Démocratie : le devoir d éducation
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Description

En ces temps de crises multiples, chaque parent court le risque d'être, un jour, qualifié de démissionnaire ou de laxiste. Cet ouvrage tente d'ouvrir un débat à la mesure de l'incertitude générale et d'une dévalorisation relative de l'action éducative en relevant d'abord les manifestations et les symptômes. L'apprentissage des règles de la vie collective requiert sans nul doute des interdits et des limites sans que l'obéissance soit pour autant posée en tant que préalable à son éducation proprement dite.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2008
Nombre de lectures 190
EAN13 9782336256047
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2008
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296062238
EAN : 9782296062238
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Dedicace Remerciements UNE EDUCATION Première partie Deuxième partie Troisième partie Epilogue Bibliographie.
Démocratie : le devoir d'éducation

Yann Le Pennec
Pour Marion et Elsa Pour Anouk Pour les petits enfants du présent avenir.
“ C’était l’époque où l’éducation se passait d’explication : un cadre ferme, une morale claire, peu d’effusions. On apprenait à vivre en se taisant à table, en évitant les taloches et en écoutant aux portes . ” Maryse Vaillant
Mes remerciements vont à Giselle Fiche ; sa lecture critique et sa culture ont contribué, de façon décisive, à la parution de cet ouvrage.
Du même auteur :

- Questions de dialectique, autour de Ch. Vogt, J. Coube, F. Davon, R. Favier, Y. Le Pennec, coll. Pratique institutionnelle, Matrice, 1985.

- L’Enfant, l’adolescent et les libertés. Pour une éducation à la démocratie . Ch.Vogt, R. Brizais, Ch. Chauvigné, Y. Le Pennec. L’Harmattan, 2000.

- Centre fermé, prison ouverte. Luttes sociales et pratiques éducatives spécialisées . Y. Le Pennec, L’Harmattan, 2004.
Tout le sens que nous donnons à l’éducation dépend de la signification que l’on attribue à l’enfance.
Edouard Claparède
Les enfants ne sont pas pires que les adultes.
Célestin Freinet
La démocratie a le devoir d’éduquer l’enfance ; et l’enfance a le droit d’être éduquée selon les principes mêmes qui assureront plus tard la liberté de l’homme.
Jean Jaurès
UNE EDUCATION
Prologue

En début d’année 2005, une chaîne de télévision diffuse une émission spécialement destinée aux parents d’enfants qualifiés de tyrans. Une “supernanny” au look sévère, se présentant comme une préceptrice aguerrie, est appelée à intervenir dans les familles. Rencontre avec des mères épuisées par la sarabande des enfants, incapables de se faire obéir, débordées par le chahut et les provocations continuelles de leurs enfants, et avec des pères choisis en raison de leur différence apparente. L’un ne cesse de demander à son fils âgé de sept ans ce qu’il veut et s’il est d’accord avant d’hésiter à poser la moindre exigence. Confronté à un rejeton qui ne veut pas obéir, il considère que “ça n’est pas grave”, que “c’est un enfant” . Sa femme attend douloureusement que son mari intervienne et la soulage. L’autre père a de l’autorité ; les enfants obéissent quand il est de retour à la maison. Sa femme, visiblement déprimée, lui rapporte systématiquement tous les méfaits et incartades des quatre enfants qui s’en donnent à cœur joie dès qu’il disparaît.

Supernanny observe d’abord, puis intervient. Elle interpelle le premier père, lui indique que sa fonction paternelle l’oblige à poser des limites mais qu’il lui faut aussi jouer avec son fils, lui consacrer du temps plutôt que de se soucier par avance de l’accord de celui-ci. A l’autre père, elle fait observer que son autorité ne suffit pas, que sa femme se trouvera toujours dans l’incapacité d’exercer une autorité à elle s’il ne parle pas à ses enfants, s’il ne prend pas le temps d’être réellement avec eux. Supernanny passe alors à l’action; elle affiche sur le mur des règles que chacun devra exécuter fidèlement. Elle leur fait confiance... aux parents et aux enfants, pour appliquer ses consignes. Elle reviendra dans quelque temps pour apprécier les changements de comportement des plus petits et des plus grands.

Retour de Supernanny. Quelques mises au point s’imposent, tout à fait pertinentes, auxquelles petits et grands adhèrent sans barguigner. Retrouvant, comme par magie, leur place d’enfants dans la mesure où les parents sont remis chacun à la leur et se parlent, la famille retrouve le sourire. Les enfants se tiennent dans leurs lits respectifs plutôt que d’aller dans ceux de leurs parents ou de leur frère ou sœur. Ils mangent ce qu’on leur donne, contraints de goûter des mets qui ne leur étaient pas proposés jusqu’alors... “puisqu’ils n’aimaient pas ça”. Ils disent merci et débarrassent la table. Supernanny est fière d’eux, enfants comme parents. Elle quitte les familles rassérénées ; les mères ont les larmes aux yeux, les pères ne savent guère quelle contenance adopter. Incontestablement, grâce à Supernanny, le bon sens a repris le dessus, un bon sens qui aurait manifestement perdu la boussole depuis quelques décennies, on ne sait trop par quel dérèglement. Nul ne saurait dire si l’ordre ainsi rétabli, au prix d’une infantilisation manifeste des parents, sera maintenu durablement. Mais la question se pose de savoir s’il faudrait, désormais, dépêcher (et rétribuer) autant d’officines de coaching familial auprès de tant de parents désemparés, peut-être signalés comme “démissionnaires” aux maires des communes par les enseignants, les voisins, voire par les travailleurs sociaux.

Cet ouvrage propose d’explorer, dans une première partie, l’incertitude générale en ce qui concerne l’éducation, en exposant les diverses manifestations de cette incertitude et en en recherchant les causes. Dans une seconde partie historique, le projet d’éducation développé dans les pays industrialisés depuis la fin de l’Ancien Régime, sera appréhendé à travers l’intervention croissante de l’Etat dans le domaine de l’éducation, par le biais de l’appareil scolaire principalement, et celui de l’éducation spécialisée pour les enfants et adolescents qui ne s’intègrent pas spontanément dans les dispositifs ordinaires d’éducation, d’animation et de loisirs, en particulier. Enfin, dans une dernière partie, sera élaborée une tentative de modèle éducatif susceptible de servir un projet de “conversion du projet démocratique en pratiques éducatives” en s’appuyant sur l’histoire méconnue des théories, des techniques et des pratiques privilégiant l’activité et l’initiative de l’enfant dans la perspective de son insertion sociopolitique. 1
Première partie

Incertitude et désarroi de l’éducation contemporaine
Aucune société, si elle veut assurer sa continuité, ne peut se désintéresser de la manière dont les plus jeunes sont intégrés en son sein. Différentes pratiques amènent l’enfant à assimiler les cadres de référence propres aux groupes dans lesquels il devra s’insérer. Sa participation aux échanges au sein de ces groupes est la condition nécessaire pour qu’il effectue les apprentissages du “vivre-ensemble”. Les enjeux de la socialisation sont tels qu’il est indispensable de chercher à en contrôler le cours. Tout projet d’éducation est constitué par cette tentative délibérée d’orienter, de canaliser la socialisation du sujet, mais l’éducation moderne est plus exigeante et ne peut se réduire simplement à la socialisation. En excédant la seule socialisation porteuse de reproduction à l’identique de la société, l’éducation moderne échappe nécessairement à ses fins ; contrairement aux sociétés dans lesquelles les traditions et les rites de passage faisaient entrer dans un avenir déjà balisé, elle cherche à promouvoir une personne singulière (individu, sujet et citoyen) disposée à l’autonomie, à l’autodétermination, au jugement personnel, bref, en puissance de renouveler le monde.

Nul, sans doute, ne saurait contester la vérité anthropologique, le caractère incontestablement universel, transculturel, du projet qui vient d’être exposé. Tous les adultes en charge de l’éducation des enfants dans notre société, s’accordent sur les nécessités de l’éducation, à ceci près qu’un écart parfois sidéral peut séparer les pratiques éducatives quotidiennes des grands principes affichés. Ces pratiques varient considérablement dans l’espace et dans le temps, entre les pôles de la permissivité et de la contrainte. Si l’éducation consiste à refaire pour chaque génération le chemin déjà parcouru par l’humanité, les conceptions varient selon les représentations contemporaines de l’enfant et de l’adolescent ; celles-ci s’ancrent dans le mythe d’origine relatif à l’homme lui-même. L’enfant est tantôt projeté comme “être pur, simple, vrai, non encore déformé par la société, inculte et sauvage, innocent parce qu’inconscient du bien et du mal. Tantôt, il apparaît chargé, en raison d’une représentation cultivant sa proximité originelle avec la nature, d’une part d’animalité, de sauvagerie potentielle, d’asocialité, en tout cas” . 2

Apprentissage et frustration
L’acculturation du petit être in-culte nécessite donc une inculcation précoce des bons principes, une soumission aux vertus humanisantes de la vie en société. Des frustrations nécessaires s’imposent qui, faisant barrage au désir de l’enfant de s’accaparer le plus immédiatement les objets propres à le satisfaire, le disposent à découvrir le monde et l’autre comme soi-même. Toutefois, la nécessité de différer et d’interdire, de faire barrage à l’emprise de la pulsion qui élimine le temps d’attente et l’émergence du désir, suppose qu’en échange les éducateurs lui témoignent attention, disponibilité, amour. Le potentiel humanisant de l’entourage familial, hors lequel la vie de l’enfant et la survie de l’espèce ne seraient assurées, répond à une vulnérabilité spécifiquement humaine. L’appel de l’enfant à autrui ne saurait être marqué d’une quelconque réciprocité. Le potentiel d’attachement, la certitude de pouvoir être aimé inconditionnellement sont les gages de son intégrité, de son identité et de sa capacité à intégrer les valeurs de son groupe de référence.
Dès sa naissance, le petit d’humain est tenu dans une situation de dépendance envers l’adulte. Son immaturité biologique, physique et psychologique, sa fragilité, l’exceptionnelle lenteur de sa maturation rendent indispensables des mesures de protection dont les garanties varient considérablement selon les époques. L’actualité quotidienne nous montre que dans un certain nombre de pays, les progrès de la science et de la technologie laissent aux procréateurs le rêve, peut-être accessible, de concevoir et de choisir des enfants assurément beaux et sains. Malheureusement, dans le reste du monde, la survie du groupe tient encore à la richesse collective que constitue la prolifération “sauvage” des nourrissons.

La place déterminante de la télévision
“Lorsque l’enfant paraît”, en ce début de troisième millénaire, selon le calendrier romain, le cercle de famille est toujours et encore ouvert aux turbulences et aux déchaînements du monde. Les journaux télévisés confrontent quotidiennement les plus jeunes téléspectateurs au déferlement désordonné des images où le réel tend à se confondre avec la fiction. Une même importance semble accordée aux faits les plus insignifiants comme aux plus graves, à la mise en scène de la violence extrême dans l’espace public autant que dans l’espace privé. Hors les risques encourus d’une accoutumance au spectacle de la cruauté et de l’indignité disposant mal les plus jeunes au respect de la personne humaine, la télévision de masse bouleverse profondément l’éducation sans qu’il y paraisse; les valeurs et les modèles relationnels qu’elle présente prescrivent un nouveau modèle de lien social. Bien que la télévision puisse constituer un fabuleux instrument d’ouverture au monde et de diffusion des connaissances au plus grand nombre, elle contribue, aussi, à aggraver la difficulté actuelle des parents à apprendre à leurs enfants à désirer selon les lois humaines.

En effet, les sommes énormes investies par l’entreprise économique dans la publicité visent à capter la clientèle enfantine et à produire, sur l’entourage familial, les effets nécessaires à l’achat des produits ainsi présentés. Des pressions morales et parfois physiques sont exercées par nombre de préadolescents et d’adolescents sur leurs parents pour se voir dotés des marques supposées acquises par tous les copains. Les crises des plus petits exposés au débordement des bonbons disposés à leur hauteur à la sortie des supermarchés exhibent encore la violence de la loi du marché. Le bien-être de l’enfant semble assujetti à la satisfaction immédiate, à une jouissance sans entrave de tout ce que le marché propose et que l’enfant demande et exige de posséder. De très nombreux parents sont devenus otages d’un système économique, sans doute le plus efficace en tant que producteur de marchandises, mais foncièrement impropre à fonder un ordre humain.

Au chapitre des difficultés contemporaines s’ajoutent les effets de l’emprise médiatique sur les représentations de l’enfance et de la jeunesse. Une étude menée en 2004 par le Groupe de recherche sur la relation enfants-médias (Grem) livre cette conclusion : “Si l’on peut affirmer que la jeunesse est le plus souvent présentée comme victime d’accidents, des drogues, de violences de tous types, de maladie, de la société... il faut effectuer un constat par la négative : la jeunesse, dans sa représentation par la télévision, n’apparaît pas comme entreprenante, vivante et plus généralement comme le futur de notre société. Si de nombreux sujets sont abordés, la vie associative est complètement passée sous silence . Les droits et les devoirs de la jeunesse ne sont pas examinés. L’étude des prises de parole et de présence dans les sujets est également révélatrice : on ne propose pas à la jeunesse de parler d’elle-même ; les adultes l’analysent à sa place comme si les jeunes n’en étaient pas capables .” 3 Ainsi “la valeur généralisable des reportages présentant la jeunesse comme victime ou menace étant beaucoup plus importante” , cette recherche atteste que la télévision ne porte guère les adultes et les éducateurs à cultiver l’initiative et la confiance qui soutiendraient les jeunes comme une valeur pour demain en stimulant le caractère entreprenant des nouvelles générations.
L’échange marchand infiltrant tous les registres de l’activité humaine impose une vision du monde telle qu’aucune autre considération morale, traditionnelle ou transcendantale ne doit faire entrave au jeu de la circulation infinie et élargie de la marchandise. La crise des valeurs, si souvent rebattue, est entretenue dans la mesure où celles-ci ne sont pas nommées ; faute de distinguer entre les valeurs et d’en faire apparaître le caractère contradictoire, la liberté et l’égalité par exemple, les débats et les choix qui en découlent se dérobent lorsqu’il s’agit de les instituer, de les mettre en œuvre et à l’épreuve. La notion de valeur tient au nom de quoi un sujet peut décider, quand les circonstances l’exigent, de sacrifier tout ou partie de ses intérêts, jusque sa vie même. Les valeurs auxquelles croit un sujet humain donnent un sens à sa vie ; elles peuvent le disposer au don, au renoncement, voire au sacrifice. La crise des valeurs tient au fait que ces dernières sont profondément ébranlées par l’économisme et l’utilitarisme ambiants qui tendent à voir dans l’intérêt égoïste le moteur rationnel des conduites humaines. Faute d’être nommées et débattues, les valeurs en crise d’effectivité contribuent à altérer l’autorité des “grandes personnes” censées les transmettre, à brouiller les repères entre générations, à réduire l’asymétrie des places et la différence des positions.

Douloureusement confrontés à la pression intra-familiale du consumérisme, les parents sont encore déstabilisés par l’idéologie du bonheur, du bien-être personnel (“être bien dans sa peau”) qui les habite. Attentifs à créer toutes les conditions nécessaires à son plein épanouissement, la volonté de tout comprendre de leur enfant crée autant d’obstacles à l’accomplissement de leur devoir d’éduquer, de difficultés pour assumer les nécessités éducatives. Portés à considérer le moindre chagrin comme un risque de traumatisme, à redouter la rupture de communication au moindre conflit, les pères et les mères modernes semblent subjugués ; en quête de l’amour de leur enfant, ils paraissent souvent en attente de son assentiment pour poser les interdits qui le protègent. Leur position est d’autant plus difficile à tenir qu’ils sont aussi soucieux et tiraillés par la promotion d’un être tout à la fois sociable, entreprenant et performant , répondant à leur désir d’être et de paraître au regard des autres.

Des parents en désarroi
L’apparition récente d’officines de “coaching familial” appelées à restaurer les règles et à les faire respecter par les parents et les enfants au sein de la famille, les menaces de sanctions financières et judiciaires sur les parents d’enfants auteurs d’infractions à la loi pénale, tout comme les stages de “reparentalisation” qui leur sont imposés, attestent un désarroi assez général lié à une perte incontestable de repères normatifs. Pour autant de parents “qui font ce qu’ils peuvent”, l’éducation reposerait encore sur les liens du sang, sur la parenté, sur la famille, sur un amour qui s’appuierait sur un peu de bon sens... Mais si l’amour subsiste, le bon sens n’y semble plus guère connecté. Les parents éprouvent de plus grandes difficultés qu’autrefois à faire supporter à leurs enfants les renoncements nécessaires à l’intégration des règles d’obéissance ; ils éprouvent tout autant de difficultés à les faire consentir à la politesse, jadis inculquée comme une sorte de mise en pli précoce de la civilité.

Les conceptions prédominantes et “spontanées” de l’éducation tenaient à celles dont les parents avaient hérité de leur entourage familial et de leur milieu. Elles concouraient à éduquer, il y a quelques décennies encore, les enfants comme leurs parents et leurs maîtres les avaient éduqués. Ces références ont été considérablement affectées par les profonds bouleversements d’une société dont la mutation violente, sur fond de bouleversement technologique, semble bien toucher aux fondements de identité humaine. Les parents des temps présents, confrontés à l’accélération de l’histoire et à une augmentation constante de la masse des connaissances, sont confrontés par leurs enfants à des questions qui ne se posaient pas de leur temps et qui les laissent, le plus souvent, désemparés.

L’émergence du néologisme “parentologie”, la qualification de la fonction parentale en terme de métier, l’évocation de compétences requises pour l’exercer constituent l’expression la plus manifeste de cette crise de l’éducation familiale. Définies et imposées par les institutions secondes de l’enfance, du travail social et de l’éducation spécialisée sous contrôle (direct ou indirect) de l’Etat, les compétences ainsi attendues des parents ont aussi contribué symboliquement à leur dé-légitimation. Ajoutée à la crise de la famille, la crise de l’école et des institutions qui assuraient la socialisation secondaire, rend le fondement de l’éducation sur l’amour (appuyé par un bon sens qui aurait perdu le nord), beaucoup plus précaire et aléatoire. Le trouble est à ce point profond que le pédiatre Aldo Naouri va jusqu’à évoquer, pour s’en offusquer, l’éventualité de créer un permis pour avoir le droit d’avoir des enfants : “On ne va tout de même pas aller jusqu’à contraindre les parents à obtenir un permis d’avoir des enfants!” 4

Des bouleversements économiques, sociaux, politiques et idéologiques ont affecté les structures juridiques et symboliques qui charpentaient l’espace privé, en déstabilisant les places, en complexifiant les rapports des pères et mères entre eux et avec leurs enfants. Au cours des dernières décennies, le basculement du présent vers l’avenir qui ferait de l’ignorance du passé le gage de la modernité, a profondément affecté la transmission des “admirables traditions” reçues des parents par les générations précédentes. La pérennité du bon sens s’en est trouvée profondément affectée.

Dans le domaine juridique, l’autorité parentale conjointe instituée en 1970 constitue l’aboutissement d’un long processus détruisant la structure paternaliste héritée de la figure du paterfamilias du droit romain de la famille et de la société. Deux siècles auparavant, le Prince délègue encore au parent, au paterfamilias, le soin de faire régner l’ordre sous son toit ; la révolution des droits de l’homme et du citoyen opère alors, une spectaculaire mutation. L’abolissement des lettres de cachet, en 1790, marque une rupture avec l’arbitraire de l’Ancien Régime ; l’autorité du père se trouve soumise à un contrôle de plus en plus étroit. Dans la brèche ouverte, l’Etat républicain intervient de façon croissante, au cours du XIX e siècle, dans la régulation des familles. La stigmatisation des pères indignes conduit à la déchéance de la puissance paternelle, en 1885, avant que le droit de correction ne leur soit enlevé, en 1935. Le Code civil vient, la même année, mettre fin à la puissance maritale ; la loi de 1970 se profile, établissant, deux siècles après les premières limitations portées à la puissance du paterfamilias, l’égalité juridique entre les époux.

Le déclin de la puissance paternelle s’amplifie encore, depuis la fin des Trente Glorieuses caractérisées par l’expansion économique et démographique, le (presque) plein emploi et la généralisation du salariat. L’apparition du chômage de masse génère, en particulier, une dévalorisation de la classe ouvrière traversée par un sentiment de déclassement et de honte dont les effets pèsent dramatiquement sur les pères. L’autorité de l’homme, de celui qui pourvoyait traditionnellement aux besoins de la famille, dont la référence au travail soutenait l’identité et la fonction, s’est trouvée atteinte dans sa légitimité même. La description de certains parents comme “démissionnaires”, tant par les médias que par une certaine classe politique qui s’en est fait complaisamment l’écho, a renforcé la stigmatisation de ces parents. Elle a, en outre, fait l’économie d’une réflexion sur les effets de l’impossible présence auprès de leurs enfants de pères blessés, privés de reconnaissance sociale. Ainsi, nombre de nostalgiques d’une forme d’autorité “théocratique”, s’exerçant pleinement, verticalement, sur-le-champ et sans contestation possible, ont négligé de prendre en considération la dimension historique et sociologique des problèmes d’éducation.

L’incertitude éducative est encore aggravée par la multiplication incessante des questions sans réponses, par la problématisation par les médias du moindre acte de la vie courante, auquel autant de spécialistes prétendent apporter leur éclairage. La propension de nombre de jeunes parents à s’enquérir constamment du désir de l’enfant en multipliant les “tu veux ?” à propos de nourriture, de vêture, de jeu, est sans doute à mettre au compte de cette profusion de références souvent contradictoires. Il est remarquable que les lignes de conduite à tenir, avancées par la foison de parutions destinées aux parents, s’adressent manifestement aux lecteurs et plus souvent aux lectrices des classes moyennes. Apparemment disponibles et, semble-t-il, dégagées de toutes contingences matérielles, elles paraissent totalement vouées à l’écoute de l’enfant, attentives à ses moindres sollicitations. La prolifération des questionnements relatifs au “que faire ?” et au “comment faire ?” pour être bon parent conduit, plus qu’il ne répond sans doute, à un désir de maîtrise dont le caractère illusoire ne peut que renforcer le désarroi. Le déficit de réflexion collective sur les formes d’éducation qui conviendraient à une démocratie en crise, génère une demande d’autorité à toutes les institutions. Ainsi se trouve légitimée une politique coercitive qui, visant plus loin que la cible explicite des jeunes délinquants, concernerait le comportement de tous les jeunes auteurs de transgressions, fauteurs de troubles ou de désordres. Récusée dans son principe, puisque c’est par la transgression que s’opère, à l’adolescence notamment, l’intégration des normes, une telle politique intégrant l’idéologie de la tolérance zéro cultive insidieusement l’adhésion à une forme de démocratie disciplinaire.

Une crise générale de l’autorité
Les injonctions adressées aux parents par les pouvoirs publics visant les rappels à la loi, les limites à poser, les règles à faire respecter révèlent, sans aucun doute, une crise de l’autorité. Reste que penser la question de l’autorité comme un art de décider jusqu’où on peut interdire, par quels moyens et à quels moments, relève d’une négativité ; à elle seule, ce type d’autorité reste insuffisant à restaurer du lien social... à moins d’en revenir aux modalités du passé. Néanmoins, ces injonctions pèsent à ce point qu’Aldo Naouri, pertinent quant à la description des symptômes, en vient à évoquer l’alternative qui laisserait le soin aux parents “d’élever leurs enfants de manière plus ou moins fasciste s’ils veulent en faire des démocrates, à l’encontre de leurs désirs de les élever pour en faire des démocrates avec de bonnes chances d’en faire des fascistes !” 5 Le rabattement sur le système familial des difficultés rencontrées, leur interprétation en termes de problèmes psychologiques ou relationnels ont contribué à écarter la réflexion collective sur les stratégies éducatives à développer ; de même que sur les formes de socialisation adaptées à un nouvel environnement. Le même pédopsychiatre ne manque d’ailleurs pas de se demander “si nous devons accroître, encore plus, le nombre de psychologues, psychanalystes, pédopsychiatres, orthophonistes, psychomotriciens et autres rééducateurs, s’il faut encore multiplier les consultations préventives pour contraindre les parents à les fréquenter ainsi que les centres de guidance chargés de les former à leurs tâches” . Ainsi, la réflexion collective sur les problèmes rencontrés par les parents privilégie une approche individualisante, psychofamiliale et thérapeutique qui tend à écarter les débats sur les nécessités éducatives adaptées aux bouleversements sociétaux du contexte historique et social.

L’évolution des mœurs, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, a ébranlé le cadre de la socialisation primaire dévolue à la famille en tant que structure sociale chargée de l’inculcation des normes. Les transformations du droit de la famille, liées à l’évolution du statut de la femme et de l’enfant, ont puissamment contribué au renforcement du droit des individus aux dépens de l’institution du mariage et de la prééminence de la famille légitime qu’avait établies en son temps le Code civil. Au cours des trois dernières décennies du millénaire, la cellule de base, la famille conjugale officielle, inscrite dans la durée et supposée harmonieuse, se désagrège inexorablement. Elle devient une expérience et une configuration quasi minoritaire si l’on considère la multiplicité des couples vivant sans être mariés, ayant des enfants de plus en plus souvent hors mariage et issus de plusieurs “lits”. Selon l’Institut national des études démographiques (INED), 60% des enfants sont nés de parents non mariés au début de l’année 2005 et un enfant sur six vivait dans une famille dite monoparentale dont le nombre augmente régulièrement depuis 1980. A la multiplication de familles dites “monoparentales”, éclatées ou recomposées, s’ajoutent les revendications des couples homosexuels, l’apparition de mères porteuses ainsi que d’enfants nés de procréations médicalement assistées. L’émergence des notions de “divortialité”, de “parentalité”, “d’homoparentalité”, de “monoparentalité” comme de “coparentalité”, rend compte des transformations opérées au sein d’une famille dont la capacité de résilience atteste la vitalité. Pour autant, la famille ne coïncide plus avec un couple ; les parents ne sont plus nécessairement ceux qui ont conçu les enfants, mais ceux qui les nourrissent, les élèvent, prétendent assurer leur avenir en s’accordant à dire qu’ils ne savent pas, le moins du monde, de quoi il sera fait.

Réduite à la crise de l’autorité, la crise de l’éducation manque encore à être référée aux effets de l’individualisme et de son développement inéluctable dans les sociétés démocratiques. Dévoyé par la montée de l’idéologie du néolibéralisme (qui renvoie chacun à soi et à la responsabilité de son état), l’individualisme échoue à promouvoir la singularité de chaque individu en tant que personne multiple affiliée à une histoire et à des attachements. La moindre pression de la religion et de la tradition sur les individus depuis les Lumières et la Révolution des droits de l’homme et du citoyen, a réduit considérablement le contrôle social sur les individus. Tocqueville écrit dans un chapitre de ses pénétrantes analyses intitulé “Comment l’irréligion avait pu devenir une passion générale et dominante chez les français du dix-huitième siècle , et quelle sorte d’influence cela eut sur le caractère de la Révolution” : “L’église faisait obstacle, par les principes même de son gouvernement, à ceux qu’ils (les écrivains des Lumières, nldr) voulaient faire valoir dans le gouvernement civil. Elle s’appuyait principalement sur la tradition : ils professaient un grand mépris pour toutes les instances qui se fondent sur le respect du passé ; elle reconnaissait une autorité supérieure à la raison individuelle : ils n’en appelaient qu’à cette même raison ; elle se fondait sur une hiérarchie : ils tendaient à la confusion des rangs... et il semblait que pour arriver à attaquer les institutions de l’Etat, il fût nécessaire de détruire celles de l’Eglise, qui lui servaient de fondement et de modèle.” 6

L’attribution de droits à l’homme blanc, puis à l’homme noir, puis à la femme, puis à l’enfant a transformé le fonctionnement de la cellule de base de la société. Au cours des trois dernières décennies, la famille prend la configuration d’une constellation de sujets de droits au point que la notion de “démocratie familiale” (Michel Fize) puisse être évoquée et, avec elle, la responsabilité parentale substituée à l’autorité parentale. Les rapports s’ordonnent, désormais, sous le registre problématique et horizontal du lien, comme si tous les échanges pouvaient procéder de la négociation. De façon de plus en plus précoce, l’individu contemporain revendique d’écrire sa propre histoire et s’insurge contre un ordre social qui lui prescrirait sa conduite selon les normes des générations précédentes.

En effet, les adultes, éducateurs au sens générique, sont tous témoins et agents d’une évolution récente et rapide concernant la relativisation et l’effacement des figures d’autorité (paterfamilias, maître d’école, garde-champêtre) et des structures d’autorité (famille, école, église, syndicat, parti politique). Dans la rue, l’enfant est en quelque sorte anonyme, il ne fait plus l’objet du contrôle social exercé il a seulement deux générations par le regard ou les remarques spontanées des adultes, quels qu’ils soient. Le modèle de rapport social symbolisé par la petite église et le village qui figuraient en toile de fond de la campagne électorale d’un candidat à la présidence de la République, deux décennies plus avant, est définitivement révolu. Or, il semble que nombre d’adultes s’accrochent vainement à ce modèle d’autorité qui s’appliquerait, verticalement, pleinement et sur-le-champ, c’est-à-dire sans contestation possible. La socialisation, encore réduite à l’inculcation mécanique des lois sociales et à l’obéissance, servirait toujours de référence. Cette polarisation sur la question de l’autorité les dispense de s’affronter à la question corrélat de la légitimité des institutions chargées de l’éducation face aux bouleversements sociétaux.

Parents dépassés et enfant-roi
Lorsque les institutions et les valeurs faiblissent ou défaillent, les pouvoirs publics se retournent toujours vers les familles en vantant leurs mérites, leurs droits, leurs obligations pour mieux stigmatiser les parents défaillants. Les “démissionnaires”, comme autrefois les parents indignes, sont désignés à la vindicte publique et traduits devant les tribunaux pour les ramener à leurs responsabilités. Plutôt que d’engager une réflexion publique sur l’orientation générale des idées et l’effet des pratiques éducatives qui ont traversé la société ces dernières décennies, les pouvoirs publics préfèrent dénoncer le laxisme ambiant et le caractère hédoniste de l’éducation. Au passif de cette tendance hédoniste décriée comme post-soixante-huitarde par certains partisans d’un retour à l’autorité, l’accusateur public relève l’emprise, pour ne pas dire l’empire de la parole de enfant. Françoise Dolto serait assurément appelée à témoigner pour constater, après-coup, l’effet déstabilisateur produit par ses conférences radiophoniques ; une réflexion portant sur le décalage entre le temps de la compréhension des processus psychologiques et le temps de la communication médiatique viendrait à point. Nombre de parents en quête de savoirs fonctionnant comme des impératifs ont pris son conseil (“laisser s’exprimer l’enfant”) au mot. Soucieux d’avoir compris ce qu’elle avait bien pu dire, ils ont considéré que la parole de l’enfant était sacrée et devait être considérée avec une importance quasi égale, voire supérieure, à la leur. Ils en ont trop souvent déduit que tout de l’éducation devait se résoudre par la parole, qu’ils seraient sans doute de mauvais éducateurs s’ils ne parvenaient pas à se faire comprendre, à tous coups, par leur progéniture. Les effets de cette communication ont été à ce point puissants et durables qu’un psychanalyste, J.C Liaudet, dix ans après sa mort, a fait paraître, en 1998, un ouvrage intitulé Dolto expliquée aux parents . Plus récemment, encore, en 2007, un journaliste Guy Baret, écrivait, en tant que père, un livre intitulé Comment rater l’éducation de l’enfant avec F. Dolto, précédé de Allo maman Dolto , paru en 1992.

Sans aucun doute, F.

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