Standardisation et vitalité des langues de France
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Description

Une langue n'existe-t-elle que si elle a été l'objet d'une standardisation ? Et celle-ci est-elle une obligation absolue pour les promoteurs des langues régionales et minoritaires ? Dans la situation actuelle de danger pour ces langues, il importait de confronter à l'option standardisatrice, afin de la réévaluer, la problématique de la vitalité, celle des usages réels et vernaculaires, oraux ou écrits. La question est appréhendée dans les travaux réunis ici-chacun à sa manière-, à propos de plus de quinze langues de France.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2014
Nombre de lectures 4
EAN13 9782336352275
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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Couverture
4e de couverture
Jean-Michel ELOY (Éd.)



Standardisation et vitalité
des langues de France
Copyright

© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

EAN Epub : 978-2-336-70238-4
Titre
Standardisation et vitalité
des langues de France



Actes du colloque organisé à Amiens,
les 13 et 14 octobre 2011
par l’équipe LESCLAP – CEP

(Linguistique et Sociolinguistique : Contacts, Lexique,
Appropriations, Politique – Centre d’Etudes Picardes)
(CERCLL EA 4283)

et

l’Association Universitaire des Langues de France (AULF)
Responsables de la série :
Jean-Michel Eloy et Gilles Forlot (Université de Picardie Jules Verne)

Contact : lesclap@u-picardie.fr
Adresse postale : LESCLAP – UFR Lettres – chemin du Thil – 80025 Amiens

Responsables de la revue : J.-M. Éloy et G. Forlot (U. Picardie Jules Verne)

Comité éditorial : V. Bisconti, J.-M. Éloy, G. Forlot, F. Jablonka, F. Martin, C. Mathieu, P. Prescod, C. Rey, Ph. Reynés, J.-M. Robert (U. Picardie Jules Verne)

Comité de lecture : N. Auger (U. Montpellier III), C. Canut (U. Paris V), P. Cappeau (U. Poitiers), C. Cuet (U. Nantes), V. Castellotti (U. Tours), F. Dervin (U. Helsinki, FIN), A. Duchêne (U. Fribourg, SUI), J. Erfurt (U. Goethe, Francfort, ALL), V. Feussi (U. Tours), V. Fillol (U. Nouvelle-Calédonie), M. Gasquet-Cyrus (U. Provence), D. Hall (U. Newcastle, GB), P. Hambye (U. Louvain, BEL), C. Jacquet-Pfau (Collège de France), M. Jones (U. Cambridge, GB), N. Labrie (U. Toronto, CAN), P. Lambert (IFÉ, ENS Lyon), F. Leconte (U. Rouen), E. Lee (U. Nationale de Pusan, COR), J.-L. Léonard (U. Paris III), A. Mabrour (U. El Jadida, MAR), M. McLaughlin (U. Ottawa, CAN), L. Messaoudi (U. Ibn Tofaïl, Kénitra, MAR), D. Moore (U. Simon Fraser, Vancouver, CAN), C. Moïse (U. Grenoble III), P. Ottavi (U. Corse), J. Pruvost (U. Cergy-Pontoise), M. Rispail (U. St Etienne), D. de Robillard (U. Tours), J. Verdegal (U. Jaume I, Castelló de la Plana, ESP), C. Trimaille (U. Grenoble III), S. Wharton (U. Aix-Marseille), ainsi que les membres du comité éditorial.

Contact et soumission des manuscrits :
Publication de colloques (sauf varia ) : jean-michel.eloy@u-picardie.fr & gilles.forlot@u-picardie.fr
Articles de la rubrique varia : valentina.bisconti@u-picardie.fr
Comptes rendus et recensions d’ouvrages : cecile.mathieu@u-picardie.fr

Adresse postale :
Université de Picardie Jules Verne
REVUE Carnets d’Ateliers de Sociolinguistique
LESCLAP – UFR Lettres
Chemin du Thil – 80025 Amiens
***
Cette publication bénéficie de l’aide de l’Université de Picardie Jules Verne (Amiens).
Le colloque Standardisation et vitalité des langues de France a bénéficié de l’aide de la Région Picardie, et de la Ville d’Amiens.
Des raisons de ne pas désirer une standardisation
Jean-Michel ELOY
Université de Picardie – LESCLAP

Si la vitalité des langues régionales est un sujet qui passionne – encore – beaucoup de citoyens français, si la standardisation est un grand classique en matière linguistique, c’est pourtant un fait anecdotique qui est à l’origine de ce colloque. Lors d’un grand rassemblement nommé pompeusement "Assises des langues régionales", organisé par le ministre Aillagon en octobre 2003, vint un moment où éclatait une dispute publique, d’un endroit de la salle à un autre, entre certains qui ne se reconnaissaient pas dans le standard d’une de nos langues de France et certains autres qui considéraient que ce standard était vital. Parmi les spectateurs de l’empoignade, un bon nombre jugaient que le seul vrai sujet était de savoir comment faire vivre ces langues... Nous voici, quelques années plus tard, en train d’aborder cette question le plus rationnellement possible : quel rapport devons-nous établir entre standardisation et soutien à la vitalité des langues de France ?
Standard, standardisation et (surtout ?) idéologie standardisante
Le mot "standard" n’est pas d’un emploi très clair en français car il peut signifier "ordinaire, moyen" ou bien avoir un sens normatif, au sens d’une norme prescriptive. Peut-être même que la notion de "standard" n’est souvent qu’une façon douce de dire "norme prescriptive". Le risque d’une valeur normative mal contrôlée touche d’ailleurs plusieurs autres notions courantes : "type, ordinaire, normal, habituel, de référence, central", etc.
Imaginons cependant que nous nous entendions sur la valeur de "standard" en matière de langue, en lui donnant pour équivalent "de référence", c’est-à-dire commun à tous, au moins en tant que visée, et accepté à ce titre pour différents usages.
Mais alors la notion de "standardisation" demande à son tour un éclaircissement. Elle peut signifier simplement l’élaboration d’une version standard de la langue, ou bien, en passant par différents processus normatifs, elle peut désigner l’uniformisation (au moins partielle) des pratiques linguistiques courantes ; selon les cas, elle peut concerner seulement l’écrit ou bien l’oral également, seulement les usages formels ou bien aussi les usages informels. De nombreux travaux ont précisé tous ces aspects, mais cette diversité sémantique fait qu’à propos des langues de France on peut ne pas tous utiliser le mot dans le même sens.
On observera en passant que la langue française, à certains égards, est loin d’être standardisée : elle n’est pas uniforme dans la réalité des pratiques orales, et même sa "version de référence" orale en est assez loin. Pourtant il existe un certain degré de conformité, qu’il est assez difficile de préciser car cela pose une sorte de problème de mesure. Quant à l’écrit, nettement plus contrôlable, nous savons bien que ce n’est qu’une partie de la langue, bien que pour beaucoup de gens ce soit l’essentiel de la langue – et cette mythologie joue un rôle important. Le français représente donc pour beaucoup de Français le type même, le modèle de la standardisation, c’est pourquoi il est justifié de parler aussi du français ici. Car nous sommes tous marqués profondément par l’influence du français, qu’on le veuille ou non : obligatoirement, quand on parle des langues de France, le français s’impose comme modèle ou comme contre-modèle : c’est ce que nous verrons dans les communications diverses

Il existe ainsi dans ce pays, avant même toute argumentation, une "idéologie de la standardisation" (en reprenant le terme à Milroy) contre laquelle se sont construits une bonne partie des quelques savoirs sociolinguistiques dont nous disposons. Pour ne citer que le trait principal, cette idéologie standardisante valorise l’absence ou la négation des variations – de même que, historiquement, le modèle national s’est accompagné d’un besoin d’uniformisation de nombreux autres aspects de la vie sociale.

Nous considèrerons ici la standardisation dans deux valeurs qu’il est nécessaire de distinguer, bien qu’elles reposent toutes deux sur la mise au point d’une version standard de la langue et sa désignation comme modèle à suivre pour unifier les pratiques.
Quand la perspective unificatrice est sentie comme lointaine, abstraite ou théorique, on peut parler d’une standardisation-emblème : le standard représente la langue, bien que l’essentiel des pratiques continuent d’être différentes, et acceptées comme telles. Mais quand un réel travail se fait pour l’unification effective des pratiques, tout au moins de certaines pratiques – graphie, style d’écriture, langue écrite littéraire, journalistique, administrative, langue orale de la radio et de la parole publique ou formelle – nous avons affaire à une standardisation-pratique . Cette standardisation-là repose sur une conception uniformisante de la normalisation linguistique.
En tentant cette distinction, nous ménageons une place au travail permanent de construction et de reconstruction des représentations linguistiques, qui fait pendant à la sphère des pratiques et comportements linguistiques.
Le contexte actuel
Les différentes langues, avec les différents mouvements culturels qu’elle suscitent, sont aujourd’hui très diverses en ce qui concerne cet horizon de la normalisation. Elles sont loin de présenter toutes des pratiques normatives partagées, et même les utopies ne sont pas identiques d’une langue à l’autre. Mais il faut reconnaître qu’à peu d’exceptions près, ces langues – ou leurs promoteurs, leurs "défenseurs" (puisque c’est le terme consacré en France, y compris à propos de la langue nationale) – sont plutôt le dos au mur, et que la question qui se pose est celle d’éviter la disparition totale. C’est dans ce contexte de dépression démolinguistique que les militants s’interrogent, entre autres sur la standardisation. C’est pourquoi nous avons intitulé ce colloque "standardisation et vitalité des langues de France". Il faut convenir que si la vitalité des langues était plus importante, voire assurée, les termes du débat seraient bien différents. Mais aujourd’hui, l’urgence ressentie est à la survie, aux pratiques qui peuvent aller dans le sens de "sauver" les langues : c’est dans ce contexte général – bien que différent selon les langues – qu’il faut situer notre réflexion.

Sans doute cependant un autre élément de contexte vient-il s’ajouter, qui est de l’ordre d’une histoire générale des idées. Le monolinguisme uniforme des constructions nationales ou nationalitaires (selon le terme de Fishman) a perdu en partie son évidence culturelle : on a vu par exemple en France s’installer assez facilement l’expression "langues de France" au pluriel – apparemment, seule la Secrétaire perpétuelle de l’Académie française croit encore qu’il y a une seule langue en France ! 1 La régionalisation, les réalisations diverses de la notion de "petits pays", l’affaiblissement – qu’on le juge timide ou non – du centralisme planificateur, la notion de réseaux, tout cela laisse place dans les esprits à des dispositions plurielles ou pluralistes, probablement plus souples que ce que porte la notion de standard. De cette évolution d’ambiance, en quelque sorte, avec tout le flou que suggère cette expression, les locuteurs et promoteurs des langues de France sont sans aucun doute partie prenante, et l’on voit apparaître une remise en cause du centralisme "jacobin" à l’échelle même des territoires des langues régionales.

Pour engager la discussion, nous allons examiner quelques arguments favorables à la standardisation (standardisation pratique), puis quelques-uns des problèmes qu’elle soulève.
Des arguments pour la standardisation
Les principaux arguments, ce sont bien sûr les besoins. Le besoin symbolique est important : il semble que disposer d’un standard soit une condition pour être "reconnu comme langue", par opposition aux patois, que l’on abandonnerait sans remords. Le modèle est bien sûr celui du français, mais on sait que les temps modernes ont quasiment généralisé ce modèle dans l’État-nation. Vis-à-vis de l’intérieur du groupe des locuteurs, la standardisation vise et contribue à assurer une unité culturelle plus forte.
Ces symboles ne valent qu’avec des réalités bien matérielles. La standardisation est sentie comme nécessaire pour assurer la circulation plus facile des productions (spectacles, livres, etc.). Avec le livre, et la question des tirages, c’est un aspect économique direct qui est concerné, en particulier dans le cas des livres d’enseignement et des enregistrements à but pédagogique. Mais l’enseignement a aussi besoin du standard pour que les enseignants puissent être mobiles et interchangeables. Dans les quelques langues où la France a créé des postes d’enseignement, il semble que la notion de mobilité des fonctionnaires, profondément ancrée dans la tradition républicaine française, soit en contradiction avec le besoin de localisation – la réalité montre bien sûr toutes sortes de compromis.

Enfin, si l’enseignement exige un standard, l’obligation est décuplée dès lors que l’on fait l’analyse d’une rupture complète de la transmission par le milieu : si l’école seule ou principalement peut sauver la langue, que ce n’est plus la langue du terrain "local" ou de la famille, il y a toute liberté d’adopter un standard. Au contraire, des pratiques vernaculaires vivaces et peu unifiées peuvent être sources de difficulté pour l’installation d’un standard. Nous reviendrons sur quelques points, mais ces arguments sont évidemment très forts.
Les difficultés et inconvénients de la standardisation pratique
J.-B. Marcellesi écrit 2 :
« La tentation est grande en effet, sous le poids considérable de l’idéologie, de croire que le salut de leur langue passe par l’acquisition de ces qualités supposées (éternité, unité, norme, pureté) comme on a pensé que les nouveaux États devaient adopter des politiques centralisatrices. Or il s’agit là d’ impasses . L’acharnement à atteindre ces objectifs les empêche de commencer à imposer et à vivre leur reconnaissance. Telles qu’elles sont. Telles qu’elles deviennent. Et elles n’ont pas besoin pour cela de se mettre un carcan qui n’a servi, en France, qu’à consumer du temps à l’école, aux dépens d’activités plus profitables, parmi lesquelles, entre autres, l’acquisition de l’expression. […] que les langues vivent leur polynomie ! »
La formulation se situait dans le contexte d’un Symposium linguistique franco-algérien , publié ensuite à Bastia, et ces deux lieux ont bien sur leur pertinence ici.

Cette citation comporte deux critiques distinctes, de ce qui constitue l’erreur en idéologie , l’illusion – voyez les mots tentation, croire, supposées , on a pensé et impasses – concernant la nécessité de l’unité et de la norme. Un premier aspect est purement pratique : le gaspillage d’énergie que demande la standardisation, alors qu’il y a des activités plus profitables à la langue et au locuteur. L’autre aspect touche centralement à l’idéologie linguistique : il est résumé par le terme péjoratif de "carcan" (l’image du "corset" est usuelle aussi à propos du français). À ce carcan s’oppose l’emploi suggestif de "vivre" (" vivre leur reconnaissance, vivre leur polynomie " comme on dit "vivre sa vie"), et l’évocation d’une dynamique telles qu’elles deviennent : le tout suggère une opposition tenant à la liberté, à une qualité spécifique des langues évoquées qui serait d’être des "langues en liberté". Cette idée de liberté (le terme n’est pas utilisé par Marcellesi) est loin d’être sans problème, car on sait depuis longtemps que les processus normatifs existent dans toutes les langues. Mais il y a là quelque chose à creuser du côté du vécu des locuteurs : car parmi les besoins des locuteurs, qui pourraient les pousser à garder ces langues, il y aurait ce "quelque chose" que ne peut pas offrir une langue standardisée. Après tant de réflexions sur les besoins – utilitaires ou, plus souvent, identitaires – auxquels répondraient les langues régionales, c’est l’une des questions que nous pose aujourd’hui la confrontation entre le souci de vitalité des langues et les pratiques de standardisation.

Sans doute l’expérience du domaine picard est-elle pour quelque chose dans ces questions que nous nous posons. En effet la langue picarde, malgré tous ses problèmes, peut exhiber quelques indicateurs relativement positifs, alors même qu’elle est caricaturalement en position basse de diglossie : car il parait qu’on l’entend plus facilement, à Amiens ou à Roubaix, que certaines autres langues sur leur propre territoire. Et pourtant, en domaine picard, la question de la standardisation n’est pas posée du tout en ce qui concerne les formes de langue. Même si l’on ne parle que de standardisation des procédés graphiques, son importance est diversement appréciée. Les débats sur "l’orthographe du picard", qui furent très vifs dans les années 60 et 70, sont aujourd’hui curieusement éteints – un colloque sur ce thème en 2010 avait d’ailleurs conclu au statu quo , et avait eu peu d’écho.

Pourtant, certaines publications récentes ont obtenu un succès remarquable dans ces conditions – je pense bien sûr principalement à ce volume d’Astérix qui s’est vendu à plus de 100 000 exemplaires, alors que la langue n’y est pas standardisée. Il est probable que ce n’est pas non plus le génie poétique de cet album qui explique son succès, mais plutôt le plaisir des lecteurs à y retrouver les accents divers de leur langue. Pourtant encore un concours littéraire organisé chaque année par l’Agence pour le picard regroupe plusieurs dizaines d’auteurs – l’absence de standard n’empêche pas cela, ni la qualité remarquable d’une partie de ces textes.
Mais nous opposons ici présence ou absence d’un standard : ce binarisme ne convient pas. En effet, entre une espèce d’anarchie et une uniformisation, il y a des processus beaucoup plus complexes, de l’ordre de la "koinè" – cette langue commune qui se crée, non pas par décision d’un cercle académique ou politique quelconque, mais par la vie sociale de la langue, par sa circulation qui petit à petit "arrondit les angles" et réduit la variation.
Elargissons et approfondissons le débat
Si nous ouvrons les yeux sur les langues en général, nous voyons bien que dans de nombreux cas la diversité interne à la langue est construite, acceptée, voire cultivée, alors même que nous connaissons de nombreux autres cas où la standardisation s’est imposée historiquement sans conteste – mais toujours, semble-t-il malgré tout, avec douleur, si l’on comprend par là qu’il a fallu lutter, qu’il y a eu des résistances, explicites ou non.
Parmi les langues de France, nous disposons d’une collection de situations diverses qui apportent des réponses tout aussi diverses à notre questionnement. Le lien entre standardisation et vitalité de nos langues en danger ne se résume certainement pas à un seul modèle possible. Si donc il n’y a certainement pas de pensée monolithique légitime dans ce domaine, nous avons des expériences à faire et à analyser, des bilans à tirer, des modèles nouveaux à élaborer – dans le cadre particulier de la France d’aujourd’hui.
Résumons les caractéristiques de cette situation. Le cadre politique reste aujourd’hui principalement national – marqué traditionnellement par un fort blocage en faveur du monolinguisme, certes, mais aussi par quelques éléments d’évolution des idées moins défavorables à la diversité linguistique interne. Mais le cadre politique est également devenu européen, car le pays a accepté de nombreuses formes de limitation de sa souveraineté – qui jouent diversement, directement et indirectement, aux plans économique, juridique, culturel, etc. sur les idéologies linguistiques. Au plan démolinguistique, les langues de France sont pour la plupart des "langues en danger", ce dont les enquêtes statistiques ne donnent qu’une faible description. Cette situation, où l’on annonce la disparition de la langue à moyen ou court terme, est ancienne, et la question est de savoir si nous sommes dans une étape nouvelle du processus. Paradoxalement, il y aurait lieu de s’étonner, après tant de discours funèbres, qu’on trouve encore au XXI e s. des locuteurs natifs – ou bien il y aurait lieu d’aller voir de plus près l’évolution des langues concernées et des compétences. Les mouvements culturels porteurs de ces langues sont eux-mêmes plutôt mal connus et analysés, ce qui ne facilite ni la revendication ni la compréhension de cette revendication pour une gestion politique intelligente.
Les éléments définitoires de cette situation doivent être mobilisés pour répondre à la thématique "standardisation et vitalité". Le premier terme en effet renvoie à la sphère institutionnelle, celle de l’enseignement, des autorités d’enseignement, des autorités statutaires en général. La sphère économique elle-même, qu’elle diffuse des produits industrialisés ou seulement de la communication, tend à préférer la transversalité du standard. En revanche, évoquer la vitalité, c’est supposer une population de locuteurs natifs, avec des pratiques ordinaires et fort peu de prescription linguistique. Présentée ainsi, la contradiction a une portée générale – au fond, la sociolinguistique explore depuis quelques décennies l’écart entre ces deux termes dans les cas des langues les plus diverses.
Il faut donc encore préciser la question des rapports entre standardisation et vitalité : elle se pose dans la perspective de l’action glottopolitique, autrement dit du volontarisme linguistique. Il s’agit de savoir si nos travaux peuvent avancer des réponses utiles aux acteurs. Ces acteurs, d’ailleurs, ne sont pas seulement des "décideurs", des gens disposant d’un pouvoir sur d’autres : chaque individu est acteur d’une politique linguistique par en bas , ou in vivo 3 .
En principe, les travaux pourraient concerner les intentions négatives aussi bien que positives à l’égard des langues de France, puisque. En réalité, les linguistes sont ici impliqués dans une problématique sociopolitique où la "mort des langues" ne trouve guère de défenseurs.
Les études de cas qui constituent ce volume contribueront, nous l’espérons, à une meilleure conceptualisation de la relation entre ces deux notions, à une meilleure articulation théorique et pratique, qui puisse contribuer à ce que les langues de France ne disparaissent pas au XXI e siècle. Quant à la suite, qui vivra verra.
1 Mme Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’Académie française, avait protesté contre l’usage de l’expression "langues de France" ( Discours du 5 décembre 2002). " Depuis mars dernier, une instance officielle s’intitule Délégation générale à la langue française et aux langues de France, intitulé qui les place donc en situation d’égalité. Comment aussi ne pas être alarmé par la volonté affirmée, louable certes, d’un haut responsable politique d’« assurer sur notre territoire la primauté du français, langue de la République » ? Primauté implique la coexistence du français avec d’autres langues, alors que c’est le principe d’unicité, c’est-à-dire qu’elle était unique, qui depuis cinq siècles a défini son statut. "
2 J.-B. Marcellesi, "L’histoire sociolinguistique de la France : sens et contresens)", in Symposium linguistique franco-algérien , Studii Corsi Edition, Bastia, 1994, 124-141 ; repris comme chapitre 8 de Jean-Baptiste Marcellesi en collaboration avec Thierry Bulot et Philippe Blanchet, Sociolinguistique – Épistémologie, Langues régionales, Polynomie , Paris, L’Harmattan 2003
3 par en bas , expression de K. Djordjevic et J.L. Léonard ; in vivo , expression de L.J. Calvet.
Corse : l’élaboration linguistique à l’épreuve du terrain
Pascal OTTAVI
Université de Corte

Le corse est, sans nul doute, d’un point de vue linguistique stricto sensu , l’un des dialectes de l’aire italo-romane 4 . Or l’histoire a conduit la communauté des parlants à choisir de le dénommer langue, distincte à la fois de l’italien 5 et du français, dans un processus aux apparences parfois paradoxales. Ladite langue, non reconnue à l’occasion du vote de la loi Deixonne, bénéficiera pourtant en peu d’années d’un outillage institutionnel à peu près sans équivalent en France, dans le cadre d’un processus de décentralisation avancé, si l’on excepte le cas des TOM. Or ces avancées ont eu lieu sans que l’on ait choisi de façon unilatérale une standardisation autoritaire, que l’on n’aurait de toute façon eu aucun moyen d’imposer. Bien au contraire, on a délibérément préféré la voie de la polynomie, dans le souci d’une glottopolitique adaptée.
Dans cette étude, je m’intéresserai au processus de l’élaboration linguistique par lequel, selon Kloss, un dialecte accède au statut de langue : je tenterai de montrer en quoi une approche processuelle a été, de fait, privilégiée aux dépens d’une stratégie mettant systématiquement en avant la normalisation du code, m’efforcerai d’en signifier les résultats tangibles et m’attacherai à proposer les éléments d’une vision prospective.
1. Le corse : un dialecte ou une langue (?)
Dire que le corse est un dialecte est aussi vrai que d’affirmer qu’il s’agit d’une langue. Tout dépend, bien entendu, du point de vue où l’on se place. Claude Hagège lui-même (1987), qui tend à faire du corse un dialecte de l’italien en fonction du critère d’intercompréhension, reconnaît cependant que la frontière entre dialecte et langue n’est pas toujours simple à tracer. Quant à André Martinet, il insiste sur le flottement épistémologique régnant en la matière :

Il arrive fréquemment que l’incompréhension initiale fasse place à des rapports linguistiques presque normaux dès qu’une méfiance initiale a été vaincue et qu’ont été reconnues certaines correspondances systématiques… Il se peut, d’autre part, que le linguiste ait intérêt à grouper et à classer différentes variétés linguistiques en fonction de la nature de leurs emplois ou de leur extension dans la société sans qu’intervienne utilement le degré de compréhension entre les gens parlant les variétés en cause : les dialectes d’une même langue sont conçus comme formant un tout sans que cela laisse nécessairement supposer une intercompréhension générale (1970 : 147-148).
J’ai eu l’occasion d’approfondir ce sujet dans mon travail de thèse (2008).


Ainsi, à la lecture de ces quatre documents, en moins de vingt ans, le corse aura été une langue de France, puis du toscan authentique, puis un dialecte singulier pour disparaître finalement dans l’environnement linguistique censé l’accueillir « naturellement »…
En 2010, Michel Arrivé, qui était tombé par hasard sur mon ouvrage, m’avait écrit un courriel dans lequel il me faisait part tout d’abord des conditions dans lesquelles, avec ses collègues, il avait dû à la hâte fournir une carte aux éditions Flammarion, puis des remarques de Jean-Baptiste Marcellesi à l’égard de celle-ci, enfin de ses tentatives avortées auprès d’un éditeur peu soucieux, selon ses dires, d’une granularité informative poussée pour conclure son propos de la façon suivante : « Est-ce à dire que la qualification "dialecte de l’italien" soit totalement à rejeter ? Peut-être pas, à condition de lui donner une interprétation strictement historique. Ne pourrait-on pas dire que le corse est, diachroniquement, un dialecte de l’italien, devenu progressivement une "langue néo-latine" ? » Il me semble que l’on se rapproche alors de la vérité 6 , à ceci près que l’on sous-entend de facto les apports nécessaires de la sociolinguistique tandis que l’on avait adopté initialement un point de vue plutôt structural. Car le corse, dialecte italo-roman inclus depuis la conquête française dans une aire linguistique qui n’est pas la sienne pour cause d’absence d’intercompréhension, se voit condamné à s’émanciper ou à disparaitre (Arrighi, 2002). Et le paradoxe est bien là : en s’entêtant à éradiquer l’italien comme langue de formation des élites, l’Etat a involontairement favorisé l’éclosion du corse en tant que langue distincte.
Ce mouvement d’émancipation, sorte d’impensé de la part du pouvoir jusqu’aux années soixante-dix, a été analysé sur un plan générique par le linguiste Kloss (Kloss, Mac Connell, 1984). Un dialecte peut accéder au statut de langue en se trouvant historiquement privé, volontairement ou non, de sa langue de tutelle. Le processus d’autoconstitution s’appuie sur un travail systématique sur le corpus (lexique, grammaire, littérature…) et sur le statut tandis que se manifestent une volonté et des pratiques de distanciation d’avec la langue de prestige : par exemple l’émancipation orthographique du danois par rapport à la langue allemande, ou encore l’opération qui, en 1947, scinda hindi et urdu par le choix différencié des caractères d’écriture d’une même langue originelle, l’hindoustani (Blanc, Hamers, 1983) ; l’orthographe spontanée 7 du corse de la fin du XIX e siècle s’appuie sur celle de l’italien tout en marquant immédiatement sa singularité par rapport à celui-ci. Jean-Baptiste Marcellesi a conforté le dispositif théorique en opposant à la dynamique de la « reconnaissance/naissance » celle de « l’individuation » (2003, 166).
Jacques Thiers (1986) démontre le caractère fécond de la pensée de Kloss en développant le concept d’ ausbau ou élaboration linguistique. Kloss en effet ne se contente pas d’identifier les conditions d’émergence d’une langue, il s’efforce également de montrer comment s’opérationnalise la montée en puissance de l’état de dialecte à celui de langue, en particulier dans l’appropriation systématique du domaine de l’écrit, en distinguant trois niveaux dans cette conquête : 1) « la prose dialectique populaire (écrits politiques, pédagogiques, religieux) ; 2) la prose dialectique ouvrée (écrits portant sur la communauté linguistique qu’ils étudient dans le domaine des sciences humaines ; 3) la prose savante (écrits portant sur des thèmes universels ou référant aux sciences exactes) » (op. cit. p. 19). Bien entendu, ce paradigme doit être avancé avec nuance, on ne peut en effet invoquer/décréter une montée linéaire de la prose populaire vers la prose savante, car il dépend bien entendu fortement des contextes et de la capacité d’engagement des acteurs glottopolitiques. Il ne peut donc s’appliquer que comme un cadre conceptuel destiné à comprendre et à interpréter un processus de transformation sociolinguistique. Thiers souligne enfin chez Kloss l’efficience du concept de « volonté populaire » comme ferment de l’ ausbau , qui signifie la mise en forme d’un discours et d’une revendication de la part de telle ou telle partie de la société, fût-elle minoritaire en son sein.
2. Glottopolitique, langue polynomique
2.1. Nommer la langue
J’en viens à présent à la façon dont, en Corse, la question linguistique a été abordée. Il me semble important de dire que les études sociolinguistiques ont grandement conditionné son évolution et sa prise en compte par la communauté insulaire, qu’il s’agisse des militants de la langue, des associations et des partis politiques la défendant, de son traitement par la représentation élue ou encore des représentations de la population à son égard, qu’il conviendrait à présent d’étudier plus finement : à ce sujet, le nouveau service linguistique de l’Assemblée territoriale prépare une vaste enquête à partir d’un échantillon représentatif. En attendant, on constatera par exemple aujourd’hui que, de façon massive, les gens parlent, quel que soit leur âge, spontanément de « langue corse », ou bien du « corse/u corsu », très peu de dialecte et moins encore de patois (enquêtes réalisées par des étudiants de L2). On ne peut qu’être frappé du contraste avec les interviews filmées réalisées par Michel Lafon au sujet de la perte linguistique dans les montagnes de l’Aveyron 8 : l’ensemble des personnes interrogées, occitanophones, y mentionnent systématiquement le patois, à l’exclusion de toute autre dénomination.
2.2. Codifier la langue
Mais revenons à présent en 1924 pour aborder, avec Paul Arrighi, l’un des penseurs du mouvement culturel de l’entre-deux guerres, le problème de la normalisation linguistique. Celui-ci, agrégé d’italien et futur universitaire, affirme que l’on ne peut enseigner le corse tant que l’on n’aura pas réglé la question de la codification linguistique avec une langue unifiée dans son orthographe, sa grammaire, et fixée dans un dictionnaire. Arrighi cependant publie en 1924 un article consacré à l’orthographe, dans lequel il dégage les principes essentiels de son fonctionnement : il y prône une forme d’individuation avant l’heure, constatant à la fois l’origine italienne de la ressource de codification et son inévitable autonomisation en fonction de phénomènes tels que ceux de la sonorisation des consonnes ou encore de l’apophonie (ou fermeture des voyelles en position atone). Il valide la transcription des palatales affriquées /tj/ et /dj/ au moyen des trigrammes chj et ghj , lesquels avaient été préconisés par Falcucci en 1915, dans son Vocabolario dei dialetti, geografia e costumi della Corsica publié à Cagliari. Ces consonnes ont aujourd’hui un caractère symbolique fort en termes d’identité orthographique. Parfois perçues de l’extérieur comme un élément de distance irréductible du corse, nombre de corsophones non alphabétisés dans leur langue l’invoquent comme une source de difficulté rédhibitoire tandis qu’elles firent l’objet de polémiques parfois virulentes pour leur caractère « sécessionniste », des propositions de substitution avec des graphèmes inspirés du français étant même avancées (Albertini, 1968).

Des réponses différées dans le temps vont être apportées à Arrighi. A Rouen, Fernand Ettori précise ce qu’il faut entendre sous l’expression « langue corse » (1975 : 104) : « Nous avons choisi une fois pour toutes d’écrire langue corse et non dialecte corse (ce qui serait revendiquer une parenté au sein de la famille italique) ou parlers corses 9 (ce qui serait privilégier la diversité) pour plusieurs raisons dont la suivante : tous les enseignants ont adopté ce mot comme signe d’appartenance ressentie à une même communauté linguistique et comme volonté d’affirmer le statut culturel et social du corse. Il est donc normal d’enregistrer cet usage dans un article qui veut être un simple état présent des problèmes d’enseignement ». La poussée populaire en faveur de la reconnaissance d’un droit linguistique ayant été très forte, la seule façon d’y répondre consiste en la définition d’une communauté réunie autour de son « langage », au sens de Poche, en attendant de faire « langue », toujours selon le même auteur (2000 : 15). Pour l’aider dans cette démarche, un ouvrage de Pascal Marchetti et Dominique-Antoine Geronimi, Intricciate è cambiarine , publié en 1971, apportera un argument décisif au bénéfice d’une normalisation orthographique : s’appuyant sur l’analyse initiale de Paul Arrighi, il rationalise l’écriture du corse en en démontrant la conception phonologique à partir d’une orthographe de même inspiration, celle de l’italien lui-même. Les deux auteurs situent d’ailleurs d’emblée leur effort dans une perspective de longue durée, conscients qu’ils sont des limites de leur action : « Nous appelons langue corse la somme de tous les parlers, distingués entre eux par de minces variantes, qui sont utilisés sur le territoire de l’île de Corse. C’est dire que… nous rejetons "l’idée préconçue d’une clarification par réduction à des formes idéales". Nous estimons que si l’uniformisation ne peut être que l’effet d’un usage constant, général et prolongé de la langue, celle-ci étant vivante, objet d’un enseignement et d’un emploi quotidien et public, l’"unification", au demeurant irréaliste, serait un appauvrissement résultant d’amputations décidées par des juges dont on se demande qui les instituerait tels, et qu’à bon droit la plupart des usagers du corse se hâteraient de récuser. » (p. 7). Ce petit ouvrage aura par la suite force de loi puisqu’il deviendra rapidement la norme informelle de tous les utilisateurs de l’écrit, à l’exception de quelques propositions.
2.3. Polynomie et glottopolitique
Tant et si bien que le corse bénéficie aujourd’hui d’une norme imposée par l’usage et non par une autorité de tutelle quelconque, qui n’a d’ailleurs jusqu’ici jamais existé. Deux outils théoriques viendront étayer cette position initiale, la polynomie et la glottopolitique. Le premier concept a été avancé par Jean-Baptiste Marcellesi 10 : il s’agit de langues dont l’unité est abstraite et résultent d’un mouvement dialectique et non de la simple ossification d’une norme unique, et dont l’existence est fondée sur la décision massive de ceux qui la parlent de lui donner un nom particulier et de la déclarer autonome des langues reconnues » (1984 : 314). Celui-ci trouvera en corse un terrain d’expérimentation et de développement important. Son acception est d’ailleurs polysémique, en lien avec l’évolution de la situation de l’année de sa production à nos jours (Ottavi, 2011).
Le concept de polynomie ne peut à mes yeux s’envisager pleinement si l’on ne lui associe pas celui de glottopolitique (Guespin, Marcellesi, 1986). Celui-ci constitue en quelque sorte une synthèse de l’opposition que Calvet dresse entre gestions « in vitro » et « in vivo » d’une situation linguistique (1999 : 153), opposition caractérisant d’ailleurs bien des contextes où sont à l’œuvre une politique et une planification linguistiques censées agir dans le champ institutionnel avec l’objectif d’une transformation du champ social. L’intérêt de la glottopolitique consiste, d’une part, en l’attention portée aux conséquences de telle ou telle décision politique puis planificatrice, selon la dichotomie établie par Calvet ( ibid. ), d’autre part en son caractère processuel. Toute implication d’ordre glottopolitique suppose en effet une double prise de recul dans les champs diachronique et synchronique : de ce fait, elle relève d’une approche sociolinguistique attentive à la fois à proposer des objectifs opérationnels en termes linguistiques et à analyser avec finesse la complexité du terrain dans lequel la décision institutionnelle va être appliquée.
3. Une normalisation empirique
Je voudrais à présent fournir quelques données de terrain relatives à une forme de normalisation originale et prudente, que d’aucuns considèrent, on l’aura vu, au pire comme une forme d’atermoiement ou d’indécision, au mieux comme une solution d’attente.
3.1. La normalisation dans la salle de classe
Je parlerai à présent du seul lieu réellement concédé à l’usage des langues régionales, l’enseignement. Ce que la polynomie a permis d’acquérir, c’est la libre capacité de tout un chacun de s’exprimer dans sa variété, et enseignants et élèves le font sans retenue, comme d’ailleurs les journalistes des médias écrits et audiovisuels et les personnes qu’ils interrogent. Quant à la littérature, chacun est libre de s’exprimer dans le dialecte de son choix ou d’avoir recours à des mixtes intralectaux. Comment s’exprime-t-elle à présent dans les ouvrages didactiques ?

Assez peu présente dans les ouvrages du premier degré, généralement rédigés dans la variante des auteurs et que les enseignants adaptent au gré de leurs besoins, elle est par contre massivement illustrée dans ceux du collège, dans les ouvrages d’apprentissage de la langue comme dans ceux des disciplines non linguistiques. Je prendrai ici deux exemples, un cahier d’exercices d’instruction civique en classe de 3 e et un ouvrage de mathématique pour les classes bilingues en classe de 5 e , tous deux édités par le CRDP de Corse à partir de l’adaptation de manuels d’éditions nationales 11 .
Dans Transmath , les unités sont réparties de façon alternée entre variante du nord et variante du sud, l’alternance étant scrupuleusement respectée, qu’il s’agisse des consignes, des explications ou des exercices. Il est également à noter qu’un effort conséquent a été fourni pour normaliser le vocabulaire mathématique : ainsi le terme parallelepipedu ou encore quadrilateru pour lesquels a été prise une initiative relevant du code. Les mots étant en effet accentués sur l’antépénultième ( parallele pi pedu, quadri la teru ), un trait horizontal surmonte la syllabe concernée dans un but pédagogique : il s’agit de signaler une prononciation présente dans la langue, n’existant pas en français et absente de la transcription préconisée par Intricciate è cambiarine , au motif des difficultés de prononciation des élèves rapportées par certains enseignants. Cependant le même signe diacritique n’est pas usité pour les mots courants, par exemple adoprani (« ils utilisent »). Il est à noter que ce point fait aujourd’hui débat dans l’actualisation orthographique générale.
Dans le cahier d’activités de 3 e , la répartition est plus aléatoire mais respectée en matière de proportion. Aucune sous-partie disciplinaire n’est laissée de côté et, ici encore, l’élève est sollicité dans des formes dialectales différentes dans tous les types d’activités. A propos de la néologie, on notera l’unification du vocabulaire, par exemple pour les noms de pays ( Giappone/u ) ou pour les noms communs ( aluminiu, petroliu/pitroliu ). Si ces deux derniers sont à consonance latine évidente, aluminiu fait l’objet d’une création ex-nihilo tandis que petroliu procède d’une reconstruction étymologique, donc savante : en effet, deux mots créés à partir du français, étaient en usage, petrollu dans le nord (avec tension du son dental, fréquente dans le passage du français au corse), pitirollu dans le sud (avec ici, en plus, épenthèse par introduction du i entre le t et le r ). Quelle instance décide ici ? Il s’agit des professeurs chargés de l’adaptation des ouvrages, assistés des spécialistes du CRDP et de l’inspecteur pédagogique régional.
3.2 La normalisation orthographique, lexicale et grammaticale : autour de quelques problèmes
On peut considérer à bon droit que, pour l’essentiel, la normalisation orthographique a été réalisée, tandis qu’au plan lexical est tenu pour légitime tout mot consigné dans les dictionnaires et attesté par l’usage. Au plan grammatical, l’unité syntaxique est à la fois profonde et forte, ce qui garantit l’intercompréhension entre des variétés assez différenciées au plan phonologique. Demeurent cependant des espaces de discussion.
Ainsi, en matière d’orthographe, l’écriture des consonnes à l’intervocalique pose problème : la transcription du corse ayant un caractère phonologique marqué et le système de double valeur sourd/sonore (voire sonore/son semi-voyelle ou sonore/son amui) bien identifié et traité, les consonnes intervocaliques révèlent dans leur prononciation en synchronie des états diachroniques différenciés (Dalbera-Stefanaggi, 1991) : ainsi Michele/i (« Michel ») pouvant se voir réalisé en /mi’keli/, /mi’gel ε /-/mi’geli/ , /mi’el ε / . Ainsi, Michele/ i convient pour les deux premières prononciations, non point pour la dernière. En l’occurrence, mieux vaut alors s’en tenir à l’étymologie et constater une carence, à moins d’enregistrer une nouvelle transcription en sus de l’existante ( Miele ). Autre cas, celui des pronoms enclitiques. Depuis Intricciate è cambiarine coexistent deux façons de les transcrire : piglialu et piglia lu (« prends-le), comprallilu et compra li lu (« achète-le lui »). Or, d’une part, l’ouvrage n’allait pas aussi loin dans la systématisation de la scission verbe/pronom complément (il l’opérait seulement dans le deuxième cas), d’autre part, ce choix procède d’un positionnement morphologique alors que Marie-José Dalbera-Stefanaggi (2001) a démontré que le pronom enclitique dépendait strictement du verbe au plan phonologique. Si Geronimi, l’un des auteurs, argüe de la difficulté à transcrire une forme telle que compra u li (« achète-le lui »), aujourd’hui encore attestée à l’oral mais jamais usitée par les scripteurs, sans que l’on sache pourquoi, la forme comprauli ne saurait choquer qu’en raison de sa méconnaissance par un certain nombre de locuteurs car elle apparait parfaitement cohérente dans le système en place. Enfin la transcription traditionnelle des enclitiques correspond en tout point à l’usage qui en est fait en italien et en espagnol, ce qui peut faire l’objet d’utiles rapprochements dans le cadre d’une réflexion métalinguistique à visée plurilingue.
La question du lexique se pose en des termes différents. Il sera ici question de néologie. Dans le premier cas, on voit comment les gens s’approprient les mots en dehors de toute préconisation institutionnelle : par exemple pour « télévision », spichjafonu ( /spitja’v ɔ nu/) a été proposé dans les années 70 alors que l’usage a consacré televisione/i ( /teleßi’zj ɔ n ε /-/teleßi’zj ɔ ni/) ; par contre Chiorboli (2004) explique comment, sous l’action des médias, ghjuria /dju’ria/ , issu de l’italien giuria , « jury », a supplanté ghjuratu/giuratu (/dju’ratu/-/d ʒ u’ratu/) , à la fois « jury » et « juré » dans l’acception traditionnelle. On voit ainsi qu’une instance informelle s’est insinuée entre la communauté, le code et l’usage. La sollicitation des médias rend également le problème de la néologie plus prégnant : ainsi, très récemment, à propos de l’ouverture d’une route communale à Bastia, un conseiller municipal d’obédience nationaliste, actuellement dans l’opposition municipale, s’exprimait dans le journal radiophonique du matin en langue corse en pratiquant un code-mixing systématique tandis que l’adjoint au maire usait d’un corse pourrait-on dire « surveillé », n’hésitant pas à recourir au néologisme parchegià , « garer », sur la base de l’italien parcheggiare tandis que son opposante parlait elle de « parking » là où on aurait alors pu attendre parchegiu ou parcheghju …
En matière de grammaire enfin on ne manquera pas de noter un certain flottement en termes d’usage, de norme et de surnorme. Par exemple, en ce qui concerne les pronoms relatifs qui , que ou dont l’usage consacre le chì polysémique :
L’omu chì parla. « L’homme qui parle. »
L’omu chì (ch’è) tù vedi. « L’homme que tu vois. »
L’omu chì (ch’è) tù mi parli. « L’homme dont tu me parles. »
L’usage de dont dans les médias fait aujourd’hui appel à di u quale en référence à l’italien del quale plutôt qu’à son utilisation populaire, particulièrement mise en valeur par les écrivains du riacquistu ou mouvement de revival culturel des années soixante-dix, ce qui ne peut manquer d’influencer les locuteurs.
Autre exemple, celui de l’accord du participe passé avec le complément d’objet direct placé avant l’auxiliaire avoir : dans le cas du pronom personnel son fonctionnement à l’oral est limité au seul cas de la troisième personne.
L’aghju chjamata. « Je l’ai appelée. »
L’aghju chjamate. « Je les ai appelées. »
T’aghju chjamatu. « Je t’ai appelé/ée. »
V’aghju chjamatu. « Je vous ai appelés/ées. »
Un écrivain comme Antoniu Trojani qui, dans les années soixante-dix, se présente plutôt comme un puriste, applique pourtant l’accord « à la française »…
On notera encore, avec Chiorboli (2004) l’usage extensif du gérondif en lieu et place du participe présent chez nombre d’écrivains, tandis que Casta le tolère avec précaution (2003), privilégiant plutôt la proposition relative.
Conclusion
A l’issue de cette réflexion, trois grands enseignements me semblent à tirer. Le premier est qu’en matière scientifique, si la définition de la différence entre un dialecte et une langue ne laisse pas de poser problème (on aura pu constater les flottements définitoires à propos du corse) la définition d’un statut socioculturel valorisant a systématiquement recours au second vocable, quoi que l’on en pense. Il y a là un débat que la sociolinguistique, avec ses outils, a permis d’éclairer. Sans oublier d’ailleurs qu’en la matière, cette dernière a pu signifier l’action décisive du politique, sur lequel il lui arrive d’influer elle-même (par exemple en matière d’aménagement linguistique), ce qui crée, de fait, une porosité entre deux domaines que leurs tenants respectifs tentent parfois de mettre à distance, du moins en apparence. Et cela ne manque pas de poser la question de l’engagement (ou non) du scientifique, assumé (ou pas) dans un sens comme dans l’autre. En ce qui me concerne, j’aurais tendance à assumer une position dite « interventionniste » (Blanchet, 2012 : 11), aussi bien dans le discours que dans les faits 12 .
Le deuxième est qu’en réponse à Paul Arrighi comme sur un plan plus générique, la démonstration historique a été faite qu’une langue pouvait s’enseigner sur la base d’une normalisation empirique, libertaire en quelque sorte, sans que les acteurs succombent à l’absence d’un référent commun absolu. Anne Judge montre d’ailleurs comment une langue comme l’anglais s’accommode aujourd’hui d’une standardisation sur le tas dans le domaine de l’écrit scientifique (2007). Ces constats permettent de combattre une forme de dogmatisme, intellectuel et factuel, qui ne demande qu’à se déployer en la matière, sans que pour autant il ne faille oublier les nécessités d’une régulation bien comprise parce que réfléchie, négociée, mesurée et progressive.
Le troisième et dernier est qu’en l’absence de codification instituée, un certain flottement est de mise, qui peut à un moment donné exercer une influence négative en matière d’insécurité linguistique, si toutefois l’on se réfère à la tradition normaliste française (et les Corses ont été formés à cette tradition scolaire-là, comme les autres Français), toujours présente et parfois (souvent ?) pesante. Or, la constitution d’un conseil de la langue vient d’être officiellement annoncée, selon la volonté de la nouvelle majorité à l’Assemblée territoriale, apparemment décidée à aller très loin en matière linguistique. Bien que la représentation politique territoriale se soit beaucoup inspirée des travaux de sociolinguistique menés à l’université de Corse, la tentation académique n’est jamais très loin. Aussi, dans le cadre de ses futures prérogatives, et dans l’hypothèse d’une avancée décisive, une proposition d’aménagement législatif en faveur de la coofficialité étant en cours d’élaboration, ledit conseil risque de disposer d’un pouvoir d’initiative important en matière de codification. L’attention portée aux problèmes langagiers (multilinguisme, contact des langues, usage, norme, surnorme) prendra dans ce cas un relief particulier et requerra de la part de ses membres une sensibilité et une lucidité aiguisées vis-à-vis du lien entre langue(s) et société.
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4 Si l’on veut être plus précis, on parlera plutôt d’un ensemble de dialectes de l’aire italo-romane (Dalbera-Stefanaggi, 1991).
5 Et non plus du toscan originel, langue officielle de fait de la péninsule italienne jusqu’à son unité et langue « officielle » de la Corse indépendante (1754-1769). En effet, le processus d’individuation par nomination et distanciation ne prend naissance que lors de la pleine intégration de la Corse à la France et de l’affirmation de l’Italie en tant qu’Etat-nation, à la fin du XIX e siècle.
6 Celle qui parait en tout cas correspondre à la façon dont le corse s’est effectivement individualisé et autonomisé vis-à-vis de l’italien dans le cadre français.
7 « Spontanée » parce que mobilisée sans ratiocination métalangagière par ses premiers utilisateurs. Celle que l’on retrouve dans les almanacchi , au milieu du XIX e siècle, et dans la Tramuntana , journal publié régulièrement de 1896 à 1914, s’adosse effectivement à la graphie de l’italien : cela n’est guère étonnant dans la mesure où ceux qui écrivent le corse sont de formation scolaire et culturelle italiennes, selon une vieille tradition historique de formation des élites locales.
8 Quel est ce charabia ? Film où des personnes âgées issues de ce département expliquent, d’après leur vécu, comment, dans la première moitié du XX e siècle, étaient traités les petits élèves qui arrivaient à l’école en ne sachant parler que l’occitan. Document intégré à l’ouvrage L’école française et les langues régionales XIX e -XX e siècles , 2007, Coordination Hervé Lieutard et Marie-Jeanne Verny, E.T.O.I.L.L, Etudes occitanes n° 3, Presses universitaires de la Méditerranée
9 Les trois groupes de mots sont mis en italique par l’auteur, NdA.
10 Auquel il faut rendre l’hommage d’avoir œuvré précocement et de façon décisive pour l’adoption d’une attitude souple en matière de norme.
11 Storia Giugraffia Educazione civica, 46 foglii d’attività, 3 e , 2009, Aiacciu, CRDP di Corsica, édition originale Hatier 2007
Transmath in lingua corsa, 5ta , 2008, Aiacciu, CRDP di Corsica, édition originale Nathan, 2006
12 J’ai été rapporteur du conseil scientifique de la langue, désigné par la précédente majorité de droite à l’Assemblée territoriale, dont les travaux (2005-2007) ont permis le vote à l’unanimité du plan de développement de la langue corse, le 26 juillet 2007, ledit plan ouvrant lui-même la voie au vote sur la coofficialité, intervenu le 17 mai 2013 dans le cadre de la mandature assumée par une nouvelle majorité, de gauche cette fois.
Vitalité et revitalisation, dévernacularisation et standardisation Trois langues d’oïl (poitevin-saintongeais, gallo, morvandiau-bourguignon)
Liliane JAGUENEAU et Jean Léo LÉONARD,
U. de Poitiers, et U. Paris 3 & IUF
0. Introduction
Notre communication est centrée sur le concept de dévernacularisation , défini comme gamme de phénomènes et de processus de distanciation du sujet diglotte vis-à-vis de ce cadre de l’expérience spécifique qu’est la situation diglossique. Dans la situation diglossique, l’ordre de l’interaction répartit les représentations et les fonctions des variétés linguistiques en présence, selon un principe d’asymétrie de valeurs ( statut mais aussi valeur du corpus de la langue ou des variétés en présence) et de fonctions (vernaculaire versus véhiculaire, informel versus formel) : en position restreinte et basse la variété vernaculaire, en position élargie et haute la variété véhiculaire. Nous choisissons ici de transcender la notion de standardisation , avec le nœud de conflits diglossiques dont cette notion est porteuse, dès que l’on touche au status quo qui régule les fonctions des deux variétés ou des deux langues en situation de contact subordonné. C’est l’enjeu du terme de dévernacularisation , qui tente de saisir le changement glottopolitique de par en bas avant, parallèlement ou au-delà de la volonté d’unifier ou de contraindre la langue. L’enquête LLV ( Les Langues et Vous ) centre l’attention sur les récits de vie et suscite une justification méthodologique et la réflexivité chez des aménageurs de langues d’oïl (gallo, poitevin-saintongeais, morvandiau-bourguignon). Elle permet ainsi de sonder cette dimension du recul, de la distanciation et de la critique des termes de la diglossie.
Nous reprendrons ici les données et les conclusions de cette enquête, menée dans le cadre d’un PEPS (2010) axé sur le diagnostic de trente ans d’activités de défense et de promotion des langues d’oïl par le milieu associatif. Jean-Léo Léonard (Université de Paris 3 – IUF & UMR 7018) et Liliane Jagueneau (Université de Poitiers – laboratoire FORELL) ont mené à bien en 2010 un projet intitulé Les Langues et Vous (depuis janv. 2010), PEPS ( Projets Exploratoires / Premiers Soutiens , cf. http://www.cnrs.fr/inshs/recherche/peps/PEPS.htm ) portant sur les initiatives d’aménagement linguistique associatif en langues d’oïl. Au centre du projet Les langues et vous : l’action et l’impact de la société civile sur le devenir de trois langues d’oïl (poitevin-saintongeais, gallo, bourguignon-morvandiau). Plus de trente acteurs associatifs qui contribuent à inventer des ressources et un avenir pour des langues vouées, sans cela, à l’assimilation silencieuse, ont été interrogés durant l’année 2010. L’analyse de ces récits de vie, transcrits et constitués en une base de données discursives, vise à articuler l’espace-temps des langues régionales entre héritage, introspection et synergie de divers agents de développement. Les entretiens, intégralement transcrits par Benjamin Patinaud et Marylène Nicolas, représentent environ 50 h d’enregistrement audio et vidéo. Certains ont été transcrits en français (en ce qui concerne les entretiens en gallo et en morvandiau), d’autres directement en poitevin-saintongeais, en suivant autant que possible les conventions graphiques utilisées par les informateurs, en consultation avec eux ou à partir de leurs écrits. Ces entretiens constituent une documentation sous forme vidéo, audio et texte (environ 400 000 mots), en cours de correction et de révision par Liliane Jagueneau, appelée dans un futur proche à constituer une base de données accessible aux étudiants, aux chercheurs et aux membres des associations concernées. Une copie intégrale de tous les enregistrements réalisés, a été laissée aux associations locales, dans une logique de restitution immédiate, notamment à la MPO ( Maison du Patrimoine Oral d’Anost, Morvan) pour l’ensemble des enquêtes réalisées en Bourgogne, à l’association Chubri pour les enquêtes dialectologiques. Le projet s’est orienté vers la réalisation d’entretiens biographiques, à partir de la méthodologie des récits de vie de Roos (école finlandaise de sociologie qualitative) autour des axes : Libre Arbitre interne et externe, Expériences Décisives, Sphère Privée versus Sphère Publique et Centres d’Intérêt. Un protocole d’enquête a été établi, en particulier pour permettre de disposer d’entretiens comparables, à partir d’un questionnaire construit autour de cinq axes :

Tableau 1. Protocole d’enquête du projet PEPS LLV, par Liliane Jagueneau 13


Trois enquêteurs : Jean Léo Léonard en Charente-Gironde (pour le poitevin-saintongeais), Bretagne orientale et Morvan-Bourgogne, et deux prestataires de service en Vendée-Deux-Sèvres-Vienne-Charente-Maritime (Benjamin Patineau, Marylène Nicolas), ont réalisé les enquêtes sur trois zones d’oïl :
– Poitou et Saintonge (= Centre-Ouest de la France) : poitevin-saintongeais
– Bretagne romane (Bretagne orientale) : gallo
– Morvan-Bourgogne : morvandiau-bourguignon.

Par ailleurs, des enquêtes dialectologiques à proprement parler ont systématiquement été réalisées parallèlement aux entretiens avec les aménageurs, par Jean Léo Léonard, dans les trois régions linguistiques : en collaboration avec Eric Nowak dans les Charentes, la Gironde saintongeaise, le Bouchage et le Civraisien (Poitou-Charentes) ou seul (ile de Noirmoutier), en Haute Bretagne dans le pays rennais pour le gallo (en collaboration avec l’association Chubri principalement) dans le Morvan, le Châlonais et la Bresse en collaboration étroite avec Langues de Bourgogne et la MPO d’Anost. On peut dire que le nombre d’enquêtes dialectologiques – toutes menées à l’aide de questionnaires phonologiques ou lexicaux ad hoc – rivalise en nombre d’heures d’enregistrement avec les entretiens auprès des aménageurs. Ces matériaux ont été recueillis afin de vérifier les conditions de vie ou de survie des langues d’oïl en milieu rural : il importait de sonder le degré de vitalité de ces langues, ainsi que la qualité de la compétence linguistique des locuteurs – pour la plupart âgés de plus de 50 ou 60 ans – à manier les normes orales locales. Jean Léo Léonard a pu constater que ces langues sont encore employées avec une excellente maitrise de la phonologie, de la morphologie et du lexique, mais que l’attrition du tissu social est si avancée qu’elles ont dépassé largement le stade de la vulnérabilité, selon les critères de l’UNESCO. Elles ont toutes les caractéristiques des langues en danger, voire en voie d’extinction : obsolescence par concentration dans la population âgée, totale perte de transmission intergénérationnelle, « générations perdues » de locuteurs monolingues en langue majoritaire, absence ou forte marginalisation sur les champs légitimés de communication extravernaculaire. Il importe de signaler que les entretiens auprès des aménageurs d’oïl ont entièrement été réalisés dans les langues en question, à quelques exceptions près. La technique consistait, pour le principal enquêteur Jean Léo Léonard, à poser les questions dans sa variété de poitevin quel que soit l’interlocuteur – poitevinophone ou non –, en la rendant aussi intelligible que possible. Cette posture du choix de registre d’oïl, en dépit de toute distance structurale au sein du continuum dialectal d’oïl, a permis partout de susciter les réponses dans les langues en question (aussi bien en poitevin-saintongeais hors du Poitou qu’en domaine gallo et morvandiau-bourguignon). En Charente, Jean Léo Léonard a réalisé ses enquêtes en poitevin, et en Poitou, un des deux enquêteurs associés, poitevinophone (Marylène Nicolas), a posé les questions en poitevin-saintongeais aussi systématiquement que possible. Un autre enquêteur a posé les questions en français, en sollicitant les réponses en poitevin-saintongeais aussi souvent que possible. La langue des réponses au questionnaire présente donc un intérêt aussi bien sociologique (pratique effective de la langue par les aménageurs) que linguistique et sociolinguistique (comparaison avec les enquêtes dialectologiques réalisées parallèlement).
Il importait de préciser d’emblée ce qu’est le projet LLV, en tant qu’initiative exploratoire d’un champ d’activité qui nous paraissait peu connu et mal compris, aussi bien par le milieu universitaire (du moins chez les chercheurs qui n’ont pas eu l’occasion de coopérer avec ces associations ou d’utiliser leurs réalisations dans leurs propres recherches) que par certaines composantes de la société civile, alors que ces associations de « défense et promotion des langues d’oïl » sont elles-mêmes une composante de la société civile. Le besoin se faisait sentir à la fois d’une sorte de bilan, d’une introspection – le terme de « militant » ou de « militantisme » nous semblait souvent réducteur – aussi bien de la part des chercheurs-enquêteurs instigateurs du projet, que de la part des acteurs sociaux interrogés.
La présente communication a pour objectif de rendre compte à l’aide d’un modèle analytique des enjeux des redimensionnements successifs ou parallèles, chez les sujets, de l’expérience diglossique que leur activité et leur projet d’intervention sur la langue et son contexte social ont enclenché, chez eux et autour d’eux, dans le champ de leur activité. La dévernacularisation constitue ainsi une zone grise, un champ de distanciation vis-à-vis de la diglossie comme conflit ou comme continuum , avec ses attributs psychosociaux conventionnels. Sa trame est composée de multiples dimensions intersubjectives, et présente à la fois comme point de départ (de l’analyse) et comme aboutissement (d’une activité réflexive et informée du sujet diglotte) une dimension cognitive analytique élaborée (la dimension 1, celle des construits), qui s’appuie sur une dimension de données explicatives (la dimension 2 de notre modèle, cf. infra).
La dévernacularisation passe par un circuit de notions et de concepts, articulés sur sept dimensions intimement liées aux cadres de l’expérience (cf. Goffman [1974]-1991), appliquée aux vernaculaires en voie d’élaboration par les aménageurs d’oïl :
1) la construction du corpus (CONSTRUIT),
2) le donné (DONNÉ) ou ce qui est supposé tel, et les données du corpus (de la langue),
3) l’accommodement ou l’arrangement (ACCOMMODÉ),
4) le connu (CONNU), ou ce qui est donné comme tel,
5) le modalisé (MODALISÉ) ou la modalisation du cadre de l’expérience (Goffman 1991 : 49-92),
6) la contextualisation (CONTEXTUALIS.) intersubjective,
7) la manipulation du cadre ou des cadres de l’expérience (cadre MANIPULÉ). Cette dernière notion doit être conçue comme une simple forme de modalisation, d’un degré d’intensité et d’implication intersubjective plus élevé que la simple modalisation , mais ne saurait être entendu comme une « fabrication » au sens Goffmanien ( op. cit. p. 93-131). A la rigueur, on pourrait entendre cette dernière dimension en tant que manipulation selon le sens commun, en tant qu’autosuggestion ou tendance à s’impliquer de manière plus entière et moins critique dans le cadre de l’expérience.

Le modèle analytique des extraits d’enquêtes LLV auprès d’aménageurs d’oïl (2010) fournira 30 index servant à l’analyse des narrations (les récits de vie), que nous énumérons ci-dessous en identifiant les abréviations qui serviront à l’indexation, selon la méthode utilisée par Luc Boltanski et Laurent Thévenot dans leur ouvrage d’analyse qualitative du discours de la justification des échelles de grandeur dans le domaine socio-économique (Boltanski & Thévenot 1991).
Appareil analytique :
1. A. CONSTRUIT
1.B. ERG : ergonomie
1.C. MOD : modélisation
1.D. INTPR : interprétation, approche herméneutique, intérêt manifeste pour des phénomènes, stimulation intellectuelle et interprétative des données linguistiques, historiques et culturelles.
1.E. UNI : unification.

2.A. DONNÉ
2.B. GEN : Génétique, considérations génétiques, affiliations linguistiques, classification des variétés et des langues
2.C. HER : héritage
2.D. SYNTH : synthèse, synergie, association de modèles de codification ou d’identités
2.E. PLUR : pluralité.

3.A. ACCOMMODÉ
3.B. CONT : contact
3.C. EXEG : soumis à exégèse
3.D. MIM : mimésis
3.E. EMUL : Emulation.

4.A. CONNU
4.B. EXP : expérience
4.C. SAV : savoir intégré dans le cadre de l’expérience
4.D. PRAX : pratique professionnelle ou paraprofessionnelle, activité technique orientée au sein d’un cadre,
4.E. ECH : échange, réciprocité, communication transculturelle

5.A. MODALISÉ
5.B. REF : référentialité « patoisante »
5.C. ELAB : élaboration
5.D. TRANS : transition, changement de cadre de vie ou de cadre social
5.E. RECADR : recadrage, recontextualisation socioculturelle de l’usage diamésique de la langue

6.A. CONTEXTUALIS.

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