L âme ultraviolette
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L'âme ultraviolette , livre ebook

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Description

Comment peut-on être née et se sentir orpheline ? Ressentir tout un pan de sa vie, son enfance, comme un trou noir qui aspire toute son énergie ? Ces questions obsèdent l'auteur depuis tant d'années qu'elles ont fini par prendre toute la place dans son existence. En cherchant la réponse à ces questions, l'auteur élabore une conception à la fois scientifique et philosophique du sens de la vie à travers les questions de nos choix et de notre place dans la chaîne humaine, qui véhicule l'espoir pour chacun d'entre nous de se reconstituer.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2009
Nombre de lectures 44
EAN13 9782296686236
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L'ÂME ULTRAVIOLETTE
ou Orpheline parmi les siens
 
 
Témoignage
 
Nathalie MOUDJOU
 
 
L'ÂME ULTRAVIOLETTE
ou Orpheline parmi les siens
 
Témoignage
 
 
L'HARMATTAN
 
 
 
© L'HARMATTAN, 2009
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
 
Fabrication numérique: Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
 
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
 
ISBN : 978-2-296-10247-7
EAN : 9782296102477
 
A mon Mari, sans qui je n'aurais pas commencé à écrire ce livre et qui m'a aidée à le nourrir.
A mes enfants, parce qu'ils existent.
Au docteur Bourdineau, qui a su accueillir mon histoire pour qu'elle prenne sa place dans ma vie.
Au docteur Desruelles, fidèle compagnon de conversations riches et qui a su comprendre ce que j'avais.
Au docteur Persoz, qui a détecté une carence vitaminique ancienne et su en évaluer les effets.
A monsieur Ressaire, pour ses séances de kinésithérapie qui m'ont fait redécouvrir les chemins de mon corps.
 
Je remercie madame Casenobe et madame Hamouche pour leur relecture attentive de mon manuscrit.
 
****
 
 
Pourquoi ma mère ne m'aime-t-elle pas ? Ne veut-elle pas ? Ne peut-elle pas ? Questions obsédantes, lancinantes, lovées au creux de mon estomac et qui y séjournent silencieusement mais de façon vivace, tenace, comme un élément radioactif se désintègre en émettant des rayons. Ces rayons irradient dans tout mon corps et engourdissent mon cerveau et chacun de mes membres. J'ai quarante-cinq ans, je suis dépressive, ont diagnostiqué les médecins, et pourtant, je ne me sens pas abattue. Je ne baisse pas les bras. Je vis depuis longtemps d'espoir, d'envie de bonheur et de découvertes infinies, tant humaines qu'intellectuelles et j'ai seulement un passage à vide. Une brèche s'est ouverte dans ma vie et je dois essayer de la colmater. Ces questions, auxquelles je ne trouve pas de réponses acceptables, constituent un obstacle sur ma route pour le moment, m'a dit mon psy, un poids que je porte et qui est bien trop lourd pour mes frêles épaules d'être humain. J'ai bien essayé de vivre avec, puis ensuite de ne plus y penser, puis enfin d'y penser chaque jour pour essayer de trouver les indices d'une réponse vitalement acceptable. Mais rien n'y fait. Le noyau radioactif se réveille régulièrement et je ne parviens pas à le neutraliser définitivement. Je continue à vivre en discontinu. Des périodes de rémission alternent avec des rechutes de plus en plus difficiles à supporter. Le corps enregistre la mémoire des blessures et si la cicatrice s'ouvre de nouveau, la douleur morale est encore plus intense. Et depuis plusieurs années, la plaie suppure une fois de plus. Je sais depuis quand, mais pas exactement pourquoi.
Mes paroles s'écoulent dans le cabinet du psy, les pensées circulent dans ma tête et tentent de s'y organiser, j'essaye de trouver une raison par ma raison. Tout cela est peine perdue. J'ai dû faire quelque chose de grave, c'est certain. Aucun être humain ne s'acharne de la sorte après un autre aussi gratuitement et si elle ne m'aime pas, si elle persiste à m'inonder de reproches, si je ne lui inspire que des propos durs, ce doit être de ma faute. Une mère qui n'aime pas son enfant, ça n'existe pas. Elle dit que je dois me faire soigner. Elle a toujours dit que j'étais malade. Mais de quoi dois-je guérir précisément ?
Depuis des temps que je ne me rappelle plus, j'ai pourtant commencé à chercher des mots, des gestes, des signes de son attachement, des indices de ma valeur à ses yeux. Mais dès que je regarde dans le rétroviseur, que j'évoque mon enfance, je ne vois qu'un trou noir qui a aspiré toute mon énergie et à ce jour, je suis toujours aussi impuissante à me faire aimer d'elle.
Dans mon âme résonnent les pas des violences que j'ai subies. Les violences psychologiques, tout comme les violences physiques, touchent les âmes de plein fouet. La différence, c'est qu'un bleu sur le corps se voit et finit par se résorber, alors qu'un bleu à l'âme est invisible, rend le traumatisme incompréhensible, inexplicable aux yeux des autres et peut persister toute une vie.
« On ne voit pas que tu vas mal, tu es tellement avenante, tu as le contact si facile, quelle gentillesse avec les autres ! Tu sembles avoir tout pour être heureuse. Qu'est-ce qui ne va pas ? Je sens que tu ne perçois pas le monde comme les autres et les richesses que tu as à apporter se heurtent peut-être au mur de la réalité. »
Ma très chère amie B., ma petite fée aux élans de Mamouchka, offrant inlassablement alentour un sourire radieux, son regard pétillant et sa douceur enfantine intacte, malgré une hernie discale qui vrille régulièrement son corps de douleurs aiguës, cherche par ces mots à me remonter le moral.
Le problème, c'est que j'ai moi-même du mal à identifier, comprendre et exprimer l'origine exacte et la nature profonde du malaise qui me terrasse régulièrement, de l'influx paralysant qui envahit tout à coup chacun de mes membres et se déverse dans mon cerveau, comme un Alien qui déploierait ses tentacules à l'intérieur de moi, m'empêchant de réfléchir, d'agir, de ressentir avec suffisamment d'acuité le monde qui m'entoure pour pouvoir réagir naturellement aux diverses sollicitations du quotidien. Je suis pourtant parvenue à vivre sans ce malaise pendant quinze ans. Mais depuis quelques années, il s'installe à nouveau et s'accompagne d'un fort sentiment d'agression. Cette agression vient d'ailleurs autant de l'extérieur que de l'intérieur et englue mon être tout entier. Je me réfugie alors dans un coin reculé de moi-même, cloîtrée dans cette carapace que je me suis construite au cours du temps. J'y sécrète des anticorps contre ce trouble. Je me mets à suer à grosses gouttes sous les bras, mon haleine devient fétide, mes cheveux s'aplatissent, alourdis par une sécrétion excessive de sébum et des pertes blanches s'écoulent. Mes règles se dérèglent et ne suivent plus aucune règle. Je lutte à tous les instants contre les coups de boutoir de ce mal-être qui me ronge, me vide, m'épuise. Je me délite. Je m'essouffle. Je me désintègre.
J'aime les mots, ces vecteurs d'intention, ces passeurs d'âme. La langue française est riche, foisonnante, nuancée, colorée et me fascine. Le talent de l'écrivain ou du poète, celui qui consiste à cueillir les quelques mots qui, tout à coup, assemblés en un bouquet harmonieux vous font toucher l'indicible, me plonge dans des abysses d'enchantement et de plénitude. Mais l'ombre des mots qui blessent, qui humilient, qui désarticulent, que j'entends depuis trop longtemps de la bouche de ma mère à mon sujet et qui ricochent dans ma tête, a obscurci jusqu'à aujourd'hui le terrain de la communication entre nous. J'ai bien tenté à plusieurs reprises d'effacer de ma mémoire le vocabulaire qu'elle utilise quand elle me parle, j'ai espéré lui dire qui je suis et qu'elle le respecte. J'ai choisi les phrases, j'ai ciselé les intentions, j'ai crié ma colère parce qu'elle est sourde de moi, parce que je ne trouve pas les mots qui passeraient de moi à elle et d'elle à moi. J'ai tout essayé, mais je ne parviens qu'à hurler dans le vide. Et une fois encore le souvenir de ces mots vient me hanter. J'ai beau regarder ce fantôme droit dans les yeux, rien n'y fait, mais cette fois, je suis plus déterminée que d'ordinaire à lui tordre le cou. Je dois le faire pour moi, puisqu'il est évident que vivre en essayant d'oublier plutôt que d'affronter les problèmes ne mène à rien. Je dois le faire également pour mes enfants, qui sont entrés sans l'avoir voulu dans une histoire qui a commencé à être écrite bien longtemps avant leur naissance et dont il est important qu'ils comprennent le scénario, sous peine de vivre comme moi, en proie à trop de questions sans réponses, trop de bribes d'explications décousues.
C'est sur les traces des mots déposés en couches géologiques à l'intérieur de moi qu'il faut que je me lance, comme un archéologue perçoit la présence d'un site enfoui par le temps, s'agenouille et patiemment, obstinément et, avec l'intention curieuse de mettre au jour le passé pour enrichir l'avenir, gratte le sol avec des instruments de taille quelquefois dérisoire par rapport à la tâche à accomplir. Des pelles, des pinceaux, des truelles, des burins, des pincettes de précision. Un travail de fourmi. Mais je suis déterminée cette fois à passer mon existence au crible du souvenir, cette machine à détecter les ultraviolets de l'âme, imperceptibles d'emblée mais qui jalonnent ma vie de proche en proche et dont je retrouve régulièrement la trace sans jamais pouvoir authentifier, comprendre ni oublier ce qui m'est arrivé. Je sens néanmoins le désir impérieux de faire parvenir à la surface du jour toutes ces pensées, sentiments, impressions, sensations, doutes, qui sont enfouis dans les différentes strates de mon cerveau et qui ont constitué le relief de mon mal de vivre, comme on entreprend une archéologie personnelle, la recherche de tous ces éléments de ma vie qui, une fois mis au jour de ma perception, me permettront de parvenir à me reconstruire.
J'ai enfin entrepris de chercher ce qui m'est arrivé étant enfant, comment tout a commencé, pourquoi cette anorexie de l'adolescence a jeté sur ma vie un voile opaque dont je ne parviens pas à me débarrasser. J'ai la sensation de vivre actuellement une réplique de plus et de trop de ce séisme affectif. Je vois cependant au travers de ce voile la lumière du jour, mais l'objectif de mes sens ne me transmet qu'une vision floue de l'histoire de ce qui me plonge régulièrement dans ce vide, cet espace lointain dans lequel je flotte à certains moments de ma vie, cet endroit duquel je vois mon enveloppe charnelle s'agiter dans une ronde apparemment logique et ordonnée aux yeux de ceux qui m'entourent, mais qui n'est pour moi qu'une antichambre de l'absence, un lieu de passage où tous mes sens se referment. Alors, prise au piège de cet état, je ne sens plus le souffle de la vie sur ma peau, je ne goûte plus la saveur délicate des plats que me sert l'existence, je n'entends plus le doux murmure de la réalité, je ne vois plus distinctement la beauté simple du jour nouveau qui se lève sur mes jours. Je suis plongée dans une sorte de marais barométrique de sentiments qui ne crée dans mon esprit qu'un tourbillon d'images et de sons, tournant rageusement comme un cyclone qui dévaste tout sur son passage. Le temps, soudain, n'existe plus. Je ne suis soumise qu'à l'oppression de mon temps subjectif et j'attends la délivrance, comme un enfant a besoin de naître au bout de son temps de gestation. J'ai cependant compris une chose : seuls les mots peuvent guérir mes maux. Si je remonte assez loin dans mon enfance, si je parviens à exprimer tout ce qui m'est arrivé à ce moment-là, si je peux retrouver la trace des mots qui ont touché en plein cœur l'être humain que je voulais devenir et se sont, jour après jour, lovés au fond de chacun de mes os, de mes muscles, de mes articulations, du moindre de mes atomes, empêchant la joyeuse farandole des électrons de faire son tapage librement, s'ils pouvaient sortir de moi et s'ordonner sous mes yeux en cohortes bien arrangées, alors je retrouverais le sens, les sens et l'essence de ma vie. Je pourrais lire le livre de mon existence, comprendre ce qui déclenche le malaise, prendre du recul et mettre de la distance entre ma douleur et moi. Je pourrais respirer sans crainte, enfin délivrée du cancer psychologique qui me ronge. L'être fractal que je suis et que nous sommes tous cherche dans le gouffre vertigineux des différentes mises au point qui le constituent celle qui lui permettra de se stabiliser dans un état d'équilibre vivable, acceptable parmi les millions d'états qui lui sont possibles d'atteindre.
Le poids de tout ce que je n'ai jamais pu exprimer pèse lourd, très lourd sur ma vie, sur mes actes et constitue un fardeau bien trop difficile à tirer sur la route du bonheur, que chacun de nous entreprend d'emprunter avec la certitude trop souvent mise à l'épreuve que le chemin s'arrêtera au débouché de la quiétude intérieure. Malgré tout, un phare de mes tempêtes intimes, une lumière bienveillante est résolument allumée en moi et parvient à me réchauffer, même par les jours les plus sombres et les nuits les plus blanches. J'ai pris du temps, tout mon temps pour me lancer sur la piste du souvenir, armée des outils d'archéologue de mon être, afin de récolter les différents lambeaux imprégnés des traces de mon histoire et tenter de comprendre ce qui s'était passé. Depuis trois ans déjà, je note à différents endroits (un grand cahier, un petit cahier, un petit carnet, des petits papiers) des événements marquants, des idées, des pensées, des réflexions de toutes sortes. Je collecte les pièces du puzzle de ma vie. Et ce jour est arrivé où je vois clairement l'aboutissement de ce jeu de patience.
Je referme le livre de Marie Cardinal pour la deuxième fois, ébranlée par la ressemblance entre nos deux histoires, comme si le livre de ma vie était sous mes yeux, déjà écrit dans les grandes lignes. J'ai vu se dessiner la même trame, le même réseau d'événements marquants a jalonné nos existences, modelé notre destin, mais il y a également de nombreuses différences. Le même réseau constitue la base de nos vies, mais le motif que j'imprime est personnel. La même pièce est jouée par deux actrices différentes à des années d'intervalle, mais chacune en donne son interprétation. Je dessine sur la toile de mes jours mon propre dessin sur fond d'histoire commune. J'ai l'intime conviction que nos deux âmes ont reçu les mêmes coups et offrent au monde les mêmes hématomes devenus violacés au cours du temps. Marie Cardinal se demandait si elle parviendrait à communiquer avec suffisamment de précision avec son thérapeute pour qu'il puisse l'aider. Elle voulait que chaque mot soit chargé de sa valeur exacte, de son intention intime. Elle espérait qu'il existe Les mots pour le dire. Moi, j'ai trouvé ces mots pour ma mère, mais ils ne lui ont rien dit. Mes maux ne lui disent rien. Alors je lui écris. Voici mon histoire, vraie, vécue, bien réelle.
 
« On ne guérit pas de son enfance. »
Boris Cyrulnik
 
I
 
 
Je n'avais pourtant pas eu ce qu'on a coutume d'appeler une enfance malheureuse. Point de misère visible, pas plus que de traces de coups, rien qui aurait pu alerter un observateur extérieur du drame qui s était noué à l'intérieur de moi, à longueur de jour, consciencieusement. Enfer auréolé de bonnes intentions, quotidien enrubanné dans une multitude d'apparences satinées, ambiance délétère dans laquelle j'avais fini par prendre l'habitude de vivre, aveuglée par les repères erronés sur lesquels on avait basé ma vie.
Mes parents m'avaient taillé sur mesure un costume de vie que je n'avais plus qu'à enfiler chaque jour et qui se chargeait de guider mes moindres gestes, faisant fi de ma volonté, de mes goûts, de mes désirs intimes, de tout ce qui fait en fin de compte qu'on est cette personne et pas une autre. Et ce, bien avant le jour de ma naissance, puisque tout avait été planifié pour moi. Il me suffirait d'obéir.
Tout avait commencé par cette naissance, la mienne, celle du premier enfant, « l'enfant de l'amour », comme se plaisaient à répéter mes parents devant moi. C'est le premier vestige que j'engrangeai sur la piste de mes origines. Et quel vestige ! Le seul que je puisse me rappeler et qui contienne le mot magique, que je n'entendrais plus jamais de leur bouche : amour. Ce mot était-il déposé là comme une pièce qu'on coud au genou du pantalon troué d'un enfant qui s'est écorché en tombant ? Pauvre amour, qu'es-tu devenu dans ces mains fermées. Elles t'ont écrasé, étouffé, toi qui n'aspires qu'à vivre libre en regardant le ciel, en écoutant le chant des étoiles et le souffle de la terre, et qui nous connecte chacun à cette part d'univers que nous sommes. Que s'est-il passé pour que je n'entende plus jamais prononcer ce mot ?
« Tu ne voulais pas sortir de mon ventre. Les médecins ont été contraints d'utiliser les forceps. J'étais paniquée car ta tête est restée allongée pendant un bon moment. J'avais peur que tu aies des séquelles. C'est peut-être pour ça que tu es comme ça maintenant. La preuve, ta nièce, Camille, elle aussi a eu du mal à sortir. Et bien, sa mère se plaignait souvent de son comportement obtus, mais obtus, je te jure, obtus, jusqu'à ce qu'elle comprenne qu'il fallait la soigner. Elle a trouvé un ostéopathe pour manipuler son crâne et depuis, ça va mieux. »
 
Je ne voulais pas sortir ... Ces mots cherchent leur place dans ma tête et dans mon corps. Ma mère, que j'ai mise au courant de ma dépression, fouille convulsivement le passé, attribue l'origine de ce mal au point de départ de ma vie. Cette phrase, je l'ai déjà entendue, plusieurs fois, un nombre incalculable de fois, comme tout ce que dit ma mère. D'ordinaire, je n'y attache pas son prix, son pesant de mots. Mais aujourd'hui, il n'y a plus l'ombre d'un doute pour moi : j'avais clairement perçu dans le ventre de ma mère le mal que j'aurais à vivre la vie qui m'attendait. Je pressentais l'interminable suite d'humiliations, de vexations, de mise en camisole de mon être que serait mon enfance. Je devinais que le couple que formaient mes parents était déjà un faux, et que s'ensuivrait une série de petites hypocrisies quotidiennes, de pauvres mesquineries, et la violence à venir m'aveugla. Je voyais les bleus à l'âme qui marqueraient mes jours les uns après les autres. Alors je me résignai et commençai à attendre.... Attendre que cela cesse, attendre que tout s'arrange, attendre ... de vivre, de renaître un jour ailleurs. J'entrai en résistance. Et ce mot résumait parfaitement la situation : une véritable guerre civile, une guerre des nerfs, un combat psychologique m'attendait et je m'y préparais sans en avoir conscience. J'étais née dans cette famille, de ce couple dont j'apprendrais plus tard qu'il était factice, mais je n'étais pas de ceux-là. Il y avait bien la génétique et ses mystères, ma vie était bien née de ces deux êtres humains, mais j'étais néanmoins orpheline. Alors j'appris, jour après jour, à lutter pour survivre. Je gardais au plus intime de moi-même les trésors cachés de ma personnalité, les résonances étouffées de mes sentiments et les élans de mon corps.
 
Je commençai par refuser de dormir.
Je ne pouvais pas dormir. Je ne parvenais pas à trouver le repos, l'apaisement que procure le sommeil après une journée réellement vécue et suffisamment pleine des saveurs de la vie qui donnent à la nuit sa couleur si douce et rassurante. Les musulmans assimilent le sommeil à la mort. Ils prononcent chaque soir avant de s'endormir la profession de foi, qui leur garantit de mourir en bon musulman. Mais comment dormir lorsque l'on n'est pas vivant ! Et ma mère de me ressasser pendant des années :
« J'aurais donné dix ans de ma vie pour que tu me laisses dormir ! »
Première faute commise à l'égard de ma mère, premier reproche que cette dernière ne se lasserait pas de me resservir inlassablement. Que ressentait-elle déjà de son passé et de son avenir, cette petite fille étendue dans son berceau sans pouvoir trouver la sérénité propice à l'endormissement ? Se peut-il que les radars émotionnels des enfants captent les ondes de ce qu'on ne leur dit pas, de tout ce que les adultes se cachent à eux-mêmes, perçoivent les ultrasons des mots qui jalonnent leur vie à peine quelques instants après leur naissance, aient gardé la trace de tout ce qu'ils ont entendu in utero ? Décryptent-ils sur l'écran vierge de leur candeur les ambiances dissimulées, pas celles qu'on leur joue avec le masque des apparences de la normalité ? Enfin je dus me résoudre à accepter de dormir, puisque malgré tout il fallait survivre.
 
Je retins alors mon souffle, jusque dans mon sommeil.
« J'aurais donné dix ans de ma vie pour que tu me laisses dormir une nuit. Je me levais pour écouter si tu respirais, car ton souffle était tellement faible que je ne l'entendais pas et que j'avais peur que tu sois morte », répétait ma mère sur ce ton théâtral qu'elle utilisait régulièrement pour donner davantage de poids à ses sempiternelles lamentations, d'intensité dramatique, de véracité hypocrite à ses propos maintes fois ressassés, remâchés et recrachés dans l'espoir de leur redonner un instant leur couleur d'origine. Quelle souffrance j'infligeais déjà à ma mère, quelle source d'angoisse étais-je rien que parce que j'existais !
Ces deux phrases contradictoires m'apparaissaient tout à coup comme un point de départ à l'histoire de mes angoisses. Je me demandais comment on peut à ce point souffrir de la présence de son enfant et avoir si peur de le perdre. Dans cette confusion comment connaître les sentiments réels de ma mère pour moi ? M'aimait-elle oui ou non ? J'étais déjà une telle source d'inquiétude pour elle. Comment avoir confiance en la vie, en l'amour des autres si la parole de la première personne que j'avais vue, le principal moyen d'atteindre le cœur de son prochain, était si entachée de contradiction, de doute, de ce mélange explosif de doux-amer, de cette absurde cohabitation de mots rassurants et angoissants ? J'avais déjà développé l'art de tenter de passer inaperçue auprès d'elle en réduisant mon souffle au maximum, et cet art, je passerais ma vie à en peaufiner la perfection. Si elle ne m'entendait pas, elle n'aurait plus d'emprise sur moi.
« Une de nos toutes premières vacances, nous les avons passées en Suisse, dans un camping le plus calme possible, afin qu'aucun bruit ne puisse te réveiller lorsque tu faisais tes siestes. »
Le lent travail d'isolement, d'incarcération de mes sens avait commencé. Tout contribuait déjà à ce que je n'aie aucun contact réel avec l'extérieur pour mieux m'assener les « bons » repères, dans le seul endroit où je serais condamnée à vivre pour très longtemps : le cocon familial.
 
J'eus également un problème avec la nourriture.
Je régurgitais anormalement mes repas. Une pédiatre fut consultée qui diagnostiqua une sténose du pylore. Malgré mon très jeune âge, il faudrait opérer, à moins que ma mère n'ait la patience de me faire manger jusqu'à ce que je garde la nourriture. Quelle aubaine pour elle ! L'occasion rêvée lui était offerte de peaufiner son rôle de parent modèle, prêt à se sacrifier pour son enfant. Elle entreprit de me gaver méthodiquement, de me faire avaler la quantité exacte que j'avais régurgitée, de telle sorte que les repas s'éternisaient à volonté. Volonté contre volonté, œil pour œil, dent pour dent. Ma grand-mère était complice de ce gavage, selon le principe monolithique : « gros bébé-bonne santé », largement étudié sur ma mère, qui passa une grande partie de sa vie à lutter contre son propre surpoids. Je finis par devenir une enfant rondouillarde, à la limite de l'obésité.
« Le docteur Piaskovsky me félicite régulièrement, disait ma mère. Elle dit toujours que si tu n'avais pas eu une mère comme moi, il aurait fallu t'opérer. »
Mon ardoise de fille éternellement reconnaissante devant les prouesses parentales s'allongeait déjà bien lourdement. D'abord, une naissance difficile, puis un sommeil perturbé et maintenant, la nourriture ! M'élever n'apparaissait pas comme un enjeu. Il ne s'agissait nullement d'un acte gratuit, d'un cadeau de vie, du devoir d'un être humain envers un autre être humain, du choix de vie qui consistait à donner pour donner, et dans ce cas il ne se trouve aucune nécessité de resservir indéfiniment le plat des faveurs accordées et des efforts consentis, refroidi depuis longtemps. Non, il ne s'agissait pas de cela. Il s'agissait de me mettre en situation de dette. Ce que je ne savais pas encore, c'est de combien ma dette allait s'alourdir jour après jour, jusqu'à en devenir impossible à rembourser. Dette qui fonctionnerait comme un tapis roulant au mouvement imperturbablement et mécaniquement perpétuel. Ma mère utiliserait encore à maintes reprises ce stratagème, pour me culpabiliser à chaque fois que je lui déplairais, que je ne serais pas conforme à ce qu'elle attendait de moi en retour des sacrifices accomplis.
« Avec tout ce que j'ai fait pour toi... »
 
Je ne voulus pas non plus d'une nourrice.
Je gardais peu de souvenirs de ma petite enfance, mais l'image de cette grande dame blonde, élégante jusqu'au chignon et qui me gardait dans un appartement triste et froid comme on garde un meuble en attendant le retour de son propriétaire, resterait gravée sur ma rétine. Je me mettais sous une table et je pleurais jusqu'à en avoir le teint gris, me racontait ma mère. Mon père l'obligea alors à cesser son travail de secrétaire dans une entreprise de menuiserie, lui qui était hostile au travail des femmes. Il n'avait aucun doute sur la nécessité pour une mère de s'occuper de la bonne marche exclusive du foyer et ma mère rajouta cette rancune dans sa besace à reproches envers les Autres, déjà bien garnie. Elle y entreposa également la naissance de mon frère, vingt-deux mois après la mienne. Combien de fois répèterait-elle devant lui que cet enfant, elle n'en voulait pas, que mon père l'avait obligée à le garder !
 
J'eus ensuite des difficultés pour aller à l'école.
Ma mère me racontait souvent que pendant plusieurs années, jusqu'au primaire exactement, je vomissais et me cachais sous les meubles pour échapper à toute rentrée scolaire. Et pourtant, j'étais en avance sur mon âge et je me souviens très clairement d'avoir lu avec aisance un long texte affiché au tableau en dernière année de maternelle. Je fus alors conduite au domicile d'une institutrice qui me tendit un livre et me laissa exprimer ce talent rare à mon âge. Déjà remplie d'une curiosité naturelle pour la découverte du monde, je lisais sans effort. Je sautai donc le cours préparatoire pour entamer directement un CEl. Les apprentissages scolaires ne représentaient aucun obstacle pour moi et je passais brillamment avec moult félicitations les différents niveaux, jusqu'au jour où... Mais ça, j'y reviendrai plus tard.
 
S'ensuivit une enfance dont je garderais très peu de souvenirs de bonheur, puisque basée sur une longue série de contraintes, de quoi assombrir le plus joyeux des reflets qu'un miroir peut renvoyer. Quelle impression étrange une fois parvenue à l'âge adulte de ne se souvenir que de si peu de vrais bonheurs d'enfant, de ceux que décrivaient les Autres lorsque le souvenir les visite : des secrets partagés, des confidences murmurées, des éclats de rire avec les oncles et les tantes, des grosses bêtises avec les copines, des paroles douces et réconfortantes après un coup dur, juste un câlin ou une présence dans les moments de détresse...
 
 
****
 
Ma mère avait réussi le tour de force de se brouiller avec sa belle-famille tout entière. Elle racontait à volonté que ma grand-mère paternelle criait trop fort après nous, qu'il était intolérable de s'adresser sur ce ton à ses petits-enfants et donc que la seule solution était de ne plus la voir. C'est ce qui fut fait. Mon père allait voir sa mère seul et je n'entendis jamais parler de ce qu'il ressentit face à cette situation. Nous vécûmes ainsi quelques années, sans aucun contact avec mes grands-parents paternels, ainsi qu'avec mes sept oncles et tantes et les cousins et cousines qui ne manqueraient pas de grossir les rangs des exclus de la famille politiquement fréquentable. Nous passions donc tous les quatre l'intégralité de nos dimanches chez mes grands-parents maternels, en Famille, selon un rituel bien huilé :
- dimanche 6 heures : lever et petit-déjeuner avant de partir à la piscine du camp militaire de F.
- 8 heures -10 heures : nage obligatoire (sport choisi par mes parents, puisque la natation est le seul sport complet).
- 12 heures -18 heures : activités diversement toujours identiques chez mes grands-parents maternels (voir descriptif plus loin).
Cet emploi du temps, d'une monotonie monochrome, subit une modification de taille lorsque fut construite une piscine dans la ville où nous habitions. Les horaires d'entraînement furent modifiés, reportés en semaine, et j'échappai au Charybde du lever de 6 heures du matin pour tomber dans le Scylla de la confection religieuse du gâteau du dimanche. Les repas se déroulaient à l'identique. Les places étaient invariablement les mêmes et stratégiquement étudiées. Je vivais donc tous les dimanches la même Cène : mon grand-père prenait place sur le bord gauche de la longueur de la table, flanqué perpendiculairement à sa gauche de mon père et à sa droite de ma grand-mère. Les autres apôtres occupaient les places alors disponibles face à la télévision. Il en était ainsi à cause de la façon de manger de mon grand-père. Cet homme rustre et sans éducation aucune se goinfrait en effet très bruyamment, aspirant les aliments liquides en émettant un bruit de chasse d'eau et mâchant les aliments solides la bouche ouverte, ce qui poussait mathématiquement ma grand-mère, assise à sa droite, à s'agiter tout au long de ce supplice en proférant des « Qué cloupa », ce que je traduisais par « quel gros porc goulu, cet homme-là ». Mon père étant le seul à supporter ce tintamarre alimentaire, il était naturel qu'il s'assît à côté du « cloupa », à sa gauche bien entendu. Les recettes variaient peu. Nous mangeâmes de la blanquette de veau, jusqu'au jour où mon père s'exclama en arrivant :
« Je parie qu'on va manger de la blanquette de veau aujourd'hui ! »
Ma grand-mère, qui était la reine de la remarque acerbe sauf quand elle lui était destinée, se vexa et nous n'eûmes plus jamais de blanquette le dimanche midi. Nous mangions traditionnellement du lapin, de la poule à la sauce blanche ou de la langue de bœuf à la sauce tomate. Arrivait enfin Le Gâteau, confectionné entre femmes, ce qui lui conférait sa valeur symbolique de lien indéfectible dans l'histoire féminine familiale. L'après-midi voyait se dérouler ses incontournables parties de belotte à quatre : mon père, mon grand-père et deux voisins polonais, que mes grands-parents n'appréciaient que dans la mesure où ils avaient la même origine et où ils servaient à compléter l'équipe de joueurs. L'hiver, mon frère et moi restions devant la télévision tout l'après-midi, pendant que les beloteurs disputaient des parties animées et que ma mère et ma grand-mère lisaient « Point de vue-Images du monde » ou bien parlaient des Autres. Ces deux occupations s'approchaient de la passion. Elles se complaisaient régulièrement dans la médisance et le déni de l'autre, ou bien elle se jetaient compulsivement sur ce magasine people qui leur renvoyait l'image d'une vie artificiellement dorée, sans soucis financiers, éclairée par les spots des photographes complices de cette célébrité tape à l'œil, un mirage, les apparences, une vie par procuration. Pendant que se jouaient les actes de ces vies étrangères à mes yeux, mon frère et moi devions nous contorsionner pour voir l'écran, car nous étions assis le long du mur à droite de l'appareil. C'était un véritable sport de voir l'image et d'entendre les dialogues à travers les éclats de voix des beloteurs. Je garde le souvenir vivant d'un tumulte de sons et d'images sans suite, sans logique, sans saveur, le vide... Cet écran représentait le seul moyen de m'évader, la seule fenêtre par laquelle je parvenais à sortir de cet univers clos. Mais cette fenêtre était sans issue et, au bout de ce tunnel cathodique, je ne parvenais qu'à me heurter au mur de ma solitude. Quand les beloteurs n'étaient pas là, nous regardions quand même la télévision. Une fois parvenu à l'âge de la retraite, mon grand-père, qui passait une grande partie de son temps dans un état végétatif, assis dans son fauteuil personnel avec à portée de main, sur le réfrigérateur, sa vieille radio des années cinquante, s'animait tout à coup lorsqu'une scène de bagarre se déclarait, dans un film ou plus souvent dans une série américaine. Il se levait, venait s'asseoir plus près de l'écran et riait à gorge déployée en se tapant généreusement les cuisses. Quant à ma grand-mère, elle passait son temps à faire des commentaires sur les gens. Très experte en ce-qui-se-fait et en ce-qui-ne-se-fait-pas, elle détestait particulièrement les femmes d'un certain âge soucieuses de leur tenue et de leur coquetterie.
« Elle n'a pas honte, à son âge, avec toute cette peinture sur le visage ! Moi, j'aurais honte de montrer ma tête à la télévision. On dirait un singe ! Une vieille ne s'habille pas comme ça. De toute façon, il ne faut rien mettre sur le visage. Toutes ces crèmes, ça ne sert à rien et ça abîme la peau. »
Elle avait appris étant petite que la lune était une boule de feu et décrétait truqué tout reportage sur l'espace et ses avancées technologiques. De toute manière, la télévision faisait ce qu'elle voulait et il fallait se méfier de tout ce qu'on y voyait. Ma grand-mère ne faisait confiance qu'à ce qu'elle avait vu, entendu ou fait elle-même. Ainsi, mon frère et moi pratiquâmes un jour la plongée sous-marine, mais il fut impossible de convaincre ma grand-mère qu'on pouvait se déplacer, respirer, exister sous l'eau, puisqu'elle ne l'avait pas vu, ni fait. Elle croyait en outre mordicus qu'un boîtier était caché à l'intérieur du téléviseur et « qu'on » savait tout ce qu'elle regardait, sinon, comment aurait-on pu connaître les scores d'audience des différentes émissions !
Par beau temps, nous pouvions sortir jouer dans le jardin ou bien nous faisions la promenade dominicale à travers la campagne, en Famille bien sûr.
 
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Mes grands-parents étaient des immigrés polonais. Ils avaient dû quitter leur famille et leur pays natal pour trouver du travail en France. Ils étaient employés dans les fermes, comme des milliers de leurs compatriotes, aidant aux récoltes ou bien à l'entretien des animaux et des locaux. Ma grand-mère était ainsi une aide financière pour les siens restés au pays. Mon grand-père n'émettait jamais aucune impression concernant ce déracinement, pas plus qu'il ne parlait de lui, de ses goûts, de ses envies, de sa famille, de son passé en Pologne. Cet homme me paraissait vivre à l'état brut. Employé comme ouvrier dans une usine électrique après sa période agricole, sa vie semblait se résumer à un certain nombre de principes de base : manger, dormir, travailler et jouer à la belote. Je n'ai jamais su quand ni pourquoi ils avaient commencé, mais je connaissais ses problèmes avec l'alcool et les conséquences douloureuses qu'ils eurent sur notre vie à tous à travers la violence qui accompagnait son état d'ébriété. Ma grand-mère se laissait aller bien plus généreusement à l'évocation du souvenir et à la confidence. Je savais qu'elle avait travaillé très dur dans les fermes, se levant à quatre heures du matin pour s'occuper des bêtes, nettoyer la soue, traire les vaches puis aller au champ récolter les betteraves, courbée en deux sur la terre, ivre de fatigue le soir. Elle parlait souvent de son manque cruel de sommeil et de la faim qui la tenaillait, au point d'aller manger dans la gamelle du chat. Elle racontait ses privations financières, les boîtes de harengs pour seule nourriture afin d'économiser pour s'acheter une maison. Au moment où je commence à me rappeler d'elle, elle travaillait occasionnellement au ménage dans une ferme du village et au chargement-déchargement des camions de livraison de l'épicier du coin. Je m'interrogeais souvent sur le besoin impérieux qu'elle ressentait de mettre une ardeur physique impressionnante aux travaux qu'elle effectuait et sur ses motivations profondes. Elle ne manquait en effet jamais de faire remarquer à ses employeurs qu'elle était plus âgée qu'eux et qu'ils ne pouvaient cependant pas l'égaler sur le plan de la quantité de travail. Le « pas de salut sans travail » et son corollaire plus actuel «  moi, j 'travaille, monsieur » resteraient d'ailleurs des leitmotivs familiaux très résistants. C'était une aubaine pour ces employeurs prêts de leurs sous, une main d'œuvre peu coûteuse, nette d'impôts et qui fait davantage de travail que ce qu'on lui demande, pour épater la galerie. Au-delà de la quantité, elle insistait également sur la qualité. Elle seule avait le pouvoir de faire correctement le ménage, de confectionner comme il se doit les traditionnels beignets polonais de Noël ou d'essorer le linge de la bonne façon. Mon grand-père, que l'idée seule de saisir un balai n'avait jamais effleuré, n'aurait de toute manière pas nettoyé la maison convenablement. Ma mère était déclarée incapable de confectionner les précieux gâteaux. Quant à moi, je n'avais jamais la force nécessaire pour essorer le linge que nous lavions dehors à l'eau du puits par souci d'économie d'eau et d'électricité, bien que l'ère des machines à laver soit entamée depuis longtemps. Je faisais déjà tout de travers. Mon incompétence atteignait des sommets dans l'échec à accomplir avec brio ce geste dérisoire. Ma grand-mère éprouvait dans les moindres recoins de sa vie le besoin de diminuer l'autre, que cela soit physiquement ou sur le plan des compétences.
« Donne-moi ça. De toutes les façons, toi, tu ne sais pas faire ! »
Elle supervisait tout, de son œil scrutateur et de ses mots sentencieux. Mes grands-parents ne s'aimaient pas. Ma grand-mère était tombée enceinte de ma mère alors qu'elle n'était pas mariée et les filles-mères constituaient une population particulièrement méprisée à l'époque. Un ouvrier agricole avait demandé à l'épouser, mais victime de la honte qui entachait son geste, ma grand-mère convola avec mon grand-père, pour le pire et pour le pire. Ma mère était donc une enfant non désirée, née en pleine deuxième guerre mondiale de parents étrangers venus manger le pain béni des français. Elle me racontait les insultes dans la cour de récréation : « Sale Polak, retourne chez toi ! » et les pierres qu'elle jetait, les bagarres qu'elle déclenchait. Elle revivait souvent la peur des bombardements, dont un semblait l'avoir marquée en particulier par sa proximité. Elle avait perdu le sommeil ce jour-là, se remémorait-elle souvent. Dès qu'elle n'était plus à l'école, elle aidait mes grands-parents aux champs, passant, courbée près du sol, des journées trop longues pour récolter les betteraves. Pas de répit, ni de refuge dans un foyer sécurisant, puisqu'elle vivait l'enfer familial sacralisé par ce mariage de raison. Mon grand-père buvait et devenait violent, battant comme plâtre chacune leur tour les deux femelles impuissantes qui étaient à portée de sa main, insultant ma mère de tous les mots orduriers qu'il vomissait alors. Si ma mère parvenait à s'échapper, il la poursuivait dans la rue en le traitant de putain. Ma grand-mère n'épargnait pas non plus ma mère. C'était une femme très autoritaire, qui ne supportait pas qu'on la contredît ou qu'on ne répondît pas à ses exigences. Elle contrôlait tout ce que disait ou faisait ma mère qui, jusqu'à l'âge adulte, ne put s'acheter le moindre vêtement librement. La mécanique du costume de vie était déjà bien en place. Quand quelque chose de ma mère ne lui plaisait pas, elle lui jetait au visage :
« Tu ressembles à ton père.
- Tu n'avais qu'à m'en donner un autre », finit-elle par lui répondre.
Ma grand-mère maîtrisait également avec habileté, assurance et ténacité la technique du « sac à rancunes ». Jamais, non jamais, elle ne remettrait les pieds en Pologne. Ses frères et sœurs, qu'elle avait soutenus financièrement, s'étaient partagé l'héritage à la mort de ses parents en « oubliant », disait-elle, de lui donner sa part. Victime de rapports humains catastrophiques avec son mari et sa famille, ma grand-mère semblait cristalliser son noir vécu sur ma mère.
Malgré tout, cette dernière se donna pour mission de protéger ma grand-mère. L'avait-elle décidé ou bien s'était-elle laisser culpabiliser par ma grand-mère, spécialiste incontestable de la technique ? Toujours est-il que nous subissions ces dimanches pour ne pas laisser ma grand-mère seule avec mon grand-père.
 
Ma mère et ma grand-mère avaient une relation très fusionnelle, à la limite de l'obsession.
« Quand ma mère sera morte, je n'aurai plus personne », répéta ma mère devant mon frère et moi pendant près de trente ans.
Elles passaient leur temps à se chipoter, l'une s'acharnant à réprimander l'autre sur sa façon de dire, de faire, de se tenir, l'autre se débattant inutilement dans la toile des servitudes de son éducation chosifiante. Elles étaient inséparables, jumelles dans le malheur de vivre sans espoir et sans volonté de bonheur. Je les entendais se déverser sur les Autres dans l'intimité caverneuse de la cuisine de ma grand-mère :
« La mère Maurice, de toute façon, elle est communiste ! Je lui ai dit la dernière fois que sans riches pour acheter les usines, il n'y a pas de pauvres pour travailler. Mais tu peux lui dire à chaque fois qu'elle vient ! Qu'est-ce que tu veux dire à ça !
- Oh ! Et tu te rappelles Anémone, avec ses enfants quand ils étaient petits. Elle faisait des différences entre eux. Florent était en train de bouffer tous les sucres qu'il voulait, elle ne disait rien, et quand Noémie a voulu en prendre un, elle lui a interdit. Et l'autre jour, quand on était chez eux, à manger de la fondue et que Noémie lui a demandé d'aller recouper de la viande, et bien elle a demandé combien de morceaux !
- Non ! C'est-y pas vrai ! Et tu as vu, quand on est allé chez Robert et Florette !
- Oui ! Elle faisait couler un tout petit filet d'eau pour faire la vaisselle ! Elle est à ça près, elle ne peut pas faire couler l'eau normalement ! N'importe comment, y faut pas aller chez les gens. Chacun fait ce qu'il veut et chacun chez soi. C'est pas bien d'aller chez les gens. Ils finissent par se mêler de tout ce que tu fais.
- Oui, la preuve, Anémone, elle a beaucoup d'amis. Elle fait des fêtes à cinquante personnes. Mais si tu remarques bien, ses amis, c'est jamais les mêmes. Elle peut pas en garder un. C'est sûr, avec les réflexions qu'elle t'envoie. Comme le jour où elle m'a dit que je jouais à la poupée avec ma fille. En tout cas, moi, je m'en occupe, pas comme elle ! Au fait, tu sais que la voisine est morte à cause de sa fille ?
- A cause de sa fille !
- Oui, cette coureuse, à « faire la peau avec tous les hommes », cette malade, elle a brisé le cœur de sa mère. C'est sûr, elle est morte de honte et de chagrin. A cause de sa fille, je te dis !
- Tu as vu tous ces Arabes dans la ville. Ils ne se lavent pas, leurs femmes ont les pieds tout noirs, les pieds sales ! Sur la place du marché, on se croirait à Bab el Oued ! De toutes les façons, ils viennent travailler chez nous et c'est pour dépenser tout leur pognon chez eux. Tu verrais les baraques qu'ils ont, là-bas !
- C'est comme les Juifs. Ils sont peut-être riches, mais ils sont maudits depuis que Judas a trahi Jésus. C'est bien fait pour eux.
- Oui, et puis, n'importe comment, les religions, ça peut pas s'entendre ! »
Ma mère et ma grand-mère passaient le plus clair de leur temps à scanner les paroles, comportements et attitudes des Autres pour alimenter en énergie leur pile à « négatrons ». J'ingurgitais ainsi homéopathiquement, quotidiennement, une dose de méfiance vis-à-vis de son prochain, que les relations avec les Autres étaient obligatoirement difficiles puisqu'il était impossible de rencontrer des gens qui pensent comme vous, qui aient les mêmes goûts, qui soient du même bord politique, qui soient en résumé de véritables clones de vous même. Il convenait donc de s'isoler pour se protéger. J'intégrais qu'il était inutile, voire dangereux de se commettre avec une personne normée différemment et pire, que toute velléité de dire, de faire ou de penser autrement que la Famille pouvait se révéler mortelle pour celle-ci. Des comportements, des idées, des mots pouvaient tuer, de préférence des mères. Je côtoyais le racisme absolu. J'apprenais le mal de vivre. Je suffoquais dans cette atmosphère que les mots toxiques, vaporisés quotidiennement, rendaient irrespirable. Je n'osais plus rien dire, rien faire, de peur de contrarier et donc d'assassiner ma mère.
« Ma vue a baissé après chaque grossesse. Le médecin m'a dit que plus j'aurais d'enfant, plus ma vue en prendrait un coup. J'aurais pu finir par être aveugle ! »
Je lui avais déjà fait bien assez de mal comme ça. Et pourtant, l'amour, ça ne fait pas mal...
 
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Très tôt dans mon enfance, mes parents firent une acquisition qui seyait parfaitement à leur goût pour la vie en bocal. Ils achetèrent une caravane pour pouvoir y passer des vacances en vase clos. Mais attention, pas n'importe quelle caravane, un engin sur mesure, commandé dans une maison très réputée, et agencé et décoré selon leur goût. Il y avait tout le confort : quatre couchages, un évier, un réfrigérateur et un cabinet de toilettes, sans oublier l'auvent qui servait de refuge en cas de pluie. Ce petit bijou, très cher bien sûr, nous le traînions régulièrement à quatre-vingts à l'heure sur les routes de France au mois d'août et sur les départementales, parce que sur l'autoroute, on ne voyait pas de paysage. Ce nouveau venu dans la famille me servit à la fois et paradoxalement de refuge et de geôle. De geôle dans laquelle mes parents m'enfermèrent une journée entière pour avoir osé prononcer le mot « merde » à l'âge de huit ans environ. Tout vocabulaire grossier m'était interdit, leur était réservé ! De geôle pendant ces longues et insipides vacances d'été. De refuge lorsque, adolescente, je m'y abritais les dimanches après-midi entiers dans le jardin de ma grand-mère, port d'attache de la caravane durant l'année. J'y faisais avec plaisir et volupté mon travail scolaire et je respirais l'odeur du calme et de la tranquillité propices à l'épanouissement de mes facultés intellectuelles, loin du rituel dominical familial.
 
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« Tu te rends compte de ce qu'Anémone a osé dire ! Que je jouais à la poupée avec toi quand tu étais petite ! Tout ça parce que je te changeais plusieurs fois par jour, que j'aimais que tu sois bien habillée ! »
Je serais malheureusement encore de trop nombreuses fois victime de la «  serial fashion killer » qu'était ma mère. Comment oublier cette robe en velours rouge en forme de sapin de Noël accoutrée d'une « guirlande » en duvet de cygne au cou, aux poignets et au genou ? Cette robe longue rose Barbie, toujours en forme de sapin de Noël, agrémentée d'une étole blanche, de gants blancs, qui ne parvenaient pas à concurrencer le ridicule de la coiffure en forme de chou-fleur que je fus contrainte de porter au mariage d'amis de mes parents ? Je devais avoir une douzaine d'années à l'époque, et j'avais le look ringard d'une femme de la cinquantaine des années cinquante. Je me serais cachée dans un trou de souris pour que personne ne me voie comme ça. Elle persista également longtemps au creux de ma pupille, cette paire d'escarpins en chevreau à cinq cents francs, somme colossale à l'époque pour un ménage à un seul revenu modeste qui comptait tous les jours pour s'acheter à manger. Pourquoi portais-je ce genre d'accessoire visiblement coûteux alors que ma mère se plaignait tant de manquer d'argent ? Pourquoi ces vêtements hors de prix, ces robes si strictes, ces jupes si vieillottes, ces chaussures trop femmes pour une adolescente ? Je me sentais vieille accoutrée ainsi. Il y avait un trop grand décalage entre ce que j'étais réellement et l'apparence que j'avais et cela me procurait une sensation étrange de dislocation et d'incongruité. Pourquoi ma mère prétendait-elle ne pas avoir les moyens de m'envoyer au ski, alors que je marchais tous les jours sur une semaine de remontées mécaniques ? J'aurais volontiers troqué mes peaux d'âne contre une bonne bouffée d'oxygène et la puissante blancheur des montagnes. Respirer là où l'air est plus clair pour laisser sa dimension au son. Dévaler les pentes en s'abandonnant au relief, quand le corps ressent la moindre variation du sol, s'insinue dans les plus fines circonvolutions de la matière et rencontre l'alchimie parfaite avec l'espace. Atteindre les sommets où le regard mesure l'horizon entier, plein, l'infini. Mais il fallait absolument que j'apprenne à jouer mon rôle et à tenir mon rang de future femme « bien mise sur elle », « pour que tout le monde voie », pour que les Autres mesurent la quantité d'argent dépensée pour moi. Et puis, si j'avais l'opportunité de partir loin, j'étais alors hors de contrôle parental sur mon quotidien et pas question de goûter à cette liberté. Ma mère prenait grand soin de mon apparence...
 
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Des cris et des portes fermées.
Mon frère et moi sommes dans la caravane. Mes parents et mes grands-parents sont dans la maison. Ils se disputent et seuls leurs éclats de voix parviennent jusqu'à nous. Nous ne savons pas ce qu'il se passe. Nous entendons seulement des cris au loin. Mon grand père est ivre.
Mon frère a de piètres résultats scolaires et des problèmes de comportement. « Vous n'êtes pas comme votre sœur », lui répètent certains professeurs à la psychologie douteuse. Mes parents s'enferment avec lui un soir dans sa chambre et, pour lui faire retrouver le droit chemin, le frappent. Je me terre sur mon lit, je me roule en boule. Ma gorge se serre, ma poitrine me fait mal, des sanglots incoercibles me secouent les membres en même temps qu'aucune larme ne peut s'écouler de mes yeux. Je suis impuissante.
J'arrive dans la cuisine chez ma grand-mère. Mon grand-père, ivre d'alcool et de violence, jette une boîte de conserve au visage de ma mère. Elle a l'arcade sourcilière qui saigne. Il hurle. Il ponctue ses rugissements de son juron polonais préféré : «  atacoléranagwachlaktlamerde », que je n'ose pas essayer de traduire. Mon frère, ma mère et moi prenons la fuite. Je ne comprends pas la teneur de la dispute, les raisons de la colère. Je ne me rappelle que le visage de mon grand-père, déformé par une rage insondable, ses dents qui grincent dans sa mâchoire crispée, ses yeux qui voudraient foudroyer s'ils le pouvaient.
J'ai peur. Ça n'est pas la peur de l'homme préhistorique face aux dangers de ce monde qu'il ne connaît pas, des nuits sans lumière, des animaux féroces, des événements climatiques. Il sait qu'il lui suffira d'observer son milieu et de tirer parti de ses erreurs pour affronter les nouveaux dangers. C'est pire. C'est l'angoisse de l'inexplicable, l'horreur de l'impensable, l'effroi face au danger imprévisible surgi des confins de l'inconnu, la peur sans nom.
 
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Rappelons que ma route était déjà bien tracée et qu'il n'était pas question de ne pas suivre le sillon creusé méthodiquement par mes géniteurs, toujours très affairés à m'aiguiller dans la bonne direction. Je ferais de la natation, avait décrété mon père, seul sport qui soit complet, et du piano, sur lequel je ne jouerais que de la musique classique. En effet, dans cette famille, il n'était pas envisageable de se commettre avec le commun des mortels, cette masse grouillante de gens incultes prêts à souiller leurs oreilles des sons cacophoniques et dégradants qui passaient sur les chaînes de radio autres que France Musique. Mon père avait découvert de façon quasi mystique la musique classique au service militaire et, depuis cette révélation faite à ses sens, ne supportait aucun autre bruit. On se gaussait régulièrement à table d'avoir ouvert les yeux sur un tel degré de culture et on ne se rassasiait jamais du sentiment de supériorité certain qui en découlait. Je faisais donc du piano chez un professeur particulier, bien entendu, dès l'âge de six ans, puisque j'étais considérée comme un prodige, et pas dans une école de musique, pour que le travail d'apprentissage me soit entièrement dédié et adapté. Je m'entraînerais une heure par jour au moins pour acquérir le niveau indispensable à l'orgueil familial. Ma mère avait fait une autre tentative, mais infructueuse celle-là : me faire faire de la danse, classique bien entendu. Elle m'avait inscrite à un cours et s'était déjà procuré tous les accessoires nécessaires pour entretenir avec minutie le culte familial des apparences, qui venait gonfler la cohorte des différents cultes déjà en place. Je me retrouvai donc un jour au milieu d'une piste de danse, accoutrée d'un tutu qui ne pouvait être que rose et de chaussons de danse fixés à l'aide des fameux rubans, bien évidemment roses eux aussi. Par chance et grâce au gavage maternel, j'avais à l'époque un corps plutôt rondouillard, raide, malhabile, que je trouvais disgracieux et qui me faisait suffisamment honte pour qu'un irrépressible flot de sanglots jaillisse de mes entrailles à l'idée de me rendre aussi ridicule en public. Comme il m'était interdit d'exprimer mes sentiments lorsqu'ils allaient à l'encontre des desideratas parentaux, j'avais pris l'habitude d'éclater en sanglots dans les situations qui m'étaient insupportables. Je garderais d'ailleurs trop longtemps cette habitude de pleurnicher sans autre réaction visible à la moindre contrariété. Aucun des mots que je prononçais ne pouvait atteindre mes parents lorsqu'ils étaient verrouillés dans leurs certitudes. J'essayai bien ma technique lacrymale au sujet du piano, mais la détermination de mes parents était trop forte. Je fis la tentative désespérée de dire d'une voix éteinte que je n'aimais pas ce qu'on me faisait faire. La claque que je reçus de mon père fit trembler jusqu'au moindre de mes atomes et une nouvelle porte se referma à l'intérieur de moi. Ma mère ne prit pas ma défense.
 
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Je fis donc une heure de piano, exactement, tous les jours, en rentrant de l'école, après avoir avalé un quatre-heures qui me servait souvent de répit. Une heure, de longues heures pendant lesquelles mes doigts se plaquaient de façon mécanique sur l'instrument et s'agitaient sans plaisir dans le seul but de respecter le temps imparti, long et lent exercice de dessèchement de la volonté, de la personnalité, du goût de vivre, de la joie d'exister. Il en fut de même de la théorie de la musique, qu'il fallait également ingurgiter sans se poser de questions. Les deux lignes de leçon, apprises à la va-vite et en cachette dans la voiture, sur le trajet qui me conduisait chez le professeur une fois par semaine, ne laisseraient aucune trace en termes de savoirs, sinon l'impression de vide, le sentiment de l'inutile qui ne manquait jamais de me tenailler le ventre des années plus tard à l'évocation de ce souvenir. Pendant ce temps, ma mère m'imaginait artiste classique, me produisant sur les scènes internationales, acclamée par des foules admiratives du travail accompli, à genoux devant les sacrifices physiques et moraux consentis par ma famille dans l'accomplissement de cette œuvre, leur œuvre, reconnaissantes devant l'éternel qu'un tel prodige digne de l'ambition familiale puisse leur être livré. Et puis, ma mère s'était sacrifiée pour moi en cessant son travail de secrétaire. Il fallait bien qu'elle en soit remboursée sous une forme ou une autre. Sans compter l'investissement financier : un piano droit, hors de prix bien évidemment, car tout devait coûter. On était même allé jusqu'à installer une pièce supplémentaire pour le piano. Il avait suffi de fermer le balcon de l'appartement à l'aide de fenêtres coulissantes, de mettre un plancher et d'isoler le tout pour éviter le froid. Le piano fut placé à l'intérieur de cette enclave. On posa une élégante moquette beige sur le sol, on mit une bibliothèque brun acajou qui recèlerait bon nombre d'encyclopédies et de livres instructifs, on tapissa les murs de liège et l'on posa au centre une improbable fontaine aux couleurs indéfinissables, à peu près bleue et verte. Le tout renforçait l'intention de sortir de sa condition humaine d'employé en donnant l'apparence d'être riche, aussi bien financièrement qu'intellectuellement. Je passais une heure par jour dans ce cachot baroque jusqu'à mes dix-huit ans, l'âge auquel je quitterais le foyer pour aller faire mes études à Paris. Les valses et mazurkas de Chopin, les sonates de Mozart et de Beethoven étaient prisonnières avec moi de mon manque de plaisir.

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