note dans sonjournal :
« …On se sépara bons amis. Au reste, iln’était pas à propos que
nous fussions plus longtemps avec eux. Nos gens n’avaient par
semaineque trois livres de biscuits, et tous les dixjours deux
pintes de vin; au lieuque les tonneaux de vin étaient toujours
percés dans les navires français, chacun en pouvant aller tirer
quand il luiplaisait… » Et de commenter sur les Français : « Cet
exemple était dangereux. »Approchant du Natal, lejour des Rois
1602 chacun entonne «le roi boit» tandis que s’amène une
tempête. On baisse précipitamment les voiles et un marin de
SaintMalo tropSon com imbibétombe à l’eau. Perdu. «pagnon se
voulait jeter après si l’on ne l’eût retenu, mais je crois que c’était
plutôt parce qu’il avait trop pris de vin que par affection, car les
gens de mer n’ontpas beaucoupLe d’amitié. »pilotepersuadé
qu’il les menait par en-dehors de l’île Saint-Laurent, veut

23

difficilement admettrequ’ilspassent touspar en-dedans,jusqu’au
moment où ils en identifient les rivages. «L’ignorance dupilote
en fut la cause, et aussi que nous nous amusâmes trop avec les
navires hollandais, tellement qu’ayant la bonace nous laissions
aller les navires à leur volonté,portant laplupart des voiles bas ; et
eux, plus fins que nous, tenaient toujours leur route. »
Le voyage des Français se poursuit. Mâtereau qu’il faut sacrifier
lors d’une tempête, l’opération entraînant à la mer le charpentier
qui seprend fort heureusement dans les cordages etpeut ainsi être
sauvé «quoique fort difficilement» ;chaloupe perdue; canons
déliésp;ar le roulis menaçant d’éventrer le navire de l’intérieur
mariniersqui au lieu de fairepreuve dujugement autrement utile
dans de telles circonstances «jurent et blasphèment davantage».
LeCroissantest perdu de vue. On dépasse un grand mât qui flotte
sur la mer, «…jointque laplupart des nôtres fatigués de la mer
étaient malades et demi-morts.» Sans vraiment en connaître les
rivages, on décide de revenir accoster à Saint-Laurent, non sans
crainte donc, «parceque nous n’avions en notre navire aucun
pilote ni marinierqui eût été aux Indes, sinon un canonnier
flamand qui était un ignorant.» On a à peine posé l’ancre que
c’est le branle-bas le combat : un navire est en vue, tous en armes,
sus aux Portugais. Canonnade évitée de justesse ? Heureusement,
car c’est leCroissantrefait surface. Un navire hollandais qui
démâté accoste à proximité. On débarque les malades du scorbut :
il n’y aque des Français. Pendant ce temps les Hollandais
réparent. Les malades français sont maintenant atteints d’une
fièvre contagieuse. Une quarantaine décèdent. D’autres sont
atteints,qui mourront en mer, et même le capitaine n’estpas
épargnéqui attendra cependant les Maldivespour rendre l’âme.
On se ravitaille outre mesure à en être malade, le sol brûlant les
pieds au travers des souliersjusqu’à l’ulcère.Mouches dejour et
moustiques de nuit achèvent les hommes. Trois mois sont
nécessaires pour raccoutrer leCroissant, et le bilan s’impose : un
tiers des hommes, aussi ivrognes fussent-ils, sont déjà perdus. Le
15 mai 1602, un an déjà après avoirquitté Saint-Malo, on reprend
la route, cette fois vers les Comores. Quinze jours ne sont pas
inutiles pour comprendre la diplomatie des Comoriens et en tirer
de l’eau, qui n’est pas forcément gratuite, et la flottille malouine


24

met le caples Maldives, cro suryant foncer droit sur l’archipel
indo-malais.
« Ce que j’ai dit des inconvénients de notre voyage et des travaux
que nous avons supportés jusqu’ici, ce n’est rien au prix de ce qui
advintpar-après. Je vais maintenant décrire laplusgrande misère
qu’on se puisse imaginer…» Il s’agit bien sûr de ce qui est
survenu par le fait de ce bien misérable équipage français. Ce fut,
tout débutjuillet de l’an 1602, le « naufragepitoyable duCorbin,
où était l’auteur» sur des bancs maldiviens: l’équipage s’était
endormi, même les hommes de quart ivres d’avoir tant fait la
débauche, même le marinierqui tenait legouvernail et même le
page de ce dernier… Le bateau s’échoue en terre inconnue. On
imagine la débandade et le chacun pour soi, puisque Pyrard nous a
averti que ce fut pire que tout ce qui précéda…
La suite, ce fut la découvertepar Pyrard, d’une civilisation
maldivienne dont il ne manquera pas, de fait, de faire l’éloge…


En 1640 les Néerlandais, qui étaient en lutte contre les Portugais
en vue de prendre possession de Ceylan, envoyèrent un vaisseau
de reconnaissance aux Maldives. Devenus maîtres de Ceylan
quelques années plus tard, ils s’instituèrent défenseurs des
Maldives, ce qui eut cependant peu d’effet sur la population
maldivienne. Ils ne colonisèrent pas l’archipel mais s’arrogèrent le
monopole très lucratif du commerce des cauris.
Les Malabars et les Portugais s’acharnèrent sur les Maldives
e
pendant la première moitié du XVIIsiècle.
En 1650, pour l’unique fois de l’histoire des Maldives, le sultan
Ibrahim Iskandar1 (1648-1687) engagea des représailles en
territoire étranger: ses hommes débarquèrent dans l’île de
Minicoy qui étaient une possession du roi Ali Raja de Cannanore
(dans l’actuel Kerala) et prirent des otages pour lesquels ils
demandèrent une rançon. Ce même sultan émit les premières
pièces circulaires, toujours dénomméeslaari.
La dynastie Utheemu s’acheva en 1692. La dynastie Isdhoo
instituée en 1700 prit cependant fin cinq ans plus tard, remplacée
par la dynastie Diyamigili.
Lors de leur expédition de 1752, les Malabars d’Ali Raja,
souverain du Kerala, prirent possession de Malé, la mirent à sac,

25

en détruisirent le palais et y régnèrent deux mois avant d’être
finalement massacrés par Hassan Izzudeen.
Ce dernier, une fois intronisé, fonda la dynastie Huraage, la
dernière du pays, qui s’acheva en 1968.




L’ESCOUADE FRANÇAISE DE 1753
AUX MALDIVES

À trois reprises dans leur histoire, l’indépendance a fait défaut aux
Maldives par le fait d’interventions étrangères: ce furent les
e e
Portugais au XVIsiècle et les Anglais au XIX , mais aussi, entre
ces deux périodes, les monarques de Kannanur, État princier et
musulman de la côte des Malabars en Inde du Sud (l’actuel
Kerala). Cet épisode, qui s’est échelonné sur près de 150 ans, fut
desplus dramatiquespour l’archipel. Or c’est à cette occasion
qu’unepuissance elle aussi coloniale, la France représentéepar ses
possessions de Pondichéry, fut finalement appelée à l’aide par les
Maldiviens eux-mêmes. Fait assez rare dans le grand contexte de
l’expansion coloniale de l’histoire moderne, les Français se sont
comportés en alliés sans même tenter d’user du moindre
subterfuge pour s’imposer sur le pays archipélagien, et ils ont
longtemps continué d’être reçus en amis par les Maldiviens.
Les Portugais au contraireyavaient laissé un souvenir déplorable
par leur violence et les tentatives de conversions forcées. Les
Néerlandais, bien que prélevant un tribut et soucieux de s’assurer
le monopole du trafic des cauris – cespetits coquillages blancs
servant de monnaie – n’avaient pas auparavant été en mesure de
répondre en temps voulu aux demandes de protection des
Maldiviens. Les Anglais en Inde convoitaient déjà Ceylan…
Restaient les Français de Dupleix basés à Pondichéry.
En tout cas les Français firent preuve d’un comportement qui fut
estimé amical, même si tout n’était pas totalement gratuit: le
service fut rétribué, encoreque cela n’eût été discutéqu’après
l’intervention et que l’affaire se soit soldée à peu de frais pour les
Maldives comme on le verra. L’interventiondes Français était


26

sûrement moins colonialequepolitique, moins localeque
régionale : empêcher des concurrents européensquelsqu’ils soient
d’établir une base arrière qui leur aurait été préjudiciable, et
maintenir une zone neutre afin de consolider et développer leurs
proprespositions en Asie du Sud.

Peut-être en aurait-il été différemment à Ceylan qu’aux Maldives :
l’expédition de l’amiral de Suffren à Trincomalee en 1782-83
devait exprimer un tout autre intérêt. Le fait estqu’en 1753, les
Maldives envoient en la personne d’Ali Mafat Manikufânu une
requête auprès de Dupleix à Pondichéry:que celui-ci leurprocure
l’aide navale des Français contre la menace de nouvelles
incartades d’Ali Raja, souverain malabar de Kannanur au Kerala.
Une flotte de quatre navires est envoyée sous le commandement
de Monsieur Le Termellier (dont le nom deviendraMoustri Mili
en maldivien – qu’il faut comprendre comme ‘Mous Trimili’). Il a
reçu pour mission de protéger Malé contre les Malabars.
De fait, ceux-ci étaient restés ancrés en vue de Malé, au large de
Dhoonidhoo, îlot situé à un mille au nord de la capitale. Aussitôt
arrivée, la flotte française les y attaque violemment et les défait,
saisissant un de leurs vaisseaux de modèleguraabu. Le reste de la
flottille des Malabars fuit jusqu’à l’îlot de Dhonakulhi dans l’atoll
de Thiladhunmathee, le plus septentrional de l’archipel. Les
Français les y poursuivent et peuvent mettre pied à terre sans
rencontrer de résistance: les Malabars ont remis le cap sur
Kannanur. Cette fois-là, ils ne seront restés en tout aux Maldives
que cinq mois et quinze jours. Les Français ramènent leur flotte à
Malé etpassent alors unpacte avec les ministres maldiviens. Ils
sont autorisés à hisser leurpavillon au bastion dit Nane Buruzu et
à y établir leurs quartiers. Ils y restent jusqu’en 1754. En effet
cette année-là a lieu un esclandre compliquant les relations avec
les autorités maldiviennes. Amina, l’aînée des cinqfilles du défunt
sultan Ibrahim Iskandar et nièce de l’actuel sultan Imad-ud-din, et
qui avait été mariée au vizir Ali Shah Bandar, a été bannie de
Malé suite, est-il dit, à unproblème survenu avec Monsieur le
Termellier, commandant du vaisseau nommé leCorps de Garde
(sic) basé à Malé de 1754 à 1759. En outre les Maldiviens
n’arriventpas àpayer les Français :finalement ceux-ci sont
autorisés à charger leurs navires de l’ambre gris qui avait été

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découvert dans l’atoll de Maalhosmadulu. Cependant leCorps de
Grade resteraencore cinqbasé à Malé sous le années
commandement du même Le Termellier.
En 1755, les Maldiviens apprennent que leur sultan prisonnier
Imad-ud-din et son neveu sont détenus aux Laquedives,
possession de l’Indien Ali Raja. Ils envoient deux vaisseaux de
typeodi-faharupour mission de les délivrer. Leur pilote de avec
l’île de Malicu (Minicoy) les ayant trahis, ils doivent fuir,perdant
plusieurs hommes. Ali Raja fait alors ramener le sultan et son
neveu à Kannanur où ils sont incarcérés dans un fort protégé par
desgardes "turcs" et malabars. Le sultan toujoursprisonnier sera
ensuite transféré dans l’île de Minicoy, aussipossession d’Ali
Raja, où il mourra en 1757.
Entre-temps, l’accord liant Français et Maldiviens est resté en
vigueur. Outre leCorps de Garde qui mouille à Malé, en 1756 le
dirigeant maldivien de fait, Hasan Manikufaru, a toujours vingt
Français à son service personnel.
En 1759, ayant finalement appris la mort en captivité du sultan
Imad-ud-din à Minicoy1757, Don Maniku, soutenu enpar le
peuple, consent à devenir sultan sous le nom de règne de Hasan
Izz-ud-din. Il règnerajusqu’en 1767 et sera le fondateur de la
dynastie Muli, ou Mulee, dite encore Hurâge (la "maison Hurâ",
étant lui-même originaire de l’île de Hurâ) qui durera jusqu’à
l’abolition du sultanat en 1968.
Cette même année 1759, la menace des Malabars semblant éteinte,
M. de Lally,successeur de Dupleix à Pondichéry, fait enfin
revenir leCorps de Garde.
Pour mieux comprendre encore les liensparticuliers des Français
avec les Maldiviens, il importe sûrement de revenir à Monsieur Le
Termellier : après son rappel à Pondichéry par de Lally en 1759, il
aura continué d’entretenir des relations amicales avec les
Maldiviens, revenantplusieurs fois d’Inde visiter les atollspour
des raisons officiellement commerciales. C’est sous le règne du
sultan Muhammad Ghiyas-ud-din (1767-74) qu’il mourra à Malé.
LeTarikh, chronique des dynasties maldiviennes,précisequ’un
tombeau surmonté d’un dôme sera érigé sur le lieu de son
inhumation. En outre, à l’époque de la deuxième visite de H.C.P.
Bell (administrateur anglais basé à Ceylanqui fitplusieurs
rapports détaillés sur l’archipel) aux Maldives en 1922, une rue

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proche de l’ancien bastion français de Nane Buruzu, situé dans le
quartier Nord-Est de Henveru Avaru à Malé, etqui avait servi de
quartier général à la flotte françasise en 1753-54, portait toujours
le nom de "rue des Français" (Farangi Kalo Magu).


Les Britanniques, qui s’étaient imposés sur toute l’Inde dans le
e
cours du XVIIIsiècle, s’étaient emparés de Ceylan en 1796.
En 1835 le Commandant Robert Moresby fit un relevé
cartographique précis de l’archipel des Maldives pour le compte
de la couronne anglaise.
En 1857 les marchands Borah originaires du nord-ouest de l’Inde
purent s’établirent à Malé en vertu d’un accord passé avec le
gouvernement maldivien. Rapidement ils s’arrogèrent le
monopole de l’import-export dans l’archipel.
En 1887, en réaction contre ce monopole Borah, les Britanniques
s’engagèrent par un traité à assurer la sécurité de l’archipel (et
prévenir toute autre mainmise européenne…) en en faisant un
protectorat, et ce contre un tribut annuel et le droit d’utiliser l’île
la plus méridionale de Gan. Au siècle suivant, celle-ci deviendra
même une base aérienne de la RAF en 1957 et ne sera rétrocédée
aux Maldives qu’en 1976.
Le premier bureau de poste ouvre en 1906, et la première école
gouvernementale en 1927.
En 1932, suite à une rébellion, le sultanat devint une monarchie
constitutionnelle dotée d’une constitution écrite et d’un Premier
ministre.
En 1942, une nouvelle constitution fut adoptée. En 1942 toujours,
pendant la Deuxième Guerre mondiale, la RAF, menacée et
attaquée à Ceylan et en Asie du Sud par la flotte japonaise,
construisit deux pistes d’atterrissage à Gan dans l’atoll Addu.
Le premier journal maldivien paraît en 1943.
Suite aux indépendances de l’Inde en 1947 et de Ceylan en 1948,
la roupie maldivienne (Rufiyaa) a été instituée en remplacement
des roupies indienne et ceylanaise qui avaient jusqu’alors cours
dans l’archipel.
L’électricité et le téléphone font leur apparition à Malé en 1949.
Le National Museum ouvre en 1952.


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En 1953, à la suite de la mort du sultan, un référendum fut
organisé et c’est alors que fut proclamée l’éphémère Première
République des Maldives. Le Premier ministre Mohamed Ameen
Didi, féru de modernité, en devint le Président. Ses premières
réformes concernèrent l’éducation et le statut des femmes, mais
aussi la nationalisation de l’industrie de la pêche d’exportation ou
encore l’interdiction totale de la vente de tabac. Il introduisit aussi
le téléphone et l’électricité. Mais au bout de quelques mois il fut
renversé et le sultanat fut restauré en 1954.
En 1957, le nouveau Premier ministre Ibrahim Nasir voulut
remettre en cause l’accord passé avec les Britanniques concernant
leur base militaire sur l’île de Gan. Il s’ensuivit une rébellion
séparatiste qui agita les atolls méridionaux, Addu (Gan) et
Huvadu. Les séparatistes ‘suvadiviens’, que les Britanniques
auraient encouragés dans leur révolte, entendaient profiter pour
leur compte des revenus de la base aéronautique de Gan. Ils se
proclamèrent en État indépendant avec Abdulla Afif Didi pour
Président. En 1960, Nasir renégocia pour trente ans l’accord sur
Gan signé avec les Britanniques, et en 1962 il mata définitivement
la rébellion. Afifi trouva refuge aux Seychelles, alors colonie
britannique. L’ensemble de l’archipel des Maldives obtint son
indépendance du Royaume-Uni le 26 juillet 1965 et devint aussitôt
membre des Nations Unies.
En 1968, la deuxième République, instituée par référendum,
abrogea définitivement le sultanat. Le Premier ministre Ibrahim
Nasir en devint le premier Président de la République le 11
novembre de la même année. En 1972 démarra l’industrie du
tourisme avec l’ouverture des deux premiersresorts deKurumba
et Bandos. Les bateaux de pêche commencèrent à être motorisés et
le pays entrait progressivement dans la société de consommation
et dans le marché mondial.
En 1974 Nasir réprima dans le sang une émeute contre la vie
chère.
En 1976 la Grande-Bretagne abandonna l’aéroport de la RAF situé
à Gan dans l’atoll d’Addu et le transféra plus au sud à Diego
Garcia dans les îles Chagos.
En 1978, Nasir démissionna, vidant les caisses de l’État, et se
réfugia à Singapour. Maumoon Abdul Gayoom, alors
ambassadeur à l’ONU, fut élu second Président. Les années

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