La vallée sans nom
82 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

La vallée sans nom

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
82 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Thias, passionné de free ride et toujours à la recherche de nouvelles sensations, explore avec ses amis un itinéraire hors piste inconnu. Au cours de la descente, Thias se retrouve seul, perdu dans le brouillard. Tentant de retrouver ses collègues, il fait une rencontre imprévue dont il ressortira profondément transformé : un vieil homme qui, dans le huis clos d'un petit chalet isolé, l'amène à repenser son rapport à la montagne et à lui-même.Ce périple en montagne se révèle être un tout autre voyage : au travers de discussions philosophiques, d'expériences spirituelles et physiques extraordinaires, Thias apprend à écouter ses sensations les plus personnelles et réalise peu à peu la nature de son être.Pleine de rebondissements, cette histoire basée sur une expérience vécue est une porte ouverte à l'écoute de soi et de la nature, proche du chamanisme.Un roman initiatique raconté de façon vivante, proche du quotidien, qui ne laissera pas indifférents les amateurs de nature vierge, de montagne et de glisse.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 septembre 2011
Nombre de lectures 0
EAN13 9782840584773
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0300€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture

La vallée sans nom

Patrick Thias Balmain

Présentation du livre

Thias, passionné de free ride et toujours à la recherche de nouvelles sensations, explore avec ses amis un itinéraire hors piste inconnu. Au cours de la descente, Thias se retrouve seul, perdu dans le brouillard. Tentant de retrouver ses collègues, il fait une rencontre imprévue dont il ressortira profondément transformé : un vieil homme qui, dans le huis clos d’un petit chalet isolé, l’amène à repenser son rapport à la montagne et à lui-même.
Ce périple en montagne se révèle être un tout autre voyage : au travers de discussions philosophiques, d’expériences spirituelles et physiques extraordinaires, Thias apprend à écouter ses sensations les plus personnelles et réalise peu à peu la nature de son être.

Pleine de rebondissements, cette histoire basée sur une expérience vécue est une porte ouverte à l’écoute de soi et de la nature, proche du chamanisme.

Un roman initiatique raconté de façon vivante, proche du quotidien, qui ne laissera pas indifférents les amateurs de nature vierge, de montagne et de glisse.
Titre

Patrick Thias Balmain







La vallée
sans nom






5 allée du Torrent – 05000 Gap (France)
www.souffledor.fr
Dédicace





J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé.
Voltaire













À mon père
Introduction
Aujourd’hui, mon père est mort. Ce n’est pas rien de perdre un être qui a toujours fait partie de votre vie, depuis votre plus tendre enfance. Ce père était toujours là.
En réalité, pas vraiment. Sa femme, ses enfants, ses petits-enfants, tous et tout semblaient l’ennuyer. Un blues perpétuel l’habitait. Je ne peux pas vraiment dire pourquoi mais il était impossible d’avoir une discussion avec lui. Non ! Ce n’est pas vrai ! On pouvait parler ou plutôt s’attraper sur un sujet : la politique ! Mais à quoi bon, puisque nous demeurions l’un comme l’autre campés sur nos positions ? Hormis ce sujet de dispute, il esquivait toute discussion plus intime, depuis des années ou peut-être même depuis toujours. Il faut dire que, dans nos montagnes, la communication n’est pas notre point fort. Jamais nous n’avons partagé nos joies, nos peines ou encore des valeurs communes. Il semblait content de voir ses enfants, le temps de leur dire bonjour et retournait à son mutisme, à sa mauvaise humeur, ses histoires du temps passé, ou partait rejoindre ses amis au jeu de boules.
Difficiles étaient les relations avec lui. Lorsqu’il prenait la parole, c’était pour appuyer sur un point négatif ou pour parler de ses douleurs qui l’assaillaient sans cesse. Quel intérêt ai-je à parler de lui si tout ce que je vois de mon père est cet être distant et négatif ? En réalité, il est un peu réducteur de parler de lui en ces termes. D’autres aspects de sa personnalité en font un homme remarquable, sensible et droit. En tout cas, s’il y a une chose qu’il m’a bien transmise, c’est sa passion pour le ski. Pourtant, le fin skieur qu’il était avait choisi de partir vivre en ville, plutôt que de rester au village, où il aurait pu enseigner le ski. Il nous disait qu’il avait fait cela pour nous, pour notre bien-être. Je crois que nous faisons rarement les choses pour les autres. Nous les faisons d’abord pour nous, parce que nous les sentons justes au tréfonds de notre être. Si ce n’est le cas, nous en souffrons jusqu’à réparation.
Les rares moments où je me souviens avoir vu mon père heureux, c’était le soir, à la maison de famille, quand il rentrait de l’école de ski où il enseignait durant les vacances scolaires. Il arborait fièrement sa médaille de moniteur de ski sur son pull rouge. La peau tannée par le soleil de février, il parlait en casse-croûtant et dégageait une présence incroyable pour le petit garçon que j’étais. Je m’asseyais près de lui et faisais glisser deux de mes doigts sur sa poitrine, comme deux jambes de skieur imitant les mouvements de godille sur les bosses que faisait son pull. Des heures durant j’aurais pu jouer ainsi, car dans ces moments-là, mon père avait rejoint le territoire des dieux.
Puis les années passèrent…
Aujourd’hui, je vous parle de lui parce qu’il y a eu, l’année dernière, un événement dans sa vie qui m’a poussé à écrire. Un fait qui peut sembler anodin mais suffisant pour saisir la plume.
Souffrant de multiples douleurs rhumatismales et ne sachant plus que faire pour soulager son corps, mon père alla, accompagné de ma mère, voir la guérisseuse de la vallée. Elle appliqua ses mains sur lui et psalmodia ou marmonna quelques phrases incompréhensibles et lui dit : « Je vois un nom, une personne, un accident. Vous devez vous libérer de cette culpabilité. Elle vous ronge. Acceptez les faits et vous serez changé. »
Stupéfaction de mes parents ! Ils viennent pour des rhumatismes et elle leur parle de son passé, avec une justesse incroyable. Elle demande à mon père de lâcher sa culpabilité, de pardonner au jeune homme de vingt ans qu’il a été et qu’il n’est plus. Il avait dû imaginer mille fois une autre tournure à cet événement insupportable qui le rongeait encore (et si j’avais fait ceci ou cela, ce ne serait pas arrivé…) et par là même, se complaire dans une autoflagellation bien morbide.
Elle lui dit que le corps se souvient. Il est une mémoire. Tout y est inscrit.
Quand ma mère me parla de cette consultation, je fus renvoyé à une vieille histoire refoulée que j’avais vécue, moi aussi, quand j’avais une vingtaine d’années.
Les propos de la vieille femme résonnèrent en moi. Rien à voir avec l’histoire de mon père. Pas de drame ! Pas d’accident ! Non ! Bien au contraire. Cette histoire, je l’ai gardée secrète, bien qu’elle m’ait transformé intérieurement pour toujours, mais qu’avais-je fait de cette expérience ? Quel parallèle troublant tout de même ! Par quel hasard avions-nous vécu tous les deux à peu près au même âge, une expérience importante qui nous empêchait d’avancer ? En même temps, je savais au fond de moi qu’il s’agissait d’une épreuve, d’un passage source d’évolution.
Pendant de nombreuses années, je me suis tenu à distance de cette partie de moi-même qui m’avait tant bouleversé. J’ai essayé, en cherchant à faire taire ma peur, d’utiliser cette expérience dans ma pratique, dans l’enseignement de la montagne et de la glisse. Cette expérience a fortement influencé ma vie de glisseur. Elle m’a à la fois effrayé et transformé. C’était un combat intérieur. Puis peu à peu j’ai rendu les armes. J’ai compris que ce combat était vain. Cette expérience avait percé l’outre de ma personnalité, ma substance s’écoulait. Jour après jour, je me vidais de moi-même. Le vide prenait sa place. Tant que j’ai cherché à retenir ce qui me semblait essentiel, j’ai souffert. Puis, un matin, je me suis levé et me suis dit qu’il fallait aller au bout de ce processus. Plutôt que de chercher à colmater la brèche dans le barrage, j’ai décidé de l’ouvrir un peu plus encore et faire de ce vide en création, ma consistance.
Le récit de ma mère déclencha en moi comme un retour de boomerang , un flash-back . Je réalisai que nos expériences passées reviennent sans cesse à notre conscience dans le but d’être comprises, intégrées, puis libérées. Tant que nous résistons, nous souffrons. On peut se demander où est notre libre-arbitre dans tout ça. Suis-je vraiment libre de choisir ma vie ? Dans une certaine mesure : oui ! Mais si nous regardons les implications que cela engendre en nous et dans notre entourage, nous pouvons sérieusement nous poser la question.
Ce jour-là, l’histoire de mon père m’a montré que nous devons agir chacun à notre niveau, en fonction de nos tensions intérieures. Ne pas le faire nous entraîne peu à peu vers une rigidité, une souffrance qui s’amplifie avec le temps. Je sentais au fond de moi que le moment était venu d’agir, de parler.
Même si ce monde, de plus en plus matérialiste, tente de nous éloigner de la magie de la vie, de la nature, de notre âme, nous voyons émerger aujourd’hui les prémices d’une conscience nouvelle. Bien qu’elle soit encore un peu timide, elle se répand peu à peu.
Pour qu’elle s’exprime véritablement, je m’aperçois que nous devons chacun, avec nos petits outils personnels, apporter des transformations, tout d’abord en nous-mêmes, puis localement et assurément, par la réaction en chaîne, plus loin encore. Nous vivons notre propre histoire et celle-ci contient le ferment de la transformation, de notre transformation.
De peur d’être malmené, d’être rejeté, de ne plus appartenir au groupe, j’ai trop longtemps enfoui ma propre expérience dans des zones reculées de ma psyché. Aujourd’hui, je réalise que je me suis autocensuré. Je me suis interdit d’être réellement celui que je suis. En un éclair, je réalise que je veux être celui que je suis ! En vous racontant mon aventure, je ne considère plus que je me mets en danger ou que je serai la risée des autres, bien au contraire, je vis cela avec tout mon cœur et toute mon âme. Je peux enfin me libérer de moi-même, du carcan familial et social. Le regard des autres n’a pas constitué la seule barrière au fait que je m’exprime ou pas sur ce sujet. Il y en a une autre plus difficile à avouer. Il s’agit de la peur que j’ai ressentie pendant et après cette expérience. Je suis passé par toutes sortes d’états d’âme et de douleurs physiques. J’ai reçu tout et son contraire. J’ai cru devenir fou. Je me suis vu mourir. Possédé. Plutôt dépossédé ! Puis j’ai préféré mettre tout ça de côté parce que je n’étais pas prêt à faire face à cette réalité : la mienne.
J’ai gardé ce secret au fond de moi parce que tout cela me semblait si fou que, par moments, je doutais même de la réalité de cette aventure ou plus exactement, de cette expérience. Pourquoi avoir tant attendu pour en parler ? Je ne sais pas très bien. Peut-être la crainte de ne pas être compris, de ne pas être pris au sérieux. Assurément, il s’agissait d’une véritable expérience intime, la plus importante de ma vie, celle qui me changea pour toujours. À l’époque, en parler et me voir brocardé sur le sujet m’eut été insupportable. Mais aujourd’hui, je ne suis plus exactement le même. Mon environnement et surtout l’œil que je lui porte ont changé.
En parler, c’est faire appel à la mémoire, mais c’est aussi d’une certaine manière rendre vivante et accessible une expérience, un vécu que j’ai trop longtemps refoulé par peur du « qu’en dira-t-on ? », ainsi que par peur de moi-même et de ce que ma profondeur abritait.
De quoi peut-il bien s’agir ? J’en viens au fait.
Voici donc, le récit de ce que j’ai reçu d’un être exceptionnel, une transmission, une expérience sans pareille, une véritable connexion spirituelle.
Je suis allé fouiller dans mes vieilles affaires restées chez ma mère, pour retrouver ce carnet où j’avais pris des notes à la suite de cette journée incroyable. Encore fraîche et si riche, l’expérience avait été notée pour ne pas être oubliée. Ce n’était pas tant le déroulement qui devait être écrit mais la teneur de l’enseignement. Heureusement, j’avais gardé ce carnet dans une vieille boîte en fer à biscuits secs, au milieu d’adresses, de coupures de presses et photos de l’époque. Rouvrir ce carnet n’était pas rien. Que d’émotions de relire mes notes ! Les éléments qui m’avaient marqué étaient inscrits là. Heureusement, parce que le temps les aurait probablement, en partie, effacés de ma mémoire. Dans ce carnet, il y avait uniquement les mots et phrases-clés de cette expérience. Le simple fait de les relire me replongea directement au cœur de cette belle journée de printemps.
Nuit d’orage
Au milieu de la nuit, je suis réveillé par le tonnerre. Son grondement sourd et fracassant résonne longuement, rebondissant en écho d’une montagne à l’autre. La pluie s’est mise à tomber lourdement sur le toit de tôle. Je suis installé sur la mezzanine étroite qui ne peut recevoir qu’un matelas sous seulement un mètre cinquante de hauteur. Les autres membres de cette petite expédition dorment au rez-de-chaussée. Il y a :
– Romain, fils du propriétaire du chalet qui vit près de Grenoble. Il vient skier tous les week-ends et pendant les vacances scolaires.
– Steve, qui rejoint souvent Romain pour passer des week-ends au chalet.
– Kevin, originaire de La-Côte-Saint-André, qui a un peu moins de pratique, mais depuis cinq ans maintenant, il ne rate pas une occasion d’aller skier.
Pour ma part, je suis du coin, enfin… de la vallée d’à côté, ce qui pour les gens d’ici, n’est pas la même chose.
Mes trois amis passent la semaine à Grenoble et se sont échappés aujourd’hui, pour le dernier week-end de ski de la saison. Nous sommes en avril et la neige commence à quitter la moyenne montagne et les pentes sud pour céder la place à la verdure, aux perce-neige et aux pissenlits.
La pluie s’abat violemment sur les tôles, qui ont depuis longtemps remplacé les toits de chaume traditionnels de la vallée. Bien qu’étant à l’abri, je me sens pénétré par la pluie qui m’atteint physiquement, produisant en moi une émotion et un véritable lavage intérieur. Des tensions profondes se défont sans que je puisse contrôler quoi que ce soit. Le son très sourd des tonnerres répétés fait résonner la montagne. Mon corps n’est pas épargné. L’association du bruit de la pluie sur les tôles et du grondement de l’orage affecte, au plus profond, mon corps et mon âme. Dormir à cette altitude dans un chalet inconnu un soir d’orage produit toujours des effets étranges sur les personnes. En un instant, la pluie monte en intensité, et mon corps fait de même. Un éclair illumine le petit chalet, aussitôt suivi d’un son qui me pénètre jusqu’au fond de mes entrailles. Je suis ballotté de perceptions bizarres en sensations angoissantes, qui me tendent, puis me relâchent pour finalement m’alléger. Sourdes, aiguës, lourdes, contenues, ouvertes ! Je me dis que le relâchement de toutes mes tensions est probablement dû à la fatigue de cette grosse journée de ski que nous venons de partager. Mais au fond de moi, je sais qu’autre chose se joue.
Si les premiers claquements de la foudre m’ont effrayé, les trombes d’eau et les grondements du tonnerre, qui maintenant s’éloignent peu à peu, me procurent calme et sérénité intérieure. Cette nuit a quelque chose d’étrange, de salvateur, mais maintenant, il faut que je dorme, parce que demain nous nous levons tôt. Nous allons emprunter ce fameux itinéraire hors-piste que Romain souhaite réaliser depuis longtemps. Enfin… si la météo le permet, car pour l’instant, il pleut et il tonne. Ce qui n’est pas bon signe, même si le bulletin semble optimiste pour demain. En avril, il arrive qu’il pleuve ainsi à 1800 mètres d’altitude, et même parfois jusqu’en haut des montagnes. Il est évident que nous préfèrerions voir tomber la neige. Foi de skieur !
Je me tourne dans le lit pour essayer de trouver la position « sommeil ».
Le chant de la pluie me rappelle maintenant mon enfance quand j’allais au printemps, avec mes parents et mon frère, construire les parcs à vaches à l’alpage. Des quatre amis, je suis le seul à avoir véritablement vécu ma jeunesse en montagne, au contact des anciennes traditions. Je me souviens, d’ailleurs, d’une journée où nous étions montés à l’alpage et où, un peu comme aujourd’hui, il s’était mis à pleuvoir énormément. Pour nous protéger de la pluie cinglante et glaçante, ainsi que d’un éventuel rhume, mes parents nous avaient laissés, mon frère et moi, sous le toit de tôles de la grange du chalet d’alpage. J’avais la responsabilité de garder mon frère, de trois ans plus jeune que moi. La pluie était forte et l’orage grondait. Des nappes de nuages allaient et venaient sur le versant opposé. Associées aux trombes d’eau, elles masquaient la vue du troupeau et de notre famille affairée à terminer rapidement la clôture électrique. Chaque fois que la pluie montait en intensité, mon frère prenait peur et s’agrippait à ma manche en pleurant. Je le rassurais de mon mieux mais rien n’y faisait. À chaque rafale, mon petit frère pleurait de plus belle et disait vouloir rejoindre nos parents. Courageusement (j’étais âgé seulement de sept ans), je résistais tant bien que mal aux angoisses de mon frère. Mais elles gagnaient du terrain. Submergé par la peur occasionnée par un tonnerre plus fort que les autres, accompagné du vent qui fit claquer la porte, il s’échappa. Je ne pus résister à l’appel d’air provoqué par sa fuite, en direction de nos parents. Sa peur s’empara de moi. Je me mis à courir après lui, à flanc de montagne sur la minuscule sente qui nous menait dans leur direction. Nos bottes en caoutchouc claquaient sur nos mollets gelés. Martelés par la pluie qui cinglait nos mains, nos visages et nos cuisses nues sous nos shorts, nous courions vers nos protecteurs à en perdre haleine, inexorablement happés hors de nous. Seul, j’aurais peut-être résisté, mais là !
Je dis ça, mais en même temps, je ne serais probablement pas resté seul dans ces conditions. Pendant un temps, j’avais protégé mon frère de sa peur. Mais je n’étais pas vraiment conscient que par sa présence, il m’aidait à contenir la mienne. La fuite de mon frère avait été contagieuse. Face à mes parents, j’essuyai difficilement cet échec alors qu’ils me réprimandaient et me demandaient des explications. Mon frère, lui, était tout simplement rassuré. Jeune, j’aimais déjà les défis et surtout ne pas les perdre, d’autant plus lorsque c’étaient mes parents qui en fixaient les règles. Et là, j’avais perdu. J’avais été faible. J’avais eu peur.
Ce soir, du fond de mon lit, je perçois l’orage dans toute sa force et sa grandeur. Cette fois-ci, je me sens à l’abri et au fond de moi, un espace s’ouvre peu à peu. L’orage, source de troubles de mon enfance, m’emplit de sa force. La pluie me lave l’âme. Ce qui m’effrayait hier me rend fort aujourd’hui. J’esquisse alors un petit sourire du coin des lèvres. Les choses ont bien changé. Mes peurs enfantines me semblent bien loin, malgré ces souvenirs encore empreints de sensations très claires. Je prends soudain conscience qu’en tant qu’aîné de la famille, on me demandait d’être « grand », d’être responsable. « Sois grand ! » résonnait dans ma tête comme un cauchemar. « Sois grand ! » sonnait comme ce que je n’étais pas : « Grand ! » Et quand, trop longtemps, on vous demande d’être celui que vous ne pouvez pas être, vous finissez par l’être : celui que vous n’êtes pas ! Avec toute la souffrance associée. Ce soir, l’orage l’a fait remonter à la surface et la pluie la lave et l’emporte. Mon corps se détend. Des nœuds anciens se délient sans que j’y fasse rien. D’autres souvenirs surgissent dans mon esprit sous forme de flashs qui s’enchaînent et je m’aperçois que, si je résiste à ce mouvement, je souffre ; alors que, si je laisse faire, la nature me nettoie d’un passé contre lequel je ne peux plus rien. Un passé d’enfant. Que peut un enfant face aux aléas de la vie, si ce n’est de tenter de se relever après chaque coup ? Se relever, les mains couvrant le genou écorché qui brûle, alors que la douleur monte jusque dans l’âme. Se relever en pleurant en silence. Intérieurement. Mes blessures n’étaient pas seulement les miennes mais celles d’une famille, d’un peuple de montagnards élevé « à la dure ». Je le vois aujourd’hui d’un autre œil, un détachement suffisant pour discerner dans leurs yeux l’histoire d’une lignée, d’un village, d’une tradition. La souffrance de toutes ces générations passées, endurcies par la rudesse du lieu, de leur histoire.
À ce propos, il y a seulement quelques jours, j’étais chez un libraire et sur le présentoir, il y avait un beau livre de photos anciennes de villages des montagnes savoyardes. Je l’ouvris et je vis, exposés, des gens d’ici devant chez eux, aux champs, dans les scènes de la vie de tous les jours. Le plus frappant était de voir cette tristesse qui les habitait. Je me suis toujours intéressé aux montagnes du monde et il est toujours plaisant de voir comment l’homme a su s’adapter à un contexte particulier. Alors que j’étais en train de regarder ces photos de ces « pauvres » montagnards, j’ai pensé aux peuples de l’Himalaya qui vivent encore aujourd’hui dans des conditions à peu près similaires. Je lâchai un instant ce livre et changeais de rayon. Je cherchai et trouvai un livre sur les paysans du Népal. À chaque page, les sourires emplissaient le cadre. Je me suis dis que c’était peut-être la volonté de l’auteur de montrer des gens heureux. J’ouvris un autre livre sur les peuples de l’Himalaya, d’un autre auteur : idem.
Leurs regards étaient habités. Ils n’avaient pas grand-chose mais exprimaient la joie d’être là, vivants. Chez nous, il y a un siècle, les montagnards étaient pauvres matériellement, mais l’étaient-ils aussi dans leur cœur ? Peut-être que, tout simplement, ils étaient effrayés par l’appareil photo. Peut-être pensaient-ils, comme les Indiens, que les photographes venaient prendre leur âme ? Je me souviens combien ma grand-mère pouvait être virulente lorsqu’un touriste cherchait à la photographier sur sa charrette de foin. Elle se sentait dévalorisée ou peut-être pas assez bien vêtue, pour se prêter à ce jeu. Peut-être un peu des deux.
Je suis issu de ce peuple de montagnards et de la première génération à ne pas avoir grandi suivant la tradition. Ces photos m’ont sauté au visage. Elles m’ont fait prendre conscience que je devais faire de mon existence une joie. Les conditions de vie ont bien changé. Je veux aujourd’hui, sans plus attendre, réaliser quelque chose de ma vie, sans pour autant répéter l’histoire de ma famille. Les regards de ces paysans de montagne résonnaient dans mon cœur. Je sais que je porte en moi le poids de la lignée de ce peuple, et je mesure la difficulté de m’affranchir de cela. Mais cette nuit d’orage m’en donne le courage.
Du haut de mes vingt ans, je partage mes week-ends d’hiver avec mes amis pour pratiquer ma passion : la glisse ! Sans elle, que ferais-je aujourd’hui ? Je ne sais pas. Franchement, je ne vois pas. Vivre en montagne avait donné un sens à ma vie. À dix-sept ans, je suis parti à Toulouse suivre une formation qui devait durer deux ans. C’est à ce moment-là que j’en ai véritablement pris conscience. J’ai compris le manque qu’engendrait le fait de vivre loin des montagnes et de la glisse. Il faut quelquefois partir suffisamment longtemps, suffisamment loin, pour réaliser la beauté et l’importance de notre environnement. En cela, la montagne a joué un rôle salvateur pour moi. Je fuyais plus une façon de vivre qu’un milieu naturel. Je n’arrivais pas à être moi-même dans mon milieu familial. Je ne savais pas qui j’étais mais je savais qu’il fallait que je me sauve. Le mot avait véritablement un double sens. Me sauver : fuir et me sauver : rester en vie. La montagne me rappela à elle. Elle devint ma compagne, ma source, ma fontaine de jouvence. Dans la mouvance des sports dits californiens, les sports de glisse emplirent ma vie. Je ne vivais plus que pour cela. Je savais que par la montagne et la glisse s’ouvrait une voie, ma voie. Je ne savais pas vraiment comment, mais ma foi était inébranlable. J’avais quelque chose de fondamental à comprendre, à découvrir. Une quête commençait, celle du Graal du « Rider ». Cela peut faire sourire certains mais c’était ça ! Je n’en parlais pas. C’était une démarche intime, secrète, mais toujours présente. Le spot, la montagne, le corps en mouvement étaient pour moi source de révélations et la porte vers un ailleurs. En tout cas, un autrement. Il est vrai que dans les premières années, j’étais plus en recherche d’un ailleurs que d’un autrement. Pourquoi ? Je pense que c’était lié à une insatisfaction, une aigreur face au monde des hommes, une incapacité à vivre dans un monde si peu humain. La glisse était une drogue, une échappatoire. Aujourd’hui, cette passion s’est transformée en un autrement. Je ne sais pas encore bien l’expliquer, mais je sens au fond de moi une transformation qui s’opère. Si la recherche de sensations fortes s’est épuisée au bout de quelques années, une autre recherche, une autre aspiration a émergé : plus subtile, moins sensationnelle. Une recherche moins centrée sur mon petit moi a commencé à poindre. Mon plaisir, ma joie, ma consommation d’espace, devenaient moins capitaux. Je lâchais peu à peu cette expansion du moi, ce désir de domination de la montagne, de la glisse et de mes petits collègues.
Cette expérience m’a enseigné la différence entre avoir la maîtrise, le contrôle, les bonnes sensations et le fait d’être dans l’action, au cœur de l’action, en harmonie avec mon environnement. Maîtriser ! Voilà ce que je refusais que l’on fasse avec moi : me maîtriser. Je voulais être un électron libre, libre de mes actions. Et là, je cherchais à maîtriser, tout maîtriser. Ce que je fuyais m’avait rattrapé, ou plus exactement, ne m’avait jamais quitté.
En réalité, inconsciemment, je répétais ce que je refusais : le contrôle ! Reconnaître cet état d’être en moi était difficile à accepter mais me faisait changer de cap sur le chemin de cette quête qui pouvait sembler insensée. J’apprenais peu à peu de la montagne. Elle est silencieuse, présente, sans artifice. Pour la comprendre, je devais arrêter de m’imposer, me mettre en phase, l’écouter.
De penser à cela me rappelle ce que disait plus ou moins sérieusement Kevin : « Si communiquer, c’est savoir écouter, alors qui parle ? Parce que si tout le monde se tait, plus rien ne se passe. »
Justement, c’est cela qui est paradoxal. C’est quand on entre dans le silence que quelque chose commence. Mais pour faire l’expérience du silence, il faut arrêter de pédaler sur le petit vélo dans la tête. J’en avais l’intuition, je l’avais une fois ou deux ressenti, un court instant, durant une fraction de seconde, puis le flux des pensées avait ressurgi comme un raz de marée, mais je sentais bien qu’il y avait là une piste à creuser.
Les grondements s’éloignent en échos et s’estompent peu à peu. Quel bonheur, ce calme retrouvé ! Mon corps se pose et mon cœur s’élève et emplit l’espace de la petite mezzanine. Un profond soupir m’accompagne. Morphée m’ouvre les bras et je m’enfouis en lui.
Le vieux Marcel
Au petit matin, Je suis réveillé par les cris de Romain : « Venez voir ! Il est tombé dix centimètres ! C’est tout blanc et il fait grand beau ! » Tout le monde saute du lit et vient coller son nez au carreau embué de la fenêtre du petit chalet familial. La neige produit toujours un effet incroyable sur les esprits. Il faut reconnaître que ce blanc immaculé restera toujours une énigme de la nature. La neige a ce pouvoir de rendre tout beau. Cette situation me rappelle le panneau d’information du téléski où un perchman inspiré avait écrit : « Lorsque la neige fond et devient eau, où va le blanc ? ».
Elle joue aussi (par ailleurs) le rôle de cache-misère. Il est toujours étonnant au début de la saison touristique, de voir les entreprises qui s’affairent aux derniers préparatifs. Partout, ce ne sont que camions, matériels entassés, gravats et déchets. Puis l’essentiel est retiré comme par magie par toutes ces petites mains, avant le lancement de la saison et le restant est temporairement « effacé » ou plutôt enfoui par l’arrivée de la neige.
Nous sommes comme des enfants, les yeux brillants de joie et de désir, devant l’arbre de Noël. C’est la magie que produit la neige, cristalline, couvrant de diamants innombrables et éphémères les champs vierges de traces. Le silence ne dure pas et c’est plutôt l’euphorie qui nous gagne. Nous sautons dans tous les sens. Le dernier jour de la saison est honoré par le voile de traîne de « la Dame Blanche ». Quelle chance !
Kevin saute dans son pantalon de ski pendant que Romain jette une casserole d’eau sur le feu. Steve s’empare des toilettes au grand regret de tous. « Non pas lui ! Il va nous poser une bombe et rendra les W.C. inaccessibles pour une demi-heure au moins ! », lance Romain. On entend à travers la porte un rire généreux et la voix de Steve qui rétorque : « T’avais qu’à pas organiser cette soirée cassoulet au pays de la fondue savoyarde ! ». Se rappelant soudain le repas de la veille au restaurant « Chez Fernand », Kevin s’exclame : « Ho ! Non ! Pas le cassoulet ! » Nous rions, nous nous lançons des vannes pas toujours tendres et c’est dans cette bonne humeur que tout le monde se prépare avec entrain à cette journée, que nous considérons déjà comme d’anthologie.
Quarante minutes plus tard, nous sommes hors de la maison, matériel en main, prêts à partir à l’assaut de la montagne.
Pour rejoindre l’itinéraire de « cette vallée sans nom », il faut tout d’abord aller prendre les remontées mécaniques de la station, puis, une fois au sommet, à 2800 mètres d’altitude, marcher environ une heure sur une série de dômes pour finalement suivre une ligne de crêtes légèrement descendante sur 700 ou 800 mètres. Cet itinéraire, dit des Coqs, fait référence à un site aujourd’hui protégé, dédié aux Grands Tétras, race en voie de disparition. Pour des raisons de sécurité (il y a en contrebas des barres rocheuses infranchissables), la partie basse est fermée aux skieurs, redirigés par de simples panneaux « Attention ! Falaise » vers le domaine skiable de la station, avant l’entrée dans la forêt. Notre équipe ne s’engagera pas dans cette direction. C’est à partir de là que nous quitterons la pente classique. Il faudra marcher un moment puis contourner un amas de gigantesques rochers et s’enfiler dans un passage étroit où nous devrons quitter les skis. Puis s’ouvre une pente protégée du vent et du soleil, invisible depuis le haut. Il y a deux ou trois chicanes dans les barres rocheuses, avant d’entrer dans la pente proprement dite. L’intérêt de cette pente est qu’elle n’est pas connue, protégée par un accès sans neige. Les dalles de rochers exposées au soleil et sans cesse balayées par le vent ne retiennent pas la neige et de ce fait, les skieurs ne laissent aucune trace de leur passage.
Les chasseurs de pentes vierges suivent souvent les traces quand ils ne connaissent pas le site. Mais là ! Pas de chance pour eux ! L’accès est bien gardé. Romain ne nous a pas divulgué l’itinéraire complet. Il nous en a parlé hier soir à table mais sans s’étendre plus que ça. Il nous montre depuis la télécabine, que nous venons de prendre, la direction du spot !
– « Je vous emmène sur cet itinéraire, mais vous devez vous engager à ne pas y retourner ! »
– « Tu veux dire à ne pas y retourner sans qu’on t’appelle ? » réplique Kevin en pouffant de rire dans son gant, ce qui entraîne le rire du groupe.
Romain demeure sérieux :
– « Non ! Non ! J’ai bien dit : à ne pas y retourner ! On est bien d’accord ?! »
Steve, agacé, renchérit :
– « Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu nous fais quoi, là, Romain ! C’est quoi ce bad plan ? T’as pété une durite ou quoi ? »
Avec Kevin on ne dit rien, mais on attend une vraie explication parce que là, franchement, personne ne comprend. Romain, embarrassé, prend sa barbe naissante dans ses mains, regarde en l’air, puis ses pieds, et son regard laisse voir son embarras.
Kevin commence à s’agiter :
– « Vas-y ! Crache le morceau ! Parce que là, t’es trop zarbi ! »
Tout le groupe se lie à Kevin et force Romain à parler.
Romain ne sait pas trop comment s’y prendre, cherche ses mots et finalement réussit à s’exprimer :
– « J’accepte de vous expliquer, mais sous trois conditions : la première est : de ne pas vous foutre de ma gueule suite à ce que je vais vous raconter… »
– « À ne pas se foutre de ta gueule ? lui dis-je. T’es mal parti ! »
Romain ne répond pas et se durcit :
– « Je répète : de ne pas vous foutre de ma gueule. La seconde, de n’en parler qu’à une seule personne. Puis, après un silence embarrassé, et la troisième, de vous engager à ne plus jamais y retourner ! »
Romain, par cette annonce, devient encore plus mystérieux.
Nous sommes tous les quatre assis en carré dans la cabine. Nous nous regardons les uns les autres, sans comprendre la nature du propos de Romain. Ce dernier avance ses mains et nous demande de joindre les nôtres aux siennes et de répéter avec lui :
– « S’engager à ne dire qu’une fois, s’engager à ne pas refaire. » Malgré quelques réticences dues en grande partie à l’incompréhension et au mystère, nous scellons le pacte.
– « Ok ! Mais nous voulons des explications un peu plus claires que ça ! », lui dis-je.
Lorsque Romain tente de reprendre la parole, le silence se fait. Nos regards se fixent sur lui.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents