Les contes d Erenn - Tome 1 : Le Nécromancien
121 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Les contes d'Erenn - Tome 1 : Le Nécromancien , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
121 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Sur la terre d’Érenn, une maladie mortelle et incurable, le Fléau, sévit au cœur des populations et terrasse les hommes depuis trop longtemps. Maud, une jeune femme de dix-neuf ans, refuse de voir son père succomber au mal et décide de se lancer à la recherche d’un remède.Ses deux amis d’enfance, Luke et Gaël, l’épauleront dans une quête où les rencontres seront aussi dangereuses que porteuses d’espoir. Une course contre la montre s’engage. Atteindra-t-elle son but avant que la mort ne s’empare de son père ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 3
EAN13 9791097570842
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

À mon père,
qui aura tenu tête, avec courage,
au fléau de notre siècle.

« Alors Dôn et Llyr envoyèrent le Fléau sur la Terre d’Érenn, et punirent les Hommes pour leur folie. »
Extrait du Livre des Écritures de Danann.


Le garçon n’était plus un garçon. À la seconde où il était tombé, terrassé par le Fléau, il était devenu une enveloppe sans âme.
Vidé de toute énergie et de toute essence, il reposait anonymement dans la pénombre glauque du mouroir, hantée par les respirations sifflantes de ceux dont le cœur battait encore.
La faible lueur d’une torche révéla ses traits émaciés et son corps famélique. Le filet de sang qui coulait de son nez avait peint ses lèvres craquelées d’une couleur morbide, assortie à celle de ses orbites bien trop creusées. Les os saillaient sous la chemise de nuit devenue, depuis longtemps, cruellement grande. Le costume de cette mort-là était décidément atroce à contempler.
Il se brisa presque lorsqu’il fut soulevé de son lit de misère et pendant qu’il était emporté, la lumière fit trembler les visages délavés des autres condamnés. Le râle sourd et sinistre d’un homme bientôt délivré retentit alors que la porte se refermait derrière lui. Ce fut le seul adieu qui l’accompagna.
Sans ménagement, il fut hissé à l’arrière de la charrette et enfoui sous un linge épais qui le dissimulait à la vue de la nuit. Puis, dans un grincement aigu et laborieux, la carriole se mit en branle.

La vie, insidieuse et impitoyable, ne l’avait pourtant pas totalement abandonné : des milliers et des milliers de Particules grouillaient toujours dans ses veines. Prédatrices invisibles, elles attendaient patiemment leur transfert dans un nouvel hôte. Un nouvel être humain. Un nouvel incubateur. Pendant que le chariot rejoignait sa destination, le Fléau, lui, continuait ses ravages.
En arrivant à destination, le corps fut déchargé et traité avec autant d’indifférence qu’avait suscitée sa mort. Méthodiquement, sa peau grisée fut entaillée. Précautionneusement, ses chairs dévorées et ses organes liquéfiés par l’œuvre du mal dont il était infecté furent exposés. Soigneusement, son sang contaminé fut drainé puis stocké dans des dizaines de petites fioles scrupuleusement numérotées.
Une fois le précieux bien collecté, les incisions furent lentement recousues, lavées, séchées. De spécimen, il redevint cadavre ; de cadavre, il redevint corps ; de corps, il redevint une victime anonyme du Mal.
La récolte était terminée.
PARTIE I : LE FLÉAU
Chapitre 1 – Le mémorial

« Lugh mourut. Et la déesse, ivre de chagrin, se retira du monde des Hommes et de celui des Dieux. »
Extrait du Livre des Écritures de Danann.

La chaleur accablante de l’été s’abattait sur la procession telle une chape de plomb, néanmoins, les prêtresses avançaient, de lourds paniers d’osier remplis de fleurs de Bach chargés dans leur dos.
La sueur qui coulait de son front lui brûlait les yeux et Maud s’essuya le visage pour la énième fois avant de lever la tête vers le temple. La majestueuse construction qui s’élevait devant elle paraissait si proche. Elle savait cependant que ce n’était qu’un effet d’optique causé par la grandeur démesurée du bâtiment : il leur faudrait encore une heure de marche pour arriver à leur destination.
Maud jeta un coup d’œil autour d’elle. Les habitants de Heim gonflaient les rangs du cortège formé par le corps religieux. La cérémonie du Souvenir faisait partie des célébrations majeures du culte de Danann et les Dôniens y répondaient toujours en nombre. De la capitale aux plus petits hameaux, les hommes et les femmes ralliaient les temples, guidés par le Collège. Partout, le Pays de Dôn se réunissait pour rendre hommage à sa déesse et son héros déchu.
Le regard vert de la jeune femme dériva ensuite vers leur escorte, de part et d’autre du cortège. Les soldats qu’avait affectés le gouverneur à la procession ne semblaient pas souffrir de la température malgré leurs cuirs et leurs renforts. Leur équipement devait peser leur poids , même si les épées qui barraient leur dos étaient certainement moins lourdes que le chargement dont Maud et les autres prêtresses étaient bâtées.
Elle sentit une présence sur sa droite. Un chevalier s’avançait à sa hauteur, un chevalier à la démarche et à l’allure plus que familières. Luke Ka Fir. Maud ne put réprimer un sourire : Luke avait certainement dû insister auprès du commandant Di Svalt pour participer à la cérémonie et avait choisi délibérément cette position dans l’escorte. Encouragée par la présence de son ami à ses côtés, elle rajusta une mèche de cheveux roux qui s’était échappée de sa natte, resserra les sangles de son panier et continua sa marche d’un pas décidé.

Enfin, les portes du temple furent en vue et la foule, éprouvée par la chaleur, s’engouffra dans l’édifice avec hâte, à la recherche du peu de fraîcheur préservée par la pierre. Maud suivit les autres disciples de Danann sous les voûtes du haut plafond. Le dos douloureux, elle déposa avec soulagement sa corbeille à ses pieds et se massa les épaules, sûrement rougies sous le tissu de sa robe.
Le Grand Prêtre Bihan Ka Ban prit place sur le piédestal qui dominait l’assemblée puis les chants enflèrent le cœur du temple et celui des Hommes. Les prières résonnèrent entre les murs et en chacun des Dôniens réunis pour la célébration. Ensemble, Maud et les autres prêtres et prêtresses de Danann firent vibrer la plainte de la déesse : la ferveur des croyants se dessina sur les visages envoûtés et sur les lèvres déclamant les psaumes et les versets.
Pourtant, malgré la solennité du lieu et de l’instant, l’émotion qui étreignait la foule restait étrangère à la jeune femme. Plusieurs fois, son regard un peu absent croisa celui de Luke, qui encadrait leur groupe avec les autres soldats. Plusieurs fois, elle nota le froncement discret de ses sourcils. Sa déconcentration était-elle si évidente ? Se laissant happer par une nouvelle vague de chants, elle rompit à regret leur contact et ajouta, sans vraiment y penser, sa voix au chœur des autres disciples du Collège.

Dans la fontaine du temple, les fleurs de Bach formaient à présent un linceul noir à la surface de l’eau et leur arôme doux et apaisant flottait dans l’air. Après les litanies et les prières proférées un peu plus tôt, chaque disciple avait offert le contenu de son panier, marquant ainsi la fin de la cérémonie. Le jour commençait à décliner et l’étrange lumière du soir parait l’horizon de reflets rougeoyants. La procession s’apprêtait à retourner en ville.
Maud contemplait le bassin, perdue dans ses pensées, lorsqu’une main familière pressa son épaule.
– À quoi penses-tu ? lui demanda Luke. Viens, il faut rentrer à Heim.
Elle leva les yeux vers lui. Le visage de son ami exprimait l’autorité due à son rang, mais le regard chaleureux qu’il posait sur Maud trahissait son inquiétude. Elle sourit tristement.
– Pourquoi Danann demande-t-elle à partager sa douleur avec tous ? Les gens perdent des êtres chers tous les jours, ils n’accablent pas le reste de la population avec leur malheur pour autant.
Les traits de Luke se durcirent et une ombre passa dans ses yeux bruns.
– Ne parle pas comme ça, Maud. Pas ici, pas maintenant. Ton jugement est faussé par ta peine. Bien que des choses aient changé dans ta vie, en tant que prêtresse de Danann, tu ne peux renier ta foi.
Maud soupira. Ce n’était pas le moment d’argumenter avec Luke. Marmonnant un « oui, tu as raison » peu convaincant, elle se hâta de rejoindre le reste de la procession, récupérant au passage son panier en osier désormais vide.
Le soldat la regarda s’éloigner avec une pointe d’angoisse. Maud avait tellement changé. Le déni de la déesse n’était pas le seul symptôme de la jeune femme. Elle était plus déterminée, plus forte, presque plus dure. Si Luke n’était pas sûr d’apprécier le changement, Maud lui était cependant très chère et il était hors de question qu’il laisse quoi que ce soit se mettre entre eux. Ajustant son équipement, il rejoignit lui aussi le cortège qui se mettait en route vers Heim.

Il faisait nuit lorsque la procession arriva aux portes de la ville. Une fois sur la grand-place, le cortège se sépara : les chevaliers ayant assuré sa sécurité rejoignirent la caserne et les religieux se dirigèrent vers le Collège. Maud adressa un discret signe de la main à Luke et se hâta en direction de ses quartiers.
Le Collège était un grand bâtiment d’apparence austère regroupant l’ensemble des fonctions sacerdotales de la ville et assurant également la scolarité des plus jeunes. Les disciples de Danann y étaient logés, nourris et y suivaient l’enseignement du culte. Maud s’était orientée sans hésiter vers la voie religieuse, tout comme sa mère avant elle, et considérait cet endroit comme sa seconde demeure. Lorsqu’elle en passa les portes, elle s’imprégna avidement de l’odeur familière, mélange de vieux livres et de sagesse rehaussé par un sillage d’encens.
Maintenu en suspens jusqu’alors, le poids de sa fatigue s’abattit soudain sans prévenir, arrachant à la jeune femme un bâillement qui lui tira quelques larmes. En compagnie de ses camarades, elle se traîna jusqu’aux dortoirs où bientôt tous s’éparpillèrent, trop heureux de pouvoir enfin gagner leur lit.
Sobre, mais bien aménagée, la chambre de Maud était suffisamment spacieuse pour accueillir deux personnes. Toutefois la p rêtresse profitait pour l’instant seule de l’immense armoire – ses affaires n’en remplissaient même pas la moitié. Elle se délesta de son panier vide qui atterrit à l’envers au beau milieu de la pièce, rejoint par sa robe de cérémonie ainsi que par ses sandales de cuir et ses sous-vêtements.
En soupirant, la jeune femme se dirigea vers la salle d’eau attenante et ouvrit grand le robinet de la baignoire. D’abord gouttes paresseuses, l’eau s’écoula ensuite en un filet régulier qui gargouilla doucement. Maud y risqua sa main et réprima un frisson : ce n’était pas un bain chaud qui l’attendait ce soir. À cette heure de la nuit, les foyers qui tempéraient le circuit d’eau étaient depuis longtemps arrêtés jusqu’au lendemain. Néanmoins, après sa longue marche jusqu’au temple de Danann, et chargée qui plus est, elle se serait même lavée dans un ruisseau en plein hiver.
Tandis que l’eau remplissait peu à peu le bassin, elle contempla son visage dans le miroir qui surplombait la commode. Ses pommettes rougies par le soleil accentuaient la pâleur de la peau que ce dernier avait épargnée. Le vert empire de ses yeux brillait moins qu’à l’ordinaire, son éclat dérobé par la fatigue de la journée. Elle dénoua la tresse qui retenait prisonniers ses longs cheveux roux et ces derniers s’étalèrent en vagues souples sur ses épaules, balayant la naissance de sa poitrine. Les lanières de son panier avaient laissé quelques marques disgracieuses. La jeune femme ne s’en inquiéta pas : dans quelques jours, elles auraient disparu. Tout comme son léger coup de soleil.
La baignoire était remplie aux trois quarts lorsque Maud s’y plongea d’un coup. L’eau fraîche, d’abord cinglante, absorba ensuite la chaleur de son corps et la jeune femme se détendit. Elle saisit le gros savon ovale au parfum fruité qui trônait sous le robinet et le fit mousser entre ses mains avant de se frictionner intégralement. Satisfaite de s’être enfin débarrassée de sa crasse, elle se rinça sommairement et sortit rapidement de l’eau avant de s’envelopper dans le moelleux d’une serviette. Sans prendre la peine de sécher ses cheveux, elle se jeta en travers de son lit. Délassée et propre, elle ferma les yeux la seconde suffisante à son épuisement pour l’entraîner dans un sommeil lourd et sans rêves.

Ѯ

Maud plaqua vigoureusement les mains sur son ventre pour en étouffer les protestations véhémentes. En vain. La hauteur sous plafond de la Salle des Colonnes fit résonner les gargouillements d’une manière plus qu’incongrue. Par chance, le Grand Prêtre Ka Ban était bien trop plongé dans sa lecture pour en être dérangé. Elle échappa donc à la réprimande, tout en pensant que cette dernière n’aurait été qu’à moitié méritée. Épuisée par la journée de la veille, c’était très en retard qu’elle s’était réveillée. Catastrophée, elle avait sauté dans des vêtements choisis à la va-vite et avait fait l’impasse sur sa coiffure avant de se jeter dans les couloirs du Collège. Elle n’était arrivée à temps qu’au prix du petit déjeuner servi quotidiennement au réfectoire avant les premières lectures du matin.
La voix du Grand Prêtre Ka Ban qui donnait vie aux Écritures la ramena au moment présent. Elle l’écouta déclamer encore deux versets avant qu’il ne referme son livre, signe qu’il libérait les disciples pour le déjeuner. Malgré la faim qui la tenaillait, elle prit son temps pour plier ses affaires et laissa le flot des autres élèves s’écouler en direction de la sortie. Lorsque la salle et les couloirs furent vides et muets, Maud en embrassa la tranquillité avant de retrouver le brouhaha de la salle à manger commune.
Assise en compagnie des autres prêtres et prêtresses de son âge, elle résistait tant bien que mal à l’envie d’engloutir le contenu de son assiette. Tout en se forçant à mastiquer lentement le mélange de céréales et de légumes marinés figurant au menu du jour, elle passa mentalement en revue le programme de son après-midi.
Après les sessions de chants et prières, elle avait quartier libre jusqu’aux lectures du soir. Cela lui laissait le loisir de se rendre au dispensaire. D’ordinaire, elle réservait ses visites aux jours de relâche accordés par le Collège, mais imaginer le visage de Tomàs suffit à la décider. La surprise et la joie gommeraient comme par magie les cernes sous ses yeux et dessineraient un sourire sur ses traits trop tirés. Et c’était un spectacle dont elle ne voulait jamais se priver.
Elle avala tout rond une dernière bouchée et se leva d’un bond : il était temps de vivre cette journée.

Sa dernière période d’enseignement terminée, elle se rua jusqu’aux dortoirs : enfiler une robe propre, nouer ses cheveux et filer au dispensaire.
En s’engouffrant dans sa chambre, elle remarqua avec surprise qu’un lit faisait à présent face au sien et que des bagages étaient ouverts çà et là sur le sol. La jeune fille ne put s’empêcher de grimacer. Une colocataire ? C’était un évènement qui allait sérieusement compliquer ses habitudes.
La porte de la salle d’eau s’ouvrit alors pour laisser apparaître une prêtresse d’environ son âge. Ses longs cheveux blonds et ses grands yeux bleus lui donnaient un air angélique, presque enfantin et Maud entrevit immédiatement la grande timidité qui se dégageait d’elle. L’inconnue ouvrit la bouche, voulut parler, la referma, jeta un coup d’œil au désordre environnant causé par son installation et se lança.
– B-bonjour, je-je suis Brigit, Brigit Ker Sen. Je-on-le Grand Prêtre m’a installée ici alors je-euh…
L’embarras de Brigit amusa Maud, néanmoins cette dernière était trop charitable pour se moquer d’elle. Sa contrariété ne l’emporta pas sur son caractère d’un naturel enjoué et elle lui adressa un sourire encourageant.
– Bienvenue au Collège de Heim. Je m’appelle Maud Fa Lir.
– Je-euh. M-merci, Maud-d ? C’est ça ? Le G-Grand Prêtre m’a d-d-dit que tu pourrais me f-faire visiter le Co-collège cet après-m-midi ?
Une moue ennuyée vint estomper sa bonne humeur retrouvée. S’occuper de cette nouvelle arrivante signifiait reporter sa visite à Tomàs. Elle qui s’était fait une joie de le surprendre ! Cependant, elle pouvait difficilement désobéir à un ordre direct du Grand Prêtre.
–  O-oh ! T-tu avais quel-quelque chose de pré-prévu, ce n’est pas g-grave. Je me d-débrouillerai toute seule.
Maud retint une imprécation : Brigit avait perçu sa réticence. Soudain embarrassée de s’être laissée aller à un élan égoïste, Maud relégua son envie au second plan. Après tout, Tomàs n’attendait personne aujourd’hui : elle serait la seule déçue. Elle fit un clin d’œil à sa colocataire.
– Ne t’inquiète pas ! Finissons de t’installer avant que je te fasse faire le tour du propriétaire. Ensuite, il faudra tout me raconter sur toi !

Leurs déambulations au sein du Collège furent écourtées par les lectures du soir, mais Maud montra à Brigit l’essentiel du bâtiment ainsi que quelques passages dérobés dont elle seule avait le secret. Le dîner fut ensuite l’occasion de présenter la nouvelle venue aux autres disciples de leur classe d’âge. Maud y croisa le regard satisfait du Grand Prêtre Ka Ban et la jeune femme rosit légèrement en songeant qu’elle avait, pendant une minute, pensé à ignorer sa requête. Après avoir discuté pendant de longues heures au retour du réfectoire et appris à se connaître un peu mieux, les deux prêtresses avaient finalement bâillé de concert et décidé qu’il était temps de dormir.
Allongée sur son lit, les yeux grands ouverts, Maud écoutait attentivement la respiration de Brigit. Lourde et régulière. La jeune femme s’était de toute évidence endormie. Bien .
Précautionneusement, Maud s’extirpa des draps. Elle se glissa dans ses vêtements laissés au bas de son lit avant de se faufiler jusqu’à la fenêtre de sa chambre le plus silencieusement possible. L’huile que lui avait fournie Luke quelques semaines auparavant faisait merveille, si bien que lorsque Maud fit jouer les gonds, aucun bruit n’en résulta. Parfait. L’escalade du mur d’enceinte était déjà risquée, pas question de s’infliger des difficultés supplémentaires. Elle s’accroupit sur le châssis et tira les battants derrière elle avant de sauter vers l’interdit.
Une fois dans le jardin entourant le Collège, elle goûta un moment la fraîcheur de la nuit puis se dirigea vers le mur. Ayant exécuté l’ascension des centaines de fois, le franchir ne lui prit que quelques minutes et, une fois de l’autre côté, elle s’élança en courant vers le point de rendez-vous.

Il l’attendait déjà lorsqu’elle arriva au mémorial. Sa silhouette se découpait sur le clair de lune, assise au sommet du monument. L’endroit, bien que rendant hommage aux nombreuses victimes des guerres sans fin qui opposèrent autrefois le Pays de Dôn et le Pays de Llyr, était loin d’être lugubre. Une stèle de pierre s’élevait au milieu d’un jardin de ville entièrement recouvert de liserons blancs. La quiétude du lieu était autant liée à l’ambiance qui s’en dégageait qu’à son emplacement, isolé à la périphérie de Heim. Quand il la vit, il sauta à bas de la pierre et s’approcha d’elle.
– Tu es sacrément en retard, lui fit-il remarquer, encore cinq minutes et je rentrais à la caserne.
Maud distinguait difficilement l’expression de son visage dans l’obscurité, pourtant elle devinait qu’il n’était pas en colère. Inquiet, peut-être. Elle choisit l’humour pour désamorcer son anxiété.
– Tu es beaucoup moins impressionnant sans ton uniforme, Luke ! Ne te fâche pas, d’accord, j’ai eu comme une sorte d’imprévu…
Comme à son habitude, la jeune femme s’allongea dans le parterre de fleurs blanches. Luke fit de même dans la direction opposée si bien que seuls leurs visages étaient à côté l’un de l’autre.
– Raconte, lui enjoignit le chevalier.
Lorsque son amie eut fini de lui narrer sa fin de journée, Luke émit un long sifflement.
– Cela va sérieusement compromettre nos rendez-vous nocturnes, tu ne crois pas ?
Maud resta songeuse.
– Je suis discrète. Et, le cas échéant, je parviendrai à la convaincre de ne rien dire au Grand Prêtre, lui répondit-elle.
– Qu’est-ce que tu me caches, Maud ?
Elle tourna son visage vers celui de Luke. Son profil parfait se découpait dans la nuit. Il la regarda à son tour et lui sourit.
– Alors ? insista-t-il.
Elle soupira. Décidément, il était bien difficile de lui mentir, même par omission. Ce devait être le prix à payer pour être aussi proche de quelqu’un. Se détournant de lui pour regarder le ciel, Maud se lança.
– Brigit vient du Pays de Llyr, commença-t-elle.
– Quoi ?
– Laisse-moi finir, Luke ! Ses parents vivent à la capitale, Cordélia, et ce sont de riches commerçants qui ont leurs entrées au château du roi Brian Ni Bres.
– Pourquoi n’est-elle pas prêtresse au Collège de Cordélia ?
L’incompréhension était palpable dans la voix du jeune homme et faisait écho à celle de Maud.
– C’est justement la question que je lui ai posée, figure-toi. Brigit elle-même n’est sûre de rien, elle était opposée à son transfe rt…
Maud marqua un temps d’arrêt. Elle se remémorait sa conversation avec Brigit et l’incrédulité se disputait à l’inquiétude dans l’esprit de la jeune prêtresse. Elle poursuivit.
– Ses parents ont entendu des rumeurs. Au sujet d’une prochaine épidémie de Fléau au Pays de Llyr. Des expériences étranges seraient menées sur les Particules afin de les contrôler et d’infecter les populations llyriennes.
Luke eut un hoquet de surprise. Le Fléau était une calamité envoyée par les Dieux, un mal incurable qu’il était impossible de maîtriser. Sa manipulation était formellement interdite par les autorités ainsi que par le culte de Danann, car excessivement dangereuse. Cette histoire lui paraissait totalement invraisemblable.
– Qui ? Qui conduirait de telles recherches ?
Maud prit le temps de réfléchir.
– Je ne sais pas. Peut-être quelqu’un souhaitant prendre le pouvoir, renverser le roi…
– Non, Maud, tout cela est absurde, l’interrompit Luke. Quand bien même quelqu’un aurait réussi à asservir le Fléau, te rends-tu compte du pouvoir qu’il détiendrait ? Il ne se contenterait pas de soumettre le Pays de Llyr, mais t oute la Terre d’Érenn. N’y accorde pas trop de crédit, après tout, ce ne sont que des ouï-dire.
Maud allait répliquer lorsque la lueur d’une torche se mit à danser sur la pierre du mémorial. D’un accord silencieux, les deux jeunes gens se relevèrent et désertèrent sans un bruit leur point de rendez-vous avant que la garde de nuit ne les surprenne.

De retour dans sa chambre, Maud ne trouva pas le sommeil. Elle ressassait sa conversation inachevée avec Luke. Le chevalier s’était montré plus que sceptique, seulement elle ne voyait pas quel intérêt Brigit aurait pu avoir à lui mentir. Et cette rumeur avait forcément u ne origine.
Chapitre 2 – Tomàs
« La première fonction est celle des producteurs. Elle regroupe les agriculteurs, les éleveurs, les artisans, et les commerçants. Son rôle est de subvenir aux besoins du reste de la société.  »
Manuel d’éducation civique, tome I.
C’est la voix de Brigit qui la tira du lit alors que les rayons du soleil dardaient déjà à travers la fenêtre de leur chambre. La matinée était plus qu’avancée et Maud peinait à sortir du sommeil. Troublée par les propos de la veille, elle n’avait réussi à s’endormir qu’à l’aube et son corps réclamait quelques heures de répit supplémentaire. Sa colocataire était déjà habillée et s’apprêtait à sortir.
– Oh, dé-désolée, Maud, je-je ne voulais pas te réveiller. Tu-tu dois avoir besoin… de sommeil, non ? Enfin, je-j’ai rendez-vous avec le Grand Prêtre, pour mon transfert. Je te vois ce soir ?
Maud lui répondit un « moui » encore ensommeillé avant de se rappeler qu’aujourd’hui était un jour de relâche pour le corps collégial. La perspective de pouvoir passer la journée hors de l’établissement la remplit d’énergie et elle se leva d’un bond. Elle se vêtit rapidement d’une jupe et d’un débardeur assorti et brossa sommairement ses longs cheveux roux avant de les ramasser rapidement en un chignon lâche, maintenu par une tige de bois sculpté. La jeune femme regardait le résultat dans le miroir lorsque les paroles prononcées par sa colocataire un peu plus tôt lui revinrent en mémoire. « Tu dois avoir besoin de sommeil ». Se pourrait-il que Brigit ait été au courant qu’elle avait fait le mur ? Elle semblait pourtant profondément endormie lorsque Maud s’était échappée et cette dernière était certaine de ne pas l’avoir réveillée en rentrant. Choisissant de croire à une simple coïncidence, la prêtresse compléta sa tenue par une ceinture de cuir, chaussa ses bottes avant de sortir de sa chambre et se dirigea d’un pas soutenu vers les portes du Collège.
En cette journée d’été, Heim était très animé. Les échoppes étaient ouvertes et exposaient leurs marchandises sur des étals à l’extérieur. Les rues se paraient des couleurs chatoyantes des étoffes et fleuraient bon les épices. À travers les fenêtres ouvertes des maisons à colombages, d’appétissantes odeurs de cuisine s’échappaient pour venir chatouiller les narines de Maud dont l’estomac criait famine. Sa grasse matinée d’aujourd’hui lui avait fait rater pour la deuxième fois consécutive le petit déjeuner. La jeune fille sourit. Ses plans allaient légèrement changer, pour son plus grand plaisir.
Maud interrompit ses déambulations au sein du centre-ville pour rejoindre la proche campagne. Une fois les portes de la cité dépassées, elle suivit la route principale sur une centaine de mètres puis bifurqua en direction du bourg du Bas.
Quatre bourgs entouraient Heim, presque exclusivement habités par la caste des producteurs. Chacun était dédié à une activité agricole particulière, assurant notamment l’approvisionnement de la ville en denrées alimentaires et en bétail. Maud aimait beaucoup ces hameaux, perdus au milieu des champs et des cultures céréalières, loin de l’agitation quasi permanente qui régnait en ville.
Il était plus de midi lorsqu’elle arriva à l’exploitation des Da Silv. Éleveurs de chevaux depuis plusieurs générations, leur propriété s’apparentait plus à un haras qu’à une véritable ferme. Enfants, Maud et Luke s’étaient liés d’amitié avec leur fils Gaël, et venaient souvent admirer les chevaux, fascinés par la puissance et la beauté de ces animaux. Les liens entre les trois enfants s’étaient renforcés au fil des années, si bien que les parents de Gaël considéraient Maud et Luke comme des membres à part entière de leur famille. La jeune fille n’avait donc aucun scrupule à s’inviter pour le déjeuner, sachant pertinemment que cette visite à l’improviste serait considérée comme plus que bienvenue. Et puis, elle avait besoin de parler à Gaël des révélations de la veille.
Elle trouva son ami dans le paddock, occupé à débourrer un poulain bai. L’animal, magnifique, ne devait pas avoir plus de quatre ans et donnait du fil à retordre au jeune éleveur. Si l’étalon avait déjà accepté la selle et le mors, il ne paraissait pas très enthousiaste à l’idée de laisser un homme grimper sur son dos et le faisait comprendre à Gaël en donnant de violentes ruades. Le jeune homme avait beau être aguerri à l’exercice, il ne put résister bien longtemps à son enchaînement de coups de reins et se retrouva le nez dans la poussière de la carrière en quelques dizaines de secondes. Satisfait d’avoir désarçonné son assaillant, le jeune cheval s’éloigna de Gaël au petit trot, la queue en l’air. Il renâcla bruyamment en signe de contentement puis arracha une grosse touffe d’herbe qui poussait à la périphérie du paddock. Sonné, le jeune homme se releva péniblement en époussetant sommairement son pantalon et sa chemise puis vit Maud assise sur une des barrières qui délimitaient le manège. Il passa une main dans ses cheveux blonds cendrés coiffés en bataille pour se donner une contenance et adressa à son amie un sourire un peu gêné.
– J’espère que tu es arrivée après cette cuisante défaite.
Maud l’observa tandis qu’il la rejoignait. Le soleil de l’été avait considérablement hâlé sa peau et ce récent bronzage faisait ressortir ses yeux noisette. La terre ocre de la carrière maculait encore son nez qu’une ancienne chute avait busqué. Maud se souvint que cela avait valu à l’enfant qu’il était à l’époque une bonne semaine au dispensaire et un long mois d’interdiction formelle de chausser le moindre étrier.
– Au contraire, répondit-elle, rassurée que cette fois-ci il y eût plus de peur que de mal, j’ai assisté au clou du spectacle !
Après un chaleureux déjeuner, Maud prit congé, un peu à regret, de la famille Da Silv. Gaël insista pour la raccompagner aux portes de Heim et elle profita de cette occasion pour lui rapporter sa conversation avec sa nouvelle colocataire. Le jeune homme fronça les sourcils. Il était perplexe.
– Tu la crois, Brigit ? Enfin, je veux dire, c’est fou, non ? Contrôler le Fléau et menacer de le disperser ? Tu en as parlé à Luke ? Quel est son avis ?
– Tu le connais comme moi, répondit Maud. Pour lui, ce ne sont que des rumeurs. Mais s’il s’avérait que ces bruits étaient fondés…
Les deux jeunes gens se regardèrent. Gaël se rangerait à l’avis de Luke, comme toujours. En y réfléchissant, c’était la meilleure chose à faire, pourtant, pour une étrange raison, Maud ne pouvait se résoudre à abandonner la partie. Elle devait vérifier par elle-même la véracité des propos de Brigit.
– Comment va Tomàs ?
Le visage de Maud s’assombrit et son cœur se serra. Elle leva un regard grave vers son ami.
– Son état est stationnaire et c’est ce à quoi il faut s’attendre, n’est-ce pas ? Une fois que le Fléau a atteint les muscles, il peut s’écouler un certain temps avant la phase finale…
Une larme roula sur la joue de la jeune fille. Elle renifla et l’essuya d’un geste rageur avec l’envers de sa main.
– Écoute-moi, Maud, fais ce que bon te semble, personne ne pourra t’en empêcher, je le sais. Je te demande juste d’être prudente et de m’appeler en cas de besoin.
La jeune prêtresse sourit. Gaël, comme...

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents