L Ombre du shinobi
172 pages
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L'Ombre du shinobi

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Description

La paix est rétablie dans l’Hokkaidô qui respire enfin. Mais lorsque Yûmi, délurée et intrépide, met à jour d’anciens secrets, la succession de l’empire est menacée. Une rencontre déterminante faite par Taku, son grand frère, pourrait chambouler à la fois la vie intime du garçon et l’avenir du pays.
Plus de 10 ans après l’action mise en scène dans les Fleurs du Nord, on retrouve des membres de la famille Kagi, maintenant adolescents, aux prises avec des enjeux actuels comme l’ouverture à la différence, l’intimidation et le féminisme, dans un Japon historique fictif. Taku et Yûmi, confrontés aux préjugés et aux attentes de leur société, osent tracer leurs voies avec fougue, sensibilité et singularité.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 03 avril 2019
Nombre de lectures 1
EAN13 9782764437728
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0450€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

DE LA MÊME AUTEURE CHEZ QUÉBEC AMÉRIQUE
JEUNESSE
Nous sommes tous différents et nous sommes tous beaux , album, 2019.
Les Fleurs du Nord , coll. Titan +, 2016.
• LAURÉATE, PRIX JEUNESSE DES UNIVERS PARALLÈLES 2018
La Pomme de Justine , coll. Titan +, 2013.
ADULTE
L’amour au cœur de la vie , Hors collection, 2017.





Projet dirigé par Stéphanie Durand, éditrice
Conception graphique : Claudia Mc Arthur
Mise en pages : Marquis Interscript
Révision linguistique : Isabelle Pauzé, Sophie Sainte-Marie et Ryôko Utani (japonais)
En couverture : Illustration de Masayuki Kôjô, artiste du bujinga (www.macfamily57.com)
Calligraphies manuscrites japonaises : Shôhô Teramoto (p. 40) et Ryôko Utani (pour les lettres)
Conversion en ePub : Nicolas Ménard
Québec Amérique 7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010
Nous reconnaissons l'aide financière du gouvernement du Canada.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. We acknowledge the support of the Canada Council for the Arts.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d'impôt pour l'édition de livres – Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Titre : L’ombre du shinobi / Valérie Harvey. Noms : Harvey, Valérie, auteur. Collections : Magellan. Description : Mention de collection : Magellan Identifiants : Canadiana 20190011394 | ISBN 9782764437704 Classification : LCC PS8615.A77395 O43 2019 | CDD jC843/.6—dc23
ISBN 978-2-7644-3771-1 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3772-8 (ePub)
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2019
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2019
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés
© Éditions Québec Amérique inc., 2019.
quebec-amerique.com



À ma fille Émi. L’héroïne de ce roman a changé de nom. Je ne voulais pas que vous partagiez autre chose que la force de voir plus loin que l’ombre.
À Simona Sara Ioffe Ackerman (1982-2018). Une amie rayonnante qui a réchauffé tant de cœurs. Ton sourire reste dans mes plus beaux souvenirs.


Là où l’histoire se déroule...



Mot de l’auteure
L’image des ninjas telle que nous la connaissons aujourd’hui a beaucoup varié au cours de l’histoire japonaise. Appelés « shinobis » ou « ninjas », ces mercenaires et espions étaient parfois des samouraïs, et certains ont eu des maîtres yamabushi (des moines ermites vivant dans les montagnes). Tout au long de l’histoire japonaise, les empereurs ont cherché à s’allier aux ninjas pour accomplir leurs plus viles tâches ou pour contrer un shogun trop puissant.
Principalement concentrés autour de la région de Kyoto, la vieille capitale, les ninjas savaient vivre dans les milieux difficiles et pouvaient exercer plusieurs emplois pour passer inaperçus. Des armes qui leur sont propres ont fait leur popularité, par exemple le shuriken, cette petite étoile de métal qui est présente dans tous les films où l’on trouve des ninjas.
Ce récit s’inspire d’une île semblable à un Japon simplifié. Cela me donne une grande liberté quant à l’histoire et à la culture. Les shinobis peuvent ainsi apparaître parmi les Émishis, une population du nord de l’île.


La famille Kagi 火伎



Liste des personnages
LES KAGI, HÉRITIERS DU FEU 火伎
Tatsuké Kagi  火伎龍気
Midori Kagi, née Kiyoki  火伎美土里
Aki Kagi   火伎明
Kyôichi Kagi   火伎恭一
Kotaro Kagi  火伎個他路
Setsuna Kagi   火伎刹那
Jirô Kagi, né Samizu   火伎治朗
Taku Kagi   火伎宅
Yûmi Kagi   火伎夕実
Tatsumi Kagi   火伎龍海
Mikio Kagi  火伎幹郎
LES KIYOKI, HÉRITIERS DE LA TERRE 木与木
Naoki Kiyoki   木与木直喜
LES SAMIZU, HÉRITIERS DE L’EAU 佐水
Hanako Samizu   佐水花子
LA FAMILLE IMPÉRIALE
Empereur Émishi  蝦夷王
Prince Chûemon   忠衛門
Prince Danno   段野
LES NOVICES DE L’ARMÉE
Buntarô   文太郎
Kichirô   吉郎
Tomi  智海
Hayato   隼人
Shôda  翔太
Kosaku   光策
Ichirô   一郎
Masaki   正気
LES HABITANTS DU VILLAGE DES ESTROPIÉS
Taé   妙
Shiro  白
Rin
Rai
LES NINJAS
Ken  剣
Udo   宇戸
Shinta   新侘
LES AUTRES
Sôjiro  宗次郎
Masao
LISTE DES LIEUX
Monts Sounkyô  層雲峡
Mont Kurodaké   黒岳
Mont Chôyô  朝陽山
Fuki   不羈
Hokkaidô  北海道
Kitakyô  北京
Lac Tôya  洞爺湖
Mont Arashi  嵐山
Nankaidô  南海道
Minamito  南都
Ossa   治島


Lexique
NINJA/SHINOBI
Ces mots sont synonymes. Ils sont formés du même caractère 忍 qui se lit shinobi lorsqu’il est seul, mais nin lorsqu’on y ajoute le caractère « personne » 者 comme c’est le cas dans 忍者 ninja . Lorsque le ninja devenait espion, il camouflait le but de sa présence en exerçant un emploi pendant plusieurs mois, en étant musicien dans une maison de nobles par exemple. Le shinobi était donc à la fois un espion et un assassin, mercenaire habile et discret, aux multiples compétences.
KAMI
Dans le shintoïsme, la religion officielle du Japon, le kami est l’équivalent d’un esprit, tout près de ce qu’est un dieu. Il ou elle habite la nature, l’environnement. Les phénomènes extraordinaires sont les actes des kamis. Ils sont innombrables et ils sont présents partout, ce qui impose le respect de tout ce qui nous entoure.
SHOGUN
Le terme « shogun » signifie « général ». Le shogun a eu différentes fonctions au cours de l’histoire japonaise, devenant même le véritable détenteur du pouvoir à certaines époques.
ONSEN
Une source d’eau chaude naturelle générée par la présence de volcans. On se lave avant d’y entrer nu.
TANZAKU
De petits papiers qu’on accroche à une branche d’arbre exposée à l’extérieur de la maison (habituellement un bambou) juste avant la fête des étoiles, Tanabata, le 7 juillet.
SHAMISEN
Un instrument qui ressemble à un luth, avec trois cordes qu’on pince pour jouer les mélodies. Il est encore utilisé dans les spectacles traditionnels de théâtre.
VÊTEMENTS
HAKAMA
Le hakama est composé d’une tunique entrée dans un pantalon large plissé. Il était traditionnellement porté par les nobles du Japon médiéval.
KIMONO
Le kimono est rectiligne, tombant jusqu’aux pieds ou aux chevilles, suivant le caractère formel de l’ensemble et de la personne qui le porte. Il est tenu en place par une large ceinture nouée dans le dos, appelée « obi ».
YUKATA
Le yukata est un léger kimono d’été porté à la fois par les hommes et par les femmes.
ARMES
KATANA
Symbole de la caste des samouraïs, le katana est un sabre (arme blanche courbe à un seul tranchant) de plus de 60 centimètres. Il est glissé dans la ceinture du côté gauche, le tranchant dirigé vers le bas.
KODACHI
Le kodachi est un sabre japonais de petite taille. Il mesure de 40 à 65 cm. Il est souvent utilisé par paires, pour le combat rapproché. Il est très utile pour l’assassinat.
SAÏ
Le saï ressemble à un trident qui ne tranche pas, mais qui permet de piquer. La pointe centrale, plus longue, est encadrée par deux griffes. On utilise généralement deux saïs, un troisième pouvant être glissé à la ceinture afin d’en remplacer un qui se serait cassé. Cette arme peut aussi être lancée.



Première chronique
LA DAME DES FLEURS
Rien n’est perdu tant que tout n’est pas perdu.
Proverbe japonais


Chapitre 1
LES SECRETS DU PASSÉ
Yûmi dormait, l’arme à côté de sa main. Elle aurait douze ans en juillet, mais, chaque soir, elle n’arrivait à fermer l’œil que si le bois du fourreau se trouvait près d’elle.
La guerre était finie. Elle avait déménagé dans la capitale, loin des montagnes, avec sa mère et son frère. Ses grands-parents étaient tout près. Elle avait même un nouveau beau-père. Mais si sa tête comprenait qu’elle était maintenant en sécurité, son cœur ne s’apaisait pas si facilement. Et elle continuait de dormir avec sa lame. On n’effaçait pas aussi aisément trois ans d’inquiétudes.
Un bruit la tira de son sommeil léger. Elle serra la main, retrouvant le contact rassurant du kodachi, cette arme courte qui l’avait si bien servie. Mais elle reconnut les sons. Un soupir résonna, en écho avec une autre respiration. Yûmi resta immobile, les yeux ouverts dans le noir de sa chambre. Sa mère et Jirô, cet homme qui avait pris la place de son père adoré, ne dormaient pas.
Cet homme, elle aurait dû le haïr. Mais elle n’y arrivait pas, car elle se souvenait très bien de ce que sa mère était devenue quand leur père était mort, au début de la guerre des monts. De guerrière, elle s’était transformée en monstre de vengeance. Elle était devenue la chef, menant des attaques coordonnées et efficaces avec les hommes du campement. Même si Yûmi savait que sa mère avait des pouvoirs spéciaux, jamais elle ne l’avait vue en faire usage. Et cette explosion de feu qui avait tout englouti sans distinction l’avait effrayée sans commune mesure.
Cette mère joyeuse et déterminée, à qui elle voulait ressembler, avait pris un visage plus violent, plus froid et rationnel. Elle avait demandé aux enfants de s’entraîner à combattre, eux aussi. Ils devaient pouvoir se défendre en cas de besoin. Et cette aptitude leur avait effectivement servi.
Yûmi se leva silencieusement pour éviter de ressasser ces souvenirs. Elle ne pouvait détester son beau-père, car, depuis qu’il était là, la mère heureuse d’avant la guerre était revenue, s’ajoutant à la chef des dernières années.
Elle sortit de son futon sans bruit. Elle couvrit sa tête d’un foulard noir, puis l’enroula partiellement devant son visage pour masquer sa bouche. La lune allongeait les ombres ce soir-là, elle devrait être prudente. Son cœur se mit à battre un peu plus fort quand elle poussa sur les battants de la petite fenêtre de sa chambre. Mais elle avait huilé les gonds avant de commencer ses expéditions, et la fenêtre s’ouvrit sans bruit. Elle n’était pas très grande pour ses onze ans, même si son anniversaire approchait, comme elle ne cessait de le rappeler à tout le monde. Elle entendit les souffles dans la chambre de sa mère, le ronflement de son frère aîné de l’autre côté. Son maître d’entraînement, Sôjiro, désapprouverait sans doute qu’elle sorte ainsi. Mais elle aimait tester dans la ville ce qu’elle avait appris avec lui.
Elle se glissa dehors comme un chat, sans bruit, le kodachi à la main. Elle croisa deux gardes, qu’elle évita sans grand problème. C’était la troisième fois qu’elle se faufilait hors de la maison. Le mois de juin était doux cette année, les feuilles naissantes permettaient de camoufler plus facilement les mouvements.
Le jour, quand elle allait à ses cours avec les recrues de l’armée, elle prenait soin de mémoriser les différents domaines de la ville. Et elle les visitait un à un pendant la nuit, curieuse. À cette heure, il n’y avait personne, alors, quand un homme surgit, elle le suivit. C’était un guerrier, elle le devina à sa carrure et à son maintien.
Il s’arrêta, et Yûmi le vit prendre une longue perche pour grimper par-dessus une muraille, comme s’il y était habitué. Elle attendit quelques minutes et fit de même. La silhouette de l’homme disparaissait déjà à l’autre bout d’un vaste parc. Elle courut pour le suivre.
Une porte coulissante s’ouvrit, et Yûmi s’approcha plus discrètement, utilisant les différents buissons du jardin pour se positionner plus près. La lumière du pavillon lui permit de constater que le guerrier venait de rejoindre une superbe femme. Elle le reconnut alors : il était au mariage de sa mère et de Jirô. C’était l’un des entraîneurs des recrues.
Le festival des soupirs commença. Sauf que, cette fois, Yûmi pouvait voir ce qui les déclenchait.
Elle eut un choc en réalisant que les gestes étaient pratiquement les mêmes que ceux qu’elle avait vus pendant la guerre, ceux des soldats ennemis avec les femmes. Elle se souvenait trop bien de cette ferme envahie en bordure du village. Sa mère avait été avertie tard et, quand elle était arrivée, les soldats ennemis étaient trop occupés pour rester vigilants. Accompagnée de ses alliés, elle n’avait laissé aucun survivant.
Aucune explication ne fut donnée à son frère ni à elle, mais leur mère avait mis en garde les guerriers du campement ce soir-là qu’elle serait sans pitié envers ceux qui opteraient pour le viol.
Ce que Yûmi observait en ce moment était semblable. Pourtant, si l’homme faisait les mêmes gestes, quelque chose était différent. Yûmi le comprenait. La partenaire y répondait, elle agissait. Ainsi, ce qu’elle croyait être une agression brutale pouvait aussi être une source de plaisir.
Elle quitta les lieux, ne voulant pas s’éterniser. C’était donc ça qui se produisait dans la chambre de sa mère et de Jirô ! Yûmi reconnut les bruits. Sa mère était finalement beaucoup plus silencieuse que cette dame ! Elle termina sa sortie en visitant son domaine préféré. Celui où elle revenait toutes les nuits : les pavillons du frère de l’empereur. Tout y était calme ce soir-là. Yûmi en profita pour s’asseoir contre un grand pin, près d’un petit étang aménagé, cachée par un buisson. Ce parc, constitué de plusieurs pavillons, était si paisible ! C’était tout le contraire du propriétaire si on en croyait les rumeurs.
Lors du mariage tout récent de sa mère avec Jirô, elle avait remarqué cet homme aux longs cheveux noirs, accompagné de son fils tout aussi magnifique. Ils étaient complètement différents de ce qu’elle connaissait. Yûmi avait passé sa vie entourée de guerriers, mais ces deux hommes étaient minces, délicats, très grands.
Quelques soirées plus tard, elle avait surpris une conversation entre sa mère et son nouveau beau-père :
— Pourquoi l’empereur ne fait-il rien s’il doute du prince Chûemon ? Il a hébergé ta tante, une espionne pendant des années pour le compte de l’empereur du Sud ! S’il fouillait la résidence…
Jirô avait répondu :
— On ne peut faire entrer une troupe chez le prince. Les soupçons de l’empereur ainsi exposés seraient l’équivalent d’une condamnation, même s’il est innocent.
— C’est vrai…, avait répondu sa mère en soupirant.
Oh… Un homme mystérieux… Yûmi avait eu envie de savoir ce que cachait ce bel homme. Elle réfléchit. Le prince était-il un traître ? Et quelle était cette histoire avec la tante de Jirô ? De la famille de son beau-père, elle savait que sa sœur bien-aimée était morte en tombant dans la grande chute du lac, mais la tante de Jirô avait été une espionne… Pour le compte de qui ?
Le prince et son fils habitaient un superbe domaine. Alors, depuis trois nuits, Yûmi s’y rendait pour explorer les pavillons, espérant entendre ou découvrir quelque chose d’utile. Si cet homme était un traître, elle pouvait peut-être trouver des preuves. Elle voulut s’approcher d’un des bâtiments principaux, mais un bruit de pas la maintint silencieuse et immobile dans sa cachette. La personne passa sur un sentier de rochers qui traversait l’eau calme de l’étang. Yûmi bénit l’enseignement de son maître des montagnes qui lui avait appris l’importance des ombres. La lune était présente dans le ciel ce soir, mais elle s’était placée dos à sa lumière, qui s’arrêtait derrière elle et le grand pin. Elle pouvait observer la silhouette de l’homme, même si lui ne la voyait pas.
À l’évidence, il connaissait le chemin. Il portait un hakama gris foncé moins large que celui des nobles et il se mouvait beaucoup plus rapidement, sans la démarche qu’elle avait vue à la cour. Même s’il faisait trop sombre pour distinguer son visage, elle devina que ce n’était pas le prince. Il était plus petit que Chûemon ou son fils. Quand l’inconnu monta les marches du minuscule pavillon au centre de l’étang, Yûmi ne put s’empêcher d’admirer sa souplesse, comme si ses pieds touchaient à peine le sol.
Elle retint son souffle quand l’homme s’immobilisa pour ouvrir la porte coulissante. Yûmi n’avait pas visité ce pavillon, croyant que ce n’était qu’un bâtiment décoratif. L’homme disparut à l’intérieur. La porte se referma, redonnant au parc ses charmes lunaires. Puis le son d’une flûte s’éleva, égrenant les sons d’une douce mélodie. Certaines notes résonnaient de façon si triste dans l’harmonie de la chanson. Son cœur se serrait à chacune de ces étranges résonances, comme si elle souffrait en même temps que la musique. Ainsi, le prince Chûemon hébergeait un artiste aussi talentueux sur son domaine. Quel luxe !
Il valait mieux retourner à la maison. Yûmi se leva en douceur, attentive à ses moindres gestes pour ne pas alerter le musicien. L’excitation l’envahit une fois de plus. Elle adorait se mouvoir dans l’ombre ainsi, les sens en éveil. Elle n’aurait pas voulu retrouver les dangers de la guerre, mais ce sentiment d’être en action, prête à réagir aux imprévus, lui manquait cruellement. Tandis que ses journées étaient routinières et prévisibles, sortir ainsi lui permettait de découvrir peu à peu les secrets cachés dans les plis de la nuit.
Yûmi ne savait pas encore que certaines vérités sont assez dangereuses pour changer l’avenir.

Quatorze ans auparavant, lettre de Hanako à son frère Jirô.
Jirô, mon cher frère. La neige s’est mise à tomber hier soir. De gros flocons blancs qui semblaient doux comme les nuages ont recouvert les toits du domaine. Toutes les couleurs ont disparu. Il ne reste que les pins qui résistent silencieusement en brandissant le vert sombre de leurs épines.
La neige tombe aussi sur les montagnes où tu as dû te réfugier. Assis près d’un feu réconfortant, juste avant d’aller dormir, j’ai parlé de toi à notre tante. J’avais l’âme un peu triste. J’aurais aimé partager la vue de cette toute première neige de notre vie avec toi. Je suis étonnée que ce pays abrite des gens qui bravent ce froid.
Nous sommes dans l’hiver de nos vies. À l’intérieur, je n’ai jamais ressenti un froid aussi terrible depuis que j’ai vu mourir nos parents. Et puis il y a eu ton départ vers les montagnes, mon frère, toi avec qui je partage ces souvenirs de notre île tropicale.
Notre tante a raison, je sais bien que l’héritier des Samizu ne peut rester dans la capitale sans risquer d’attirer l’attention. Et pourtant... Nous avons affronté ensemble la mort de nos parents, la guerre, l’exil de notre île adorée, les dangers sur la mer d’automne, la marche à travers ce pays déjà glacial avant de trouver refuge chez elle. J’aurais tant voulu que tu restes près de moi, bien au chaud dans cette résidence confortable.
Je m’accroche à mes habitudes. Je continue de marcher tous les matins, malgré le froid. J’aime particulièrement le chemin qui mène à la chute du lac. Je monte presque au sommet du mont sacré. Notre tante me fait accompagner par deux serviteurs pour me guider si nécessaire. Du sentier, la vue est magnifique. Parfois, l’autre côté du lac est invisible, alors je peux croire une seconde que je suis devant notre océan et que notre île est toute proche.
Les lois sont floues dans ce territoire où tu te réfugies. Le chef des monts n’est pas commode. Comment vis-tu dans les montagnes ? As-tu froid ? Es-tu mis à l’écart parce que tu es un Samizu ? Oh ! mon frère ! J’espère que tu trouveras ta voie.
Je me sens inutile, réfugiée ainsi chez une tante presque inconnue. Je suis une exilée. Je n’ai plus de titre de noblesse, je n’ai plus d’héritage. À quoi cela me servira-t-il maintenant de savoir broder, de jouer les chants de notre pays sur le shamisen ou d’avoir appris comment m’occuper convenablement d’un mari ?
Si j’avais été un garçon, j’aurais pu t’accompagner. Une femme n’est qu’un poids. J’ai tenté de réduire le mien le plus possible. Pendant la longue fuite jusqu’ici, je me suis tue. Je sers le thé et je reste discrète lorsque ma tante reçoit des invités. Notre mère a toujours dit qu’une femme digne ne se plaignait pas dans la douleur.
La route entre les monts et la capitale est fermée à cause de la neige. Je t’enverrai ma petite histoire au printemps.
Prends soin de toi, Jirô.
佐水·花子
Samizu Hanako

Yûmi sortit de sa chambre vêtue d’un joli kimono, mais personne ne la remarqua, car sa mère venait aussi de quitter la sienne avec une armure d’apparat sur son hakama, comme un homme. Jirô semblait outré de la voir habillée de la même manière que lui.
— Mais nous sommes convoqués par l’empereur ! Tu ne peux pas te présenter ainsi, Aki !
— Absolument. Je suis une guerrière. J’ai fait une exception à notre mariage, mais j’espère que tu t’en souviens, car tu ne me verras pas souvent porter de kimono !
Jirô se tourna vers Yûmi, la montrant du doigt :
— Ta fille en a mis un, et c’est une guerrière aussi !
— Oui, elle est libre comme je le suis. Et je fais un choix différent, c’est tout, Jirô.
— Ah ! tu n’en fais toujours qu’à ta tête ! Mais tu es certaine de connaître toutes les procédures ? Tu ne veux pas que je te rappelle…
— Non. N’oublie pas que j’ai grandi à la cour. Ce n’est pas parce que je ne porte pas de kimono que je ne sais pas comment m’adresser à l’empereur, seigneur Jirô.
Yûmi sourit. Quand sa mère employait le titre de noblesse de son beau-père, c’était entre autres pour critiquer son attachement aux conventions. Jirô soupira, abandonnant le sujet. Il était le commandant en chef de l’empereur, le plus important membre des armées après le shogun, mais il n’arriverait jamais à faire céder Aki, il le savait.
Aki soupira, elle aussi. Jirô accordait plus d’importance qu’elle à la noblesse et aux usages de la cour. Au fond de lui-même, il resterait toujours le grand seigneur exilé de l’île d’Ossa, même s’il avait pris le nom de Kagi en l’épousant, sa famille ayant un statut supérieur à la sienne. Elle se ferma pour éviter que la nervosité de son mari l’atteigne, et ils rejoignirent la salle d’audience.
La porte coulissante s’ouvrit, ils s’agenouillèrent, saluèrent. Comme deux danseurs synchronisés, ils se relevèrent avec le pied gauche, s’avancèrent sans lever les yeux pour prendre place devant l’empereur, saluèrent encore, puis attendirent. Aki sentit tout de suite le corps de Jirô se détendre devant cette chorégraphie parfaitement exécutée : il avait compris que ce n’était pas la première fois pour Aki et s’en vit soulagé.
— Aki Kagi. Jirô Kagi. Bienvenue devant nous, les accueillit l’empereur qui parlait toujours de lui-même à la première personne du pluriel.
Puis le dirigeant posa son regard sur les enfants.
— Taku et Yûmi Kagi. Nous sommes enchanté de faire votre connaissance.
Ils gardèrent tous les yeux baissés, attendant la suite. Yûmi avait eu le temps de voir ses grands-parents près de l’empereur en entrant. Son grand-père était le shogun, après tout, le chef des armées. Sa grand-mère portait elle aussi une armure, ce qui la rassurait un peu : sa mère n’était pas la seule femme à défier les conventions de la cour. Il y avait aussi un homme plus jeune, silencieux aux côtés du souverain. Yûmi ne l’avait jamais vu, mais elle devina que c’était le prince héritier grâce à sa ressemblance avec son père.
L’empereur poursuivit :
— Aki. Il y a longtemps que nous nous sommes rencontrés. Vous avez mené les monts d’une main de maître. Je vous en félicite.
— C’est trop d’honneur, Votre Majesté, répondit-elle.
— Votre père a fait brûler tout votre territoire pour vous libérer et anéantir l’armée adverse. Jirô a risqué sa vie pour vous secourir. Dites-nous, très chère, êtes-vous remise de vos blessures ?
Un long silence s’installa avant qu’Aki ne réponde, sa voix résonnant sur le tatami :
— Certaines blessures ne guériront jamais, Votre Majesté. Elles sont nécessaires à la dextérité de l’esprit.
— Nous comprenons, Aki, nous comprenons très bien. L’expérience ne peut jamais être enseignée.
Le silence revint. On en arrivait au véritable but de cette rencontre. L’empereur prit la parole :
— Nous nous souvenons de vous, jeune dame. Bien avant de résider dans les monts, vous avez semé la terreur parmi les nobles de la cour, avec vos pouvoirs de feu. Ils ont été plusieurs à se plaindre de vos habitudes guerrières, de votre fière attitude. Ceux qui voulaient votre tête sont aujourd’hui sous haute surveillance. Nous ne savons pas s’ils ont été des traîtres au même titre que la tante de Jirô, mais nous l’apprendrons.
L’empereur se leva.
— Quant à votre intégration à l’armée, elle ne fait aucun doute. Même sans votre récent mariage avec Jirô, dont nous nous réjouissons, nous vous aurions accueillie à bras ouverts. Nous avons compris depuis fort longtemps qu’il ne servait à rien de nier la réalité. Certains destins échappent aux normes.
Il récupéra un rouleau qu’il tendit à Aki, mais il parla à tous :
— Shogun Tatsuké, Midori, Jirô. Vous en êtes témoins, nous faisons d’Aki une commandante, au même titre que son mari. Elle sera responsable de l’entraînement de ces combats qui opposent une petite troupe à de grands groupes armés, comptant sur l’effet de surprise. La guérilla sera un ajout à nos compétences martiales. Jirô, nous modifierons également votre poste pour que vous deveniez commandant des équipes à chevaux. La paix s’est installée, mes amis. Mais nous n’en avons pas fini avec les suites de cette guerre, malheureusement. Les derniers rapports que nous avons reçus du Sud indiquent que la capitale est aux prises avec une guerre civile : les nobles Noda ont été exécutés par la population. Et la légitimité de l’empereur du Sud est menacée, il pourrait tomber à tout moment. Même ici, au Hokkaidô, nous soupçonnons l’influence de traîtres dans notre cour. C’est pourquoi nous avons à discuter d’un sujet important.
L’empereur se rassit. Ce qui suivit était totalement imprévu.
— Nous souhaitons officiellement annexer les monts à Hokkaidô.
Les quatre guerriers qui lui faisaient face relevèrent la tête, et l’empereur Émishi constata, encore une fois, la force incroyable qui émanait d’eux. Une raison de plus pour faire des monts Sounkyô une partie de son pays. Il expliqua :
— Nous y avons bien songé au cours des années. À chaque guerre, les pertes ont été considérables et irremplaçables.
Aki plissa les yeux, attentive. L’empereur savait fort bien qu’elle y avait perdu son mari.
— Cette fois, Aki, la victoire est liée à notre armée.
Tatsuké bougea, voulant intervenir, mais le souverain précisa avant qu’il ne parle :
— Et à votre intervention, shogun, nous le savons aussi. C’est justement ce qui motive notre demande. Nos familles sont déjà liées. Il y a des années maintenant que toute votre famille, les Kagi, est établie dans la capitale. Hokkaidô est un petit pays, avec un climat difficile. Le Nankaidô dispose d’énormes ressources, d’une agriculture facile, de bateaux qui pillent les richesses du Gaikoku. Pour l’instant, ils sont occupés avec leurs propres problèmes. Mais un jour, ils regarderont une nouvelle fois vers le Nord. Les monts ne peuvent se défendre seuls, Hokkaidô non plus, nous devons tous l’avouer. Ce n’est qu’ensemble que nous pourrons contrer la menace.
Jirô acquiesça à ce que venait de dire l’empereur. Son île avait tenté de repousser les armées du Sud, et cela n’avait mené à rien, sinon à la mort et à l’exil. Mais Tatsuké intervint :
— Les gens des monts Sounkyô n’accepteront jamais.
— Nous n’en sommes pas si convaincu. Nous leur proposerons un accord leur garantissant une certaine autonomie, nous assurerons la reconstruction du campement, nous enverrons également des vivres le temps qu’il faudra, en attendant que les champs détruits pendant la guerre redonnent des fruits. Les avantages seront immédiats pour les monts.
Aki posa la question que tout le monde n’osait prononcer :
— Et s’ils refusent ?
L’empereur soupira. Il avait beaucoup réfléchi à cela aussi. Il n’y avait qu’une conclusion.
— Alors nous laisserons tomber. Nous savons fort bien de quel côté pencherait votre famille. Nous ne pourrions envoyer notre armée contre un shogun rebelle qu’elle a servi fidèlement pendant tant d’années. Sans compter le pouvoir du feu destructeur que vous possédez, Tatsuké et Aki.
Il fronça les sourcils.
— Toutefois, un refus signifierait aussi que notre aide se tarirait, multipliant les difficultés pour la reconstruction. Le Nankaidô n’est pas tombé, Kagi. Il n’attend qu’un signe de faiblesse pour revenir dans vos montagnes.
Ils comprirent le message. Ils pouvaient refuser, mais les monts Sounkyô risquaient de voir le retour des guerriers sudistes, à moyen ou à long terme. C’était une demande et non une obligation, mais les conséquences d’un refus pouvaient être funestes pour les monts.
Les idées couraient très vite dans la tête d’Aki, qui envisageait les multiples possibilités. Ils l’entendirent se mettre à rire doucement.
— Votre Majesté, votre proposition semble avantageuse pour notre territoire. Je vais écrire à mon frère qui mène les guerriers. Votre demande sera présentée aux gens de notre pays.
Le ton de l’héritière du feu était sérieux, mais une touche d’amusement pointait dans ses phrases polies. L’empereur comprit pourquoi quand elle poursuivit :
— Cependant, j’aimerais faire un ajout à cet accord. Vous m’avez offert un poste de commandante, reconnaissant ainsi mon passé de guerrière. Avec ma mère, je serai la seule femme de votre armée. Mais bien avant que mes pouvoirs ne s’éveillent, j’avais déjà le désir de suivre la voie martiale. La famille Kagi n’oblige pas ses femmes à la servitude. Elle utilise leur potentiel. L’accord devra donc refléter cette particularité qui court dans ma famille depuis deux générations, et les femmes pourront entrer dans l’armée du Hokkaidô.
L’empereur Émishi se dit qu’il n’avait pas tout prévu, finalement. Aki avait trouvé une façon de le surprendre. Il l’interrogea :
— Vous pensez à une division réservée aux femmes ?
— Non. Ce serait une autre façon de les mettre à l’écart. Je pense à leur accession à toutes les spécialités de l’armée. Des femmes sur les chevaux, des femmes aux arts martiaux, à la maîtrise des katanas, aux combats de guérilla. Faites-moi confiance, nous en sommes capables.
Elle lui sourit, les yeux brillants. Son idée bouleversait l’ordre de la société. Mais la famille Kagi brouillait les frontières des conventions depuis si longtemps…
— Nous ne sommes pas certains que des femmes autres que celles de votre famille voudront s’engager dans l’armée. Mais nous réfléchirons à votre proposition.
Aki ajouta :
— La lettre que j’enverrai à mon frère Setsuna dépendra de votre réponse, Majesté. Si vous acceptez, elle pourrait être beaucoup plus… engagée.
Cette femme était intelligente et une fine négociatrice. Elle n’était pas devenue chef des monts simplement à cause de son nom, elle en avait toutes les compétences. L’empereur s’était attendu à devoir discuter des conditions avec son shogun Tatsuké, mais elle avait pris les devants et avait rallié sa famille à son idée. Il échangea un regard avec le prince héritier, qui semblait lui aussi trouver la chose intéressante. Elle avait peut-être raison. D’autres femmes comme elle seraient des atouts précieux pour son armée.
— Alors écrivez chaleureusement à votre frère. Nous acceptons votre demande. Elle sera incluse dans l’accord. Maintenant, disposez.
Ils sortirent. Ils étaient tous sous le choc. Cet accord pouvait assurer la sécurité de leurs monts, mais il limiterait aussi la liberté de leur territoire. Jirô brisa le silence :
— Les monts Sounkyô y gagneront davantage qu’ils perdront. Je parle d’expérience.
Tatsuké ajouta :
— Aki, tu sais comme moi que les pouvoirs magiques disparaissent. Le vent et l’eau n’ont plus d’héritier depuis longtemps, et c’est ce qui attend les autres familles magiques, j’en suis convaincu. Naoki est le seul à contrôler les pouvoirs de la terre. Et il n’y a que toi et moi qui pouvons utiliser le feu.
Aki l’interrompit :
— Et la magie ne se manifeste chez moi que lorsque je perds le contrôle. Je sais bien que je n’ai qu’une version dangereuse de ton pouvoir, papa…
Tatsuké approuva tristement :
— Rien ne dit que les prochains empereurs ne profiteront pas de la fin de la magie pour envahir de façon violente les montagnes. Il vaudra mieux à ce moment-là que notre territoire fasse partie du Hokkaidô.
Ils semblaient tous d’accord. Ne restait qu’à présenter la demande à Setsuna.

Quatorze ans auparavant, lettre de Hanako à son frère Jirô.
Mon frère, il se passe des choses étranges chez notre tante. La résidence où nous sommes n’est pas si grande pour me permettre d’ignorer les visites nocturnes qu’elle reçoit. Parfois, le prince Chûemon, le frère de l’empereur, la rejoint. Je sais bien qu’il est le propriétaire des lieux et qu’il est le bienfaiteur de notre tante, mais j’y vois d’autres hommes aussi. J’ai cru qu’ils étaient ses amants, mais ils sont vêtus de noir et partent sans bruit. Les nuits de pleine lune, je les vois courir sur le toit, puis disparaître comme des chauves-souris.
Tu sais, comme moi, qui sont ces hommes. Je croyais que les shinobis n’existaient pas au Hokkaidô. Viennent-ils du lointain Nankaidô ? Pourquoi sont-ils ici ? Que préparent notre tante et le frère de l’empereur ?
J’ai peur, Jirô. Je crains une trahison.
J’aurais tant besoin de tes conseils !

Comme les trois dernières fois qu’elle avait quitté la maison en pleine nuit, Yûmi attendit que tout le monde dorme. Dans une demeure comme la leur, chaque son passait les murs légers, mais elle était depuis longtemps maîtresse du silence. Souple, elle se hissa et sortit par la petite fenêtre de sa chambre.
Elle marcha jusqu’à la résidence du prince Chûemon, près du palais impérial. Elle évita les troupes et les chemins éclairés. Elle connaissait maintenant très bien le trajet.
Ses cheveux noirs attachés serré derrière sa tête, son foulard sombre couvrant son visage, elle se fondait dans l’ombre. Elle bondit sur les branches d’un érable et se laissa tomber de l’autre côté du mur protégeant la résidence. Elle jeta un coup d’œil aux alentours pour vérifier qu’aucun garde ne l’avait entendue, puis elle courut vers l’étang. Elle s’agenouilla au même endroit, appuyée contre le grand pin, et resta immobile. L’observation était la clé pour reconnaître le terrain et repérer les présences humaines, lui avait-on maintes fois répété. Vingt minutes s’écoulèrent. Elle distingua des serviteurs qui passaient du bâtiment principal à ce qui semblait leurs dortoirs, plus loin. Le petit pavillon du musicien paraissait vide. Elle résista à la tentation de le visiter, se doutant qu’elle n’apprendrait pas grand-chose là.
Il n’y avait aucun signe de vie. Elle attendit encore dix minutes, puis elle bougea. Elle se dirigea vers le bâtiment au fond de la cour.
Un plancher rossignol encerclait ce superbe pavillon, beaucoup plus grand que le minuscule bâtiment au centre de l’étang. C’était un piège, elle le savait. Qu’un souffle se pose sur le bois de cette galerie, et il se mettait à couiner comme une alarme. Impossible d’utiliser cette voie directe. Mais elle connaissait d’autres trucs. En équilibre précaire sur la barrière, elle sauta sur la statue du dieu qui ornait le coin du toit du pavillon. Elle eut peur un instant que la statue s’écroule sous le choc. Mais le prince Chûemon n’avait chez lui que les meilleurs artisans, et le dieu grimaçant tint bon. Yûmi courut jusqu’au faîte, ses pieds nus effleurant à peine les tuiles. Elle s’agenouilla, jetant encore une fois un coup d’œil alerte au domaine. La lune était à peine un croissant, mais elle remarqua tout de même que le prince Chûemon disposait d’une vue splendide sur le lac Tôya.
Ce pavillon était probablement inhabité, car aucune fenêtre n’était ouverte, malgré la belle nuit de cette fin de printemps. Elle redescendit et, agrippée au rebord du toit, elle se servit de son orteil pour faire coulisser la porte. Ses bras se mirent à trembler sous l’effort et la concentration. Quand l’ouverture fut suffisamment grande, elle ramena les jambes sous elle pour créer un effet de balancier et se projeta doucement sur le tatami.
Sa main se posa immédiatement sur son kodachi. C’était le moment le plus dangereux. Si quelqu’un dormait dans la pièce, il pourrait avoir été éveillé par l’ouverture de la porte. Mais il n’y avait personne. Ce pavillon était très simple. Une pièce et une alcôve où était exposé le caractère 永 « éternité », l’un des signes les plus difficiles à tracer correctement, Yûmi le savait par expérience. Des fleurs séchées placées dans un pot de céramique ramassaient la poussière. Cette pièce n’avait pas servi depuis longtemps, sans doute à cause de son éloignement des autres pavillons. Le tatami avait séché et craquait sous ses pas. Elle fit tout de même le tour de l’endroit, tapotant le bas des murs et la jonction des plafonds.

Yûmi s’avança vers l’alcôve et souleva le caractère pour vérifier derrière. Elle passa sa main encore une fois sur les côtés, sans grand espoir. Elle ne réussit qu’à effrayer un petit cafard, qui s’échappa et disparut dans le pot.
Elle fronça les sourcils. Le temps avait abîmé la pièce, et un morceau de céramique était tombé, créant ce trou où l’insecte s’était réfugié. Yûmi tenta de soulever les fleurs séchées, mais elles étaient bien ancrées à leur base. Elle sortit alors son kodachi et força les côtés de cette paille devenue dure comme un bloc.
— Ah ! murmura-t-elle.
Sous les fleurs, elle retrouva son ami le cafard, mais il y avait autre chose de plus que ses doigts identifièrent comme un rouleau. Il faisait trop noir pour en savoir plus. Enfin, elle tenait peut-être quelque chose d’intéressant ! Elle plaça le rouleau dans un petit sac et quitta l’endroit. Un hibou hulula et elle reprit le chemin inverse. Dans l’excitation, elle fut moins attentive aux environs.
Elle fut donc surprise quand une ombre sur les toits se mit à la poursuivre. Yûmi fit appel à toute la vigueur de ses jambes, mais l’autre était plus grand et plus agile. Elle était presque sortie du domaine, en équilibre sur le mur extérieur. Mais il la rattrapa dans un saut magnifique et elle se retrouva avec un couteau sur la gorge. Elle sut que c’était un homme quand la personne dans son dos lui dit à l’oreille :
— J’ai cru que tu étais des nôtres, mais quand tu n’as pas répondu à mon signal, j’ai compris mon erreur.
Le cri du hibou ! C’était un signal ! Comment avait-elle pu ne pas le comprendre ? Il reprit :
— Qui es-tu ?
Ce n’était pas la première fois qu’un espion envoyé par l’empereur visitait le domaine de Chûemon. Le prince savait que son frère doutait de lui. Le ninja s’était assuré qu’aucun espion n’allait sortir vivant du domaine. Un ami du Sud, qui lui devait une faveur, avait chargé un shinobi de la surveillance nocturne. Le shinobi devait être certain que ces hommes disparaissaient mystérieusement.
Mais la personne s’étant introduite dans le pavillon cette nuit était différente. Le ninja n’avait pas perçu sa présence sur le domaine avant qu’elle ne sorte du pavillon abandonné. Comment avait-elle pu se rendre jusque-là sans qu’il le note ? Avait-elle appris dans la confrérie comme lui ? Son intérêt pour cette étrange silhouette lui avait laissé la vie sauve. Il hésitait sur la marche à suivre.
Yûmi comprit très vite que le shinobi ne savait pas s’il devait la tuer. Elle paria que le couteau qui menaçait sa gorge servait davantage à l’arrêter qu’à l’achever. Elle risqua le tout pour le tout en baissant la tête pour mordre la main de l’homme. Elle mordit si fort qu’elle sentit les fibres de son foulard se déchirer. Le ninja émit un juron, mais la prise se desserra, et elle sauta au sol. Elle roula pour absorber le choc, se retournant pour vérifier s’il la suivait. Mais il resta immobile sur le mur, la fixant. Yûmi eut l’audace de lever la main pour le saluer, puis elle s’enfuit par les chemins labyrinthiques de la capitale.

Yûmi retourna à sa chambre et elle sortit le rouleau de son sac. Un nom était tracé, et elle fut surprise de le reconnaître. Celui de son beau-père : Jirô Samizu. Elle déroula le manuscrit et se mit à lire les caractères. Elle n’avançait pas très vite, n’ayant pas suffisamment étudié les signes, mais elle en comprit assez pour que son visage s’assombrisse au fur et à mesure qu’elle parcourait le rouleau. La finale la plongea dans l’horreur.
Il n’y avait pas de temps à perdre. Elle ressortit par la fenêtre et chercha son grand-père. Elle entendit sa voix dans une salle du palais. Elle attendit que le soldat fût parti, puis elle entra.
Tatsuké vit arriver sa petite-fille en pleine nuit, tout habillée de noir, les cheveux noués derrière la tête. Il comprit tout de suite que quelque chose de grave s’était produit.
— Grand-père. Tu auras toutes les preuves pour faire arrêter le prince Chûemon là-dedans.
Et elle lui lança le rouleau qu’il attrapa au vol. Avant de l’ouvrir, il l’interrogea :
— Et je peux savoir où tu as trouvé cela ?
— Dans un des pavillons de la résidence du prince.
Il devina la réponse en voyant son accoutrement, mais il posa tout de même la question :
— Et tu es allée là toute seule, sans avertir quiconque ?
— Oui. C’est la quatrième nuit que je m’y rends.
Tatsuké serra le poing, furieux. Quand la voix dure de son grand-père résonna dans la pièce, Yûmi comprit d’où sa mère tenait son caractère.
— Tu es complètement inconsciente ! J’y envoie des hommes depuis plusieurs semaines et ils ont tous disparu. Tués, sans aucun doute !
La colère de son grand-père, d’ordinaire si gentil avec elle, la fit trembler. Elle voulut se faire pardonner en lui fournissant des informations. D’une voix faible, elle dit :
— Probablement à cause du shinobi qui patrouille. Je l’ai croisé ce soir…
— QUOI ?
Elle recula. Son grand-père s’était approché et avait pris son bras. Il serrait trop fort, et elle avait mal. Mais c’était surtout l’expression de son regard qui la paralysa. Elle se sentit redevenir toute petite. Elle n’était pas très vieille, après tout. Elle aurait dû attendre que le shogun trouve le rouleau par lui-même… Ses grands yeux se remplirent de larmes. Quand Tatsuké le constata, il se calma. Yûmi n’avait que onze ans. Elle avait l’audace de la jeunesse. Elle ne comprenait pas tous les risques qu’elle venait de courir. Il la serra dans ses bras, et elle fondit en pleurs. Il lui avait fait peur. Tant mieux, elle y penserait peut-être davantage avant de prendre de telles initiatives. Cette peur n’était rien comparativement à la crainte qu’elle lui avait donnée. Quelle inconscience, tout de même !
Yûmi recula un peu et lui dit :
— Le rouleau, c’est…
— Ne t’inquiète pas, je vais faire le nécessaire. Viens, je te raccompagne.
— Pas besoin, je…
— Je te raccompagne, insista-t-il.
Ils sortirent, le shogun refusant que les gardes les suivent. Son arme, un grand éventail de métal, était bien accrochée dans son dos. Ils marchèrent sans un mot jusqu’à la fenêtre de la chambre de Yûmi. Avant de le quitter, sa petite-fille murmura :
— Je ferai plus attention, grand-père.
— Je n’en attends pas moins.
— Mais… est-ce que tu peux garder le silence sur mon implication dans cette histoire ?
Aki serait sûrement aussi furieuse que lui. Et si Yûmi avait raison et que ce rouleau révélait de nouvelles informations, elle était en danger. Ce ninja était toujours dans la capitale.
— Le shinobi, sait-il qui tu es ?
— Non.
— Tu en es sûre ?
— Oui. Il était dos à moi et je n’ai pas prononcé une parole. Je n’ai pas vu son visage et il n’a pu voir le mien non plus. J’ai eu la vie sauve parce qu’il croyait que je faisais partie de sa confrérie.
— Si ce que tu dis est vrai et que ce rouleau permet d’arrêter Chûemon, t’impliquer ne ferait que dévoiler ton identité. Je garderai donc le silence.
— Oh ! merci !
— Mais tu me promets de te contenter de ton entraînement à l’avenir ?
Yûmi avait eu peur ce soir. De cet homme en noir qui avait appuyé un couteau sur sa gorge et qui savait manifestement s’en servir, des secrets que le rouleau allait dévoiler et de la colère de son grand-père. Son but n’était pas de devenir ninja, après tout. Alors elle n’avait pas l’intention de poursuivre ce type d’expédition. Elle lui répondit donc :
— Oui, je te le promets, grand-papa.
En la voyant bondir vers la petite fenêtre et se glisser sans bruit à l’intérieur, le shogun comprit pourquoi le ninja avait cru qu’elle était des leurs. Elle avait été entraînée avec les techniques discrètes de Sôjiro, comme sa grand-mère.
Sur le chemin, il réalisa que sa petite-fille agissait comme un soldat au sortir de la guerre. Elle avait presque douze ans, bien loin des quinze ans de la majorité, mais la guerre avait laissé des traces. Yûmi n’arrivait pas à calmer son agitation, celle qui l’avait tenue en alerte et soutenue pendant le long conflit. Il savait fort bien que Taku et Yûmi avaient dû vieillir plus vite après la mort de leur père. L’enfance s’était terminée tôt pour eux. Ils avaient dû combattre pour survivre.
Mais si Taku semblait satisfait de son entraînement dans l’armée, Yûmi s’ennuyait et cherchait l’aventure. Et pour avoir vu plusieurs soldats dans la même situation après la guerre, le shogun connaissait la solution. Il devait augmenter le degré de difficulté pour que cette jeune fille se couche épuisée et dorme toute la nuit. Il allait demander à Masaki, un des meilleurs entraîneurs des recrues, de lui donner des cours particuliers, très tôt le matin.
Il leva les yeux au ciel en retournant au palais pour consulter le document qu’elle lui avait apporté. Seuls les dieux savaient tout ce qu’il fallait imaginer pour protéger ces enfants…

Quand Jirô se présenta ce matin-là, on lui dit d’attendre le shogun dans une salle attenante. C’était anormal qu’il ne rencontre pas immédiatement son beau-père, et cela l’inquiéta. Au lieu de patienter, calme, au centre de la superbe pièce, il s’approcha en silence du grand dragon doré peint sur le paravent. Et il attendit.
Les gardes ne résistèrent pas à la tentation de discuter à voix basse de cette immense nouvelle : le frère de l’empereur venait d’être arrêté par le shogun ! Jirô fronça les sourcils, surpris.
Quand il entendit de l’agitation dans la cour, il reprit sa place au centre de la pièce, agenouillé au sol, il reconnut la voix de son beau-père qui donnait des instructions. Puis les gardes ouvrirent la porte et lui indiquèrent l’habituel lieu de leur rencontre. Quand Jirô entra dans la salle, Tatsuké resta dos à lui pendant un moment. Son beau-père lui sembla incertain quand il parla enfin :
— Jirô…
Tatsuké se retourna, un rouleau à la main, et poursuivit :
— Le prince Chûemon, le frère de l’empereur, a été arrêté.
— Je sais, j’ai appris la nouvelle.
Jirô ne comprenait pas pourquoi Tatsuké n’avait pas fait appel à lui ni ne l’avait averti.
— Je devine ta frustration de ne pas avoir été avisé. Mais je ne pouvais t’inclure dans l’équipe.
Jirô ne put retenir une exclamation. Avec Tatsuké, il savait qu’il pouvait être franc.
— Pourtant, c’est grâce aux informations que nous avons rapportées d’Ossa que vous avez commencé à douter de sa loyauté, non ?
— Oui. Mais nous avions besoin de preuves.
— Et vous les avez.
Tatsuké jeta un coup d’œil au rouleau.
— Nous les avons.
— Je ne comprends pas.
Son père s’approcha de lui, et il vit mieux le rouleau. Une calligraphie finement tracée alignait quatre caractères : Jirô Samizu . Il reconnut tout de suite l’écriture de Hanako. Il releva la tête vers Tatsuké.
— Ce sont des preuves qui remontent à quatorze ans et que nous avons obtenues grâce aux écrits de ta sœur. Mais nous en avons appris plus encore sur cette époque. C’est pourquoi je ne pouvais pas te laisser rencontrer Chûemon. Il devait être protégé, avant d’être jugé et exécuté dans les règles dans quelques jours.
Jirô avala sa salive et réalisa que sa gorge était serrée. Qu’avait donc écrit sa sœur qui exigeait une telle précaution ? Tatsuké poursuivit :
— Lire ce rouleau a été très dur pour moi. Ce sera sans doute un calvaire pour toi. Mais l’empereur croit que tu dois savoir. Tout savoir.
Tatsuké tendit donc le manuscrit à celui qu’il aimait comme un fils. Il aurait tellement voulu lui épargner cette peine. Mais Jirô ne le regardait même plus : il avait pris l’objet comme un trésor précieux et quittait déjà la pièce. Tatsuké avala difficilement sa salive. La journée allait être longue et pénible. Et les jours à venir ne seraient pas plus faciles à vivre, il le redoutait.

Quatorze ans auparavant, lettre de Hanako à son frère Jirô.
Mes pires craintes se réalisent, Jirô. Notre tante a noué une relation avec le prince. Je l’ai entendue. Je m’installe dans une pièce attenante bien avant qu’ils n’arrivent et j’attends. Je repars bien après eux pour ne pas éveiller les soupçons ou attirer l’attention des messagers qui se relaient sur les toits.
Le frère de l’empereur fournit des informations secrètes à propos des armées du Hokkaidô, et notre tante est responsable de l’envoi au Sud. Si elle est prise, Chûemon pourra arguer qu’il ne savait pas qu’il hébergeait une traîtresse sous son toit. Ma tante en retire de l’argent et la garantie qu’il facilitera son extradition si on venait à douter d’elle.
Je ne peux plus regarder ce prince de la même manière. Il me visite souvent le jour, mais, depuis que je connais sa véritable nature, je l’ai en horreur. Je tente tant bien que mal de masquer mon dégoût sous le vernis de la politesse.
Que faire, Jirô ? Comment avertir l’empereur ? Comment empêcher cette guerre qui se prépare ? Cette fois, le Nankaidô aura toutes les cartes en main. Moi qui me croyais inutile, j’ai peut-être un rôle à jouer. J’ai peur, mais je ne me sens plus impuissante. Je trouverai le moyen de les faire tomber.

Ils savent que je sais. Ce soir, j’ai fait du bruit et on m’a trouvée. Le regard de cet homme sur moi était effrayant, Jirô. Ils m’ont renvoyée dans ma chambre. J’ai peur.
Ce rouleau sera en sûreté dans sa cachette. Depuis mes doutes, je le range dans un endroit secret qui me permet d’espérer que tu sauras un jour la vérité.
Il arrive...

Aki ne voyait plus le soleil éclatant qui excitait la sève des arbres du Hokkaidô. Tout avait disparu autour d’elle, il ne restait que l’inquiétude. Elle entra dans la maison de bois qu’elle partageait avec Jirô et les enfants. Elle dut s’appuyer contre le cadre de la porte pour ne pas tomber, prise d’un étourdissement soudain. Un doute surgit dans son esprit, qu’elle chassa vivement pour se concentrer sur Jirô. Il n’était pas dans la pièce principale. Un vieux rouleau rempli d’une calligraphie parfaite traînait sur la table basse. Elle jeta un regard sur la fin du texte, dont les caractères étaient plus instables :
Jirô.
Cet homme est venu. Je ne peux écrire ce que Chûemon m’a fait, ce qu’il a dit.
La Hanako que tu as connue est morte cette nuit.
La Hanako que je suis devenue mourra demain.
Je devrais brûler ce rouleau. Mais il devient mon seul espoir de vengeance après le grand saut.
Jirô, mon frère, pourquoi m’as-tu laissée ici ? Pourquoi est-ce que tu n’es pas venu l’arrêter ? Pourquoi m’as-tu abandonnée ainsi ?
Tous avaient cru que la mort de Hanako dans la chute du lac était accidentelle. Mais elle avait prévu sa mort. Après le calvaire. Celui que tant de filles devaient vivre. Celui que tant de femmes n’auraient jamais dû connaître.
Aki se dirigea vers leur chambre, dont la porte coulissante n’était pas fermée. Jirô était recroquevillé dans un coin, les poings serrés. Elle ne dit rien, décrocha le katana de sa ceinture et le posa contre le mur avant de le rejoindre. Elle le prit dans ses bras et l’attira sur le futon. D’abord réticent, il finit par suivre son mouvement, mais sans se détendre. Aki ne dit rien. Que pouvait-elle bien ajouter ? Comment soulager cette souffrance ? La sœur qu’il avait toujours adorée avait choisi de mourir après avoir été agressée par le prince Chûemon, ne pouvant compter sur la protection de son frère. Évidemment, le dernier reproche de Hanako était sans fondement : il y a quatorze ans, Jirô était dans les montagnes, incapable à ce moment-là de faire quoi que ce soit pour la protéger. Ils étaient alors tous les deux des réfugiés, avec peu de relations et de pouvoir.
Non, il n’y avait rien à dire. Le silence était la seule réponse à donner. Et demeurer là. Elle lui caressa le dos. Lorsqu’elle posa son autre main sur ses cheveux blonds, Jirô se mit à pleurer. Elle continua ses mouvements, comme avec ses enfants lorsqu’ils étaient petits. C’étaient les mêmes gestes devant la détresse, les gestes d’un proche qui se sent démuni. Le corps qui caresse devient alors le seul recours, le dernier chemin du réconfort.
Si elle avait déjà vu son père pleurer, si Jirô l’avait déjà consolée aussi, Aki ne l’avait jamais vu ainsi effondré. Dans la douleur, Jirô avait toujours gardé cet air impassible que lui avait donné son éducation de noble seigneur. Seuls ses yeux ne dissimulaient rien. Et sa voix, s’il réussissait à parler.
Mais cette fois, les sanglots de Jirô étaient brusques et bruyants. Tout son corps était tendu, ses poings restaient fermés, ses jambes pliées, il tremblait. Une nuit avait cassé Hanako, et l’onde de choc brisait Jirô.
Elle comprenait mieux maintenant pourquoi il n’avait pas été appelé à se joindre au groupe ayant arrêté le traître. Jamais Jirô n’aurait laissé Chûemon en vie. Il avait fallu protéger le prince de la vengeance de son mari.
Aki le serra un peu plus fort. Son père ne lui avait rien dit à elle non plus. Il savait qu’elle aurait eu le même désir et que rien n’aurait pu l’arrêter en apprenant la vérité. Elle sentait le feu s’éveiller dans son sang, activé par sa fureur quand son esprit imaginait les sévices que Chûemon avait pu infliger à Hanako. Mais un gémissement de douleur de Jirô lui brisa le cœur, et elle se mit à pleurer silencieusement. Elle oublia les images surgies du passé, se concentrant sur la tristesse de son mari qui s’accrochait maintenant à elle. Ils restèrent longtemps ainsi à pleurer ensemble.

Quand Jirô se fut endormi d’épuisement, Aki le couvrit et sortit de la pièce. Les enfants n’étaient pas rentrés, ils mangeaient chez leurs grands-parents. Aki fit coulisser la porte de la chambre et s’appuya contre le mur.
Les doutes chassés quelques heures plus tôt revinrent à son esprit. Très vite, Aki fit le calcul et compila les indices. Ce n’était pas la première fois, après tout. Elle connaissait bien les signes. Bien sûr, à trente-quatre ans, elle était âgée, mais rien n’était impossible. Et elle avait tout fait pour que cela arrive. Elle ne prenait pas l’infusion matinale qui aurait permis un certain contrôle de sa fertilité. Elle y avait pensé, puis elle avait conclu que, si un enfant devait naître, ils l’accueilleraient, c’est tout.
Jirô serait père. Il y avait peut-être réfléchi, lui aussi. L’espérait-il ?
Cette journée venait de sonner la fin d’une période euphorique, celle de l’intensité des débuts de leur vie de couple marié. Plusieurs mois de passion, de découvertes de l’autre dans l’intimité du quotidien. Mais l’arrestation du prince Chûemon gâchait tout.
Elle passa la main sur son front, préoccupée. Elle désirait cet enfant. Comment insérer le bonheur dans une telle tristesse ? Jirô vivait le deuil de sa sœur pour la deuxième fois, de façon violente. Combien de temps attendre avant de le lui annoncer ? Lui en voudrait-il de garder le secret un peu ?
Elle soupira, ne sachant plus quoi faire. Puis elle se dirigea vers la cuisine.

L’exécution eut lieu quelques jours plus tard. Par égard pour le prince Chûemon et son statut, l’événement ne fut pas public.
Yûmi avait pensé briser la promesse faite à son grand-père pour assister à l’exécution, mais elle avait finalement décidé d’être sage. De toute façon, son nouvel entraîneur, Masaki, l’attendait à l’aube. Lorsque son grand-père lui avait annoncé qu’elle aurait des cours particuliers, elle en avait été enchantée. Mais la première fois qu’elle l’avait rencontré, en s’inclinant bien bas pour le saluer, elle avait caché son sourire. C’était le même homme qu’elle avait vu rejoindre la jolie femme. Le shogun savait-il que Masaki avait des activités spéciales avec les nobles dames de la cour ? Yûmi s’était dit qu’il valait mieux se taire, son grand-père étant suffisamment préoccupé avec le prince Chûemon…
Elle quittait en général la résidence bien avant les autres. Mais quand elle ouvrit la porte de sa chambre, très tôt ce matin-là, Jirô et Aki étaient déjà debout, prêts à se rendre à l’exécution. Contrairement à ses habitudes, Taku sortit lui aussi pour les voir partir. Les visages d’Aki et de Jirô étaient si sombres que les enfants ne purent articuler un mot, inclinant doucement la tête pour les saluer.
La porte principale se referma, et Yûmi croisa le regard de Taku. La lampe allumée faisait briller les cheveux roux de son frère, beaucoup plus grand qu’elle. Elle avait toujours envié cette couleur magnétique. Elle savait qu’il avait été populaire auprès des filles dans les montagnes et elle ne doutait pas que c’était aussi le cas dans la capitale. Il avait une présence rassurante, chaleureuse. Et elle savait mieux que quiconque que ce n’était pas qu’une impression. C’est pourquoi elle était heureuse qu’il soit debout, qu’elle ne soit pas seule à ressentir cette angoisse. L’ambiance était si triste depuis quelques jours. L’exécution ne changerait rien à ce que Chûemon avait fait, elle n’apporterait aucune joie. Parfois, elle regrettait d’avoir trouvé le rouleau.
Elle émit un long soupir, et Taku posa une main sur son épaule pour la réconforter.
— Allez, ne le laisse pas te décourager, toi aussi. Ce traître a fait assez de mal.
— Oui, tu as raison. Pourtant, je n’aime pas les voir ainsi, ils étaient si heureux avant de savoir pour Hanako…
— C’est vrai. Mais il y aura d’autres moments de bonheur, j’en suis certain. Et nous serons plus en sécurité, maintenant.
Yûmi fut intriguée par sa réplique.
— Que veux-tu dire ?
— Eh bien… Nous savons ce que Chûemon a fait il y a quatorze ans. Ça fait longtemps… Et le prince est resté dans l’entourage de l’empereur, insoupçonné pendant tout ce temps. Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il est sûrement coupable d’autres crimes, qui demeureront impunis…
Yûmi porta ses mains à sa bouche.
— Chûemon était si proche de devenir empereur ! Quelle horreur…
Frère et sœur restèrent immobiles, appuyés l’un contre l’autre, regardant cette porte de bois que leur mère venait de fermer. Ils avaient vu beaucoup de cruauté au cours des trois dernières années. Mais c’était la première fois qu’ils faisaient face à la trahison et sa subtile brutalité.

Devant le lieu de l’exécution, on amena le traître accompagné du bourreau. On n’avait pas permis que ce soit un ami, refusant ainsi une mort honorable au frère de l’empereur. Chûemon ne pourrait pas se faire un seppuku lui-même, s’ouvrant le ventre pour sauver son honneur. L’empereur avait décidé que l’offense était trop lourde. Seul le bourreau possédait une lame.
Dans l’ombre des arbres se trouvait le public : l’empereur, le prince héritier, le shogun Tatsuké et Midori, Jirô et Aki, ainsi que quelques soldats de confiance. Jirô avait repris l’air impassible qui lui servait de façade et il se tenait très droit.
Le bourreau s’avança, précédé de Chûemon. Il lut les accusations et la condamnation :
— Pour acte de trahison envers notre empereur bien- aimé et contre notre pays Hokkaid ô, le prince Chûemon est condamné à la peine capitale par décapitation. Quant à votre fils, le prince Danno, soupçonné d’avoir été complice, il a ét é exilé dans les confins nordiques du royaume.
Le prince se mit à genoux. Ses yeux délaissèrent bien vite l’empereur pour s’attarder sur Jirô. Il eut l’audace de sourire. Pendant que le bourreau plaçait les longs cheveux noirs de Chûemon sur l’une de ses épaules, le frère de l’empereur articula très clairement deux mots :
— Une. Putain.
L’effet fut immédiat. Tirant son katana, Jirô s’élança en criant :
— Sale traître !
Mais Tatsuké se doutait que Chûemon essaierait de provoquer Aki ou Jirô, afin que leurs gestes froissent l’empereur. Le shogun réagit donc prestement.
— NETSU HAKKA !
Le bourreau recula, et l’éventail de feu du shogun projeta une flamme brûlante sur le prince. Le condamné se releva pour tenter d’éteindre la flambée. Tordu de douleur, il cria longtemps, puis s’effondra sur le sol. L’empereur se couvrit le visage pour échapper à l’odeur de la chair carbonisée ou pour camoufler son émotion, Tatsuké n’aurait su le dire. Puis, constatant la mort de son frère, le souverain quitta rapidement les lieux.
Le shogun se dirigea vers Jirô, qui respirait bruyamment, toujours furieux, le regard braqué sur le cadavre fumant. Jirô ne comprenait pas pourquoi Tatsuké ne l’avait pas laissé achever Chûemon lui-même.
Mais la mort du prince ne devait pas être le fruit d’une vengeance personnelle, et l’ordre de punir le traître devait venir de l’empereur. La mort donnée par le feu du shogun pouvait passer pour un ordre, mais la lame du katana du frère de Hanako ne le pourrait pas. Cela, Jirô le comprendrait quand ses émotions se calmeraient.
Lorsque enfin il put croiser ses yeux, Tatsuké lui désigna la deuxième raison de son action. Avec son éventail, il pointa Aki. Jirô se retourna et, d’un seul regard, sut qu’ils avaient évité de peu la catastrophe. Aki était au bord de l’implosion, contrôlant à grand-peine son pouvoir destructeur. Il s’approcha de sa femme et la prit dans ses bras. Les dents serrées, la peau pâle, les yeux fixes, elle respirait mal. Si Aki déclenchait son pouvoir ici, ils mourraient tous. Mais Jirô lui murmura :
— Il est mort. C’est fini.
Aki prit une longue inspiration et appuya une main sur son épaule.
— Jirô, j’ai quelque chose à…
Et elle perdit conscience.

Quand Aki ouvrit les yeux, Jirô l’avait transportée jusqu’au futon de leur résidence. Elle était seule avec lui. En voyant son expression, elle comprit qu’il avait deviné. Elle saisit sa main et la posa sur le renflement qui déformait sa peau, sans rien dire. Son ventre avait changé. Le corps qui a déjà enfanté trouve vite les chemins de la grossesse.
Jirô sourit doucement. Aki lui demanda :
— Tu l’espérais ?
Il acquiesça.
— Il y a Taku et Yûmi, mais ils seront toujours les enfants de Kôji. Je n’osais t’en parler, mais je le souhaitais, oui.
Elle hocha de la tête.
— Moi aussi. J’aurais pu l’empêcher si j’avais voulu. Maman m’a enseigné il y a longtemps la recette d’une infusion. Mais je voulais avoir ce lien avec toi.
Aki se sentait très calme avec la main de Jirô ainsi posée sur son ventre. La vérité sur la mort de Hanako avait peut-être brisé la lune de miel entre eux, mais leurs sentiments étaient toujours aussi réels. Jirô s’étendit sur le futon, près d’elle. Sa main remonta doucement du ventre d’Aki jusqu’à sa joue qu’il caressa. Il tourna le visage de sa femme vers lui :
— Merci.
Elle rit un peu en répondant :
— Attends d’avoir expérimenté la vie avec un bébé avant de me remercier.
Il sourit encore plus en refusant d’envisager déjà le quotidien d’une vie qui débute. Il la fixa dans les yeux, sérieux.
— Je t’aime.
Enceinte, Aki se savait plus émotive. C’était certainement pourquoi elle sentit ses yeux se mouiller. Elle serra son mari dans ses bras, émue. Mais la biologie n’expliquait pas les larmes dans ceux de Jirô. Sinon la joie, tout simplement. Même au milieu de la tristesse.

Dans une maison traditionnelle de la capitale Minamito, au sud, un ninja s’agenouilla devant un homme dans la quarantaine, assis dans l’ombre, au coin de la pièce.
— Raconte-moi, Ken.
— Le prince Chûemon a été exécuté par le shogun.
— Que s’est-il passé ?
Ken se tendit :
— J’ai tué tous les espions qui ont tenté d’entrer dans le domaine. Mais ils ont alors envoyé un enfant formé selon notre discipline. Il a trouvé un rouleau contenant des preuves incriminantes et il a réussi à s’enfuir.
— Un enfant ?
— Il était tout petit. C’était un enfant, oui.
Le maître se leva, pensif.
— Il n’y a que mon père qui ait réussi à quitter notre confrérie sans le payer de sa vie, au prix d’un échange immonde. Mais il doit être très vieux maintenant, s’il est toujours vivant…
Le ninja immobile au sol attendit qu’on lui indique la marche à suivre. L’homme tendit sa main droite :
— Cette blessure ?
— L’enfant m’a mordu.
— Je croyais t’avoir appris mieux que cela. Allez, va voir le guérisseur. Les morsures humaines peuvent être plus dangereuses que tu l’imagines.
Ken se leva, mais demanda :
— Et pour cet enfant ?
— Nous attendrons. Les traîtres du Hokkaidô auront sans doute encore besoin de nous.

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