Traduction et évolution culturelle
75 pages
Français

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Traduction et évolution culturelle

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Description

Ce livre traite d'évolution darwinienne et de traduction. Il traite également de la possibilité de croiser ces concepts, afin de découvrir des affinités, des différences et, peut-être, une manière autre de penser ces deux domaines d'études. En effet, si la culture évolue selon des dynamiques darwiniennes, étudier le rôle que la traduction y joue devient primordial ; si, par contre, l'hypothèse d'une évolution darwinienne de la culture est incorrecte, elle pourra au moins être considérée comme une belle métaphore, permettant de jeter sur la traduction une lumière intéressante.

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Publié par
Date de parution 01 février 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782336812144
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Collection Traductologie

Collection Traductologie
Directeur : Mathieu Guidère

La collection Traductologie publie des ouvrages qui traitent des questions de la traduction et de l’interprétation dans une perspective multilingue, interculturelle et intersémiotique. Elle s’intéresse à toutes les problématiques qui concernent les traducteurs dans l’exercice de leur métier et les spécialistes du langage dans l’analyse des traductions. Elle est ouverte à toutes les approches théoriques et méthodologiques, appliquées à tous types de textes traduits.
Elle se donne un double objectif : d’une part, promouvoir des recherches actuelles menées sur la traduction écrite, orale et audiovisuelle ; d’autre part, publier des chercheurs innovants dont les travaux mériteraient une plus large diffusion. Les études traductologiques sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive les recherches interdisciplinaires susceptibles d’éclairer la complexité d’un domaine au contact des langues et en mutation constante. Dans tous les cas, il s’agit de révéler la richesse et la diversité des approches actuelles des phénomènes liés à la traduction et à l’interprétation dans un monde globalisé et interconnecté.

La collection Traductologie est dotée d’un comité scientifique et d’un comité éditorial qui examinent de façon anonyme les travaux soumis.
La publication des travaux acceptés n’est soumise à aucune contribution financière des auteurs.

Déjà parus

Guidère Mathieu, La traductologie arabe, Théorie, pratique, enseignement , 2017.
Franjié Lynne, Guerre et traduction , 2016.
Guillaume Astrid, Idéologie et traductologie , 2016.
Guidère Mathieu, Traductologie et géopolitique , 2015.
Titre

Fabio R EGATTIN










Traduction et évolution culturelle
Copyright

Du même auteur

Le Jeu des mots. Réflexions sur la traduction des jeux linguistiques , Bologne, Emil, 2009.

Tradurre un classico della scienza. Traduzioni e ritraduzioni dell’ Origin of Species di Charles Darwin in Francia, Italia e Spagna , Bologne, BUP, 2015 (avec Ana Pano Alamán).
















© L’HARMATTAN, 2018 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-81214-4
Introduction
Dans ce livre, il est question d’évolution darwinienne. Il est également question de traduction, et de la possibilité de lier ces deux concepts, qui apparemment n’ont pas grandchose en commun.
Pourquoi les lier ? Parce que, si – comme certains le voudraient – la culture évolue selon des dynamiques darwiniennes, étudier le rôle joué par la traduction dans ces dynamiques peut nous aider à mieux comprendre cette activité ; si par contre – comme d’autres l’affirment – l’hypothèse d’une évolution darwinienne de la culture est incorrecte, elle pourra au moins être considérée comme une belle métaphore, permettant de jeter sur la traduction une lumière potentiellement intéressante.

Ce livre est conçu comme un parcours qui s’adresse à tout lecteur intéressé, au départ, à la traduction. Ainsi, le premier chapitre est consacré à une courte histoire des approches qui ont essayé de relier le darwinisme et les sciences humaines ; quelques-unes de ces approches, celles qui paraissent les plus prometteuses pour analyser la traduction, y sont également présentées.
Avant ce livre, plusieurs auteurs ont essayé de relier l’évolution darwinienne de la culture et les études traductologiques ; c’est pourquoi le deuxième chapitre présente un état de la question montrant ce qui a déjà été fait et ce qui reste – peut-être – à faire.
Le troisième chapitre s’emploie à montrer ce qu’une vision évolutionnaire de la culture peut faire pour la traduction et pour la traductologie. Deux visions possibles sont prises en considération : l’évolution de la culture est réelle ; l’évolution de la culture est « seulement » une analogie plus ou moins intéressante. Quelles conséquences, dans les deux cas, pour la traduction et pour la théorie de la traduction ?
Le quatrième chapitre offre une relecture de la traduction dans une optique évolutionnaire, en proposant que la traduction est consubstantielle à l’évolution culturelle. Une formule simple à retenir : « la traduction est évolution ». Cette vision entraînera une redéfinition du moins partielle de notre objet d’étude. En effet, le lecteur sera amené à considérer qu’il est possible de se passer du mot « traduction », et que, pour nommer cette activité, d’autres termes appartenant à d’autres domaines d’études pourraient mieux convenir. Une dernière partie du chapitre fournit une cartographie possible des études évolutionnaires de la traduction, en essayant de situer ce qui a été fait et ce qui reste à faire.

Dans les pages suivantes, cette vision quelque peu abstraite est mise à l’épreuve par des études de cas, plus ou moins développées selon le contexte.
Le cinquième chapitre, consacré à une étude des « mèmes de la traduction », explore le concept de submissiveness , que plusieurs auteurs considèrent comme largement majoritaire chez les traducteurs, alors que, pour d’autres, cette vision serait au mieux partielle. Ces divergences d’opinion peuvent être mises en perspective grâce à une lecture évolutionnaire du concept.
Le sixième chapitre constitue une sorte de charnière, traitant à la fois des « mèmes de la traduction » (à savoir, l’opposition toute prescriptive des théories sourcières et des théories ciblistes) et des « mèmes en traduction » (les ouvrages à traduire, les ouvrages traduits).
Ce sont ensuite les « mèmes en traduction », sous diverses formes, à prendre la relève. Le septième chapitre étudie un cas de sélection culturelle agissant sur (et par le biais de) la traduction, à partir d’une analyse du succès éditorial des Contes de Charles Perrault en France et en Italie.
Dans le huitième chapitre, il est proposé que la retraduction gagnerait, elle aussi, à être étudiée à partir d’une perspective évolutionniste ; la description assez rapide de quelques études de cas permet de montrer, pour les traductions multiples d’un même texte, un type de descendance proche des images en arbre qui représentent la succession des générations chez les êtres vivants.
Le neuvième chapitre est consacré à la traduction des textes religieux. Là encore, la vision évolutive des faits culturels – une vision qui touche ici la traduction, certes, mais aussi les religions elles-mêmes, conçues comme autant de mèmeplexes en évolution constante – permet de fournir des pistes intéressantes, et en partie négligées par la traductologie, pour la pratique de la traduction.
Le dixième et dernier chapitre donne une vision évolutive de la compétence traductive et de la didactique de la traduction, avec quelques simples propositions pratiques.
1. Darwinisme et sciences humaines : histoire, concepts-clés
En 1859, Charles Darwin publie, chez l’éditeur John Murray, un des ouvrages-clés de la science moderne : On the Origin of Species by Means of Natural Selection, or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life (Darwin 1859). Le livre connaîtra un succès fulgurant, la première édition étant épuisée le jour de sa parution, et lancera un débat qui se poursuit encore. La défense et le perfectionnement de la théorie occuperont Darwin jusqu’à sa mort : il publiera de son vivant sept éditions de son œuvre la plus connue, en y intégrant au fur et à mesure les réponses aux principales critiques et objections qu’elle aura soulevées. Aujourd’hui – bien que des oppositions axiologiquement marquées existent et prennent parfois une ampleur alarmante (Pievani 2009, Blanke et Kjærgaard 2016) – la théorie darwinienne n’est plus en discussion dans le domaine biologique, où elle s’est convertie depuis longtemps en « science normale » (Kuhn 1972).
Les pages qui suivent ne s’intéressent pas – sinon de manière tangentielle – au succès du darwinisme dans les sciences du vivant, mais à son application à un autre domaine, celui de la culture. Un premier pas nécessaire consiste donc en une exposition rapide des aspects les plus marquants de la théorie de Darwin.
1.1. Les principes de l’évolution darwinienne
Contrairement à une idée assez répandue, Charles Darwin n’est pas important parce qu’il suggère que les espèces ne sont pas immuables. Avant lui, de nombreux savants (dont le plus célèbre est sans doute Jean-Baptiste Lamarck) ont été partisans du « transformisme », l’idée selon laquelle les êtres vivants se modifieraient au cours des générations (Bowler 2003, Barsanti 2005). Ce qui fait la force et la beauté de l’hypothèse darwinienne est l’explication que le savant britannique propose pour rendre compte de ce changement progressif.
Darwin part d’une série de constatations assez banales : en premier lieu, les nombreuses affinités des vivants sur le plan structurel ; deuxièmement, la ressemblance entre les individus issus d’une même souche, les rejetons étant plus semblables à leurs parents qu’à des exemplaires pris au hasard dans la population ; troisièmement, la transmissibilité de ces caractères, témoignée par les grandes différences obtenues par les éleveurs, à l’intérieur d’une même espèce, grâce à la sélection artificielle des exemplaires ; enfin, l’impossibilité pour tout système de soutenir une croissance constante de sa population, les ressources disponibles (c’est-à-dire la nourriture) étant finies. 1
Quatre éléments, d’une grande simplicité, donnent lieu ainsi à un processus récursif et dû au hasard capable, à lui seul, d’engendrer toute la complexité et l’« apparence de projet » du vivant. En résumant les idées de Darwin, John Maynard Smith (cité dans Jablonka et Lamb 2014, p. 11), parle à cet égard de

– multiplication (une entité peut donner lieu à deux ou plusieurs autres entités) ;
– variation (toutes les entités ainsi produites ne sont pas identiques entre elles) ;
– hérédité (les différences entre les entités peuvent se transmettre d’un exemplaire à l’autre) ;
– compétition (les ressources disponibles n’étant pas suffisantes pour chaque exemplaire, certains seulement survivront et auront accès à la reproduction ; leur variabilité pourra influencer, en positif ou en négatif, leur survie).

La conséquence de ce mouvement est ce que Darwin appelle « sélection naturelle » : 2 les caractéristiques qui favorisent la survie ou la reproduction d’un individu auront plus de chances d’être passées aux générations suivantes, et leur accumulation au fil du temps produira des populations de plus en plus adaptées à leur environnement.
Bien que, depuis la publication de l’ Origin of Species , la biologie ait été ébranlée par plusieurs révolutions (il suffit de penser à la génétique, de la redécouverte des lois de Mendel aux avancées spectaculaires dans le séquençage du génome de nombreuses espèces, jusqu’à l’importance croissante de l’épigénétique), bien que de nombreux points de désaccord entre les chercheurs subsistent, 3 les principes de base établis par Darwin ne sont pas en discussion, et dans le domaine des sciences du vivant le mécanisme de la sélection naturelle est unanimement accepté. Que dire, toutefois, de son passage à d’autres domaines, où l’usage du concept de sélection naturelle peut être plus ou moins métaphorique ?
1.2. L’évolution darwinienne « ailleurs » : langue, société, culture
L’idée d’élargir au-delà du monde vivant les principes de base de la sélection naturelle n’est pas nouvelle. Elle est presque contemporaine de la théorie de Darwin, et le naturaliste britannique lui-même n’hésitera pas à faire allusion à cette possibilité dans ses écrits, en parlant en ces termes de l’évolution des langues :
The formation of different languages and of distinct species, and the proofs that both have been developed through a gradual process, are curiously parallel. […] The survival or preservation of certain favoured words in the struggle for existence is natural selection (Darwin 1871, p. 90-91).
Les études philologiques qui essayaient de retracer la descendance commune des langues indœuropéennes étaient alors à leur apogée (nous savons par ailleurs que Darwin les connaissait : voir Mesoudi 2011, p. 112), et le rapport étroit entre spéculation biologique, d’un côté, et réflexion linguistique de l’autre est démontré par la rapidité d’acquisition du paradigme darwinien dans cette dernière : il ne faudra que quatre ans pour qu’August Schleicher adapte la théorie darwinienne à l’étude des langues dans Die Darwinsche Theorie und die Sprachwissenschaft (1863 ; pour une discussion, voir Tort 1980).
Cette première application du modèle darwinien à la culture sera suivie par de nombreux travaux. Les premières tentatives d’exporter les concepts-clés de l’évolutionnisme à des domaines autres que la biologie peuvent, à peu d’exceptions près, compter parmi les expressions de ce qu’il est convenu d’appeler « darwinisme social », allant du XIX e à la première moitié du XX e siècle. Malgré l’étiquette qui les rassemble, l’idée d’évolution sous-jacente à ces théories n’est pas celle de Darwin, mais plutôt celle d’Herbert Spencer. Leurs partisans voyaient l’évolution culturelle comme un progrès constant et inévitable des sociétés le long d’une échelle d’états figés, de plus en plus perfectionnés, allant de la barbarie aux formes les plus « avancées » de civilisation – ces dernières correspondant aux sociétés de provenance des auteurs eux-mêmes (Freeman 1974, Mesoudi 2016). À ce propos, John Maynard Smith (1975) a pu affirmer que « Attempts to import biological theories into sociology, from social Darwinism of the 19th century to the race theories of the 20th, have a justifiably bad reputation » (cité dans Laland et Brown 2011, p. 19). Ce type de théories, que l’histoire a déjà suffisamment réfutées (Clark 1984, Hawkins 1997), ne fera pas l’objet d’un traitement ultérieur dans ces pages.
Mais d’autres théories, plus intéressantes, ont vu le jour à partir de la deuxième moitié du XX e siècle. Le paradigme darwinien a alors donné lieu à un nouvel ensemble de recherches – bien plus neutre du point de vue idéologique – dans les sciences sociales, la psychologie, les études littéraires et, encore une fois, la linguistique. 4 Dominique Guillo (2009, p. 9-12) en distingue deux grands groupes : les théories « réductionnistes » et les théories « analogiques ». 5 Les premières partent de l’idée que « les conduites et les croyances sociales et culturelles sont, tout comme les traits organiques, en dernière instance, sous le contrôle de mécanismes et d’entités biologiques – aujourd’hui, les gènes » (p. 9) ; les partisans du deuxième type de théories considèrent par contre « qu’il existe tant de ressemblances entre les corps vivants et les groupes sociaux que les théories de l’organisme développées dans le cadre des sciences de la vie peuvent permettre de bâtir une théorie scientifique de la société » (p. 10) ; de la société ou plus exactement, comme l’affirment de nombreux chercheurs, de la culture.
Ce deuxième groupe de théories, donc, essaie non pas de déterminer dans quelle mesure nos actions et notre comportement social répondent à notre hérédité biologique, mais de comprendre – ce qui correspond bien à la suggestion darwinienne originale – si la culture est à son tour soumise à des lois identiques, ou semblables, à celles qui déterminent l’évolution des êtres vivants. Les objets culturels soumis à une pression sélective ont tour à tour été appelés « mèmes » (Dawkins 1976, 1982 ; Dennett 1991, 1996, 2006 ; Blackmore 2000 ; Jouxtel 2005), « représentations mentales » (Sperber 1996), « information culturelle » (Richerson et Boyd 2005) ou tout simplement « idées » (Cavalli-Sforza et Feldman 1981). Bien que des différences, même très importantes, existent entre les approches de ces théoriciens, tous partagent au moins une formulation de base, à décliner différemment selon le point de vue adopté : le mécanisme darwinien, avec son quadruple mouvement, ne s’applique pas qu’aux êtres vivants. Il a également un rôle à jouer dans la diffusion, la réplication, la survie et la disparition des idées. Ce livre ne résume pas les positions de chacun des théoriciens cités ; au contraire, il se concentre spécialement sur deux théories. La première est la « mémétique » : son intérêt réside surtout dans sa terminologie, qui est désormais la plus répandue dans ce champ d’études (le deuxième chapitre fait état de cette primauté) ; bien que certains de ses termesclés soient ici retenus, ils seront également redéfinis en partie. Cette redéfinition passera aussi par la deuxième théorie, connue sous le nom d’« épidémiologie des représentations ». Pour que ces théories soient acceptées, toutefois, il faut établir avant tout que la culture évolue.
1.2.1. L’évolution darwinienne de la culture
Dans la section 1.1, il a été expliqué que, pour que l’évolution se mette en place, quatre conditions doivent être remplies : multiplication, variation, hérédité, compétition (ou sélection). Peut-on considérer que la culture évolue, selon ces quatre conditions ? 6 Il est possible de répondre par l’affirmative à cette question.
La multiplication est présente à chaque fois qu’une idée (comme celle de l’évolution darwinienne des idées, par exemple) est transmise ; l’idée que l’auteur de ces lignes avait, et qui n’était que la sienne, a désormais produit des descendants – certes, encore embryonnaires – chez les lecteurs.
La variation est également là – il est indéniable en effet que toute idée partagée au sein d’un groupe n’a pas exactement la même forme chez tout un chacun ; elle peut être plus ou moins développée, bien qu’un noyau commun soit présent. Pareillement – et cela est tout aussi indéniable – des idées différentes, voire opposées, existent et se partagent la place disponible dans nos cerveaux. 7
Que dire de l’hérédité ? Pour le lecteur qui n’y aurait jamais réfléchi auparavant, l’idée d’« évolution darwinienne de la culture » constitue un bon exemple, puisqu’elle dépend directement de ce qu’il/elle en lira dans ces pages ; un rapport de ressemblance existe forcément entre ce texte et le concept que les lecteurs vont se former du sujet.
Enfin, y a-t-il compétition ? La réponse est encore affirmative : personne en effet n’est en mesure de se rappeler tout ce qui lui arrive, tout mot qu’il/elle aurait entendu. Notre mémoire étant une ressource finie, nous l’utilisons pour retenir certaines informations au détriment d’autres informations. Par ailleurs, même si nous pouvions tout retenir, nous n’aurions la possibilité d’exprimer ou d’entendre qu’une seule idée à la fois – et ce, au détriment des autres idées qui, pour ainsi dire, nous habitent ou pourraient nous habiter. Or, si nous avons retenu ou exprimé une idée, c’est que certaines de ses caractéristiques la rendaient préférable par rapport à ses compétiteurs.
Les quatre caractéristiques étant remplies, on pourra considérer que les idées peuvent, elles aussi, être soumises à la sélection naturelle.
1.2.2. Mémétique
Il y a quelque quarante ans, le généticien Richard Dawkins (1976) développait l’idée, alors révolutionnaire et encore aujourd’hui soumise à débat, selon laquelle la sélection naturelle n’aurait pas lieu au niveau des espèces ou des individus d’une espèce déterminée, mais à celui de leurs gènes. Selon cette optique, les êtres vivants ne seraient que des « machines à survie » pour les gènes, modelées par la pression sélective agissant sur ces derniers et perfectionnées par leur lutte darwinienne ; les conséquences de cette lutte seraient dans la plupart des cas des machines – c’est-à-dire des organismes – qui, à leur tour, apparaissent de plus en plus adaptées à leur milieu, mais cela seulement en vue de la réplication et de la propagation des gènes.
Selon Dawkins, le gène ferait partie d’une classe d’éléments plus vaste, celle des « réplicateurs », qui comprendrait aussi le mème, soumis à une pression évolutive identique. Un mème est, pour cet auteur,
A unit of cultural transmission, or a unit of imitation. […] Examples of memes are tunes, ideas, catch-phrases, clothes fashions, ways of making pots or building arches. Just as genes propagate themselves in the gene pool by leaping from body to body via sperm or eggs, so memes propagate themselves in the meme pool by leaping from brain to brain via a process which, in the broad sense, can be called imitation (Dawkins 1976, p. 206).
La liste de Dawkins n’est pas exhaustive ; on peut y faire rentrer tout type d’objet culturel y compris, potentiellement, tout texte. Corollaire : tout texte étant un mème potentiel, ses traductions le seront aussi.
Dawkins ne développe pas davantage son idée ; 8 le fait n’a rien d’étonnant d’ailleurs, puisque son but était uniquement d’expliquer que la sélection darwinienne ne saurait être limitée au cadre de la biologie, pouvant avoir lieu à d’autres niveaux, et sur d’autres matériaux, aussi (cet élargissement de perspective étant souvent défini comme « darwinisme étendu » – voir Kanban 2013a, 2013b). La réflexion de l’éthologue britannique a toutefois donné lieu à un champ d’études indépendant et interdisciplinaire, avec des apports qui embrassent des disciplines variées. La réflexion est poursuivie par d’autres auteurs, comme le philosophe Daniel Dennett, qui applique le concept de mème à ses études sur la conscience (Dennett 1991 ou 1996), Richard Brodie (1996), qui compare les mèmes à des virus mentaux, ou encore Susan Blackmore (2000), qui avance une hypothèse forte et également très féconde : si les gènes ont perfectionné leurs machines à survie afin d’augmenter leurs chances de réplication, les mèmes ont fait la même chose avec nos cerveaux. À partir du moment où l’imitation est née, et avec elle le mécanisme de copiage qui leur manquait, 9 les mèmes ont commencé à façonner des machines à survie de plus en plus perfectionnées, nos cerveaux, et des instruments de copiage et de diffusion de plus en plus fidèles (le langage, l’écriture, l’imprimerie, le numérique, et ainsi de suite). Tout cela à l’avantage exclusif du mème qui, bien que son intérêt coïncide souvent avec celui de l’individu qui le porte, ne correspond pas forcément à celui de sa machine à survie : 10 des exemples de non-conformité pourraient être la diffusion de croyances qui peuvent s’avérer nuisibles pour leur « véhicule » tout en n’arrêtant pas d’être transmises (la lithothérapie, l’astrologie ou les manuels pour gagner au loto, par exemple…) ou le célibat des prêtres catholiques, qui leur permet de consacrer plus d’énergies aux mèmes dont ils sont « porteurs », au détriment de leurs gènes. Pour comprendre les mécanismes qui règlent la diffusion mémétique, Susan Blackmore essaie de suivre le chemin que Dawkins avait ouvert en biologie ; tout comme celui-ci, qui désirait appréhender l’évolution à partir de la perspective du gène, en libérant ce dernier de l’optique du bien de l’espèce ou de l’individu, Blackmore invite son lecteur à adopter « le point de vue du mème » (Blackmore 2000).
Deux caractéristiques des mèmes, sur lesquelles plusieurs auteurs s’accordent, seront retenues ici : premièrement, puisque les mèmes sont soumis à l’évolution darwinienne, ils auront tendance à améliorer, au fur et à mesure que le temps passe, leur fidélité de réplication ; 11 deuxièmement, la délimitation du concept de mème reste assez floue, un mème pouvant être composé de plusieurs « sousmèmes » qui sont simultanément des mèmes à part entière.
Pour ce qui concerne le premier point, une des différences les plus immédiatement perceptibles entre le gène et le mème consiste en leur différente exposition à la variation. Alors que la fidélité de copiage atteint pour les gènes un niveau presque parfait, les mèmes présentent un degré de mutation très élevé : en effet, il est très rare que, dans le passage d’un cerveau à un autre, ceux-ci ne subissent le moindre changement. Un exemple classique et souvent cité (Blackmore 2000, Dawkins 2003) est celui des histoires drôles, lesquelles, tout en gardant un noyau essentiel qui reste plus ou moins reconnaissable, peuvent afficher des différences considérables selon l’occasion ou la personne qui les raconte. Ceci semble poser un problème, puisque, afin que l’évolution darwinienne ait lieu, l’hérédité est tout aussi importante que la variation. Pour résoudre ce problème, il suffit toutefois de poser, comme hypothèse, que la place des mèmes n’est pas seulement dans nos cerveaux, mais dans les objets que nous produisons aussi : les définitions de mème de plusieurs auteurs (par exemple Dennett 1996, Blackmore 2000, ou Baquiast et Jacquemin 2001, tous cités dans Jouxtel 2005) font d’ailleurs une référence explicite à cette possibilité. Pour peu que l’on accepte cette prémisse, il sera aisé de remarquer que la fidélité de réplication des mèmes est en train d’augmenter constamment, les étapes principales de ce phénomène étant le passage de l’oralité à l’écriture, de l’écriture à la main à l’imprimerie, de l’analogique au numérique (Blackmore 2000 ; il est possible de remarquer d’ailleurs que ces passages impliquent une amélioration des autres paramètres aussi : longévité – l’écriture permettant à un mème de survivre pendant des siècles – et fécondité – l’imprimerie et le passage au numérique permettant, quant à eux, la production d’un nombre très élevé, virtuellement illimité dans le deuxième cas, de copies). Si les phémotypes des mèmes montrent une très grande variation, donc, beaucoup de mémotypes 12 paraissent de plus en plus stables. Pour revenir à l’exemple de l’histoire drôle, ce seraient une éventuelle version imprimée ou l’enregistrement de la performance d’un comédien à constituer le mème ; celui-ci, en vertu de sa fixation sur un support physique, ne serait plus susceptible de se modifier outre mesure. Il se propagerait par la suite dans les cerveaux de ses destinataires/imitateurs en donnant lieu à différents phémotypes, tout en restant toujours identique à lui-même jusqu’au moment où une nouvelle version, plus adaptée pour une raison quelconque, ne le remplace (ne s’y ajoute), à l’écrit ou dans les performances enregistrées du même ou d’un autre comédien, devenant ainsi la nouvelle référence.
Un autre problème, souvent soulevé pour réfuter l’hypothèse mémétique, est celui de la délimitation de l’objet d’étude. Comme le demande Susan Blackmore, « Is Beethoven’s Fifth Symphony a meme, or only the first four notes ? » (Blackmore 2000, p. 53). La réponse est : les deux. Les mèmes sont en effet des unités d’une extension variable ; qui plus est, les sous-unités d’un certain mème peuvent établir une collaboration (rapport symbiotique) avec le mème qui les accueille, mais aussi être en compétition avec celui-ci, en se comportant de façon parasitaire : rappelons que les réplicateurs sont, par définition, « égoïstes », comme le disait Richard Dawkins. Pour indiquer des regroupements de mèmes plus ou moins stables (l’un des exemples les plus utilisés étant celui des religions : voir également le neuvième chapitre de ce livre, mais on peut penser aussi à un système littéraire donné), plusieurs chercheurs, par exemple Susan Blackmore ou Daniel Dennett, parlent de « complexes mémétiques coadaptés », ou « mèmeplexes ».
Les conclusions de Blackmore sur le rôle joué par le mème dans notre évolution sont surprenantes : en effet, selon la chercheuse britannique, les énormes dimensions de notre cerveau, la naissance du langage, puis de l’écriture, et même notre conscience seraient tous des effets mémétiques. Que l’on décide d’accepter ou non sa vision, son incitation à se mettre à la place du mème, à « adopter son point de vue », n’en reste pas moins intéressante. Libérer les faits culturels d’une optique téléologique et les étudier comme des objets autonomes, non soumis à une volonté ou à une conscience humaine, pourrait permettre de jeter une lumière nouvelle sur la traduction aussi.
Dans les pages qui suivent, ce point de vue sera parfois adopté, bien que l’hypothèse avancée dans ce livre soit décidément moins ambitieuse. Certaines objections à cette version « forte » de la mémétique paraissent en effet incontournables.
Un problème souligné par plusieurs auteurs (entre autres, Guillo 2009 ou Kronfeldner 2011) réside dans le « just as » de la citation de Dawkins, qui semble postuler une identité parfaite quant aux mécanismes de diffusion et de réplication des mèmes et des gènes. Or, la biologie a beaucoup changé depuis la publication de l’ Origin of Species ; la révolution la plus spectaculaire est peut-être liée à la découverte du mécanisme de l’hérédité, totalement inconnu à l’époque de Darwin. Grâce aux développements de la génétique, on sait aujourd’hui que l’hérédité est particulaire (en gros, les parents transmettent des unités héréditaires distinctes qui restent distinctes chez les descendants), non-lamarckienne (les caractères acquis par l’individu au cours de son existence ne sont pas transmis à sa progéniture 13 ) et aléatoire (la probabilité qu’une mutation se vérifie ne dépend pas de son utilité – l’évolution est aveugle).
Pour l’analogie entre évolution biologique et évolution culturelle, ces trois aspects semblent poser de graves problèmes. En effet, l’évolution culturelle procède souvent par mélange (la variation n’est donc pas particulaire, mais continue) et elle est souvent lamarckienne ; de plus, les mutations des objets culturels ne sont généralement pas aléatoires, les êtres humains les modifiant d’habitude avec des buts ou pour des raisons spécifiques. La culture semble donc obéir à des tendances d’un darwinisme antérieur à la génétique, ce qui, toutefois, ne revient pas à nier son évolution tout court. Pour qu’il y ait évolution, en effet, il faut simplement que les quatre conditions énumérées plus haut (multiplication, variation, hérédité, compétition) soient valables pour les objets culturels aussi ; or, il a été démontré que cette donnée n’est pas en discussion (voir également, pour une position semblable, Gil-White 2008 ou Blackmore 2010). En somme, l’évolution culturelle est différente de l’évolution biologique : elle reste quand même évolution, au sens darwinien du terme.
De la proposition de Dawkins il est possible de retenir la terminologie, qui est la plus répandue dans le domaine de l’évolution culturelle. Celle-ci devra toutefois être mise au point de deux manières. Premièrement, par la prise en compte des objections avancées depuis la publication du livre de Dawkins : il est donc préférable de considérer que l’évolution culturelle est darwinienne, mais non néo-darwinienne. Deuxièmement, par l’élargissement de la perspective évolutionnaire aux états mentaux, même lorsque ceux-ci ne sont pas communiqués à autrui. Dawkins et d’autres théoriciens, comme Dennett ou Blackmore, sont très clairs là-dessus : un mème ne devient tel que lorsque il fait l’objet d’une quelque forme de copiage ou d’imitation ; avant cela, un état mental, une idée, un comportement, un objet ne sont pas considérés comme des mèmes, puisque la condition d’hérédité n’est pas respectée. L’« épidémiologie des représentations » de Dan Sperber (1996) résout en partie ce problème.
1.2.3. Épidémiologie des représentations
Dans ses grandes lignes, l’idée de base de la théorie de Sperber est la même : les faits culturels sont soumis à une pression sélective darwinienne. Selon cet auteur,
[u]ne idée née dans le cerveau d’un individu peut avoir, dans les cerveaux d’autres individus, des descendants qui lui ressemblent. Ces idées non seulement peuvent se transmettre, mais même en étant transmises à nouveau par ceux qui les reçoivent, elles peuvent de proche en proche, se propager (1996, p. 7-8).
Ces idées sont de trois types : certaines d’entre elles – la plupart : on parle alors de « représentations mentales » – ne se trouvent que dans un seul cerveau ; d’autres sont communiquées. Elles sont alors transformées en « représentations publiques » par leur émetteur, 14 et retransformées en représentations mentales par ceux qui les perçoivent. Certaines représentations publiques sont vouées, pour des raisons multiples, au succès :
Une très petite proportion de ces représentations communiquées le sont de façon répétée. Par le moyen de la communication (ou dans d’autres cas par le moyen de l’imitation), certaines représentations se répandent ainsi dans une population humaine et peuvent même l’habiter dans toute son étendue et pendant plusieurs générations. Ce sont ces représentations répandues et durables qui constituent par excellence des représentations culturelles (1996, p. 40).
Une précision importante : selon Sperber, toute représentation culturelle est une abstraction. Elle est composée d’une pluralité de représentations, mentales et publiques, suffisamment semblables entre elles pour être considérées comme des versions de la même idée.
Sperber propose d’étudier ces différents types de représentations dans une optique épidémiologique. Cela reviendrait à expliquer leur distribution dans une population donnée 15 en faisant appel à un ensemble de micromécanismes, et en essayant par cela de répondre aux questions suivantes :
Quels sont les facteurs qui amènent un individu à exprimer une représentation mentale sous la forme d’une représentation publique ? Quelle représentation mentale les destinataires de la représentation publique sont-ils amenés à construire ? Quelles transformations de contenu ce processus de communication est-il susceptible d’entraîner ? Quels facteurs et quelles conditions rendent probable la communication répétée de certaines représentations ? Quelles propriétés […] possèdent les représentations capables de garder un contenu relativement stable dans un tel processus de communication répétée ? (1996, p. 77).
Par rapport à la mémétique, l’approche de Sperber montre une différence majeure : elle prend en compte l’être humain, en s’intéressant aux représentations mentales et aux mécanismes psychologiques qui favorisent la diffusion et la « culturalisation » de certaines représentations publiques au détriment des représentations moins répandues (elle essaie en somme d’expliquer pourquoi les mèmes existent et sur quelles bases certains d’entre eux ont plus de succès que leurs concurrents).
1.2.4. Pourquoi certains mèmes sont-ils mieux adaptés ?
Un début de réponse aux nombreuses questions de Sperber pourrait passer par quelques travaux plus récents, à savoir Bjarneskans et al. (1997), Chesterman (2005a), et enfin Mesoudi (2011). Le mérite de l’article de Chesterman est celui d’introduire les idées de Bjarneskans et al. en traductologie, en en fournissant un bon résumé ; il est quand même préférable de revenir aux sources. C’est pourquoi il sera fait référence ici directement au texte de 1997.
Dans « The lifecycle of memes », Henrik Bjarneskans, Bjarne Grønnevik et Anders Sandberg présentent dans le détail un modèle de diffusion des mèmes qui prend en compte différentes phases en détaillant, pour chacune d’entre elles, quelques-unes des raisons qui pourraient favoriser la diffusion d’un mème par rapport à ses concurrents. Les trois auteurs distinguent entre deux types de support pour les mèmes : les « hôtes » (Bjarneskans et al. 1997, p. 4), qui sont en mesure d’accomplir les tâches cognitives nécessaires pour comprendre le mème (des êtres humains, donc), et les « vecteurs », à savoir tout ce qui peut faire passer les mèmes d’un hôte à un autre de manière irréfléchie – un mur, une feuille de papier, un CD, et ainsi de suite ( ibid. ). Un être humain peut se comporter en « simple » vecteur s’il transmet le mème sans le comprendre (en apprenant par cœur une chanson dans une langue qu’il/elle ne connaît pas, par exemple), alors que – sauf avancées spectaculaires de l’intelligence artificielle – en l’état actuel seuls les êtres humains peuvent être des hôtes pour les mèmes. Les phases de vie de ces derniers sont cinq ( ibid. , p. 4-12) : transmission (le mème passe d’un hôte à un vecteur, par exemple sous forme d’énoncé oral) ; décodage (le mème est perçu et interprété par un autre hôte) ; infection (le mème devient une partie intégrante du système de croyances de l’hôte) ; stockage et survie (le mème arrive à se nicher dans la mémoire à long terme de l’hôte et à y rester malgré la pression contraire de la part de mèmes alternatifs) ; à partir de la troisième phase, l’infection, le mème est prêt à être transmis à nouveau. Pour chacune des cinq phases, les auteurs énumèrent une série d’aspects qui peuvent favoriser la diffusion du mème par rapport à ses concurrents.
Transmission : parmi les caractéristiques utiles dans cette première phase, on peut dénombrer la fécondité (nombre de vecteurs dans lesquels le mème se greffe), la fidélité de la copie (les mèmes qui se dégradent trop rapidement ne pouvant pas survivre), la simplicité (il est plus facile de reproduire un mème très court, comme par exemple un tag, qu’un mème très long, comme un roman), la durabilité et la flexibilité du vecteur (la Pierre de Rosette a transmis des mèmes à des millénaires de distance, contrairement à ce qui est arrivé aux discours quotidiens des pharaons ; et un mème qui arriverait à multiplier ses vecteurs – par exemple un discours écrit, digitalisé, passé à la radio et à la télé, enregistré, et ainsi de suite – aura plus de chances d’infecter de nombreux hôtes par rapport à un mème qui ne serait imprimé que sur une feuille paroissiale). 16
Décodage : ici, il est question de compréhension de la part d’un futur hôte. Un mème devra alors être visible (il faudra que quelqu’un le perçoive), compréhensible (autrement, l’être humain pourra au mieux devenir un vecteur) et pertinent, au sens de la théorie de la pertinence de Sperber et Wilson (1995), qui peut être résumée à l’aide de deux mots-clés : facilité de décodage et gain cognitif perçu.
Infection : les caractéristiques les plus utiles à ce moment peuvent, elles aussi, être résumées sous le terme technique de pertinence. Bjarneskans et al. (1997, p. 8-9) parlent de compatibilité avec les structures cognitives de l’hôte, ainsi que de l’assurance d’un avantage pour ceux qui adopteraient le mème, ou encore d’un désavantage pour ceux qui ne l’adopteraient pas. Tous ces trois aspects ont à voir avec la pertinence : moindre coût d’élaboration (un mème compatible avec les idées préexistantes de l’hôte est un mème qui n’aura pas de mal à survivre chez ce dernier), promesse d’effets contextuels importants. Il serait possible d’ajouter à cela les préférences dont parle Mesoudi (2011, p. 64-76). Il en distingue trois types : préférences basées sur le contenu ( content-dependent bias : des mèmes considérés comme attractifs ou pertinents auront plus de possibilités d’être transmis 17 ), sur la fréquence relative des mèmes concurrents dans la population ( frequency-dependent bias : en raison du conformisme, et malgré l’absence de traits avantageux sur ses concurrents, un mème peut se diffuser dans une population, jusqu’à supplanter ses compétiteurs, simplement parce qu’au départ sa fréquence est plus haute ; en raison de la tendance opposée, le non-conformisme, un autre mème pourrait survivre dans une niche spécifique, sans jamais devenir majoritaire), sur un modèle ( prestigedependent ou model-dependent bias : un mème diffusé par une personne ou une institution prestigieuse tendra à se répandre pour cette même raison).
Stockage et survie : un hôte peut être infecté par un mème pour un temps très court (nous entendons une chanson à la radio, nous la fredonnons pendant une demi-heure, nous l’oublions aussitôt) ; dans ce cas, les possibilités d’une diffusion ultérieure seront très limitées. Toute caractéristique qui favorisera la survie du mème lui donnera par contre plus de chances d’être transmis à nouveau à d’autres hôtes. Parmi ces caractéristiques, on peut compter l’assimilation (le mème est compatible avec un mèmeplexe présent chez l’hôte, et il y est assimilé) ou son opposé, l’ accommodation (le mème modifie le mèmeplexe présent, en remplaçant des idées différentes chez l’hôte ; ce deuxième aspect est considéré comme plus efficace) ; le stockage extérieur (par exemple, une prise de notes) ; l’universalité (si un mème est suffisamment général pour fournir un contexte à des mèmes ultérieurs, il sera plus difficile de s’en débarrasser : la théorie darwinienne de l’évolution, par exemple, fournit un contexte indispensable pour les théories de l’évolution culturelle).

Pour certaines de ces phases, la traduction joue un rôle important, puisqu’elle permet d’obtenir des mèmes mieux adaptés à leur mémosystème. Le traducteur agit évidemment au moment de la transmission, en augmentant considérablement la visibilité et la compréhensibilité d’un mème donné ; sauf exceptions, en effet, une traduction est utilisée par ceux et celles qui ne seraient pas en mesure de comprendre un certain mème dans sa langue-source. En tant que produit, la traduction agit également au niveau du stockage et de la survie, son support (papier ou électronique, peu importe) lui permettant de survivre pendant un temps assez long. Pour une définition de la traduction dans le contexte de l’évolution culturelle, le lecteur est renvoyé aux chapitres suivants.
1.3. Succès des théories darwiniennes de la culture
Au-delà d’un certain succès populaire (doublé des distorsions qui l’accompagnent : le terme « mème » fait désormais partie du lexique de base de la Toile, son référent étant réduit à ces images amusantes, en général assorties d’une didascalie, qui se répandent de façon virale dans les réseaux sociaux), les théories darwiniennes appliquées à la culture semblent jouir d’une acceptation assez répandue du côté biologique des « deux cultures » dont parle Charles P. Snow (Pievani 2005, Raymond 2012), alors qu’elles restent largement minoritaires du côté des sciences humaines. Malgré la méfiance qui les entoure, leur diffusion croissante (Mesoudi 2011, 2016) paraît suffisante pour essayer d’appliquer certains des modèles qu’elles proposent à la traduction.
Pour ce faire, un premier pas consiste en une exposition des tentatives déjà effectuées de rapprocher la traduction et la théorie de l’évolution.
1 Il est possible de remarquer, pour cette dernière idée, la dette de Darwin envers Thomas Malthus et son Essai sur le principe de population (1963) [1798].
2 Il utilise en effet le terme « sélection » à la place de « compétition » ; dans ces lignes, les deux termes seront utilisés de façon interchangeable.
3 Il est possible de penser à la polémique constante entre deux grands représentants de la biologie de la fin du XX e siècle, Stephen J. Gould et Richard Dawkins, sur le rythme du changement évolutif (équilibres ponctués vs. gradualisme phylétique).
4 Alex Mesoudi affirmait récemment à ce propos que « only now are scholars beginning to properly apply Darwinian methods, tools, theories, and concepts to explain cultural phenomena » (2011, p. ix).
5 La même distinction est signalée également par Alex Mesoudi (2016, p. 489-490), qui parle respectivement, à cet égard, de « proximate causes » vs. « ultimate causes ».
6 Les pages qui suivent sont une synthèse de l’argumentation, bien mieux développée, que présente Alex Mesoudi (2011).
7 Ce qui ne va pas de soi : de nombreux autres animaux communiquent entre eux ; tout perfectionnés qu’ils le sont, leurs systèmes de signes sont toutefois généralement clos et ne souffriraient aucun changement. Bien que des études récentes semblent montrer la possibilité d’une remise en question de ce postulat (Ameisen, 2011, p. 449-472 ; mais voir également Tomasello 2010 pour une position apparemment plus pessimiste), une variation significative semble être une particularité de la communication humaine.
8 Il fournit à vrai dire une deuxième définition quelques années plus tard, en considérant alors le mème comme une unité d’information résidant dans un cerveau : « [Memes] may be perceived by the sense organs of other individuals, and they may so imprint themselves on the brains of the receiving individuals so that a copy (not necessarily exact) of the original meme is graven in the receiving brain » (1982, p. 109).
9 Le rôle primordial attribué à l’imitation par Blackmore a reçu un soutien important quelques années après la parution de son livre par la découverte des « neurones miroir » (Rizzolatti et al. 2002), qui s’activent de la même manière lorsque, par exemple, nous déchirons une feuille de papier ou nous entendons le bruit de la feuille déchirée. Ceci semble suggérer que, du point de vue du fonctionnement cérébral, la représentation mentale du mouvement est vécue de la même manière que le mouvement réel. Ces neurones ont été découverts chez plusieurs espèces mais ils sont particulièrement développés chez l’homme.
10 L’emploi de certains termes (« façonner », « intérêt ») dans les lignes qui précèdent est à entendre de façon métaphorique, les mèmes n’ayant aucune conscience propre. Tout comme les gènes, en effet, ils n’« agissent » pas ; il montrent tout simplement, a posteriori , une adaptation progressivement plus fine au milieu ambiant, ce qui autorise, pour des raisons de simplicité, le recours à un lexique téléologique.
11 Selon Dawkins (1976) et Blackmore (2000), toute autre condition étant égale, les caractéristiques qui favorisent la reproduction de tout réplicateur sont la fécondité (capacité de produire une grande quantité de copies), la longévité (une survie plus longue assurant plus de temps pour accéder à une nouvelle réplication) et la fidélité de réplication.
12 Les termes « mémotype » et « phémotype » sont utilisés entre autres par Dominique Guillo (2009, p. 70-72), en analogie avec le génotype et le phénotype biologiques, pour faire la distinction entre un mème et sa « manifestation visible », qui ne lui correspondrait pas forcément.
13 Celle qui est offerte ici est une simplification presque caricaturale d’un phénomène beaucoup plus complexe ; par exemple, la question des facteurs épigénétiques, qui semblent ouvrir la voie, sous certaines conditions, à l’hérédité des caractères acquis (voir par exemple Ameisen 2011 ou Jablonka et Lamb 2014), sera laissée entièrement de côté.
14 Ces représentations publiques peuvent avoir des supports différents (ondes sonores, écrits sur papier ou sur d’autres supports, etc.), ce qui en permet éventuellement (grâce notamment à l’écriture ou à la captation, analogique ou numérique) un copiage et une multiplication plus ou moins parfaits et nombreux.
15 Le recours à l’épidémiologie, l’intérêt pour la distribution d’une certaine représentation, semblent ouvrir la porte à une étude en synchronie, alors que la mémétique semble, elle, davantage intéressée à la diachronie.
16 On remarquera que certaines caractéristiques agissent à plusieurs niveaux : toute autre condition étant égale, la simplicité, par exemple, favorise certes la transmission, mais aussi le décodage et la survie d’un mème.
17 En s’appuyant sur les travaux d’anthropologues cognitifs tels que Pascal Boyer (1994) ou Scott Atran (2002), Alex Mesoudi explique par exemple que les récits qui agissent sur nos sensations de répulsion et de dégoût ataviques sont plus simples à mémoriser ; il en va de même des « minimally counterintuitive stories », des récits où les règles du sens commun ne sont pas constamment transgressées, mais le sont seulement en des endroits bien spécifiques. Ce type de récit paraît plus facile à mémoriser tant par rapport à des histoires totalement invraisemblables que par rapport à des histoires entièrement « réalistes » (voir également Norenzayan et al. 2006 et, ici, le septième chapitre).
2. Traductologie et évolution culturelle : une synthèse de la réflexion
L’idée de base de ce livre est que l’application des théories de l’évolution culturelle à la traduction est une tentative qui vaut la peine d’être poursuivie. Ce rapprochement a déjà fait l’objet de nombreux travaux en traductologie ; toutefois, ces tentatives ne semblent pas avoir été en mesure de tirer de l’analogie évolutionniste tout ce qu’elle a de positif et d’utile. Les contributions restent quand même nombreuses, et elles méritent qu’on s’y arrête un instant, du moins pour éviter de répéter des notions déjà acquises par la recherche contemporaine.
Le parcours de ce chapitre suit un ordre chronologique, qui permettra de mieux comprendre non seulement l’état actuel de la question, mais également son évolution. Les articles que nous avons également consacrés à la question (Regattin 2009, 2011a, 2011b, 2014, 2015, 2016a, 2016b) ne seront pas cités dans cette section ; en effet, ces réflexions trouvent ici un développement plus organisé.
2.1. Les théories darwiniennes de la culture en traductologie
Le premier texte qui relie la traduction et l’évolution culturelle est publié dans un recueil d’articles sur la didactique de la traduction. « Teaching translation theory : the significance of memes » (Chesterman 1996) développe plusieurs points dignes d’intérêt, que l’auteur reprendra par la suite dans nombre de publications ultérieures. Premièrement, Chesterman définit le concept de « mème », étant donné sa nouveauté dans les études sur la traduction ; il en choisit la définition que Richard Dawkins fournit en 1976, citée ici dans la section 1.

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