Parlons maya classique
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Description

Forte de plusieurs millions de locuteurs, la famille de langues maya est l'une des principales familles de langues amérindiennes vivantes. C'est aussi celle dont on connaît le plus de témoignages écrits remontant à l'époque antérieure à l'arrivée des Européens en Amérique, transmettant ainsi de précieuses informations sur l'histoire précolombienne et sur les états anciens de la langue. Cet ouvrage est une introduction à la lecture des textes en maya classique et est enrichi d'un DVD : "Les Mayas, le calendrier et le 21/12/2012".

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 octobre 2014
Nombre de lectures 77
EAN13 9782336359489
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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Couverture
4e de couverture
Parlons…
Collection dirigée par Michel Malherbe
Dernières parutions

Parlons xokleng / laklãnõ , Ozias ALVES Jr, 2014.
Parlons dzongkha , Georges VAN DRIEM, Françoise POMMARET, Karma TSHERING de Gaselô, 2014.
Parlons pandjabi , Muhammad AMJAD, 2014.
Parlons ouïgour , Palizhati S. YILTIZ, 2014.
Parlons dhivehi , Gérard ROBUCHON, 2013.
Parlons gujrâti , Azad MONANY, 2013.
Parlons (hmong) , Jacques LEMOINE, 2013.
Parlons talian , Ozias DEODATO ALVES Jr, 2013.
Parlons hunsrüchisch , Ozias DEODATO ALVES Jr, 2013.
Parlons kabiyè , David ROBERTS, 2013.
Parlons baloutche , Michel MALHERBE, NASEEBULLAH, 2013.
Parlons douala , Valérie EWANE, 2012.
Parlons routoul , Svetlana MAKHMUDOVA, 2012.
Parlons coréen , Michel MALHERBE et Olivier TELLIER, 2012.
Parlons lak , Kamil TCHALAEV, 2012.
Parlons shor , Saodat DANIYAROVA, 2012.
Parlons bouriate. Russie-Baïkal , Galina DRUON, 2012.
Parlons shina , Karim KHAN SAKA, 2012.
Parlons batak , Yetty ARITONANG, 2011.
Parlons kimbundu , Jean de Dieu N’SONDE, 2011.
Parlons taiwanais , Rémy GILS, 2011.
Parlons iaaï , Daniel MIROUX, 2011.
Parlons xhosa , Zamantuli SCARAFFIOTTI, 2011.
Parlons géorgien , Irina ASSATIANI et Michel MALHERBE, 2011.
Parlons tedim , Joseph RUELLEN, 2011.
Parlons serbe , K. DJORDJEVIC, 2011.
Parlons talysh , Irada PIRIYEVA, 2010.
Parlons gagaouze , Güllü KARANFIL, 2010.
Parlons dogon , Denis Amadingue DOUYON, 2010.
Parlons nheengatu , Ozias ALVES Jr., 2010.
Titre
Jean-Michel Hoppan





Parlons maya classique


Déchiffrement de l’écriture glyphique
(Mexique, Guatemala, Belize, Honduras)
Préambule

Un DVD est inclus dans l’ouvrage. Il contient quatre vidéos réalisées en 2012, par Hervé Colombani et Didier Ozil. La principale d’entre elles, « Les Mayas, le calendrier et le 21-12-2012 », avait été mise en ligne sur le site de la vidéothèque du CNRS, où il demeure possible de la visionner à l’adresse suivante :
http://videotheque.cnrs.fr/index.php?urlaction=doc&id_doc=3968 .
Le propos en avait été de répondre à la demande au sujet du phénomène médiatique engendré par la fin imminente du grand cycle en cours de 13 /baktun/ , selon la corrélation la plus largement admise entre calendriers maya et chrétien. La date « fatidique » appartient désormais au passé, mais ce document audiovisuel reste une présentation claire et heuristique du calendrier maya.
Copyright

© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

EAN Epub : 978-2-336-70959-8
Dédicace

Ce livre est dédié au peintre animalier Zdenek Burian, qui par son lumineux talent a révélé – en l’enfant que j’étais – un goût demeuré aussi puissant d’en savoir toujours plus au sujet de ce qui nous a précédé. Je le dédie également au professeur Louis-René Nougier, dont la lecture de l’ouvrage de 1974 a ensuite donné une dimension plus humaine, et humaniste, à cette soif passionnée de connaître le passé. À Pierre Ivanoff, dont la lecture des ouvrages m’a amené, quelques années plus tard, à décider que cette passion se vivrait dans le domaine mayaniste. À Michel Davoust, qui à partir de 1988 m’a avec dévouement formé à l’étude de l’écriture maya. À Marc Thouvenot, à André Cauty et à Duna Troiani, les ancien(ne)s collègues qui se sont donnés la peine de voir que j’existais et ont cru en moi, alors que mon avenir était des plus incertains. Aux directeurs du CÉLIA puis de SeDyL (Francesc Queixalós, Anaïd Donabédian-Demopoulos, Isabelle Léglise) qui m’ont permis de mener à bien la réalisation de cet ouvrage. À Marina Besada, à mon ami Jean-François Rutka (qui a relu plusieurs fois le manuscrit), à Olga, ma mère qui – sans forcément s’en rendre toujours bien compte – a laissé entre mes mains les livres qui allaient engendrer ma vocation, à Maria Trinidad, ma charmante épouse, à Igor et à Maya, mes deux enfants et, bien sûr, à toi aussi Alain…

Jean-Michel Hoppan, juin 2014
Fragment de corniche, provenant de Xcochá (Campeche, Mexique)
Avant-propos
La collection Parlons comprend actuellement un titre sur une langue maya contemporaine : Parlons tzeltal , par Aurore Monod Becquelin (1997). À l’instar de nombreux autres titres de cette collection, cet ouvrage peut être utilisé en tant que méthode pour l’auto-apprentissage de cette langue de la famille maya, parlée de nos jours par plusieurs centaines de milliers de personnes.
Parlons maya classique aborde en revanche un aspect des états anciens des langues de cette famille, à travers les vestiges parvenus jusqu’à nous de ce qui fut écrit par les Mayas avant leur assujettissement à la couronne d’Espagne, aux XVI e et XVII e siècles. Cette production écrite prit forme au moyen de l’écriture dite glyphique. Né il y a environ 2500 ans, ce système graphique de représentation du langage est le seul à avoir été élaboré par les Amérindiens eux-mêmes, pour transposer leur parole de façon à la fois tangible et pérenne.
Cet ouvrage a par conséquent été pensé d’abord comme un manuel de langues mortes, destiné aux personnes spécialistes des Mayas ou non, du moment qu’elles sont amateurs de philologie et désireuses d’apprendre à lire les glyphes, afin d’acquérir les bases nécessaires pour aborder par elles-mêmes l’interprétation des textes mayas antérieurs à l’époque de la conquête espagnole. Les témoignages qui ont subsisté de ces textes sont loin de rendre compte de domaines thématiques nombreux et variés et, le déchiffrement de l’écriture glyphique maya n’étant pas encore complètement achevé aujourd’hui (en dépit d’avancées récentes considérables), l’auteur invite ses lecteurs à approfondir leur connaissance des langues mayas avec Parlons tzeltal , ainsi qu’avec quelques titres en préparation dans la même collection : Parlons lacandon et Parlons quiché .

Le choix du titre du présent ouvrage provient de ce que la tendance en cours, parmi les mayanistes, est de désigner comme étant le maya classique – initialement dit cholano oriental – la langue disparue depuis plusieurs siècles, pour laquelle, selon l’avis actuel de la plupart des épigraphistes, l’écriture glyphique des Mayas a été élaborée. Les plus nombreux témoignages à nous en être parvenus sont ceux qui furent produits à l’époque dite classique (III e -X e siècles), selon la chronologie la plus largement acceptée de nos jours.
PREMIÈRE PARTIE L’ESPACE ET LE TEMPS DES LANGUES MAYAS

Figure 1a Distribution géographique de la langue maya
(en orange)


Figure 1b Distribution géographique des langues mayas
(en vert)
Chapitre 1 LE CADRE GÉOGRAPHIQUE
De fait, le terme maya est traditionnellement le nom de la langue amérindienne parlée depuis des siècles dans l’ancien "pays" du Yucatán – c’est-à-dire la partie de l’Amérique centrale qui approximativement correspond aux actuels États mexicains de Yucatán, Campeche et Quintana Roo 1 – ainsi que dans les régions limitrophes au Guatemala et au Belize, tel que l’on en voit une représentation cartographique en figure 1a.
Parlé par près d’un million de locuteurs 2 , le maya appartient à la famille linguistique dite "maya", qui comprend une bonne vingtaine de langues principales, voire une trentaine si l’on considère les différents dialectes ou parlers locaux. L’étroite parenté existant entre la plupart de ces langues est ce qui a conduit les linguistes à désigner cet ensemble sous le nom de famille des langues mayas 3 . On voit une carte de la répartition géographique de ces langues en figure 1b.
Les langues les plus apparentées au maya stricto sensu , dites du groupe yucatèque, sont le mopan et le lacandon 4 . Le mopan est parlé par plusieurs milliers de personnes au Belize, ainsi que dans la partie limitrophe du Petén, au Guatemala. Le lacandon n’est parlé que par un millier de personnes dans l’État mexicain du Chiapas, près des rives du fleuve Usumacinta (dans la région dite de la Selva Lacandona, entre les anciennes cités de Palenque et Yaxchilán). La localisation géographique de ces noms de lieux est indiquée dans la carte illustrée en figure 2.
Les autres groupes de langues mayas sont les groupes dits "tzeltal-chol", "kanjobal-chuj", "quiché-mam" et huaxtèque.
Voici les différentes langues mayas appartenant au groupe "tzeltal-chol". Son appellation provient de ce que l’on peut y distinguer une branche "tzeltal" et une branche "chol" 5 .
– Le chol – ou ch’ol – proprement dit, appelé aussi lakt’an (branche "chol") : plusieurs dizaines de milliers de locuteurs dans le Chiapas 6 , principalement autour des villes de Tila et Tumbala.
– Le chontal, ou – selon le vocable maya – yokot’an (branche "chol") : quelques dizaines de milliers de locuteurs 7 dans l’est de l’État mexicain de Tabasco.
– Le chorti, ou ch’orti (branche "chol") : quelques dizaines de milliers de locuteurs 8 dans les départements guatémaltèques de Zacapa et Chiquimula. Récemment encore, il était également parlé au Honduras voisin, autour de l’ancienne cité de Copán.
– Le tzeltal proprement dit, appelé aussi bats’il k’op (branche "tzeltal") : quelques centaines de milliers de locuteurs dans le Chiapas et le Yucatán 9 .
– Le tzotzil, également appelé bats’i k’op (branche "tzeltal") : quelques centaines de milliers de locuteurs, autour de San Cristobal de Las Casas et Simojovel, dans les Hautes Terres du Chiapas.

Figure 2 Noms de lieux mentionnés dans l’ouvrage

Voici à présent les différentes langues mayas appartenant au groupe "kanjobal-chuj".
– Le chuj : quelques dizaines de milliers de locuteurs habitant dans le département guatémaltèque de Huehuetenango, ainsi que dans les parties limitrophes du Chiapas.
– Le tojolabal : quelques dizaines de milliers de locuteurs dans le Chiapas, juste à l’ouest de la zone d’expression chuj.
– Le kanjobal, ou q’anjob’al (selon les orthographes) : plusieurs dizaines de milliers de locuteurs dans le département de Huehuetenango et les parties limitrophes du Chiapas, juste au sud et à l’est de la zone d’expression chuj 10 .
– Le jacaltèque, ou popti : quelques dizaines de milliers de locuteurs aux confins des zones d’expression chuj et kanjobal.
– Le mototzintlèque, ou mocho : en voie d’extinction, moins de 200 locuteurs à Mototzintla, dans le Chiapas.
Voici maintenant les différentes langues mayas du groupe "quiché-mam". Son appellation provient de ce que l’on peut y distinguer une branche "grand-quiché" et une branche "grand-mam", dite aussi "mam(-ixil)". Dans les Hautes Terres du Guatemala, la branche "grand-quiché" possède elle-même un certain nombre de ramifications.
– Le mam (branche "grand-mam" / "mam(-ixil)") : langue fortement dialectalisée, plus de 500.000 locuteurs habitant dans les Hautes Terres du Guatemala et du Chiapas, entre les zones d’expression kanjobal et mototzintlèque 11 .
– L’ixil (branche "grand-mam" / "mam(-ixil)") : quelques dizaines de milliers de locuteurs dans le département guatémaltèque de El Quiché.
– L’aguacatèque (branche "grand-mam" / "mam(-ixil)") : près de 20.000 locuteurs dans le département de Huehuetenango.
– Le quiché proprement dit (branche "grand-quiché", ramification dite "quiché") : plus de 2 millions de locuteurs à l’ouest du lac Atitlán 12 .
– Le cakchiquel (branche "grand-quiché", ramification "quiché") : quelques centaines de milliers de locuteurs au nord et à l’est du même lac.
– Le tzutujil (branche "grand-quiché", ramification "quiché") : quelques dizaines de milliers de locuteurs au sud du lac.
– Le pokomam (branche "grand-quiché", ramification "pocom") : quelques dizaines de milliers de locuteurs à l’est de la zone d’expression quiché.
– Le pokomchi (branche "grand-quiché", ramification "pocom") : plusieurs dizaines de milliers de locuteurs dans le sud de l’Alta Verapaz.
– L’uspantèque (branche "grand-quiché") : quelques milliers de locuteurs au nord de la zone d’expression quiché, autour de la ville d’Uspantán (département du Quiché).
– Le sipacapense (branche "grand-quiché") : près de 10.000 locuteurs dans les environs de la ville de Sipacapa (département de San Marcos).
– Le sacapultèque (branche "grand-quiché") : quelques dizaines de milliers de locuteurs au nord de la zone d’expression quiché, autour de la ville de Sacapulas (département du Quiché).
– Le kekchi (branche "grand-quiché") : quelques centaines de milliers de locuteurs dans le nord de l’Alta Verapaz ainsi que le sud du Petén et du Belize.
À cela on ajoutera donc le groupe huaxtèque, dont une langue disparue – appelée le chicomuceltèque (ou kabil) – était principalement parlée dans les Hautes Terres du Chiapas, tandis que le teenek, unique langue encore vivante de ce groupe de la famille maya, est parlé loin de l’aire d’expression de toutes les autres langues apparentées, par un peu plus de 100.000 personnes dans la région dite de la Huasteca 13 .
Une première observation notable peut être faite à propos de cette répartition géographique des langues mayas, par rapport à celle des autres grandes familles de langues amérindiennes en Mésoamérique. Élaboré à partir de notions qui initialement furent formulées en 1943 par l’anthropologue Paul Kirchhoff, le concept de Mésoamérique désigne un espace géographique situé dans le sud de l’Amérique du Nord, dans lequel s’est développée – antérieurement à la colonisation espagnole – une haute civilisation dont les origines remontent à la fin du II e millénaire avant J.-C. Dans les années qui précédèrent l’arrivée des Espagnols, peu après 1500, cette aire culturelle englobait :
– l’intégralité des régions non arides situées dans les limites de ce qui de nos jours constitue le territoire de la République mexicaine – à l’exception du nord de la côte du golfe du Mexique – c’est-à-dire toute la partie tropicale de ce pays, qui se trouve globalement au sud du 25 e parallèle (voire jusqu’au 30 e le long de la côte pacifique mais pas au-delà du 20 e dans les régions les plus éloignées de la mer),
– l’intégralité des actuels Guatemala, Belize et Salvador,
– les régions du sud-ouest du Honduras, du Nicaragua et du Costa Rica (jusqu’à la péninsule de Nicoya).
Nombre des régions situées au centre de cette aire étaient alors tributaires de la confédération aztèque, et ce, en dépit d’une considérable diversité autant géographique, environnementale et climatique que linguistique, permettant de définir une dizaine de grandes régions – ou "zones" – correspondant chacune à un ensemble géographico-culturel particulier :
– la zone dite des "Plateaux Centraux" – dans les régions septentrionales de la Mésoamérique situées à l’altitude la plus élevée – qui s’étend autour du Bassin de Mexico et constitua le cœur des empires bâtis par les Aztèques et leurs prédécesseurs les Toltèques,
– à l’ouest des Plateaux Centraux, la zone de l’"Occident", qui s’achève au sud dans l’actuel État mexicain de Guerrero et où, à l’époque aztèque, la culture la plus remarquable fut celle des Tarasques,
– au sud, la zone de Oaxaca, dont les limites correspondent approximativement à celles de l’actuel État mexicain du même nom et où les cultures les plus notoires furent celles des Zapotèques et des Mixtèques,
– au nord-est, la Huasteca, qui se distingue comme une zone dont l’identité est définie par la culture huaxtèque, d’origine maya ainsi que le montre l’appartenance du teenek à la famille des langues mayas,
– à l’est, la zone dite de la "Côte du Golfe Centre", où la culture la plus caractéristique fut celle des Totonaques,
– au sud-est, la zone de la "Côte du Golfe Sud", qui fut la région d’origine de la culture olmèque – laquelle est à bien des égards considérée comme étant la "culture-mère" de la Mésoamérique – et qui correspond à la région atlantique de l’isthme de Tehuantepec, aux confins des actuels États de Veracruz et de Tabasco,
– à l’est de cette zone, les "Basses Terres mayas", où s’est développée sur toute l’étendue de la péninsule yucatèque ce que les mayanistes appellent la « culture maya classique », et immédiatement au sud de celles-ci, les "Hautes Terres mayas", dont la position de passage naturel vers le sud-est de la Mésoamérique allait assurer un développement plus intimement lié à celui des régions situées plus à l’ouest – et ce, depuis l’époque des Olmèques jusqu’à celle des Aztèques – en même temps qu’elles allaient rester en marge de la culture maya classique,
– et enfin, aux confins orientaux de la Mésoamérique, la zone dite de la "Frontière Sud", zone de transition en direction de l’Amérique du Sud.
– Outre cela, on pourra identifier une "Frontière Nord", vaste zone de transition vers le sud-ouest des États-Unis, dans laquelle des avant-postes mésoaméricains implantés dans les oasis cohabitaient avec les populations nomades qui se déplaçaient constamment dans ces régions arides.
En dépit de cette grande diversité, les différentes cultures de la Mésoamérique partageaient ensemble de nombreux traits de civilisation communs. Les plus caractéristiques en sont une agriculture du maïs combinée à celles de la courge et du haricot, la préparation du maïs par trempage des grains dans de l’eau de chaux, la culture du cacaoyer, celle de l’agave, l’utilisation du caoutchouc (notamment pour la fabrication des balles destinées à l’ ulama ou "jeu de balle"), l’utilisation d’une écriture dite glyphique (ou "hiéroglyphique"), un calendrier basé sur la combinaison – par le produit au Plus Petit Commun Multiple – entre un cycle de calendrier divinatoire ou "rituel" de 260 jours et un cycle "solaire" de 365 jours (cette combinaison étant à l’origine des grands cycles de 52 ans que l’on nomme "siècles mésoaméricains"). On citera également l’importance d’une architecture monumentale, basée sur l’emploi généralisé des plateformes à gradins, dites aussi "pyramides à degrés".
Par rapport à cet espace de civilisation mésoaméricain, l’aire maya apparaît – si l’on excepte le cas particulier du teenek – comme un ensemble remarquablement localisé et continu, à la différence de ce qu’on constate avec les grandes familles linguistiques voisines, dont les aires de répartition sont parfois bien plus étendues, dépassant éventuellement les limites de l’espace mésoaméricain, et dispersées de façon clairsemée 14 . L’aire maya correspond ainsi à un continuum géographique qui comprend la totalité de la péninsule yucatèque, en débordant sur les montagnes qui la limitent au sud. Y sont donc regroupées des langues voisines non seulement en termes linguistiques mais aussi géographiques, langues dans lesquelles s’expriment aujourd’hui encore des millions de personnes au Mexique, au Guatemala et au Belize (ainsi qu’autrefois au Honduras et, probablement aussi, dans l’ouest du Salvador) 15 .
On observera également que, l’aire mésoaméricaine étant essentiellement comprise entre le tropique du Cancer au nord et le 10 e parallèle nord au sud, l’ensemble géographique maya est caractérisé – de même que de nombreuses autres régions du monde situées sous ces latitudes – par des températures et une pluviométrie en général élevées. Ces conditions climatiques ont favorisé le développement d’une végétation tropicale parfois exubérante, hormis dans les régions méridionales des Hautes Terres perchées à plus de 800 m (rafraîchies par l’altitude) et dans les régions très chaudes mais moins humides du nord du Yucatán. Les grands animaux les plus emblématiques de cet environnement – dans lequel les importants taux d’hygrométrie vont globalement de pair avec la chaleur – sont le jaguar, les "cerfs de Virginie" 16 , les singes (atèles et alouates), le tapir, le pécari et le fourmilier.
Le nord de cet ensemble, domaine d’expression de la langue yucatèque, est un vaste plateau calcaire. Il n’est que peu élevé au-dessus du niveau de la mer et la porosité de son sous-sol rocheux a eu pour conséquence l’absence de cours d’eau superficiels. Le réseau hydrographique y est ainsi entièrement souterrain et le plafond des grottes qui abritent ces "rivières", particulièrement abondantes, longues et complexes, s’est souvent effondré. Cela est à l’origine de la formation de ces nombreuses dolines localement appelées cenotes 17 , qui sont comme autant de puits naturels. Ces cenotes apparaissent comme les grands points d’approvisionnement en eau potable du Yucatán. C’est autour d’eux que se sont en général développées les anciennes agglomérations mayas. L’érosion karstique qui a façonné ce paysage particulier lui confère une autre singularité : si la seule région de reliefs – dite "sierrita" des collines du Puuc, aux confins du Yucatán et du Campeche – n’atteint pas 200 m d’altitude, le sol de cette table rocheuse est néanmoins rarement tout plat. En effet, le terrain y est dans la plupart des cas, entre dolines ou autres cavernes et petites excroissances du sous-sol, très accidenté localement. En dépit d’une grande humidité ambiante durant la majeure partie de l’année (c’est-à-dire en saison humide, du "printemps" à l’"automne"), le nord de la zone maya tend ainsi à devenir presque semi-aride, en particulier dans les régions les plus septentrionales. Les sols du Yucatán sont d’ailleurs pauvres, la couche humifère y est irrégulière et mince, et la forêt, bien que curieusement aussi envahissante et dense que plus au sud, n’y est jamais très haute, la canopée n’y atteignant pas 20 m. En outre, elle perd de sa verdeur pour devenir grise en "hiver", c’est-à-dire durant la saison sèche.
Le sous-sol du sud de la péninsule, au centre de la zone maya, est de même principalement calcaire. Les fleuves importants qui s’y déjettent depuis les montagnes des Hautes Terres – Usumacinta et Grijalva vers le golfe du Mexique, à l’ouest, et Motagua vers la mer des Caraïbes via le golfe du Honduras à l’est – en font toutefois une terre considérablement plus humide où les sols, sans pour autant excéder quelques dizaines de centimètres d’épaisseur, supportent une forêt tropicale drue et luxuriante. La canopée y atteint parfois 50 m et l’arbre le plus emblématique en est le fromager du genre ceiba . Le relief, quoique semblable à ce que l’on trouve plus au nord, y est plus important, culminant à 1000 m dans les Maya Mountains du Belize.
Au sud du pays maya, un environnement similaire caractérise le littoral de l’océan Pacifique, mince bande côtière de quelques dizaines de kilomètres de largeur située au pied des Hautes Terres. Ces dernières occupent la partie la plus importante de cette troisième grande région de l’ensemble maya. Les Hautes Terres ne sont pas assez élevées pour qu’on y trouve des montagnes aux sommets éternellement enneigés, ainsi que c’est le cas – plus à l’ouest – dans la zone des "Plateaux Centraux" mésoaméricains ; néanmoins l’altitude y constitue un paramètre suffisant pour impliquer des modifications considérables de l’environnement végétal. Au-delà de 1800 m, la végétation tend ainsi à devenir une forêt de conifères, les arbres se maintenant jusqu’aux plus hauts sommets du Guatemala (dont l’altitude ne dépasse que de peu les 4000 m). À la différence du sous-sol des Basses Terres du centre et du nord de la zone maya, essentiellement calcaire et géologiquement stable, celui des Hautes Terres est surtout volcanique, riche en tufs, basalte et obsidienne. Les éruptions et les séismes y sont fréquents, et parfois fort dévastateurs 18 .
1 En effet, ces trois États de la République mexicaine divisent administrativement le territoire qui correspond, historiquement parlant, à l’ancien pays du Yucatán. Antérieurement à l’arrivée des Espagnols, la capitale en fut la ville de Mayapán, dont les ruines se trouvent dans l’actuel État de Yucatán.
2 Compte tenu de la nature aussi vague que fluctuante des estimations, on a dans cet ouvrage délibérément pris le parti de ne fournir que des ordres de grandeurs approximatifs.
3 Dans l’intention de le distinguer plus clairement des autres langues de sa famille, le maya proprement dit – ou maya du Yucatán – est de plus en plus souvent appelé le yucatèque. Les locuteurs du yucatèque sont les seuls à toujours s’être auto-déclarés comme étant des Mayas, à savoir les gens qui parlent la langue maya.
4 Récemment disparu, l’itza appartenait également au groupe yucatèque. Cette langue était parlée dans le nord du département guatémaltèque de El Petén.
5 Actuellement disparu, le cholti appartenait aussi à la branche "chol" de ce groupe. Cette langue était encore parlée au début du XVII e siècle dans l’Alta Verapaz, au sud du Petén.
6 Le chol pourrait actuellement être parlé par plus de 100.000 personnes.
7 Le nombre de personnes parlant chontal serait supérieur à 50.000 mais inférieur à 100.000.
8 Le nombre de personnes parlant chorti est actuellement inférieur à 50.000.
9 Plus de 200.000 personnes parlant tzeltal habitent autour d’Ocosingo, Bachajon, Oxchuc et Cancuc dans les Hautes Terres du Chiapas. À ce nombre doit être ajouté celui de nombreux migrants, qui (essentiellement en raison des évènements survenus dans le Chiapas au cours des années 90) se sont déplacés vers le Yucatán.
10 Ces indications incluent ce qui est relatif à l’acatèque, considéré par certains comme un dialecte du kanjobal et par d’autres comme une langue distincte dans le même groupe.
11 Parmi les nombreux dialectes du mam figure le q-yool ou "(tecti)tèque" ( teco ), considéré par certains comme une langue distincte dans la même branche.
12 L’achi est considéré par certains comme un dialecte du quiché mais par d’autres comme une langue distincte dans la même ramification.
13 Cette région est située aux confins des États mexicains de Veracruz et de San Luis Potosí (voir figure 1b, en haut à gauche).
14 La distribution géographique des autres principales familles de langues mésoaméricaines est plus clairsemée, en même temps qu’elles paraissent plus entremêlées. En termes d’importance quantitative, figure en premier lieu la famille linguistique nahua – dite aussi yuto-aztèque – dont les nombreuses langues sont parlées depuis le sud-ouest des États-Unis, vers le nord, jusqu’au Panama vers le sud-est. La principale langue de cette famille, le nahuatl, fut la langue des Toltèques puis des Aztèques et elle est aujourd’hui encore, de par le nombre de ses locuteurs (plus d’un million), la première langue amérindienne du Mexique. En second lieu figure la famille otomangue, dont l’aire de répartition est – bien que limitée au seul Mexique – à peine moins étendue que celle de la famille nahua. Les principales langues en sont l’otomi (troisième langue amérindienne du Mexique après le nahuatl et le maya), le mixtèque et le zapotèque. Après les familles nahua, otomangue et maya, la principale autre famille de langues mésoaméricaines est celle que l’on connaît sous le nom de mixe-zoque, dont l’aire de répartition se situe essentiellement entre les deux premières (nahua et otomangue) à l’ouest et la troisième (maya) à l’est. On tend actuellement à considérer que la langue qui serait à l’origine de cette famille fut celle que parlaient les Olmèques.
15 En termes de nombre de locuteurs, cela fait de la famille linguistique maya la deuxième famille de langues autochtones d’Amérique, après la famille quechua.
16 Il s’agit de deux espèces de cervidés, du genre odocoileus .
17 Le mot cenote est un emprunt hispanisé au lexème maya ts’onoot .
18 Les Basses Terres mayas ne sont cependant pas plus exemptes de désastres naturels. Les plus dévastateurs y sont les cyclones, ou tempêtes tropicales, que l’on appelle ouragans dans l’ensemble atlantique.
Chapitre 2 LE CADRE LINGUISTIQUE
Nombre des particularités propres aux langues mayas sont amplement décrites dans l’ouvrage déjà paru de cette collection ( Parlons tzeltal ). Ce que l’on peut fondamentalement en dégager – d’un point de vue linguistique qui transparaît dans l’écriture en glyphes – est que l’originalité maya réside pour l’essentiel dans trois caractéristiques majeures, tant au niveau lexical que grammatical et phonologique.
En ce qui concerne le lexique des langues mayas, le constat qui principalement s’impose est effectivement que les racines monosyllabiques, de type Consonne-Voyelle-Consonne, ont une nette prédominance parmi les autres. Cela se vérifie également en maya classique, ainsi que le lecteur a la possibilité de l’observer avec le lexique fourni en annexe 5 (p. 289 à 314) 19 .
En ce qui concerne d’autre part la grammaire des langues de la famille maya, l’observation incontournable est qu’un rôle très important y est joué par l’existence d’un système de flexion appartenant au type appelé ergatif par les linguistes 20 . L’ergativité des langues mayas est, pour la plupart d’entre elles, "scindée" en un paradigme ergatif d’une part, communément dit de "série A", et un paradigme absolutif d’autre part, dit de "série B" 21 . Dans le paradigme de la "série A", les pronoms marquant la flexion des racines verbales et nominales sont des préfixes. Dans le paradigme de la "série B", ces pronoms sont au contraire des suffixes. Les suffixes sont par ailleurs ce qui dans la plupart des cas permet de dériver les racines lexicales afin de produire des substantifs, des verbes ou bien encore des adjectifs, sachant qu’en maya la distinction entre ces types de lexèmes est en général peu tangible au niveau de leur racine. En revanche, la différence entre verbes transitifs et intransitifs est plus nette et déterminante 22 : les préfixes de la "série A" servent à la fois de pronoms personnels pour la conjugaison des verbes transitifs et de pronoms possessifs dans la flexion nominale, tandis que les suffixes de la "série B" servent de pronoms personnels pour la conjugaison des verbes intransitifs et sont, dans la flexion nominale, un équivalent du verbe être qui de fait n’existe pas en tant que tel dans les langues mayas 23 . Par ailleurs, une autre caractéristique notoire de la grammaire maya est que, dans la flexion verbale, l’aspect – accompli ou inaccompli – est ce qu’il importe de marquer, avant les temps eux-mêmes.
La phonologie du maya, enfin, a également ses spécificités. Notamment en ce qu’elle comprend de nombreuses consonnes glottalisées, dites aussi éjectives, parmi les 20 consonnes (dont les semi-consonnes) qu’on peut dénombrer en yucatèque par exemple 24 . En voici, dans le tableau ci-dessous, les deux séries majeures de transcriptions alphabétiques :

On observera toutefois que si les autres langues du groupe yucatèque n’ont pareillement qu’une consonne fricative vélaire (forte et notée h ou j selon les graphies), plus au sud le tzeltal distingue une fricative vélaire avec aspiration faible – notée exclusivement h 25 – d’une autre à aspiration forte, notée j 26 . Par ailleurs, le quiché possède aussi une vibrante dentale : r .
Au plan vocalique, le système phonologique du maya est certainement moins particulier. Il comprend 5 voyelles : a, e, i, o et u . Ces voyelles ressemblent à celles de l’espagnol (donc le e se prononce comme « é » en français et le u se prononce comme « ou ») mais elles peuvent être courtes ou longues, dans de nombreuses langues de la famille. Dans le groupe yucatèque, le second cas est transcrit par une duplication du caractère, indiquant la gémination de la voyelle. En yucatèque spécifiquement, les voyelles longues ont en outre un ton montant 27 , que l’on marque par un accent aigu sur le premier caractère, ou descendant, que l’on marque par un accent grave 28 . Dans les langues du groupe "tzeltal-chol", la longueur se réalise par contre en une aspiration : Voyelle- h en tzeltal, Voyelle- j en chol. Certaines langues aussi – telles que l’itza, le chol et le chontal – ont par ailleurs une voyelle neutralisée, dite aussi "sixième voyelle" et que l’on note i , ä ou rt selon les graphies.
19 En raison du nombre de pages limité de cet ouvrage, ce lexique n’est pas un dictionnaire des glyphes mayas. Il est plus précisément la liste des signes dont les valeurs logographiques sont actuellement déchiffrées. Par ailleurs, on connaît en effet les notations (totalement ou en partie) phonétiques d’un certain nombre d’autres lexèmes, non incluses dans ce lexique.
20 Le trait le plus notoire des langues dites ergatives est que les marques de flexion verbale portent sur l’objet, et non sur le sujet. Ainsi, le sujet d’un verbe transitif a dans ces langues une forme différente de celle du sujet d’un verbe transitif.
21 Cette "scission" se vérifie notamment dans les langues des Basses Terres, celles qui appartiennent aux groupes "tzeltal-chol" et yucatèque de la famille maya.
22 Par exemple, les mots signifiant « manger (intransitif) » et « manger quelque chose » n’ont en maya pas les mêmes racines.
23 Si, en effet, il n’y a pas dans les langues mayas de verbe « être » équivalent à ce qu’est par exemple ser en espagnol, il existe un verbe dit "existentiel", équivalent à estar « être / se trouver (à tel endroit) », également traduisible par « il y a (que) ».
24 Absents de la phonologie du français, les sons glottalisés sont les seuls à poser des difficultés au lecteur francophone : on les nomme ainsi car ils s’accompagnent d’un "coup de glotte" (qui existe aussi en maya comme phonème consonantique indépendant). Ce coup de glotte est produit par une brusque fermeture du chenal expiratoire, au niveau de l’orifice du larynx délimité par les cordes vocales.
Le x de l’orthographe Cordemex (Barrera Vásquez 1980) se prononce tout simplement comme le ch dans « chenille », le ch comme dans « tchin-tchin », le w comme dans « ouate » et le y comme dans « yoyo ».
25 Cette consonne est très semblable au h de l’anglais.
26 Cette consonne rappelle effectivement la j de l’espagnol.
27 À l’oral, la réalisation d’une ré-articulation vocalique, de type V’V, paraît souvent très proche de celle d’un ton montant.
28 Ces tons sont phonologiques en yucatèque. Ils permettent par exemple de distinguer ‘éek’ « noir, noirâtre, sale » de ‘èek’ « étoile (générique), astre (autre que soleil et lune) ».
Chapitre 3 LE CADRE CHRONOLOGIQUE
Ainsi que cela a été fait pour bien d’autres familles de langues, des études de type glotto-chronologique ont été menées durant le XX e siècle sur les langues mayas. Ces études ont permis de postuler qu’une langue dite proto-maya, à l’origine de toutes les autres langues de la famille, aurait été parlée au cours du III e millénaire avant J.-C. Le groupe huaxtèque est celui qui se serait d’abord séparé du tronc commun, au cours du millénaire suivant (probablement à partir des environs de 1600 avant J.-C.). Cette séparation aurait en moins d’un millénaire été suivie par celles du groupe yucatèque puis celles des groupes "tzeltal-chol", "kanjobal-chuj" et "quiché-mam". Ces groupes se seraient par la suite ramifiés selon le schéma illustré en page suivante (figure 3).
Les langues mayas ont aussi cela de particulier, au moins dans le contexte américain, qu’elles ont été très tôt (depuis la fin du I er millénaire avant J.-C.) et durant une exceptionnellement longue période transcrites par une écriture, thème de cet ouvrage. Cette écriture "glyphique" fut probablement le système de transposition graphique du langage qui, parmi toutes les écritures de l’Amérique avant l’arrivée des Européens, aura représenté une langue parlée de la façon la plus plénière. En dépit des immenses destructions qui ont anéanti la plus grande partie de sa production jusqu’à l’oubli définitif du système à partir du XVII e siècle, ce qui nous en est parvenu constitue aujourd’hui le plus grand corpus antérieur à l’époque moderne d’écrits en langue amérindienne. Les travaux de déchiffrage conduits à partir de la seconde moitié du XIX e siècle sur ce qui était alors connu de ce corpus ont dès le début du siècle suivant permis d’établir les bases d’une chronologie de l’antiquité maya. Celle-ci fut notamment définie par rapport à ce que les mayanistes allaient convenir d’appeler une "époque classique"

Figure 3 "Arbre phylogénétique" des langues mayas

maya 29 , qui, selon la corrélation la plus communément admise entre calendriers maya et chrétien, s’est étendue de la fin du III e siècle après J.-C. au début du X e . La définition de cette époque classique allait ainsi déterminer aussi celle d’une époque postclassique, allant du X e siècle à la période de la conquête espagnole, et celle d’une époque préclassique, s’achevant avec le III e siècle.
Sachant que cette division tripartite de la chronologie maya préhispanique concorde globalement avec ce que l’archéologie a entretemps révélé être approximativement valable aussi sur l’ensemble de la Mésoamérique, une vision de l’histoire en Préclassique-Classique-Postclassique a au cours du XX e siècle été adoptée pour semblablement fractionner la chronologie des autres zones de civilisation mésoaméricaine. On y reconnaît les principales subdivisions suivantes.
– Initialement, le "Préclassique ancien" est ce que l’on pourrait considérer comme étant équivalent au Néolithique, pour la Mésoamérique. Plus ou moins tardivement selon les zones, cette période commence au cours du III e millénaire, en même temps que les débuts d’un genre de vie villageoise, qui fut rendu possible au terme d’une sédentarisation basée sur l’agriculture du maïs, cultivé en symbiose avec les courges et les haricots. La céramique est l’innovation technologique la plus notoire du Préclassique ancien. Chez les Mayas, cette époque semblerait correspondre approximativement à celle où l’on parlait le proto-maya, tel que cette langue a pu être plus ou moins reconstituée par le biais de la glottochronologie, la phase finale en paraissant marquée par la séparation entre la branche huaxtèque et le reste du tronc commun. Le Préclassique ancien s’achève durant le troisième quart du II e millénaire, alors qu’émerge dans la Côte du Golfe Sud la culture olmèque. Le rayonnement de cette culture sur la plupart des autres zones allait marquer la période suivante, dite "Préclassique moyen".
– Le Préclassique moyen débute ainsi avec la fin du II e millénaire et correspond à la première époque de l’histoire mésoaméricaine où une culture, en l’occurrence la culture olmèque, a exercé sa suprématie sur les autres. Cette culture s’était formée et avait émergé entre la Huasteca et le restant du pays maya, au cours des derniers siècles de la période précédente, et les Olmèques sont à bien des égards considérés comme des initiateurs, à l’origine d’une haute civilisation en Mésoamérique. C’est en effet au cours de cette phase que l’on pourrait dire "protohistorique" que – avec les Olmèques – apparaissent les premières cités, dotées de centres urbains aux proportions considérables et qui comprenaient une architecture monumentale (en général de terre à cette époque), basée sur l’utilisation généralisée de la plateforme à degré – ou "pyramide" mésoaméricaine – ainsi qu’un art de la sculpture monumentale en pierre et un artisanat lapidaire prisant en particulier les pierres fines bleu-vert, telles que le jade. Les Olmèques sont aussi à l’origine d’une sémasiographie combinant une imagerie très normalisée – ou "écriture sans mots" – aux premiers éléments d’un répertoire de glyphes qui, semble-t-il, permettait de noter au moins des dates ainsi que, possiblement, déjà certains noms propres 30 . De même se manifestèrent alors bien d’autres traits culturels typiquement mésoaméricains, tels que le calendrier à cycles divinatoires de 260 jours, le papier d’écorce, le jeu de balle avec ses terrains si spécifiques et l’emploi du caoutchouc (utilisé entre autres pour la fabrication des balles). En ce qui concerne les langues mayas, le début de cette période correspondrait à la date de séparation du groupe yucatèque. Les autres groupes se seraient ensuite séparés avant la fin de la période, au V e siècle avant J.-C.
– Après le Préclassique moyen, le "Préclassique récent" dura des environs de 400 avant J.-C. jusqu’à la fin du III e siècle après J.-C. Cette période fut marquée par l’apparition avérée de l’écriture "linéaire" 31 , en zone olmèque mais aussi, vers l’ouest, chez les Zapotèques de la zone de Oaxaca et, vers l’est, en zone maya. En même temps, le Préclassique récent est l’époque du déclin de la culture olmèque, en faveur du développement régional des zones autres que la Côte du Golfe Sud (dans laquelle se trouvait jusqu’alors la plupart des plus grands centres). Ceci aboutit à la formation des grandes régions de civilisation mésoaméricaine, telles que globalement on peut continuer à les distinguer jusqu’à l’arrivée des Espagnols. Quatre écritures distinctes quoique possédant un indéniable "air de famille" apparurent dès les débuts du Préclassique récent : l’écriture zapotèque en Oaxaca, l’écriture dite épi-olmèque ou "isthmienne" dans l’ancienne zone métropolitaine olmèque de la Côte du Golfe Sud, l’écriture maya dans les Basses Terres mayas – là où se développera à la période suivante la culture maya classique – et, dans les Hautes Terres Mayas, une écriture spécifique dont l’identité reste controversée. Cette écriture ressemble en effet beaucoup au système isthmien, tout en présentant en même temps des caractéristiques nettement mayas. De nombreux États régionaux semblent alors s’être mis en place, autour de capitales dont les centres monumentaux demeurent parmi les vestiges les plus imposants de l’Amérique précolombienne. Dans les Hautes Terres comme dans les Basses Terres mayas, cette émergence des États s’est manifestement effectuée dans le cadre politique et social d’un système de monarchies héréditaires de droit divin, préfigurant visiblement celui qui marquera le paysage politique de l’époque classique. L’ensemble monumental composé par une stèle associée à un "autel" y devient le support prépondérant de la propagande dynastique. Le compte long apparut chez les "Epi-olmèques" (dits aussi "Isthmiens"), ainsi que chez les Mayas 32 . L’apparition de ce système de datation permet de commencer à disposer d’une chronologie absolue. En ce qui concerne la culture matérielle, se généralise en même temps l’architecture monumentale en pierre – avec emploi de la voûte pour couvrir des espaces souterrains – ainsi qu’une "sphère" 33 céramique de qualité – dite Chicanel – aux lignes souvent élégantes et au décor sobre, réalisé en général au moyen d’un engobe de couleur ocre finement poli. Cette sphère relève d’un ensemble de productions de poterie qui pour la première fois fut diffusé sur l’ensemble des Basses Terres mayas. Au niveau des langues, les deux branches du groupe "quiché-mam" se seraient séparées dès le début de cette période, puis serait venu le tour, vers le début de l’ère chrétienne, des branches du groupe "tzeltal-chol" et, à la fin du Préclassique récent, aux II e et III e siècles, de celles du groupe "kanjobal-chuj". Les données de l’archéologie montrent que d’importants bouleversements se sont alors produits, aboutissant au terme d’un profond remaniement du découpage politique des Basses Terres mayas à un nouveau paysage, au sein duquel la cité de Tikal, dans le nord du Petén, allait se manifester comme étant la nouvelle métropole prédominante 34 . Cette phase finale du Préclassique est également appelée le Protoclassique.
– Conventionnellement, le "Classique ancien" débute ensuite avec l’érection, en 292, de la Stèle 29 de Tikal, qui porte la plus ancienne "série initiale" de type maya classique connue à ce jour. Cette période dura jusqu’au VI e siècle. Elle correspond globalement à une deuxième phase d’"horizon" culturel pan-mésoaméricain (la première ayant été placée sous le signe de la culture olmèque), marquée cette fois par l’hégémonie, exercée depuis les Plateaux Centraux du Mexique, de la cité de Teotihuacán, dans l’actuel État de Mexico. Cette domination que lui avait assurée le monopole presque exclusif du commerce de l’obsidienne 35 s’est très concrètement manifestée à Tikal à partir de 378, par le biais d’une intervention militaire de Teotihuacán qui s’accompagna d’un changement dynastique signifiant. Les conséquences en auraient manifestement été l’intronisation d’un roi vraisemblablement originaire – au moins en partie – de la grande métropole mésoaméricaine. Le Classique ancien prit fin avec le deuxième quart du VI e siècle, lorsque de violents conflits éclatèrent entre Tikal et Calakmul, une puissante cité rivale dont les ruines se trouvent actuellement dans le sud-est du Campeche. La brève phase finale de cette période, jusque vers 590, est parfois appelée le "Classique moyen". Elle est marquée par la déroute de Tikal face à Calakmul. Le Classique ancien fut caractérisé par la généralisation, en architecture, de l’usage de la "voûte maya" pour couvrir les espaces intérieurs même en élévation, mais aussi par la fin de la sphère céramique Chicanel et l’apparition d’une nouvelle sphère, dite Tzakol. Celle-ci est remarquable par ses décors exubérants, qui deviennent alors l’un des principaux supports de l’écriture et de l’imagerie mayas 36 , tandis que les premiers codex ou manuscrits sur papier d’écorce sont attestés autant par l’imagerie et l’écriture que par des vestiges découverts dans des tombes. Dans les Hautes Terres mayas, une présence particulièrement importante de Teotihuacán – via la cité de Kaminaljuyú 37 – est allée de pair avec une interruption apparente de la tradition écrite.
– À bien des égards considéré comme étant l’époque de l’apogée de la culture maya (tout comme de celles d’autres zones de la Mésoamérique restées périphériques au cours du deuxième horizon), le "Classique récent" est à un niveau mésoaméricain une nouvelle période de régionalismes, correspondant à la chute de Teotihuacán. S’étendant des dernières années du VI e siècle aux premières années du X e (avec la dernière série initiale maya classique, gravée en 909 sur le Monument 104 de Toniná, dans le Chiapas), cette période fut également celle d’un formidable apogée démographique pour les Basses Terres mayas. En ce qui concerne les langues, n’était toujours parlée dans le nord qu’une seule et même langue yucatèque, tandis qu’existaient plus au sud une langue cholano oriental – de nos jours dite aussi "maya classique" et de laquelle dériveront à l’époque postclassique le cholti ainsi que le chorti – et une langue cholano occidental , de laquelle dériveront le chol et le chontal. La sphère céramique dite Tepeu remplaça parallèlement la sphère Tzakol. Dans le cadre d’une semblable exubérance ostentatoire où la calligraphie joue un rôle très considérable, cette nouvelle sphère se démarque techniquement par une prédominance des décors peints avant cuisson. Appelée fréquemment "Classique final", "Classique terminal" ou bien encore époque "Épiclassique", la fin du Classique récent, après le début du IX e siècle, apparaît comme une violente phase de bouleversements sans précédents, dite aussi période de l’"effondrement maya classique". En a périclité à jamais tout le centre de la zone maya, c’est-à-dire pratiquement l’ensemble des régions du sud des Basses Terres, dont Tikal, Calakmul et la plupart des grandes cités mayas classiques. En même temps, de nettes influences nahuas – ou "toltèques" – de nouveau venues du Mexique central commencèrent à se faire sentir dans l’ensemble de la zone maya (y compris dans les Hautes Terres), et ce, notamment par l’intermédiaire de populations de Mayas "mexicanisés", telles que les Itza (ou Putun). Le nord des Basses Terres prit alors un essor spectaculaire, en particulier dans la région du Puuc, mais aussi plus à l’est autour de Chichén Itzá. Cette ultime phase de l’époque classique préfigure les grands changements du Postclassique en même temps qu’elle marque la fin précipitée du système monarchique de droit divin, qui jusqu’alors avait été l’ordre établi dans les cités-États mayas. Dans le domaine de la technologie, la métallurgie – de l’or et du cuivre – fit sa première apparition 38 .
– Durant deux siècles, les profonds bouleversements qui s’étaient esquissés au Classique final, ébranlant toute la civilisation en Mésoamérique, s’accomplirent durant la première phase d’un troisième horizon pan-mésoaméricain. Cette période initiale du second horizon "mexicain" fut marquée par l’hégémonie des Toltèques de Tula. Tandis que le sud des Basses Terres mayas avait subi un effondrement démographique aussi spectaculaire qu’encore mal expliqué aujourd’hui, c’est au cours de cette époque dite "Postclassique ancien" (XI e -XII e siècles) que le nord aurait été pour la première fois unifié politiquement, en un État maya qui englobait tout l’ancien pays du Yucatán. La tradition indique que ses trois capitales auraient simultanément été Uxmal, Chichén Itzá et Mayapán. Les données archéologiques tendent cependant à montrer qu’Uxmal – la première, qui avait été une métropole du Puuc au Classique final – était d’ores et déjà abandonnée au Postclassique ancien et que Mayapán, la dernière, n’était en revanche qu’une agglomération encore insignifiante. Un autre changement politique considérable est que le gouvernement de cet État maya n’était plus du type en vigueur antérieurement, mais assuré par une assemblée de chefs (militaires) appelée multepal , tandis que les commerçants sembleraient avoir joué alors un rôle grandissant dans la société. Au plan technologique, la métallurgie continuait de prendre son essor – le bronze fit son apparition, même si l’obsidienne allait demeurer jusqu’à l’époque moderne le matériau privilégié de l’outillage et de l’armement – et l’usage de la colonne prenait en architecture une dimension inconnue auparavant, marquée en particulier par l’apparition des vastes salles hypostyles caractéristiques de Chichén Itzá et de sa "jumelle" toltèque Tula. À la même époque, la seule céramique à glaçure connue de l’Amérique précolombienne était diffusée dans toute la Mésoamérique, depuis les Hautes Terres du Chiapas 39 . Un recul ostensible de la tradition écrite est aussi un trait distinctif du Postclassique ancien. Manifestement, l’écriture "linéaire" continua à exister, au moins dans les codex, et ce qui apparaît comme sa disparition du support monumental (notamment) serait lié à la chute du système dynastique des époques antérieures – auquel ce type de support servait amplement de propagande – mais en même temps on n’excluera pas le rôle joué par une influence évidente du système graphique "mexicain" (nahuatl en particulier), dans lequel les glyphes n’avaient plus pour fonction de trancrire la plus grande partie des énoncés 40 .
– Le "Postclassique récent" s’étend enfin sur tout le reste de l’histoire préhispanique de la Mésoamérique. S’il s’achève ainsi au XVI e siècle dans la plupart des régions de peuplement maya, il ne prend totalement fin qu’avec les dernières années du siècle suivant dans le centre de la péninsule, alors largement dépeuplé si l’on compare à l’apogée démographique du Classique récent 41 . Mayapán était alors devenue l’unique capitale politique du pays de Yucatán – tandis que Chichen Itzá demeurera une métropole religieuse – et ce jusqu’au milieu du XV e siècle, lorsque cet État s’effondra définitivement pour se morceler en de nombreuses cités indépendantes. Cette situation était celle que découvrirent les conquérants espagnols dans les Basses Terres mayas tandis que, ailleurs en Mésoamérique, cette même ultime phase d’histoire préhispanique que fut le Postclassique récent allait être notamment marquée par l’expansion, brutalement interrompue aux alentours de 1520, du dit Empire Aztèque, auquel n’a pas été assujetti le Yucatán (à la différence de ce qui s’est produit au sud de la zone maya puisque les Hautes Terres du Guatemala furent annexées au début du XVI e siècle, en conséquence de la soumission du royaume quiché à Mexico). En ce qui concerne la technologie, c’est alors que la métallurgie connut son plus grand développement antérieurement à l’époque coloniale, sans pour autant que l’emploi du bronze ne remplaçât finalement celui de l’obsidienne en tant que matériau de base. De l’époque postclassique récente datent les trois manuscrits glyphiques – ou codex, indubitablement authentiques – qui nous sont parvenus en maya.
29 Cette période classique fut désignée ainsi car on la considère comme étant celle qui a marqué l’apogée de la culture maya. Elle se caractérise notamment par le fait d’être l’époque durant laquelle fut produit le plus grand nombre d’inscriptions à nous être parvenues. Fréquemment, le contenu de ces écrits était positionné dans le temps au moyen d’un système particulier de datation, indiquant le nombre de jours écoulés depuis le début d’un grand cycle du calendrier. Le positionnement des dates au sein de ce cycle, vu comme correspondant à l’ère en cours, était en général marqué au moyen d’une notation connue sous le nom de "compte long", dans des séquences dites "séries initiales" (voir le chapitre 6, en troisième partie).
30 L’existence d’une véritable écriture, "linéaire", n’est pas encore prouvée pour cette époque, bien que certains indices controversés – tels que le fameux "bloc de Cascajal" publié par María del Carmen Rodríguez Martínez et ali (2006) – laissent envisager l’hypothèse que les Olmèques auraient dès lors disposé d’un tel outil.
31 Les glyphes y étaient disposés en colonnes, selon un modèle qui allait rester prépondérant plus tard.
32 Ce système de datation ne fut en revanche pas utilisé en Oaxaca.
33 Les céramologues mayanistes appellent sphère un ensemble de types céramiques similaires, largement diffusé sur plusieurs régions.
34 Sans toutefois avoir provoqué un effondrement de l’organisation en cités-États gouvernées par des rois divinisés, ces bouleversements ont notamment entraîné la chute de El Mirador, qui avait été la principale métropole des Basses Terres mayas au Préclassique récent.
35 D’origine volcanique, ce verre naturel fut, dans une telle civilisation sans métallurgie, le matériau fondamental de l’outillage, tout comme de l’armement (de façon similaire à ce que le bronze fut en général dans les autres "premières civilisations").
36 Ces décors étaient en général gravés ou incisés, ou bien peints à froid, comme sur un mur, après application d’un enduit de chaux, tel que cela était courant à Teotihuacán.
37 Les ruines de cette cité se trouvent sous les faubourgs de l’actuelle capitale du Guatemala.
38 Les rarissimes attestations antérieures du métal en zone maya étaient dues à des importations, faites depuis des régions d’Amérique centrale situées au-delà des limites de la Mésoamérique, là où l’orfèvrerie était déjà une tradition fort ancienne.
39 Couverte d’une glaçure plombifère qui lui procure souvent l’aspect du métal, cette céramique est connue sous le nom de plumbate dans la littérature anglophone, et plomiza en espagnol.
40 En cela, ce système graphique rappellerait plus volontiers la sémasiographie attestée au Préclassique moyen, avec les préfigurations olmèques de l’écriture.
41 C’est en effet la chute, en 1697, de Noj Petén / Tayasal – capitale du dernier État maya indépendant, actuellement la ville de Flores dans le Petén – qui "officiellement" met un terme, défavorable aux Mayas, à l’épisode de la conquête espagnole.
DEUXIÈME PARTIE L’ÉCRITURE MAYA, GÉNÉRALITÉS
Chapitre 4 TYPES DE TEXTES PARVENUS JUSQU’À NOUS
À propos des Mayas, le moine franciscain et futur évêque du Yucatán fray Diego de Landa écrivait en 1566 que « ces gens utilisaient aussi certains caractères ou lettres avec lesquelles ils écrivaient dans leurs livres leurs choses anciennes et leurs sciences et, avec elles, des figures et quelques signes dans les figures, ils comprenaient leurs choses, les faisaient comprendre et les enseignaient. Nous avons trouvé une grande quantité de livres avec ces lettres et, parce qu’il n’y avait rien qui n’y soit superstition ou mensonges du Démon, nous les leur avons tous brûlés, ce qui provoquait leur étonnement et les affligeait » 42 . Tirées d’un rapport qu’il adressait au roi d’Espagne, ces lignes constituent un des très rares témoignages extérieurs sur l’écriture maya datant d’une époque à laquelle cette écriture était encore une tradition vivante. Il s’agit d’une vision d’une écriture amérindienne d’autant plus rare de la part d’un Européen du XVI e siècle que les termes employés, en particulier "lettre" et "caractère", montrent qu’elle concorde relativement avec l’idée que pouvait effectivement se faire de l’écriture un Espagnol d’il y a quelques centaines d’années.
Relatant d’ores et déjà ces informations dans le cadre du passé, ce témoignage suggère aussi que l’usage de ce système graphique, qui fut le seul à réellement avoir été élaboré par des Mayas pour d’abord transcrire des langues mayas, était tombé en désuétude avant la fin du XVI e siècle, et ce, au profit de l’écriture alphabétique introduite par les Espagnols (du moins dans les territoires qu’ils contrôlaient alors). L’écriture maya continua toutefois à être employée dans certaines régions du sud de la péninsule yucatèque jusqu’à la fin du XVII e siècle (incontrôlées par les Espagnols jusqu’en 1697), avant d’être complètement oubliée au cours du XVIII e .
En effet, les autodafés de Diego de Landa et autres inquisiteurs, ainsi que leur acharnement à vouloir anéantir (ou du moins transformer profondément) la culture maya, lorsqu’il était possible de la rendre "catholiquement correcte", ont eu raison de l’ensemble de la production antérieurement écrite en glyphes, et ce, au point qu’ils sont en peu de décennies parvenus à ajouter le système glyphique maya dans la liste des écritures mortes. N’y ont échappé que les trois codex précédemment mentionnés, l’un de ces manuscrits étant aujourd’hui conservé à Dresde, un autre à Paris et le troisième à Madrid 43 .
Ces trois manuscrits sont constitués chacun d’une longue bande d’ amate , un type de papier obtenu par battage du liber (écorce interne) de variétés locales de figuiers (arbres du genre ficus ), dont la surface était lissée et blanchie par application d’un enduit de chaux. Ces bandes étaient elles-mêmes obtenues en assemblant de nombreux feuillets, hauts d’une vingtaine de centimètres et larges d’une dizaine environ, l’un à côté de l’autre. L’ensemble était plié d’un côté puis de l’autre, comme un paravent. La lecture devait par conséquent s’effectuer d’abord sur la totalité d’une face de la bande puis, dans un second temps, sur l’autre. À la différence de ce que la configuration d’un livre européen implique, la page qui dans un codex maya – ou mésoaméricain en général – en suit une autre n’est ainsi pas celle qu’on trouve au revers de cette dernière mais celle qui se situe juste à côté (c’est-à-dire généralement à droite), sur la même face.
Long de près de 3,5 m lorsqu’il est déplié, le Codex de Dresde 44 compte ainsi 39 feuillets de 20,5 x 8,5 cm, totalisant 78 pages (dont 4 blanches au revers). Ce codex date de la phase du Postclassique récent antérieure à l’époque du contact.
Vestige des onze premiers feuillets d’un manuscrit aujourd’hui long d’environ 1,4 m mais qui à l’origine aura compris au moins quatre pages de plus (soit un total d’au moins 26, initialement), le Codex de Paris 45 compte dans son état actuel 22 pages de 23,5 x 12,5 cm chacune. Ce codex fort détérioré date sensiblement de la même époque que celui de Dresde.
Semblablement incomplet, le Codex de Madrid 46 est constitué actuellement par la réunion d’un fragment dit Codex Troanus, long d’environ 2,6 m et comprenant 21 feuillets (soit 42 pages de 23 x 12,4 cm chacune), à un fragment dit Codex Cortesianus, long de 4,4 m environ et comprenant 35 feuillets (soit 70 pages de même format que dans l’autre fragment). Ce qui subsiste de l’ensemble dépasse ainsi 7 m de longueur et comprend 56 feuillets, soit 112 pages. Incrustés dans le support en papier maya traditionnel, des fragments de papier européen portant des annotations en espagnol laissent à penser que ce codex aurait été réalisé plus tardivement que les deux autres, au XVI e siècle (voire même au XVII e ), probablement dans une région du sud de la péninsule demeurée jusqu’alors insoumise aux Espagnols.
Avec la figure 4, un rapide coup d’œil sur une page d’un de ces trois codex suffit à vérifier la première des observations faites par Diego de Landa. En effet, on y voit clairement ces « caractères ou lettres », assemblés en de petites unités qui sont ce que les mexicanistes ont depuis le XIX e siècle pris l’habitude d’appeler les glyphes 47 . Dans les surfaces quadrangulaires laissées là où il n’y a pas de texte glyphique se trouvent d’autre part plusieurs « figures » ou personnages : on reconnaît en particulier, au centre de la page 4 du Codex de Paris, l’image d’un dieu qui marche tout en portant dans ses mains la tête d’une autre divinité, au-dessus de laquelle vole un oiseau fantastique, et au registre supérieur, trois autres personnages sont assis (qui de gauche à droite sont un mammifère et deux divinités). En outre, des « signes » apparaissent bien dans ces figures, tel l’élément sur lequel est assis chaque personnage du registre supérieur, que l’on retrouve dans la coiffure du grand dieu en train de marcher. On sait aujourd’hui que ce signe représentait un instrument de musique – un genre de tam-tam communément appelé teponaztle au Mexique – et qu’il était le logogramme de l’année (voir la valeur logographique HA(A)B , dans l’annexe 5 en p. 295). Ce logogramme n’intervient pas moins de huit autres fois dans le texte environnant, tout en demeurant pratiquement identique à ce qu’il est dans les figures. Bien que l’écriture qu’utilisaient les Mayas ait vite été reconnue comme telle par leurs colonisateurs, ce coup d’œil suffit ainsi pour constater que l’opposition supposée entre image et texte, qui pourtant prévalait depuis longtemps dans la conception européenne de l’écriture, n’avait pas une réalité forcément plus grande chez les Mayas que chez leurs voisins mésoaméricains. À ce sujet, on pensera par exemple aux Aztèques, dont les Occidentaux ont eu – et ont parfois encore – du mal à admettre que les peuples de la Mésoamérique ont disposé, antérieurement aux Espagnols, d’une tradition écrite.

Figure 4 Page 4 du Codex Peresianus, époque postclassique récente

Si leurs représentations dans l’imagerie maya ainsi que des restes excessivement détériorés – qui occasionnellement ont été découverts dans des tombes – démontrent bien que les codex existèrent dès le début de l’époque classique au plus tard (soit au moins un millénaire avant ceux qui ont subsisté), les quelques centaines de pages que totalisent à peine ces trois manuscrits de Dresde, Paris et Madrid sont les seules sources avec lesquelles des études de type paléographique sur l’écriture maya peuvent aujourd’hui être menées. Les autres attestations connues de l’écriture maya sont de nature exclusivement épigraphique.
Au nombre de plusieurs milliers de spécimens actuellement mis au jour, les inscriptions les plus longues que l’on connaisse sont gravées sur les monuments, attestés depuis le début du Préclassique récent mais dont la plus grande quantité date de l’époque classique. Les stèles de pierre, telles que la Stèle 4 (ou Monument CPN43) de Copán, dont la face ouest est reproduite en figure 5, en sont le type le plus représentatif.

Figure 5 Stèle 4 de Copán (/ Monument CPN43), Honduras,
époque classique récente (731 AD)

Mais on connaît aussi de nombreuses inscriptions sur les autels, qui fréquemment sont associés à ces stèles dans le paysage urbain des cités mayas, tels que l’Autel Y (ou Monument CPN44) de Copán, qui était l’autel de la Stèle 4, et dont la face sud est reproduite ci-dessous.

Figure 6 Autel Y de Copán (/ Monument CPN44),
époque classique récente

On a également découvert de telles inscriptions sur d’autres types de monolithes, tels que des marqueurs de jeu de balle ou autres sortes de panneaux associés à l’architecture monumentale, par exemple insérés verticalement dans les murs des temples et des palais – ainsi que l’on en connaît quelques exemples particulièrement remarquables à Palenque – ou bien encore en guise de linteaux au-dessus des portes, dont quelques exemplaires en bois presque imputrescible de sapotillier nous sont parvenus, notamment à Tikal. Les inscriptions pouvaient aller jusqu’à "envahir" les jambages des portes et leurs colonnes lorsqu’il y en avait, ainsi que c’était souvent le cas dans le Puuc occidental – comme par exemple à Hecelchakan (Campeche) – ainsi qu’on peut le voir page suivante.

Figure 7 Colonne de Dzitnup, Hecelchakan, Campeche, Mexique,
époque classique récente (VIII e siècle)

Non moins ostentatoire était la tradition maya des "escaliers hiéroglyphiques", qui offraient à ceux qui les gravissaient la lecture des contremarches, au fur et à mesure de leur ascension. Ainsi qu’on peut l’observer en figure 8, l’exemple le plus spectaculaire en est certainement celui du Temple 26 de Copán, haut de plus de 20 m et dont l’inscription – qui compte plusieurs milliers de glyphes – reste le plus long texte de l’antiquité maya actuellement connu.

Figure 8 Base de l’escalier du Temple 26 de Copán,
dit "Grand Escalier Hiéroglyphique" (avec à son pied la Stèle M /
Monument CPN24), époque classique récente (743 AD)

Les glyphes des inscriptions monumentales mayas n’étaient pas seulement sculptés ou gravés dans la pierre mais aussi modelés dans les enduits de chaux qui fréquemment recouvraient les intérieurs comme les extérieurs 48 . Toutefois, beaucoup moins d’exemples nous sont parvenus de cet autre type de support de l’écriture et de l’imagerie, du fait de la fragilité du matériau face à une exposition prolongée à l’humidité. Dans les lieux très marécageux où les anciens maçons mayas construisirent exceptionnellement en briques d’argile cuite, du fait que la pierre y était difficile à obtenir (comme en particulier à Comalcalco, Tabasco), on connaît également des inscriptions modelées sur les briques. Il y avait d’autre part des glyphes peints sur les murs, comme dans les célèbres peintures murales de Bonampak notamment 49 , mais aussi dans des grottes, comme celle de Naj Tunich. Détail intéressant, on mentionnera aussi l’existence de graffiti. Cette particularité est interprétée, dans le cadre des anciennes civilisations en général, comme étant le signe d’une certaine sorte de "démocratisation" de l’écriture. Plus que de véritablement traduire l’expression d’une parole populaire, ces graffiti mayas paraissent toutefois tendre à plutôt imiter de façon fruste les "modèles académiques" des monuments 50 .
L’épigraphie maya est, par ailleurs, riche d’un nombre à peu près comparable d’inscriptions, quoique globalement plus courtes, sur des produits mobiles.

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