Après la poussière Tome 3 - Glory
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Après la poussière Tome 3 - Glory , livre ebook

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Description

Quand Glory capture un Déchiqueteur, une terrible vérité sur l’origine de ces monstres renforce sa motivation et sa terreur. Troisième et dernier tome d’une dystopie futuriste de monstres et de rédemption.
Glory est maintenant en sécurité à l’extérieur du Dôme, mais son cœur est déchiré par l’amour. Ceux qu’elle aime sont à ses côtés ; toutefois, la menace des Déchiqueteurs et le désir d’aider ceux qui sont toujours prisonniers du Dôme demeurent.
Sa quête de liberté tire à sa fin, mais tous les combats ne sont pas encore menés. Vaut-il mieux, pour Glory, protéger à tout prix sa vie et celle de ceux qui lui sont chers ou combattre pour la liberté de toute une population ? Sous quel prétexte peut-on s’arroger le droit de décider pour les autres ?
— Je pense que Mme Kalin a fabriqué ces Déchiqueteurs. Ils sont peut-être même soumis à sa volonté.
Cal pose sa main sur mon lit, près de ma jambe.
— Quoi! Comment?
Burn fronce les sourcils, mais je me demande si c’est à cause de mon hypothèse ou de la présence de la main de Cal à proximité de ma cuisse.
— À l’Hôpital, elle administre de la poussière à des employés du Havre, expliqué-je. Des Déviants et des Normaux. Cal et moi avons vu des techniciens à l’œuvre. Ils injectent des quantités différentes à chacun des sujets et ils étudient les effets. Ils vont même jusqu’à leur faire du mal pour éprouver leur seuil de résistance à la douleur et leur temps de guérison.
Je jette un coup d’œil à mon frère, qui détourne les yeux. Sa paralysie a disparu une fois qu’il a commencé à respirer de la poussière.
— Ma théorie, continué-je, c’est que ces sujets, lorsqu’ils se transforment en Déchiqueteurs – c’est inévitable, vu le traitement qu’elle leur impose –, sont chassés du dôme. Une vraie manufacture de Déchiqueteurs.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 02 novembre 2016
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764432150
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0650€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

De la même auteure chez Québec Amérique
Après la poussière, Tome 2 – Conformité , coll. Magellan, 2015.
Après la poussière, Tome 1 – Déviants , coll. Magellan, 2014.


Projet dirigé par Stéphanie Durand, éditrice

Traduction : Lori Saint-Martin et Paul Gagné
Conception graphique : Sara Tétreault
Mise en pages : Pige communication
Révision linguistique : Line Nadeau et Élyse-Andrée Héroux
En couverture : montage réalisé à partir d’oeuvres photographiques deshutterstock.com : © Binkski / © Curly Pat / © Chokniti Khongchum
Conversion en ePub : Marylène Plante-Germain

Québec Amérique
329, rue de la Commune Ouest, 3 e étage
Montréal (Québec) H2Y 2E1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L’an dernier, le Conseil a investi 157 millions de dollars pour mettre de l’art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Programme national de traduction pour l’édition du livre, une initiative de la Feuille de route pour les langues officielles du Canada 2013-2018 : éducation, immigration, communautés , pour nos activités de traduction.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

McGowan, Maureen
[Dust chronicles. Français]
Après la poussière
(Magellan)
Traduction de : The dust chronicles.
Sommaire : t. 3. Glory.
Pour les jeunes.
ISBN 978-2-7644-3213-6 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-3214-3 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3215-0 (ePub)
I. Saint-Martin, Lori. II. Gagné, Paul. III. Titre. IV. Titre : Deviants. Français. V. McGowan, Maureen. Glory. Français. VI. Collection : Magellan (Éditions Québec Amérique).
PS8625.G69D4814 2014 jC813’.6 C2014-941785-3 PS9625.G69D4814 2014

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2016
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2016

Copyright © 2014 by Maureen McGowan

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2016.
quebec-amerique.com
Translation copyright © 2015 by Éditions Québec Amérique inc.

Titre original : Dust chronicles © Maureen McGowan, 2014.




Pour mes tantes Ruth et Grace Dafoe. Il règne sur le monde avec Ruth et Grace. Je vous aime.

chapitre premier
La liberté donne l’illusion de la sécurité, et mon désir le plus cher est de m’abandonner à ce fantasme. Entourée d’amis, au milieu d’une forêt baignée par l’air pur, je me sens à l’abri. Je ne porte même pas mon masque contre la poussière.
Mon frère, Drake, bondit sur un rocher et pousse des gloussements en battant des bras et en avançant le menton à répétition. Jayma le copie et sa fragilité rend son imitation d’oiseau beaucoup plus convaincante que les martèlements maladroits de Drake, surtout si j’imagine les cheveux roux de mon amie comme des plumes et son masque comme un bec.
Souriant, Cal secoue la tête.
À quoi jouez-vous, au nom du Havre ? Vous avez l’air complètement ridicules.
Nous sommes des poules, répond Jayma, les joues rougies par le soleil. Tu n’en as pas encore vu ?
Nan, dit Cal en remontant son masque sur son front. Mais j’en ai mangé. C’est meilleur que le rat.
Tout est meilleur que le rat, dit Drake avant de chanter comme un coq.
En riant, Jayma se tourne vers moi.
À toi, Glory.
Adossée à un rocher, je lève les mains.
Je laisse les imitations aux spécialistes.
Jayma ôte son masque, dont les bords ont laissé des marques sur ses joues couvertes de taches de son.
Qu’est-ce qui ne va pas ?
Rien. Tout va bien.
À travers les branches des pins, je contemple le ciel et j’ordonne aux commissures de mes lèvres de se retrousser. L’astuce me remonte le moral – jusqu’à un certain point. Aujourd’hui, tous les ingrédients du bonheur sont réunis, dans les bonnes proportions, et pourtant je sens dans mes épaules une tension tenace. J’agite les bras dans l’espoir de m’en débarrasser.
Jayma incline la tête.
Tu penses que nous nous sommes trop éloignés ? demande-t-elle en jetant un coup d’œil vers Concorde, le nom donné depuis peu à la colonie où nous vivons. C’est contraire aux Politiques et Procédures ?
Jamais de la vie ! s’exclame Drake en sautant du haut d’une grosse pierre.
Il atterrit sur le lit d’aiguilles de pin et un nuage de poussière lui enveloppe les chevilles.
À Concorde, il n’y a pas de règles !
Ah bon ?
Jayma replace le masque sur son visage et s’assure qu’il est bien ajusté en tirant sur les courroies. Bien qu’elle soit rare par ici, la poussière d’astéroïdes qui a éliminé presque toutes les formes de vie sur Terre il y a trois générations représente toujours un danger. Et Jayma vient de quitter le Havre et son dôme.
Concorde n’a rien à voir avec le Havre, dit Drake. Ici, pas de Direction pour tout régenter. Pas de manuel de P et P. On fait ce qu’on veut. On va où bon nous semble.
Et où va-t-on, au juste ? demande Cal.
Drake agite l’index.
C’est une surprise, n’oublie pas.
Jayma jette un coup d’œil sur les bois qui se referment derrière nous.
Et si nous nous perdons ?
Regarde, répond Drake en touchant une marque gravée sur un tronc. La dernière fois que je suis passé par ici, j’ai laissé des traces. Je suis mon sentier depuis que nous avons quitté le bord de l’eau.
Tu as fait du mal aux arbres ? demande-t-elle.
Je ne pense pas, répond Drake en plissant le front. Les arbres ne sont pas sensibles à la douleur comme nous le sommes.
Tu sais tant de choses sur l’Extérieur, dit Jayma en caressant la cicatrice sur l’écorce.
Donne-toi un peu de temps, lance Drake. Tu es là depuis trois semaines seulement. Tu apprendras, toi aussi.
Il tend la main vers le masque de Jayma.
Allez. Enlève ça.
Drake porte le sien derrière la tête.
Non ! s’écrie-t-elle en s’écartant. Sans masque, l’Extérieur n’est pas sûr. Pas pour moi.
Elle veut dire : Pas pour une Normale . Ni pour elle ni pour Cal, en somme.
N’aie pas peur, dit Drake en souriant. Il n’y a pratiquement pas de poussière par ici. Que des aiguilles de pin et de la pierre.
Il montre les environs d’un geste.
Tu peux l’ôter. Fais-moi confiance. Personne d’autre n’en porte.
En voyant mon frère d’à peine quatorze ans s’employer à rassurer mon amie, je sens mon cœur se gonfler de fierté. Facile d’oublier qu’il a deux ans et demi de moins que Jayma et moi. Et quatre ans de moins que Cal.
Avec hésitation, Jayma remonte le masque sur son front. Drake hoche la tête en signe d’encouragement et elle prend une inspiration timide.
Tu appelles ça respirer ? dit-il. Regarde.
Il se penche, étire ses bras au-dessus de sa tête et se remplit les poumons.
C’est si bon d’être en vie !
Elle rit, mais aussitôt ses narines se plissent et elle plaque ses mains sur sa bouche et son nez.
Drake croise les bras sur sa poitrine.
Il faut que je refasse la poule ?
Elle découvre son visage, sur lequel se découpe un large sourire. Puis, en imitant Drake, elle s’étire et crie :
C’est si bon d’être en vie !
Plus fort ! hurle Drake en se penchant vers l’arrière pour inspirer à fond. Vive l’air frais ! Vive la liberté ! Vas-y !
Jayma incline son visage vers le ciel.
Vive l’air frais ! Vive la liberté !
C’est mieux.
Drake affirme avoir pris en main la Formation générale de Jayma. Lui-même a dû abandonner la FG à dix ans seulement. Sans le vouloir, je lui ai fait du mal à cause de ma Déviance, et ses jambes ont été paralysées. Du coup, il est devenu un Parasite au sein du Havre. Après, il est resté caché pour éviter d’être liquidé par la Direction.
Jayma ferme les yeux en prenant une autre inspiration. Elle pivote sur elle-même, les bras tendus. À la troisième rotation, un de ses bras frappe Drake.
Elle rit.
Pardon.
Tu ne m’as pas fait mal. Tu peux me toucher quand tu veux, dit-il en rougissant.
Elle le regarde avec un demi-sourire et une adoration sans bornes – de la même façon qu’elle regardait le frère cadet de Cal, Scout, ou presque. Mon frère se rapproche d’elle.
Drake et moi avons été séparés pendant moins de quatre mois, période au cours de laquelle j’ai réintégré le Havre pour venir en aide à d’autres Déviants. Sous l’effet conjugué de l’air frais, des hormones et de la liberté, mon frère est passé du statut de garçon à celui de jeune homme – de jeune homme amoureux, par-dessus le marché. Il est vrai qu’il aime bien Jayma depuis toujours.
Tu as déjà vu une pomme de pin ? lui demande-t-il.
Qu’est-ce que c’est ? répond-elle en reculant d’un pas.
Rien de dangereux, explique-t-il en esquissant un large sourire. Les pommes renferment des graines. Allons en chercher.
Une main sur un tronc, Drake tourne autour d’un arbre et s’enfonce dans les bois. Jayma lui emboîte le pas.
Ils sont mignons, tous les deux, dit Cal en s’avançant vers moi. Jayma se remet bien.
Les mains en visière, je consulte ses yeux bleus qui scintillent sous le masque remonté sur sa tête.
Ça te perturbe, de la voir avec Drake si tôt après… ?
Ma bouche s’assèche. La mort de son frère, toute récente, est encore une blessure vive. Il s’efforce de ne pas plisser le front et je détecte un soupçon de souffrance.
Scout serait content de la voir heureuse.
Quand même, dis-je en montrant d’un geste l’endroit où ils ont disparu. Scout et Jayma sortaient ensemble… Tu es certain de pouvoir supporter… cette relation ? Peu importe la forme qu’elle prend ?
Ouais, ça va.
Je m’appuie de nouveau sur le rocher pour mieux étudier Cal. Les rayons du soleil dorent les poils de sa mâchoire et aiguisent les angles de son visage. Même la bosse inégale, à l’endroit où son nez a été cassé, ne parvient pas à ternir la beauté de mon ex-petit ami.
En fait, je pense que, depuis que son nez a été cassé, il est encore plus séduisant. Plus viril. Malgré tous les événements, j’aimerais tendre la main et réduire la distance qui nous sépare. Mais ce serait mal, même si je cherchais seulement à le réconforter. Car le réconfort serait éphémère et injuste.
Comment vas-tu, vraiment ?
Il carre les épaules.
Mieux. Bien. Mais Scout me manque. Tout le temps.
Il se déleste du sac qui renferme ses armes – deux longues épées et quelques couteaux – et le dépose sur le sol dans un fracas métallique.
Et à propos de M me Kalin ?
Sa mâchoire se crispe.
Je la déteste à cause de ce qu’elle a fait.
Tu ne crois pas qu’il valait mieux que Scout meure ? lui demandé-je doucement. Que M me Kalin a eu raison de le supprimer ?
Il se tourne vers moi.
Ne crains rien. Elle n’est plus dans ma tête. Je n’arrive pas à croire qu’elle ait réussi à me convaincre que mon frère a été torturé et tué pour le plus grand bien de tous – et pour l’avancement de la science.
Mes doigts effleurent sa main.
Tu n’y es pour rien, Cal. Zina a provoqué l’accident et Scout était déjà blessé à son arrivée à l’Hôpital. Et après, M me Kalin a semé la confusion dans ton esprit. Elle y a introduit des idées qui t’ont poussé à accepter la situation. Tu n’aurais rien pu y changer.
Il hoche la tête avec raideur.
Comment trouves-tu Concorde ? demandé-je.
C’est génial, mais je n’ai pas l’habitude de rester à ne rien faire. Je tiens à apporter ma contribution, dit-il en tapant sur le sac qui renferme ses armes. J’aurais dû prendre part à cette mission de l’Armée de libération.
L’unité de l’AL est partie le lendemain de ton arrivée, Cal.
Burn y est bien allé, lui.
À la mention du nom de Burn, je sens mon cœur frémir. Ma main se pose sur le couteau qu’il m’a offert et que je porte à la ceinture.
C’est différent. Burn est membre de l’AL depuis qu’il est enfant – et il ne vient pas de perdre son frère.
Cal fixe le sol.
L’AL se méfie de moi parce que j’étais inscrit au programme de formation des agents de conformité.
Comme moi.
Ouais, sauf que toi, tu agissais comme agente d’infiltration de l’AL.
L’AL finira par avoir confiance en toi, lui dis-je. Un peu de patience.
Presque tous les membres de l’Armée de libération participent à une mission ou à une autre. Ceux qui sont restés derrière sont affectés aux tours de guet. Cal a raison de penser qu’on se méfie encore de lui. Lorsque l’AL a appris que j’appartenais au PFAC, j’ai fait l’objet de soupçons, moi aussi.
Quand Rolph, le commandant de l’AL, sera de retour, j’irai le voir pour lui parler de toi. Il a accompagné l’unité qui est partie peu après notre arrivée.
Je désigne la forêt d’un geste.
En attendant, pourquoi ne pas profiter de ce moment de répit ? Détends-toi. Amuse-toi.
Regarde qui dit ça, réplique-t-il en arquant les sourcils.
Quoi ?
Je penche la tête et plisse les yeux devant les rayons du soleil.
Je ne me souviens pas d’avoir été aussi heureuse. Du moins pas depuis l’enfance.
Tu es encore une enfant, dit Cal en poussant mon pied du bout de sa botte. Tu as seulement seize ans… Trop jeune pour jouer les adultes.
J’aurai dix-sept ans dans trois mois. Et tu as seulement deux ans de plus que moi, lui dis-je en enfonçant mon index dans ses côtes.
Il recule en souriant largement.
Je ne blague pas, Glory. C’est toi qui devrais te détendre et te payer du bon temps.
Cal s’adosse au rocher sur lequel je suis assise. Je lui fais une place, puis j’étire mes bras au-dessus de ma tête. Une légère brise agite les branches.
Certains jours, j’oublie que nous sommes en sécurité, ici.
Pourquoi m’as-tu suggéré de prendre mes armes, dans ce cas ? demande Cal.
Simple précaution. On n’a pas vu un seul Déchiqueteur dans les parages depuis des années, mais il est sage de s’armer. Et Drake m’a dit que deux hommes de Concorde avaient croisé un animal affolé, peut-être un ours.
Je frissonne.
N’aie pas peur, dit Cal d’une voix plus grave. Je ne laisserai rien ni personne te faire du mal.
Il se tourne vers moi. Pour un peu, je l’embrasserais.
Jayma pousse un cri strident. Je bondis sur mes pieds et cherche mon couteau à tâtons, puis je la vois : elle est prise d’un fou rire et Drake la poursuit au milieu des arbres.
Je souris devant le lien qui se forge entre mon frère et ma meilleure amie. Le front de Cal se fronce.
Tu n’es pas seul, Cal, dis-je avec douceur. Tu as une famille ici, à Concorde. Jayma aussi. Vous faites maintenant partie de notre famille. Avec Drake, papa et moi.
Cal plisse le nez.
Tu veux dire que je suis comme un frère pour toi ?
Je grimace.
Pas exactement. Disons plutôt un ami.
Ça, je veux bien.
De l’épaule il me donne un petit coup et, ses lèvres contre mon oreille, il chuchote :
Pour le moment.
Le visage cuisant, je m’apprête à répondre lorsque Drake accourt vers nous, Jayma sur les talons. Elle a remis son masque. Je m’éloigne de Cal.
En route, vous deux, lance Drake. C’est par ici.

chapitre deux
D’un air de défi, le squelette d’un bâtiment en pierre se dresse tout près du rivage escarpé. Le lac est beaucoup plus petit que celui des environs de Concorde. Ou est-ce une portion différente du même lac ? Je ne saurais le dire.
Quelqu’un vit ici ? demande Jayma en saisissant le bras de Drake. Et si c’était un camp de Déchiqueteurs ?
J’y suis venu il y a quelques jours, dit Drake. Rien à craindre.
Il court devant, saute par une fenêtre et disparaît. Jayma fonce à son tour et se penche vers l’intérieur de l’immeuble.
Drake bondit et elle hurle – puis elle éclate de rire.
Cal sort une longue épée en métal recyclé et balaie les environs des yeux en s’avançant prudemment vers le bâtiment en ruine. Il brandit son arme comme on nous l’a enseigné dans le programme de formation des Confs. Lui laissant le soin d’évaluer les dangers, je me dirige vers le lit du lac.
Au loin, les vestiges de la vaste étendue d’eau scintillent sous le soleil et j’essaie d’imaginer cet endroit Avant la Poussière. À quelques pas devant moi, le sol commence à s’incliner, et des pierres, aplanies sur le dessus, ont été disposées avec soin en demi-cercle. On dirait un long banc. ALP, l’eau aurait-elle caressé mes orteils si je m’étais perchée sur l’une de ces pierres, les jambes ballantes ?
Je m’assieds et, les yeux fermés, je tends mon visage vers le soleil. Je prends de profondes inspirations pour détacher, une à une, les bandes tendues à se rompre que je sens en moi. Je comprends Cal de vouloir s’intégrer à une mission de l’AL. Une partie de moi a la même envie. Mais je ne suis pas une soldate.
Et je veux passer du temps avec ma famille. À mon retour, j’ai été déçue de ne pas trouver papa à Concorde. Il ignorait que j’étais sur le point de rentrer. J’espère qu’il sera bientôt de retour de la mission de l’AL.
Chassant mes pensées négatives, je ferme les paupières et me penche vers l’arrière.
Doucement, lance Cal au moment où ma tête heurte ses jambes.
Tu es là depuis longtemps ? lui demandé-je.
Je viens d’arriver.
Nous devrions aller rejoindre les autres, dis-je avant de me relever.
Rien ne presse, dit-il en me touchant le bras.
Ses doigts brûlent ma peau nue et je me dégage avec brusquerie. Son regard confirme qu’il est blessé.
Excuse-moi, dis-je en baissant les yeux.
Non. J’ai compris. Nous sommes amis. Pas touche.
Il se tourne vers le bâtiment.
Cal, dis-je en posant doucement mes doigts sur son dos. Tu peux me toucher. Je suis désolée. Je veux juste éviter de te donner de faux espoirs.
J’ai fait mon choix entre Cal et Burn. Ce ne sera ni l’un ni l’autre.
Sois prudent, Drake ! crie Jayma de l’intérieur du bâtiment.
Cal et moi revenons sur nos pas, escaladons un amas de rochers rectangulaires au bord des ruines. Malgré les pierres de taille qui gisent en tas autour de nous, on devine sans mal la forme initiale du bâtiment et l’emplacement de quelques murs intérieurs. Du côté opposé, je distingue les vestiges d’un foyer, beaucoup plus grand que ceux qu’on voit à Concorde. À quoi servait donc cette imposante demeure ? Pourquoi ériger une structure aussi majestueuse au milieu de nulle part ?
En levant les yeux, je vois ce qui a poussé Jayma à crier. Drake est debout sur un mur de pierres. D’un bond, il franchit une brèche et se penche pour reprendre son équilibre.
Descends de là, Drake ! crié-je à mon tour.
Il se hisse sur la pointe des pieds.
On a une jolie vue d’ici. J’aperçois le lac.
Pas la peine de monter pour ça, on le voit d’ici.
Cal s’approche du mur.
Allez, viens. Je vais t’aider.
Je veux jeter un coup d’œil à la construction, comprendre comment ils ont bâti cette structure.
Drake s’avance vers la jonction de deux murs.
Les méthodes de construction d’ALP sont géniales. Ces pierres s’emboîtent comme les pièces d’un casse-tête.
Il vacille. Je tressaille et me précipite vers lui. Sur son corps, l’armure se dresse, et ses bras nus se couvrent de métal. À l’instar de la majorité des Déviants, Drake ne peut pas cacher sa peur.
Doucement.
Mon cœur s’affole, pousse vers ma tête la moindre goutte de sang et la moindre molécule d’adrénaline. Bien que tremblante, je parviens à maîtriser ma Déviance.
Descends. S’il te plaît !
Il s’éloigne de la pierre qui chancelle toujours.
Tout va bien.
Jayma a remonté son masque sur son front et elle regarde Drake, les mains plaquées sur les joues. Dans ses yeux, l’excitation se mêle à la peur. Elle se penche vers moi.
Drake est tellement fort. Qui croirait que ses jambes ont longtemps été paralysées ?
La culpabilité m’enveloppe à la façon d’un lourd voile noir.
Drake m’a pardonné de l’avoir accidentellement privé de ses jambes, mais je m’en veux toujours, bien qu’il ait recouvré sa mobilité et toutes ses sensations.
Cal suit la progression de mon frère, prêt à l’attraper au vol s’il le faut. Et si Drake tombait de l’autre côté ? Son armure protégerait une partie de son corps, mais pas sa tête. Ni ses jambes.
En équilibre sur une pierre instable, Drake se balance. On dirait qu’il danse. Puis la pierre glisse.
De petits fragments de béton ou du liant qui retenait les briques tombent en s’effritant. Cal doit se couvrir le visage. Jayma, accourant, se poste à côté de Cal, sous le perchoir de Drake.
Descends, dit-elle. Tu vas te casser le cou.
O.K., répond-il en gratifiant Jayma d’un clin d’œil. Vos désirs sont des ordres, gente demoiselle.
Il saute et la pierre branlante penche vers Cal et Jayma, puis se détache.
Je m’élance.
Poussez-vous !
Le temps semble ralentir, et la lourde pierre poursuit sa progression vers mes amis.
Jayma lève le regard et brandit les mains.
Elle va être écrasée.
Cal aussi.
Jayma tend le bras.
Elle frappe le bloc en chute libre, qui bondit et atterrit avec fracas environ sept mètres plus loin. Cal tombe sur le sol et la regarde. Drake s’assied au sommet du mur, se tortille et se laisse glisser jusqu’à nous. Mes jambes sont pétrifiées. Je n’en crois pas mes yeux. Je suis sûre que mon cœur s’est arrêté un instant. Là, il est affolé.
Drake est le premier à s’avancer vers Jayma et elle le serre dans ses bras. Passé le premier choc, il lui rend son étreinte avec une férocité telle que j’ai peur qu’il la casse en deux, surtout que son armure est encore déployée.
J’ai cru que j’allais être écrabouillée, dit-elle. Que s’est-il passé, au juste ?
Tu as écarté le bloc, dit Drake en se détachant d’elle.
Elle a les yeux exorbités, le teint blême.
Non… non. Quoi ? Non.
Elle se tourne vers la pierre.
C’est sûrement un faux rocher, dit-elle en se frottant le bras à l’endroit où le bloc l’a touchée.
Mon corps et mon esprit sortent de leur torpeur, et je cours vers la pierre pour tenter de la soulever. J’ai beau y mettre tout mon cœur, je ne parviens pas à la bouger. Elle doit peser près de cent kilos. Lentement, je me tourne vers mes amis, qui m’observent.
C’est une vraie, dis-je.
L’adrénaline ? avance Cal en se relevant.
Tu es Déviante, Jayma ! lance Drake, tout sourire.
Elle s’éloigne de lui et son dos heurte le mur derrière elle.
Non, pas du tout.
Mon père n’a découvert sa Déviance que le jour où il a été exposé à la poussière, dis-je. C’est peut-être la même chose pour toi.
Je ne suis pas Déviante !
Des plaques rouges ont envahi ses joues, et Drake grimace, comme sous l’effet d’une gifle.
Parce que, dis-je, blessée pour mon frère plus que pour moi, c’est si terrible que ça, être Déviant ?
Je…
Jayma baisse les yeux. Elle tremble de tout son corps. Ses genoux cèdent et Cal se précipite pour la retenir.
Ton Don est stupéfiant, dis-je. Tu nous as sauvé la vie.
Mon Don…, répète-t-elle d’un ton dur. Ma Déviance, tu veux dire.
C’est le mot qu’emploie la Direction, riposté-je. On ne l’utilise pas en dehors du Havre.
Je me tourne vers Drake, qui s’en sert tout le temps.
C’est un Don. Tu es une Élue.
En prononçant le dernier mot, je m’étouffe en songeant au sens tordu que lui donnait M me Kalin.
Essaie de soulever la pierre de nouveau, propose Cal à Jayma.
Je ne suis pas Déviante, dit Jayma, dont les yeux se gonflent de larmes. Je veux rentrer au Havre. Je veux que tout redevienne comme avant. Je veux voir mes parents. Je veux retrouver Scout.
Sur sa peau cramoisie, ses taches de son ressortent.
Cal détourne les yeux et Drake s’affale contre le mur, la tête enfouie dans les mains.
Tu devrais te réjouir d’être Déviante, dis-je à Jayma en m’efforçant de contenir ma colère. Tu cours moins de dangers, maintenant. Tu risques moins d’être asphyxiée par la poussière.
Glory a raison, dit Cal. Nous survivons en nous montrant très prudents, mais, pour les Normaux, la poussière peut être mortelle. J’ai entendu dire que, pendant une tempête de poussière, quelques semaines avant notre arrivée à Concorde, une femme était morte parce qu’elle n’avait pas réussi à enfiler son masque à temps.
Jayma se rentre la tête dans les épaules, qui lui arrivent presque aux oreilles. Elle semble avoir envie de vomir.
Je ne veux pas me transformer en Déchiqueteuse.
J’ai l’air d’une Déchiqueteuse, moi ? Et Drake ?
Je serre les poings. Derrière mes yeux, ma Déviance se réveille. Je baisse mon regard. Mon regard capable de tuer.
Pourquoi ne pas nous promener ? propose Cal à Jayma. Nous avons eu une grosse frayeur. Un peu d’exploration nous changera les idées.
Lentement, elle hoche la tête.
Elle est incroyable, celle-là, dis-je à Drake après leur départ.
Son armure s’est rétractée. Comme il ne répond pas, je pousse sa jambe.
Ça va ?
Pourquoi est-ce que ça n’irait pas ?
Drake, commencé-je en m’asseyant près de lui. Je connais tes sentiments pour Jayma. Cet épisode t’a sûrement fait du mal.
Quelle partie, au juste ?
Je passe mon bras autour de ses épaules.
Jayma ne hait pas les Déviants. Plus maintenant.
Elle a une drôle de façon de le montrer.
Tu n’as pas été choqué, toi, le jour où tu as su pour ton Don ?
Il hoche la tête et j’éprouve un moment de découragement. La question remue de mauvais souvenirs de la journée où, il y a trois ans et demi, Drake a découvert sa Déviance. Le pire moment de toute notre vie.
Mes souvenirs à moi sont flous, mais je sais que c’est aussi à ce moment que ma Déviance s’est manifestée pour la première fois. Si l’armure de mon frère ne s’était pas déployée, je l’aurais tué rien qu’en le regardant dans les yeux. En l’occurrence, j’ai atteint sa colonne vertébrale et il n’a recouvré l’usage de ses jambes qu’au contact de la poussière, à l’Extérieur.
Tout est arrivé par accident. Je n’étais absolument pas consciente de ma Déviance, et il est certain que je n’avais aucune intention de tuer notre mère.

chapitre trois
Venez voir ! crie Cal. Devant !
Drake et moi nous levons d’un bond et courons vers la façade du bâtiment, où Jayma est accroupie devant une pierre de forme rectangulaire.
Regardez, dit-elle en frottant le granit.
Je me penche à côté d’elle. Les mots « AUBERGE MUSKOKA » sont profondément gravés dans le roc.
Qu’est-ce que ça veut dire, à ton avis ? me demande-t-elle.
Auberge signifie peut-être « gros immeuble au bord d’un lac », dis-je en souriant de toutes mes dents.
Ha ! répond-elle en plaçant ses mains de part et d’autre de la pierre, qu’elle soulève sans effort. Nous devrions la mettre à un endroit plus visible.
Je regarde Jayma fixement en me demandant si elle se rend compte de l’exploit qu’elle vient d’accomplir. Je ne veux surtout pas déclencher une nouvelle réaction de sa part.
Elle tient toujours le rocher dans ses bras.
Bon, il se trouve que je suis vraiment forte, dit-elle en se tournant vers Drake. Désolée pour ma réaction, tantôt. C’est juste que… tout ça est tellement bizarre. Mais c’est toi qui as raison, Glory. Au moins, je n’ai plus à porter mon masque.
Évite seulement de respirer trop de poussière, lui recommandé-je.
Un surcroît de poussière et elle risquerait en effet de se transformer en Déchiqueteuse.
Forte comment ? demande Drake en s’approchant. Tu crois que tu réussirais à me soulever ?
Voyons voir.
Elle jette le rocher et met ses bras autour de Drake. Ses mains se rejoignent à peine derrière le dos de mon frère. Drake mesure dix centimètres de plus que Jayma et il est certainement plus lourd.
Il rougit et son armure se déploie, couvrant sa peau nue de ses doigts à son menton.
Hé, dit-elle en reculant. Ce n’est pas juste ! Tu viens de prendre du poids.
Navré.
Elle se penche et s’apprête à saisir Drake à la hauteur des cuisses, mais, lorsqu’elle se rend compte de l’endroit où pointe son visage, elle rougit à son tour. Son regard croise le mien et je ne peux m’empêcher de rire intérieurement à la vue de son embarras. Elle ne sait où poser les yeux pendant qu’elle tente de soulever mon frère.
Elle se place derrière lui et, la tête de côté, fléchit les genoux, agrippe fermement les cuisses de Drake et le fait décoller de terre en redressant les jambes.
Regarde ! s’écrie-t-elle en se tournant vers Cal. J’ai réussi.
Elle pivote vers moi, tandis que Drake décrit des moulinets pour garder l’équilibre.
Très amusant.
Elle le dépose, il se tourne vers elle et ils échangent un regard timide.
Avec le sentiment d’avoir surpris un moment d’intimité, je me dirige vers les ruines. En gros, l’idée que Jayma et Drake forment un couple me convient, mais c’est quand même un peu étrange.
Lorsque je m’engage dans l’aire vacante derrière la vieille cheminée, mes pas, soudain, résonnent. Je recule un peu et me penche. La poussière recouvre une pièce de métal. En y regardant de plus près, je découvre un lourd anneau fixé à ce qui a l’apparence d’une plaque d’acier. Je continue de frotter et de gratter.
Qu’est-ce que tu fabriques ? demande Cal en s’éloignant à son tour de l’âtre.
J’ai trouvé quelque chose.
Quoi ? s’écrie Drake en se précipitant vers moi.
Je n’en suis pas certaine, dis-je en passant mon bras sur la surface et en cherchant les bords à tâtons. Je pense qu’il y a des charnières de ce côté. Vérifie donc.
Drake s’accroupit et promène ses doigts le long de l’arête que j’ai découverte. Il se met à gratter, lui aussi, et Cal, après avoir enfilé son masque, se joint à nous.
Je crois que c’est une poignée, dit-il en dégageant l’anneau rouillé de la poussière qui le recouvre. Reculez un peu. Je vais essayer de tirer.
Nous nous écartons, Drake et moi. Cal tire sur l’anneau. En vain.
On doit repérer tous les bords de la plaque, dis-je en suivant les arêtes avec mes mains. Et on ne réussira pas à la soulever si on se tient dessus.
Excellente observation, concède Cal en s’agenouillant pour m’aider à gratter.
Voici le problème, dit Drake en tapant un énorme rocher du pied. Ce rocher est posé en plein sur un coin.
Je dégage les environs du rocher.
Celui-là aussi, dis-je.
J’indique un autre rocher sur le coin adjacent de ce qui, j’en ai maintenant la certitude, est une trappe en métal.
On les a mis là exprès, constate Jayma.
En me retournant, je la vois debout, tout près.
Nous n’en savons rien, répond Cal.
Je me plante au milieu de la feuille de métal.
Elle a raison. Observez le positionnement des rochers.
Au beau milieu de la plaque, je vérifie de nouveau les angles. Aucun doute possible : avec beaucoup de soin, on a posé six gros rochers sur les bords.
Qu’est-ce qu’il y a là-dessous, à votre avis ? demande Drake.
Moi, je voudrais plutôt savoir qui a mis ces rochers à cet endroit, dit Cal en s’efforçant d’en déplacer un.
Laisse-moi faire, ordonne Jayma.
Elle pose un pied à plat sur le roc et le repousse aussi facilement qu’un caillou. Il glisse sur le sol et heurte un mur de pierres qui, ébranlé, laisse tomber une pluie de poussière.
Je regarde encore le rocher lorsque j’entends un fracas. En me retournant, je vois Jayma soulever un autre rocher et le lancer contre un amas de débris. Des pierres déboulent du tas désormais instable.
Je pourrais prendre goût à ça! lance Jayma.
Je ne reconnais pas l’expression de ses yeux, à la fois sombres et concentrés. On dirait une autre personne.
Cal agrippe l’anneau. Les charnières grincent.
Pousse-toi.
Jayma glisse ses doigts sous la plaque. Dès que Cal se retire, elle la soulève d’un simple mouvement. La trappe s’ouvre et heurte le sol de l’autre côté. De la poussière se répand sur tout le périmètre. Mon regard plonge dans le trou béant ainsi créé.
Un escalier en métal s’enfonce dans les ténèbres.
Avec impatience, je pose le pied sur la première marche.
C’est solide, on dirait.
Pas d’imprudence, Glory, dit Cal en fronçant les sourcils.
L’un de vous a une lanterne ? demandé-je.
Au Havre, je sortais rarement sans ma torche à manivelle.
J’ai un silex, répond Drake. Il nous faut juste un combustible.
Je pose le pied sur la marche suivante en plissant les yeux, en leur commandant de s’acclimater à l’obscurité.
Attends, Glory, dit Cal en m’agrippant par le bras. Tu ne sais pas ce qu’il y a, là, en bas.
Non, mais c’est là depuis très, très longtemps. Tu as noté la compression de la poussière autour de ces rochers ? Ils sont là depuis des années. Ils y étaient peut-être ALP.
Je descends encore un peu et dégage mon bras.
Tu crois vraiment que l’ouverture était déjà couverte Avant la Poussière ? demande Jayma en écarquillant les yeux.
Sa peur attise mon courage. Elle est redevenue la Jayma que je connais.
Sur la marche suivante, ma chaussure heurte un objet qui dégringole jusqu’en bas. D’après le son, le trou n’est pas profond. Je ne m’enfonce pas dans le néant.
Tiens ! crie Drake.
Je remonte et il me tend un bâton allumé.
Il ne brûlera pas très longtemps.
Je baisse la flamme dans le trou.
Des ossements. Mes épaules se redressent involontairement.
Quoi ?
Derrière moi, Cal enveloppe mes clavicules de son bras.
Qu’est-ce que c’est ?
Un squelette, dis-je avec le plus d’aplomb possible.
Humain ? demande Cal.
Je hoche la tête.
Ne va pas plus loin, me supplie Jayma. Remonte tout de suite.
Drake revient avec une autre torche de fortune. Celle-ci dégage plus de lumière.
J’ai enveloppé des aiguilles de pin et un peu de sève dans une de mes manches de chemise, dit-il en s’engageant dans l’escalier.
Laisse-moi passer devant toi, dit Cal en tendant la main vers la torche enflammée.
Sa poigne se relâche un peu, et je descends sur la marche suivante. La main sur mon épaule, il me suit. Je fais un pas de côté pour éviter de marcher sur ce qui est, à n’en pas douter, le squelette d’un être humain. Ou d’un Déchiqueteur. Comment savoir ?
Contournant les ossements, nous arrivons en bas. Cal s’avance lentement en brandissant la torche. La mienne, presque réduite à l’état de braise, crachote. Je l’agite pour la ranimer.
J’ai l’impression que le sol est en terre, mais c’est peut-être seulement la crasse qui s’est accumulée au fil des années. Les murs sont faits de pierres, semblables à celles qui formaient le bâtiment au-dessus de nos têtes, mais plus inégales et taillées avec moins de soin. Je pose ma main sur le mur, froid et sec. Entre les pierres, j’observe une sorte de liant qui pourrait bien être du béton.
Où sommes-nous ? demande Drake.
Il nous a suivis jusqu’au bas des marches. Plus haut, j’aperçois les pieds de Jayma.
Des tablettes en bois et en métal tapissent les murs. Sur le devant de l’une d’elles, on voit une pile de bouteilles et de petits cylindres métalliques. Les cylindres sont tous ouverts à un bout, certains écrasés et déformés.
De la nourriture, dit Cal.
Où ça ? demandé-je.
On appelle ces objets en métal des « boîtes de conserve ». ALP, les gens s’en servaient pour garder les aliments bien frais.
Ah bon ?
Je frappe avec le pied l’un de ces objets en métal, puis je jette un coup d’œil à l’intérieur. Que de la rouille. Rien ne laisse croire que cet objet ait pu renfermer quelque chose de comestible. J’aperçois un disque qu’une fine bande de métal retient partiellement au reste de la boîte. Ses bords semblent tranchants.
On dirait plus une arme qu’un contenant de nourriture.
Cal ne répond pas.
Dans l’autre coin, il se tient devant un petit espace séparé du reste de la pièce par des barreaux métalliques. On dirait une cage. Je sens les poils se dresser sur mes bras au souvenir de la cellule où Burn et moi avons été enfermés à Fort Huron, colonie rivale où vivent des Normaux, à quelques jours de marche d’ici. Ma Déviance se réveille et je lutte contre la peur. On dirait une cage, mais c’est probablement un endroit où on entreposait des biens précieux. Là, les tablettes sont différentes : elles se composent d’une série de boîtes diagonales de dix centimètres sur dix. Certaines contiennent des bouteilles vides couchées sur le flanc.
La lumière diffusée par mon bâton pâlit. Je l’agite de nouveau, mais, cette fois, le mouvement a pour effet de l’éteindre. À la lueur de l’autre torche, je vois les épaules de Cal se crisper. Quelque chose ne va pas. Je traverse la pièce.
Il y en a tellement, dit-il.
Je sens une grosse boule me monter dans la gorge. Des squelettes sont empilés au fond et dispersés à l’avant. Celui d’un enfant repose sur le fémur d’un autre.
Qui étaient ces gens ? demandé-je.
J’entends un bruit derrière moi.
Ne regarde pas, dis-je en m’avançant vers Drake.
Il me contourne.
Ils se sont installés ici pour échapper à la poussière, dit-il.
Ou aux Déchiqueteurs.
Drake s’approche encore un peu.
Ils se cachaient dans cette cave et quelqu’un les a emprisonnés.
Cal se tourne vers l’entrée.
Je parie que la personne morte dans l’escalier a essayé jusqu’à la fin de sortir d’ici.
Au loin, une cloche retentit. Deux sonneries, une pause. Puis le motif se répète.
Qu’est-ce que c’est ? demande Jayma du haut des marches.
Je me tourne vers mon frère, qui vit à l’Extérieur depuis plus longtemps que nous.
Il faut rentrer, dit-il. On attaque Concorde.

Qui nous attaque ? crie Cal à Drake pendant que, dans la forêt, nous courons tous les quatre vers la colonie.
Des Déchiqueteurs, répond Drake.
Le haut de son corps est recouvert d’une armure. La cloche continue de sonner.
Papa m’a-t-il menti en me disant qu’il n’y avait pas de Déchiqueteurs dans les environs de Concorde ? Comme l’AL est en mission, il ne reste presque plus personne pour défendre la colonie.
Les Déchiqueteurs ont déjà attaqué Concorde ?
Pas depuis que j’y suis, répond Drake en enjambant une racine d’arbre.
Alors comment sais-tu qu’il s’agit d’une attaque de Déchiqueteurs ? demande Cal.
La sonnerie, réplique Drake.
Jayma traîne la patte.
Allez ! lui crié-je. Dépêche-toi !
Elle s’arrête.
Qu’est-ce qui ne va pas ? demandé-je en revenant en hâte auprès d’elle.
Elle a le teint blafard, les yeux terrifiés.
Nous allons vous rattraper ! lancé-je à Drake et à Cal avant de me tourner vers mon amie. Je sais que tu as peur. Mais tu ne peux pas rester ici toute seule.
Je n’ai jamais vu de Déchiqueteurs en personne, dit Jayma d’une voix tremblante. Seulement sur les écrans du Havre.
Je lui prends la main.
Rien ne t’oblige à te battre. Nous te trouverons une cachette.
Avec sa force, Jayma nous serait utile, mais le combat est avant tout une affaire de technique et de courage. D’armements, aussi.
O.K., répond-elle, les épaules affaissées. Mais je… je devrais…
Ne t’inquiète pas, Jayma. Ça ira. Dépêche-toi.
Nous courons, loin derrière les garçons toutefois, et je sens la frayeur monter en moi. J’ai peur pour Cal et plus encore pour mon frère. Il est trop jeune pour mourir et il n’a pas été formé au combat. Nous les perdons de vue. Jayma a les joues cramoisies, la respiration courte, mais, surmontant sa frayeur, elle court vite.
Nous nous laissons glisser le long d’une pente et nous apercevons Drake et Cal. Ils discutent avec Burn.
Aussitôt, je suis prise de panique. Je ne l’ai pas vu depuis le jour où il nous a conduits jusqu’ici.
Cal se tient au garde-à-vous, comme s’il participait à une séance d’entraînement des Confs. Malgré son torse et sa poitrine larges, il a l’air délicat à côté de Burn. Cal semble fait de cordes tendues, tandis que Burn donne l’impression d’avoir été taillé dans le roc. Solide mais calme – à l’image du gros rocher posé au bord du lac. Pas de tension. Que de la puissance.
Difficile de croire que Burn a seulement seize ans. À tous égards, il est un homme. Il saisit une branche et, sous les yeux de Cal et de Drake, il trace des lignes sur le sol. Je veux me concentrer sur son dessin, mais je respire avec peine. À chacun de ses mouvements, les muscles des bras de Burn se gonflent. Son pantalon, bas sur ses hanches, est comme toujours retenu par une corde nouée, prête à s’agrandir au cas où son corps se transformerait. Son long manteau est posé sur le sol, à côté de lui.
Devrions-nous aller les retrouver ? demande Jayma.
Oui. Bien entendu.
J’avale ma salive. J’ignore depuis combien de temps j’admire Burn, bouche bée. Et je m’en veux d’avoir perdu le fil de la conversation, ne fût-ce qu’un instant, alors que Concorde est assiégée.
Je m’avance vers les garçons.
Que se passe-t-il ?
Brusquement, Burn se tourne vers moi et laisse entendre un hoquet. Il se redresse et repousse ses longs cheveux bruns.
On a aperçu des Déchiqueteurs dans une clairière, en haut du sentier qui mène à Concorde.
Combien ? Se dirigent-ils vers le col ?
Une douzaine, répond Burn. Tous les habitants de Concorde capables de se servir d’une arme à feu foncent là-bas.
Et toi ? demande Drake.
Je suis venu vous chercher, répond Burn en me lançant un regard.
Y a-t-il des colons en poste de ce côté ? demande Cal en examinant le plan que Burn a tracé sur le sol. Au cas où les Déchiqueteurs attaqueraient par là ?
Pas de danger, répond Burn.
Partout ailleurs, la falaise est trop à pic, expliqué-je à Cal. Pas moyen de descendre. Concorde n’est accessible que par le col.
Qu’est-ce qui les empêche de traverser la crête plus loin et de revenir par la plage ? demande Cal.
Nous perdons du temps.
Burn sort un revolver de la poche de son manteau et me le tend. C’est une arme d’ALP, dont j’ai appris à me servir.
Merci, dis-je. Donnes-en un aussi à Cal.
Burn grogne et choisit une arme pour Cal et une autre pour Drake. Il jette un coup d’œil à Jayma, puis se tourne vers moi. Je secoue la tête.
Cal vérifie le cran de sûreté et glisse l’arme sous sa ceinture.
Je continue de croire que nous risquons d’être attaqués de ce côté, dit-il.
Avec le bâton, il montre le dessin du lac, là où la crête forme une falaise qui s’étend à perte de vue.
Va où tu veux, répond sèchement Burn, mais seul. Nous ne pouvons pas disperser nos forces.
Dans le programme de formation des Confs, réplique Cal, on nous a appris qu’il faut toujours attaquer sur au moins deux fronts.
Sous ses sourcils sombres et broussailleux, Burn plisse les yeux.
Parce que, à ton avis, les Déchiqueteurs sont organisés ? Tu t’imagines qu’ils planifient leurs attaques ou suivent des directives, comme les Confs ?
Burn s’éloigne d’un pas lourd.
Drake le suit.
Tu viens, Glory ?
Il faut d’abord que je mette Jayma en sécurité, dis-je en touchant le bras de mon amie.
Je devrais vous aider, dit-elle d’une voix tremblante.
Non. Tu viens de découvrir ta Déviance. Tu dois en éprouver les limites avant de risquer ta vie.
Je la ramène à Concorde, propose Cal. Je vais surveiller la plage.
Seul ? lui demandé-je.
Si je vois des assaillants, je vais utiliser ce truc.
Il prend sous sa chemise un dispositif qu’il a dû emporter quand nous avons quitté le Havre.
O.K.
Je regarde du côté de la forêt. Burn et Drake ont beaucoup d’avance.
À tout de suite.
Je cours rejoindre Burn et mon frère.

chapitre quatre
Burn ralentit pour me laisser le rattraper. Drake est devant, pas trop loin.
Quand es-tu rentré ? lui demandé-je.
Avant-hier.
Ah.
Il n’est pas venu me saluer.
Contente de te voir en bonne forme.
Il se tourne vers moi et hoche la tête.
Je baisse les yeux.
Heureusement que ton unité est revenue pour repousser cette attaque.
Les autres ne sont pas là, dit-il. Je suis rentré seul. Mon unité est restée derrière.
Pourquoi l’avoir quittée ?
Je ne porte pas particulièrement Fort Huron dans mon cœur.
Nous nous battons aussi contre Fort Huron ?
Burn et moi avons été détenus dans la prison de cette ville dirigée par des militaires et nous avons failli y laisser notre peau.
Burn écarte une branche de mon passage.
Non. Rolph est là pour négocier une alliance.
Une alliance ? Pourquoi l’AL veut-elle l’aide de ces gens-là ?
À ton avis, d’où venaient les tanks que nous avons utilisés ? demande Burn.
Ils n’ont quand même pas le monopole des gros véhicules d’ALP ?
À notre connaissance, oui. En plus, ils possèdent des armes – des armes militaires d’ALP – et nous avons un ennemi commun.
Ils ne sont pas pour autant nos amis. Je parie qu’ils convoitent le dôme. Ils se moquent bien des habitants du Havre. Ils les voient comme de la viande, j’en suis sûre.
L’un de nos ravisseurs avait menacé de dévorer Burn.
Il grogne et me décoche un demi-sourire.
Je ne plaisante pas, dis-je. Utilisent-ils encore des Déviants comme appâts pour les Déchiqueteurs ?
Ils soutiennent que non, répond Burn. Après que j’ai tué ce général, les choses ont changé à Fort Huron. Mais ils ont douze tanks supplémentaires et beaucoup plus de carburant pour les faire rouler qu’ils l’admettaient auparavant.
Ils nous prêtent leur matériel, juste comme ça ?
On négocie une entente. Nous partagerons notre prochaine récolte avec eux, dit-il en frappant sa cuisse du poing. Une idée stupide.
Nous produisons assez de nourriture pour nous le permettre ?
Même si c’était le cas, nous aurions dû nous contenter de leur proposer des semences. Qu’ils cultivent la terre eux-mêmes.
Des coups de feu résonnent en succession rapide.
On dirait des Auts, lancé-je. Seuls les Confs en possèdent. C’est la Direction qui attaque ?
Burn hausse les sourcils. Nous détalons.
Attends-nous, Drake ! crié-je.
Désormais, mon frère est incroyablement rapide, comme si ses jambes s’efforçaient de reprendre le temps perdu pendant leurs années de paralysie.
Il fonce vers la clairière, où retentissent des cris et des coups de feu. Je ne le vois plus.
Rattrape Drake ! lancé-je à Burn. Protège-le !
Il se tourne vers moi et soupèse le pour et le contre. Il ne veut pas me laisser seule, mais il sait combien je souffrirais si Drake était tué. Il détale et je le perds de vue, lui aussi.
Courant de toutes mes forces, j’ai les poumons en feu, et l’adrénaline inonde les moindres fibres de mon être. Au besoin, ma Déviance se déclenchera et je serai prête à tuer.
Derrière un affleurement rocheux, j’aperçois Burn.
Tout est silencieux, à présent.
Lâchez-le, dit Burn.
Qui ?
Un horrible bruit grinçant, semblable à celui du métal qui frotte contre du métal, déchire l’air – le rire des Déchiqueteurs.
Je contourne l’obstacle. Des cadavres jonchent la clairière – des résidants de Concorde et des Déchiqueteurs. Combien de morts ?
Six Déchiqueteurs se tiennent au milieu du champ. Ils sont disposés en V, selon la formation privilégiée par les Confs. Cette imitation du comportement des Confs signifie-t-elle qu’ils viennent de la zone critique, infestée de Déchiqueteurs, qui entoure le dôme du Havre ?
Parcourant la plaine des yeux, je compte à peine plus de vingt combattants de notre camp, moi y comprise. Je ne connais pas encore tous les habitants de Concorde. J’aperçois une sentinelle du poste de garde. La seule autre personne que je reconnais est la D re Sanita. Elle nous a examinés à notre arrivée. Les autres sont surtout des grands-parents et des enfants. L’AL nous a laissés dans un état de grande vulnérabilité.
Burn me tourne le dos. Il se trouve à environ sept mètres du groupe de Déchiqueteurs.
Puis je vois Drake. Un Déchiqueteur le tient. Malgré son armure, ses jambes, sa tête et son cou sont exposés, et le monstre qui l’a attrapé est énorme. Sur son visage parsemé de croûtes, ses yeux exorbités ressemblent à des boules blanches, et des touffes de poils foncés parsèment son crâne, entre des plaques de peau à vif et des os dénudés.
Le bras qui immobilise mon frère est extraordinairement charnu et musclé, sans commune mesure avec le reste du corps de la créature. Drake bat des pieds, mais, prisonnier de ce bras monstrueux, il est incapable de mouvoir le haut de son corps.
Je m’élance.
Ne lui fais pas de mal !
Burn me saisit par le bras. Au camp de formation des Confs, j’ai appris des techniques qui me permettraient de me dégager, mais Burn a raison : en chargeant l’ennemi, je ne ferais qu’aggraver la situation.
En me voyant, le Déchiqueteur éclate de rire. Ses dents jaunies sont pointues, comme celles des reptiles d’ALP.
Le monstre sort la langue et me regarde.
Parfait. Un petit morceau sucré pour le dessert.
De son bras d’une taille normale, il penche la tête de Drake et plante ses dents dans son cou.
Un cri silencieux retentit en moi, me prive de mon souffle et de ma raison, et je me rends compte que Burn me tient fermement.
Lâche-le, dit Burn avec calme. Prends-moi à la place.
Il maîtrise son Don, et je ne sais si je dois m’en réjouir ou m’en désoler. En ce moment, la version plus imposante et plus dangereuse de Burn se révélerait utile.
Par contre, son alter ego risquerait de tailler Drake en pièces en même temps que les Déchiqueteurs.
Le Déchiqueteur sourit. Aux coins de sa bouche, la peau se fendille et laisse couler du sang foncé, presque noir. Le sang dégouline rouge vif sur l’armure qui protège les épaules de Drake.
Tu proposes un échange ? Dans ce cas, je préfère la fille.
La D re Sanita s’approche de nous, armée d’une carabine.
Je pense que je peux le descendre.
Ne tirez pas, lui dis-je. Cette arme n’est pas assez précise. Vous risquez d’atteindre Drake.
Je vise bien.
Il est difficile de croire que cette femme à l’aspect fragile peut tenir une arme à feu et, encore plus, tirer avec précision. Pourtant, elle continue de tenir le Déchiqueteur et Drake en joue.
Le Déchiqueteur glisse ses dents sur le front de Drake, où se creusent des entailles inégales. Du sang gicle sur le visage de mon frère, et je sens la poigne de Burn se raffermir. Je me rends alors compte que je m’efforce de me dégager.
Drake regarde la D re Sanita.
Tirez, articule-t-il silencieusement.
Non ! hurlé-je.
Tous les membres de notre camp sont alignés face aux Déchiqueteurs, mais aucune des deux parties ne prend l’initiative. Les yeux de Drake chavirent. Son armure se rétracte et il devient tout mou, s’affale sous le bras du Déchiqueteur.
Lâche-moi, dis-je en regardant Burn dans les yeux. Je vais tuer celui qui retient Drake.
Les doigts de Burn se détendent et effleurent mon avant-bras en me libérant. Je m’avance lentement, mon arme glissée sous la ceinture de mon pantalon et mon couteau à mon côté, caché à la vue. Si tout se passe bien, je n’aurai pas besoin de ces armes.
Je m’arrête à moins de deux mètres.
Plus proche, ordonne le Déchiqueteur.
Sa voix grince dans mes oreilles.
Je m’avance. Je dois me concentrer sur ses yeux.
Laisse-le partir, dis-je d’une voix que je veux tremblante. Prends-moi à sa place.
Le Déchiqueteur me regarde et sort sa langue d’un air lascif.
Mes yeux le capturent. Aussitôt, je sens son rythme cardiaque, plutôt lent. Ses nerfs s’activent, l’adrénaline envahit le sang épais qui irrigue son corps. J’aimerais serrer le cœur de la créature jusqu’à ce qu’il éclate, mais je choisis plutôt son cerveau. Je vais lui faire exploser la cervelle.
Arrimée à son esprit, je distingue des éclairs noirs et rouges, des instantanés de colère, de haine et de douleur. Je frissonne à la vue des images qui défilent. Comme si ses pensées s’affichaient sur un écran de télévision. J’aperçois un laboratoire – que je reconnais.
Il se trouve dans l’Hôpital, au Havre. Je vois des préposés en blouse blanche mettre un masque sur sa bouche. Je me sens comme il s’est senti lorsque la poussière est entrée dans ses poumons. L’exultation, la poussée d’adrénaline, la puissance. Et la folie qui s’insinue en lui au souvenir de la torture qui a suivi.
Cette torture, je la sens aussi. Pas vraiment la douleur, mais l’impression d’être là, de vivre l’horreur.
Prenant une inspiration, je délaisse son esprit et m’attaque à son cœur. Je suis étourdie. Tiraillée. Effrayée. Je ne peux toutefois pas laisser la pitié m’empêcher de liquider ce monstre. Tant pis s’il a subi des sévices au Havre. Il a blessé mon frère et le retient prisonnier.
M’emparant du cœur de la créature, je serre. Je puise dans ma force intérieure et l’empêche de battre. Ses yeux s’agrandissent encore. Sa bouche se tord.
Le Déchiqueteur pousse un cri. Le son me déchire les tympans à la façon de lames rouillées.
Drake tombe par terre.
De son bras surdimensionné, le Déchiqueteur se frappe la poitrine, assez fort pour se casser les côtes. Des coups de feu et des cris saturent l’air, et le Déchiqueteur s’agenouille. Sans rompre le contact avec ses yeux, je maintiens la pression sur son cœur. Je dois m’assurer qu’il est bien mort.
Du sang noir et des viscères sortent de son corps, tandis que des balles déchirent les chairs des autres Déchiqueteurs.
Une main m’agrippe le bras.
Ça suffit, Glory.
Je romps le contact avec le Déchiqueteur et je me tourne vers Burn.
Tu es blessée ? demande-t-il.
Non. Va aider les autres. Je m’occupe de Drake.
Naguère, je perdais connaissance après avoir utilisé ma Déviance, mais plus maintenant.
Burn tire sur un Déchiqueteur, qui tente de s’enfuir dans les bois. Le projectile touche le dos de la créature. Celle-ci ralentit sa course sans l’interrompre. Burn se lance à ses trousses.
Je m’accroupis à côté de Drake et prends sa tête sur mes genoux. Il a les yeux fermés. J’approche ma joue de sa bouche. Il respire faiblement. Pour un peu, je pleurerais de soulagement. Plaquant ma main sur la blessure à son cou, je balaie le champ de bataille des yeux, à la recherche de la D re Sanita. Au moment précis où je l’aperçois, un Déchiqueteur lui lacère la poitrine.
Elle est encore debout lorsque son regard se vide. Elle s’effondre.
Drake halète et je baisse les yeux sur lui à l’instant où il ouvre les siens.
Ça va ?
Oui, répond-il faiblement. Que s’est-il passé ?
Il essaie de s’asseoir, mais je le retiens en poussant sur son épaule. Si je peux l’empêcher de prendre part aux combats, je le ferai.
Le Déchiqueteur qui t’a mordu est mort, expliqué-je en essuyant le sang dans ses sourcils. Reste couché. Repose-toi.
Un coup de feu retentit tout près. Drake grimace et je me jette sur son corps.
Son armure se déploie.
Ça va.
Il s’assied en s’appuyant sur moi. Cette fois, il est trop fort et je suis incapable de le retenir.
On ne peut pas rester ici, dit-il en tendant la main vers la ceinture de son pantalon, d’où son arme a disparu. Nous devons aider les autres.
Tu es trop faible pour te battre, dis-je en dégainant.
M’ignorant, Drake se lève. Il aperçoit un Aut près d’un Déchiqueteur mort et court le ramasser. C’est l’une des armes qu’emploient les Confs à l’extérieur du dôme.
Tu sais t’en servir ? lui demandé-je.
D’une pichenette il retire le cran de sûreté, vise et tire des dizaines de balles en succession rapide. La tête d’un des derniers Déchiqueteurs explose.
À ton avis ? répond-il en arquant un sourcil.
À l’autre bout du champ, Burn a maille à partir avec un Déchiqueteur, qui le renverse. Je fonce vers eux.
En riant, le Déchiqueteur lève sa jambe dans l’intention de frapper Burn. Avant qu’il ait pu porter son coup, toutefois, Burn brandit une lance en métal, qui lacère la poitrine de son assaillant. Burn roule hors de portée au moment où la créature s’écroule, puis sort un couteau d’un fourreau fixé à sa cheville et lui tranche la gorge.
Il se retourne, le couteau à la main, à nouveau prêt à en découdre.
D’un pas titubant, Drake arpente la plaine, le pistolet à la main, mais il n’y a plus de Déchiqueteurs. Tous sont morts.
Il remet le couteau dans son fourreau. Avec son bras, il essuie le sang noir de Déchiqueteurs qui lui macule le visage et me regarde droit dans les yeux. Compte tenu de ce que je viens de faire, c’est une véritable marque de confiance.
J’ai envie de me blottir dans ses bras, de chasser l’horreur qui nous entoure. Je m’avance plutôt vers mon frère. Drake baisse son arme et me laisse le serrer contre moi. Pendant notre étreinte, son armure se rétracte et sa peau s’adoucit sous mes doigts.
Tu as failli mourir, dis-je en reculant d’un pas pour mieux l’étudier.
Son visage est taché de rouge, sa chemise aussi.
Il sourit.
Je vais bien, dit-il en regardant autour de lui. Nous avons subi de lourdes pertes ?
Burn s’avance.
La D re Sanita et George. Je pense que c’est tout.
Qui est George ? demandé-je.
Un type bien, répond Burn.
Je fais le point mentalement. Mon petit doigt me dit que ce Déchiqueteur ne venait pas simplement de la zone critique des environs du Havre. Il avait été à l’intérieur . Si on ajoute les formations semblables à celles des Confs adoptées par les Déchiqueteurs, leur discipline collective et les Auts, alors… Je ne suis pas certaine de vouloir envisager toutes les possibilités.
Et si ces Déchiqueteurs étaient des Confs ? Des Confs que M me Kalin et ses pseudo-scientifiques auraient changés en Déchiqueteurs – volontairement ? L’idée d’une armée de Déchiqueteurs asservis à cette femme donne froid dans le dos.
Tu as trouvé cette attaque bizarre, toi aussi ? demandé-je.
Burn se tourne vers moi.
Très bizarre, dit-il.
Du côté du lac, le signal des Confs retentit.
C’est Cal ! dis-je en me mettant à courir.

chapitre cinq
Burn me rattrape aussitôt.
Monte.
Il s’arrête, se penche.
Je suis plus rapide.
Sans discuter, je grimpe sur son dos, me cramponne à ses épaules et serre ses côtes avec mes jambes, tandis que, dans la forêt, il fonce vers le col. À ma grande surprise, Drake parvient à nous suivre.
Va trouver Jayma, lui dis-je.
Burn et moi traversons l’étroit défilé devant Drake. Les bras de Burn m’effleurent les cuisses à chacun de leurs mouvements et allument en moi des feux que je voudrais savoir éteindre. Il faut dire que mon corps est plaqué contre le sien, que j’ai le visage blotti dans son cou et que son odeur réveille des souvenirs enfouis, ce qui n’arrange rien.
Avec Drake toujours dans notre sillage, nous suivons le sentier en zigzag qui descend jusqu’à Concorde. La colonie est presque déserte, mais, à mi-chemin, nous croisons un groupe de villageois de l’âge de Drake, dont Tobin, le garçon ailé que j’ai aidé à sortir du Havre. Il me salue au passage.
Je ne comprends pas cet endroit, dis-je à l’oreille de Burn. L’AL part en mission et laisse les enfants sans protection ?
Le père de Tobin, Gage, compte parmi les soldats de l’AL qui combattent au Havre.
C’est la première fois qu’on nous attaque.
Burn court, la respiration haletante.
En me retournant, je constate que Drake s’est arrêté pour parler avec les enfants. J’espère qu’il restera avec eux ou qu’il partira chercher Jayma.
Au bas de la colline, j’étire le cou dans l’espoir de comprendre la situation, malgré le tangage de Burn. À l’approche de la plage, je distingue à peine le mur de pierres d’une hauteur de presque deux mètres qui, de la falaise, marque les limites de la colonie.
Cal avait raison. Concorde est vulnérable de ce côté. Les habitants font preuve de naïveté en s’imaginant qu’on ne peut atteindre la colonie que par le col.
Un gros rocher, venu de notre côté, vole par-dessus la barrière. Au début, je ne vois ni qui l’a lancé ni où il atterrit, mais, de plus près, j’aperçois Jayma et Cal, accroupis. Ils sont face à nous, partiellement cachés derrière un amas de pierres.
Sans se lever ni viser, Jayma lance un rocher derrière elle. Cal se redresse et tire à quelques reprises avant de se baisser.
Jayma ! crié-je. Qu’est-ce que vous fabriquez ?
Ils sont trop loin pour m’entendre.
Je me demande si je dois être fâchée contre Cal de ne pas l’avoir forcée à rester dans la colonie ou si je dois plutôt lui en vouloir à elle. Elle jette un autre rocher, Cal se lève et tire.
Jayma nous salue de la main avant de lancer de nouveau. À peine plus haute que la muraille, même debout, elle ne peut pas viser, mais, au moins, elle est à l’abri. Cette fois-ci, elle a touché la cible – du moins à en juger par le rugissement qu’on entend de l’autre côté. Cal tire et, en se baissant, nous fait signe de nous pencher.
Des coups de feu retentissent. Tirés par des Auts.
Burn se laisse tomber et s’aplatit sur les pierres, avec moi sur lui. Je roule de côté.
Tu es touché ? lui demandé-je.
Il secoue la tête, se met en position accroupie et s’avance seul. Je jette un coup d’œil derrière pour m’assurer que Drake ne nous a pas suivis. Comme Burn doit rester courbé pour courir, je vais plus vite et j’arrive à côté de Cal et de Jayma en même temps que lui.
Qu’est-ce qui se passe ? demande-t-il.
Tu es couverte de sang, me dit Cal. Tu es blessée ?
Non.
Jayma propulse un autre rocher par-dessus le mur. Nous entendons un bruit mat et un grognement.
En plein dans le mille ! s’écrie-t-elle.
Souriant, Cal et elle se tapent dans la main.
Combien ? demande Burn.
Si on suppose que Jayma a eu celui-là, répond Cal, il en reste six, peut-être sept.
Burn sort d’un fourreau un couteau de fabrication maison et fait mine de se lever.
Cal le retient.
Ils ont des Auts, explique-t-il.
Il se tourne vers moi.
Ils ont dû les voler aux Confs.
Il parle à voix basse.
En fait, un des Déchiqueteurs porte un uniforme de Conf. Disons plutôt une partie d’uniforme.
Pour l’instant, je garde ma théorie pour moi. Je ne ferais que soulever des questions sans réponses. L’heure n’est pas à la discussion.
Essaie de les occuper, dit Cal à Burn. Moi, je vais tirer.
Sans rouspéter, Burn hoche la tête et, en se levant, court le long du mur en direction du lac. Les Déchiqueteurs crient. Cal se met debout et tire.
Un cri déchire l’air. On dirait bien qu’il en a atteint un.
Jayma se lève à son tour, saisit un autre rocher et grimpe à demi sur les pierres avant de le catapulter au-dessus de sa tête. Une détonation retentit et mon amie tombe en se tortillant.
Jayma ! crié-je en rampant vers elle.
Ça va.
Du sang s’écoule de son épaule.
Je glisse la main sous elle et découvre une blessure.
La balle t’a traversée de part en part. Tant mieux.
Son visage blêmit et elle s’efforce de sourire.
Je suis distraite par un bruit tonitruant. Burn retire sa lance de la poitrine d’un Déchiqueteur qui a escaladé le mur. La créature est morte.
Appuie sur ta blessure, si tu y arrives, dis-je à Jayma.
Attention ! crie Cal.
Un deuxième Déchiqueteur brandit un rondin et frappe Burn au côté. Cal tire et le Déchiqueteur tombe derrière le mur.
Cal se penche sur Burn.
Ça va ?
Burn hoche la tête et accepte l’aide de Cal pour se remettre debout.
Je risque un coup d’œil au-dessus du mur dans l’espoir de croiser le regard d’un des Déchiqueteurs.
Jayma !
Drake, qui nous a rejoints, se jette à genoux.
Tu es là, dit-elle, les yeux exorbités. Mais tu saignes !
Il secoue la tête.
Une simple égratignure. J’ai trouvé un peu de poussière. Laisse-moi te conduire à l’hôpital.
Non, répond-elle en lui agrippant le bras. Ça va. Aide-les à défendre la colonie.
Où sont les autres ? demandé-je à Drake.
Ils sont restés sur la crête.
Je suppose que personne, ici, n’accourt en entendant le sifflet d’un Conf. Du coin de l’œil, je décèle un mouvement plus loin, au bord des rochers, du côté de la falaise.
Reste avec Jayma, lui dis-je.
Penchée, je cours voir ce qui se passe. Parvenue à la falaise, j’escalade la barrière pour jeter un coup d’œil par-dessus les pierres.
Caché entre la falaise et un gros rocher se trouve un Déchiqueteur – ou plutôt une Déchiqueteuse.
Je savais qu’elles existaient. Sinon, comment expliquer qu’il y ait encore des Déchiqueteurs, tant d’années Après la Poussière ? Mais c’est la première fois que j’en vois une. Je me demande pourquoi elle se cache. Sa peau desséchée est rouge vif, mais recouverte de moins de croûtes que celle de la plupart des Déchiqueteurs que j’ai observés. Ses cheveux emmêlés sont si sales que je ne saurais en préciser la couleur.
Elle semble terrifiée. Je ne dois ni me laisser berner par ce semblant d’émotion ni l’humaniser. Sexe féminin ou pas, terrorisée ou pas, elle est une Déchiqueteuse et, à ce titre, elle représente une menace pour Concorde… et pour moi.
Elle doit mourir.
J’entre sans difficulté dans sa tête, mais je ne la tue pas tout de suite. Je me concentre plutôt.
Ses pensées se mélangent, ricochent rapidement les unes contre les autres, et j’entrevois l’Hôpital et d’autres scènes, au Havre. Mon ventre se serre. Elle n’a pas toujours été Déchiqueteuse. Autrefois, elle travaillait au Havre, comme moi.
Je vous en prie, ne me donnez plus de poussière, songe-t-elle. Je vais mourir. Non, il m’en faut. Il faut que je tue. Je ne peux pas m’arrêter. Que m’est-il arrivé ?
Elle est désorientée, mais ses réflexions confirment mes soupçons. M me Kalin et ses employés transforment d’innocents employés du Havre en Déchiqueteurs. Je dois en apprendre davantage. Seulement, la bataille fait encore rage.
Je m’efforce de ralentir ses pensées, son rythme cardiaque, tout son système nerveux, et elle s’affale contre les rochers, les yeux fermés, son corps partiellement dissimulé dans une crevasse.
Elle est inconsciente, mais encore vivante. Quelqu’un crie. Je me retourne.
Cal met en joue un Déchiqueteur grimpé sur la barrière. Le bras droit de la créature pend d’une drôle de façon. Cal l’a atteint à l’épaule. Il tire de nouveau. Rien. Soit il n’a plus de munitions, soit l’arme s’est enrayée.
À l’autre bout du mur, Burn est aux prises avec son propre Déchiqueteur.
Pendant que Cal recharge, le Déchiqueteur escalade pesamment les rochers en tirant un lourd objet avec son bras valide.
Je vois Drake qui entraîne Jayma loin de l’action. J’en suis heureuse. Par contre, Cal est laissé à lui-même.
Je grimpe sur le mur. Avec un énorme rondin hérissé de pointes en fer, le Déchiqueteur s’apprête à attaquer Cal, qui a toujours du mal avec son pistolet.
Attention ! crié-je.
Bondissant, je frappe des deux poings le bras blessé du Déchiqueteur.
Le membre se détache. Je tombe à la renverse sur les rochers, en plein sur le dos. J’en ai le souffle coupé. À présent, c’est mon crâne que la massue vise.
Cal tire. La tête du Déchiqueteur explose.
La masse atterrit à côté de moi et je recule pour me distancier de la carcasse.
De l’autre côté de la barrière, un nouveau Déchiqueteur m’agrippe les cheveux et m’entraîne vers le haut du monticule de pierres. Je me tortille dans l’espoir d’exploiter ma Déviance, mais il me tient au ras du crâne. Impossible d’établir le contact visuel. J’éprouve une vive douleur.
Cal vise sans faire feu. Je suis sûrement dans son chemin.
Tire ! crié-je.
Je préfère être abattue que capturée par les Déchiqueteurs.
Burn apparaît à côté de Cal. Il a le visage cramoisi et, sur ses tempes, des veines palpitent.
Un autre Déchiqueteur arrive en haut du monticule et lance une pierre. Touché, Cal tombe à la renverse. Celui qui me retient éclate de rire. Il promène sa main sur mon corps, remonte ma chemise.
Contre la mienne, sa peau est rugueuse et brûlante, et j’ai envie de vomir. Étirant les bras, je le frappe. Son corps est dur comme le béton. La douleur irradie dans mes membres. Le Déchiqueteur me tire de nouveau et ma hanche heurte un rocher pointu.
Burn s’élargit devant mes yeux. Ses bras déjà imposants doublent de volume, sa haute charpente gagne trente centimètres, sa poitrine se gonfle. La fureur déforme son visage.
En reculant, Cal brandit son arme, met en joue le Déchiqueteur et Burn, tour à tour.
Descends le Déchiqueteur ! lui crié-je. Pas Burn !
Celui-ci bondit sur la barrière, atterrit près de ma tête. La créature lâche mes cheveux et je m’affale sur les rochers. Burn la saisit et lui cogne la tête sur une pierre, à côté de moi. J’ai beau rouler de côté pour éviter d’être témoin de la scène, je ne peux pas échapper au bruit des os qui se fracassent.
En levant les yeux, je découvre Burn – véritable montagne de fureur.
Cal a abattu l’autre Déchiqueteur et pointe une fois de plus son arme vers Burn. Cal semble à la fois désorienté et résolu. Il me croit en danger. Je ne suis pas absolument certaine qu’il ait tort, mais je ne peux pas le laisser tuer Burn.
Je me relève. J’ai la tête qui tourne. Je prends Burn par le bras. Il brandit le poing, comme pour me frapper, puis il se ravise. Je le regarde dans les yeux.
Pousse-toi ! hurle Cal. Il va te tuer !
Je tends la main pour obliger Cal à se taire sans quitter Burn des yeux.
J’ai déjà réussi à le calmer après une de ses métamorphoses – du moins, je le crois. J’y arriverai peut-être de nouveau. J’entre dans son esprit. Ses pensées sont sombres et étouffantes. Comme si, autour d’une bouche d’aération défectueuse, tourbillonnait une fumée dense d’usine, parcourue d’étincelles d’un rouge flamboyant. Colère. Rage.
Repoussant ma peur, je m’efforce de faire naître des pensées apaisantes.

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