Blanche ou la cavalcade héroïque
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Description

Amour, cosaque et fuite en traîneau au temps de Napoléon. La grande fresque historique qui commence à la Légion d'honneur où Blanche a rencontré Héloïse se poursuit dans les plaines neigeuses de Pologne où, contrainte de fuir, Blanche croise le chemin d'un valeureux cosaque.


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Informations

Publié par
Date de parution 25 août 2014
Nombre de lectures 2
EAN13 9782728920785
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0056€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

À Nolwenn, ma jolie Bretonne qui grandit sur les remparts de Fougères.
De Louis-Athanase, Comte de Québriac
À Olga de Québriac, Château de Balgä, Royaume de Prusse, Paris, le 15 avril 1814
Ma chère Olga,
Comment te peindre l’extrême confusion qui règne à Paris depuis que nos troupes y sont entrées ? Et qui pourra dire l’inconstance du peuple français ? Ceux qui hier encore acclamaient Napoléon I er comme le héros et le sauveur de la France sont les mêmes qui aujourd’hui le renient et traversent Paris en criant « Vive le Roi ! ». Depuis que l’Empereur a abdiqué, le 6 avril dernier, on voit ce peuple appeler de ses vœux le retour des Bourbons dont il a pourtant guillotiné, il y a vingt ans à peine, le dernier roi !
Ah ! Ma chère Olga ! Tu sais comme il m’arrive de me sentir français dans notre Royaume de Prusse… Eh bien, je ne me suis jamais senti autant prussien que depuis mon arrivée en France ! Il faut croire que ton froid pays a fini par me transmettre son goût de l’ordre et sa rigueur ! Je ne comprends guère ce peuple changeant et inconséquent auquel j’appartiens pourtant par ma naissance. Il est vrai qu’ayant quitté la France à l’âge de huit ans pour échapper à la tornade révolutionnaire, je n’ai guère de souvenirs de ce pays. Mais je ne pouvais imaginer en revenant ici par un caprice de l’Histoire, que je me sentirais à ce point étranger à la patrie qui m’a vu naître ! Qu’importe puisque je ne suis pas appelé à y demeurer et que je prendrai bientôt le chemin qui me ramènera à Königsberg, dans notre château de Balgä.
Je ne rentrerai pas seul cependant, et c’est là l’objet de ma lettre. Tu sais que je suis venu jusqu’ici avec l’intention de ramener ma sœur Blanche, née peu de temps après notre départ pour la Prusse et que je n’avais jamais vue. Eh bien, je l’ai retrouvée dans cette institution pour jeunes filles fondée par l’Empereur lui-même où notre aïeul, Louis-Joseph de Québriac, avait réussi à la placer. C’est une jeune fille très belle, mais grave et secrète. J’espère que les années passées dans cette Maison Napoléon n’auront point altéré les qualités qu’elle doit à sa naissance et à son rang.
Je crains qu’elle ne s’acclimate mal à notre pays. Aussi voudras-tu bien, dès notre retour, organiser quelques réceptions à Balgä, avec la jeune société de Königsberg, afin de la présenter et de la marier au plus vite : il n’est pas bon qu’une jeune fille de son âge et de sa beauté reste seule dans nos régions. Pour le choix de son parti, je m’en remets à toi, à ta bienveillance et à ton intelligence : je sais que tu feras au mieux.
Adieu, ma douce Olga, il me tarde de revenir dans notre pays, j’aurai mille choses à te raconter. Embrasse notre fils pour moi et garde tes prières pour celui qui est heureux de se dire
Ton époux, Louis-Athanase
CHAPITRE PREMIER
– En avant ! Ja ! Schnell !
Le fouet claqua sur les deux chevaux. Assise au fond de la berline, Blanche ramena sur ses genoux la longue pelisse d’astrakan donnée par son frère pour la protéger du froid. Si l’air était doux à Paris en ce mois d’avril 1814, il deviendrait plus vif tout au long du voyage qui devait la mener jusqu’à Königsberg, à l’extrême nord de la Prusse-Orientale, en traversant Cologne, Hanovre et Berlin. Ces noms étaient bien mystérieux pour Blanche dont l’univers, jusqu’à ce jour, s’était limité aux murs de l’abbaye de Saint-Denis où elle avait grandi. C’était en effet dans ces bâtiments séculaires que l’Empereur Napoléon avait fondé la Maison Napoléon, pensionnat auquel, orpheline, elle avait été confiée à l’âge de dix ans. Elle n’en était jamais sortie jusqu’à ce jour de mars 1814 où son frère, colonel à la tête d’un régiment prussien, avait pénétré entre les murs de l’école pour venir la chercher. La chercher ? La délivrer, oui ! Elle ne s’était jamais plu dans cette institution bonapartiste qui proclamait partout la gloire de celui qu’elle appelait « l’Usurpateur ». Ses parents, guillotinés pendant la Révolution française, lui avaient laissé pour tout héritage un nom, du sang bleu, et un cœur royaliste qui criait vengeance. Aussi ses amies l’avaient-elles surnommée « la Chouanne ». Ses amies, Athénaïs, Nancy et Héloïse, seraient bien son seul regret à l’heure de quitter la France ! Et elle n’y songeait pas sans éprouver un pincement au cœur. Mais toutes, il est vrai, avaient devant elles un avenir, un parti, une alliance… Pour Blanche, il n’y avait jamais rien eu de tel. Alors bien sûr, la Prusse, ce n’était pas un choix, ni un rêve, mais il y avait là-bas le foyer de son frère, et elle espérait qu’il deviendrait un jour le sien.
– Triste ? demanda son frère en se tournant vers elle alors que la ­voiture traversait Paris.
Elle fit non de la tête et lui demanda :
– Combien de jours nous faudra-t-il pour atteindre Königsberg ?
– Une vingtaine de jours !
Il se retourna, et ajouta à l’attention de son ordonnance, Olaf, qui se tenait à son côté :
– Dire que j’ai quitté la France il y a vingt ans parce qu’elle perdait son Roi, et que je pars aujourd’hui alors qu’elle le retrouve ! Quelle ironie… Mais qu’importe ! Ce Louis XVIII n’a pas l’étoffe d’un héros, et il aura bien du mal à régner dans une France que Napoléon a laissée en un triste état ! L’Usurpateur a décimé son peuple dans ses conquêtes sanguinaires, il a condamné la France à de mauvaises frontières et je tire mon chapeau au roi qui la redressera et lui rendra son prestige. Sur ma foi, Olaf, celui-là n’est pas encore né !
Le soleil se levait sur la capitale endormie. Ses lueurs timides coloraient déjà la Seine, éclairaient la coupole dorée des Invalides, réchauffaient les premiers commerçants des halles qui étalaient leur abondante marchandise sous les yeux des domestiques matinaux venus faire leur marché. Mais cette activité bourdonnante, cette agitation frémissante, cette rumeur de la ville qui enflait progressivement ne retenaient pas l’attention de Blanche. Elle gardait les yeux fixés sur la silhouette de son frère qui, occupé à conduire, lui tournait le dos.
Qui était-il ? Elle le connaissait si peu ! Arraché à la ville de Fougères où il était né, émigré en Prusse à l’âge de huit ans, il avait été élevé par de vieilles tantes bretonnes qui vivaient dans leurs souvenirs et entretenaient la nostalgie d’une époque balayée par la Révolution française. Plus qu’une époque, c’était tout un monde qui avait disparu sous leurs yeux et elles tentaient vainement d’en ressusciter l’art de vivre, le plaisir de la conversation, l’esprit de salon dans leur exil prussien. Ainsi l’enfant avait-il grandi parmi les vestiges fragiles d’un passé révolu, entouré de fantômes, le cœur brisé par la mort de ses parents qu’on avait appris un matin par un courrier venu de France. Louis-Athanase, dans cette retraite, avait développé un tempérament grave, un caractère mutique et solitaire. Lui, naguère si vif et facétieux, était devenu sombre. Seul l’amour d’Olga von Wingenfeld avait ouvert son cœur. La jeune femme, issue d’une riche famille de l’aristocratie prussienne, lui avait permis de se fondre dans la haute société de son pays et lui avait rendu un peu de cette joie de vivre qu’il croyait enterrée sous les cendres de la Révolution française. Mais il demeurait méfiant, certain qu’à tout moment l’équilibre fragile du bonheur pouvait se rompre, ainsi que le lui avait enseigné l’Histoire ; et on l’eût toujours dit aux aguets, comme s’il redoutait un nouveau coup du sort. Voilà ce qu’en quelques jours Blanche avait réussi à apprendre de ce frère dont elle ignorait jusqu’à l’existence. Peu bavard, fort occupé à organiser le départ de son régiment, il ne lui avait livré que quelques bribes de son passé. Elle espérait en apprendre davantage au cours de ce long voyage vers l’est.
On atteignit bientôt la ville de Châlons-en-Champagne où il avait été décidé que l’on passerait la nuit dans un modeste relais de poste. La nuit était tombée sur les routes de Champagne et les chevaux commençaient à être fatigués.
– Alors, ma petite demoiselle, ça vous a plu ce voyage ? s’enquit Olaf, l’ordonnance, en aidant Blanche à descendre de la berline.
Blanche fut surprise par la hardiesse du commandant qu’elle connaissait à peine et qui s’adressait à elle sur un ton si familier.
– Je l’ai trouvé agréable, merci, répondit Blanche. Mais voyez-vous, quand bien même je n’y aurais pas été à mon aise, on ne m’a guère ­habituée à me plaindre.
Et, passant devant lui la tête haute, elle entra dans l’auberge. Quand Louis-Athanase eut confié les chevaux, il rejoignit ses compagnons de voyage dans la salle à manger. L’hôtesse, une femme épaisse aux cheveux gris, vint proposer son menu aux voyageurs, les poings sur les hanches.
– Ces messieurs-dames voudront-ils manger qué’quchose ? J’ai là une salade de pissenlits au lard dont vous m’donnerez des nouvelles ! Et puis j’pourras vous faire mon gratin de pommes de terre au maroilles… Connaissez pas le maroilles, j’parie ?
– Non, en effet, répondit Louis-Athanase, mais nous y goûterons volontiers…
– Ben va pour le gratin, alors !
Et elle disparut dans sa cuisine d’un pas nonchalant. Cette femme produisit immédiatement sur Blanche un effet désagréable. Sans qu’elle pût expliquer pourquoi, la jeune fille ressentait en sa présence une gêne, un malaise. Étaient-ce ses mains grasses qu’elle essuyait mollement sur son tablier sale ou ses sourires un peu trop appuyés qui découvraient une dentition gâtée ? Elle n’aurait pu le dire. Elle soupa pourtant de bon appétit, tout en redoutant le retour de la mégère.
Celle-ci revint à la fin du souper juger de l’effet produit par ses talents culinaires sur les convives.
– Alors, ça leur a-t’y plu, à ces messieurs-dames ?
– C’était excellent, nous vous remercions, répondit poliment Louis-Athanase.
– J’en étais bien sûre que vous connaissiez point le maroilles ! N’êtes pas du coin, j’l’ai tout de suite deviné… Ça, j’peux m’vanter d’avoir un sacré flair, ajouta-t-elle en montrant son gros nez rougi. J’vais même vous dire quelque chose, tenez…
Et, sans qu’on l’y eût invitée, elle s’assit à côté d’Olaf et poursuivit sur le ton de la confidence :
– Y a vingt ans d’ça, j’étais encore toute jeunette, j’travaillais déjà dans ce relais de poste, qu’appartenait à mon oncle. Un jour de juin, il devait être dans les 4 heures, on a vu entrer dans la cour une grosse berline occupée par six personnes, de la haute société, à c’qu’on aurait dit en voyant leurs tenues. Mon oncle aide à changer les chevaux. Moi, pendant ce temps, je jette un coup d’œil dans la berline. Eh ben là, vous m’croirez ou non, j’reconnais… la Reine de France !
La grosse femme se tut pour observer la surprise de ses convives. Mais les trois voyageurs restaient de marbre. Blanche, habituée à cacher ses sentiments, demeurait silencieuse, mais elle blêmit un peu. L’hôtesse reprit :
– J’vas prévenir mon oncle, vous pensez bien. On savait que ce cochon de Capet s’était échappé du palais la nuit d’avant. « C’est la Reine ! » que je lui dis comme ça ! « Dis donc point d’âneries ! qu’il me répond. C’est une baronne qui voyage avec ses filles et son intendant ! Te mêle point d’ces affaires ! » La bourrique n’a point voulu m’croire mais moi je savais que j’avais raison et si on m’avait écoutée, à c’t’heure, c’est point à Varennes qu’on aurait arrêté ces brigands-là, c’est à Châlons-en-Champagne ! Et grâce à moi encore un coup !
De nouveau, le silence se fit dans la salle. Blanche avait les yeux fixés sur son frère et guettait sa réaction. Que pensait-il ? Que ressentait-il ? Ne partageait-il pas son exaspération, cette rage violente qui brûlait son cœur ? De son côté, l’aubergiste se flattait d’avoir subjugué son auditoire avec cette preuve de sa perspicacité. Les bras croisés sur sa grosse poitrine, le menton relevé, elle semblait fière de son histoire. Si fière, qu’elle reprit son récit…
– Ma foi, j’ai eu ma revanche dès le lendemain, quand j’les ai vus repasser dans l’autre sens, ces vauriens de Capet ! Ah ça ! Vous pouvez me croire, ils ne faisaient pas les fiers escortés par la garde nationale et les patriotes ! Y avait une foule devant l’Hôtel de l’Intendance où ils ont passé la nuit, c’en était pas croyable ! On criait, on chantait, on s’en donnait à cœur joie ! « À Paris ! » qu’on gueulait comme ça ! « Vive la nation ! »…
Mais la matrone n’acheva point. Elle sentit sur sa gorge la lame tranchante d’un sabre et fixa le Colonel prussien d’un air épouvanté.
– Ton histoire ne me plaît guère, vieille vipère, déclara-t-il très calmement. Et je préférais ta cuisine à tes bavardages. Aussi vais-je te donner mon congé. Blanche ? Olaf ? Nous quittons les lieux.
Tandis qu’Olaf partit dételer les chevaux, Blanche resta sur le seuil de la pièce, les yeux fixés sur son frère. Elle le vit ranger lentement son sabre, jeter quelques pièces à l’hôtesse qui tremblait encore d’effroi et l’entendit murmurer quelques mots en vieux prussien.
La berline reprit sa course dans la nuit froide. Les voyageurs n’avaient pas échangé un mot depuis l’incident du relais-poste. Pelotonnée dans sa pelisse d’astrakan, Blanche fixait de nouveau l’uniforme prussien qui la conduisait. Elle connaissait si peu, c’était vrai, ce frère tombé du ciel ! Mais une chose était certaine : c’était bien le même sang qui coulait dans leurs veines.
CHAPITRE II
Lorsque vingt jours plus tard on atteignit Königsberg, Blanche n’en savait guère plus sur ce frère providentiel. Le voyage n’avait pas été propice aux conversations et aux confidences. Alors qu’elle rêvait d’interminables discussions auprès de l’âtre dans quelque relais de poste, elle avait dû se contenter d’une proximité silencieuse et de quelques propos polis qui témoignaient plus de la courtoisie du jeune homme que de son affection fraternelle. Elle avait espéré qu’au gré des verstes parcourues, il se serait créé entre eux une de ces complicités qui naissent souvent à la faveur des voyages communs et des haltes qui les jalonnent. Hélas ! Le périple ne rendait guère son frère prolixe. S’il échangeait parfois quelques propos sur la température de l’air ou l’état des routes, c’était le plus souvent avec Olaf, lequel respectait avec une obséquieuse attention les silences de son maître. Blanche en était réduite à observer le paysage et à tenter de faire naître par son imagination les visages de sa belle-sœur et de ce petit neveu, Franz, qu’il lui tardait tant de découvrir. Lorsqu’elle avait manifesté à son frère son désir d’en savoir davantage sur sa famille et sur le mystérieux château de Balgä où elle vivrait désormais, Louis-Athanase était resté très laconique. Avec prudence, il l’avait enjoint de ne point laisser son imagination vagabonder à ce sujet : « Tout ce que je pourrais en dire ne vous aidera guère à vous représenter la vie à Balgä. Il n’est pas bon de vivre de chimères, et le mieux est encore d’attendre de découvrir les lieux plutôt que de vous en faire une image trompeuse. » Comme cette recommandation laissait Blanche interdite, il avait ajouté, mi-sérieux, mi-ironique : « J’espère que la Maison Napoléon n’a point fait de vous une de ces jeunes filles rêveuses et évaporées comme on en croise dans les salons de Paris ! La vie en Prusse ne laisse guère de temps pour la rêverie. Notre rude climat, nos terres infertiles nous rappellent chaque jour la dure réalité de notre condition. »
Ce discours avait produit sur Blanche une désagréable impression. Quoiqu’elle ne fût ni rêveuse, ni écervelée, elle se trouva refroidie par ce discours austère. Bien sûr, elle n’avait pas imaginé Balgä comme un ­château de conte de fées mais, à vingt ans à peine, elle ne s’interdisait pas d’y chercher un peu de joie et de chaleur… Il lui semblait qu’elle avait assez attendu son heure pour goûter enfin à une vie heureuse et gaie ! « Lorsque nous serons à Balgä, tout sera changé », se répétait-elle. Sans doute les fatigues du voyage, les dangers, les soucis avaient entièrement absorbé l’attention de Louis-Athanase, ne lui laissant guère le loisir de se consacrer à sa sœur. « Il sera plus disponible à Balgä, lorsque nous serons enfin arrivés ! » se disait-elle, tandis que la voiture parcourait à vive allure les dernières verstes.
Lorsque au coucher du soleil la voiture arriva devant l’entrée du château, Blanche fut impressionnée par la très haute grille qui en fermait l’accès. Olaf se précipita pour l’ouvrir et la voiture s’engagea dans une interminable allée bordée de grands arbres dont les frondaisons dessinaient une voûte verdoyante au-dessus des têtes des voyageurs. Bientôt, Blanche découvrit entre les ramures la façade de pierre du château… À vrai dire, la bâtisse ressemblait plutôt à une forteresse avec ses douves et son donjon. La façade austère était trouée d’étroites fenêtres à meneaux. Le château était flanqué de trois grosses tours, coiffées de clochetons, et l’on devinait derrière le clocher d’une chapelle. Olaf immobilisa la voiture.
– Voici Balgä ! déclara Louis-Athanase. Le château est dans la famille d’Olga depuis plus de quatre siècles.
– Mais c’est immense… souffla Blanche.
Malgré les conseils de son frère, elle n’avait pu s’empêcher d’imaginer les lieux. Rien pourtant, dans son imagination, ne ressemblait à cette citadelle. Un jardin à la française, de petite taille, était aménagé devant la façade. Il n’y avait ni fleurs ni massifs. Tout autour, des allées s’enfonçaient dans un bois épais et des arbres gigantesques jetaient sur le ­château leurs ombres fantastiques et mouvantes. Deux domestiques sortirent du château et s’empressèrent de dételer la voiture, la tête baissée et en silence.
– Ce sont des serviteurs, indiqua Louis-Athanase. Dix-huit travaillent sur le domaine ; il faut les traiter sans complaisance, avec fermeté.
L’un disparut avec les chevaux, tandis que l’autre déchargeait les malles des voyageurs. Celle de Blanche n’était guère lourde. Qu’aurait-elle pu emporter de la Légion d’honneur, elle qui n’avait jamais possédé autre chose qu’un trousseau uniforme et une ceinture dont la couleur variait selon les classes ? Bien sûr, il y avait aussi la dot qui lui avait été remise à sa sortie de l’école. Mais cela ne pesait guère plus lourd dans les bagages de la jeune fille. Cela ne l’inquiétait pas cependant : elle était heureuse d’entrer dans cette vie nouvelle, légère et dénuée de tout ! Elle serait ainsi plus à même d’accueillir l’affection et la chaleur de son ­nouveau foyer.
– Venez ! s’écria Louis-Athanase. Je vais vous présenter mon épouse, Olga.
Puis il se tourna vers le domestique qui portait les bagages :
– Igor ! Veuillez prévenir madame que je suis de retour.
L’homme hocha la tête et disparut à l’intérieur du château. Blanche était un peu surprise qu’Olga ne soit pas venue à leur rencontre. Elle avait imaginé que celle-ci s’empresserait de retrouver son époux revenu de la guerre après des mois d’absence et que, toute à la joie de le revoir, elle se serait précipitée sur le perron pour lui faire bon accueil. « Je ne suis pourtant guère expansive, songea Blanche, mais il me semble pourtant que c’est ainsi que j’aurais agi à sa place… » Puis elle se reprit : « Sans doute ces mœurs-là n’ont-elles pas cours en Prusse… Chaque pays, n’est-ce pas, a ses façons de faire et je découvrirai bien comment se manifeste ici la joie des retrouvailles. »
Louis-Athanase pénétra dans le vestibule et Blanche le suivit à travers un long dédale de corridors de marbre gris. Quoiqu’il ne fît pas encore nuit, il y faisait sombre, et froid. « On se croirait dans un tombeau », songea Blanche en se gardant bien de partager cette sinistre impression avec son frère. Enfin, on pénétra dans un petit salon. Une femme aux cheveux bruns, habillée d’une robe bleu nuit, se tenait très droite devant la cheminée. À la stupéfaction de Blanche, elle ne s’élança pas au-devant de son époux.
– Bonsoir, Olga, salua Louis-Athanase, en retirant son tricorne.
– Bonsoir, cher Louis-Athanase. On m’a annoncé ton arrivée. Je suis bien aise de te savoir de retour.
Elle parlait français, avec un léger accent germanique. Son visage, droit et régulier, n’exprimait ni la joie, ni la déception, ni la colère… Il était tout simplement impassible.
– Chère Olga, je te présente ma sœur, Blanche.
Blanche s’avança vers Olga. Comment devait-elle la saluer ? Elle craignait de paraître trop guindée, ou bien trop familière, ce qui sans doute était pire. Devait-elle faire la révérence ? Pouvait-elle l’embrasser ? Olga demeura immobile, comme figée. Elle tendit la main à sa belle-sœur et déclara simplement, avec un petit mouvement de tête :
– Bonsoir, Blanche, bienvenue en Prusse.
Blanche avait bien songé à des remerciements circonstanciés, elle avait imaginé plusieurs formules pour exprimer à la fois sa joie et sa reconnaissance ; mais devant un accueil si réservé, elle ne savait plus que dire. Elle se contenta de balbutier :
– Merci, madame, je vous remercie de m’accueillir parmi vous…
Olga donna au serviteur quelques ordres en allemand que Blanche ne comprit pas. Louis-Athanase lui expliqua :
– Olga vous a fait préparer une chambre dans la tour ouest. On y fera porter vos effets.
Blanche remercia puis, devinant que personne ne souhaitait pousser la conversation plus avant, demanda la permission de se retirer. Olga lui souhaita une bonne nuit, son frère l’embrassa sur le front. Ce baiser fraternel lui sembla glacial.
De retour dans sa chambre, Blanche tenta d’atténuer l’effet de sa déception. Son frère avait eu raison de lui conseiller de ne rien imaginer de cette arrivée à Balgä. La réalité était tellement en dessous de ses rêves… Durant ce voyage morne et silencieux, elle s’était figuré des scènes joyeuses et riantes qui la réunissaient à sa nouvelle famille : elle se voyait devant un chocolat fumant, répondant aux questions empressées de sa belle-sœur, tandis que le petit Franz montait sur ses genoux, comme s’il l’avait toujours connue. Ou bien c’était son frère qui lui faisait lui-même la visite du château, émaillant son propos d’anecdotes plaisantes pour l’amuser, et elle le suivait, son neveu porté sur la hanche et jouant avec sa tresse blonde… Au souvenir de ces improbables chimères, les larmes lui montèrent aux yeux. « Allons, se dit-elle, demain, tout ira mieux. Je verrai les choses autrement… Sans doute est-ce un effet de la fatigue du voyage… Et puis les Prussiens ont peut-être toujours cette sorte de réserve polie. Avec le temps, lorsque nous nous connaîtrons mieux, cela changera. » Elle voulut prier avant de s’endormir, afin de retrouver un peu de courage. Elle se sentait seule et abandonnée… Elle sortit de sa poche le petit chapelet de sa mère qui ne l’avait jamais quittée. La récitation du chapelet avait toujours été pour elle le moyen le plus efficace de démêler ses pensées et de retrouver une paix intérieure. Alors, elle tomba à genoux et tandis qu’elle murmurait son premier Pater, elle sentit se desserrer l’étau de tristesse qui tenaillait son cœur.
CHAPITRE III
– Fräulein de Québriac ? Frau de Québriac vous demande au petit salon.
– Ja, ich komme, danke.
En quelques mois, Blanche avait réussi à apprendre l’allemand. Bien sûr, elle faisait encore de nombreuses erreurs mais elle parvenait à comprendre la langue et participait sans mal aux conversations. Depuis son arrivée au château de Balgä, elle s’était astreinte à plusieurs heures d’étude par jour pour parvenir à ce résultat. Qu’aurait-elle pu faire d’autre ? Balgä était un château immense et glacial. Sa belle-sœur, Olga, n’avait guère changé depuis le soir mémorable de son arrivée. Elle était courtoise, mais toujours secrète et distante. Blanche avait pourtant mis tout son cœur à se rendre aimable auprès d’elle. Mille fois, elle avait tenté de s’attirer sa sympathie en l’accompagnant dans le parc, en lui proposant de lui faire la lecture ou de lui jouer quelque romance de son choix au piano. Mais c’était peine perdue. Olga déclinait poliment chacune de ces propositions : « Je suis lasse, disait-elle simplement. Je préfère être seule. » Était-ce l’effet de sa nouvelle grossesse ? Quoiqu’on ne lui eût rien dit à ce sujet, Blanche n’avait pas tardé en effet à se rendre compte que sa belle-sœur attendait un autre enfant.
Louis-Athanase s’absentait des journées entières : il chassait, parcourait ses terres, surveillait les récoltes, rencontrait ses paysans. À ses retours, il s’entretenait avec Olga en allemand. Très vite, Blanche avait compris que si elle voulait trouver sa place dans ce nouveau foyer, il lui faudrait connaître un peu cette langue. Et puis elle s’ennuyait tellement dans ce pays étranger que l’étude lui apparaissait comme un dérivatif à la tristesse qui la gagnait parfois. Les heures passées dans ses livres d’allemand l’empêchaient de trop penser à la Légion d’honneur, à ses amies, à la France. Qui aurait pu croire que ce pays, où elle était convaincue d’avoir si peu d’attaches, lui manquerait tant ? Il lui arrivait de rêver qu’elle parcourait à cheval les terres de la Champagne, de la Brie, et jusqu’à cette Bretagne où elle était née mais qu’elle n’avait jamais vue… Elle revoyait les cartes de France que mademoiselle Monet, son institutrice, exposait pour les leçons de géographie et récitait pour s’endormir les noms de ces villes qu’elle ne connaissait pas mais qui formaient comme une litanie envoûtante : Lyon, Strasbourg, Nantes, Bordeaux, Reims… Était-ce cela, le mal du pays ?
« Allons ! Tout ne va pas si mal ! » se persuadait Blanche en descendant les escaliers de marbre blanc qui menaient au petit salon. D’abord, il y avait Franz, son petit neveu. C’était un enfant adorable auquel elle s’était immédiatement attachée. Du haut de ses quatre ans, il lui manifestait une affection débordante qui contrastait avec la froideur de ses parents. Gai, vif, facétieux, il charmait tous ceux qui l’entouraient par sa grâce et son intelligence. « C’est le seul ici qui semble content de me voir ! » songea Blanche en se rappelant l’accueil enthousiaste que lui avait réservé l’enfant au lendemain de son arrivée.
Perdue dans ces pensées, elle sursauta en entendant soudain la voix d’Olga :
– Blanche ? Je suis dans le petit salon…
– Pardonnez-moi, Olga, de vous avoir fait attendre. Vous vouliez me voir, je crois ?
– Blanche, depuis combien de temps êtes-vous à Balgä ?
– Cela fait trois mois…
« Et dix-sept jours » songea Blanche, mais elle craignait que cette précision ne révèle l’étendue de son ennui et elle préféra garder cette pensée pour elle.
– C’est bien ce que je pensais, répondit Olga, il est grand temps pour vous de faire votre entrée dans le monde !
Blanche, inquiète que sa belle-sœur ait deviné sa pensée, s’empressa de répondre :
– Mais je ne m’ennuie pas du tout à Balgä, je vous assure… Je… Je n’ai nul besoin de divertissement…
– Qui parle de divertissement ? demanda Olga en fronçant les sourcils. Je parle ici d’alliance…
Blanche rougit un peu. Elle avait le sentiment d’avoir proféré des propos aberrants.
– Les bals de Königsberg, reprit Olga, seront autant d’occasions pour vous de rencontrer un parti digne de votre nom… et de notre famille.
– Sans doute, répondit Blanche, et je vous remercie d’en avoir eu la pensée.
– Je songe à votre avenir. Il est de notre devoir de vous introduire dans la société de Königsberg, répondit simplement Olga. Un bal est donné samedi chez la princesse von Ottenberg. Nous y sommes invités, naturellement. J’ai répondu que vous viendriez avec nous.
Malgré elle, Blanche ressentit une pointe d’amertume en découvrant qu’on avait donné son assentiment sans même la consulter. Elle eut toutes les peines du monde à sourire à sa belle-sœur. Que représentait-elle à ses yeux ? Une charge ? Un poids ? Rien ne lui était plus pénible que cette impression toujours d’embarrasser, de n’être pas à sa place parmi ceux qui, précisément, lui étaient le plus proches. Elle essaya de sourire, mais le cœur n’y était pas.
– Puis-je disposer ? demanda-t-elle.
– Bien sûr, répondit Olga. Je vous enverrai ma couturière pour vous confectionner une robe.
– Merci, souffla Blanche en passant la porte.
Et elle quitta le corridor glacé aux allures de tombeau pour rejoindre le parc. Dehors, le soleil dardait de ses rayons les carrés de pelouse rectilignes du jardin à la française. L’air était doux. Blanche respira à pleins poumons l’odeur des conifères. Elle pensait à ses amies de la Légion d’honneur, qui, bien avant elle, avaient fait leur entrée dans le monde. Comme elle les avait enviées alors ! Elle se souvenait des heures joyeuses qui précédaient chaque bal, des préparatifs fébriles auxquels elle assistait en songeant qu’un jour peut-être son tour viendrait. Et voilà que son tour était venu sans qu’elle en éprouve cette exaltation fiévreuse qui s’emparait de ses amies alors. Par quel sortilège les perspectives les plus radieuses devenaient-elles en Prusse de sombres contraintes ? Elle sonda son cœur : elle ne ressentait plus l’envie de participer à ces bals qui, autrefois, l’eussent fait rêver… Mais elle ne voulait pas contrarier Olga et, au reste, elle n’avait guère le choix.
Le soir où Blanche fit son entrée dans le monde était un doux soir d’été. On avait ouvert les grandes portes du château d’Ottenberg afin de laisser entrer dans les salles de réception l’air parfumé du jardin auquel se mêlaient les effluves douceâtres des candélabres. Un orchestre jouait une valse à la mode, sans parvenir à couvrir tout à fait les conversations échangées en langue française par les convives. La voiture, aux armes des Québriac, s’arrêta devant le perron, et, aussitôt, deux domestiques en livrée se précipitèrent pour en ouvrir les portes. Blanche en sortit et monta les marches de marbre du perron, précédée de Louis-Athanase et d’Olga. Elle était étrangement calme et se surprenait à ne rien éprouver de cette anxiété qui accompagne toujours les premiers pas d’une jeune fille dans le monde. Il lui semblait que cet événement ne la touchait pas directement, qu’elle y jouait le rôle qu’on lui avait assigné sans y engager son être profond. Était-ce de l’indifférence ? « Serais-je gagnée par l’insensibilité de ce pays ? » se demanda-t-elle. Elle salua la maîtresse de maison qui l’accueillit avec plus de curiosité que de chaleur.
– C’est ma belle-sœur française, répondait Olga aux regards interrogateurs des convives, et elle est prononçait cette phrase comme si elle cherchait à s’excuser de l’avoir emmenée.
L’arrivée au château d’Ottenberg produisit sur Blanche une désagréable impression. La seule chose qui la consolait était d’entendre autour d’elle les invités parler français. En effet, si l’allemand était d’usage dans la sphère privée, on employait exclusivement la langue française à la Cour et dans les salons de l’aristocratie. Cet usage réjouissait Blanche qui aimait à entendre cette langue dont les mots lui parvenaient comme les lointains échos de son vieux pays natal. Elle ne fut pas longtemps sans danser. Quelques jeunes hommes se présentèrent à elle pour lui réserver une valse. Elle inscrivit leurs noms dans son carnet de bal, en feignant d’être rompue à cet usage nouveau. La soirée se déroula alors sans l’ombre d’une surprise. Les cavaliers se présentaient chacun à leur tour, avec une ponctualité stupéfiante, dans l’ordre indiqué par le carnet. Après chaque valse, Blanche biffait le nom du danseur, avant d’accepter l’invitation du suivant. Cela lui sembla monotone et prodigieusement ennuyeux. Il n’était pas désagréable pourtant de valser avec ces jeunes hommes, mais aucun ne semblait désireux d’engager avec elle une conversation qui se prolongeât au-delà de la danse. Peut-être ne l’invitaient-ils, après tout, que par convenance et dans l’unique souci d’obliger sa famille.
Un cavalier cependant se montra plus bavard et après les formules d’usage s’enquit de son séjour en Prusse.
– Eh bien, mademoiselle, que pensez-vous de notre beau pays ?
– Je n’ai pu hélas en mesurer toute la beauté, car je quitte rarement notre château de Balgä. Mais je trouve ses forêts magnifiques ; et ce que j’ai vu de Königsberg m’a ravie, répondit Blanche en s’efforçant de ­sourire.
– Certes. Königsberg est une belle ville ; si votre Empereur en a détruit une partie, il n’aura point réussi à l’anéantir, Dieu soit loué !
Votre Empereur ? Blanche, qui n’avait jamais éprouvé pour Bonaparte qu’une haine farouche, se cabra. Elle voulut faire comprendre à son cavalier qu’elle n’avait que mépris pour l’Ogre français, afin de dissiper tout malentendu :
– Les malheurs que cet homme a répandus sur toute l’Europe sont immenses ; et le seul bien que je lui dois est d’avoir fondé l’école dans laquelle je fus élevée.
Ce fut au cavalier de se raidir :
– Comment ! s’exclama-t-il, au comble de l’indignation. Êtes-vous une de ces élèves de la Légion d’honneur, cet épouvantable pensionnat où, dit-on, des jeunes filles étaient élevées dans l’idolâtrie de ce monstre ?
Blanche, effrayée par la réaction disproportionnée qu’elle avait suscitée bien malgré elle, voulut s’expliquer :
– Non, ce n’était pas ainsi. On y louait l’Empereur, c’est vrai mais…
Il était pourtant inutile de poursuivre. Le jeune homme, scandalisé par cette révélation, ne l’écoutait plus. Il valsait toujours mais prenait soin de ne pas croiser le regard de Blanche et mettait dans ses mouvements tant d’énergie qu’il n’était pas difficile de deviner sa hâte d’en finir avec elle. Lorsque l’orchestre se tut, il s’éloigna, sans dire un mot, l’air offensé. Blanche en fut plus stupéfaite que meurtrie. Elle constata que, par la suite, plusieurs danseurs n’honorèrent pas la promesse qu’il lui avait faite. Elle raya leur nom de son carnet, consciencieusement, sans en éprouver le moindre regret. Désormais, elle attendait que la soirée s’achevât au plus vite. Elle sentait parfois sur elle quelques regards désapprobateurs. Deux femmes habillées de noir devisaient en la dévisageant d’un air suspicieux. Autour d’elle, il lui semblait saisir au détour d’une conversation les mots « Bonaparte », « Légion d’honneur », « regrettable éducation », et on les prononçait avec un mépris qui lui faisait mal. Ce fut à ce moment qu’un jeune homme aux yeux rieurs vint ­l’inviter :
– Mademoiselle, me ferez-vous l’honneur de m’accorder cette danse ?
Elle sursauta.
– Je ne crois pas, monsieur, avoir eu l’honneur de vous inscrire sur mon carnet…
– En effet, j’ai été découragé par la trop grande affluence des cavaliers ! Mais, comme je ne les vois plus, j’ai décidé de tenter ma chance ! ajouta-t-il sur un ton espiègle.
– Je crois avoir fait fuir les meilleures volontés, soupira Blanche.
– Voulez-vous me raconter cela ? demanda le jeune homme en lui tendant la main.
C’était la première fois depuis longtemps qu’on lui parlait avec tant de bienveillance. Elle en éprouva une sympathie immédiate pour son cavalier. Mais elle n’avait plus envie de danser :
– Serait-il possible que nous bavardions ici ? demanda-t-elle en désignant le petit salon de conversation. Je suis lasse de danser, et il y a si longtemps que je n’ai pas bavardé avec un ami…
– Comme vous voudrez ! répondit le jeune homme. Mais d’abord, je me présente : Tancrède de Rochebonne, pour vous servir.
– Êtes-vous français ? demanda Blanche avec un grand sourire.
– Absolument, mademoiselle ! J’ai fui comme vous la France de ­Bonaparte !
– Voilà un nom qu’il vaut mieux ne pas prononcer ici ! répondit-elle. Je l’ai appris à mes dépens.
– Êtes-vous Blanche de Québriac, la demoiselle de la Légion d’honneur ?
– C’est moi !
– Incroyable ! s’exclama le jeune homme. On ne parle que de vous ! Vous avez fait frémir la moitié de cette assemblée en révélant votre passé !
– C’est charmant ! répondit Blanche.
Pourtant, elle n’était pas vexée. Le Français avait dit cela en riant et ne semblait guère préoccupé par les médisances que son entrevue avec Blanche ne manquerait pas de susciter.
– Je crois que vous avez tout simplement effrayé ce cher Prince ­Wareskovitch ! Qu’importe, il s’en remettra !
Et Tancrède expliqua les origines de cette aversion partagée par tous les Prussiens pour tout ce qui avait trait à la personne de Napoléon :
– Il faut dire que l’Empereur a laissé ici de fort mauvais souvenirs de son passage… Connaissez-vous, mademoiselle, la bataille d’Eylau ?
– C’est, il me semble, une grande victoire française…
Tancrède de Rochebonne fit la grimace :
– Disons que ce fut surtout une terrible bataille, très sanglante… Eylau se trouve à six lieues de Königsberg. Pendant les jours qui ont suivi la victoire de l’Armée française, le 8 février 1807, la ville a recueilli des milliers de blessés, russes, prussiens, allemands, tous vaincus par l’armée française. La plupart ne parvinrent à Königsberg que pour y mourir. La ville, submergée par le nombre des mutilés, manquait de médecins, de vivres, de place. Pendant plusieurs jours, les habitants ont eu sous les yeux d’effroyables tableaux de misères, de souffrances et d’agonies. Les Prussiens en ont conçu une haine féroce pour Napoléon, teintée du ­ressentiment des vaincus.
– Je comprends, répondit Blanche, mais mon passé d’élève dans cette école bonapartiste ne fait pas de moi une complice des crimes de ­l’Empereur…
– Bien sûr ! Et les Prussiens sauront un jour le reconnaître. Simplement, ces souvenirs sont encore trop frais pour qu’ils en jugent de façon objective et impartiale, répondit Tancrède. Que vous le vouliez ou non, vous êtes pour eux l’« élève de Bonaparte » !
Le regard de Blanche s’assombrit.
– C’est un comble… murmura-t-elle.
Elle avait beaucoup souffert d’être élevée dans l’école fondée par l’Empereur où elle entretenait en cachette le souvenir du Roi et l’espérance de la restauration d’une monarchie. Cette fidélité lui avait valu bien des fois d’être inquiétée par ses Dames éducatrices et raillée par ses camarades, filles de simples grognards ou descendantes de Maréchaux, toutes acquises à la cause de Napoléon. Pendant des années, elle avait dû dissimuler son aversion pour cet homme honni, sans jamais trahir ses convictions royalistes. Et voilà qu’aujourd’hui elle était associée au souvenir de Bonaparte et suspectée de lui être favorable.
Son visage devait sembler bien dépité car le jeune Français, remarquant son air assombri, la rassura :
– Allons ! Ne vous tourmentez point ! Je gage que l’on ne vous tiendra pas longtemps rigueur de cet épisode fâcheux. Le temps aidera… et votre charme fera le reste !
Blanche sourit. Elle n’avait jamais été sensible aux flatteries, mais le jeune homme avait l’air sincère, et ses paroles lui mettaient un peu de baume au cœur.
– Blanche ! Nous allons rentrer !
Blanche sursauta. C’était Olga qui sonnait l’heure du départ. Blanche se leva et salua Tancrède de Rochebonne :
– Monsieur, vos explications m’ont été précieuses et je vous sais gré d’avoir éclairé ma lanterne. Désormais, je saurai ce que je dois taire.
– Je forme le vœu, mademoiselle, de vous avoir été utile, à défaut de vous avoir été agréable…
– Pourquoi dites-vous cela ?
– Il n’est jamais plaisant de savoir que l’on est calomnié. Et celui qui vous l’apprend paie toujours un peu pour les véritables responsables…
– Vous vous trompez, monsieur, affirma Blanche, je vous dois au contraire d’avoir passé une fin de soirée agréable…
– À la bonne heure ! s’exclama le jeune homme. Tout le plaisir fut pour moi !
Et il la salua en un geste un peu théâtral, balaya le sol de son chapeau en une profonde révérence, puis disparut parmi la foule de convives.
– Allons ! Il est temps de rentrer ! s’exclama Olga en prenant le bras de Blanche.
Et ce fut là son seul commentaire.
Le retour à Balgä fut morne et silencieux. On ne parla pas de l’épisode de la Légion d’honneur, mais Blanche devinait qu’il était dans tous les esprits. Pas plus son frère que sa belle-sœur ne lui fit le reproche d’avoir révélé cette éducation honteuse, reçue dans l’école de l’Ogre. Lorsqu’elle voulut cependant revenir sur ce point, Olga l’interrompit :
– Vous avez dit la vérité avec infiniment de naïveté, voilà tout. Du reste, cela aurait fini par se savoir… Allons, n’en parlons plus !
Et ce fut tout.
Pourtant, lorsqu’en arrivant au château, Blanche monta dans sa chambre, elle entendit distinctement Olga murmurer à son frère :
– Dieu merci, il n’a pas semblé découragé par cette révélation. Mais il faudra veiller désormais à ce que ce genre d’impair ne se reproduise plus.
Blanche fut longtemps sans s’endormir cette nuit-là. Cette phrase mystérieuse ne laissait pas de l’intriguer. Au petit matin, elle résonnait toujours dans son cœur inquiet, et son écho avait l’accent des sombres pressentiments.
CHAPITRE IV
L’automne survint brusquement à Balgä. Les arbres centenaires du parc se drapèrent dans leurs étoles ocre et pourpre. La pluie se mit à tomber sans arrêt, pendant des jours entiers ; on eût dit que le ciel avait concentré sur la Prusse toute la mélancolie de la saison automnale. On faisait désormais du feu dans toutes les cheminées, et même dans les poêles, qu’on avait ajoutés au nombre de cinq dans le château. Mais, malgré tous ces efforts, Balgä demeurait glacial.
Ce fut un soir d’octobre, alors qu’elle dînait avec son frère et sa belle-sœur dans la vaste salle à manger décorée de multiples trophées de chasse, que l’on revint soudain sur le bal de la princesse von Ottenberg. Blanche avalait sa soupe en silence, sous le regard furieux d’un sanglier empaillé.
– Blanche, commença Louis-Athanase, si je ne me trompe pas, voilà six mois que vous êtes installée à Balgä…
Blanche leva les yeux.
– C’est exact, répondit-elle, je suis arrivée au printemps…
– Et comment vous trouvez-vous ici ? Je veux dire… Êtes-vous heureuse ?
Blanche fut stupéfaite par la question. C’était la première fois que l’on se préoccupait de son bonheur. Elle hésita longtemps avant de répondre. Elle aurait aimé dire simplement : « Non, je ne suis pas heureuse. Je vous ai suivie jusqu’en ce pays étranger pour trouver enfin la chaleur d’un foyer. Mais Olga m’ignore, le château est glacial et vous êtes toujours absent. Je rêvais de conversations avec vous, de complicité, d’affection… Je n’ai trouvé ici que solitude et désolation. » Mais, était-ce son caractère ou l’habitude, contractée en pension, de dissimuler ses sentiments, elle s’entendit répondre :
– Je vous suis bien obligée de vous enquérir de mon bonheur. Je suis aussi heureuse que je puis l’être parmi vous.
– Gut … C’est bien. Puis-je maintenant vous poser une question ?
Cette fois, Blanche s’enhardit :
– J’aimerais d’abord vous en poser une moi-même, si vous me le ­permettez.
Louis-Athanase sembla surpris par cette requête. Il jeta un regard furtif à Olga avant de répondre :
– Faites.
– Êtes-vous heureux vous-même ? Je veux dire… Ne pensez-vous jamais à la France, à notre Bretagne ? À Fougères où vous êtes né ? À notre château ?
Louis-Athanase soupira. Olga baissa les yeux sur son assiette.
– Blanche, vous êtes encore une très jeune fille, vous ne savez rien de la vie… Si vous aviez vécu les mêmes épreuves que moi, vous sauriez que le bonheur n’est pas le bien qu’il faut rechercher en ce monde…
– Mais lequel, alors ?
– La paix.
La jeune fille le regarda fixement. Elle n’aimait guère quand son frère lui parlait avec cette hauteur, cette supériorité que lui conféraient les années et l’expérience. Elle avait déjà remarqué qu’il s’adressait parfois à elle comme à une jeune fille ignorante. Les conversations sérieuses, les considérations politiques, il les gardait pour Olaf ou ses amis. Avec elle, il partageait les sujets futils ou mondains. Blanche en était ­profondément meurtrie. La Maison Napoléon lui avait prodigué une instruction très solide, avait développé son intelligence, lui avait donné confiance en son propre jugement, et elle supportait mal d’être ainsi considérée comme une jeune fille frivole et écervelée. Mais, une fois encore, elle se tut.
– Y a-t-il autre chose que vous aimeriez savoir ? demanda Louis-Athanase, visiblement impatient.
– Oui…
Blanche avait eu si rarement l’occasion de s’entretenir avec son frère que mille questions se bousculaient.
– … Je voudrais savoir ce qu’il reste des biens de notre famille à Fougères.
– Très peu de chose… Notre château de Québriac a brûlé, notre hôtel particulier de Fougères, lui, est apparemment toujours debout, mais dans quel état, je ne saurais le dire. C’était pourtant un édifice remarquable en pierre de taille. Ses proportions, sa chapelle au premier étage, ses boiseries, en avaient fait l’une des maisons les plus admirées de la ville.
– Y avez-vous de nombreux souvenirs ?
Le regard de l’émigré devint vague…
– Non… Je crois que j’ai tout oublié, ajouta-t-il, comme pour couper court à la conversation. Puis-je maintenant vous entretenir sérieusement ?
« Mais tout cela est très sérieux pour moi », pensa Blanche.
– Je vous en prie.
– Avez-vous déjà songé à vous marier ?
– Non, répondit Blanche sans aucune hésitation.
– Olga et moi pensons qu’il serait temps d’y songer… Vous avez vingt ans, les partis ne manquent pas à Königsberg… Ne me répondez pas tout de suite… En cette affaire, la précipitation n’est jamais bonne conseillère…
– Je ne vois guère de parti qui pourrait me convenir… balbutia Blanche.
Louis-Athanase lança un regard à Olga qui semblait absorbée dans la contemplation de son assiette.
– Quelques jeunes hommes, pourtant, m’ont déjà parlé de vous…
– Vraiment ? demanda Blanche, surprise.
– Que pensez-vous du Prince Ulrich von Wingenfeld ?
– Je ne vois pas de qui il s’agit…
– C’est un cousin d’Olga… Grand, mince, pâle, les cheveux bruns retenus en catogan. C’est un excellent chasseur ! Je crois que vous avez beaucoup dansé avec lui chez la Princesse von Ottenberg…
– Peut-être… répondit Blanche évasivement.
– Sachez que cette alliance nous réjouirait, Olga et moi-même. Tout d’abord car elle consoliderait les liens entre nos deux familles et ­renforcerait notre position dans ce pays. Ensuite parce que le château de Wingenfeld est voisin du nôtre. Ne me donnez pas de réponse maintenant, mais songez-y… Votre position ici est trop fragile pour négliger une union comme celle-ci.
– C’est-à-dire que… Enfin, voilà, je n’ai jamais songé à m’établir ici pour toujours… J’imaginais revenir un jour en France…
À ces mots, Olga sursauta, Louis-Athanase se raidit :
– Enfin, Blanche, vous n’y songez pas ! En France ! Mais qu’iriez-vous faire en France ? Et où iriez-vous ? Sans famille, sans appui, sans fortune, comment trouveriez-vous un parti digne de notre nom, en France ?
Un lourd silence suivit ces paroles. Puis Louis-Athanase reprit, plus calmement :
– Allons, vous n’êtes qu’une enfant, je dois veiller sur vos intérêts. Réfléchissez à ce que je vous ai dit ce soir et donnez-moi une réponse bientôt. Il serait bon que cette alliance se fasse avant le printemps. Je vois Ulrich cet après-midi, nous allons chasser. Je lui dirai que ses affaires sont en bonne voie, n’est-ce pas ?
Blanche demeura interdite.
– À la bonne heure ! Je vois que vous commencez à vous résigner !
Blanche était très pâle. Elle demanda la permission de se retirer dans sa chambre et quitta la pièce, sous le regard courroucé du sanglier empaillé. Elle voulut sortir mais la pluie incessante l’en dissuada. Elle se sentait oppressée et comme prise au piège. Un piège ? Quel piège ? À quel autre avenir songeait-elle donc ? Elle n’avait jamais aimé, ne se sentait guère appelée à devenir religieuse, alors pourquoi déclinerait-elle un parti qui semblait réjouir Olga et son frère ? Elle qui craignait tant de leur déplaire les offenserait sûrement en refusant cette union. Pourtant, Blanche ne parvenait pas à s’y résoudre. Elle pressentait – oui, elle en était même persuadée – qu’elle ferait là une grave erreur… Était-ce la perspective de passer le reste de sa vie loin de la France ? Ou bien celle d’épouser cet homme, Ulrich von Wingenfeld ? Si elle ne se souvenait guère de lui, elle gardait de leur rencontre l’impression désagréable d’un être compassé et peu affable.

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