Pensée complexe en pratique et en recherche
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La pensée complexe : 1. Fondements, domaines, effets... avec des articles de M. Lani-Bayle, P. Paul, J. Clenet, J.-P. Bréchet, L. Gialdini / 2. En recherche, avec des articles de M. Aldaheff, M. Beauvais, G. Gigand, D. Poisson, M. Marchand, D. Violet / 3. En pratique : enseignement, formation, activité professionnelle avec des articles de C. Gérard, J.-Ph. Gillier, Ph. Garnier, M. Grangeat, M.-J. Avenier, M.-J. Barbot, B. Carmona, O. Tric, H. Grossin et al., C. Nicolas, J.-P. Letourneux, M.-N. Albert, R. Guillet / 4. Variations, avec des articles de M. Lani-Bayle, C. Nicolas, G. Pineau
Autrement : avec des articles P. Vallet, M.-J. Lorrain, M. Ranganathan, L. de Conti, L. Basco, G. Stenger,
M. Sulik
Envie de dire : avec des articles de G. Gigand, L. Andrien
LECTURES DÉCOUVERTES avec des recensions d'ouvrages

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2008
Nombre de lectures 3
EAN13 9782296477490
Langue Français
Poids de l'ouvrage 29 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

cheminsdeform at ion
aufildutemps…
Lapenséecomplexe
enrechercheetenpratiqueco mité scient ifique
cheminsdeformation
aufldutemps...
ISSN0760-0070 -ISBN 978-2-912868-61-9
mesdamesetmessieurslesprofesseurs
éditépar
Del’universitédenantesTéraèdr e
48,rueSainte-Croix-de-la-Bretonnerie Régis Antoine (lettres), Daniel Briolet (1933-2003), Philippe Forest
75004Paris (lettres),OlgaGalatanu (linguistique).
Tél.01 48 04 09 26
E-mail :contact@teraedre.fr au plannational,ensciencesdel’éducation
www.teraedre.fr JacquesArdoino,FrançoiseCros,NellyLeselbaum,PhilippeMeirieu,
et GastonPineau etAndrédePeretti.
Université deNantes –Formationcontinue
2bis,boulevardLéonBureau –BP 96228 au plannational,endehorsdessciencesdel’éducation
44262 –NantesCedex MoniqueAstié(biologievégétale),BorisCyrulnik(neurologie,psychiatrie,
Tél.:02 51 25 07 25 –Fax :02 51 25 07 20 éthologie clinique), Albert Jacquard (humanistique et génétique des
populations), David Le Breton (sociologie), Jean-Louis Le Moigne
Directricescientifque (sciences des systèmes), Jacques Lévine (psychanalyse), Edgar Morin
delapublication (sociologie) etJacquesNimier (mathématiques et psychologieclinique).
MartineLani-Bayle
www.lanibayle.com au planinternational
MireilleCifali (psychologie et sciences de l’éducation,Genève,Suisse),
comitéderédaction Olga Czerniawska (théorie de l’éducation, Lodz, Pologne), Guy De
équipe Transform’(transdisciplinarité Villers (psychanalyse,Louvain,Belgique),PierreDominicé (sciences de
et formation) de l’université deNantes, l’éducation,Genève,Suisse),EttoreGelpi(1933-2002),MeireceleCaliope
service de formationcontinue. Leitinho (sciences de l’éducation, Ceara, Brésil), Ewa
MarynowiczHetka (pédagogie sociale,Lodz,Pologne),JacquesRhéaume (sciences
de la communication,Montréal,Québec), MakotoSuemoto (sciences
de l’éducation,Kobe,Japon), Fabio Vasconcelos (géographie,Fortaleza,
Brésil) etAndréVidricaire (sciences de l’éduction,Montréal,Québec).créditsphotos
La tisserande :MayaFargeas
Autres :MartineLani-Bayleta bledes matières
éditorial 2–en recherch e
MartineLani-Bayle ............................................ 6
autonomie,projetetresponsabilité:discours,
Dossier :la pensée co mplexe pratiquesetconceptions
en recherche et en prat ique MartineBeauvais............................................. 68
ingénierieduregardounaissancedelacomplexit é
1–fonDement s, Domaines,effets …
GérardGigand ................................................ 77
la penséecomplexe:nœudsetpontsentrelesdiférentes
lespalétuviersdeguérandefaceàlapollution
logiquesinterprétanttouslesphénomènes
del’Erika
PatrickPaul ................................................... 13
AlainLeGentil&MichelMarchand ........................ 85
quandlapenséecomplexeinterrogelesfondements
del’économique complexifcationprogressivedemodèles
Jean-PierreBréchet ........................................... 24 enformationd’adultes
DanielPoisson ................................................ 93
approchescomplexesenrechercheetenformation
JeanClénet .................................................... 38
vécud’antagonismes,travailauxlimites
témoignaged’uneconversioncheminfaisant… etstratégiesdemaîtriseenrecherche
LaurenceGialdini ............................................ 53 MichelAlhadeff-Jones ........................................ 104
pourquoifaireetpensercomplexe,quandonpeut rechercheetcomplexité:delaprogrammation
faireetpensersimplementcompliqué àl’action
MartineLani-Bayle .......................................... 60 DominiqueViolet&MarielleReiss ......................... 113la parabole:unmoyenpourtransmettredessavoirs3–en prat ique : enseignement,form at ion ,
complexessurdesactivitésprofessionnellesac tiv ité profession nel le
Marie-NoëlleAlbert ......................................... 203
complexitéàl’œuvreetœuvredelacomplexit é
encheminsurlesprocessusd’innovationdespm e
enformation
RégisGuillet ................................................. 211
ChristianGérard ............................................ 123
le surgissementdeingegnodanslesclairs-obscurs
Àl’écoleduterritoir e d’undesigndeformation
Jean-PhilippeGillier ......................................... 134 BernardCarmona ........................................... 217
la complexitédelaformationdel’opinion :
lecasduparanormal
4– vari at ion s
PhilippeGarnier ............................................. 144
réapprivoiserlemonde…enseigner,former:avancerdans unespace
MartineLani-Bayle ......................................... 231decomplexit é
MichelGrangeat 152 faut-ilavoirpeurdelacomplexité?
CécileNicolas ................................................ 208la penséecomplexepourreleverlesdéfs
dumanagementstratégiqued’entreprises psychosociologiedel’espacehabit é
Marie-JoséAvenier .......................................... 157 pouruneconscienceplanétair e
InterviewdeGastonPineauparClaudeTapia .............. 222
l’alternancedanslaconstructionidentitaire
professionnelled’enseignantsenlangue
Marie-JoséBarbot ........................................... 167
autr emen t
le projetd’architectur e
accompagnerdesmémoiresenformationinitiale :OlivierTric.................................................. 176
unedémarcheclinique ?
voyageaucentredel’estuair e Patricia Vallet ................................................ 252
SergeElineau,HervéGrossin&JacquelineOrieux ......... 186
Descripteursd’enseignementacadémique
pouraccompagnerlesallocatairesdeminimasociaux etdessavoirsenseignés:lecasdelatransmission
versundéveloppementdescompétences… traditionnelledukathakeninde
CécileNicolas ................................................ 189 MaliniRanganathan ........................................ 259
la complexitéenactes: le mineurplacéeninstitutionauBrésil
accompagnerleprojetd’agenda21del’afpa l’espacethérapeutiquecommealtérit é
Jean-PierreLetourneux ...................................... 196 LucianedeConti ............................................. 267le soisocialdel’enseignant:lesrelationsfamille-école envieDeDir e
LouisBasco ................................................... 275
au pieddumurennomadesurlescheminsdelacliniqueauJapon
GérardGigand ............................................... 309Marie-JoséeLorrain ......................................... 287
mémoireetsouvenirpierreBayle(1647-1706):toléranceetraison
AdrienLoïc................................................... 311GerhardtStenger ............................................. 295
odeurs,goûtsetmélodiesentantqueclé
lect ureDécouvert es
auxmythespersonnelsdenotreenfanc e
................................................................ 315MonikaSulik ................................................ 300Cheminsdeformationaufildutemps…
Enhommage
àGermaineTillion
àAnne-ClaireDéré
«LeCartésianisme ne faira pasuneaffaire,je le regardeéditor ia l
simplementcomme une hypothèse ingénieuse
qui peut servirà expliquercertains effets naturels,
mais du reste,j’en suis si peu entêté que je ne risquerois pas
la moindrechose pour soutenir que la natureserègle
et se gouverne seloncesPrincipes-là.Plus j’étudie
laPhilosophie,plus j’y trouve d’incertitude… »
PB ( )
, ’  quia surgi du fond régulièrement rendu compte dans ces lignes. TentantLdes temps et nous suit depuis plusieurs numéros,se d’ouvrir un diplôme ence sens,nous œuvronsà
sensibilitrouvequelquepeuperplexedevantnotretitrededossier ser les personnes intéresséesàcette « réforme de la
penaujourd’hui.Qui déjà,ne répond pasau projet énoncé en sée »,pour reprendre une expressiond’EdgarMorin,tant
findunuméroprécédent,lalaissantunbrindéconcertée : passionnante que parfois difficile d’accès et source aussi
1« Le numéro 12,quant à lui […] ,devrait porter sur les de nombreuses incompréhensions voire rejets.
liens entre la capacité à raconter et à apprendre et ce,à C’est pour continuer de contribueràcette avancée que
tout âge de la vie.» En fait,ce thème fera l’objet d’une nousavonsprojetécedossierarticulant,tant lesbases de
2publicationsur la revue en ligne du  ,l’équipe de cette forme de réflexivité que son usage en recherche et
recherche du département des Sciences de l’éducation enpratiqueprofessionnelle:eneffet,ilnes’agitpasd’une
de l’Université de Nantes, ou dans un de nos prochains pensée éthérée et déconnectée des questions de terrain,
numéros,ce qui, du coup,nous a permis cette nouvelle bienaucontraire.La lecture des pages qui suivent parlera
programmation. ence sens.
En effet,la penséecomplexe et ses liensavec la pratique Danscetobjectif,nousavonsréunidestextesautourdeces
nousintéressentdepuisdenombreusesannéesdansleser- troispolarités,parfoisartificiellementdissociées.Certains
vice de laFormationcontinue decette même université : s’avéreront sans doute moins accessibles que d’autres,
cf. les Universités européennes d’été successives depuis même si un souci de lisibilité nous a réunis.Mais nous
l’an2000,suiteauxRencontres 2000,etdontnousavons avonsdû réduirela taille de quelquesarticles pour ne pas
6Éditorial
5sacrifier la diversité des thèmesabordés et des nombreux d’un entretien entre Claude Tapia et Gaston Pineau :
auteurs sollicités ouayant réponduà notreappel (l’inté- j’y ai eu, par ce biais, le plaisir de renouer contact avec
gralitédesdocumentsd’origineseraconsultablesurlesite ma précédente carrièreprofessionnelle. Nous voyons,
3 ,comme cela sera notifié dans les quelques textes dans l’accord donné parces revues,un signe de la
reconconcerné par ces raccourcissements).L’ensemble consti- naissance de la nôtre dans un paysage déjà bien occupé,
tuera une forme de manuel montrant les implantations ainsi que la marque de l’émergence de liens interactifs
de la complexité dans notre paysage pratico-réflexif,et ne pouvant manquer d’êtreféconds entrenos revues.
seraà relieraux textes fondateurs des principauxauteurs S’y révèle également notre souci tant du contact que de
nous yayant initié. l’interdisciplinarité.
La rubrique«Autrement » nous fera ensuite voyagerau Quelques«Envie de dire»ponctuerontenfinces lignes
Japon,enInde,auBrésiletenPologne.Elleprésenteéga- d’uneautre façon.
lement un texte n’ayant pu prendre place,car reçu trop
Nousavons,parcontre,dûécourterunmaximumlarubritard,dans le numéro précédent sur la démarcheclinique, que,pourtanttrèsappréciée,«Lectures-découvertes»,par
cequi permet de rappelercette thématique si importante manque total de place,ne pouvantcontinuerà maintenir
et tellement en lien avec lacomplexité,que je projette un nombre trop élevédepages.Malgrétout,cenuméro
une publication qui mettra enavantces proximitéscom- comme le précédent,sera double (12/13).
plémentaires et leurs potentialités.Cette rubrique enfin Le prochain,pour octobre
2009,coordonnéavecMariecomportelecomplémentd’unarticleprésentaussidansle AnneMallet,portera sur «Récit,estime de soi et
formanuméro 10-11 et qui traite du soi social des enseignants. tion ».Voir en fin de revue l’appelàcontribution.
Nousydécouvrironségalementl’auteurdel’exerguedecet Traditionnellement maintenant, nous vous souhaitons
édito dont je porteavec plaisir le patronyme,PierreBayle une bonne lecturede cenuméro, en vous remerciant de
(1647-1706),nonseulementpèreducélèbreDictionnaire votreintérêt pour cette publication.Et vous invitons à
historiqueetcritique et roi de la note debas de pageasso- nouscontacter si vous souhaitez réagir ou entrer en
diaciéeà l’entre-lignes,chantre de la tolérance,mais précur- logueavec nousà propos de nos objectifs ou projets.
seurs’ilenestdelathématiquedéveloppéeici:il n’acessé
de luttercontre les préjugés et de préconiser une pensée ML-B
critique de l’«examen ».
1.« …prévu pour octobre 2009 » : erreur raccourcissant le temps,Profitons de cette évocation pour remercier la revue qui
il fallait lire « 2008 »,bien entendu.
avait déjà publié l’article de notre collègue Gerhardt
2.Centre de recherche en éducation deNantes,www.cren-nantes.net
4Stenger sur Pierre Bayle, Les Cahiers rationalistes , et
3.Modélisation de lacomplexité,présidée parJean-Louis
qui nousautoriseà le reprendre danscecadre.Ainsi que LeMoigne que nous remercions pour sonamicalaccord.
Le Journaldespsychologues qui,en la personne dePatrick www.mcxapc.org
4.,Union rationaliste,novembre-décembre 2006,n° 585,p.6-13.Conrath,avec qui nousavonscollaboré voilà desannées,
5.LeJournaldespsychologues,n° 236,avril 2006,p.71-75.nousaautorisésà publier le texte paru dans leurs lignes
7Cheminsdeformationaufildutemps…
«[…]
Ironie qui sourit
Barques dans la nuit
Je peins l’humanité
Et la lumière des vagues
Dans leciel »
AT
EnTransparences
Opéra éditions 2007
«Je guette l’aube ouverteauxalentours d’espoirs
Surgis dans l’or des nuits,offertsà la lumière.
Dans l’errance diurne,artisane des soirs,
Le matin se veut neuf et de vigueur première.
[…] »
MN
J’entredanslematin
Aléas 2007
8la penséeco mplexe
1-fo ndements ,domaines,effets…
2-en recherch e
3-en prat ique : enseignement,form at ion ,
ac tivité prof essionnelle
4-variat ion sCheminsdeformationaufildutemps…
101-fo ndements de
la penséeco mplexeCheminsdeformationaufildutemps…
12penser la prat ique de la co mple xi té
ontprogressivementouvertàse truction et de nature à la fois continue et discontinue,Pquestionner sur la complexité dans le champ de la analogiqueetdigitale,extérieureetintérieure,immanente
science.Sans exhaustivité,et pour laFrance,il semblerait et transcendante.CornéliusCastoriadis (1993) voit dans
quece soitGastonBachelard,sans doute inspiré des tra- la complexité un enchevêtrement de niveaux
hiérarchivaux deS.téphaneLupasco,quia ouvert lechemin par la ques irrémédiablement irréductibles l’un à l’autre.
miseenavantd’uneépistémologiedialectiqueetnoncar- BasarabNicolescu (1996), enfin, les précise comme
tésienne.Cependant, le courant de la Naturphilosophie «niveaux de réalité » ouverts sur un réel voilé età jamais
eallemande,au siècle,ceux de la physique quantique, insaisissable.
de la phénoménologie,de la théorie des systèmes, de la L’ensemble de ces théoriciens considère globalement
ecybernétique ou du structuralisme,au  siècle ont,au la complexité comme ressortissant à une épistémologie
préalable,etchacunàleurfaçon,contestél’approcheposi- quiarticule,grâceà unacte paradoxal de la
pensée,sépativiste dominante.Il faut malgré toutattendre la fin des ration et reliance,voire objectivité et subjectivité,même
années 1980 pour voir le mot visité et travaillé dans le sices termes ne sont pas poséscomme tels ence qui
préchamp scientifique.Edgar Morin (1998) appelle com- cède.En toutcas, il apparaît que la complexité possède
plexece qui surmonte laconfusion,l’embarras et la diffi- lelourdprivilègedeposercontradictoirementlarelation,
culté de penser grâce à une pensée organisatrice,c’est à par exemple,entreapproches explicatives
etcompréhendireséparatriceetreliante.Y.Barel(1993)précisequ’ilest, sives, entreune scienceobjectiveetla subjectivité des
dans lacomplexité,une mise en tension de pôlescontrai- personnes, le traitement deces relationscontradictoires
res,miseentensionàlafoisdeconnivenceetdeconflitet générant un ensemble de niveaux tant logiques
qu’épisengagéedansunprocessuspermanentdeproduction/des- témologiques différenciés 1.
13t
t
c
Cheminsdeformationaufildutemps…
Compte tenu de la complexité à s’engager dans une
trouverrésolutionsitôtquesemanifestentrupture«chaodéfinition simple etclaire de lacomplexité (celle du Petit tique » etarticulation méta-cognitive.
Robert,«complexité»:«état,caractère dece qui estcom- La complexité,comme caractéristique parmid’autres
plexe»;et«complexe»:«quicontient, réunit plusieurs de la réalitévivante et/ou humaineappelle,comme façon
éléments différents»,apparaissant partropinsuffisante) depenseretdecomprendrelamonde,lapenséecomplexe.
nous allons, plutôt que chercher à définir ce mot, tenter, Cette dernière,à sa façon, manifeste lacontradiction
dansunpremiertemps,dele«penser».Ceciposé,ils’agira avancéeau préalable :
de mieux appréhender en quoi la complexité, dans son □ pensée : pendere, pensus,«laisser pendre les plateaux
contenu même,renvoie au tissage.La pensée complexe, d’une balance afin de peser,évaluer,apprécier », dans le
qui en découle,nous permettra dans un troisième temps sens de contrebalancer deux éléments, de peser le pour
d’envisagerunenouvelleépistémologiedesliensetdel’in- et le contre, d’évaluer quelque chose dans son rapport à
telligenceque nous tenteronsd’illustrer,defaçon certes autrechose.
nonexhaustivemaisafind’enapprofondirlesens,enusant □complexité :complecti,«contenir »,dans le sens de
réude l’exemple des histoires devie,entremuthos etlogos. nir plusieurs éléments différents«tissés ensemble ».
La pensée,qui affirme l’importance de toute dualité
men ,àd éf td ed éf ini on , pour évaluer,et la complexité,qui suggère que les
difféer « mp »? rences peuvent s’unifier manifestent deux registres
stipulant des mouvements cognitifs inverses qui,cependant,
Lacomplexité,qui étymologiquement peut évoquer le peuvent se rencontrer.Ausens large,la penséecomplexe
tissage,concerneenconséquencecequiconstitueetcoor- devientalors,en sa définition même,l’aptitudeà évaluer,
donne l’ensemble des tissus,biologiques ou sociaux.L e à peser des éléments de nature contraire– voire
contramot renvoie,dès lors,et en premier lieu,au vivantconsi- dictoire– tout en exigeant de les réunir,de lescontenir.Il
dérédanssaglobalité,c’est-à-direentantquephénomène s’agit donc bien,comme le propose Morin, de
séparervital et/ou psychique,cette totalité enacte ne se suffisant relier des objets, des situations, des concepts de natur e
pas,nouslesavons,desapprochesréductionnistespropres opposée,différente,contradictoire.La pensée complexe,
àlascientificitéhabituellepours’appréhenderavecclarté. d’une certaine façon, articulerait donc les relations de
Il est donc nécessaire, pour accueillir la question de la
l’AutreetduMême.Autreélémentnotable,enmathémacomplexité, d’envisagerun changementparadigmatiqu e tiques, un nombre complexe présente une partie réelle,
et une modification de la logique si l’on veut espérer en mesurable,et une partie imaginaire, non
cernée,incercomprendrequelque chose. Ici, causalités et finalités taine.La complexité renvoie enfin, si l’on se
réfère,tou(téléologie)nesontplusexclusivesl’unedel’autre,lespro- jours,au Petit Robert,à un ensemble perçu globalement,
cessus,enboucles,supposentlarencontredebifurcations, c’està direà uneGestalttheorie,à une théorie de laForme
descontradictions,une situation de tension entre polari- selon laquelle les propriétés d’un être vivant ne résultent
tés contraires apparemment sans solution mais qui peut pas de la seule addition de son organisation biologique,
14
xité le co mo le ns pe
se éci pr ti au omm
Fondementsdelapenséecomplexe
psychologiqueetsocialemaiségalementdel’ensembledes àlapartsacrée,intuitive,paradoxaledesinteractionsentre
relations entreces élémentscomme«anthropoformation». l’unicitédechaqueindividualitéhumainesitôtatteintson
Dansledomainehumain,quellessontcesrelationsqui propre«remembrement » et l’unité («l’uni-versalité »)
enracinent (ou s’enracinent dans) des pratiques reliées à propreau processus d’ontogenèse.
du vécu? Autrement dit, est complexe ce qui,au-travers et
auLa première relation de l’humain,comme«être-au- delàdecesquatreregardspossiblesquesontlepointdevue
monde » inscrit son appartenance à un environnement biologique et environnementalnaturel, le point de vue
naturel.Lacomplexité touche ici le processus de forma- socioculturel,le point de vue psychologique et le point de
tion expérientielle,l’écoformation (Pineau, 1991), l’en- vuesacral,débouchesurleurdynamiquerelationnelle,leurs
semble surgissant des profondeurs de l’expériencecorpo- liaisonsetleursruptures,explicitesouimplicites,objectives
relle grâce au vécu sensitifparles«événements»qui et subjectives.Cette façon de procéder tisse à la fois la
surgissent de notre relationà l’environnement physique. structureetlerapport complexeettotalduphénomène
Maisl’environnementd’unepersonnerenvoieaussiaux vital,structuresetrelationsquideviennentsignificativesdu
autres.La seconde interaction est donc psychologique et processusontogénétiqueetanthropoformateur.C’estdonc
sociale,ressortant d’un rapportà l’altéritécomme«hété- d’uneanthropologieà la fois transculturelle et
transdisciroformation» (Pineau, 1991). Nous connaissons tous
plinairedontnousavonsbesoinpourconstruireunepratil’importance decette relation dans laconstruction iden- que de lacomplexité.Nos universités en sont loin…
titaire.Leregardportéparl’autredevient,pourlemeilleur
etpourlepire,lemiroirplusoumoinsdéformantdenotre ét hored ut ge et ie mb oliq
connaissance de nous-mêmes.
Mais nous devons, pour cefaire, nous démarquer de Séparer/relier n’est pas sans évoquer la métaphore du
tout un ensemble de fausses identités qui voilent la ren- tissage qui donneau motcomplexité une part de son
étycontreà soi-même. L’autoformation a,dans sa finalité mologie.L’art de tisser demande diverses opérations
sucpremière,comme vocationdedéchirer les voiles de nos cessives qu’il importe de préciser pour mieux apprécier
identifications afin de laisser transparaîtrenotre« vrai notreobjet.Eneffet,l’art ducardage et l’art du filage,qui
visage».Cettedynamiquetransformatricenepeutcepen- précèdent le tissage,procèdent d’uneactivité
discriminadantressortird’unesimpledémarcheconscienteet(auto) tiveliéeà la séparation(Paul, 2003).Si carder consiste
réflexivedanslamesureouils’agitd’alleraussipuisercer- bienà séparer des poilsanimaux entremêlés pour les
nettains types d’informations sur soi dans l’inconscient qui, toyer et en faire des brins ténus par exemple,le filage,
ence sens,devient«cognitif » (Paul,2003). malgrél’apparence,ressortitàcettemêmeactivité,dansla
Cettetroisièmeapprochedelacomplexitéserelieàson mesure où s’il s’agitbien de réunir des fragments de
réatourà une quatrième,du registre plus spécifique de l’in- lité séparée, il importe aussi de les tordre, de les
conscient et du paradoxe en questionnant les relations du aligner,de les ordonner pour créer une réalité distincte
singulier et de l’universel.L’ontoformationcorrespond ici et solide,distinguée en qualité,épaisseur,couleur,etc.,
15
ue sy og pol ro th an sa is apCheminsdeformationaufildutemps…
mots du livre de laGenèsecommencent par unbeth 2n’est
évidemment pas lefruit du hasard.Ce récit pose
l’impulsioncréatrice de l’univers et de l’homme sur le pouvoir de
la lettre beth,le«b »,comme dans notrealphabet,valant
deux.La dualitéapparaît donc inhérenteà l’actecréateur,
l’homme,crééàl’imageetressemblancedeDieuaffirmant
àsontourlemêmeprocessusselonlesexe,mâleetfemelle.
Toutcommencementcependant,entantquejaillissement
d’une dualité oppositionnelle,postuled’une finalité,d’une
téléologieconsistantà retrouver le lien,l’unité potentielle
quia présidéàcette élaboration: du Deux naît le Trois
commeaptitudeà rendre reconnaissable et identifiable
le
Un.C’estàcemystèrequel’onestconfrontédanslechrisle procédé visant à réduire certaines discontinuités pour tianismeavec la double nature duChrist né deMari e 3et
donner densité et permettre de différencier les fils. de l’angeGabriel 4.C’estaussi dans laChineantique
l’inL’art du tissage,inversement,consisteà réunirces fila- terpénétration permanente en l’homme,enfant duCiel et
ments séparés pour permettre un certain ordonnance- de laTerre,du yin et du yang,du sombre et du lumineux,
ment,cette structuration même révélant le projet sous-
processusinteractiftendantendirectiondesonaccomplisjacent du tissage. Tisserconsiste donc plutôt en la sement insaisissable,ledao.Ce processus de mise en
relamanifestation d’une volonté,d’un esprit. Le tissage tion opère selon une double dialectique nei/wai,caché/
exprime,sous forme organisationnelle,des forces subjec- apparent,et
biao/li,(extériorisation/intériorisation),illustives et culturelles qui, de la sorte,transparaissent. L’art trée par le jeu de deux systèmes énergétiques différenciés.
d’entrelacer manifesteainsi quelquechose de plus que la Nei/wai,lecaché,lelumineuxréfèreauCielantérieur,c’est
simple activité objectivante du cardage et du filage à direàcequi est préalableà la fécondationmais qui se
puisqu’il s’agit de toucher,par l’articulation des fils et par retrouvedans l’efficiencedusystème énergétique ditdes
l’organisation des relations, une dimension ou un projet « Vaisseaux merveilleux » (qimo),équivalantà l’Arbre de
propreàlavolontéd’unsujet,projetinitialementinvisible Viejudaïque 5.Cesystèmeagitaucoursdel’embryogenèse
mais qui se prêteà voirau fur età mesure de la progres- puis toutau long de la vie,mais de façoncachée,en
réfésion du tissu. rence à une fonction non-duelle. L’apparent renvoie au
Il s’agit,dès lors,declarifier,par uneapproche liéeà un Ciel postérieur,celui du monde de l’existenceetducorps
champ qui nous estcher,celui de l’anthropologie symbo- physique,reliéausystèmedesdouzeméridiens(jing),pour
lique,la dualité représentée parlefildechaîne et le fil de leur part soumis à la dialectique biao/li et à la dualité,c e
trame dans le tissage.Comme premier regard,reportons- côté ombre équivalantà l’Arbre de laConnaissancedes
nous sur l’écriturebiblique.Le fait que les deux premiers Hébreux.Eaux d’enHaut etEaux d’enBas,Arbre deVie
16e
l
s
Fondementsdelapenséecomplexe
et de laConnaissance,CielAntérieur etPostérieur inter-
secondedifférenciationapparaît,liéeautissageetaumourogent,à leur façon,le«qui » et le«quoi »,leSujetvérita- vementalternatifdelanavette.Elledéroule,encroisantles
ble et l’Objet,l’essenceetl’existence.À leur suite,unautre fils,le tissage.Celui-ci manifeste le processus
d’extérioricoupleconstruit la dynamiquecognitive:penséeanalogi- sation et intériorisation (biao/li) entrerégimes«diurne »
que et analytique.La pensée analogique 6,mise en acte, et«nocturne », jours et nuits,conscient et inconscient.
suggèrede« mettreenrelationpour rassembler le très C’estparcedoublejeumiroirqueseconstituelaconscience,
haut »alors même que la penséeanalytique 7propose,par leyi,considéréecommepenséejuste,intentionreliéemise
son étymologie,de«dissocier le très haut ». dans la parole que l’on prononce.Le yi,en effet, qui en
Séparer pour relier,en anthropologie,définit l’activité premier lieu s’appréhendecomme mémoire et intégration
même du tissage.Dans la traditiondel’Islam, les deux de diverses«entités psychiques » existentielles telles que
ensouplessupérieureetinférieuredumétieràtisserportent les pulsions,l’imaginationoul’intelligence,présenteaussi
respectivement le nomde«ciel»etde«terre».Parcette uneaptitudepotentielleà
unirleCieletlaTerre,l’inconsséparation même,le travail du tissage est un travail de cient numineuxauconscient existentiel.
création, d’enfantement,chaque tissu traduisant, en
langage imagé,une maïeutique révélant«l’anatomie mysté- ap en ec ex
rieuse de l’homme » 8.Fuseau, quenouille deviennent ici mme no el ép gi ed en
des instruments du destinà l’image desMoires qui filent
lesfilsdenotredevenir.Demêmemingmen,danslatradi- Lamétaphoredutissage,tellequedécriteparPlatonen
tionchinoise,« la porte de la destinée »,nœud de ligature plusieurs de ses ouvrages10,peut, dès lors, nous aider à
entreciel et terreetcentreducorps devient toutà la fois développer une réflexion sur la pensée complex e11.Nous
clé de la manifestation physique et lien.Ce pointcorres- avons constaté,pour rappel, que l’art du cardage et du
pond doncau possiblecontact entre les puissances infor- filage,qui précèdent l’art du tissage,appartiennent à une
melles, non-duelles duCielantérieur etcelles, formelles, activité discriminative liéeà l’art de la séparation.L’art du
duellesetsexuéesduCielpostérieur.L’esprit,lecontinu,le tissage,inversement,consiste à réunir des fils
préalableyang,le lumineux,comme face cachée,céleste serait dès ment séparés afin de créer des liens, des nœuds aptes à
lorsanalogueau fil dechaîne dans le tissage.L’existence, révéler le projet du tissage,projet à considérer comme
duelle,comme«bien et mal»,ombre et lumière,discon- manifestation de la volonté d’un esprit sous
formecultutinuetalternatif,yin,renverraitpoursapartaufildetrame. relleetsubjectivetoutàlafois,manifestationexprimantles
S’affirme à la suite un double dualisme précisé par la forces constitutives mais invisibles d’une personne. L’art
culturechinoiseetquevarévélerlanavette 9commeméta- d’entrelaceroffredoncquelquechosedeplusquelasimple
phore du corps. La première bipartition sépare,tout activité d’objectivation du cardage et du filage puisqu’il
d’abord,lumière et ténèbres selon l’ésotérique et l’exotéri- s’agit de laisser voir,parla neutralisationdedeuxactivités
que,chaîne et trame (nei/wai).Puis,en un second temps, contraires et dans l’organisation même des relations, un
au sein même du wai,delacorporalité physique,une autre«ordre » jusqu’alors insaisissable,témoignant du
17
li es lo mo té is le uv co
pl om séCheminsdeformationaufildutemps…
«pro-jet » d’un sujet,d’une réalité«autre» et qui n’est pas à l’essencemême de notreinscription corporelle dans le
montréemaisseulementappréhendéeparsesinteractions: monde naturel,ellea dorénavantbesoin d’interprétation
le tout,ici,devient donc plus que la somme des parties.Il et d’interprètes pour la rendreintelligible.Bien qu’elle
s’agitbien,dès lors,de séparer-relier par levécu des objets, n’appartienneplusaudomainepublic,saufpeut-êtredans
des situations,desconcepts de nature opposée,différente, lecontenusymboliquedecertainsfilmsoupublicités,elle
contradictoire.La penséecomplexe,d’unecertaine façon,
persisteànourrirlavieintimepuisquemanifestantlalanarticulerait donc les relations de l’Autre et duMême,le fil gue des pulsions vitales et de l’inconscient onirique. À
des événements, impliquant toujours l’Autre, reflétant l’autre extrémité,la«grammaire de la différenciation
l’avènement duMême. modale »,propreà l’intelligencecritique,se fonde dans la
Nous pouvons saisir à présent en toute clarté que la thématisation en touchant,commeaptitude discursive,la
métaphore du tissage réfèreà notreactivité intellective et différenciation oppositionnelle des énoncés
problématiqu’ilest des façons de penser le monde associéesà des ques.La différenciation,comme noyau de l’identité
psycatégoriesépistémologiquesdifférentessupportéespardes chique personnelle et du langage public s’oppose donc
logiques divergentes.La penséecomplexe,comme tissage d’unecertaine façonà lacompétence vitale du sujet,plus
entre deux réalités différenciées, objective et subjective, a proche de l’instinct et de la mise en relation au monde.
pour fonction d’articuler les liens propresàcette opposi- Cette classification n’est pas sans évoquer les travaux de
etion.La pensée en effet, qui affirme l’importance de la MichelFoucault (1966).Pour lui,en effet,le siècle
dissociationpour évaluer ouanalyser,etlacomplexité,qui opèrelaruptureépistémologiquedéfinitiveentrelesavoir
suggère que les différences peuvent s’unifier,manifestent reposant sur la similitude duMême etceluiconstruit sur
deuxregistresstipulantdesmouvementsinversesquipeu- la différencedel’Autre.Ildifférencie pourcela la pensée
event paradoxalement se renforcer.Ausens large,la pensée holiste,qui a prévalu jusqu’au  siècle,de la
complexe devientalors,en sa définition même,l’aptitude dualiste et analytique,dominante depuis lors.Ilsemble
à évaluer,à peser des éléments de naturecontraire– voir e donc qu’ilyait,comme dansl’approcheanthropologique,
contradictoire– tout en postulant leur possible réunion. deux dynamismes particuliers qui structurent le socle de
Nous avonspréalablement souligné les différences l’intelligencehumaine comme «nature» et comme
entre analogie et analyse.J-M. Ferry (2004), dans Les « culture».D’un côté,la dimension«nature» en tant
grammairesdel’intelligence,développe différents types de qu’expressioninconsciente,silencieuse,intime des forces
constructions psychiques proches de nos préoccupations. de vie s’associeà unecertaine façon decommunieravec
Chacune évoque une«grammaire» structurant l’intelli- le monde par analogies, métaphores,symboles
dynamigence selon descodes spécifiques.À l’une des extrémités, sant«le Même » ou le«tout » (holos).D’autre part,la
la«grammaire évocationnelle »,comme intelligence pri- dimension« culture»,en favorisant l’opposition,c’est à
mitive, vitale,associative,analogique,esthétique,corres- dire«l’Autre» ou l’altérité par raisonnements discursifs,
pond aulangage de l’inconscient et des rêves.Devenue discours et mots servant l’analyse,valorise la
différenciahermétique en raison de la perte partielle que nousavons tion,l’individualisation séparative.
18e
s
l
u
Fondementsdelapenséecomplexe
Lapenséecomplexe,aufinal,ressortbiendelarelation domaine des idées, de mieux discerner la forme, l’image
contradictoiremais nécessaireentre ces différents codes de l’être qui tisse ses liens et qui seconstruit de ses
rapde l’intelligence qu’il s’agit toutà la fois de différencier et portsau temps.De façoncourante,lavie
énoncel’ensemde relier.Et,comme interfacesituée entreetau-delà des ble des événements significatifs qui se déroulent entre la
rapports structurant les interactions entre conscient et naissance et la mort d’un individu,à quoi peuvent
s’addiinconscient,elle participe du«voile »,de la ruptureoude tionner des événementsayant lieuavant la naissance (vie
la relation entre su et insu,conscient et inconscient,for- embryonnaire, transmission intergénérationnelle
famimel et informel,apparent etcaché,profane et sacré. liale…).Le récit de vie,pour sa part,réfèreà la narration
qu’un individu fait des évènements de sa vie (par oral,
ne il io nd el ap ra dela mp : écrit…), mais,comme pour tout récit, en procédant par
’hi oir ed ev ie en « »et « go » sélections, réorganisations, restructurations successives
qui,loind’apparaîtrecommefaiblesses,doiventinterroger
La penséecomplexeconcerne dès lors l’entrelacs de la et se considérer comme indicatrices d’un processus de
constructiondetous les«tissus»psychologiques,sociaux transformation toutau long de la vie.La mémoire
engaou spirituels en explicitant la vie dans sa globalité.Mais gée dans le récit, en effet, n’est pas à analyser
objectivetoutprocessusvitaletcognitifs’inscritdanslatemporalité mentainsi que le souhaiterait une démarche scientifique
autraversd’unehistoireassociéeàundevenir.L’étymologie classique.Carles faitsvécus sontassujettisà un processus
du mot«histoire» n’est pas sans intérêt.Le mot, de la dynamiqueenréorganisationpermanente,capabled’oublis
famille indo-européenne °weid qui signifie« voir », a
etd’intégrations,entoutcasdetransformations,dereprodonné idein (« voir » et« avoir vu»), idea (« aspect», ductions modifiées et de restructurations12et faisant de
«formedistinctive»)et,chezPlaton,eidos,«formeidéale
cesinterventionsmêmedesindicateursdelatransformaconcevable par la pensée »,d’oùeidôlon (« image »). tion qui s’opère toutau long de la vie des sujets.
La narration qu’un individu fait des évènements de sa Ricœur(1983)avancelecouplemimèsis-muthoscomme
vie se nomme«récit de vie ».Une histoireouunrécit de opérantsurledynamismedetouteanalyse.Silamimèsisse
vie n’estpasseulementunoutilméthodologiqueenscien- comprend comme re-présentation, imitation (le dire du
ces humaines.Discourir sur savie s’inscritdans la genèse
récit),ilestunemiseenintriguedesfaits(ou,pluspréciséde toute énonciationdesoi pour soi-même ou pour les ment,deleuragencement)quiressortdumuthosetquifait
autres, de toute ontogenèse et de toute anthropoforma- quec’est l’intrigue,bien plus encore que la représentation
tion.Parler de soi està labase du processuscognitif per-
del’action,quidevraitinterpeller13.L’actiondevientlecormettant de mieux se connaître ou de se faire connaître. rélat de l’activité mimétique régie par
uncertainagenceL’histoirede vie s’inscritdans une approche vitale et ment des faits qu’il importe d’énoncer.Mais plus encore,
socialequipourraitalorssedéfinircommecequel’onvoit c’est leur«mise en intrigue
»,leurmuthos,leur«mytholoou cequi se montreà voir,susceptible de donner des gie » qui doit nous interpeller.Car elle offre à découvrir,
informations pertinentes afin de mieux appréhender le par unautre type de langage du registre de l’inconscient,
19
lo os muth tr st
xité le co que ti at str luCheminsdeformationaufildutemps…
cequi appartientà l’intention cachée d’un sujet qui se commeautant de qualités qui,de la sorte,la dévoilent ou,
cherche.Eneffet,mutheinsignifiebien«parler»maiséga- paradoxalement,par le déni mensonger qui semble
lavoilement«muet », silencieux.La parole mythique,comme ler mais qui la montre cependant par une image
inverparole muette,réfère donc bien à une énonciation, mais sée,se plait à montrer un devenir non encore réalisé.Il
intérieureetleplus souvent silencieuse,quoique porteuse n’importeplus,alors,derechercherdanslerécitlavéracité
d’unpouvoirorganisateur,d’uncontenulégendairec’est-à- ou le mensonge,puisquece qui interpelle se trouveà leur
dire d’un archétype porté par l’inconscient. Ce mythe horizon,commeformeimplicitesuggérantcequi n’estpas
inconscientaspireà devenirconscient,précisément,parle montré.Autrement dit,touteapproche en histoires devie
récit de soi ou les récits de rêves,parlavérité,lemensonge devrait interroger autant sur la parole énoncée orientée
ou les diverses interprétations.La parole,devenue double, parles sélections,les reconfigurations (le récit en tant que
crée ainsi un lien entrel’écoulement temporel des faits logos) que sur les silences, les non-dits, le caché (le récit
objectifs,leurinterprétationphénoménologiquesubjectiv e considéré comme muthos),ce qui postule d’une
dialectiet le silenceclair-obscur de la présence intérieure,ce pro- que formelle/informelle,su/insu, rationalité/imagination,
cessus tendantà rendreaufinalperceptible et imaginable conscient/inconscient15,qu’ilconviendrait d’approfondir.
laformeimplicitequistructurelesujet.Cequiimportene L’objectif des histoires de vie est une élucidation du
ressort plusalors de la seule objectivité des faits ni même statut de l’homme en situationdans le monde.Ilarticule
delasubjectivitédusensliéeàunequelconqueinterpréta- à la lecture des faits et des évènements celle de leur
restion, susceptible d’évoluer dans le temps et selon les cir- senti interprétatif,différent selon les personnes ou selon
constances,mais de l’articulation des deux faces de la réa- lesensqu’onleurdonneaufuretàmesuredudéroulement
lité humaine qui se révèlentainsi l’une par l’autre. temporel.Dans le cadredel’histoire de la personne,la
La relation à la vie,par la narration, présuppose donc méthodologiedeshistoiresdevienousoffreuneforme,le
d’une sélectiondeceque l’ona mémorisé ou oublié,dece plus souvent orale,qui renvoie à la narration d’un vécu
que l’on veut montrer ou évacuer.Le récit, reposant sur supposé.Elleest une enquête et une constructionde ce
un choix,devient icône visible ou opérateur d’absence. que l’onconsidèrecomme signifiant de sa vie et que l’on
L’histoireoffrealorsà reconnaîtredansceque l’on voitce souhaiteavancer.L’histoiredevieoffredoncàreconnaître
qui se privilégie oucequi s’effacedes évènements.Cequi dans ce que l’on dit ce que l’on voit ou ce que l’on veut
s’efface disparaît ou se refoule.Mais l’histoire,en sa voca- donnerà montrerà un instant particulier de soi. Elle
tion propre la plus intime,comme Image14,aspire aussi énoncecel’onveutavancer ouarranger etce quel’on
souà révéler la forme la plus juste vectorisée par la pensée. haite pouvoircacher.Elleeffacedonc,semble-t-il,cequi
Cet eidos,comme repèred’identité potentielle etcomme
sembleraittémoignerdel’inconscient.Cedire,quiconstiidéalité,dirigevers l’invisible par levisible,vers le non-dit tue ou destitue une pensée en signifiant l’être ou sa
paroparledit, même mensonger.Ilrévèle,entout cas, l’une die,emprunte au discours différencié ce qu’il veut bien
desfacettesd’uneidentitéinsaisissableensoi,s’appréhen- montreràvoir.Cetteapproche est souventcritiquée dans
dant par la médiation de multiples facettes se manifestant lamesureoù,précisément,ledéniapparentdel’inconscient
20Fondementsdelapenséecomplexe
dans la méthodologie des histoires de vie rend cet outil considèrel’avenir ducôté de la sourcedufleuvebien plus
peucrédible.Contrairementàcetteanalyse,nous venons que du côté de l’océan.Car le temps qui se retourne du
d’avancer que le récit configuré peut paradoxalement
côtédel’origineliedefaçonplusétroitelesensibleetl’indevenir icône visible de l’inconscient et révélateur d’ab- telligible.C’est donc d’un processus de
formation/transsence.La reconfiguration,indépendammentdesasuppo- formation permanente dont les récits de vie témoignent.
séevéracitéexistentielle,manifesteeneffetdefaçoninfor-
Chaquehistoiredevientopportunitédefixation,àuninsmelle etcachée uneautrefaced e l’humain référantà une tant particulier,d’un mouvement contradictoire tendu
autrelogique,àd’autrestemporalités,àune réalitépourle vers l’horizon secret, informel et à jamais voilé du Sujet
moins différente mais que l’on peutappréhender en éta- véritable qui, inconsciemment, oriente et se signifie par
blissant le lien entre la réalitéapparente et la forme sous- l’organisation interne même de ses manifestations.
jacente du sujet qui se cherche. Lerécit offre alors à Plus concrètement, il s’agira,dans l’impressionde
découvrir,pourpeuquel’ons’yarrête,leMêmeparl’Autre, l’auditeur de ressentir,subjectivement, les émotions, les
lasimilitude n’étantpasdanslerécitmaisàl’horizondela silences du narrateur en mettant en lumière ce qui n’est
rencontre entre deux natures, subjective et objective, pas verbalisé,en ressentant ce qui se cache sous
l’appasuggérant par cequi est montré cequi est caché et qui rencedudiscours ou des rêveries,en mettant en lumière
aspireà sonpropredévoilement.Nous rejoignons ences un décalage entre les faits objectifs et leur énonciation
proposl’approchephénoménologiquedeFoucault(1966), subjective.Ilpeut s’agir,également, de tisser des liens
pourquil’histoireestàconsidérercommelelieumêmede temporels entre des recherchesà visée objective reliées à
la reconstructionet celle de Merleau-Ponty (1945) qui un«terrain » et un«journal debord» ou
uneautobiographieà orientation subjective de façonà
mieuxappré-
henderlasimilitudeentrecequisechercheetceluiquise
cherche.Ilpeuts’agiraussi,commecefutlecasdansnotre
recherchededoctorat,d’articulerune«histoiredeformation»etune«histoirede vie imaginale »,cette dernière
construiteà partir d’un ensemble de plusieurs centaines
de rêves à fort contenu initiatique.Dans tous les cas, et
au-delà deces quelques propositions,non exhaustives,c e
qui importe est laconstruction de fils pouvant secroiser,
lesunsorientésversl’objet,lesautresendirectiondusujet,
afin d’en permettre le tissage.Par delà ses défaillances,la
reconfigurationanalysée de l’histoire de vie,en intégrant
l’inconscient, la subjectivité donne donc à
l’herméneutique sa validité en permettant de réorganiser des
expériences personnelles afin de lire les signes donnant sens.
21Cheminsdeformationaufildutemps…
Ce ne sont plus alors seulement les événements en soi, divergentes, à la condition de ne pas les réduire, va
leur configuration, mais aussi la manière de les vivre et construire progressivement un rapport
différentau«terde les interpréter qui devient significative.Cette manière rain » sitôt qu’uneapproche non duelleapparaît.
signe donc la potentialité organisatrice à l’œuvre dans Ils’agira donc de s’enraciner dans des expériences
celui qui se raconte et que l’événement raconté dévoile vécuesentissantdesfilsdenaturedifférente,certainsissus
lentement.Il est ainsi un lien entre ce qui fait l’événe- d’unepenséeséparative,analytique,objective,d’autresfils
ment,ce qui lui donne sens,celui qui œuvre etcelui qui provenant d’un raisonnement analogique,de points de
met en œuvre.Le verdict d’illusion biographique clas- vue subjectifs, de l’imagination… Ces fils une fois
siquement avancé par la posture scientifique peut ainsi construits, il importe de les mettre en parallèle en
foncse résoudreà lacondition decomprendre que la pensée, tion de leur nature ou de la temporalité afin de pouvoir
en reconfiguration permanente,articulepar les jeux du «tisser »,c’està direarticulercontradictoirement et
paraconscientetdel’inconscientdifférenteslogiquesetdiver- doxalement les points de vue.C’est donc bien à la fois
ses temporalités qu’ilconvient de relier.Rendrepossible d’une dissociation,d’une différentiation et d’une liaison,
l’interactiondel’objectivitéetdelasubjectivité,delapen- d’un rassemblement dont il s’agit, en distinguant,
diffésée logique et de la pensée mythique,loin de suggérer renciant puis en reliant,enconstruisant des pontsafin de
la prise de risque ou l’illusion, réfère doncauprocessus préciserlesrelationsentreobjectivitéetsubjectivité,ordre
même qui s’engage dans la compréhension et l’intelli- et désordre, temporalité et intemporalité,causalisme et
gibilité.La différenciation entre le formel et l’informel téléologie dans une visée herméneutique.Il peut s’agir
pose seulement dans sesconséquences deux temporalités aussi d’engagercemême processus dans la relationentre
distinctes de la formation, biologique et mythique ou démarches hypothético-déductives et inductives. Les
diachronique et synchronique qu’il importe d’apprécier exemples iciavancés,en toutcas,ne sont pas limitatifs et
et decorréler. nous laissonsau lecteur le plaisir de l’imagination que la
Au total, et au-delà de l’exemple proposé, cequi méthode procure en liaisonavec les questionnements qui
importe est de mieuxappréhender quand nous pouvons l’occupent,l’important étant d’enappréhender l’esprit.
solliciter lacomplexité et en quoicela paraît inutile.Le
pragmatisme domine dans la réponse.Il semble évident DPP,
dedirequesiuneproblématiquederechercheoudepra- Membredu ,
tique professionnelle peut se résoudre par lesapproches Sciencesdel’Education,
classiquesliéesauréductionnismescientifique,il n’estnul UniversitéFrançois-Rabelais,Tours
besoin de faireappelà lacomplexité.Acontrario,y faire
appelprésupposed’uneproblématiqueliéeàdeslogiques
différentes, un point majeur consistant, précisément, à
repérer les logiquescontradictoires qui se trouvent
engagées sur le«terrain ». Letraitement de ces logiques
22
hdr
et cirFondementsdelapenséecomplexe
1.Voir notre thèse de doctorat deSciences de l’éducation,
Bibliographie «Pratiques médicales,formations et transdisciplinarité »,
UniversitéFrançois-Rabelais,Tours,2001 et P.Paul,2003.BY.,1993,deux textes inédits dans Systèmeet
2.Bereschitbaraelohim, «aucommencementcréeDieu ».paradoxe.Autourdelapenséed’YvesBarel,Paris,Seuil.
3.Myriam,l’«amante de la lumière »,représente la vie existentielleC C., 1993,« Complexité,magmas,
purifiée,apteà recevoir l’esprit.histoire. L’exemple de la ville médiévale », in Système
4.GaborAel, la «Puissance deDieu »,est l’Ange messager deet paradoxe paradoxeAutour de la pensée d’Yves Barel,
l’humanitéà entendrecommeactivité rectificatrice et libératoire.
op.cit.
5.VoirPaul&Deporte,1996.
C J., G A., [1969],1982,
6.Étymologie :ana,« le très haut »,et « logie »,leg,«cueillir »,
Dictionnaire des symboles,Paris, Robert Laffont/ «rassembler ».
Jupiter. 7.«lyse »,luein ,« dégager »,« dissoudre »,« dissocier ».
F J-M., 2004,Les grammaires del’intelligence, 8.Dict.des symboles,1989,p.950.
Paris,Cerf. 9.C’est-à-dire le processus vital.
FM.,1966,Lesmotsetleschoses,unearchéo- 10.LePolitique en particulier,maisaussiLaRépublique ou leCratyle
par exemple,(voir surce sujet P.Paul,2003,p.185-196).logiedes scienceshumaines,Paris,Gallimard.
11.Pour rappel,complexus : « tissé ensemble ».ME.,1998,«Lapenséecomplexe»,Rencontres
transdisciplinairesN°12,Ed.du,février 1998 12.Impliquant d’ailleurs le sommeil (Nature,vol 427,p.352-355
et p.304-305,22 janvier 2004).N B., 1996, La transdisciplinarité,
13.Dans la mesure oùc’estbien elle qui opère,de façon sous-jacente,Manifeste,Monaco,Ed.duRocher.
à la re-présentation des faits.
P P., 2003, Formation du sujet et
transdiscipli14.C’est-à-direcomme ImagoDei.
narité,histoire de vie professionnelle et imaginale,Paris,
15.Dans la métaphore du tissage il s’agira du fil de trame et du fil
L’Harmattan. dechaîne.
—D P., 1996, Tendre la main au vide.
Le yijing,unpont versl’Occident,Ed.duPrieuré.
P G., 1991,« Formation expérientielle et
théorie tripolaire de la formation»,inCourtois B. &
PineauG.(eds),Laformationexpérientielledesadultes,
Paris,LaDocumentation française.
R P.,1983, Temps et récit, 1. L’intrigue et le
récithistorique,Paris,Seuil,coll.Points-Essais n° 227.
23l
l
quand la penséeco mplexe interr og e
lesf ondementsde l’écono miqu e
’ met en jeu laconstruction des indivi- comportements individuels auplan de la coordinationLdus,descollectifs et des régulations et l’on peut dire collectiv e 1. L’action collective n’y trouve guère sa place.
que ces trois niveaux de construction sont largement Partant deces prémisses,sur lesquelles nous reviendrons,
entremêlés.Les individus participent de laconstruction nous voulons mettre l’accent sur la nécessité de recourir
des collectifsqui contribuentà les construireet cette au concept de projet pour penser l’économique;sur la
récursivitétrouved’ailleursàs’appliqueràdenombreuses nécessitédefairetouteleurplaceauxprojetsdeshommes
sphèresd’analyse (famille, entreprise,territoire…). dans laconstruction des régulations sociales.
Comme le ditEdgarMorin pour illustrer leconcept de
récursivité : «L’homme fait la société qui fait l’homme.» ar éd ondi de ’id en humaine
Paradoxalement,toutefois,les théorisations dominan- àl ’hommeé nomiq
tes de l’économie ne se fondent pas prioritairement sur la
prise encompte decesaspects deconstruction del’action
Lesscienceséconomiquesetdegestionseveulentsouet des régulations. vent des sciences « dures»: elles reposent sur unattirail
Dans le triptyque individu-société-espèce qui est au de raisonnements, deconcepts et de méthodes formatés
fondement de l’unité de l’homme, comme le retient etomniprésents;leurexpressiondanslemondesocialmet
Morin,l’économieopèreauplanthéoriqueunesélection: en jeu des institutions bien réelles, organismes et règles
individu autonome et calculateur au plan du comporte- qui s’imposent auquotidien, sans oublier des pouvoirs
ment individuel;marché instanced’intégrationdes parfois sans mesure; elles finissent par faire advenir le
24
ue co
tité le ab ut sc ti ucFondementsdelapenséecomplexe
modèle qu’elles prônent.Elles sont dures dans un autr e communisme de marché (AlainSupiot:«Voilà
l’‘‘éconosens pourbien des sociétés,des personnes,et des territoi- mie communiste de marché’’.Prenez le pire du
capitares. Comme l’expriment les propos forts de Pierr e lisme et le pire ducommunisme,vouscomprendrez quel
Legendre(2000)lorsqu’ils’interroge sur la fabrique de coursestentraindeprendrelaglobalisation»,LeMonde,
l’homme occidental:« L’efficiency - la Performance – est 25 janvier 2008).
le nouveaunom qui donne figureà l’Abîme.La marche Cette domination du marché est à rapprocher d’un
technologique balayeles faibles, comme les guerres affaiblissement desÉtats-nations traditionnels,plus
réeld’autrefois:elle réinvente le sacrifice humain, de façon lementà même de réguler la mondialisation du travail et
douce; elle fait régner l’harmonie par lecalcul. » 2 des échanges,comme le développe le sociologue Ulrich
Nous ne pensons pas que l’économique doive être dia- Beck(2003)danssonanalysepénétrantedupouvoirdans
bolisé ou que le marchand soit toujours critiquable. nos sociétés.Les grandes idées de la modernité
euroNullement.Mais les excès de l’économisme oui,l’oubli de péenne n’ontpluscours;ledépérissementdupolitiqueest
l’hommebien sûr. bien là (Revault d’Allonnes,1999).Lemythe du marché
domine,le discours sur laconcurrence tient lieu de
poliQuandlemarchéseretrouvesurlasellette tique.Mais la réalité est tout autre.Les multinationales
Lescritiques du marché et des régulations ducapita- en situationd’oligopole et la résocratie apparaissent
lisme que nous connaissons sont l’objet de nombreux commelesformesactuellesdumarchéetdeladémocratie
écrits.Dirigeantsdumondel’entrepriseoudelabanque 3, (Cotta,2003).Lacriminalité n’estparfoispasloindansun
professeurs et spécialistes 4,prix Nobel d’économie 5,se ordre du monde où le«prendre»,la pronation,l’emporte
retrouventpourpointerlesdangersdesdérivesducapita- sur tout autre considération (Lordon, 2006). L’État est
lismefinanciermondialiséquenousvivons,pours’alarmer sommé de se mettreau service decettecaricature
d’écod’une sorte debarbarie systémique productriced’inégali- nomie libérale,aux excès tels qu’onsedemande si elle ne
tés,d’exclusions,decatastropheshumainesetécologiques relève pas d’une forme de sauvageri e 7.
déjà bien là. L’humanité est fragilisée et la société est Le marché ne dit pas lavaleur desbiens et des
personassiégée comme nous le dit Zigmunt Bauman 6. nes, ou alors sur labase d’une valeur d’échangepour le
Rappelons-enbrièvement quelques facettes explicatives. moins discutable.Les comportements ne sont pas aussi
Le marché exclut–et d’ailleurs rien dans les théorisa- rationnels,informés etautonomes que le nécessite le
raitionslesplusfondamentalesnepermetdedirequel’ordre sonnement théorique pour fonder que leconsommateur
marchand éviterait les exclusions de territoires et de peu- soit roi.Quioseraitdire,parexemple,quelorsqu’ilachète
ples des bénéfices de ses régulations comme le rappelle une viandeà quelques euros le kilo,ilest parfaitement
l’économiste (Fitoussi,2004).On ne peutaussi que s’in-
conscientetinformédesaqualité,del’impactdesméthoquiéteravecce mêmeauteur devoir les libertés économi- desculturales etd’élevage sur la nature,les hommes et les
ques prendre le pas sur les libertés politiques,au point générations futures? Sans oublier que les contraintes
même que l’on puisse parler de l’avènement possibled’un budgétairesconditionnentaussi leschoix et que se trouve
25Cheminsdeformationaufildutemps…
fondamentalement en jeu uncercle vicieuxappauvrisse- ni empirique établi,comme nous le rappellent les
spéciament-dévalorisation desbiens. listes des stratégies d’entreprise (Hafsi & Youssofzai,
Poursuivantsurcettequestiondelacapacitédumarché
2008;Martinet,2007,2008);laculturedunouveaucapià dire la valeur,l’inquiétude monte,et l’économisteamé- talisme se nourrit d’une dérive non progressiste faite de
ricain Lester R.Brown (2007) nous invite à la suite de précarité et de fragmentation des vies11;le management
JaredDiamond (2006)à regarder la vérité en face: l’hu- à travers les parcours de formation et le développement
manité se trouverait-elle sur une«trajectoire d’effondre- de ces techniques accompagne certaines de ces dérives.
ment » dans son incapacitéà maintenir son écosystème ? L’inquiétude monte face aux affaires qui ébranlent
l’enLecommunismeseraitmortdenepasprendreencompte sembledusystème(Enron,Parmalat,Worldcom,Vivendi,
la vérité économique du marché,le capitalisme pourrait , Société Générale, crises bancairesà répétition,
disparaîtrepourenignorerlavéritéécologique.Lesfonc- grands dirigeants montrés du doigt et épinglés par la
justionnements du marché laissent dans l’ombre nombre de tice,turpitudes organisationnelles diverses,etc.).
coûtsécologiquesetsociaux,prennenttrèsmalencompte
certaines dimensions (épuisement des ressources,irréver- Lemarchén’aimepasleprojet
sibilités multiples…).Lalogiquede régulationcourt-ter- Leconceptdemarchélui-mêmeposeproblèmeetson
miste que l’onconstate et que l’on subit s’impose de fait maniementà toutva en fait une notion«valise »
détestaquand la régulationconsciente et préoccupée de l’avenir ble.On le mobiliseà l’excès pour décrire des réalités plus
de notre planète et de ses habitants que souhaitent nom- qu’éloignées du modèle,et souvent les
prendrecyniquebred’entrenousapparaîthorsdeportée.Labio-économie ment pour des normes.Le(s) marché(s) n’étaient-ils pas
qu’appelait de ses vœuxPasset dès la fin desannées 1970 heureux devoir et de soutenir les dirigeantsd’Enron,très
enFranceapparaîtbienloin 8.Lessonnettesd’alarmesont
bienrémunéréssurlemarchédesdirigeants,quandilsprétirées de partout etc’està une philosophie et une éthique tendaient mettre en place le marché privé de l’énergie du
renouvelées qu’un Hans Jonasnous appelle avec une futur…en organisant eux-mêmes les ruptures? Certes,
grande lucidité et desaccents dramatiques 9. dirontcertains, mais le marchéa finalementapporté ses
Les comportements des acteursdumanagement des propres corrections,etdereconnaître alorsque le(s)
entreprisesparticipentdescomportementsincriminés.La marché(s) réels sont malheureusement trop éloignés dans
recherchesanslimitedeprofitetd’enrichissement,parfois leurs fonctionnements du marché que prône les
théoride vraies malveillances,alimententdes comportements ciens. La théorie aurait raison contreune réalité qui
prédateursà l’échelle des entreprises,des territoires et des n’aurait qu’à en respecterau mieux les hypothèses.
sociétés.Un modèle decapitalisme financier nourrit une Mais les théories critiques marquent des points.
visiondel’entrepriseparfaitementarbitraireetillégitime : L’échange qui,de façon quasi-naturelle fonderait le
marune façon de voir la gouvernance élève en dogme (lacor- ché en théorie à travers les ajustements de prix qui
perporategouvernanceet son lotd’exigences financières10),c e mettent les ajustements de quantité et les orientations
qui n’est qu’un casparticulier sans fondement théorique souhaitables decomportements,n’apparaît plus si naturel
26Fondementsdelapenséecomplexe
quecela.Toutaucontraire,onsaitserappelerplusqu’avant
biendesvertuspourtraiterl’informationcommel’adéveque le marché ne fonctionne qu’à travers des instances, loppéFriedrichHayek,et l’onaurait tort de l’oublier trop
des règles, voiredes endoctrinements, qui encadrent et vite.Le planisme ne saurait servir de modèle quand
l’exorganisentleséchanges12.Lesphénomènesdepouvoir,et périence ducommunisme réela montré ses insuffisances
malheureusement parfois les conflits (pensons aux mar- et sescruelles dérives.Mais l’inverse estaussivrai et,sans
chés du pétrole,desarmes,etbien d’autres),sontaussiau renier le marché,il ne s’agit pas de lui confier l’ordre du
cœurdesrégulationsmarchandes,quandlejeudumarché monde sans plus de réflexionetde vigilance.Direque le
enthéorielesexclut.Descourantshétérodoxesenécono- marché n’aime pasleprojet est une expressionsimple
mie(théoriedelarégulationetéconomiedesconventions pour désigner ce que nous croyons être une limitation
en France,certains courants critiques en sociologie,la radicale des théorisations économiques que les lectures
sociologie économique) se sont saisis decette dénaturali- critiques
n’ontpasréellementdéveloppée.Abordonsquelsation du marché sous ces différents aspects ici briève- ques points théoriques pourconforter nosassertions.
ment évoqués13. L’axiomatique fondamentale d’homo La rationalité que l’on reconnaîtà homoeconomicus est
economicus est interrogée et l’on se souvientalors que les une rationalité fondamentalementallocative,centrée sur
régulations collectives mettent toujours en jeu du mar- la question de l’affectation des ressources rares, en
foncchand, de la redistribution et de la réciprocité (Polanyi, tion des usagesalternatifs fondés sur lesbesoins.Ce n’est
1957);lescomportementsindividuelsprésententlemême pas une rationalité projective et la question de l’existenc e
caractère composite assez loin de l’utilitarisme vulgair e de l’entreprise ou des organisations en général, de leur
qui fait du seul intérêt quasi-matériel le moteur de la vie genèseetdeleurstransformations,n’estjamaisabordéeen
en société,ou se suffit à le considérer comme tel pour termes de pourquoi et de quoi.Pourquoi fait-on quelque
théoriser (Caillé,2005). chose plutôt que rien? Pourquoi fait-on cela plutôt
Mais ce que nous voudrions développer ici c’est que, qu’autrechoseetquefait-on?Ce n’estpasleproblèmeen
fondamentalement,le marché n’aime pas le projet.L’ordre soi. Herbert Simon, prix Nobel d’économie en 1972,
catallactique,l’ordre du marché qu’appellent les pères du l’avaitbiencompris quand il retenait que les perspectives
libéralisme de leurs vœux,est un ordre indépendant des évolutionnistes en économie ne se préoccupaient pasde
desseins des hommes et qui doit rester extérieurà leurs laconception de l’actioncar peu leur importait de savoir
volontés.Le marché représente donccette instance exté- ce qui estconçu et fait,le marché sélectionnantinfinece
rieure, cette main invisible comme le désignait Adam qui doit l’être (Simon,1969/1991).Le modèle de l’action
Smith,capable d’opérer lesajustements que la raison des
rationnelleetdelacoordinationparlemarchédel’éconohommes ne saurait faireadvenir.Les vices privés partici- mie libérale,pas plus quecelui de l’action individuelle et
pent comme parmagie d’une vertu publique comme delacoordinationcollectivefondéssurlanormeoul’idée
aimaità l’exprimerMandeville.Ce quiconduità honnir d’un ordrequi s’impose,etque l’on peut associerà une
lejeudesrégulationsvolontairesassociéauplanismeetau sociologiedéterministe(Tévenot,2006),nepermettentde
communisme.Etce n’est pas sans raison.Car le marché a faireuneplaceauprojetdeshommesdanslesrégulations.
27p
l
e
l
Cheminsdeformationaufildutemps…
L’action volontaire, on pourrait dire l’action politique, a jet ’
onomiq
unfondementthéoriqueincertain,pournepasdireinexistant,entre déterminismeabsolu et liberté totale. L’identité humaine engagéedans l’actionsera le socle
La prise en compte du temps et du futur apparaît sur lequelallons poser notrecompréhension de la notion
aussi parfaitement problématique.Certes,pour l’écono- de projet dans la perspective d’un effort de théorisation
miste le futur importe,les individus forment des inten- de
l’actioncollective.
tions,maislathéories’emparedecettequestionenconsidérant qu’il s’agit simplement dechoisir un futur parmi L’unitédel’hommeetl’agirprojectif
les futurs probables.Mais pour théoriser l’action,c’est Bien descloisonnements disciplinaires et des
difficulmoins la question duchoix quecelle de laconstruction tés dont ils sont porteurs trouvent leur origine dans
l’atdu futur et de l’actiondontils’agit de se saisir dans une tention privilégiée accordée à telle ou telle facette des
perspective moins réductrice. Dès les années 1960, comportementshumains.Cettesélectionn’estparfoispas
Simon avançait le paradigme artificialiste des sciences critiquablesurunplanméthodologiquepourproduireun
de laconceptiondontJean-LouisL eMoigne sera dans raisonnement sous certaines hypothèses.Mais le
réductous ses travaux (cf.bibliographie) unardent promoteur. tionnisme perd sa pertinence pour traiter de l’action
Les projets des hommes sont aufondement de la
sociale.Ilnemanqued’ailleurspasd’auteurspourstigmaconstructiondumonde,ils doivent trouver une place tiser les tentatives réductionnismes qu’elles soient ducôté
centrale en théorie. de l’individu calculateur ou du poids des normes16.Les
Ce qu’il faut théoriser,c’est laconstruction de l’action comportements mettent en jeu les multiples facettes de
volontaire, quel que soit le niveau auquel on raisonne. l’agir.C’est homo complexus qu’il fautallerchercher17ou,
Pourquoi et comment sont nés les servicesà domicile dit d’une autrefaçon, l’humain qui se définit d’abord
aux personnes âgées quand l’État et le marché étaient comme trinité individu-société-espèce: l’individu dans
défaillants? Pourquoi et comment se créeets’organise
sonautonomiemanifestequ’ilestaussiproduitetproducune filièred’agriculture biologique ou de commerce teur d’une société et d’une espèce sur le planbiologique.
équitable14? Comment naissent les univers d’activités René Passet ne nous dit pasautrechose lorsqu’il retient
sous telle ou telle forme, comment des régulations se que la relationd’inclusionqui s’établit entreles sphères
construisentà travers des instances,des règles,des labels, économique,humaine et naturelleappelle une démarche
dans uncontexte marchand qu’il ne s’agit nullement de transdisciplinaire les englobant simultanément.Ce
parabannir mais d’encadrer et d’organiser?Insistonsbien sur digmeauquelappelleMorin,on le retrouve sous des
forle fait qu’il ne s’agit pas de renier le marché en tant que mes proches chez le philosophe Hans Jonas(1998)
réalité incontournable dans laconstruction des échanges lorsqu’il récuse le dualisme esprit-corps ouchez le
socioet du social,ce que même les auteurs les plus critiques logue Hans Joas (1999) qui invite à reconnaître un agir
retiennent15,maisdenourriruneffortdethéorisationqui créatif dans une position englobante par rapport au
évite l’idéologie d’un tout-marché largement mythique. modèle de l’actionrationnelle etcelui de l’actionà visée
28
ue éc de ur cœ au roFondementsdelapenséecomplexe
normative. Les grands théoriciens de l’action comme corps.Nousarticulons l’individuel et lecollectif par
l’acMaurice Blondel,Paul Ricœur ou Gaston Berger nous tioncollectiveentantqu’elleestfaçonnementconjointde
disaient aussi la même chose,oupresque:l’homme se l’acteur et du contexte:les collectifs et des régulations
révèle dans l’actionà laquelle il donne sens et qui donne naissent des règles que lesacteurs élaborent et font vivre
sensà sa vie. et par lesquels ils s’organisent en interdépendance
(matéEnréférence auparadigmedela complexitéorganisée rielle,relationnelle,cognitive) avec l’environnement dans
(cf. encadré),c’est l’actionorganisée et organisante qui lequel ilsagissent et qu’ilscontribuentàconstruire.C’est
constitue le point d’entrée ou le socle de la réflexion. l’action,ditautrementl’organisation,quiconstituel’entrée
Échappant à l’individualisme et au holisme on est alors dans l’effort de théorisation,à l’image de sa
positionceninvitéà s’inscrire dans l’individualisme méthodologique trale dans le paradigme de la complexité organisée,dit
complexe qui reconnaît d’une part quece sont les indivi- aussi bien souvent, par Morin, paradigme de
l’auto-écodus qui agissent et font les phénomènes collectifs, et organisation (cf. encadré).Aborder l’actioncollective par
d’autrepartquelesphénomènescollectifssontpluscom- le projet qui laconstruitc’est reconnaître la question
fonplexes que les individus qui les ont engendrés,et mettent damentaledel’émergencedecomportementspropres,qui
en jeu des phénomènes d’émergence et des régulations à estaussicelle de laclôture organisationnelle et du point
caractère systémique (Dupuy,1992:15).Cet individua- fixe endogènecompriscomme singularitéconstruite par
lisme complexe repose sur la boucle qui unit récursive- la totalité qui s’organise et s’autonomise (Dupuy,1992).
ment les niveaux individuel et collectif;ildépasse ainsi Lasociologiedel’actionnenousditpasautrechoseetl’on
l’individualisme simple qui ignorelesaut en complexité retientavecJean-DanielReynaud(1989/1997),auteurde
que le passage de l’individuelaucollectif implique (phé- laTéoriedelaRégulationSociale,quelescollectifsausens
nomènessystémiquesetd’auto-organisation)etleholisme le plus largenaissent des projets,ausens d’ensembles de
qui retient le tout comme niveauultime d’explication. règles,que lesacteurs se reconnaissent et font vivre.
C’est danscetteboucle récursive que se glisse une façon Il étaitalors normal queces interrogations
fondamend’aborder la construction de la société ou du social en tales trouvent un écho dans le domaine épistémologique.
dehors des réponses traditionnelles qu’identifie Dupuy
Unéchoquidevaitconduireàretrouverdesfiliationssoli(1992:introduction):lecontratsocial(Hobbes,Rousseau, des,des pensées fortes,originales,queLeMoigne donne
Rawls),le marché (Montesquieu,Smith,l’équilibre géné- à voir,met en perspective,rapproche etapprofondit dans
ralde Walrasetses avatars,Hayek,Nozick) ou la foule son œuvre remarquable sur leconstructivisme.La natur e
(LeBon,Tarde,Freud,Girard,etpourlesmarchésfinan- artefactuelle de l’organisation s’affirme avec Simon
ciers,Keynes).C’est donc dans le cadredel’écologie de (1969/1991):l’organisation secomprendcomme lefruit
l’action (cf.encadré)avec ses phénomènes non intention-
d’uneadaptationdélibéréed’unprojetportédansunenvinels et systémiques que nous comprenons le passage de ronnement;elle met en jeu une activité de conception,
l’individuelaucollectifcommel’expressiondesprojetsdes une intelligence capable de se représenter les situations
hommes et descollectifs par lesquels les projets prennent qu’elle rencontre, les actions qu’elle envisage et d’agir en
29Cheminsdeformationaufildutemps…
intelligence.À la suite dePaulValéry,LeMoigne (2001: risation.Nous n’allons pas revenir sur le fait que la
ratio233) nous le rappelle:« concevoir,c’est la conjonction nalité desacteurs soit limitée ou plutôt élargie21comme
intentionnelle d’un sujet qui dit ‘‘je”etd’un projet qui l’admettent maintenant l’ensemble des
théoriciens:limis’incarne:où?,àquellefin?»Lapostureartificialistesup- tes de toute nature qui font que nul n’est en
mesured’empose unagircréatif et projectif qui dépasse encontenu la brasser et de traiter les situationsproblématiques dans
seule expression d’une rationalité calculatrice.Cet agir leurcomplexité.Ilnes’agit pasderevendiquer une forme
s’inscrit dans l’ontologie dont nousavons précédemment d’acharnement projectif pour des personnes parfois
balesquissé lescontours.Ilappelle des stratégies deconnais- lottées,plus dépendantes qu’en situation de maîtriser leur
sance et d’action, uneauto-éco-organisation impensable
destin.Maislessciencesduvivant,laphilosophieexistensans faire sa place au concept de projet, notamment au tialiste (Fichte, Brentano, Husserl, Sartre,
Merleauprojetd’actioncollective.L’actioncollective ou organisée, Ponty…) mettent le projet et l’anticipationconscienteau
de l’entreprise au marché18,ne peut être théorisée sans fondement même de la vie.La neurophysiologie vient
qu’elle soitcomprisecomme lefruit de l’action des hom- aussi nous suggérer queceneserait pasla raison, même
mesdansuneperspectiveàlafoisartificialiste(l’actionest enrichie des émotions qui serait à l’origine de nos
déciconception) et régulationniste (l’action est régulation). sions,mais des effets de mémoire et de projet que la
physiologie ducerveau dissocierait22.Onpourraitalors
simLeprojetdansl’actioncollective plement retenirquesileprojetestaufondementdelavie
On a beaucoup à gagner à partir de l’action, notam- et de l’action consciente, chacun n’est pas porteur des
ment de l’action collective pour construire la réflexion. mêmes énergies dechangements,ni des mêmescapacités
Construire l’action collective engage des stratégies de de se projeter.Maisl’actioncollectivenaît des projets que
connaissance et d’action dans lecadre d’unecompréhen- les hommes portent.
sion écologique de l’action; engage un dialogue perma- Sil’onmobiliseleprojetpourpenserl’actioncollective,
nent entre la connaissance et le réel que l’on construit. c’est en le sollicitant sous ses diverses facettes.
L’action est unartefact,unconstruit qui suppose en per-
L’anthropologiedeJean-PierreBoutinet(1993)nousrapmanenceuneffortdeconstructiondessavoirsetdes rela- pelle quececoncept s’imposeau milieu du siècle dernier
tions entre les acteurs19.Onpeut ainsi retenir que les encequ’ilestunmixtededesseinetd’objectif.Sesracines
hommesmènentdeseffortsd’intelligibilitéetdeconstruc- dans le monde biologique,philosophique,politique et
tion de l’action sanscesse recommencés.Dece point de pragmatique l’inscrivent dans le paradigme de la
comvue,leprojet d’action collective,comme ensemble des plexité. Il est tout à fait instructif de comprendre le
règles que le collectif se reconnaît et fait vivre,se com- conceptdeprojetàtraverslesdimensionsquicontribuent
prendcomme effortd’intelligibilité et deconstruction de à leconstituer:en valorisant lacréation,la recherche de
l’action fondé sur l’anticipation20. sens,l’innovation et l’anticipation,la référenceà la figure
La question de la rationalité doit être creusée un peu du projet s’oppose respectivementà la sclérose,l’absurde,
plus,car elle se trouveau fondement des efforts de théo- la marginalisation et l’improvisation (Boutinet,1990).
30Fondementsdelapenséecomplexe
Pourcequiestduprojetd’actioncollectivetelquenous vivredesprojets.Ilestd’ailleursremarquable,quelamode
le comprenons, il ne s’agit pas d’un projet uniquement étant passée des projets d’entreprise desannées 1980,les
technique,dontlaréalisationenconcluraitledéploiement. acteurs des entreprises et des organisationscontinuent à
Mais d’un bien projet à la fois opératoire et existentiel. se réclamer de projets,à revendiquer leur originalité,dès
Opératoirecar on s’organise pouragir et pour produire; lors que la seule légitimité marchande ne suffit pas:ainsi,
existentielcarl’acteurexisteetlégitimesapropreexistenc e telle entreprisecotée parlera de son projet social, de son
à travers le projet qui vivra et disparaîtraavec lui. attachement territorial pour ne pas passer sous les
fourL’idéedeprojetestriche,nullementréductibleàlapla- ches caudines des exigences toujours plus grandes des
nification niau programme.Elle s’ancre toutaucontrair e marchés financiers;l’hôpital ou l’université vont se
mobidans la reconnaissance de la nature stratégique descom- liserautour de projets d’établissements singuliers parfois
portements humains (cf. encadré).Le projet ne saurait affirmés;le monde de l’économie sociale et solidaire se
nonplusselimiteràl’incantatoireetàdesorthodoxiesde réclame de projets qui fondent son existence, etc. En
pensée déconnectées du réel et de ses difficultés.Dès lors négatif,ilest aussi remarquable que,dans la période
que l’on s’intéresse plus directementà son élaboration et actuelle,peu propice depuis quelques décennies déjà au
sondéploiement en situation,on mesurequ’il està la fois projet de société,on regrette qu’à l’échelle nationale ou
unprojet-viséeetunprojet-programmesurleplandeson européenne il est n’y est pasdeprojet politiqueautreque
contenu (Ardoino,1984), un processus piloté donc un de s’en remettreà laconcurrence etau marché.
projet-méthode,undispositif par lequel on exploreles
Neserait-cequ’aumotifd’accompagnercesrevendicapossibilités de l’action,on lui donne du sens,on participe tions du projet pour faireexister lecollectif,onnepeut se
desadéfinitionetdesaconstruction.Deparlespratiques contenter d’en reconnaître l’existence en pratique sans
d’élaboration et de déploiement qu’il recouvre le projet faire l’effort de lui trouver sa place en théorie.Repenser
joue sur lacohésion et lacoordination ducollectif. l’économie,repenser l’entreprise,refonder les pratiques,
voilà les enjeux.Nous ne sommes pas ici en mesure d’en
Repenserl’économie,repenserl’entreprise,refonder dresser la liste et encoremoins d’en déployer les argu -
lespratiques ments de façon exhaustive.Nousallons simplement, sur
«Les vérités sontchosesà faire et nonà découvrir; un mode transversalaux trois niveaux suggérés
(l’éconoce sont desconstructions et non des trésors. » mie,l’entreprise,les pratiques),porter notre regard sur la
PaulValér y questiondel’éthiqueetdupolitiquequ’intègrel’approche
de l’organisation par le projet.
Pour interroger les fondements de l’économique,au- Avec le projet,on retrouve la question du sens qui est
delàdelasimplecritique,noussommesentrésparl’action aussi celle de la place de l’éthique et du politique dans
dansuneffortthéoriquededépassementduréductionnisme l’action collective, quel que soit le niveau auquel on
qui les habite.L’actioncollectiven’a rien de naturel.Elle raisonne.Commenousl’évoquionsci-dessus,onmobilise
n’existe que parceque des collectifsse créent pour faire leprojetdèslorsquelalégitimationstrictementmarchand e
31Cheminsdeformationaufildutemps…
ne suffitpas: le commerceéquitable,le biologique,les on mesure l’effort qui resteà faire.Combien de nos
étuservicesàdomicileauxpersonnesâgées,maisaussilapla- diants quittent l’université – pensons à notre univers de
nificationà la française en son temps, revendiquent leur l’économie et du management – en ayant été préparés à
projet qui le plus souvent rapproche les considérations cette pensée de lacomplexité,indissociable d’une
épistéciviques, industrielles ou marchandes, permet de penser mologierenouvelée?Peu.Beaucoupresteàfairepourque
lesarbitragesentrelesdifférentesfinalitésquel’onrecher- quelques bribes des Sept savoirs qu’a envisagés Morin
che dans l’action(Tévenot,2006).Onmesurealors que (2000)àlademandedel’prennentcorpsdansdes
silemarché«libre»nesuffitpasàdirelavaleurdesbiens, cursus encoretrès cloisonnés.La nécessaire adaptation
cequinoussemblelecasleplusgénéralàl’heuredespré- aux mutations du monde contemporain ne doit pas
occupations écologiques et sociales que nous vivons, le conduire l’entreprise,et encore moins l’école ou
l’univerpolitique doit prendre toute sa place entre l’éthique et sité,à êtreles lieux ou les instruments d’une barbarie
l’économique,làoùlesitueHenriBartoli23,procheencela douce (LeGoff,2003).
de la positiond’AmartyaSen24.Ilne s’agit pas seulement Mais il reste que l’on peut vivre lacomplexité sans en
d’exprimer des valeurs sur un mode exogène aux prati- parler et en parler sans la vivre.Lacomplexité,la pensée
ques,mais de porter des projets qui manifesterontà tra- complexe,ne doit pas devenir une idéologie,mais
s’affirvers les actions qu’ils engagent, les considérations éthi-
mercommeuneméthodecommeMorinl’aaffichéd’emques et politiques par lesquelles ils se définissent.C’est bléedanssonœuvremajeure(lessixtomesdeLaMéthode):
doncà travers l’actioncollective que le politique se mani- une méthode pour mieux penser et pour mieuxagir.
feste en favorisant certaines régulations, l’expression de Lesprojetsqueleshommesnourrissentsontlesubstrat
projets productifsqui jouent sur les diverses ressorts de
del’intelligencequ’ilsdéploient,desstratégiesdeconnaisl’action légitime:le marchand,la redistribution et le don. sanceetd’actionqu’ilsforment.Unelecturethéoriquequi
Le marché est souventconsidérécomme unechose trop exclut le projet passeàcôté de l’essentiel:la genèse de la
sérieuse pour être laissé sous l’empire du politique mais vie économique et sociale,le sens et les finalités qu’on lui
c’est l’inverse qu’il faut dire: le politique est une chose donne,laconstruction des règles par lesquelles on
l’encatrop sérieuse pour être confié au seul marché (Fitoussi, dre.On ne peut ignorer laconception et laconstruction
2004).Si l’oncontinueà inverser les priorités entre liber- des organisations et des régulations qui manifestent les
tés politiques et économiques,il n’est pas sûr que lecapi- projets que les hommes nourrissent.
talisme survive à l’affaiblissement de la démocratie qu’il
entraîne. J-PB,
S’il faut repenser l’économie,l’entreprise et les prati- Professeur,Sciencesdegestion,
quesc’estbiensûrunprojetéducatifquisejoue.S’ils’agit UniversitédeNantes
de transformer l’essai éthique,de«transformer
l’expériencehumaineen science avec conscience» comme le
demandeLeMoigne (2007)à la suite deMorin (1982),
32

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