Mère Teresa
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Description

Inde, 1946. Dans le petit train qui grimpe jusqu’à Darjeeling, mère Teresa prie. Elle confie sa vie à Jésus, l’Époux, l’éternel compagnon de voyage. Et soudain…
Soudain la prière devient dialogue. Ce n’est plus la religieuse qui parle au Christ, c’est le Christ qui lui parle.
Le Verbe se fait voix. Voix claire qui s’adresse à mère Teresa sans aucun doute possible. Voix réelle et incroyablement proche, car elle résonne dans l’âme sans passer par le canal de l’oreille.
– Ma toute petite, porte-moi jusque dans les trous des pauvres. Sois ma lumière ! Va parmi eux, porte-moi avec toi en eux. J’ai soif ! Il faut tout quitter de ta vie actuelle. Je veux un ordre de religieuses capables de faire briller ma lumière jusqu’au fond des bustees. Des religieuses indiennes, vêtues comme des Indiennes, capables de rejoindre les pauvres là où ils sont.
– Je le ferai, mon Jésus.
Les lèvres de la religieuse n’articulent pas ses paroles intérieures ; aucun de ses voisins ne se doutera jamais d’avoir assisté à une scène extraordinaire. Mère Teresa, pourtant ébranlée, ne s’étonne même pas du naturel avec lequel elle répond au Christ. Trente-six ans de familiarité avec lui l’ont si bien préparée à ce dialogue !


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 21 septembre 2012
Nombre de lectures 20
EAN13 9782728917624
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0067€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

I
La nuit est plus noire que l’océan, ou peut-être est-ce le contraire. Dans cette obscurité totale, derrière ses yeux fermés, Gonxha a le regard ouvert sur une clarté parfaite. Elle est prosternée au bout du pont désert et prie de toute son âme, la tête au creux des genoux.

« La ténèbre n’est pas ténèbre devant toi, la nuit comme le jour est lumière. »

Le ronronnement des machines, devenu familier depuis trois semaines que le bateau a pris la mer, trouble à peine la pureté du silence. Et ce silence n’est pas vide puisque Dieu l’habite : son souffle plane sur l’océan depuis la création du monde. Ce soir, Gonxha ne dit rien, ne demande rien, ne récite aucune prière apprise. Elle prête seulement l’oreille à cette nuit emplie de Dieu.

Soudain, une porte s’ouvre par-derrière, laissant échapper un flot de musique et de lumière. Elle se rabat aussitôt mais le silence ne revient pas, chassé par la voix avinée d’un matelot :
– Champagne ! Champagne pour l’homme de quart ! Il est où cet animal ?
Des pas lourds traînent sur le pont. L’homme titube et Gonxha sourit pour elle-même :
– S’il fait boire l’homme de quart, le bateau aussi va se mettre à zigzaguer !

Un choc l’étourdit brusquement, suivi par le fracas d’une chute et l’explosion d’une bouteille brisée en mille morceaux.
– Qui est le f… marin d’eau douce qui a laissé traîner un paquet de cordages ? tempête le matelot.
– Je suis désolée, murmure Gonxha. Vous avez trébuché sur moi.
Elle s’est déjà relevée, l’homme aussi. Ahuri, il toise cette minuscule silhouette qui lui arrive à peine au-dessus du coude.
– Qu’est-ce que tu fais dehors recroquevillée par terre ? Tu es malade ? Rentre vite à l’intérieur, tes parents vont s’inquiéter.

Gonxha sourit.
– On ne dirait peut-être pas, mais j’ai dix-neuf ans et je voyage sans ma famille.
Le matelot émet un sifflement.
– Et moi qui vous prenais pour la poupée de ma petite sœur ! Mais c’est vrai que vous avez un joli minois, et de beaux yeux avec ça, ils brillent même dans la nuit… Venez donc danser avec moi. Ça se fête, une nouvelle année ! Faut pas rester toute seule, ma belle !
– Merci, je ne peux pas. Je suis postulante… Future religieuse, fiancée à Dieu, vous comprenez ?

Un silence, puis l’homme reprend d’une voix dégrisée :
– Non, je comprends pas, je comprendrai jamais. Et vous allez où comme ça ?
– En Inde. Les sœurs de Lorette tiennent des écoles là-bas, je vais y enseigner dès que j’aurai prononcé mes vœux. Ce sera sans doute à Calcutta ou à Darjeeling, je ne sais pas encore.
– Alors vous avez laissé en Europe votre famille et les cinquante petits gars qui rêvaient sûrement de vous épouser ? Tout ça pour faire la maîtresse d’école sous les tropiques ?
– Tout ça pour servir Dieu, répond Gonxha avec un sourire espiègle. Tout ça pour accomplir un rêve que j’ai depuis l’âge de douze ans : celui d’être missionnaire.
– Pour moi, les filles qui ont des rêves pareils, faudrait les enfermer.
Gonxha éclate d’un rire limpide :
– Remarquez, c’est un peu ce qu’on va faire avec moi ! Une fois dans mon couvent, je n’en sortirai pas beaucoup.
– Vous avez de l’humour en plus ! Quel gâchis, nom de… Hum ! Pardon, ma sœur, et bonne année quand même.

Restée seule, Gonxha essaie de lire sa montre dans l’obscurité. Inutile : un coup de feu, un tintement de cloche, des cris de joie et d’excitation lui apprennent qu’il est minuit. L’an 1929 vient de commencer.
« Jésus, cette année sera plus neuve pour moi que toutes les autres. Reste avec moi – rassure-moi – si tu es avec moi en Inde je ne m’y sentirai pas étrangère. Et maintenant, il faut que j’aille me coucher.

Gonxha dort depuis longtemps déjà lorsqu’un rêve la ramène là-bas, en Macédoine ; un rêve qui hante ses nuits depuis dix ans. Il commence, comme à chaque fois, par une cavalcade qui se rapproche à travers Skopje endormi. Le pouls de Gonxha se met à galoper plus vite que ces chevaux imaginaires. Elle connaît trop bien la scène ; elle sait déjà ce que va faire le passager du fiacre en arrivant devant la maison familiale. Il cogne à la porte, et le cœur d’une petite Gonxha de huit ans répond à ces coups violents en tambourinant encore plus fort.
– Madame Bojaxhiu ? Ouvrez-moi. Je suis le consul d’Italie.
La voix est affolée. Drana Bojaxhiu ne fait pas attendre le visiteur, son visage inquiet paraît sur le seuil.
– Madame, je ramène votre mari. Nous étions ensemble à Belgrade pour la réunion politique que vous savez et il… Pardonnez-moi, je suis bouleversé.
Drana se précipite dans le fiacre, Gonxha sur ses talons. Les coussins rouges de la voiture encadrent un visage blême et grimaçant de douleur.
– Papa ! hurle Gonxha.
– Nikola, qu’est-ce que tu as ? murmure Drana.
Derrière, le consul balbutie :
– Votre mari, comme beaucoup d’honnêtes gens de Skopje, souhaitait… enfin, souhaite… le rattachement du Kosovo à l’Albanie. C’est une cause qui ne plaît pas au gouvernement, là-haut.
– Et alors ? coupe Drana.
– Je pense, sans preuves naturellement, qu’il a été empoisonné…

Un cri étouffé accueille la nouvelle et raccroche Gonxha au présent : les cauchemars, même quand ils rejouent la réalité, s’arrêtent là où commence l’inacceptable. Une voix douce s’élève dans la couchette du dessus :
– Bad dream, Gonxha ? demande dans un mauvais anglais Betika, l’autre postulante de Lorette.
– Yes . Je pensais à la mort de mon père, répond Gonxha en s’autorisant quelques mots de serbo-croate.
Les deux filles ont la consigne de ne parler qu’anglais entre elles pour apprivoiser la langue de leurs futures élèves. Pendant leur séjour de six semaines en Irlande, dans la maison mère des sœurs de Lorette, elles ont appris les premiers mots d’anglais : le perfectionnement se fera maintenant par une pratique intensive ! Mais si Gonxha se plie volontiers à cette discipline, peut-elle évoquer l’assassinat de son père autrement que dans son dialecte natal ?
– Pray to God, répond Betika.

Prier, oui, c’est une bonne idée. Mais cette fois, les yeux de Gonxha scrutent le noir sans rencontrer la Lumière. Nuit noire. Chagrin noir. Idées noires. Vêtements à jamais noirs de Drana. Fumée noire d’un train qui s’en va, laissant sur le quai une mère et une sœur en larmes. Trois mois plus tard, la déchirure de la séparation est encore fraîche.
– Maman, Aga, et toi, Lazare, mon grand frère chéri… Pardon de vous avoir abandonnés.

Une phrase familière se glisse dans l’esprit de Gonxha, au cœur de sa solitude : « Il fut transfiguré devant eux, son visage brilla comme le soleil, et ses vêtements resplendirent comme la lumière. »
– Jésus, je t’offre tout ce noir. Toi seul pourras le transformer en lumière.

La vie à bord se poursuit, chaque journée ressemblant à la précédente. Le temps s’étire, rythmé par les promenades sur le pont et la récitation des offices du jour, que Betika et Gonxha ont calés sur les horaires des repas. Les psaumes changent plus souvent que le menu, composé d’éternelles pommes de terre pour les passagers de la dernière classe. Les deux jeunes filles ont du mal à noyer cette monotonie dans la prière. Il leur tarde d’arriver, de quitter enfin cet entre-deux-vies que représente le bateau.

Quelques jours plus tard, voici enfin l’Inde, avec une première escale sur l’île de Ceylan.
À l’approche du port, les deux Macédoniennes écarquillent les yeux devant la végétation luxuriante qu’elles n’ont encore jamais vue, devant cette foule bigarrée qui déambule sur le quai en cherchant l’ombre des palmiers. Au coup de sifflet du maître d’équipage, dix coolies vêtus d’un simple pagne se précipitent au bord du dock pour recevoir les amarres lancées par les matelots. Gonxha les regarde faire avec émotion. C’est comme s’ils l’arrimaient, elle, à ce continent indien où elle vient offrir sa vie à Dieu.
– On va faire un tour, Betika ?
– Tu crois qu’on a le temps avant que le bateau reparte ?
– La vie devant nous, ou presque ! Et je meurs d’envie de me défouler.
Les postulantes s’enfoncent dans les rues de Colombo comme deux lycéennes en vacances.
– C’est incroyable toutes ces odeurs, fait Betika en fronçant le nez. Qu’est-ce que ça sent ? Les épices ? Les arbres ? Les fleurs ? Les détritus ? La… Enfin, les toilettes ?
– Tout ça ensemble, répond Gonxha. Et tu as vu ces milliers de couleurs ? On ne trouve presque pas de noir ici.
– Bien sûr que si ! Regarde ces enfants, ils ont les cheveux et les yeux noirs !
– C’est vrai. Mais leurs regards brillent d’une telle gaieté que le noir en devient lumière… Merci, Jésus.
– Pardon ? Qu’est-ce que tu dis ?
– Oh rien, ne t’inquiète pas. En tout cas, c’est bien ainsi que j’imaginais les Indes quand j’étais petite en lisant les récits des missionnaires. Un pays pauvre mais débordant de vie.
Une voix grave, par-derrière, fait soudain sursauter les deux filles :
– L’Inde a plusieurs visages, mes petites. Attendez la prochaine escale à Madras. Vous en découvrirez un autre et ce sera un choc.
Gonxha et Betika se retournent. Le commandant du navire fait une promenade à terre lui aussi ! Il dévisage les postulantes d’un air mi-amusé, mi-compatissant. Gonxha lit dans ses yeux qu’il les trouve bien jeunettes. Cela l’agace.
– Que voulez-vous dire, commandant ? demande-t-elle avec une pointe de défi dans la voix. Qu’est-ce qui nous attend à Madras ?
– La misère.

Deux jours plus tard, les deux filles descendent sur les quais du vieux comptoir français.
– On n’a pas beaucoup de temps, fait Betika. On ferait bien de rester sur le front de mer.
Gonxha regarde les opulentes demeures des marchands, les bâtiments administratifs où claque fièrement le drapeau tricolore. Non : on lui a prédit un rendez-vous avec la misère, elle ne se défilera pas. Elle entraîne Betika quelques rues plus loin, quelques centaines de mètres derrière, dans les coulisses de ce décor somptueux. Très vite, les pavés des quais cèdent la place à une terre poussiéreuse jonchée de fange et d’ordures. La frontière entre abondance et pauvreté est déjà franchie.

– Regarde, Gonxha ! chuchote Betika au détour de cette première ruelle sordide.
Une famille est assise par terre autour d’un mort enveloppé de chiffons rouges. Des fleurs jaunes ornent le linceul improvisé. Les regards figés sur le défunt reflètent un fatalisme à broyer l’âme. Femmes, hommes, enfants, ils sont tous presque nus ; on dirait qu’ils ont utilisé les seuls bouts de tissu qu’ils possédaient pour en couvrir le mort.

Gonxha ferme les yeux un instant, comme on referme sur soi la porte d’une chapelle. Elle descend en elle-même très profondément.
– Jésus, toi qui as pleuré à la mort de ton ami Lazare, accueille cet homme au paradis. Tu as souffert pour lui sur la terre, prends-le à ta droite dans le ciel.

Betika aussi a joint les mains. En quittant cette rue endeuillée, elle murmure :
– Je suis toujours impressionnée quand je te vois prier, Gonxha. Tu pries comme tu respires. On dirait que le bruit du monde extérieur ne te dérange pas pour laisser tes pensées monter au ciel.
– C’est qu’on n’a pas besoin de les expédier jusqu’au ciel, Betika ! L’Esprit Saint souffle à l’intérieur de nous. Dieu a planté sa tente dans notre cœur. Alors c’est normal de prier comme on respire, non ?

Les deux filles continuent leur plongée au cœur de la misère. Des familles entières mangent et dorment dans la rue, au milieu des immondices, des flaques répugnantes où pataugent les rats. On ne respire plus ici ni fleurs ni épices. L’odeur de décomposition et d’urine prend Gonxha à la gorge et lui soulève le cœur. À la vue des mendiants lépreux qui lui tendent leurs moignons, son sang se fige dans ses veines.
– Viens, retournons au bateau, c’est l’heure, fait Betika blanche comme un linge.
Gonxha se laisse tirer par la manche. La voix ironique du commandant résonne à ses oreilles :
– Ce sera un choc…
Oui, c’est un choc. Oui, cette misère la déstabilise et la bouleverse. Mais son fiancé le Christ, quand il croisait des lépreux, faisait-il le dégoûté ?
– Jésus, donne-moi la force d’aimer, murmure-t-elle seulement.

De retour sur le bateau, elle couche sur le papier cette première rencontre avec l’insoutenable. Sa grande écriture ronde détaille tout, les pagnes en guenilles, les chiffons rouges du mort, les images de misère qui hantent son esprit. Elle glisse la feuille dans une enveloppe et écrit l’adresse de Drana à Skopje. Skopje ! La pauvreté de sa ville natale, engourdie sous son manteau de crasse et de gel, lui vient un instant à l’esprit. Et pourtant, par contraste… Dépliant sa lettre, elle ajoute d’une main fébrile : « Si nos compatriotes voyaient cela, ils cesseraient de se plaindre et remercieraient Dieu de l’abondance dans laquelle ils vivent. »

Le 6 janvier enfin, le navire remonte la rivière Hooghly et atteint le terme de son voyage : Calcutta. Sur le quai, deux silhouettes noires voilées attendent le débarquement des passagers. Leurs robes austères font un curieux contraste avec les saris des Indiennes qui vont et viennent autour d’elles.
– Betika, deux sœurs nous attendent !
– Oui, on les repère de loin.
– Elles nous cherchent des yeux, s’amuse Gonxha, mais elles auront du mal à me trouver dans cette foule, avec mon mètre cinquante-deux.
Betika sourit :
– C’est vrai que tu es d’une taille à passer sans problème par le trou d’une aiguille. Idéal pour gagner le ciel.

Calcutta… Pour l’instant, Gonxha ne fait qu’y passer. En compagnie des deux sœurs professes, les postulantes longent les magnifiques avenues tracées par les colons anglais et bordées de jardins verdoyants.
– C’est beau et comme cela sent bon ! s’exclame Betika à plusieurs reprises.
– La chaleur et l’humidité sont les seuls désagréments de la ville qu’il soit difficile de supporter, répond l’une des sœurs.
– Surtout avec notre habit ! sourit l’autre. On voit bien que notre fondatrice était irlandaise. Cette robe s’adapte merveilleusement au climat de Dublin !
– Oh, sœur Mary, murmure sa compagne. Ne critiquez pas notre vénérable institut. Quoi qu’il en soit, mesdemoiselles, vous allez vite échapper à la chaleur. Vous partez faire votre noviciat à Darjeeling. Il fait doux et frais là-haut, les montagnes de l’Himalaya dominent la ville.
Gonxha a envie de répondre qu’elle n’est pas entrée en religion pour se mettre au doux et au frais. Mais tout compte fait, elle préfère se taire.

Dans le train poussif qui monte vers Darjeeling, ni le grincement des roues ni l’impression constante que la locomotive va dérailler n’arrêtent la prière intérieure de Gonxha. Son dépaysement est total, sa confiance en Dieu aussi. La fenêtre sans vitres du wagon laisse voir un paysage où ondulent à l’infini des plantations de thé. Gonxha regarde les paysans au travail, les villages et les vallées qui défilent lentement sous ses yeux. Encore un autre visage de l’Inde : l’immensité de ses campagnes…

– Gonxha ?
– Oui, Betika ?
– Tu as déjà choisi le nom que tu aimerais porter quand nous aurons fait nos vœux ?
– Bien sûr. Devinette : ce sera le nom d’une grande sainte française qui est morte à vingt-quatre ans. Elle était carmélite, cloîtrée dans un couvent, mais le pape l’a proclamée patronne des missionnaires à cause de son rayonnement spirituel. Alors ?
– Facile : Thérèse de l’Enfant-Jésus.
– Gagné ! Sans prétendre au même rayonnement, si notre mère supérieure est d’accord, je serai sister Teresa.
II
La mousson s’est abattue sur Calcutta. Ses nuages d’encre roulent sans fin d’une extrémité à l’autre de l’horizon, déversant sur l’Inde leurs furieuses cataractes. Depuis maintenant cinq ans qu’elle est arrivée d’Europe, sœur Teresa ne se lasse pas de ce spectacle annuel. Postée à la fenêtre de sa chambre, elle contemple les rafales de pluie qui crépitent sur la ville comme pour effacer les avenues, gommer la cité entière, et même noyer la mer sous des trombes d’eau douce, là-bas, à l’embouchure de l’Hooghly.

Cette colère du ciel rappelle le déluge biblique, à ceci près qu’elle n’est pas une catastrophe. Au contraire, la tempête bienfaitrice irrigue les plaines arides étouffées par six mois de saison sèche. Chaque année les paysans de l’Inde guettent son arrivée avec angoisse ; la mousson n’est pour eux un désastre que lorsqu’elle tarde à venir. Ce matin, sœur Teresa rend grâces en pensant à eux.

En ville, évidemment, c’est une autre histoire. Ces trombes d’eau ininterrompues ne facilitent pas la vie ni les déplacements !
« En route, c’est l’heure », se dit sœur Teresa en regardant sa montre.
Dans le hall du couvent, elle croise mère Ann.
– Vous sortez, ma pauvre ?
– Oui, je vais à Sainte-Thérèse. Ne vous en faites pas pour moi : j’y serai en deux minutes de nage.
Mère Ann pouffe de rire :
– Quelle athlète !
– Petite mais taillée pour le sport, répond malicieusement sœur Teresa.
La frêle religieuse ouvre la porte et fait une grimace comique devant le rideau de pluie qui l’attend. Mère Ann est prise d’un accès de gaieté.
– Bon courage, Teresa, et ne vous noyez pas. Sans vous, la vie à Entally serait bien morne.
– Hé hé, vous ne vous débarrasserez pas de moi comme ça. Dans deux ans je prononce mes vœux perpétuels. Les sœurs de Lorette ne sont pas près de me voir disparaître !

Une fois franchi le beau porche du couvent d’Entally, sœur Teresa n’a plus qu’à s’offrir à la pluie. Inutile d’essayer de s’en protéger, celle-ci finit toujours par s’infiltrer partout. La lourde robe de la religieuse est bientôt aussi trempée que son voile. Et que dire des vieilles chaussures qu’elle porte par esprit de pauvreté ! Quelques mètres plus loin, ce sont déjà des éponges : elles absorbent et recrachent plusieurs litres d’eau à chaque pas, sur cette chaussée qui n’est plus qu’un immense torrent boueux.

L’école primaire est toute proche. Lorsqu’elle y arrive, sœur Teresa a eu le temps de se faire tremper, pas même celui de terminer une dizaine de chapelet. Elle continue sa prière dans la classe en sortant un balai et une serpillière du placard. Toutes ses journées commencent par un grand coup de ménage. Ce matin, c’est à peine si elle a besoin d’un seau, vu l’eau qui dégouline de sa robe !

Sœur Teresa retrousse ses manches et se met au travail. Pas le temps d’égrener le chapelet, mais elle ne s’embrouille jamais dans ces comptes familiers. Dix Ave , un Pater ; dix Ave , un Pater ; dix Ave … et qu’importe s’il y en a un de trop, parfois ? C’est une fleur de plus dans le bouquet qu’elle offre à la Vierge.

À la quatrième dizaine, sœur Teresa entend des chuchotements à la porte. Elle se retourne : une grappe d’élèves détrempés est agglutinée sur le seuil, leurs yeux ronds exprimant une stupeur sans limites.
– Bonjour les enfants ! Pourquoi me regardez-vous comme ça ?
– Bonjour Ma… Vous faites le ménage ?
– Oui, comme tous les matins ! D’habitude, j’ai fini avant votre arrivée.
– Mais vous êtes blanche !
Teresa examine sa robe noire, y cherchant des taches de savon.
– Une Blanche ne doit pas faire le ménage, précise un petit.
– C’est le travail des intouchables ! ajoute un grand.

Le menton appuyé sur le manche de son balai, sœur Teresa ne sait si elle doit sourire ou soupirer. Éternel problème des castes indiennes ! Dans l’esprit de ces petits hindous, les hommes sont issus d’un dieu créateur. Certains sont nés de sa tête : ils appartiennent à la caste noble, celle des brahmanes. D’autres sont sortis de son ventre, de ses jambes, de ses pieds : leurs castes d’origine sont de plus en plus basses. Enfin, il y a les dalits , les intouchables. Eux ne sont même pas issus du dieu. De père en fils ce sont des hors-caste, des parias, des rebuts de la société. On leur réserve les métiers les plus dégradants, les humiliations et interdits en tous genres, et la mort pour qui oserait frôler un brahmane de trop près.

– Au regard de Jésus, il n’y a ni brahmanes ni intouchables, dit sœur Teresa d’une voix haute et ferme. Et il n’y a pas de vilain travail non plus. Prenez des éponges et aidez-moi à finir : le tableau et les pupitres ont besoin d’un coup de propre.

Les élèves s’y mettent en silence. Sœur Teresa les regarde faire sans parvenir à deviner ce qu’ils pensent. Le sort des intouchables la bouleverse comme aux premiers temps de son séjour en Inde. Mohandas Gandhi, ce Gandhi qui commence à faire parler de lui en défiant les colons anglais pour obtenir l’indépendance de l’Inde, réussira-t-il là où tous les missionnaires chrétiens ont échoué ? On le dit résolu à abolir le système des castes. Il est hindou, il est brahmane, il est éloquent et surtout très respecté. La société indienne l’écoutera peut-être, lui qui est issu de son élite.

– Je vais vous raconter une histoire, dit soeur Teresa à ses élèves sans cesser ses coups de serpillière.
Le ballet des éponges s’arrête un instant, les regards brillent, les enfants retiennent leur souffle : ils adorent les histoires de Ma.
– Il y a trois ans, après mes premiers vœux, je travaillais dans le dispensaire des sœurs de Lorette à Darjeeling. Nous soignions les pauvres ; certains faisaient plusieurs heures de marche pour venir nous voir, et arrivaient dans un état terrible. Un jour, j’ai accueilli un homme épuisé qui portait un enfant très maigre. Ce petit était aveugle et mourant. L’homme m’a suppliée : « Prenez-le ! Sinon, je le mettrai au bord de la route, tant pis : il sera mangé par les chacals ! »
Sœur Teresa regarde ses élèves un à un.
– Qu’ai-je fait, à votre avis ? L’ai-je renvoyé en disant : « Un petit intouchable mérite d’être mangé par les chacals » ?
– Non, murmurent les enfants.
– J’ai pris l’enfant dans mes bras comme si j’avais été sa maman, confirme sœur Teresa, et j’ai pensé à Jésus. Je voyais son visage à travers celui du petit.

Ce soir-là, sœur Teresa reste longtemps, longtemps en prière dans la chapelle du couvent. Elle supplie le Christ de prendre les intouchables sous son manteau, celui dont l’ont affublé les soldats de Pilate. Manteau d’humiliation, manteau de roi, étoffe solide et sans coutures, faite pour abriter tous les mal-aimés du monde aux côtés du Seigneur bafoué !

Les années passent, tissées de travail et de prière. Sœur Teresa a pour horizon les murs de ses classes, la clôture du couvent, les voûtes de la chapelle où elle passe un maximum de temps. Après avoir enseigné à Sainte-Thérèse, elle est nommée professeur d’histoire et de géographie au lycée Sainte-Marie, dans l’enceinte d’Entally : ses élèves sont des jeunes filles de la haute société indienne.

Pourtant Teresa ne se cantonne pas à cet univers privilégié. Chaque dimanche, elle passe son après-midi dans un bidonville.
À deux pas d’Entally commence en effet un monde de misère et d’innommable saleté. Une foule s’entasse dans des cabanes à peine dignes de ce nom : faites de mille matériaux qui n’ont en commun que leur fragilité, elles s’écroulent sous la première pluie de mousson. À perte de vue, des scènes d’enfer attendent sœur Teresa : odeurs fétides, cadavres de rats, visages rongés par la lèpre, corps infestés de vers. Mais elle a surmonté le choc de sa première rencontre avec la pauvreté. Et puis, il y a la joie des enfants qui guettent sa venue ! Sa petite silhouette est devenue familière dans tout le bidonville.
Chaque dimanche, sa robe noire prend les couleurs de la misère : sœur Teresa ne refuse jamais de s’asseoir à même le sol pour bavarder avec les familles.

– Vous me donnez des remords, lui dit un jour sœur Elizabeth en la croisant à son retour au couvent, puante et crottée. Je ne pourrais pas entrer dans ce bidonville. Ses odeurs me donnent envie de vomir, même de loin.
Teresa esquive le compliment avec gentillesse :
– Vos vœux religieux n’incluent pas celui de vous rendre malade !
– Oui, mais tout de même…
– Vous savez bien, renchérit sœur Teresa, que votre mission d’enseignante vous place en première ligne dans le combat contre la misère. C’est l’éducation qui arrachera tous ces gosses à la pauvreté.
– Je ne vous en admire pas moins. Vous êtes la meilleure d’entre nous.
Sœur Teresa lève comiquement les yeux sur l’imposante stature de sœur Elizabeth :
– Merci, sœur Elizabeth, merci de me mettre sur un piédestal ! Vous me donnez bon espoir de vous arriver à l’épaule !
Et les deux religieuses se séparent sur un éclat de rire.

Un dimanche de 1937, lorsqu’elle entre dans le bidonville, c’est la panique parmi son escorte habituelle de gosses. Ils se figent à trois pas d’elle et la dévisagent d’un air inquiet. Teresa éclate de rire.
– J’ai l’impression d’être un dragon tout à coup ! Qu’y a-t-il ?
– Ton voile a changé de couleur, Ma !
La religieuse sourit. C’est vrai : un détail vestimentaire qui change pour la première fois depuis des années prend forcément des proportions intimidantes.
– J’ai prononcé mes vœux définitifs ; cela veut dire que je suis l’épouse de Jésus. On m’a donné le voile des sœurs professes, celles qui ont promis de rester religieuses pour toujours.
Et Teresa ajoute avec une pointe de fierté :
– On m’appelle mère Teresa maintenant.
Un enfant demande à voix basse :
– On ne peut plus te dire « Ma » ?
– Au contraire ! Ma veut dire mère. J’ai toujours été heureuse que vous m’appeliez ainsi. C’est le plus beau nom du monde.

Les années scolaires continuent à s’enchaîner ; la vie de Teresa se poursuit sans rien d’extraordinaire. Mais à chaque fois qu’elle s’assied à son bureau pour préparer un cours, ses yeux tombent sur un papier où elle a recopié cette phrase que le pape Pie XI avait écrite à propos de Thérèse de l’Enfant-Jésus : « Je vais la canoniser parce qu’elle a fait des choses ordinaires avec un amour extraordinaire. »
Et puis… Une vie de prière, n’est-ce pas un surgissement perpétuel de l’extraordinaire dans le quotidien ? Car mère Teresa garde son habitude de parler inlassablement à Dieu. Les heures qu’elle préfère sont celles du petit jour et du soir avancé, lorsque la chapelle est déserte et qu’elle peut rester prosternée devant le saint sacrement sans avoir l’œil sur la montre. Prier cinq à six heures par jour pendant trois cent soixante-cinq jours, n’est-ce pas ériger chaque année en sanctuaire, au-dessus de toute routine ?

Malheureusement, un autre genre d’extraordinaire va bouleverser la vie à Calcutta.
En 1941, avec l’attaque japonaise sur la base américaine de Pearl Harbor, le monde entier est entré en guerre. L’Inde, colonie anglaise, est entraînée malgré elle dans le conflit. Elle est hors d’atteinte des panzers nazis lancés à la conquête du monde depuis 1939 ; en revanche, à partir de 1942, l’armée japonaise s’en approche dangereusement.

Un matin, un officier britannique sanglé dans son uniforme impeccable sonne aux grilles du couvent et demande à parler à la mère supérieure. Quelques instants plus tard, lorsque sa Jeep s’est éloignée en pétaradant, Teresa est convoquée dans le bureau de la supérieure. Celle-ci a l’air soucieux et la vieille mère Cérade, assise à ses côtés, semble pâle sous son hâle de Mauricienne.
– Mère Teresa, les Japonais ont envahi la Birmanie. D’un jour à l’autre ils peuvent franchir la frontière et attaquer l’Inde : Calcutta serait alors l’une de leurs premières cibles. Nous sommes en danger ici.
– Calcutta souffre déjà beaucoup à cause des Anglais, répond mère Teresa. Quel besoin avaient-ils de faire payer à l’Inde le prix de leur guerre ? Depuis qu’ils ont réquisitionné les bateaux qui apportaient ici le riz des campagnes, la famine…
– Mère Teresa ! L’armée anglaise n’est certes pas un bataillon d’enfants de chœur, mais les Japonais ne sont pas non plus une légion d’anges. Savez-vous ce qu’ils ont fait en Chine ou aux Indes néerlandaises ?
– Oui. Des crimes de guerre à faire pleurer notre Seigneur.
– Pour ne pas nous ajouter à la liste des victimes de ces horreurs, je prends la décision d’évacuer Entally. Nous allons répartir les élèves entre nos différents couvents situés hors de Calcutta. De plus, comme vous le dites, la pénurie de vivres devient préoccupante. À la campagne, nous aurons moins de mal à nourrir nos pensionnaires.

Mère Teresa voudrait parler, mais l’obéissance due à la mère supérieure est totale. Celle-ci, heureusement, lui demande d’elle-même :
– Vous avez quelque chose à dire ?
– Oui, ma mère. Avec votre permission, serait-il envisageable que je garde une école ouverte à Calcutta ? On a besoin de nous ici. Songez à tous les élèves qu’on ne pourra pas emmener. Songez aussi aux bébés abandonnés chaque jour à notre porte et que personne ne recueillera plus. Ils sont de plus en plus nombreux. Savez-vous qu’hier j’ai dû nourrir vingt-quatre petits avec un seul biberon ? Partir, c’est les condamner à mort.

Mère Ita se lève et va à la fenêtre. Elle regarde longuement, longuement le beau parc du couvent pour se donner le temps de la réflexion.
– Vous ne pouvez pas rester à Entally, dit-elle enfin, car l’officier qui sort d’ici a obtenu que je mette les bâtiments à la disposition de l’armée.
– Pardon, ma mère ?
– Entally va être transformé en hôpital militaire. En revanche, voulez-vous remplacer mère Cérade à la tête de l’école bengalie qui doit être transférée à Convent Road ? Notre chère mère est trop âgée pour affronter le risque de la guerre.
– Diriger une école ? Je… Je suis très touchée par la confiance que vous me faites. Oui, ma mère, j’accepte.
– J’y mets une condition. Si les Japonais marchent sur Calcutta, vous quittez la ville et vous vous repliez immédiatement auprès de nous.
– C’est promis, ma mère.
III
Les mois passent. La guerre fait rage dans la jungle birmane où les Anglais subissent de lourdes pertes. Jour après jour, à la fin de sa prière matinale, mère Teresa regarde émerger la boule rouge du levant. Verra-t-on bientôt surgir à l’est le drapeau de l’empire du Soleil-Levant et ses sinistres rayons rouges ? Non ; s’ils tiennent la Birmanie, les Japonais n’ont pas l’intention de franchir la frontière qui les sépare de Calcutta. Ils font déjà la guerre sur trop de fronts. Et la vie à l’école bengalie se poursuit, studieuse, malgré les jours où les estomacs gargouillent de faim. La nouvelle directrice continue à enseigner, un peu comme elle prie, c’est-à-dire avec ardeur.

Un matin de juillet 1944, en se promenant dans le quartier de Baithakana non loin de Convent Road, mère Teresa s’approche d’une maison où règne une grande agitation. Des porteurs déposent de lourdes caisses à la porte ; d’autres les chargent sur leurs épaules et les transportent à l’intérieur. Un emménagement, sans doute ? Mère Teresa jette un œil sur les caisses éparpillées jusqu’au milieu de la rue. Les inscriptions sont en français et elle déchiffre lentement : « Traduction du Coran, livres arabes divers », « Notes prises chez les Bédouins », « Souvenirs d’Arabie ».
– Savez-vous qui s’installe ici ? demande-t-elle intriguée à un porteur.
– Trois prêtres blancs, memsahib .
– Oh, quelle chance ! s’exclame mère Teresa pour elle-même. Des prêtres à côté de chez nous ! Moi qui rêve d’avoir la messe tous les matins au couvent. Peut-être seront-ils contents qu’on leur offre la chapelle pour célébrer.

Elle s’éloigne toute joyeuse. Une haute silhouette sort de la maison, soutane blanche, barbe noire et visage en sueur, juste à temps pour voir la petite religieuse disparaître au coin de la rue.
– Qui est-ce ? demande-t-il au porteur avec un accent français, ou plutôt belge, quoique la nuance échappe à son interlocuteur.
– C’est une religieuse, sahib .
– Qu’est-ce qu’elle voulait ?
– Je n’ai pas bien compris, sahib . Je crois qu’elle veut des messes tous les jours.
Le jeune prêtre écarquille les yeux tout en chargeant sur ses épaules l’une des caisses qui attendent : « Père Van Exem, étoles et chasubles ».
– Ces religieuses ne doutent de rien ! Croient-elles que je suis venu à Calcutta pour leur célébrer la messe à domicile ?
Il rentre dans la maison en maugréant.

– Qu’est-ce qu’il y a, Céleste ? interroge un autre prêtre, soutane blanche et lunettes rondes, occupé à aligner d’interminables rangées de livres sur une bibliothèque.
– Oh, rien. Il paraît qu’il y a ici des religieuses qui voudraient qu’on célèbre une messe quotidienne pour elles.
– Et alors ? Nous disons bien la messe tous les jours !
– Oui, mais je tiens à rester libre de mon emploi du temps. On m’a envoyé ici pour dialoguer avec les musulmans de la ville et pas pour m’occuper de religieuses !
Son confrère rit doucement, puis égrène avec un faux sérieux les titres d’une carte de visite imaginaire : « Père Céleste Van Exem, jésuite, érudit, spécialiste de l’islam, confesse les religieuses sur rendez-vous de 15 heures à 15 h 15. Prière d’abréger les cas de conscience, il n’aura pas le temps. »
– Ce n’est pas drôle, grommelle Van Exem.

Pendant ce temps, ignorant ces réticences, mère Teresa annonce la bonne nouvelle de l’emménagement des prêtres aux sœurs de la petite communauté restée à Calcutta.
– Et maintenant, ajoute-t-elle, dites-moi : le milkman est-il passé ce matin ?
Le ravitaillement des élèves et de l’orphelinat reste un souci quotidien. Chaque jour, mère Teresa se trouve face à la nécessité de nourrir des dizaines de ventres affamés, alors que la guerre se poursuit et que la famine est tenace.
– Oui, ma mère, lui répond-on. Il a apporté trois bidons ; les vaches ne donnent plus grand-chose.
– Combien de bébés trouvés ce matin ?
– Deux seulement, mais très maigres.
– Il faudra leur donner la priorité pour le lait. Aujourd’hui, on fera boire aux autres l’eau de cuisson du riz. Elle est très nourrissante.
Ainsi vont les journées de mère Teresa, entre les questions logistiques et le travail en classe, sans oublier la prière qui irrigue et unit ses différentes préoccupations.

Le lendemain, elle se présente de nouveau à la porte des prêtres. Le père Céleste vient lui ouvrir. Ciel ! Comment décourager à l’avance la minuscule religieuse qui se tient devant lui ? Son large visage buriné par le soleil d’Arabie devient l’image même de la réticence. Peine perdue : la religieuse, elle, arbore un sourire désarmant.
– Bonjour, père. Je suis mère Teresa, de la congrégation de Lorette.
– Enchanté, répond le prêtre sur un ton qui dit tout le contraire. Je suis le père Céleste Van Exem de la Compagnie de Jésus.
Elle se présente davantage. Il poursuit en retour, à contrecœur, en insistant sur la mission d’intellectuel qui l’amène à Calcutta.
– Vous-même, vous êtes ici depuis longtemps ? demande-t-il pour faire preuve de courtoisie.
– Depuis quinze ans.
Il la fait parler un peu, sur son couvent, sur son école, sur Calcutta. Découvre qu’elle élève au pensionnat des foules d’enfants sans famille. Apprend qu’elle se rend souvent au cœur des bustees , les bidonvilles, dans une misère plus effroyable encore depuis que la guerre affame la région. Cette petite religieuse a tout de même de la trempe !
Mère Teresa pose enfin la question qui lui brûle les lèvres :
– Père, vous serait-il possible de dire la messe quotidiennement pour nous ? Ce serait une grande grâce et nous…
– Non, ma mère. Très franchement c’est impossible. Je dis la messe tous les jours, bien sûr, mais à une heure que je fixe au dernier moment. J’ai un travail écrasant, vous comprenez.
– Oui, père, répond mère Teresa déçue. Dans ce cas, accepteriez-vous au moins de…
– De ?
– De devenir mon père spirituel ? Tout est désorganisé à Calcutta depuis le début de la guerre, et je n’ai plus de directeur de conscience. Cela me manque beaucoup.
Le premier réflexe du père Van Exem est de répondre par un refus sans appel, mais il n’a pas le cœur à le faire, à cause de la déception visible de mère Teresa au sujet de la messe.
– Écoutez, je… Écrivez à monseigneur l’archevêque pour lui soumettre cette demande. Un simple prêtre comme moi ne peut pas s’attribuer une mission pareille sans accord d’un supérieur.
– Je comprends, père. À bientôt, dit mère Teresa en prenant congé.
Le père Céleste referme sa porte avec un sourire satisfait. Ferdinand Périer, archevêque de Calcutta, est jésuite comme lui. Il comprendra que son confrère spécialiste de l’islam a une autre vocation que celle de directeur spirituel.

Il se rassied à son bureau, feuillette d’un air songeur les cahiers d’études qu’il a écrits lorsqu’il séjournait chez les Bédouins. Son esprit s’attarde un instant sur la frêle silhouette noire qui vient de le quitter.
« Beau regard quand elle parle des pauvres, pense-t-il. Mais je n’ai pas de temps à perdre ; non, vraiment pas. »
Et le père Van Exem retourne à son travail. Une minute plus tard, absorbé dans une traduction, il a totalement oublié sa visiteuse.

De retour au couvent, mère Teresa prend sa plus belle plume pour formuler sa demande à l’archevêque. Elle a bien perçu le manque d’enthousiasme du père Van Exem, mais il lui inspire d’emblée une grande confiance. Et puis, à Calcutta, il y a pénurie de prêtres comme de tout le reste. Or elle ressent vraiment le besoin d’être accompagnée dans sa vie spirituelle. Certes, elle n’a besoin de personne pour l’amener à prier : ses heures d’oraison quotidiennes lui paraissent toujours trop courtes. Mais la foi est un cheminement, et on avance mieux quand on n’avance pas seul ! Les lumières et les conseils d’un prêtre l’aideront à poursuivre le but de sa vie, une fidélité toujours plus grande au Christ.

Mère Teresa cachette l’enveloppe et va la porter directement à l’archevêché, parce que sa requête ne peut attendre, parce que les délais postaux sont trop longs. La preuve ! En rentrant à Convent Road, elle découvre dans l’entrée une lettre de sa mère dont le tampon date d’il y a trois mois. Toujours émue à la vue de l’écriture de Drana, elle emporte l’enveloppe dans sa chambre et s’assied sur son lit. Est-ce une réponse à sa dernière lettre ? Mère Teresa écrit régulièrement à Tirana, capitale de l’Albanie, où Drana a déménagé il y a dix ans pour rejoindre Aga et Lazare qui y travaillent. Lazare est devenu officier dans l’armée albanaise, et Aga a un poste à la radio.

La religieuse est soulagée de savoir que sa maman vieillissante reste bien entourée. Elle sait que Drana n’oublie pas un seul instant sa fille du bout du monde ; aussi lui envoie-t-elle des nouvelles le plus souvent possible. La dernière fois, elle a écrit un compte rendu serein de sa vie à Convent Road : « Le centre que je dirige ici est très beau et le travail me plaît. Je dirige toute l’école et tout le monde me veut du bien. »

Mère Teresa déplie la lettre. La plume, qui a bavé en commençant une phrase, attire son attention sur une ligne précise : « Chère enfant, n’oublie pas que tu es partie en Inde pour l’amour des pauvres. »
La religieuse lève les yeux ; son regard se perd dans le vague, traverse les beaux murs du couvent pour imaginer l’ignoble cloaque du bidonville si proche. La misère est partout, elle crie à tous les coins de Calcutta, ses odeurs flottent dans la ville, elle broie des millions de pauvres. Mère Teresa frissonne. L’îlot de tranquillité que représente Convent Road lui paraît soudain étouffant, factice, trompeur. Le temps d’un éclair, il lui vient l’envie d’en partir pour prendre à bras-le-corps cette misère omniprésente. Mais elle se raisonne aussitôt.
– Quelle idée. Si les directrices commencent à quitter leurs établissements sur un coup de tête, autant que les capitaines abandonnent leurs navires en pleine mer. J’ai décidément grand besoin d’un père spirituel !

Quelques jours plus tard, dans sa maison de Baithakana, le père Van Exem est en grande discussion avec un imam lettré lorsque son confrère lui glisse une enveloppe en provenance de l’archevêché. Le jeune prêtre la relègue dans un coin de son bureau et poursuit sa discussion sur les premières sourates du Coran. Puis l’imam s’en va, le soir s’installe, les trois prêtres se mettent à table.
– Que te voulait l’archevêché, Céleste ?
– Tiens, c’est vrai, j’ai complètement oublié de regarder.
Le père Van Exem va chercher l’enveloppe, l’ouvre avec son couteau de table, parcourt la lettre, et manque s’étouffer avec sa dernière bouchée. Ses confrères sourient :
– C’est le plat qui est pimenté, ou c’est le message ?
Le père Van Exem leur tend la lettre.

Cher Père, et frère dans la Compagnie de Jésus,
Une religieuse de Lorette nommée mère Teresa a sollicité notre autorisation pour que vous assumiez sa direction de conscience. Nous ne voyons aucun inconvénient à ce que vous exerciez ce ministère et le lui faisons savoir aujourd’hui par courrier. Que le Seigneur vous bénisse et vous garde,
Mgr Ferdinand Périer, s.j.

– Bon, soupire le père Van Exem sous les yeux goguenards de ses confrères. Je crois que je n’ai plus le choix.

Le lendemain même, mère Teresa vient trouver son nouveau père spirituel. Un soupçon de malice éclaire son regard. Elle devine qu’elle a mis le père Van Exem au pied du mur. Mais c’est ainsi… On ne fait pas toujours ce qu’on veut… Elle, mère Teresa, en fait-elle toujours à sa tête ?

Le jésuite commence à recevoir la religieuse régulièrement. Au début, ces entretiens sont pour lui un sacrifice fait sur l’autel de l’obéissance, au milieu d’un emploi du temps chargé. Mais son avis change rapidement sur cette « bonne sœur ». La profondeur et l’intensité de sa vie spirituelle le touchent. Mère Teresa lui laisse entrevoir une proximité troublante avec Dieu, une sorte d’histoire d’amour vécue au quotidien. Cette petite sœur n’est pas très lettrée ; son origine est modeste et ses études ont été bien courtes. Mais dans sa manière de parler de Jésus comme d’un époux vivant, dans sa haute exigence envers elle-même, quelque chose rappelle au père Van Exem les écrits des grands mystiques de l’histoire. Lorsque mère Teresa vient lui demander un conseil ou le sacrement du pardon, le prêtre n’a alors plus l’impression d’être au pied d’un mur, mais plutôt devant une échelle qui pourrait bien l’aider, lui, à se rapprocher du ciel.
IV
– À mort les hindous !
– Allah est grand !
– Vive Jinnah ! Vive la Ligue ! Vive le Pakistan !
En ce 16 août 1946, mère Teresa est à sa fenêtre, dans le beau couvent d’Entally retrouvé depuis l’armistice. Le ciel est lourd, étouffant, balayé par les traînées de la mousson ; mais ce n’est pas lui qu’observe la religieuse. Ses yeux scrutent tout ce qu’elle peut deviner de la ville par-delà le parc du couvent. Un cataclysme se prépare et ce n’est pas d’en haut qu’il va venir. À travers les rues de Calcutta, les slogans haineux convergent de toutes parts. La violence n’attend qu’une étincelle pour exploser ; il devient plus clair de minute en minute que rien ne pourra l’endiguer.

– Allah est grand !
– Vive Jinnah ! Vive la Ligue ! Vive le Pakistan !
– À mort les hindous !
Le cœur lourd d’angoisse, mère Teresa se hâte vers le grand dortoir du pensionnat. Des dizaines de filles terrorisées sont agglutinées à toutes les fenêtres, d’où elles écoutent ces slogans impitoyables marteler l’air moite.
– Allons, mesdemoiselles, quittez ces fenêtres et gardez votre sang-froid.
– Que se passe-t-il, Ma ?
– Asseyez-vous sur les lits, je vais vous expliquer.
Les pensionnaires obéissent, non sans tourner la tête vers les fenêtres à chaque fois que résonne un slogan plus fort que les autres.
– Vous savez que les Anglais sont sur le départ ; le mahatma Gandhi est en voie d’obtenir l’indépendance de l’Inde après toutes ces années de désobéissance pacifique.
– Oui, Ma.
– Vous savez aussi que le peuple indien est composé d’hindous et de musulmans.
– Et de chrétiens ! interrompt Subashini Das, une gracieuse Indienne de quinze ans qui vient de demander le baptême.
– C’est vrai, répond mère Teresa en souriant. Mais les chrétiens ne sont qu’une petite minorité. Les hindous sont les plus nombreux ; il y a aussi des centaines de millions de musulmans. Ceux-ci ont peur de ce qui va se passer après l’indépendance. Ils craignent que les hindous les écrasent. Alors le chef de la Ligue musulmane, Mohammed Ali Jinnah, réclame que l’Inde soit coupée en deux. Les régions à majorité musulmane seraient regroupées pour former le « Pakistan », un pays nouveau, indépendant de l’Inde des hindous.

– Vive Jinnah, vive la Ligue, vive le Pakistan !
Les appels rauques se rapprochent et se répandent, vociférés par des milliers de voix.
– Mais qui crie comme ça ? demande une pensionnaire d’un ton presque suppliant.
– Des manifestants. Il y a une ou deux semaines, Jinnah a appelé les foules musulmanes à manifester partout dans le pays le 16 août, c’est-à-dire aujourd’hui. Il veut une « journée d’action directe » pour prouver que les deux religions ne peuvent pas vivre ensemble.
Mère Teresa frissonne imperceptiblement et ajoute :
– J’ai bien peur qu’il tienne sa preuve avant la fin de la journée. Les musulmans sont très nombreux à Calcutta.
Des dizaines de regards effrayés dévisagent la religieuse, attendant des paroles, des gestes, une décision. Ne pas rester ici à écouter grossir les vagues de l’émeute. Ne pas céder à la panique. Ne pas laisser les pensionnaires dans cette atmosphère terrifiante.
– Suivez-moi à la chapelle, dit mère Teresa. Allons prier ensemble le prince de la Paix.
Quelques minutes plus tard, le couvent tout entier a convergé vers la chapelle : les autres religieuses et les élèves y sont rassemblées au complet. Au fond, dans le chœur, on aperçoit les silhouettes de la mère supérieure et de mère Cérade, qui a repris ses fonctions de directrice de l’école bengalie, même si mère Teresa continue à assumer l’essentiel des tâches pratiques liées à ce rôle.
Mère Teresa fait s’agenouiller toutes les filles, puis se prosterne elle-même profondément dans sa position favorite, le visage au creux des genoux. Le silence ambiant la frappe aussitôt. Malgré les trois cents pensionnaires, elle pourrait se croire aussi seule que pendant ses heures de prière nocturne. Et dire qu’au dehors la tornade de menaces et de piétinements ne cesse de forcir…

La voix de la supérieure commence :
– Des profondeurs je crie vers toi, Seigneur ; Seigneur, écoute mon appel !
– Que ton oreille se fasse attentive au cri de ma prière ! répondent toutes les sœurs ensemble.
– Si tu retiens les fautes, Seigneur, qui subsistera ?
– Mais près de toi se trouve le pardon pour que l’homme te craigne.
– J’espère le Seigneur de toute mon âme ; je l’espère et j’attends sa parole.

Mère Teresa s’est redressée pour psalmodier avec les sœurs. Ses yeux fixent l’autel, sa pensée est en Dieu tout en vagabondant à travers les rues de la ville ; c’est le propre de la prière que d’embrasser le monde en danger pour le déposer devant Jésus. Les hordes menaçantes, les poings brandis, la haine qui déferle, les meneurs déchaînés qui réclament le tribut du sang, Jésus a vécu cela jusque dans sa chair. « À mort, à mort, crucifie-le ! » Les flambées de violence d’aujourd’hui vont peut-être épargner les chrétiens, mais pas le Christ. Il continue à souffrir avec toutes les victimes de la folie humaine. Sa Passion s’arrêtera-t-elle jamais ?

C’est alors que sœur Dorothy se penche vers mère Teresa et lui chuchote :
– Excusez-moi d’interrompre votre prière, mais nous n’avons plus rien à donner à manger aux filles aujourd’hui.
– Vous voulez dire… rien ? répond mère Teresa dans un murmure.
– Plus un seul grain de riz, ma mère.

Mère Teresa ferme les yeux et réfléchit. Les rangs des pensionnaires commencent à s’agiter doucement : malgré leur angoisse, les filles ne sont pas habituées à une prière aussi longue. Mère Teresa se relève en même temps que la mère supérieure et va lui glisser à l’oreille :
– Ma mère, je sors pour ravitailler le pensionnat.
Profitant de ce que mère Ita reste sans voix, elle ajoute :
– Nous n’avons pas le choix ; la nourriture aussi est une question de vie ou de mort. Mais n’ayez crainte, je serai prudente.
Puis elle s’adresse à l’assemblée :
– Mesdemoiselles, rejoignez calmement vos classes pour les cours de la matinée. Ce que nous avons de mieux à faire est de travailler sans laisser l’inquiétude nous affoler. Je demande à mes élèves de se répartir dans les autres classes. J’ai une petite affaire à régler, je vais essayer de faire vite.

Tandis que la cohue des trois cents élèves s’écoule lentement par la porte principale de la chapelle, la supérieure glisse d’ultimes recommandations à mère Teresa. Celle-ci salue une dernière fois le saint sacrement et confie sa vie à Dieu, puis elle sort à son tour par une petite porte latérale.

La voici dans la rue déserte et silencieuse, mais au loin un tumulte incessant, hérissé de cris de rage et de douleur, montre que la violence se déchaîne à travers Calcutta. Mère Teresa presse le pas, serrant les boules de son chapelet à s’en meurtrir les doigts. Quelques rues plus loin, les paroles du Je vous salue Marie meurent soudain sur ses lèvres. Des cadavres de tous âges gisent dans des mares de sang. Mille objets jonchent le sol : sandales, lunettes brisées, couvre-chefs divers, étals renversés dont les pilleurs n’ont laissé que les rebuts, lourds bâtons abandonnés là après avoir servi à fracasser des vies. En apercevant par terre une multitude de saris déchirés, mère Teresa comprend que le pire est arrivé aux femmes de Calcutta. Une forte envie de vomir lui vient. Reprenant sa prière pour combattre la nausée, elle s’aventure plus loin. Pour trouver un lieu de ravitaillement improbable, il lui faut marcher encore, en direction de ce vacarme infernal d’où émergent maintenant des hurlements vengeurs :
– À mort les musulmans !
– La déesse de la destruction avec nous ! Khâli à nos côtés !
Mère Teresa frissonne. Les représailles commencent… Elle songe un instant au père Van Exem, ami des musulmans de Calcutta. Où est-il à l’heure qu’il est ? Ne risque-t-il pas sa vie ?

Un camion de l’armée anglaise débouche soudain à un carrefour. Ses freins crissent à la hauteur de mère Teresa. Du haut de son siège, le chauffeur regarde la minuscule silhouette noire comme si elle sortait d’un asile d’aliénés.
– Vous êtes complètement folle, ma sœur ! Qu’est-ce que vous faites dehors ?
– Je cherche à manger pour le pensionnat d’Entally. Nous n’avons plus rien en réserve.
Un gradé saute de l’arrière bâché du camion.
– Vous avez bien choisi votre journée pour faire des courses ! Je vous interdis d’aller plus loin. Vous risquez votre vie.
Mère Teresa se campe devant l’officier et se redresse de toute sa taille pour paraître juste un peu plus imposante.
– Je n’ai pas le choix, major. Trois cents bouches affamées attendent mon retour.
– Vous ne pouviez pas faire des provisions avant cette f… journée d’action directe ?
– Vous n’ignorez pas que la pénurie s’éternise, major. L’expression « faire des réserves » a disparu du langage courant.
– Vos pensionnaires se serreront la ceinture et puis c’est tout. Demi-tour, ma sœur, avec tout le respect que je vous dois.
Mère Teresa ne bouge pas.
– Cette journée d’action directe va se prolonger, n’est-ce pas major ?
L’officier répond, soucieux :
– Vu la tournure que prennent les événements, oui. Il faudra quelques jours avant que l’émeute s’éteigne.
– Combien faut-il de jours à trois cents adolescentes déjà maigrichonnes pour mourir de faim, major ?
L’officier fixe un instant cette petite religieuse obstinée et lui dit enfin :
– Bon. Grimpez dans le camion. Je vous emmène au ravitaillement.
Mère Teresa se confond en remerciements. En un clin d’œil, la voici installée sous les arceaux bâchés, parmi les hommes de troupe. Le camion démarre à un train d’enfer, dans un nuage de poussière et de fumée.
– Accrochez-vous, ma sœur, ça secoue ! hurle le major pour couvrir le bruit du moteur.
– Où allons-nous ?
– À la garnison. Je vais vous faire donner du riz, on a des stocks. Pas très abondants, mais enfin on en a.
Mère Teresa glisse un œil par la bâche entrouverte. Le camion évite l’épicentre actuel de l’émeute, mais les quartiers qu’il traverse ont déjà été balayés par la tornade de haine. La poussière des rues, gorgée par l’eau de la mousson, n’arrive plus à boire les mares de sang où baignent des formes humaines par centaines. Çà et là, des blessés se redressent au passage du camion.
– Ils ont besoin d’aide ! Il faut s’arrêter ! s’exclame mère Teresa.
– Nos ambulanciers et nos brancardiers sont déjà sur le terrain. Ces gens seront secourus.
– Pourquoi l’armée anglaise n’intervient-elle pas pour empêcher ces massacres ? Pourquoi ?
– Pourquoi ? Les Indiens nous mettent dehors. Croyez-vous, ma sœur, qu’ils apprécieraient une intervention musclée ?
– Ça les remettrait peut-être d’accord, ajoute un soldat avec un flegme tout britannique. Ils s’uniraient pour nous lyncher.
– Mais si c’est pour sauver des vies par milliers…
– Trop tard, ma sœur, reprend l’officier. Nous n’avons plus le droit. On ne peut qu’espérer que Gandhi les ramènera tous à la raison. Ce petit fakir à moitié nu en impose à tout le monde dans ce pays ; et la non-violence est son évangile à lui !

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