Apprendre et enseigner d hier à aujourd hui
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Description

Deux très anciens potaches décident d'évoquer entre eux leurs souvenirs communs de "jadis et naguère", dans une classe de terminal au lycée Fontanes de Niort. Au-delà d'un simple divertissement pascalien, s'est ainsi élaboré peu à peu une véritable dimension anthropologique, suscitée par ce microcosme historiquement marqué. Ces courants mémoriels conjugués, croisés et régulés, se veulent une contribution authentique à ce qu'il est convenu d'appeler "éducation comparée": le passé et le présent devenus vases communicants.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2010
Nombre de lectures 408
EAN13 9782296700826
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Apprendre et enseigner
d'hier à aujourd'hui
 
Souvenirs d'une classe de philo
au lycée Fontanes à Niort
(1956-1957)
Education compare
Collection dirigée par Dominique Groux
 
La collection éducation comparée est destinée aux enseignants et futurs enseignants, aux formateurs et aux parents d'élèves, aux chercheurs et décideurs.
Elle veut montrer l'utilité et les bénéfices que l'on peut attendre de la démarche comparative dans le domaine éducatif et la nécessité absolue de mettre en place des échanges au niveau des collèges, des lycées et des universités.
 
Déjà parus
 
M.-A. HUGON, G. PEZEU, V. BORDES (coord.), Éduquer par la diversité en Europe, 2010.
C. GONÇALVES, D. GROUX, Approches comparées de l'enseignement des langues et de la formation des enseignants de langues, 2009.
L. PORCHER, L'éducation comparée : pour aujourd'hui et pour demain, 2008.
S. HANHART, A. GORGA, M.-A. BROYON et T. OGAY (dir.), De la comparaison en éducation. Hommage à Soledad Perez, 2008.
Philippe MASSON, Pour une formation des enseignants à l'Europe, 2004.
Denis POIZAT, L'éducation non formelle, 2003.
Dominique GROUX et Henri HOLEC (dir.), Une identité plurielle, Mélanges offerts à Louis Porcher, 2003.
Dominique GROUX (dir.), Soledad PEREZ, Louis PORCHER, Val D. RUST, Noritomo TASAKI, Dictionnaire d'éducation comparée, 2003.
Dominique GROUX (dir.), Pour une éducation à l'altérité, 2002.
Richard ETIENNE et Dominique GROUX (dir.), Echanges éducatifs internationaux : difficultés et réussites, 2002.
Soledad PEREZ et Olivia STROBEL (dir.), Education et travail, Divorce ou entente cordiale ? , 2001.
Dominique GROUX et Louis PORCHER, Les échanges éducatifs, 2000.
Jean-Michel CARTIER & Louis PORCHER
 
 
Apprendre et enseigner
d'hier à aujourd'hui
 
Souvenirs d'une classe de philo
au lycée Fontanes à Niort
(1956-1957)
 
 
L'H ARMATTAN
© L'HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
 
Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
 
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmatan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
 
ISBN : 978-2-296-12048-8
EAN : 9782296120488
Érudition : De la poussière secouée d'un livre dans un
crâne vide.
Vie : Macération spirituelle préservant le corps de la
putréfaction.
 
[Ambrose G. Bierce : Dictionnaire du Diable, 1911]
 
 
 
Avertissement au lecteur
 
 
Au début, nous ne cherchions qu'un divertissement de vieux hommes désireux d'évoquer leurs souvenirs communs de « jadis et naguère », dans une classe terminale (de philosophie) au lycée Fontanes de Niort, en 1956-1957.
Peu à peu s'est imposée à nous l'idée que l'entreprise n'aurait qu'un sens étroitement anecdotique si nous ne lui conférions pas une véritable profondeur anthropologique, en esquissant son environnement et son contexte social propre.
Enfin, nous avons été irrésistiblement amenés à la conclusion que nos recherches menaient vers une contribution effective à une authentique « éducation comparée », qui mette en perspective le passé et le présent (en l'occurrence ceux d'une classe de baccalauréat).
Ces trois rivières sont ici présentes en même temps, « eaux mêlées » que nous nous sommes efforcés d'orienter, d'articuler, de maîtriser et de conduire.
D'avant-hier à demain
 
L'ouvrage qui suit est un mélange d'anecdotes et de réflexions. C'est évidemment volontaire. Sans doute résulte-t-il en partie du hasard, celui de deux très anciens condisciples, ayant appartenu à une même classe lycéenne dans les années cinquante et qui, plus de trente ans après, se retrouvent fortuitement, puis vingt années encore s'étant écoulées, décident de mettre en commun leurs forces et leurs souvenirs pour tracer un portrait de cette époque-là, sans convoquer d'abord les références « scientifiques » qui tiennent habituellement le haut du pavé.
Peu à peu se sont dégagées les deux pistes qui, tout du long, nous ont guidés. Celle qui conduit à retrouver les traces mémorielles qui, à deux, sont plus faciles à reconstituer, plus fiables, qu'elles ne pourraient l'être solitairement. Celle qui vise à contribuer à reconstruire un état antérieur de l'Ecole, désormais définitivement évanoui, certes, et qui ne peut être que lacunaire et incertain, approximatif sans doute mais probablement aussi, riche de signification, d'enseignement (sans jeu de mots), de leçons à tirer.
Ainsi nous est venue la tentation de mener un travail d'éducation comparée, entre naguère et aujourd'hui puisque nous avons été, l'un et l'autre, enseignants pendant toute notre existence. Le plus souvent en effet, les enquêtes d'éducation comparée mettent en regard deux situations spatiales, nationales la plupart du temps, statiques et qui, par définition, ne peuvent se préoccuper de continuité. Rarissimes, pour ne pas dire inexistantes, sont les tentatives de mener à bien une comparaison de deux époques, certes relativement peu éloignées à l'échelle des siècles, mais qui explore une certaine profondeur historique.
Quelles sont les relations entre une classe terminale en 1956-1957, et une classe pareille aujourd'hui ? La subjectivité qui préside à tout souvenir constitue-t-elle un obstacle dirimant à la validité d'une telle comparaison ? Tout soigneusement pesé, il nous a semblé que non, et que, par conséquent, nous pouvions légitimement tenter l'aventure. Il fallait, pour cette raison même, et paradoxalement en apparence seulement, nous fixer sur les souvenirs anecdotiques, que nous piochions dans nos mémoires.
Il se trouve que nos infirmités étaient complémentaires à cet égard. L'un de nous se souvenait avec une particulière clarté de tous les épisodes proprement scolaires: cours, professeurs, condisciples, événements de la vie quotidienne d'une éducation en train de se faire. L'autre conservait des traces jamais effacées de l'environnement de l'époque: chansons, publicités, habitudes linguistiques caractéristiques de l'adolescence. Il nous a donc semblé que l'entreprise méritait d'être conduite et se montrait prometteuse.
Il va de soi que, de chaque côté, celui qui était le plus riche pouvait avoir recours à son camarade, qui n'était nullement une terre vierge mais conservait, lui aussi, une mémoire vive, ou qui pouvait être sollicitée, d'un état des lieux « que nous avions autrefois partagé ». Bien des fois nous avons abouti ainsi par tâtonnements particulièrement excitants et fructueux, à la reconstruction fiable de ce passé lointain. Espérons que le lecteur y trouvera autant de plaisir que nous en avons pris.
Nous n'étions pas particulièrement amis, autrefois. Nous le sommes devenus par le fait d'avoir choisi, sans le savoir, à peu près le même métier. Et cette alliance tardive a trouvé sa fécondité en nous amenant à rectifier quelques « préjugés » au sens bachelardien du terme. L'un d'entre nous, par exemple, s'est vu offrir, pour les étrennes de 1957, un volume de Spinoza dans la Pléiade. C'était pour nous qui n'appartenions qu'à la minuscule bourgeoisie (celle qui, à l'époque, s'inscrivait dans le faible pourcentage de la population qui poursuivait des études secondaires), un cadeau royal.
Celui qui en avait bénéficié s'en montrait fier, et même peut-être un peu faraud. Il l'apporta aussitôt en classe, et le posa sur son pupitre, autant pour le professeur, qui se proclamait hautement spinoziste, que pour les autres élèves qui en bavaient des ronds de chapeau. L'autre de nous deux, sans hésiter, attribua à l'heureux impétrant une attitude qui lui paraissait probable: celui-ci exhibait son cadeau, fier comme Artaban, mais ne s'en servirait pas parce qu'il n'était pas manifestement orienté vers la philosophie.
Ce souvenir n'a nullement varié pendant plus de trente ans. Nous en avons reparlé ensemble, comme de toute cette époque. Quelle surprise ce fut d'apprendre que ce texte, bien au-delà de son apparence somptueuse comme celle que revêtent les volumes de la Pléiade, avait constitué, dès lors et durant toute la vie, « la droite balle » de celui qui l'avait reçu en cadeau. Non seulement au baccalauréat, que l'intéressé a raconté de manière particulièrement drolatique, mais durant toute la vie: Spinoza a été un véritable compagnon de route, jusqu'à aujourd'hui, pour celui qui, pourtant, n'avait pas choisi la voie professionnelle de l'enseignement de la philosophie.
Décidément, il fallait se méfier, « hyperboliquement » eût dit Descartes, de nos premières impressions ! L'envieux de nous deux a fait sans hésitation amende honorable. Du coup, notre vigilance s'est trouvée exacerbée et nous avons la presque certitude que nos souvenirs mêlés peuvent être pris pour argent comptant, tellement nous avons apporté de soin à ne rien avancer, en ce domaine, que nous ne l'ayons vérifié, mesuré, arrêté. Bien entendu, aucune scientificité là-dedans. Nous assumons pleinement nos jugements singuliers.
Finalement, nous avons constaté que la comparaison avec le lycée d'aujourd'hui a été plus facile pour nous que de reconstituer le portrait de ce que nous avons vécu. C'est que notre vie d'enseignant, comme toutes les autres, a été particulièrement longue et que les évolutions se sont opérées avec nous, sans que nous les percevions vraiment en tant que telles. Il suffisait, mais c'est le cas de tout un chacun, de ne pas être convaincus qu'avant c'était toujours mieux. Heureusement aucun d'entre nous n'a connu cette dégradation.
Au fond, comme on verra, les transformations du système scolaire, de la vie des établissements, ont été beaucoup plus considérables que nous ne le pensions d'emblée. Presque rien ne subsiste, dans l'éducation d'aujourd'hui, de ce que qui constituait notre quotidienneté. C'est pourquoi notre ouvrage ne vise nullement, bien entendu, à distribuer quelques leçons que ce soit. Nous espérons seulement, et ce serait déjà beaucoup, qu'il a dressé un panorama impartial de ce qui s'est effectivement passé, et que, tel quel, il est susceptible de fournir à tous les amateurs d'éducation comparée et à tous les amoureux du passé, une série de paysages sur lesquels on peut prendre pied avec confiance. Jamais, cela va de soi, nous ne portons un quelconque jugement sans en dire la subjectivité. Nous n'en pensons pas moins cependant mais à chacun de décider.
PREMIERE PARTIE
 
Tout autour du lycée :
le proche et le lointain
Nom de lieu : le nom
 
À cette époque lointaine (années cinquante du XXe siècle), les élèves du lycée Fontanes de Niort ignoraient (ils s'en fichaient comme de leur première chemise, ou comme de l'an quarante, ou encore comme de Colin-tampon) que le nom de « Fontanes » était un nom propre, bref : un patronyme (Louis de Fontanes, s'il vous plaît un apparent aristo) qui estampillait le lieu géométrique de leurs chères études, avait été celui du Grand Maître de l'Université sous Napoléon (Premier du nom) au moment précis où l'Empereur (qui aurait plus tard les faveurs et les louanges du Père Hugo) créait de but en blanc l'Ordre violet des Palmes académiques (1808... ce siècle avait huit ans), également ignoré desdits potaches... Fontanes, oui ; Fontanes, donc. Né en 1757 à Niort (comme ça se trouve ! ). Niort : l'ancien Novium Ritum, c'est-à-dire « le nouveau gué », au temps encore plus lointain de nos ancêtres les Gallo-romains Niort, ville prise aux Anglais (les « Godons », mâtinés d'ailleurs de Français, via les Normands, eux-mêmes mâtinés de Vikings... un vrai « melting pot » comme disait M. G., prof d'anglais) en 1372 très précisément par Bertrand Du Guesclin (le fameux Connétable mais on n'a pas eu droit à Pierre Teillard de Bayard, autrement dit « le chevalier sans peur et sans reproche », né un siècle plus tard). Niort, acquise à la Réforme au XVIe siècle. Niort, grandement vidée de sa population à la révocation de l'Édit de Nantes, inopportunément décidée par le soi-disant Roi-Soleil Louis XIV en 1685. Un édit signé quelques décennies plus tôt en 1598 par le bon Henri IV, par lequel les Protestants avaient droit de cité et de piété dans ce qui était alors notre bonne France. Il existe d'ailleurs, prenant à deux pas du lycée Fontanes dans l'avenue des Martyrs de la Résistance, une « impasse des Protestants »... Ironie voulue ? Niort, chef-lieu du département des Deux-Sèvres (moqué gentiment par les gens des départements limitrophes Vienne, Charentes, Vendée sous le vocable : « les Deux Chèvres », à cause de son réputé fromage « de bique »), traversé par un modeste cours d'eau appelé « La Sèvre » niortaise, évidemment (l'autre est la nantaise).
Niort encore en ce milieu du XXe siècle capitale de la ganterie et de la chamoiserie. Niort, siège de compagnies mutualistes d'assurance dès l'entre-deux-guerres. Mais arrêtons-là. « Ouf ! », comme l'écrit régulièrement Le Canard enchaîné canonique (95 ans en 2010) lorsque se manifeste une concaténation intempestive. Fontanes n'est pas mort à Niort et c'est dommage mais à « Paris-la-Grand'Ville », en 1821 à 64 ans (il n'avait pas osé survivre à l'Empereur, mort également cette année-là en son exil atlantique, mais à 52 ans seulement, lui). Fontanes était aussi un poète classique (qui l'eût cru ? puisqu'il n'était pas au programme de l'enseignement dispensé au lycée qui porte pourtant son nom). Il était de surcroît commentateur critique de son ami Chateaubriand (oui, celui-là même dont on étudiait quelques textes en classe de seconde 1954-55). Et il avait même été élu en 1803 (à 46 ans seulement, il faut le faire) membre de l'Académie française, donc un « Immortel » parmi les Quarante. Un grand bravo rétrospectif, donc. On nous avait très tôt appris que cette institution (avec un grand « I ») avait été fondée par Richelieu en 1634 et que, depuis, elle n'arrêtait pas de travailler sur son Dictionnaire de la langue française qu'on ne voyait jamais sortir en librairie. Peu importait après tout, chaque famille poitevine, ou presque, disposant alors posé en évidence sur le buffet de la salle-à-manger d'un exemplaire, parfois ancien, du Petit Larousse illustré , qui portait imprimé sur la couverture le profil de cette bonne femme « buffant » sur un chardon qui paraissait ardent, tenu entre le pouce et l'index : « Je sème à tout vent ».
Fontanes un jour ; Fontanes toujours ...
Nom de lieu : le lieu
 
Voisin immédiat de la place de la Brèche (construite entre 1747 et 1771, ce qui fait que le jeune Fontanes, né dix ans tout juste après le début des travaux de terrassement, avait loisir de s'y ébattre), le lycée Fontanes occupe un quadrilatère presque régulier. Il est délimité d'abord par la rue du 14-Juillet laquelle en longe la façade principale avec son vaste porche d'entrée surplombé d'un tympan néo-classique bien dans l'esprit Empire, lui-même flanqué de deux corps de bâtiment jumeaux et rectilignes à hautes fenêtres, eux-mêmes prolongés, de part et d'autre, par des ensembles identiques en forme de « L » debout : deux étages coiffés d'un tympan copie conforme de celui de l'entrée, sur la branche verticale et un bâtiment oblong sur la branche horizontale. Façade bien sévère qui inspirait aux « petits 6e » arrivant en octobre 1950 une crainte révérencielle sans fantaisie et massive, du genre « temple du Savoir » ou ruche militaire. Coupant la rue du 14-Juillet, la rue de la Terraudière, et la rue Bara (respectivement à main gauche et à main droite pour qui se présente devant la façade du lycée) bornent les deux flancs du lycée. Enfin, la rue Paul-François Proust longe les arrières de l'établissement. Sur ces trois dernières rues, règnent de hauts murs de pierre sur lesquels grumelle un crépi jaunâtre, où s'encastre côté rue P-F. Proust le dos de la chapelle du lycée (pur joyau du XIX siècle elle a l'air d'avoir été dédiée à la déesse Raison, mais laisse l'impression d'être désaffectée depuis ses origines) qui paraît avoir été restaurée jadis sans nécessité, par un Viollet-le-Duc (1814-1879) en culottes courtes. Qu'importent les arrières et revenons à la façade principale. Le vaste porche une fois franchi, on gravissait, sous une espèce de voûte, une volée de larges marches. S'ouvrait alors, de part et d'autre du palier, un long, large et haut couloir cimenté qui aboutissait à angle droit à deux autres couloirs semblables, froids, rébarbatifs. Ces deux couloirs parallèles étaient traversés plus loin, à angle droit, par un couloir identique, lequel menait, d'un côté comme de l'autre à une cour de récréation par l'office de larges portes vitrées. Ces couloirs avaient été conçus à l'origine pour faire défiler les élèves en rangs et cinq de front au son du tambour. Leurs murs étaient peints de couleurs délavées : gris jusqu'à hauteur d'homme, verdâtre au-delà et jusqu'au lointain plafond. Ils étaient percés à intervalles réguliers de chambranles stricts qui faisaient apprécier leur généreuse épaisseur. Des portes de bois plein, pratiquées au fond de ces parallélépipèdes creux donnaient accès aux salles de classes. Celles-ci étaient toutes semblables (sauf celles de M. N, prof de maths et de M. P., prof d'histoire-géographie, qui étaient dotées de gradins en bois servant de support aux pupitres et aux bancs bref, un avant-goût des « amphis » de la fac de Poitiers à soixante-dix petits kilomètres de là... à ceci près que la salle de M.N. était la plus vaste et s'ornait d'un tableau gigantesque à contrepoids) : murs ripolinés sur plusieurs couches brillantes, mais pisseux (teintes beigeâtre ou verdâtre), hauts plafonds piquetés de chiures de mouches, d'où pendaient, au bout de pédoncules métalliques, des batteries de lampes-boules de verre dépoli. De hautes fenêtres à deux battants, soigneusement grillagées à l'extérieur, donnaient du jour avec discrétion, même au printemps, à cause de fort beaux arbres branchus et feuillus à souhait, plantés très rapprochés des murs, dans les cours. Au premier étage, la topographie était identique. Le deuxième étage était réservé à l'internat. Quant à la raison d'être et l'existence même du lycée qui a abrité maints élèves durant sept ans de la 6e à la terminale, ne différons plus et allons à une source fiable, celle du bulletin annuel de l'Association amicale des anciens élèves du lycée et du collège Fontanes de Niort (2007, p. 35, sous le titre : « Inauguration du Musée Fontanes : 29 juin 2006 ») :
« Le décret impérial du 31 mars 1858 érige le collège municipal de Niort en lycée impérial. L'année suivante, grâce à un emprunt de 542 000 francs, le terrain au nord de la place de la Brèche, à l'emplacement du chemin et de la métairie des Roches, est acquis pour l'édification du lycée et de l'église Saint-Hilaire. Le lycée est construit selon les plans de l'architecte municipal Thenaudey et est prévu pour 300 élèves. Le 5 août 1861, un nouveau décret décide que « le lycée impérial de Niort prendra le nom de Fontanes ». Le 12 août 1861 a lieu l'inauguration du lycée Fontanes de Niort sous la présidence du général Allard. Le 1er octobre 1861, le lycée ouvre ses portes et accueille 285 élèves. En 1879, fut fondée, par Léopold Goirand, député puis sénateur et maire du 1er arrondissement de Paris, l'Association des anciens élèves de Fontanes, association toujours bien vivante de nos j ours. »
 
 
Environnement
 
En forme de trapèze et encadrée par la rue du 14-Juillet (la rue, n'est-ce pas, qui longe la façade altière du lycée Fontanes), l'avenue des Martyrs de la Résistance (par laquelle les externes, au sortir de Fontanes, déboulaient sur le café Le Napoléon, dit le Napo), l'avenue de la République et l'avenue Bujault, s'étalait la vaste place de la Brèche, presque limitrophe du lycée. En mai, elle accueillait sa foire exposition (où les premiers meubles de cuisine en formica et les premières « cocottes-minute Markalu » ont été présentés à l'ébahissement du bon peuple au tout début des années cinquante) dont les flonflons troublaient notre concentration lors des cours de maths de M. N. Toujours place de la Brèche, en bas, côté avenue de la République, presque face à la rue Ricard l'artère centrale et le poumon de la ville était campée la roulotte à frites de Fred Gouin (ces bâtonnets brûlants, cuits à la perfection dans de la vraie graisse de cheval et enveloppés dans un cornet de papier journal). Il se disait que ledit Fred Gouin, avant de « faire son beurre dans la frite », avait « gagné des millions » comme chanteur de charme dans les années vingt (traînaient d'ailleurs, çà et là, dans les buffets de quelques familles niortaises quelques-uns de ses épais et fragiles « 78 tours » protégés par le grossier papier de ces pochettes carrées dont le centre, ajouré en cercle, permettait de consulter le contenu du disque sur l'étiquette perforée). À côté, il y avait la vaste roulotte d'un confiseur dont la machine rutilante étirait et malaxait comme par magie mais une magie digne des Temps modernes de Chaplin une pâte multicolore odorante, transformée en fin de course, pour ainsi dire, en sucres d'orge et, surtout, en berlingots (qui valaient bien les fameuses « Bêtises » de Cambrai). Côté Fontanes, donc « en haut de la Brèche », le kiosque à musique octogonal « Art nouveau » du « jardin de la Brèche » (aménagé dans le vaste coin délimité par la rue du 14-Juillet et l'avenue des Martyrs de la Résistance : beaux arbres, pelouses, allées de fins graviers blancs, fontaines d'eau potable on croit rêver en pierres non équarries, bancs publics en lattes de bois et piétements de fonte, petites pièces d'eau) servait de terrain d'escalade à certains externes, qui caressaient ou chatouillaient au passage les nus de bronze, copies dix-neuvième de dieux ou déesses de l'Antiquité. Le centre-ville ne comptait pas moins de quatre cinémas. Étaient très courus des jeunes les films en « technicolor » en version doublée : westerns, avec John Wayne ou Gary Cooper (Le train sifflera trois fois, 1952) ; péplums ou fresques bibliques, avec Victor Mature ou Stuart Granger ; aventures moyenâgeuses, avec Robert Taylor, par exemple (tous ces héros-acteurs s'exprimant en français sans que cela soulève le moindre étonnement) films annoncés à grands coups d'affiches criardes sur les murs du Caméo (en bas de la Brèche, sur la colline, derrière le monument aux morts en pierres blanches anguleuses, sciées méticuleusement). Ce, malgré les prestations parallèles d'acteurs bien de chez nous comme Charles Vanel dans Le Salaire de la peur (avec Yves Montand). À ce sujet, on ignorait totalement à l'époque (1953, date du film sorti pendant l'année de soudure entre la 4e et la 3e) que son auteur, le déjà fameux Henri-Georges Clouzot, était né à Niort en 1907 donc à peu près contemporain des parents de ceux qui, comme nous, étaient entrés au lycée en 6e en 1950. Ces 6e -là, d'ailleurs, avant de déchiffrer le titre du film sur les affiches, croyaient que c'était « le sale air de la peur » (ce qui, finalement, faisait sens). Niort n'a pas été ville ingrate avec ce cinéaste enfant du pays (mort à Paris en 1977) : en plein centre historique existe en effet une rue H. Clouzot, qui prend dans le bas de la rue Saint-Jean et débouche, après un coude, dans la rue du Rabot. Les potaches adolescents et cinéphiles se voyaient très bien, en rêve, en compagnie de Gina Lollobrigida, Sofia Loren, Marilyn Monroe, Cyd Charisse, Elizabeth Taylor (Géant, 1956) entre autres « pulpeuses » sans parler de l'émouvante poitrine pigeonnante de Martine Carol, et sans oublier notre « B. B. », plus tard « nationale ». Certains adolescents romantiques auraient bien voulu être à la place de Pierre Vaneck dans Marianne de ma jeunesse. Les jeunes mâles étaient aussi fascinés par les prestations désinvoltes et ravageuses d'Eddy Constantine qui, lui au moins, avait le mérite de s'exprimer malgré son accent américain à couper au couteau authentiquement en français. Côté « valeurs sûres » bien-de-chez-nous de cette époque (qui continuait celle des parents), il y avait les vedettes telles que : Jean Gabin, Fernandel, Bourvil, Raimu, Serge Reggiani, Charpin, Pierre Fresnay, les inévitables Jean Marais et Louis de Funès, et puis Simone Signoret, Danièle Darrieux, Suzanne Flon, Jeanne Fuzier-Gire, etc.
Au cinéma (que ce soit le Rex en bas de la place de la Brèche ou Le Caméo, rue du Rempart, ou encore L'Olympia, au début de l'avenue de Paris, ou enfin l'Eden, rue de la Comédie), il y avait trois moments toujours très attendus (et « on en avait pour son argent » ! ) :
1) Le documentaire : la vie des bêtes, ou découvertes/ explorations, ou visites de monuments historiques.
2) L'entracte : toutes lumières allumées, mais avec projection de « réclames », par exemple : « Du Bo-du Bon-Dubonnet », « la brillantine Roja » (ou « Forvil »), « Monsavon » (ou « Palmolive, à l'huile de palme et d'olive »), « la pile Wonder-ne s'use-que si l'on s'en sert » etc., suivie des « Actualités », en noir et blanc : le « Pathé-Journal », avec son coq fétiche s'égosillant et faisant bouffer ses plumes au milieu d'une musique trompettante, pour marquer dignement le mot FIN qui s'inscrivait en majuscules sur l'écran. Parfois, apparaissait sur la scène, pour quelques minutes, un artiste : la salle, alors, prenait des airs de « music hall » ou de « cabaret », comme se vantaient d'en avoir vu les adultes de la famille, « montés » brièvement à Paris.
3) Et puis, enfin, le grand film qui commençait en fanfare à l'extinction des lumières. Mais, à l'entracte (instant nodal), toujours, passaient dans les travées en escalier des « ouvreuses » en uniforme de soubrettes, un large panier d'osier appuyé à la taille et retenu par une sangle de toile passée autour du cou : elles annonçaient aux spectateurs assis, d'une voix sonore et haut perchée : « Bonbons, caramels, esquimaux, chocolats, pastilles de menthe... ». Les « esquimaux » était des glaces de marque « Heudebert »... Le bonheur... Le cinéma Le Rex, en bas de la Brèche, était aussi le lieu géométrique de « matinées » (curieux mot qui, dans le monde et vocabulaire du spectacle, désigne l'après-midi : il peut ainsi être proposé deux matinées, suivies d'une « soirée ») consacrées deux ou trois fois par an aux concerts des « JMF » (Jeunesses musicales de France). Excellent prétexte pour déguster autre chose que des films pourtant alléchants et pour rencontrer d'autres jeunes du même âge et surtout, en ce qui concernait les potaches du lycée Fontanes, côtoyer des filles du lycée de l'avenue de Limoges. Frissons et émois garantis, ébauches d'idylles (trop) souvent rêvées mais partage de goûts et de sensibilités dans des moments privilégiés (arrêts sur sons et images détachés des contingences routinières). Pendant les années de première et de terminale (1955-57), certains élèves dont les parents suivaient assidûment les études et les progrès, se piquaient de lire ostensiblement Le Monde (ça vous posait plus que les journaux locaux : Le Courrier de l'Ouest ou La Nouvelle République, dont chaque exemplaire coûtait à l'époque 18 francs. Ils allaient jusqu'à l'emporter avec eux au cinéma pour le lire (ou faire mine de le lire) à l'entracte (ostensibles froissement de pages et pseudo-désinvoltes tapotements-lissages du dos de la main) C'est ainsi que ces élèves se sont enthousiasmés de la signature, au Capitole de Rome, des traités sur l'Euratom et le Marché Commun, par « les Six » événements majeurs annoncés dans l'édition du déjà célèbre quotidien du soir (il avait 12 ans d'âge) daté du mardi 26 mars 1957. La rue du 14-Juillet qui longe la façade du lycée se croise à angle droit avec la rue Bara... Oui, du nom de ce « jeune Tambour » des « Armées de la République », prénommé Joseph. Une image d'Épinal le représente, percé de coups de piques et de faux retournées : « La mort du jeune Bara ». « L'infortuné », comme le désignait la littérature d'époque, n'avait pas eu le temps de « revenir de guerre », comme ses semblables, les Trois jeunes Tambours, héros de cette vieille chanson du XVIIe siècle. On disait aux potaches, en classe d'histoire, que Bara était mort pour la France républicaine, lâchement tué par « les Vendéens » ou « les Chouans », comme on voudra. Ça s'était passé à St. Maixent, tout près de Niort, donc, en 1793. Mort à 14 ans, on retrouvait sa flamme dans le Gavroche de Victor Hugo, même ceux qui, parmi les élèves de ces années cinquante, avaient des ancêtres « Chouans ». Il est vrai que Niort, en cette fin du XVIIIe siècle, avait épousé la cause des Révolutionnaires. Il y avait, rythmant les jeudis et samedis des élèves dans leurs foyers, le « poste parisien » (ou la « moderne » « Europe n°1 » créée en 1954) cette radio (on disait « la TSF ») transmise par de lourds appareils (ou « combinés » avec tourne-disques où pouvaient tourner de révolutionnaires 33 tours microsillons) de marques : Philips, Pathé-Marconi, Ducretet-Thomson, Blaupunkt/Point bleu, Pizon-Bros, qui accompagnait en relative sourdine (cela dépendait de la permissivité des mères) les devoirs à faire à la maison. Avec les Vive Jeudi de Jean Nohain, les chansons d'André Claveau (La petite diligence), de Charles Trenet (celui de Mes jeunes années courent dans la montagne qui rimaient avec Les Pyrénées chantent au vent d'Espagne pour des potaches qui, connaissant en trois dimensions le plat Marais, ne voyaient ce Massif que dessiné en bistre sur les cartes murales). Les chansons, encore, des Frères Jacques (ceux de La confiture, ça dégouline ...) lesdits Frères ayant évincé Les Quatre Barbus  ; celles de Lucienne Delille, de Jean Sablon qui, de sa voix douce et mélodieuse s'en allait « clopin-clopant / Dans le soleil et dans le vent », quand il ne se plaignait pas : Vous qui passez sans me voir ; celles de Line Renaud (que « les Chansonniers » voir ci-après dénommaient, pas trop gentiment : Vaseline Renaud, ou fine allusion ou astuce : « la Renault » ne sera jamais une « Vedette » [marque prestigieuse alors de Ford] oui, celle de Ma cabane au Canada, scie dont on ne se lassait pas) ; celles encore et surtout d'Édith Piaf (Les Trois cloches), de Gilbert Bécaud (alias « Monsieur 100000 volts »), de l'inclassable Mouloudji, de « l'impayable » Henri Salvador, de l'inusable Luis Mariano et ses opérettes sirupeuses et celles de son rival : Georges Guétary.
Rompant agréablement les oreilles potachières, il y avait aussi Zappy Max (« Vas-y, Zappy ! » ou son « Radio-crochet », qu'il ponctuait de son jugement intempestif et sans appel devant un candidat malheureux : « Allez donc vous faire laver la tête : avec Dop, c'est toujours un plaisir ! ») ; les (trop) courtes émissions de « Grégoire et Amédée vous présentent : « Grégoire et Amédée » dans : « Grégoire et Amédée » ; les « sketches » (mot popularisé si l'on peut dire par Proust lui-même) du « Café du Commerce » (« Buvons un coup, haut le verre, à la santé du Café du Commerce. Et patati et patata... ») et, dans la foulée, « Le club des chansonniers » introduisant leurs potins politiques humoristiques d'une roborative annonce chantée en chœur : « Nous chantons faux, ça c'est un fait /Mais on s'en fout : on l'sait... Nous avons nos petits papiers, petits po-po, petits papiers / Pleins de couplets d'actualité/ Au club, au club des Chansonniers ».
On ne peut naturellement pas passer sous silence : Sur le banc de et avec Jeanne Sourza et Raymond Souplex ; les histoires de « Gérard et Marie-Chantal » (à ce sujet et dans ce contexte, la chanson de et par Boris Vian : J'suis snob faisait un tabac expression récente, alors) ; Le réveil musculaire de Robert Raynaud, accompagné de sa musique roborative ; et puis encore des « feuilletons radiophoniques » de Pierre Dac et Francis Blanche, comme Signé Furax ou Ça va bouillir  ! (« Et de qui, la mise en ondes ? » « de Pierre-Arnault de Chassis-Poulet, voyons ! »).
Et puis, encore, les (més)aventures quotidiennes du pauvre et bien nommé « Leguignon » , toujours convoqué (lampiste de service) au tribunal et toujours condamné « aux dépens » par celui à qui il s'adressait timidement en tant que « Monsieur mon président » (sic). Sans oublier naturellement l'incontournable Geneviève Tabouis, qui, sur « Radio-Luxembourg », entamait invariablement ses courts communiqués politiques par l'avertissement péremptoire : « Attendez-vous à savoir que... ».
À la TSF, une réclame, entre autres, avait du succès. Elle était d'ailleurs chantée sur un air roboratif : « Le rhum Saint Gilles / À retenir, c'est facile ! / Un rhum... Quel rhum ! / C'est un rhum unique en somme / L'arôme des îles / Donne un bouquet parfumé / Au rhum Saint Gilles / Ce régal des becs gourmets ! ». On connaissait les paroles par cœur et on les chantait volontiers (à cette époque, le slogan « à boire avec modération » n'existait pas et aucun d'entre nous, sauf lors d'un mariage, peut-être, n'avait trempé ses lèvres dans ce breuvage fortement alcoolisé ! ). Et puis il y avait cette audace savoureuse : le rapprochement phonétique : « l'arôme » / « le rhum », imperméable à notre unique condisciple originaire de Toulouse qui avait «  l'assang  ». Les « îles », c'étaient évidemment celles des Antilles de carte-postale, françaises mais si lointaines. Cette marque existe-t-elle encore ?
À Niort même et dans les environs immédiats ou plus lointains (les départements limitrophes), bref dans tout le Poitou-Charentes, on avait l'occasion de voir et d'entendre deux gloires locales : le fantaisiste Jean Richard à la voix traînante et embrouillée (avec son sketch désopilant pour les gens du cru - « Melle en Vendée », par exemple) et « le Barde poitevin » Yves Rabot qui savait trousser ses belles « Histouères et Chantu-series » et remuer les tréfonds de l'âme populaire du « vieil Ouest ».
Pour les « externes », le passage (et séjour prolongé) obligé était le café du bas de la Brèche, à l'orée de l'avenue de Paris (Le Napoléon Le Napo, donc, pour les habitués) avec ses « baise-fric » (baby-foot, billards électriques, juke-box où on faisait passer et repasser à satiété les « 45 tours » des « Platters », de Paul Anka et d'Elvis (« Pelvis ») Presley, en essayant par saturation d'écoutes successives d'en comprendre les paroles). Il était également indispensable (on ne se posait même pas la question) de « faire la rue Ricard » et ses magasins cette rue relativement étroite et qui n'était pas encore piétonne n'était pas alors bordée de ses affreux et ondulants serpents de bronze camouflé installés dans les années quatre-vingt-dix.
On « faisait » aussi le « passage du commerce » (qui prenait rue et place du Temple et aboutissait à l'angle très largement ouvert de la rue Ricard et de la rue Victor-Hugo) aux boutiques un peu trop « chon-chon-chiffon » en un mot : trop féminines sauf un magasin de jouets très complet (collection complète des boîtes « Meccano », modèles réduits, jeux...). Bref, c'était le « je circule, je déambule... c'est bon pour les globules ».
La rue Ricard (artère principale du centre-ville) avait jeté en quelque sorte, lors de sa construction au XIXe siècle un voile pudique sur « le Merdusson » le bien nommé , un ruisseau à ciel ouvert jusqu'alors, qui charriait depuis des temps immémoriaux vers la Sèvre, eaux usées et ordures de la ville. À La Civette, le bureau de tabacs-journaux de ladite rue, les potaches externes trouvaient leurs illustrés favoris. Les adultes y choisissaient leurs journaux ou magazines (on ne disait pas, alors, « revues »). Vers les années de première-terminale (1955-57), les potaches plus « montés en graine » pouvaient de temps en temps, avec leur argent de poche parentale, acquérir L'Express ou France Observateur (Le Point n'existait pas encore). Ou bien, motivés par l'anglais ou (surtout) « pour en mettre plein la vue », acheter négligemment Life ou Holliday (à cause des photos). Paris-Match aussi, mais on préférait le lire (en noir et blanc) chez le coiffeur installé au premier étage à l'entrée du passage du Commerce, « côté ville ». Les jeunes externes, en bons citadins, ignoraient que la civette est une sorte de martre puante. Drôle d'enseigne...
Rue Ricard et en bas de la place de la Brèche, on pouvait alors, très fréquemment rencontrer (c'est lui en fait qui allait à la rencontre des passants), dans sa djellaba ocre et ses babouches de cuir fauve, un vieil Arabe (originaire d'un département français d'Algérie et ancien combattant décoré de la Croix de guerre épinglée sous le menton, au revers de son capuchon) portant semblait-il inlassablement des tapis pliés dans le sens de la longueur et empilés sur l'épaule. D'un large sourire passablement édenté, il les proposait aux gens en chantonnant presque : « Prends ce jouli tapis : j'ti li vends pas, j'ti li donne ! ». En a-t-il vendu vraiment ? En tout cas, il était là, déambulant avec une obstination tranquille, ce qui lui valait la sympathie amusée des passants.
Au-delà de la rue Ricard, place des Halles, côté rue Brisson, le flanc d'un immeuble ancien était entièrement peint en blanc écru. S'y détachaient, dessinées et peintes exactement en figurines géantes, trois peintres en bâtiment de profil, en larges blouses professionnelles, légèrement courbés et faisant mine d'avancer ; le premier peignant sur une surface verticale virtuelle le mot « Ripolin » (avec son « n » nanti d'une queue recourbée) ; le deuxième, derrière lui, lui appliquant du pinceau la même marque sur le dos ; le troisième faisant de même sur le dos du deuxième. Le troisième peintre s'en sortait donc sans tatouage ou graffiti dorsal. Tous trois devaient avoir de fines moustaches, mais qui sait ? Encore une « réclame » qui faisait fureur. À telle enseigne, si l'on ose dire, que le verbe « ripoliner » est devenu très vite un générique (comme « frigidaire »). Passer du ripolin, signifiait « flatter » et « être ripoliné(e) », être sur son trente-et-un. « J'ai fait ripoliner ma maison » indiquait clairement que la personne l'avait fait rependre entièrement. Les murs des couloirs et des salles de classe du lycée, tout pisseux, auraient bien mérité « un coup de ripolin » (le vrai).
Pour doubler en quelque sorte celles dégustées lors de l'entracte au cinéma, des « réclames » étaient affichées sur les murs de Niort, par exemple : « Si vous les aimez bien roulées : papier à cigarettes 0.C.B. » (slogan détourné par un potache en : « Si vous les aimez bien moulées, papier de toilette 0.C.B. ») / « Dents blanches, haleine fraîche : dentifrice Colgate » / « Persil lave plus blanc » / « Une chaussure entretenue avec un produit « Maxi » vous dit : Merci ! » / « Un meuble Lévitan est garanti pour longtemps »... Sautaient aux yeux également, par exemple, l'attractif et indiscuté (alors) « Y'a bon, Banania ! » (concurrencé par « Eleska, c'est exquis ! »), le « bouillon KUB », la « chicorée Leroux », la « réglisse Zan » et l'inévitable trinôme : « Dubo---Dubon---Dubonnet ».
Il y avait aussi « Saint Raphaël quinquina » et « Monsavon » (et leur réclames roboratives chantées à la TSF. Pour l'un : « Été comme hiver / Je mets dans mon verre / Qu'il soit rouge ou blanc / Voici l'excellent / Saint Raphaël quinquina ! ». Pour l'autre : (sur l'air de « La Madelon », déjà ancien, donc sans risque de lever de drapeaux de la part des « Poilus » survivants) : « Si vous voulez un savon de toilette / Qui soit bien doux, qui mousse et sente bon, / Un seul nom doit vous venir en tête : / « Monsavon, Monsavon, Monsavon ! »).
Le samedi soir (« après l'turbin », dans la chanson-scie et dès l'époque de l'entrée en seconde, en 1954), il y avait le dancing du « Fleuve Léthé » (seuls les « hellénistes » de 4e et au-delà, savaient qu'il séparait, dans la Mythologie, le Tartare des Champs Élysées et que Léthé était la divinité de l'Oubli, tout un programme, donc, mieux : un luxe, dans ce discret milieu niortais) au Pré Le Roy, au bord de la modeste et placide Sèvres qui n'en revenait pas d'avoir été ainsi promue. Lieu privilégié pour « le frotti-frotta » avec les « nanas » locales ou celles du lycée de l'avenue de Limoges.
On ne peut pas passer sous silence les balades du dimanche en « plate », entre copains, dans les « conches » couvertes de « lentisques » du Marais poitevin (à Coulon) ; celles en vélo dans les chemins de la forêt de Chizé, « chez les Amerlocks » avec lesquels on se livrait, en ces années 1955-57, à divers trafics « innocents » : cigarettes, jeans, chemises colorées, articles acquis via leur fameux « PX » prononciation de rigueur : piecks autrement dit leur coopérative militaire qui regorgeait de marchandises dont on n'avait pas idée, même rue Ricard, même lors de la foire exposition de mai place de la Brèche : une vraie caverne d'Ali-Baba. À cette époque, en effet, il n'y avait pas encore de « supermarchés », difficile à croire.
Ainsi, on constatait que l'anglais servait à quelque chose : ça s'ajoutait aux courriers maladroits mais prometteurs avec les « correspondantes anglaises et américaines ». Il y avait aussi, pour les plus chanceux, c'est-à-dire ceux dont les parents avaient quelques moyens, les séjours linguistiques organisés par l'OSFB organisation scolaire franco-britannique dès la classe de troisième (1953-54). Tout cela bien que les films américains du Caméo, si prisés et courus, parlassent hélas ! français voir plus haut , le « doublage » pour paresseux (les « sous-titres » étant réservés aux films de « langues rares » : allemand, suédois, russe...) étant déjà à cette époque une spécialité bien de chez nous dont il n'y a pas lieu de s'enorgueillir.
Puisque ça continue : comment peut-on convaincre totalement les jeunes (et les adultes dans une perspective européenne d' « éducation tout au long de la vie » concentrée en « life-long learning ») que, à part les CD et DVD chantés en anglais et quelques pubs succinctes pour compagnies aériennes, alcools et véhicules de loisir, l'anglais est la première langue planétaire de communication (sinon de culture) quand, tant au cinéma qu'à la télévision, les films sont doublés en français ? Qui ne voit que le mouvement des lèvres des acteurs surtout cette langue placée « d'origine » fréquemment entre les dents (le fameux « th ») ne correspond pas à ce qu'on entend de fait ? (Certes, il y a la question sociale du gagne-pain des acteurs français invisibles qui « prêtent » leurs voix « backstage »). Mais lâchons-nous la bonde... Abondance de vin ne nuit pas !
En ce début du XXIe siècle, plus de 95 % des élèves étudient l'anglais très tôt dans leur scolarité. Au sortir (quotidien ou en fin de semaine) des établissements ad hoc, ils vont se ruer sur le dernier film américain et n'auront même pas le loisir et la satisfaction d'entendre les acteurs s'exprimer dans la langue qu'on s'efforce de leur enseigner à l'école, au collège et au lycée sur une dizaine d'années (laps de temps respectable et qui devrait être profitable, c'est-à-dire : mis à profit) depuis des décennies. Or, les sous-titres sur fond sonore original, très largement répandus dans la plupart des autres pays de l'Union européenne, sont aussi là pour soutenir la compréhension, donc la mémorisation. Foin du blabla culturel hexagonal depuis Malraux : la vraie révolution culturelle devrait être celle-là... Problème tenace de culture figée. Dans les années cinquante, le bon peuple disait des étrangers (même des « sauveurs » anglais et américains) : - « Ils n'ont qu'à parler français, comme tout le monde ! ». On retrouve les mêmes plus de cinquante ans plus tard (mais dans une France sans son Empire, réduite à brandir sa « francophonie » sans vraie conviction. A ce propos, pourquoi ne pas passer le flambeau et le drapeau francophones aux Québécois : Nouvelle France à nouveau ? ! ). Et le monde est radicalement différent, méconnaissable. Inutile de faire un dessin. Rideau (de scène) !
Quant à introduire systématiquement des sous-titres sur les écrans (même de plusieurs dizaines de « pouces ») de télévision, on entend déjà les protestations (vigoureuses évidemment) des « autorités », des « braves gens » et des ophtalmos (malgré la qualité « LCD » ou « Plasma »). « Brisons là, Folleville... »
Reste (en plus d'une éventuelle politique linguistique facilitant les réseaux Internet de « correspondants » motivés et fiables, et multipliant les assistants d'anglais et les recrutements sur la base de l'échange d'enseignants de disciplines obligatoires, dans leur langue d'origine) l'espoir de programmes informatiques véritablement ludiques (ludoéducatifs) dans la langue-cible, qui pourraient fonctionner en la matière comme une sérothérapie. S'imbiber d'une langue étrangère (en plus, universelle) permet de mieux connaître la sienne (qui fut il y a deux siècles également universelle) et d'en absorber d'autres (c'est bien connu, mais jamais véritablement mis en pratique). C'est comme dans la vie : il n'y a que le premier pas qui coûte (les « scouts » de ces années-là ne chantaient-ils pas : « La meilleure façon d'marcher / Qui doit êtr' la nôtre, / C'est de mettre un pied d'vant l'autre / Et d'recommencer ! » ? ).
On croit à l'anglais quand, dans l'Hexagone, on pousse la porte d'un établissement du British Council ; quand on effectue un séjour linguistique en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis ; ou quand, jeune Rastignac informaticien ou apprenti gestionnaire, on y émigre... Seule nécessité fait loi. Et ce n'est qu'un début (con-ti-nuons-le-com-bat ! ).
À l'époque, l'apprentissage scolaire de l'anglais (se reporter à l'article «  Anglais  » dans le « dictionnaire » ci-dessous troisième partie de ce livre) se concrétisait en quelque sorte jusque dans les graffiti peints en blanc sur les murs de Niort dans ces années-là : « US go home ! ». Dommage qu'entre 1940 et 1945, il n'y ait pas eu, de même, des inscriptions : « NSPD (ou « Felgrauen ») nach Hause gehen ! ».Toujours est-il que les « Amerlocks » en question, on les a eus « chez nous » (bases de Chizé, La Rochelle et Poitiers) jusqu'à ce que de Gaulle, au début des années soixante, les prie de partir. En attendant, leurs camions GMC kaki changeaient à grand bruit de vitesses dans « la descente de la Brèche » (donc avenue des Martyrs de la Résistance), avant de virer avenue de Paris, face au Napo pour gagner la base (« AMMO ») de Poitiers. Plus tard, dès la propédeutique-lettres (1957-58), des petits chanceux (et petites chanceuses), ou des démerdard(e)s, parmi les étudiant(e)s d'anglais motivé(e)s s'y verraient invité(e)s une fois par semaine (le mercredi) à participer aux soirées dansantes du « service club », jouxtant la rutilante piste (Bowling Alley) aux douze ( ! ) couloirs terrain de jeu hors du commun où on s'entraînait entre deux « jives », à lancer la grosse boule noire de cinq kilos à trois trous (pour le pouce, l'index et le majeur) avec, comme perspective au bout de vingt-quatre mètres à lui faire parcourir en ligne droite, le triangle formé de dix hautes quilles ventrues de trente-huit centimètres de haut, pour être précis. Rien à voir avec le jeu de boules pratiqué sur terre battue sous les marronniers ou platanes de notre vieil Ouest. Et motif de vanité pour les « Happy Few », en même temps que mesure attristée de l'écart abyssal qui s'était creusé entre la vieille Europe exsangue et la triomphante Amérique.
Et par-dessus tout ça, (comme chantera plus tard Gilbert Bécaud) il y avait l'espoir que les parents gagnent un (beau) jour « le gros lot » à la Loterie Nationale (créée en 1933) à l'instar du premier gagnant : le fameux coiffeur de Tarascon. En attendant (la Loterie Nationale a cessé d'exister en 1990), ils pouvaient se consoler avec les lots, plus accessibles, de la « Tombola » de la foire exposition annuelle (en mai, sur la place de la Brèche, voir plus haut) ou de la « Tombola du curé », à la kermesse également annuelle.
C'était l'époque des 4CV (« Par monts et par vaux », comme affichait « la réclame » on ne parlait pas alors de pub) et des « Frégate » Renault (Régie nationale), des 2CV, des Simca 8 et « Aronde », des Citroën DS, des Ford Vedette à moteur V8 américain (le haut de gamme des voitures françaises), des Dyna Panhard et Panhard PL17, des 203 et 403 Peugeot. Des originaux allaient en « VW », la « Coccinelle » Volkswagen très tôt baptisée par un petit groupe de potaches facétieux, bien que puceaux : « Vol vagin ». C'était la rivale de la Fiat 500, de la 4CV et de la 2CV, mais « les deux Françaises » avaient l'énorme avantage de posséder quatre portes. Circulaient aussi de curieuses « Vespa 400 », à deux places et moteur deux-temps, sorte de scooter à quatre roues.
Rares, par ailleurs, étaient les parents « fortunés » qui voituraient leurs rejetons potaches à l'aller comme au retour. La rue du 14-juillet, longeant la façade faussement classique du lycée, n'était pas embouteillée alors par le ballet des véhicules, ni par les « transports-en-commun » Tant pis pour les bras douloureux au bout desquels pendaient les pesants cartables : l'aller maison/ lycée et retour se faisait à pied, qu'il pleuve, qu'il neige (rarement, sauf en 1955) ou qu'il vente : heureusement, on allait en groupes et les langues marchaient aussi vite que les pas. Certains élèves allaient au lycée et en revenaient à bicyclette. Ils remisaient leur monture dans une salle du rez-de-chaussée du lycée (à main droite une fois passé le porche monumental)
Les autos, peu nombreuses encore, étaient noires, blanches ou vertes. Les pneus chics étaient « à flancs blancs ». La grosse auto à tout faire, faux tout-terrain à large porte arrière, était la « Prairie » Renault. La plupart des autos, à cette époque, ne disposaient que de « flèches de direction » (« Si tu tournes, n'oublie pas de mettre ta flèche ! »). Sortait alors (avec une redoutable raideur mécanique) de la carrosserie (derrière la porte arrière), une baguette de métal gainée de bakélite orange ou rouge abritant une ampoule électrique qui, à droite ou à gauche (c'était selon) indiquait à tout venant le changement de direction souhaité par l'automobiliste. La flèche effectuait donc un quart de tour vers le haut où elle se maintenait et, la manœuvre achevée, rentrait dans son logement avec le claquement sec d'un couteau suisse. Mais, au début des années cinquante, les nouveaux véhicules à moteur (conduites intérieures, camionnettes et camions) ont été équipés, à l'arrière et de part et d'autre, de clignotants, véritable révolution sécuritaire, comme d'ailleurs l'installation à gauche et à droite de la « plaque minéralogique » de feux rouges, au lieu d'un unique feu à l'arrière gauche, depuis longtemps insuffisant en termes (et en pratique) de sécurité routière (dispositif appelé de ses vœux pressants par l'Automobile Club de l'Ouest dont le siège était situé avenue de la République « en bas de la Brèche »). À noter qu'on pouvait passer son permis de conduire à 18 ans, soit trois ans pleins avant la majorité, c'est-à-dire l'âge de voter (à ce sujet, le droit de vote pour les femmes françaises n'avait que dix ans de pratique citoyenne en 1956 ! ).
Quand des voitures immatriculées dans la Seine (75) passaient au ralenti (bien obligées à cause du gigantesque rond-point à sens unique constitué par le talus herbu de la place de la Brèche) devant la terrasse du Napo, fusaient de la bouche des externes attablés fiers du matricule « 79 » des véhicules du cru, les traditionnelles apostrophes, sans animosité particulière, juste pour le plaisir de brailler en rigolant : « Parisien, tête de chien ! » ; « Parigot, tête de veau ! ».
C'était aussi l'époque des balades en Lambretta (bicolores bleu et blanc, baptisés évidemment « Branletta ») ou en Vespa (blancs, verts ou rouges) pour épater les filles du lycée de l'avenue de Limoges (« le Pucelarium » invention linguistique accouchée de parfaits puceaux apprentis latinistes laborieux).
Également à la mode dans les années cinquante, les « surprises-parties ». Très courues dès la 3e (1953-54) chez les uns, chez les autres, dans la mesure où on avait affaire à des parents à la page. Ces petites sauteries se sont appelées très vite « surboums ». C'était l'époque des sketches de « Gérard et Marie-Chantal » (déjà mentionnés) qui faisaient oublier les « Zazous ». D'ailleurs, une chanson sur microsillon 45 tours s'intitulait Surprise-party (« Ah, qu'on était bien chez Mimi ! / On a dansé toute la nuit » sans « Gérard qui était coincé dans l'ascenseur »). Ah, jeunesse ! Quant aux grandes vacances d'été à la mer, il y avait au niveau des « petites classes » et dans l'exact prolongement de l'école primaire les « colonies de vacances » (épinglées bien plus tard par Pierre Perret). Il y avait celle « du Curé » paroisse de St Hilaire, toute proche du bahut, inscrite dans un rectangle délimité par les rues du 14-Juillet, Viala (sans doute Joseph Agricol il fallait oser , garde national tué par les Royalistes en 1793), Émile Cholois et Paul-François Proust (tous deux gloires locales) donc : « les Cathos », pour ceux qui n'en étaient pas. Et il y avait, en parallèle, la colonie de vacances des « Francs et franches camarades » (« les Cocos », pour ceux qui n'en étaient pas). Sur l'Ile d'Oléron (aux Sables Vigniers), les deux « colos » se croisaient en regardant ailleurs, tout en chantant le plus fort possible des marches entraînantes, pour voir qui ferait le plus de bruit. On participait à des jeux de plage et on sautait dans les vagues (personne n'avait appris à nager) vêtus de maillots de bain... en laine tricotée !
En face, les plages et les dunes de la Côte (pour nous, de Saint-Georges-de-Didonne aux Sables d'Olonne) qu'on visitait la durée d'un dimanche avec toute la famille, oncles et cousins compris étaient encore jalonnées de terribles et rébarbatifs « blockhaus » presque intacts (sauf leur armement qui avait été enlevé), lesquels constituaient néanmoins un terrain de jeux idéal.
Revenant à Niort et à propos de l'avenue de Limoges où habitaient un bon nombre de parents d'élèves (d'autres « demeuraient » en ville ou dans les « nouveaux » quartiers Champclairot et Champommier) et jusqu'au président du MTLD puis du MNA algériens : Messali Hadj (ce dernier toutefois en résidence surveillée), une vaste maison bourgeoise (avec parc s'il vous plaît), abritait face au lycée de jeunes filles la famille de la gloire littéraire locale (et bien au-delà des frontières des Deux-Sèvres dont Niort est, comme chacun sait, le chef-lieu actif), celle d'Ernest Pérochon, auteur, entre autres romans célèbres, de Nêne (« On disait « Nêne » pour marraine ; c'était un mot très courant, employé par les grandes personnes comme par les enfants » : E. Pérochon cité par Pierre Rézeau à l'article « Nêne » de son Dictionnaire du français régional de Poitou-Charentes et de Vendée, Éditions Bonneton, 1990).
Ce roman, disait-on, avait obtenu le prix Goncourt dans les années vingt. Les œuvres complètes d'Ernest Pérochon, en quinze volumes (reliés pleine peau bleue) se vendaient bien dans toute la région Poitou-Charentes. Sa veuve était une institutrice à la retraite, très vénérée de ses anciennes élèves dont la mère de l'un des auteurs de ce livre.
Ernest Pérochon mériterait de figurer dans Le Petit Robert des noms propres, entre « Pernis » (loc. des Pays-Bas) et « Pérols » (comm de l'Hérault), du moins dans une édition postérieure à l'édition revue, corrigée et mise à jour en mars 1997. D'ailleurs, une rue et non des moindres (elle relie la place du Roulage à celle de la Brèche, en hébergeant au passage le bureau de Poste) porte son nom. Elle prolonge en quelque sorte la rue de Solférino et est parallèle à l'avenue de Verdun, ce qui n'est pas un mince honneur.
Une caractéristique qui a son importance : planait sur Niort à cette époque l'odeur douçâtre et âcre à la fois (qui aurait alors utilisé le mot « pollution » de l'air et de l'eau ? ) des chamoiseries Bauget, dont les hauts et tristes murs de brique pleine, percés à intervalles réguliers de fenêtres poussiéreuses aux vitres dépolies, occupaient le côté est de la rue de Champommier, parallèle à l'avenue de Limoges. Plantée au milieu de « l'usine Bauget » (c'est ainsi que les riverains l'appelaient) une fière et svelte cheminée cylindrique, également en briques rouges, cerclée de fer à intervalles réguliers, se voyait de loin (elle dominait avec arrogance son voisin, un vaste château d'eau, laid champignon en béton gris), dans ce quartier populaire à maisons basses ou à un unique étage, généralement dotées, sur les arrières, d'un modeste jardin, lequel privatif comme on dira plus tard , faisait la nique aux lopins parcimonieux des « jardins ouvriers » disposés en damiers du côté d'Inkermann (du nom de cette bataille de la guerre de Crimée en 1854), au-delà du dépôt SNCF. Il y a beau temps que l'usine Bauget a été rasée (mais nullement alors au nom d'un quelconque souci écologique, encore dans les limbes). « La Venise verte » et la Sèvre dont Niort est le haut lieu ont ainsi été débarrassées de ces « miasmes pestilentiels » (pour parler comme Théophile Gautier), mais ce, au prix de l'âme laborieuse de cette bonne ville et de nombreux licenciements (trente Glorieuses pas pour tout le monde).
N'empêche, le passé est têtu : sur l'autre rive de la Sèvre, quand, venant de la rue de l'Espingole, on emprunte les Ponts Main, on va, dans le voisinage de la moderne « Médiathèque », déboucher sur deux voies anciennes qui ne font pas mentir leur origine : rue de la Chamoiserie et rue de la Mégisserie, témoins (en attendant d'autres baptêmes toujours possibles) d'un passé artisanal remontant au Moyen-âge.
Et c'est ainsi que les sportifs de jadis n'ont pas eu à se casser la tête pour trouver un nom de baptême idoine et évident à l'équipe locale de football (3e Division) : « Les Chamois niortais » !
À propos de rues et sur le chemin du lycée depuis le quartier Champommier Niort vraie ville, mais provinciale en diable, voyait passer de temps à autre des arrois pittoresques et bruyants. Ainsi les cris des « petits métiers ». Par exemple :
- « Peaux d'Iapins, peaux ! » du chiffonnier-tanneur ambulant, son bâton en travers des épaules et les dépouilles suspendues de ces pauvres bêtes si soyeuses ;
- « Couteaux-ciseaux ! » du rémouleur (mais on disait plus volontiers « repasseur ») avec sa petite voiture et son attirail ;
- « Lait frais tiré ! » de la laitière avec sa bourrique tirant sa petite charrette pleine de bidons de lait en fer blanc.
La traction animale faisait encore fureur, la guerre et « les privations » étant encore assez proches. Il n'était donc pas rare de voir des gens (des femmes âgées en général) sortir de leur pas-de-porte pour, pelle à charbon et balayette à la main, prélever sur la chaussée le crottin laissé par les chevaux de trait (excellent pour les cultures des jardins et les rosiers). Ne quittons pas cette disons ambiance sans évoquer les visites périodiques et porte à porte de la motopompe, c'est-à-dire « la pompe à merde » (sorte de camion-citerne peint en vert) dont la salubre mission était de vider les fosses septiques (ou « puits perdus ») des particuliers (dans maints quartiers, pas seulement périphériques, le « tout-à l'égout » était loin d'être installé). L'odeur était puissante et offensante : à côté, le crottin de cheval fleurait bon.
En sciences physiques (« chez M. B. »), on avait appris la découverte par Pasteur des « vibrions septiques » (ou agents de putréfaction). En classe de philosophie, on aurait plus tard connaissance du « doute sceptique ». Ne pas confondre, donc (un petit « c », à l'écrit, faisait toute la différence) ! Il est vrai qu'en grec (merci les camarades hellénistes ! ) il y a parallélisme sinon rapprochement possible entre « septikos » et « skeptikos ». Et Pasteur était vraiment un observateur (skeptikos) sagace. N'y aurait-il donc qu'en politique qu'on trouverait l'alliance « observateur/pourri » ?
Et puis enfin, un évènement tragique a marqué durablement les esprits ces années-là : au Mans, au printemps1954 (on était en 3e), sur le déjà fameux « circuit de la Sarthe », la Mercedes du pilote français Levegh faisait un vol plané après une sortie de piste à vitesse maximale et explosait au-dessus de la foule. Résultat : plus de 80 morts, dont un groupe de Niortais comprenant des élèves du lycée, partis en week-end là-bas en autocar affrété spécialement. Sur quelle plaque commémorative niortaise a-t-on gravé leurs noms ?
Toute une vie
 
Louis Porcher et moi ne nous sommes vraiment côtoyés que pendant l'année de philo-lettres (1956-57), mon ultime et septième année au lycée Fontanes.
J'ai été en effet élève à Fontanes, sans discontinuer, de la 6e à la terminale, soit de 1950 à 1957 : un vrai bail (et vrai exploit pour moi : sans redoubler) !
Louis a fait sa rentrée au lycée Fontanes de Niort en cours de route (de mon strict point de vue, évidemment) au niveau de l'année de 3e (1953-54), je crois, venant de l' « extérieur » (Deux-sévrien, certes, mais pas Niortais de souche ! ).
Moi, à l'époque, après deux années de « Classique », j'étais devenu « Moderne ». Ce qui ne m'a pas empêché d'être collé au BEPC deux ans plus tard, malgré de bonnes notes partout en cours d'année, sauf en maths : mon point le plus faible, alors que cette noble discipline, au sens strict, était le seul point de côté de Louis. Mais nous ne nous faisions pas concurrence en (relative) médiocrité, car nous n'étions pas dans la même classe alors. J'ai échoué à cause du français et de l'espagnol où je brillais pourtant particulièrement, et malgré une bonne note en maths ! Comprenne qui pourra...
Il est vrai que, dès la fin de la 5e (1952) à la fin de la 3e (1954), j'ai traîné une grave albuminurie « orthostatique ». Des camarades qui « faisaient du grec » m'ont informé ce que le médecin spécialiste gardait pour lui que ce mot venait évidemment de la langue d'Homère et qu'il signifiait : « droit », avec un plus : « qui est debout ». Cette albuminurie m'a condamné au « repos absolu » donc horizontal (ça coule de source grecque) la plupart du temps. D'où absences répétées et répétiteur à la maison. C'est la raison pour laquelle et ça m'irrite encore je ne figure point (j'ai eu beau m'y user les yeux) sur la photo de groupe prise dans la cour de la chapelle (toutes les 3e confondues) de l'année 1953-54 : 67 élèves. Louis, est bien là, lui, au premier rang, assis à l'extrême droite. Vexation. Bande à part à moi tout seul. Ou, si l'on veut, aussi rendu invisible (effacé) que Branwell dans le tableau de la fameuse fratrie Brontë.
J'ai donc « poursuivi », allongé (canapé, fauteuil inclinable, lit), mes études à un train forcé de sénateur, la santé dont les sénateurs jouissent, paraît-il, en moins. Jusqu'au printemps 1957 (à la veille du bac de philo-lettres, car c'est je le souligne encore dans cette classe de terminale que j'ai côtoyé Louis, c'est-à-dire du 1er octobre 1956 à fin juin 1957), j'ai quand même pu connaître, à plusieurs reprises, les joies de la convocation au Conseil de classe pour y recevoir, avec émotion et reconnaissance de circonstance, les « encouragements ». Je n'ai jamais été « félicité », malgré mes louables efforts pour rester dans la tête de la course, et mon handicap de pleine adolescence, qui valait, à mes yeux, décoration compensatoire sur le front des troupes lycéennes. Mais j'en étais encore à l'attitude : « Viv'ment c'soir, qu'on s' couche ! »
Mais si on devait étudier par le menu tous les « cas particuliers » ! Aux distributions annuelles des prix, je recevais quelques bouquins aux textes édulcorés sans doute invendables dans le commerce ou promis au pilon, mais ma pile était peu épaisse et visiblement plus légère en comparaison de celle de Louis qui, partant de la ceinture, lui arrivait au menton. Sans char comme diraient Alphonse Boudard ou Auguste Le Breton (dont les œuvres, même si la cérémonie des prix avait longtemps perduré après notre génération, n'auraient évidemment jamais été sélectionnées pour l'occasion) !
De Louis, on ne disait pas « le veinard », car on savait tous que la roue de la fortune n'avait pas été sollicitée et qu'il méritait son succès. Oserais-je l'image ? Jamais courbé sur l'encolure de sa fringante ambition, Louis se permettait le luxe de caracoler, le buste droit, largement en tête, sans se donner la peine de regarder en arrière. Pour quoi faire d'ailleurs ? Personne n'était sur ses talons. Car bis repetita placent sa réputation d'excellent élève dépassait largement l'enceinte de son groupe-classe (comme on dit depuis quelques lustres) et même l'enceinte du lycée, dont l'architecture néo-napoléonienne était (ou bien, devenu simple collège il y a quelques lustres, est encore ? ) fermée comme une huître.
En fait, Louis disputait, avec deux ou trois autres « cracks » la couronne de meilleur élève toutes classes et séries confondues. Je me demande encore quelle a été l'année où il n'a pas eu le prix d'excellence. Il est vrai encore une fois que son relatif et seul vrai point faible était les maths, ce qui, à son insu avant cette année de terminale, nous rapprochait.
En plus des maths, j'avais un autre point faible : la gym (j'ai été dispensé de cours de gym pendant trois ans, pour raison de santé sans rire) où Louis, par contre, se mouvait comme un poisson dans l'eau, malgré ou à cause de sa (relative) petite taille. Mais n'exagérons rien : je ne faisais que quelques centimètres de plus que lui et, en ces temps d'après-guerre, un « géant » costaud comme l'ami « Chô » c'était son surnom ne frisait pas tout à fait les 1 m 80.
Tout ça : les meilleurs, les moins bons, les médiocres, les nuls, ça se disait et se commentait en conciliabules de Carbonari en herbe, autoréunis pour l'occasion. Ça alimentait les ragots groupusculaires entre boutonneux et postacné juvénile. Et, il faut l'avouer, chacun se trouvait moins con ou empoté que l'écrasante majorité, même en cours de gym, pendant lesquels soit dit en passant « le point de côté » suffisait pour déclarer forfait, sinon la tête haute, du moins avec les honneurs de la guerre... des nerfs. L'important n'était-il pas, depuis Pierre de Coubertin, de participer ? Et Dieu sait s'il y avait de la participation avec naturellement toutes les nuances de l'arc-en-ciel, chacun ayant et mettant en pratique son enthousiasme (« transport divin », en grec ah, ce lancinant regret de ne pas avoir eu le grec à mon arc au moment où toutes les ardeurs juvéniles se bousculent, les neurones se dilatent et où un bienheureux sommeil réparateur vous remet à neuf chaque matin ! ) particulier !
Moi, bien forcé, je me contentais d'aller à l'amble et de feindre ce principe et cette ligne de vie de Montaigne « d'aller où le bransle me plaît ». Mes parents, comptables de profession, n'avaient pas l'obsession de la réussite scolaire à tous crins pour leurs deux fils : « Si tu te sens capable, alors vas-y. Mais ta santé d'abord : on n'a qu'une vie ! »
Je m'avisais donc d'être à ma manière et de me maintenir autant que possible dans la moyenne supérieure : un honnête 13 ou 14 sur 20 (sauf, évidemment, en maths et en gym.). De toute façon, comme il se disait dans les familles à la campagne : « Il faut pas péter [prononcé « peuter » ] plus haut qu'son cul ! ». Ce qu'un vieil oncle, plus imbu de sa personne, (re)formulait ainsi : « Il ne faut jamais se prévaloir du poids qu'on ne pèse pas ! ». D'ailleurs, on ne se regardait pas dans la glace, selon la formule courante, quand on s'exclamait, entre camarades, en visant Untel ou Untel : « Il peut peu parc' qu'il a les moyens moyens ! ». On singeait ainsi à l'envi les appréciations méprisantes des profs.
Aux deux bacs, j'ai eu, je crois me souvenir, mention AB. C'était ce qu'il fallait pour entrer, sinon la tête haute, du moins d'un bon pied, en propédeutique (encore du grec) à Poitiers, à l'automne (pluvieux) 1957 où, libre enfin et du « système » et de la famille (pourtant amène et légère), je me suis fait, comme pour un échauffement, un parcours triple en trois trimestres : Médecine, Droit puis Lettres, car les deux premiers galops d'essai, « pour voir », ne m'ont pas disons enthousiasmé, tel le renard de la Fontaine à propos des raisins : « Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats ».
Comme j'étais bon j'ose le dire et heureux en langues : anglais et espagnol, j'ai choisi l'anglais après avoir appris qu'une épreuve de latin était malheureusement pour moi obligatoire au concours (CAPES et agrégation) d'espagnol. Je savais qu'à ce moment-là, Louis bûchait en khâgne et que la philo était sa voie royale. Difficile de réaliser que ça fait plus de cinquante ans, donc un demi-siècle, bon poids. Il faudrait pouvoir dégraisser le passé.
Après avoir cohabité en classe de philo, nos voies sont devenues parallèles (qui, par définition, ne se rejoignent jamais, du moins en géométrie euclidienne). Pendant quelques années, je n'ai plus entendu parler de lui ; il n'a plus entendu parler de moi. J'ai su un jour (alors que j'étais en poste en Suède, ou peut-être déjà au Brésil) qu'il était devenu prof de fac (encore imberbe ou tout comme) et à la Sorbonne, mazette ! (comme aurait dit mon père). Périodiquement, je suivais ses publications (Louis est prolifique, mais chacun de ses « objets » satisfait par sa qualité : ce n'est pas un prototype de plus qui va rejoindre bientôt quelque obscur magasin d'accessoires philosophiques, sociologiques ou linguistiques). Faisant donc en parallèle « mon chemin de petit bonhomme », comme le chantait Brassens, j'ai pratiqué d'autres langues vivantes. Dans l'ordre chronologique : suédois, portugais du Brésil, norvégien apprentissage facilité par la solide plateforme de lancement constituée par mes deux premières langues étrangères initiées (comme on dit maintenant) au lycée. En langue, comme dans tout le reste (sauf les maths ? ! ), il n'y a que le premier pas qui coûte. Merci donc à mes profs de Fontanes, j'ai nommé (je veux dire par leurs surnoms) : « Le Major » (en anglais) et « Choupette » (en espagnol pardon : « castillan », comme elle insistait).
Plus tard, je me suis remis à plusieurs reprises et en « free-lance » à l'allemand, car, après tout, mon meilleur ami Peter -est allemand. On s'est rencontrés quand on avait 15 ans tous les deux (on correspondait en anglais, alors). On croyait déjà dur comme fer à l'Europe-phénix. Le premier, il a fait le voyage à Niort. Je lui ai rendu la politesse l'année suivante à Neuwied-am-Rhein. Le lendemain de mon arrivée, je me souviens que sa mère (veuve de guerre la photo de son mari en uniforme de la Wehrmacht était sur « ma » table de nuit) s'est extasiée en entrant dans la chambre d'ami : « Peter ! Kom ! Er hat sein Bett selbst gemacht ! ». Et elle ajoutait aussitôt en s'adressant directement à moi (elle ne me tutoyait pas) : « Das ist nett von Ihnen ! Vielen Dank ! ». En un instant, j'avais plus appris en grammaire allemande que mes camarades de 4e en classe d'allemand 1ère langue ! Et j'avais gagné l'estime de cette dame, car j'avais fait mon lit moi-même, comme mes parents m'avaient enseigné à le faire.
Au printemps 1990 ou 91, Louis est venu à Lisbonne pour une conférence européenne à la Fondation Gulbenkian. J'étais alors en poste à l'ambassade de France et, invité par une excellente collègue et amie du Ministère portugais de l'Éducation, je participai bien sûr à l'évènement. Je me suis empressé d'aller à ce rendez-vous inespéré. Il ne pouvait y avoir deux Louis Porcher, n'est-ce pas ? Gros avantage : moi, je savais qu'il était là ; lui, non. Il avait changé, mais si peu. Après la conférence, je me suis trouvé sur son passage, en jouant des coudes. Il y avait une chance sur un million qu'il s'attende à me voir sous ces latitudes improbables. Malgré la surprise, il m'a reconnu tout de suite (dans l'argot du lycée Fontanes, on disait de quelqu'un de perspicace : « C'est un pointu ! »).
La situation était assez amusante. Je crois qu'après quelques exclamations de circonstance, dictées par l'éducation, on a parlé d'entrée de jeu (c'en était un, finalement) de Niort, du Lycée Fontanes et de cette mémorable année de philo, qui n'avait eu qu'une vertu patente, en tout cas pour moi : celle d'être la dernière (et heureusement) d'un long parcours de sept années, passablement accidenté et difficultueux (l'impression d'avoir été l'un des chevaux du coche de La Fontaine : « Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé... »). Bien sûr, malgré sa position de Sorbonnard connu, je ne me souviens pas lui avoir dit « vous », bien que j'avoue avoir hésité lors de cette espèce de remise en jambes. Qui peut se vanter de « savoir prendre les gens » sans commettre d'impair (impair et passe, évidemment) ? {1} On a très vite (c'était la pause) et naturellement, cassé du sucre sur le dos de certains profs d'alors dont celui de philo en prenant un pot à la cafétéria du prestigieux établissement. Bref, on a parlé du bon vieux temps, comme si le temps s'était arrêté, et comme si on n'avait jamais rien vécu entre-temps. On a échangé nos coordonnées. Plus tard, lorsque j'ai été, pour la deuxième fois, en poste à Paris, au Ministère de l'Éducation nationale, Louis m'a fait l'amabilité et l'honneur de m'inviter à quelques-uns de ses séminaires à la Sorbonne pour parler des programmes éducatifs européens et de « la politique de Bruxelles » en la matière.
On a correspondu lorsque mon bureau (direction de l'Agence nationale « Lingua », puis au sein de l'Agence « Socrates-France ») a été « délocalisé » à Bordeaux. C'est d'ailleurs à Bordeaux que j'ai pris ma retraite (le 1er avril 1999, il faut le faire).
J'ai appris, au Portugal où je venais, dans la foulée, d'élire domicile libre circulation et établissement dans notre Union européenne que Louis venait lui-même, mais pour raisons de santé, de prendre la sienne (bien avant la limite d'âge assignée aux titulaires de chaire d'enseignement supérieur).
Nous avons une petite année de différence d'âge. Je veux dire qu'il est plus jeune que moi. Car je suis né en mars 1939, donc je suis, moi, de « qualité d'avant-guerre » (un pied-de-nez que je m'offre devant lui) ! Depuis lors, on s'écrit (courriers, courriels). Amitié ? Certainement. Et pourtant, on se connaît si peu. Il est vrai qu'il y a de la discrétion de part et d'autre. Discrétion ? Oui. Mais surtout pudeur et souci de ne pas enfler la tête de l'autre. Et puis un humour croisé dont nous ne nous lassons pas. Ingénuité aussi (ingenuus veut dire « libre » latin, quand tu nous tiens ! ), c'est-à-dire une incapacité à la fausseté, à la rouerie Shame on both of us, comme disent les Anglo-saxons, si cela arrivait (je dirais presque : « Ce qu'à Dieu ne plaise ! », si Louis n'avait mis, apparemment, Dieu dans sa poche et son mouchoir dessus).
Curieux : nous correspondons à qui mieux-mieux, mais nous ne nous parlons pas au téléphone... J'ai eu une fois son numéro avant qu'il n'en change et, de mon côté, j'ai si souvent changé de place (comme on dit au Québec) et de numéro... Par conséquent, l'éther est vide. Depuis bientôt dix ans, cependant, j'ai les mêmes indicatif et numéro personnels. Mais je déteste parler au téléphone. Lui aussi, sans doute. Récemment, nous avons échangé nos coordonnées téléphoniques au bas de l'un de nos courriels, pour conjurer une panne informatique ou stylographique, toujours possible.
C'est vrai : le téléphone, c'est quand même pratique et l'invention géniale d'Alexander Graham Bell remonte à 1875. Il va falloir qu'on se mette à l'unisson de la musique des sphères. Bell, incidemment, voulait faire entendre les sourds quand il a mis au point le téléphone. N'est-ce pas, étymologiquement, la voix qui porte au loin, alors puisse-t-elle ne pas crier dans le désert.
Dominant de la tête et des épaules (c'est une manière de s'exprimer) les potaches et les étudiants de sa génération (la nôtre, veux-je dire), Louis n'a jamais été dominateur (les apparences, depuis Pascal, sont trompeuses, on le sait bien).
Il n'a jamais envié personne, ni n'a été jaloux de personne. Sauf de moi, il faut croire (« Ah, ben, mon salaud ! », dixit ile ), car j'étais l'heureux et unique possesseur, dans le bahut, du volume des œuvres complètes de Spinoza (prénom : Baruch), dans la chic édition de La Pléiade (édition 1954) cadeau de mes parents pour la Noël 1956.
En novembre 1956, pour la première fois de ma vie, j'avais « passé commande » à mes parents, d'un (unique) cadeau, m'adressant à eux comme des enfants gâtés s'adressent au Père Noël. C'était mon premier ouvrage Pléiade. Bien d'autres ont suivi, au fil des ans. Mes parents n'avaient aucune idée de ce que pouvait être ou avait été Spinoza, mais ils me faisaient confiance et ils aimaient les livres surtout « les beaux livres » qu'on pouvait conserver toute la vie et, à leurs yeux, je le méritais. Merci encore à eux. Moi, j'avais, peu avant, lu un article dans je ne sais quelle revue spécialisée, sur la modernité de ce philosophe hollandais d'origine marrane donc juif portugais de surcroît maudit (Hérem) par sa communauté et trop injustement oublié ou méconnu. Et puis le jeune prof de philo que nous venions de « toucher » nous bassinait avec son « diplôme sur Spinoza », en permanence posé sur son bureau. Ça finit par obséder.
À propos de Spinoza, j'ai naguère découvert et naturellement acquis sur le champ , dans le fatras des revues et journaux étrangers de mon kiosque portugais habituel, un « Hors série » juillet/août 2009 du Nouvel observateur intitulé « SPINOZA le maître de liberté ». Dont acte. 80 pages quand même et vingt-et-un auteurs français et étrangers dont je n'ai jamais entendu parler. Tant pis ou tant mieux : y aurait-il de la relève dans l'air ? Faut-il y voir un signe ou une conjonction ?
Cette année 1956-57 représentait un défi majeur pour moi, soudain frotté à une discipline nouvelle et mystérieuse, à fort cœfficient ne perdons pas le Nord parallèle aux prestigieuses « Sciences-Ex. » et « Mathélem ». Sans parler de l'hiver exceptionnellement rigoureux cette année-là : on a failli crever de froid dans nos classes mal chauffées (malgré les poêles Godin portés dangereusement au rouge).
Spinoza (ou plutôt son traité : L'Éthique ) a été mon livre de chevet. J'avais eu on l'a vu la pratique redoutable du lecteur couché pendant ma longue maladie de 1952 à 1954. Autrement dit, j'étais rompu à ce que chevet voulait dire.
Surtout L'Éthique (ordine geometrico ) et ses « CQFD » qui ponctuent et concluent implacablement les démonstrations du philosophe m'impressionnaient et me séduisaient. C'est la quadrature réussie du cercle humain. Chapeau bas, Benedictus-Baruch ! Ah, si j'avais été doué de cet esprit géométrique, j'aurais plus que brillé en maths ! Et pourtant, L'Éthique n'a été publiée, en latin originel et parallèlement en néerlandais, qu'aussitôt après la mort de Spinoza, lequel avait expressément demandé qu'elle le fût anonymement : quelle discrétion, quelle suprême élégance ! Une leçon-pied-de-nez à la Camarde, aux contemporains et aux générations futures !
Simplement et sans hiatus, Spinoza remplaçait chez moi en vrac et je ne plaisante pas Clostermann, Verne, Dumas, Hugo, Balzac, Zola, Daúli, Gogol, Kazantzakis, Dickens, Kawabata et j'arrête ici la litanie (un peu plus tard, à la fac de Poitiers, mes lectures seront systématiquement anglaises et américaines « programme » oblige). Les doses n'ont pas été assez fortes, il faut croire, pour faire virer ma cuti et reposer ma tête sur la pierre philosophale comme Louis, qui a fait de la philosophie sa spécialité, mais qui pourtant n'avait pas ma chance, je dirai « pléiadique » !
Ce bouquin, je l'ai toujours, en dépit des envieux s'il s'en trouve encore. Il m'a accompagné partout au rythme de mes postes de fonctionnaire public : dans le Grand Nord européen (Suède, Norvège), sous les Tropiques (Brésil), en de multiples provinces françaises, à Paris, à Bordeaux, en Ibérie. Il est comme neuf, bien que ses pages papier-bible aient beaucoup été feuilletées, sous des climats divers et contrastés : publicité gratuite pour la qualité artisanale des productions de la Maison Gallimard, qui n'en a évidemment pas besoin.
Passant à la Fnac de Bordeaux, en février 1999, avant mon départ définitif pour Lisbonne, je suis allé voir, par curiosité, la pimpante vitrine des ouvrages Pléiade : parmi les « inconfondibles » (j'ose ce néologisme, calqué du portugais langue que pratiquait bien entendu couramment Spinoza, lequel, incidemment, ignorait l'anglais) dos à stries dorées, « mon » Spinoza édition de 1954 était là, quarante-cinq ans après. Dans le dernier catalogue La Pléiade (2007) que je possède, il est encore disponible au classement par auteurs, coincé entre Spectacles curieux d'aujourd'hui et d'autrefois (contes chinois) également en un volume et Stendhal en sept volumes. Qu'en penser ?
Lors de cette décisive année 1956-57, L'Éthique de Spinoza (ultime phrase : « Tout ce qui est précieux est aussi difficile que rare ») m'a curieusement aidé à amadouer ma trouille d'aller dans les « Djebels », car « les événements d'Algérie » (plus tard, bien plus tard, connus sous un autre nom plus franc du collier) ont longuement (l'aurait-on oublié ou fait-on semblant ? ) duré de 1954 à 1962. En 1959, j'étais en effet mobilisable comme tant d'autres jeunes hommes (voir Avoir 20 ans dans les Aurès et Tombeau pour 500.000 soldats).
Des copains à moi y ont laissé leur peau dont le colosse « Chô » que j'ai évoqué tout à l'heure et qui n'aurait pas fait de mal à une mouche (fût-elle du coche). Lui et eux avaient eu la malchance de « bloquer » des notes éliminatoires au BEPC, au lycée technique, au bac ou à un certificat de licence ou à leur première année de médecine ou de droit etc. Fin de sursis, comme on dit : fin de partie. Ils ont donc été éliminés définitivement (je répugne naturellement à dire, par ironie cruelle et facile : pour de bon). À la roulette des examens, j'ai eu, moi, la chance d'enfiler des sursis comme des perles parce que j'étais considéré bon élève puis étudiant et noté comme tel, ce qui ne gâtait rien et qu'il me fallait, pour l'honneur, tenir en permanence la dragée haute aux méchants décideurs.
Un échec à la session de juin, doublé d'un autre à celle de septembre, cela signifiait « départ sous les drapeaux », donc possible arrêt de mort. Vous avez dit : « motivation » ?
Pendant cette année de terminale 1956-57 (bout et but de mon parcours lycéen commencé, je le répète, en 1950), Louis a brillé encore plus s'il était possible et j'ai pu voir de près cet éclat dont les ondes ne m'arrivaient, jusque là, qu'amorties.
Tous ses condisciples dont moi évidemment étaient impressionnés par son aisance dénuée de superbe. Son humour aussi le signalait bien qu'il ait la dent féroce, mais exclusivement envers certains adultes qui nous entouraient profs ou administratifs. Jamais condescendant, il s'excusait presque d'exceller en tout, sauf en maths, comme je l'ai signalé : rien n'est parfait, décidément. Qui n'a rêvé d'être Achille bien que lui-même n'était immortel qu'à 99 % ? !
Moi, je n'ai envié que « les forts en thème », qu'ils soient « latinistes » ou « hellénistes ». À propos des « hellénistes », j'étais jaloux de leurs savoirs dans la langue de Homère et surtout de leurs jeux phonétiques, du genre : « Où qu'est la bonne Pauline ? / la gare : elle pisse et fait caca ! ». Il paraît que ça voulait dire, en grec : « Les ennemis ont encerclé la ville ; mais ils ne l'ont pas prise » ! J'en étais baba. Ce n'est que bien plus tard, en amateur (au sens que La Bruyère donne au mot) quinquagénaire que je me suis remis au latin et mis au grec à mon propre compte, comme on se met au vert. Latin et grec comme développement durable, qui l'eût cru ?
Mes sept années « fontanesques » sont loin dans le passé ; elles remontent des profondeurs abyssales. Au fait, que sont mes amis d'alors devenus ? Je ne dis pas « d'antan », car un inoubliable prof de lettres, nommé à Fontanes à la rentrée 1954, nous a appris que ce mot venait de «  ante annum  » l'année dernière (on n'en revenait pas), alors qu'il expliquait Villon ; oui, ce poème où figure ce vers à répétition : « Mais où sont les neiges d'antan ? », magnifiquement mis en musique et interprété plus tard par Brassens. Je dis amis, et non pas simplement camarades, surtout au niveau des « petites classes », quand on se serre les coudes face à l'adversité professorale et administrative, par exemple (je n'évoque que leurs surnoms) : Pupuce, Guyguy, Pat, Uniatz, Chô... et bien d'autres dont j'ai encore le carrousel des visages en tête, mais dont je tairai les patronymes. De fait, au lycée, on ne s'appelait jamais par nos prénoms. Ainsi, partout, en tout temps et sur tout support, vocal ou papier et comme tous mes autres condisciples n'étais-je que (et avant toute chose) Cartier, (virgule) Jean-Michel, donc en début d'alphabet.
J'en ai presque honte : à cette époque, je me moquais éperdument de savoir 1) ce que pouvaient bien faire dans la vie les parents de mes condisciples ; 2) si ces mêmes condisciples avaient une chance de passer le bac (moi, il me le fallait absolument, point.) ; et 3) ce qu'ils feraient après... Je croyais à la chance (la bonne étoile), mais aussi à un minimum de travail qui, logiquement, devait être récompensé (pas forcément avec les félicitations du jury). Et puis, il se disait que, l'année dernière, Untel et encore Untel l'avait « eu », alors qu'il n'avait rien « foutu ». Alors, pourquoi pas moi, hein ? Et puis, on n'était que vingt dans notre classe, vingt rescapés, somme toute, dans cette terminale 1956-57. On avait donc tous nos chances, statistiquement parlant. Ça consolait.
À cette époque, j'avais l'esprit et les tripes travaillées par la récente guerre mondiale : les lectures de Clostermann (Le Grand cirque ou Feux du ciel ) ; les anecdotes tragico-comiques de mon père, soldat du génie, démobilisé le premier jour du bel été 40 à Bordeaux... Celles de mon oncle, mécanicien sur Pacific 231 il ignorait que Honegger existât ! dont les convois avaient été mitraillés et bombardés à plusieurs reprises par « lezalliés » entre 194-3 et 1945. Comme les pilotes de chasse visaient surtout les locomotives, il avait failli y laisser sa peau (la « poche de La Rochelle », ville libérée un an après Paris, aidant si l'on peut dire). Celles d'un autre oncle, évadé fin 1943 du STO comme Antoine Blondin (à Peenemünde, base d'essais des V1 et V2 : « J'étais chez Von Braun ! », comme l'oncle dira plaisamment plus tard quand le savant allemand, récupéré par les Américains, s'occupera pour leur compte de lanceurs « ICBM » à têtes nucléaires, dans la perspective de la suprématie spatiale des Etats-Unis d'Amérique).
Mais il y avait aussi la lointaine et exotique guerre d'Indochine (et la vieille scie grand-parentale : « Nuit de Chine, / Nuit câline, / Nuit d'amour, / Nuit d'ivresse, / De tendresse... ») ; Indochine donc, « théâtre d'opérations extérieures » (où venait de périr un ami d'enfance de mon père). Puis le « théâtre » algérien (on changeait de lieu, mais c'était la même rengaine). Cette guerre d'Algérie, infiniment plus proche de nous, qui s'obstinait naturellement pour ainsi dire à ne pas avouer son véritable vocable et qui usait et abusait déjà d'une importante frange des « baby-boomers » en fleurs.
Pourquoi les différents gouvernements français, depuis le milieu des Années 40 et jusqu'à la veille des « Événements » de 54, n'ont-ils pas parié (misé) sur Messali Hadj, fondateur du MTLD mouvement de lutte légale, puis âme du MNA, alors que le FLN (qui dure encore) n'en était qu'à ses balbutiements ?
Erreur, ou pire : faute (crime ? ) historique s'il en fût. Au lieu de cela, Messali Hadj a été placé en résidence surveillée (afin de ne pas nuire à la République : ô ironie ! ) jusqu'en 1962 (Évian, donc). Devine-t-on où ? À Niort ! Potache, je le croisais ou le dépassais souvent sur l'avenue de Limoges, quand j'allais au lycée ou en revenais à pied. Il allait, altier, d'un pas mesuré, en djellaba blanche, encadré par deux pandores plus vrais que nature.
Le plus fort, c'est qu'au lycée, personne n'en parlait, même pas (pas même) les profs d'histoire, alors que « le passé éclaire le présent » (nous avait-on enseigné). On peut « traiter le programme » et y déroger quand « nécessité fait loi ». Peur d'être accusé de subversion ? Peut-être. Or en France, peu de temps finalement après l'horreur de « l'occupation », on était en guerre mais on se mettait la tête sous le sable (français) du Sahara.
Dans ce contexte prégnant, et malgré la densité annoncée de cette année de philo 1956/57 (commençant après « la crise de Suez » pendant laquelle les troupes franco-britanniques qui allaient entrer en vainqueurs au Caire, avaient été obligées de réembarquer sous la menace d'une intervention américano-soviétique), je ne m'offrais donc pas outre mesure le luxe de me regarder le nombril dans la glace et de m'interroger, comme à confesse, sur les fondamentaux de l'existence : d'où viens-je (une fois mis à part mes géniteurs immédiats) ? Où vais-je ? (Où cours-je ? disait mon oncle SNCF, plus métaphysicien qu'il n'y paraissait : après tout, il était nanti d'un certificat d'études de première bourre). Ou encore : la vie en vaut-elle la chandelle, s'il n'y a rien après la mort naturelle ou subie ou donnée (et même s'il y a quelque chose) ? Ça, ça pouvait être des réflexions, des introspections de temps de paix et de prospérité, la substantifique moelle des trente Glorieuses pour lors à peine naissantes et que personne, naturellement, n'avait conscience de vivre (les cartes de rationnement avaient été supprimées courant 1949 et « le système D » faisait encore florès).
Apprenti de la vie quoique potache avec mon petit bagage scolaire, mon petit meccano, mes petits patins à roulettes, mon petit vélo, mon petit harmonica diatonique « Hohner », mon petit appareil photo « Foca » et « d' autres choses aussi que je n'ose pas dire » (comme dans la ritournelle populaire un rien leste, mais qu'on chantait volontiers aux mariages), je vivais (même durant ma longue maladie d'adolescence) chaque minute comme si ce devait être la dernière Tant il est vrai qu' « il n'est trésor que de vivre à son aise », comme le professe si uniment Villon depuis plus de cinq siècles.
Il ne sert de rien de brûler des bâtonnets d'encens devant des sentences gravées dans le marbre, fussent-elles les plus belles et les mieux frappées. Agir, mais agir pour un résultat palpable, observable. Agir, oui. « Agir, c'est oser », déclarait Alain. J'ai osé. Et c'est là encore que je mets mes pas dans ceux de Spinoza, dont la devise était : « Caute ! », c'est-à-dire : sois prudent (dans ton audace raisonnée).
C'est effectivement l' homo faber qui m'a toujours le plus séduit : quand, enfant, je voyais naître d'une bûche informe un sabot rond à souhait, lisse comme une peau neuve, et fonctionnel, entre les doigts de mon grand-père paternel. Quand, encore, d'autres mains celles de mon oncle SNCF sortaient, d'un assemblage-soudage de pièces métalliques hétéroclites, des petits trains miniatures. D'où mon engouement patient et fébrile tout à la fois pour le meccano (j'en possédais, depuis le n° 0, toutes les boîtes disponibles sur le marché) pour le simple et innocent plaisir de dépasser les modèles proposés à l'assemblage et inventer mes propres structures et machines.
Sapiens/faber, côtés face et pile d'une médaille. Sapiens + faber : « Je pense, donc je suis ». Je suis, donc j'agis. J'agis, donc je fais : j'élabore, je fabrique, je construis. Bref, j'existe et je me manifeste. Et, avec mes semblables, mes frères, je contribue et je progresse. C'est avec ce viatique que je suis sorti, « comme un grand », du tunnel de Philo-lettres en juin 1957.
J'ai toujours considéré le travail intellectuel comme une antichambre, un préliminaire au travail manuel travail artisanal, car il y a « art » dans ce mot, redisons-1e. Et d'ailleurs, tiens donc, Spinoza jusqu'à sa mort n'a-t-il pas été polisseur (réputé) de lentilles optiques ? Sapience sur deux pieds (et bon œil). Comme mon père, le dimanche (je ne haïssais pas les dimanches, malgré la chanson qui sévissait à la TSF), dans son jardin, disciplinant ses poiriers le long d'un mur mitoyen, les cultivant (ô, Voltaire ! ) en espaliers : « L'arbre produit de beaux fruits dès qu'il est en espalier, c'est-à-dire dès qu'il n'est plus un arbre », écrivait Renan Deus ex Machina de la nature même : comme, alors, ce jardinier de la place de la Brèche (à une portée de fusil quelle image affreuse ! du lycée Fontanes), taillant ses massifs comme on le fait à Versailles.
On aura deviné que cette classe de Philo-lettres (d'octobre 1956 à juin 1957) fut un fiasco total. Irrémédiable (mot qui dit bien ce qu'il veut dire). Sans aller jusqu'à banqueter avec Platon, toutes ces questions vitales (ne serait-ce que, pour la bonne bouche, mettre sur nos tables et soumettre à nos ardentes réflexions et prises de position ce précepte qu'on pouvait retourner comme une chaussette des Anciens : « Primum vivere, deinde philosophari  ») auraient pu faire le thème, la trame et le brassage de cette année a priori privilégiée, cerise sur le gâteau potachier, tremplin vers l'âge adulte (en-deçà et au-delà du « légal ») et vraie propédeutique à la vraie vie autonome. Apprendre à investir dans la vie et à la gérer au mieux : la liberté individuelle et collective étant à ce prix.
J'essayais quant à moi d'être pragmatique (n'oublions pas qu'en grec « pragmatikótita » signifie « réalité »). Agir. Créer. Organiser. Après en avoir rêvé tous les détails. Rêver, au moins par exemple depuis Verne Méliès et Hergé Tintin, pour agir : l'Homme Armstrong sur la lune le 21 juillet 1969 j'avais 30 ans alors. Mais justement pas dans une tour ou une cave d'ivoire, comme un alchimiste. « J'ai fini par apprendre que tout le bonheur de ce monde passe comme un songe et je veux le saisir à présent pendant le temps qu'il doit durer », écrivait en 1633 Calderón de la Barca. En écho, et comme un défi, celui qu'on peut appeler le Gandhi brésilien Dom Helder Câmara déclarait simplement, au début des années soixante-dix à Recife (j'y étais et je l'ai souvent rencontré, alors que se pratiquaient à qui mieux-mieux les « disparitions » euphémisme qui fera florès jusqu'à nos jours de ceux qu'on appelait officiellement les « subversifs » : trois de mes bons amis brésiliens d'alors ont ainsi été escamotés, « vanished into thin air », comme disent les Britanniques) : « Je ne crois pas que le rêve de l'homme restera un rêve ».
Rêver donc d'un homo faber (j'insiste) dans une nature non seulement respectée mais soignée (cultiver la planète comme le jardin de Voltaire). « Or bust ! » comme on dit Outre-Atlantique. J'ai toujours à la fois aimé et redouté les défis (dont « l'amour humain » d'Aragon), car il faut sans cesse composer au moindre mal avec ces deux forces telluriques que sont « la lutte pour la vie » et « la sélection naturelle ». Or, il n'y a pas d'abaissement à se baisser pour relever un gant. L'œuvre personnelle, c'est bien (laissons de côté « le grand œuvre », dont « l'œuvre au noir » n'est que le premier stade aux mains de l'alchimiste de tout à l'heure n'en déplaise à Marguerite Yourcenar : ce ne sont que foutaises), mais la contemplation solitaire (du bébé qui risque de le rester face à ses déjections) est vaine, dans tous les sens du mot. Mieux encore meilleure est l'ouvre collective, construite d'apports et de critiques croisés, sans complaisance, ni abandon. Personne ne doit donc être le nègre de personne. C'est une question de dignité. Tout court.
Certes, un examen, un concours, une épreuve se passent « en solo ». Mais « le système éducatif », jusque dans son niveau supérieur devrait plus et mieux miser sur le travail collectif riche de potentialités (thèses et travaux à plusieurs voix, par exemple). Miser ? Oui : un pari pascalien à la mesure humaine. Les sports (qui voient plus loin dans leur éventail même que l'exaltation individuelle) ont en la matière une longueur d'avance : football, rugby, handball, basketball, hockey, cricket, baseball etc. riment sur des sanctions de performances par équipes. Comment concevoir travaux et résultats en solo égoïste dans l'architecture, l'immunologie, la conquête spatiale, les nanotechnologies ? Les meilleurs prix Nobel sont souvent collectifs.
Certes, dans le domaine romanesque (donc fictionnel), par exemple, rares sont les cas « pianos à quatre mains » (sauf, par exemple, Boileau-Narcejac ; mais que dire de Dumas, nanti de ses multiples nègres ? ).
Parfois, c'est vrai, on assiste même un comble au phénomène du dédoublement de la personnalité : Jacques Laurent/Cecil Saint-Laurent ; Romain Gary/Émile Ajar. Sans parler de Fernando Pessoa et son trio d'hétéronymes, se payant le luxe d'écrire indifféremment en portugais et en anglais, comme Samuel Beckett le faisait en anglais et en français.
Cependant, les Pic de la Mirandole ont vécu. Les génies type Einstein aussi (sauf preuve du contraire). Et s'il s'en manifeste un, par hasard, il faudra toutes affaires cessantes lui en adjoindre (politiquement) un autre, et de préférence plusieurs, pour qu'ils puissent, par conjonction, conjugaison et émulation commune et partagée, ne pas lambiner entre et pendant les étapes de leur chef-d'œuvre d'intérêt public et ainsi faire plus vite et mieux progresser l'humanité. De toute façon, sur eux, l'École passera et c'est heureux comme l'eau sur les plumes d'un canard. Quand même, gare aux clones ! Sait-on jamais...
Je ne crois pas absolument à la théorie du déterminisme (toujours ce que j'appelle mon « petit-doute-au-plafond »), mais l'année (octobre 1954) où un jeune et sémillant prof de lettres a débarqué dans ma classe de seconde M, a déterminé toute ma vie.
Bref, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, n'est-ce pas, Voltaire ? Ce monde plein de bruit et de fureur et qui n'a aucun sens, n'est-ce pas, Shakespeare ? Qui croire ? Heureusement, encore une fois, que le doute notre bien le plus précieux sans doute est permis.
Rêvons donc un peu, comme Calderón, en sachant que « le rêve est la réalisation d'un désir », selon la formule de Freud et qu'il « est une seconde vie », selon Nerval. Et tout cela sera bel et beau, car « l'art est le rêve de l'humanité », comme le déclare Romain Rolland depuis ses limbes. N'ayons pas peur des chocs culturels ni des « affects » croisés. Apprivoiser le rêve comme le Petit Prince l'a fait du Renard.
Mais il y a des coopérations boiteuses : porte-plume, porte-voix, porte-parole ou porte-flingue, ça porte malheur. Et la vie est la recherche du bonheur, n'est-ce pas, par hédonisme conscient et mesuré. Dès 1776, la Déclaration de l'Indépendance américaine proclame trois « droits inaliénables de l'Homme : la vie, la liberté et la recherche du bonheur ». En 1854, dans « Walden, or Life in the Woods », le transcendentaliste H.D.Thoreau affirme que celui qui « entreprend de vivre la vie qu'il a imaginée trouvera un succès inespéré ».
Et si le « rêve » martelé (« I have a dream ») de Martin Luther King prix Nobel de la Paix 1964, ne l'oublions pas n'avait pas été déclenché en 1963, les droits civiques pour tous seraient restés à l'état de belle intention... philosophique. Et sautons vaillamment par-dessus le temps Barack Obama (un petit pas pour lui, un grand pas pour l'humanité) n'aurait pas été élu président des Etats-Unis d'Amérique en 2008. Il faut croire qu'on ne rêve pas assez en France, ou qu'on y rêve mal. L'apprentissage, le compagnonnage ? le commerce ? (comme on disait au XVIIIe siècle) raisonné du rêve devrait être au cœur d'une éducation-formation sérieuse et désencombrée (« Simplifiez ! » adjurait justement Thoreau. À propos, une piqûre de rappel de sa « désobéissance civile » ne ferait pas de mal).
L'Europe, quant à « helle » (comme disait avec affectation un prof d'histoire-géo de ce temps-là, avec un bel « h » aspiré en fait : « soufflé ») n'a jamais été une Terre promise. Elle a été conquise et reconquise ad libitum. Mais, depuis 1945 et surtout depuis le traité de Rome de 1967, elle a été gagnée par le rêve d'une poignée d'inspirés (Communauté devenue Union). Ce n'est pas un rêve éveillé. C'est un rêve qui a nourri la réalité, une pragmatique qui se rebâtit et s'entretient sans cesse par le rêve qui lui donne son souffle et son sang. Age d'or unique dans l'histoire de l'Humanité. Depuis 1957 (la dernière au lycée Fontanes), on a vécu un miracle perpétuellement palpable. Cette fois, c'est sûr : rien ne sera jamais plus comme avant (même si, dit-on, l'histoire se répète, ou encore balbutie).
Dans ce cadre de réflexion, je terminerai par une anecdote. En 1963, nommé prof d'anglais au lycée de jeunes filles de Bastia (tout arrive en ce bas monde et j'y étais même l'unique prof de mon sexe), je faisais de fréquentes balades en fin de semaine dans les Agriates, en prenant bien soin de me faire discret car j'étais un « continental » autrement dit en langue vernaculaire : un « Pinzuttu ». C'est là, dans un village (paese) au pied du Monte Genova, que j'ai rencontré un jour un berger-vigneron corse tout à fait fascinant qui est devenu peu à peu un ami, malgré notre différence d'âge. Il aurait pu être mon père. Son unique sortie de « l'île de Beauté » (Kallisté, pour les Anciens grecs), il l'avait faite en 1946 comme trouffion au Liban, quelques mois avant l'évacuation des troupes franco-britanniques qui occupaient ce pays. Au cours d'une permission, il avait pu déambuler dans les ruines de Baalbek. Il ignorait évidemment qu'il s'agissait d'une ville d'abord phénicienne, devenue Héliopolis. Comme il se faisait dithyrambique dans sa description, je l'informai que ce lieu était la conjonction de deux mots grecs : ­?lios et Póli, autrement dit « ville du soleil ». Il n'eut pas l'air étonné. Il ne s'était pas encore remis, bien des années plus tard, d'avoir pu contempler sous le soleil de midi les imposants restes des temples. Il m'interpella à plusieurs reprises (il parlait couramment français, mais avait conservé son accent corse) : « Vous qui êtes pchofesseur, pouvez-vous m'eshpliquer comment on a fait pour conshtchuire les colonnes de Baalkeko ? ». Je balbutiai : « Euh, eh bien, dans l'Antiquité, voyez-vous... ». Il ne me laissa pas le temps de me reprendre et me dit sentencieusement : « Je suis certain qu'à l'époque, ils ont rêvé tout ça et ils l'ont rêvé en chantant, comme une paghella de chez nous ». J'en suis resté abasourdi. La polyphonie corse : gage et clé de l'unisson suprême... ? Il n'y avait rien à ajouter. D'ailleurs, il m'a tout de suite parlé de son « Patrimonio » (14 degrés, hein ! ) et il m'a emmené en boire quelques verres dans sa cave. Pace e salute à lui et à jamais !
Arrêtons là (to cut a long story short, comme disent sainement nos amis britanniques) toutes ces considérations, spéculations et réflexions rétro-philosophiques (soulas dont je n'ai hélas pas joui comme il se devait coitus philosophicus interruptus en cette lointaine année 1956-57 de « Philo-lettres ») et offrons-nous le luxe d'une paraphrase rimée (compte là-dessus et Boileau ! ) :
« Ce qui se rêve bien, se conçoit clairement
Et les modes d'action nous viennent aisément ».
Vers une éducation comparée
 
Comme le dit remarquablement Marc Bloch, dans Une étrange défaite, s'il est indiscutable que l'histoire sert à mieux comprendre le présent, il ne faut jamais oublier que, symétriquement, la relation au contemporain contribue à transformer la signification que nous attribuons au passé. Comparaison ne vaut certes pas raison, mais, en dressant un parallèle entre l'année 1956-57 et ce que nous vivons actuellement, nous ne constituons pas une simple figure de rhétorique. Une telle esquisse, aussi approximative soit-elle, nous aidera à voir plus clair dans notre passé.
Le premier trait frappant est évidemment que le lycée de cette époque, « notre » lycée si l'on veut, ne ressemble en rien à l'enseignement secondaire d'aujourd'hui. Il est même probable que la perception que nous avons des établissements secondaires d'aujourd'hui contribue à nous faire jeter un regard légèrement falsificateur sur ce qui a eu lieu il y a cinquante ans. Raison supplémentaire de nous montrer particulièrement vigilants sur nos souvenirs. C'est là sans doute que le fait d'être deux à faire fonctionner notre mémoire est le plus précieux.
C'est quantitativement d'abord que le contraste s'impose ; 12 % d'une classe d'âge fréquentaient alors le lycée, alors qu'aujourd'hui tout le monde va dans le secondaire jusqu'à seize ans. Le Général de Gaulle n'avait pas encore décidé de l'allongement de la scolarité, il le fera en 1960 seulement. Un tri féroce existait à l'époque, d'abord parce que beaucoup, dans les basses strates de la société, considéraient que huit années d'école primaire suffisaient largement à leurs rejetons (garçons et, surtout filles, celles-ci étant aisément considérées comme n'ayant nullement besoin de poursuivre leurs études). Ensuite parce que l'examen d'entrée en sixième entretenait essentiellement une fonction d'élimination et de sélection.
L'éducation n'était perçue comme une composante de « l'ascenseur social », comme il est à la mode de dire depuis quelques années, que par les strates relativement éclairées de la société ; parallèlement à ce non-investissement, il faut reconnaître que l'agriculture et les fonctions ouvrières dominaient encore le monde du travail et qu'étaient rares ceux qui comprenaient que mêmes ces métiers-là évoluaient eux-mêmes à grande vitesse vers une sophistication de plus en plus grande qui demanderait des compétences intellectuelles plus élaborées.
En 1957, on se trouvait à l'entrée d'un monde nouveau dont on percevait déjà certaines caractéristiques : les transformations de la chanson, de la circulation, des modes de vie, étaient perceptibles et frappaient à la porte. On pressentait bien que les générations postérieures à la guerre n'allaient pas ressembler aux précédentes et qu'il était urgent que l'école, par exemple, enseigne à s'adapter, à changer, à se prendre en mains pour inventer de nouvelles manières de travailler, de se comporter, d'habiter, de « vivre ensemble » dirait-on aujourd'hui.
Bientôt les établissements se multiplièrent, il s'en construisit partout et les enfants du baby-boom, célébrissime, les envahirent. Il fallut augmenter considérablement et très rapidement multiplier le nombre des enseignants de toutes les catégories. L'éducation Nationale devint un empire et rapidement naquit la célébrissime formule selon laquelle elle était devenue la troisième plus grande entreprise du monde, juste après la General Motors et l'Armée Rouge. Du coup, devant cet afflux que l'Etat s'efforçait de gérer jour après jour, les nécessités d'une diversification des enseignements se fit sentir. Les trois terminales seulement, qui avaient subsisté jusqu'en 1968, furent balayées et firent place à une pluralité de sections.
Il n'est pas question d'entrer dans le détail de ces modifications, objet de querelles techniques entre les spécialistes (les Sciences de l'Education sont apparues en France en 1967) ou de préoccupations anciennes pour les parents. Dégageons seulement les caractéristiques majeures : les lycées sont devenus de véritables petites villes ou entreprises, les livres décrivant et problématisant les fonctions du chef d'établissement se mirent à fleurir. La foule des élèves devait être canalisée, orientée, le nombre croissant des enseignants exigeait qu'une nouvelle catégorie de management (ou d'administration) s'organise.
Les « activités libres », autrefois très peu développées, se sont amplifiées un peu partout : clubs photo, clubs Unesco, cellules d'échanges internationaux, de chants, d'approfondissements divers, se mirent en place plus ou moins rapidement, mais s'imposèrent comme une des responsabilités importantes des établissements scolaires. Les associations de parents d'élèves prirent du poids, la vie des lycées devint une dimension fondamentale de l'exercice scolaire. Au fur et à mesure, des adultes nouveaux firent leur apparition dans les lycées (visiteurs divers, métiers extérieurs qui venaient parler aux élèves) alors que, exactement dans le même temps, les sorties des élèves et des professeurs vers l'extérieur acquéraient une légitimité (musées, théâtres, ateliers, grandes entreprises, etc.).
Au fond les lycées voient de plus en plus s'accroître leurs fonctions d'éducation par opposition à leur statut de lieux d'instruction. A l'époque dont nous parlons dans le livre, l'instruction tenait lieu d'éducation. Une morale pour la vie quotidienne avec les éléments d'apprentissage qui étaient exigés par la vie sociale (immédiate), à cela se limitaient les devoirs de l'établissement. En somme, le « métier d'élève » (pour reprendre une expression célèbre de Chamboredon) et le métier d'enseignant n'ont cessé de se complexifier, les enjeux éducatifs sont beaucoup plus lourds qu'ils ne l'étaient.
On ne sait plus exactement si une éducation longue permet ou non d'accéder à un emploi gratifiant ou choisi. C'est qu'un phénomène radicalement inédit s'est manifesté massivement voici une trentaine d'années : le chômage, véritable hantise des jeunes et de leur parents. Nous ne parlons évidemment pas de ceux qui ont intégré les grandes écoles, qui conservent les même privilèges qu'autrefois, mais de l'énorme masse des autres, qui peuplent les universités (dont le nombre a plus que doublé en cinquante ans) et, à la sortie, ne sont nullement assurés de « se caser ».
Le développement vertigineux des médias a multiplié les sources d'apprentissage (sur la solidité duquel nous n'avons pas à nous prononcer ici) auxquelles sont soumis tous les individus de la planète, et notamment les enfants qui, en outre, sont devenus, depuis plusieurs années, un groupe économiquement décisif, bref un marché. Les élèves sont donc aussi des cibles de marchandisation, ce qu'ils n'étaient nullement autrefois. Il n'y a donc aucune surprise à constater que leur part dans les décisions (familiales) s'accroît constamment, même pour les domaines qui ne les concernent pas à première vue : ils sont pour trente pour cent, officiellement, dans la décision d'acheter telle ou telle voiture.
La télévision, la radio, l'ordinateur et Internet, plus récemment et plus massivement encore le téléphone portable concurrencent (et victorieusement) l'influence de l'école auprès de la clientèle de celle-ci. Logiquement donc, l'autorité de l'enseignement institutionnel s'affaiblit. Ce qu'enseigne le lycée (ou le collège) n'est plus parole d'évangile. Souvent, on ne lui obéit même plus parce qu'on ne le croit plus. On a perdu confiance en lui. C'est une différence stricte, la plus lourde sans doute, avec notre école d'autrefois : nous obéissions perinde ac cadaver parce qu'elle exerçait un pouvoir unique avec les adultes qui dirigeaient tout.
Une forte tendance actuelle, pour l'enseignement, consiste à fournir aux apprenants les matériaux de leurs apprentissages et à les laisser s'organiser pour en extraire la signification et aussi ce qui leur convient le mieux. L'intervention directe de l'enseignant ne prend place qu'en amont et en aval de ce travail : c'est lui qui guide, qui aide à classer, qui met en ordre, pour passer de l'information à la connaissance. C'est là que se trouve en effet, la différence majeure, qualitative, entre les deux fonctions : l'information proprement dite est effectuée par des technologies (parmi lesquelles l'informatique joue évidemment un rôle essentiel parce qu'elle abolit les distances).
La responsabilité de l'institution pédagogique réside exactement en ceci : c'est à elle de distribuer le savoir, de le construire dans l'esprit des destinataires, de le consolider. La connaissance constitue le but premier de tout enseignement. Autrefois, il fournissait à la fois l'information et le savoir, les ressources et la démarche d'organisation. Il distribuait à la fois les connaissances au sens factuel du mot et la connaissance, c'est-à-dire les manières adéquates de traiter et d'ordonner les premières. Instruction et formation intellectuelle, tête bien pleine et tête bien faite à la fois.
Par exemple, n'existaient pas, à notre époque, les professeurs de documentation, qui, comme tous les autres, passent un CAPES pour devenir titulaires et qui n'enseignent pas. Ils sont là pour orienter les élèves, les aider à sélectionner ce qu'ils recherchent pour le moment parmi l'énorme manne disponible des ressources diverses sur un sujet donné. Dans un établissement scolaire, le rôle de ces documentalistes de haut vol est devenu capital. Ils se trouvent au contact des élèves, mais ceux-ci décident volontairement de venir les voir et les consulter. Dans l'ensemble de la vie sociale, d'ailleurs, les fonctions de documentation sont aujourd'hui radicalement indispensables.
Pour l'instant les technologies ne suffisent pas pour s'orienter à travers les moyens multiples de satisfaire des besoins eux-mêmes multiples. Il faut trier, négliger ce qui doit l'être, privilégier aussi ce qui doit l'être, hiérarchiser. Une « personne humaine », correctement qualifiée, est pour le moment la mieux à même d'être efficiente dans cette « course d'orientation ». Il est en effet clair, désormais, que la différence fondamentale entre un esprit bien meublé, formé, et un autre dépourvu de capacités méthodologiques, de méthodes tout simplement, c'est le « savoir » où se trouvent les ressources et comment il faut procéder pour y accéder.
Subtilement, donc, les besoins des apprenants et les compétences requises des enseignants ont évolué. Il faut certainement déplorer que les concours de recrutement demeurent encore trop rigides et trop calqués sur les modèles anciens. Il est simplement juste de souligner qu'eux aussi se sont beaucoup transformés et qu'ils intègrent peu à peu les nouveaux devoirs des enseignants, ceux dont ils héritent à mesure que les savoirs et leur disponibilité se modifient et où il convient de réfléchir attentivement aux fonctions pour lesquelles l'école est indispensable. C'est bien de cela qu'il s'agit en effet : définir en quoi l'institution scolaire est irremplaçable.
Reconnaissons que beaucoup reste à faire, et auprès des enseignants eux-mêmes, et auprès des parents et auprès des élèves. Ceux-ci ont tendance à se comporter en « clients » du système scolaire, même plus en simple usagers. Ils développent, comme leurs parents, ce qu'il est désormais convenu d'appeler maintenant « un consumérisme pédagogique », c'est-à-dire une simple consommation, prime et immédiatement jouisseuse, de l'enseignement. Les pouvoirs publics renforcent d'ailleurs cette tendance en mettant l'institution éducative à toutes les sauces : lectures d'un poème considéré par un prince de gouvernement comme symbolique d'un comportement exemplaire, intervention à destination d'un respect du code de la route, travail sur des manières de se conduire socialement (en général parce que l'actualité vient de montrer qu'il y avait des « paumés » dans le domaine considéré).
Au fond, l'école conserve toute sa légitimité pour la formation des élites (filtrée par les célébrissimes « grandes écoles ») et pour la fixation des apprentissages fondamentaux comme la lecture (encore que ces derniers, très souvent, restent défaillants si l'on en juge par les performances épouvantables de notre système scolaire pour ce qui touche à l'apprentissage du « savoir lire »). Le nombre d'adultes incapables de lire quoi que ce soit est impressionnant Les médias s'en font l'écho de temps en temps, puis le soufflé retombe alors même que, visiblement, il s'agit d'une urgence sociale (exactement comme on parle d'urgences médicales ou techniques).
Pour ce qui relève de l'éducation ordinaire, celle qui s'adresse à tout un chacun et vise à le rendre intellectuellement et éthiquement autonome dans sa vie quotidienne, l'Ecole ne dispose plus d'une autre légitimité que celle de distribuer, de garantir, et de valider des diplômes, c'est-à-dire une sorte de label de garantie. Cette fonction de certification et de seule certification nationalement valide est ce qui maintient l'Ecole en vie aujourd'hui jusqu'à ce qu'elle se reconstruise en restaurant son adaptation aux nécessités éducatives contemporaines.
Ce monopole, vieux d'un siècle et demi bientôt, est en train d'ailleurs d'être battu sourdement en brèche parce que de nouveaux métiers apparaissent chaque jour (il en est né, au cours des dix dernières années, davantage que dans toute l'histoire humaine) qui exigent rapidement des certifications (au moins pour éviter le n'importe quoi, le piston et l'anarchie professionnelle) que l'Ecole, dans son état présent, n'est pas (ou pas encore) en mesure de fournir. Beaucoup de fonctions dans les médias, par exemple, ou dans le domaine du spectacle, ne possèdent encore aucune filière de formation et sont pourvues seulement par « copinage » ou simple opportunisme (ce que Bourdieu appelait magnifiquement et rigoureusement « le capital social »).
En 2009, presque 66 % d'une classe d'âge obtenaient le baccalauréat, contre 10 % environ cinquante ans avant. Le taux de succès à cet examen fut, cette année, de plus de 85 % . Autant dire que le bachot ne signifie plus rien en termes de reconnaissance officielle, c'est-à-dire d'abord fiable. L'opinion publique, les parents, les élèves surtout, lui accordent pourtant toujours un grand prix et les émissions télévisées, qui ne manquent jamais le jour des résultats, montrent à satiété la joie débordante, exubérante, des reçus, et le désarroi des collés. Aucun pouvoir politique n'a osé mettre fin à cette mascarade qui, scolairement parlant, ne joue plus aucun rôle.
Autrefois, l'obtention du bac était évidemment beaucoup plus rare, en sorte que, mécaniquement celui-ci valait beaucoup plus cher en terme de potentialités sociales. Il serait très nécessaire d'essayer de créer une modalité sérieuse de comparaison entre deux époques de certification : quel serait, par exemple, l'équivalent du baccalauréat de naguère en termes de diplômes actuels ? En l'absence d'un tel instrument, toutes les calembredaines ont acquis une sorte de droit de cité médiatique, le pire consistant dans l'inusable « le niveau baisse », ou, en somme, « autrefois c'était mieux ». Or, il n'y a aucune raison de penser cela tant il est frappant que les adolescents d'aujourd'hui maîtrisent un éventail de savoirs beaucoup plus diversifiés que les nôtres autrefois. Cela ne signifie nullement, cependant, que leurs compétences intellectuelles soient supérieures. Simplement, elles sont autres.
Dans les relations entre l'Ecole et la société, le trait probablement le plus frappant consiste en la différence des temporalités. Par rapport aux années 1950, le temps quotidien a connu une accélération exactement foudroyante : désormais, les gens courent toute la journée, pour aller au travail comme pour déjeuner, pour fréquenter les médias (poussée continue de l'usage du téléphone depuis que les portables existent), pour faire les courses et, d'une manière générale, pour vaquer à ses occupations. Rien d'étonnant devant ce constat, que tous aient d'abord peur de la mort. Ils craignent de ne pas avoir le loisir de ne pas pouvoir faire ce qu'ils désirent accomplir.
Les plus jeunes sont évidemment touchés par ce phénomène. Contrairement à ce que prétendent les innombrables sociologues (puisque tous, désormais, se croient tels) des modes de vie, ce ne sont pas eux les plus touchés. Les leaders du peloton, à cet égard, sont incontestablement les adultes, jusqu'à un âge avancé (puisque, désormais, il faut impérativement être jeune ou le rester). Qui s'accablent eux-mêmes d'occupations plus ou moins frivoles (comme par exemple la plus absurde de toutes, celle qui consiste à cibler les soldes, à y penser sans cesse, à les attendre, puis à s'y précipiter le jour dit comme si la vie allait en être changée). Presque personne ne marche plus, chacun court.
Les plus jeunes se contentent de suivre le rythme. Simplement, ils érigent leurs centres d'intérêt en urgences et gardent constamment l'œil fixé sur le chronomètre, devant des obligations qui leur paraissent essentielles et qui, dès le lendemain (et même avant) seront oubliées : envoyer des SMS (priorité absolue, renouvelée cent fois par jour), chasser ce qui est en train de devenir à la mode, trouver de l'argent pour se payer des marques (qui sont distinctives, comme on sait, bien que tout un chacun les porte), « faire la fête » (qui devient une sorte d'occupation à plein temps), échanger (tout et n'importe quoi avec n'importe qui).
Or, dans cette cavalcade, le temps de l'école, qui occupe tout de même une place importante (bien que la tendance actuelle, particulièrement forte, tende à le ronger : voir l'absentéisme qui devient une pratique ordinaire, ou l'usage des téléphones portables en classe qui est aujourd'hui une dimension cruciale de l'opposition entre les enseignants et les élèves, que les premiers sont sûrs de perdre). Les rythmes scolaires n'ont pas changé, ou à peine, et ils ne le feront pas, parce qu'ils reposent sur de l'incompressible. Pour assimiler une idée, ou une connaissance, on est implacablement soumis à la lenteur. Les profs sont réputés lents parce que leur action ne peut pas se dérouler autrement que dans la lenteur. Les élèves, qui ne supportent pas cette nécessité, chahutent, téléphonent, circulent, discutent d'autre chose.
Bien entendu, ceux-ci ont les apparences pour eux. Les technologies, qui peuplent l'existence journalière, sont omniprésentes dans leur diversité, obéissent toutes à un temps rapide, celui, en outre, de l'éphémérité. Cette urgence, la dictature de l'instant qui, si on ne lui obéit pas, « détruit » (c'est le mot des jeunes) toute vie effective, on peut en mesurer l'ampleur si l'on remarque (avec attention et réflexion) qu'elle atteint même le bien que l'on imaginait le plus à l'abri : la langue. Voyez ces nouvelles formes grammaticales ou sémantiques, cette orthographe inédite (qui fonctionne essentiellement « au son ») qui est immédiatement saisie et pratiquée par les jeunes. On constate, d'ailleurs, que les moins âgés (dix à douze ans) sont en train d'inventer une manière d'écrire, qui les différencie des adultes bien pensants, évidemment, mais aussi de la génération qui les précède directement (à partir de quatorze ans).
Comprendre un phénomène (et rappelons-le, le travail de l'Ecole consiste précisément à faire comprendre) exige du temps, un processus long qui s'accomplit peu à peu et à coup d'efforts, de concentration, d'essais et erreurs. Dès lors, quel intérêt ? demandent les jeunes. C'est du temps gaspillé, perdu, qui perturbe notre vie, la détériore, et, plus gravement, l'ampute. Dans ces conditions, comprendre est inutile ou, en tout cas, cesse d'être prioritaire. On s'en passera. D'où le désintérêt croissant pour l'école qui, de plus en plus, est réputée ne servir à rien, une sorte de prison à laquelle les adultes condamneraient les plus jeunes.
Le raisonnement analytique, c'est-à-dire progressif, qui avance pas à pas, n'est qu'un détour qui retarde. Il est fait d'intermédiaires. Or, ceux-ci ont mauvaise presse parce qu'ils sont réputés couper de l'essentiel. C'est pourquoi, le mode de saisie (c'est exactement le mot) privilégié, c'est l'appréhension globale, synthétique, immédiate, totalisante, sans intermédiaire. On voit tout de suite que tel est justement le mode de fonctionnement des médias. Rien d'étonnant, par conséquent, que ceux-ci soient devenus de vrais concurrents pour l'Ecole.
Les médias montrent alors que la raison démontre. L'immédiateté se trouve donc du premier côté et c'est elle que l'on veut et non pas les étapes interminables qui caractérisent la deuxième. Qu'on pense juste une seconde aux émissions télévisées, aujourd'hui innombrables qui, en cinq minutes (que dis-je ? ), vous brossent un tableau proclamé exhaustif d'une situation qui s'est élaborée lentement, éventuellement même au long des siècles. Vous n'obtenez ainsi qu'une vue approximative ? Phénomène négligeable, il suffit de saisir « l'essentiel » (disent volontiers les « hommes de télé »).
Les destinataires préfèrent cela. Ils ont ainsi « une idée » qu'ils croient juste et qui, le plus souvent, consiste seulement à prolonger ou à conforter leurs opinions : dorénavant, c'est le règne de la « doxa » et non pas de la démonstration, de la persuasion et non de la conviction. Comment être surpris, devant une telle situation, que la xénophobie progresse sans cesse alors même, dit-on, que « l'éducation se développe ». Mais qu'est-ce qu'une éducation qui va dans le sens des préjugés parce que c'est la plus grande pente et que ce qui compte c'est le plus grand nombre : l'opinion majoritaire est aujourd'hui devenue une « preuve » au nom de laquelle chacun doit s'incliner.
Regardons impartialement Internet ; c'est l'illustration affreuse des phénomènes. Wikipedia pourrait en être le symbole même. Sur un sujet donné, chose ou personne, toutes les opinions sont bienvenues et peuvent constituer des contributions. Certaines sont manifestement erronées ? Qu'à cela ne tienne, elles ont droit de cité et, pourvu que certains les croient, elles possèdent la même valeur qu'une vérité démontrée. Quand l'antique Platon consacrait des pages et de très longues démonstrations, à distinguer l'opinion, de l'opinion vraie, puis de « l'opinion vraie avec raisonnement », qui, toutes, pourtant, ne pouvaient atteindre la connaissance effective, démontrable, transmissible, il se fatiguait pour rien et se mettait à côté de la plaque.
Désormais, tous les enseignants vous le diront, les élèves considèrent que leur opinion propre vaut largement autant que celle du prof sur un sujet donné. Il ne leur vient même pas à l'idée que ce que l'enseignant présente peut résulter d'un raisonnement, d'un apprentissage, d'un processus long et qu'une croyance se distingue radicalement d'un savoir. Il en va évidemment de même des adultes (aucune raison de stigmatiser les jeunes, mais ce sont ceux-ci qui fréquentent l'Ecole) qui brandissent leurs opinions, les affirment fondées parce que ce sont les leurs et n'hésitent pas à s'ériger en parangon de vérité. Il ne faut donc nullement s'étonner de ce que l'institution scolaire soit aujourd'hui profondément délabrée : il est indispensable, en priorité, de la refonder.
Les diversités se sont aujourd'hui invitées dans l'institution éducative : celle des filières, impressionnante, qui vise à offrir des possibilités à tout élève quels que soient ses souhaits et ses possibilités ; celle des enseignants, qui sont loin d'être tous issus des meilleurs, comme c'était le cas autrefois, essentiellement parce que le métier a perdu, au cours des années, beaucoup de son prestige et qu'il constitue désormais un choix possible pour ceux qui ne se définissent pas par des ambitions intellectuelles fortes ; celles des élèves, surtout, puisque tous fréquentent dorénavant l'enseignement secondaire et ont été, durant plus de trente ans, volontairement mélangés.
Collège unique ? C'est évidemment vite dit tant les dérogations se multiplient et, surtout, tant les différents individus bénéficient de manière diverse des enseignements qui leur sont offerts. On est d'ailleurs en train de revenir dessus, à marches forcées. Refleurit la fameuse « pédagogie différenciée » dont personne n'a jamais su, clairement, ce qu'elle voulait dire. C'est une noble intention, le collège unique, mais il vient se heurter, irrévocablement, à la réalité culturelle et scolaire qui caractérise chaque lieu et chaque quartier.
Il n'est évidemment pas question d'avancer ici qu'il y aurait des capacités intellectuelles intrinsèques différentes chez les uns et chez les autres. Simplement il y a des élèves pour lesquels les démarches scolaires ne sont pas adaptées. Le système continue de proclamer haut et fort qu'il est égalitaire mais c'est seulement dans les intentions ou les affirmations : ce n'est pas de cette manière, l'uniformité, qu'on peut « aboutir » à l'égalité. Parce que c'est bien de cela qu'il s'agit : l'égalité constitue le but, l'objectif. Mais, entre des élèves qui se caractérisent par des capitaux culturels divers, des modes de vie (en particulier familiaux) multiples, la démarche appropriée, la seule, est nécessairement inégalitaire.
Celui-ci n'est d'ailleurs pas le mot adéquat. Il ne s'agit pas, en effet, d'inégalité, mais de non-uniformité, d'adaptation à des destinataires divers. On ne se préoccupait pas de cela autrefois et l'on avait tort, sûrement. Ceux qui ne « suivaient » pas étaient abandonnés au bord du chemin sans que quiconque éprouve le moindre intérêt à l'égard de cette situation. Il y avait les excellents et les bons. Les mauvais se trouvaient relégués par l'Ecole. En apparence, c'était un système unitaire, qui jugeait tout le monde à la même aune, mais ce n'était qu'une fausse moustache. Se trouvaient privilégiés ceux dont la culture familiale était la même que la culture scolaire : les deux se renforçaient l'une l'autre et les inégalités étaient, mécaniquement, creusées.
A part les hauts capitaux culturels (que sélectionnaient, sous prétexte d'excellence scolaire, les grands lycées), les élèves qui bénéficiaient à plein de ce phénomène étaient les enfants d'enseignants, dont les parents connaissaient parfaitement les règles de fonctionnement du système et, en particulier, les règles non écrites. C'est la même chose aujourd'hui où 55 % des reçus aux grandes écoles et aux grands concours, sont fils et filles d'enseignants. Preuve qu'au fond les choses n'ont pas tellement changé et que, simplement, les « cohortes », comme disent les spécialistes, sont socialement prédéterminées par l'origine sociale (ici professionnelle).
C'est qu'à partir des années cinquante, la sociologie de l'éducation est apparue et a conquis droit de cité, par Bourdieu en premier lieu. Elle montrait que la fameuse égalité scolaire, et même la fonction d'égalisation des chances qu'était sensée organiser l'Ecole, ne sont que des leurres. L'institution scolaire exerce au contraire une action inégalitaire, une fonction de « reproduction ». Or, à cette époque, commencent à apparaître les revendications d'égalité de traitement des différents élèves et se multiplient les emplois qui nécessitent une formation intellectuelle.
Dans cette période, il y a une cinquantaine d'années, sont nées toute une série d'exigences nouvelles à l'égard du système scolaire et, par exemple, un souci des plus défavorisés parmi les défavorisés : les enfants de migrants, ainsi qu'il est devenu courant de les appeler alors. Peu à peu les grandes organisations internationales ont inscrit ce thème parmi leurs obligations. L'Union européenne (qui portait alors un autre nom) et le Conseil de l'Europe se sont lancés fortement dans cette bataille-là, à coup d'experts, d'argent et de poids politiques.
Ainsi est né, sous l'égide du Conseil de l'Europe, l'option d'une « éducation interculturelle » qui s'est rapidement définie comme ne s'adressant pas seulement aux migrants mais à tous les élèves. Son axe central consiste en un « enrichissement par les différences », l'échange des diverses manières d'être et de procéder. A ses débuts cette option, dont l'un des deux auteurs de ce livre fut un protagoniste engagé, fut très violemment attaquée par les tenants du titre éducatif, qui lui voyaient tous les inconvénients (stigmatisation des plus faibles, paternalisme, manque de rigueur scientifique, ce qui ne manquait pas de sel chez des « spécialistes » qui prétendaient exactement n'importe quoi).
Puis peu à peu, les choses ont évolué, le terme s'est imposé et, désormais, l'adjectif ou le nom « interculturel » est mis à toutes les sauces, et aussi absurdement que lorsqu'il était proscrit, il joue un rôle distinctif, de construction intellectuelle sophistiquée. Dans les établissements scolaires français, on n'utilise guère le mot parce que les problèmes essentiels (parmi lesquels, mais ce ne sont pas les seuls) figurent ceux des élèves d'origine étrangère qui ne possèdent pas le même ancrage, social et culturel, que leurs condisciples français.
Les familles impliquées ont contourné le problème et, du coup, celui-ci est apparu comme résolu parce qu'il ne se posait plus de manière visible. Les décisions du parti socialiste, une fois qu'il eut conquis le pouvoir, ont définitivement accru la confusion : celui-ci s'est avisé d'affirmer qu'entre les enfants de migrants et les enfants français de même condition sociale, il n'y avait pas de différence et que, par conséquent, il n'y avait pas lieu de mettre en place une pédagogie spécifique pour les petits étrangers. Manière d'éluder le problème en feignant de le résoudre.
Or, que convient-il de constater aujourd'hui ? Que, pour une carte scolaire qui n'a jamais fonctionné, les élèves de capital culturel différent, sont massivement regroupés dans les mêmes établissements (dits joliment « en zone sensible ») qu'ont fui symétriquement les enfants de famille française sauf si ceux-ci se sont projetés comme des sortes d'exclus du système, de futurs analphabètes qui éprouvent de grandes difficultés à « se caser » professionnellement. Des enseignants luttent certes admirablement dans ces lieux mais il faut bien reconnaître que cela s'apparente à du sauvetage.
L'interculturel fournit aujourd'hui, indiscutablement, le concept central d'une véritable transformation positive de l'Ecole. La diversité est en effet multiple et omniprésente (entre les citadins et les ruraux, les employés, les ouvriers, les fonctionnaires, les bourgeois, les filles et les garçons, etc.). Les occasions d'enrichissement mutuel sont innombrables, pour peu qu'on les favorise et que l'Ecole abandonne sa rigidité et qu'elle ne favorise pas, uniquement, un unique modèle d'excellence. L'honnêteté commande de dire que ce ne semble pas être demain la veille. Le concept risque de rester un pur gargarisme alors qu'il devrait être un axe fondateur.
Le dernier point de ce contraste entre les années 1950 et l'époque contemporaine constitue à la fois une illustration de l'inertie formidable qui caractérise le système scolaire français et une confirmation des changements qualitatifs que celui-ci a connus. C'est l'inexistence accablante de ce que l'on pourrait appeler, à la hache, l'éducation comparée, ou même, simplement, une certaine ouverture de l'Ecole aux relations internationales, c'est-à-dire disons-le franchement, à la mondialisation qui a désormais saisi, définitivement tous les secteurs de la société. Et l'on n'aperçoit pas pour quelles raisons l'éducation pourrait échapper à cette donnée « nouvelle ».
Il y a cinquante ans, le lycée était presque complètement fermé sur lui-même bien que se manifestassent quelques indices d'ouverture. Le commerce avec l'étranger était nul, institutionnellement, sauf par le dynamisme d'un professeur d'anglais qui venait d'instaurer, à travers le rugby, des relations entre une ville d'Angleterre et le lycée de Niort : une fois on allait jouer là-bas, une autre c'étaient eux qui venaient. L'arrivée d'un nouveau professeur d'allemand, en 1956, a fait naître une relation, elle aussi sportive, avec Wiesbaden, en un voyage mémorable, juste avant notre sortie du bahut, de l'autre côté du Rhin.
Pareillement, et je n'ai jamais su pour quelles raisons, un jeune Danois de dix-sept ans, Lars Lund, est venu vivre parmi nous, à l'internat, en 1956-57, pendant toute la durée de l'année. On peut aussi noter, peut-être la présence au lycée d'une demi-douzaine de Noirs venus d'Afrique, mais qui avaient mené toute leur scolarité dans des établissements français. C'était tout et c'était peu. On vivait vissé sur soi et sans aucun sentiment de privation. Autarcie, autosuffisance, enfermement béat. Les élèves ne se trouvaient pas, c'est le moins qu'on puisse dire, ouverts sur le monde. D'autant que la télévision n'existait pas, que le téléphone demeurait rarissime et que les voitures commençaient juste à être nombreuses.
Les choses ont bien changé, certes. Elles ont commencé par l'arrivée des assistants de langues, fruit d'un louable souci de moderniser cet enseignement et, par exemple, d'exposer les élèves aux difficultés d'une authentique communication orale. Il y en eut un, chez nous, à partir de la classe de seconde et il m'a, personnellement, beaucoup servi. L'absence de sanctions qui caractérisaient ces cours montrait bien cependant quelle importance dérisoire on leur accordait, tout était dédié à la bureaucratie des examens. Presque tous les élèves d'ailleurs, s'en moquaient éperdument.
Puis, l'enseignement lui-même ayant été étendu jusqu'à seize ans, en 1960, un afflux d'enfants migrants s'est produit. Cela n'est évidemment pas à dire qu'ils constituaient une véritable importation. Mais ils se caractérisaient pas d'autres capitaux culturels que les nôtres, d'autres richesses, bref une distinction nouvelle. Il faut souligner à cet égard qu'ils ont été longtemps maintenus sous le boisseau par « l'élève ordinaire » (qui n'a jamais existé et a été totalement enfanté par le système lui-même). En même temps, s'est développée la pratique de la « correspondance scolaire » avec des élèves de pays étrangers : encore convient-il de noter qu'elle était laissée à la diligence des profs.
L'ouverture actuelle s'est ainsi cependant peu à peu créée. L'étranger est devenu une forme banale de l'existence pédagogique. Des voyages ont commencé à s'organiser, d'abord vers les pays de langues apprises dans l'établissement, puis un peu partout (Québec, Italie, Grèce, pour ne citer que quelques exemples particulièrement significatifs). Désormais, notamment à cause de la disponibilité croissante des technologies, la présence du monde au lycée et de celui-ci à l'étranger, est quotidienne.
Puis sont apparus les échanges scolaires, qui ont commencé par avoir lieu à l'intérieur même du territoire, (classes vertes, classes de neige, classes de montagne, etc.) ; il faut souligner fortement cependant, à cet égard, que c'est déjà de l'éducation comparée au sens plein du terme quoi que semblent en penser quelques « spécialistes » français.

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