LA COLLINE
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LA COLLINE , livre ebook

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Description

À la suite de l’écrasement d’un avion privé, le fils adolescent d’un millionnaire entreprend de grimper la colline voisine pour appeler des secours, mais un jeune autochtone de la nation Cri le prévient : la colline est maudite.
— Je me débrouille plutôt mal quand je suis seul.
— Ça aussi, c’est l’euphémisme du siècle. Si ça peut te réconforter, tu ne seras pas tout seul dans la grotte.
— Et tu crois qu’être pourchassé par un monstre affamé peut me réconforter ?
Même pas un repas. Une collation.
Une collation pour Wîhtiko.
Jared grogna, se plia en deux, le front contre les genoux, les doigts croisés derrière la tête. Il inspira, mais l’air ne remonta pas jusqu’à ses poumons. Que de petites bouffées superficielles. Respire, s’ordonna-t-il. Respire. Sa voix était étouffée par ses cuisses.
— Je ne suis pas. Brave. J’ai juste. Peur.
— Foutaises. Tu m’as suivi pendant des jours, Jared. Dans le lac, c’est toi qui m’as sauvé. Avoir du courage, c’est agir malgré la peur.
Kyle lui donna une bourrade.
— Dans certains cas, la peur est la réaction la plus saine.
Jared eut un mouvement saccadé de la tête. Il aurait donné cher pour être moins sain d’esprit. Il finit par pouvoir respirer à fond, assez pour soulager ses poumons.
— O.K. Préparons-le, ce feu de joie.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 février 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764435014
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0022€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Projet dirigé par Stéphanie Durand, éditrice

Conception graphique : Claudia Mc Arthur
Révision linguistique : Julie Therrien et Line Nadeau
Mise en pages : Marquis Interscript
En couverture : andreiuc88 / shutterstock.com
Illustrations intérieures : freepik.com
Conversion en ePub : Marylène Plante-Germain

Québec Amérique
7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) Canada H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Programme national de traduction pour l’édition du livre, une initiative de la Feuille de route pour les langues officielles du Canada 2013-2018 : éducation, immigration, communautés , pour nos activités de traduction.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L’an dernier, le Conseil a investi 157 millions de dollars pour mettre de l’art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Bass, Karen
[Hill. Français]
La colline / Karen Bass ; traduction, Lori Saint-Martin, Paul Gagné.
(Titan)
Traduction de : The hill.
Public cible : Pour les jeunes.
ISBN 978-2-7644-3499-4 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-3500-7 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3501-4 (ePub)
I. Saint-Martin, Lori, traducteur. II. Gagné, Paul, traducteur. III. Titre. IV. Titre : Hill. Français. V. Collection : Titan jeunesse.
PS8603.A795H5414 2018 jC813’.6 C2017-942629-X PS9603.A795H5414 2018

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2018
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2018

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

Original English Title : The Hill
Copyright © 2016 Karen Bass originally published by Pajama Press, Toronto, Canada.

Version française © Éditions Québec Amérique inc., 2018.
quebec-amerique.com



Pour Leigh, qui m’encourage sans cesse.


La musique résonnait dans la tête de Jared, portait des coups dans son crâne. Qu’est-ce que… Je déteste m’endormir avec… Les yeux clos, il chercha les fils des écouteurs, puis il tira dessus pour déloger les oreillettes. La musique cessa. Mais pas les coups. La douleur non plus.
C’est quoi, ce martèlement ? Un mouvement de la tête intensifia le mal. Une substance tiède coulait sur sa joue. Fermant les yeux pour endurer la douleur cuisante, il porta la main à sa mâchoire, rencontra un liquide chaud. Il renifla ses doigts. Du sang.
Comment… ? Je me suis cogné la tête ou quoi ? J’ai une gueule de bois carabinée ? Impossible. Pendant la fête, il n’avait pas bu. Tout pour que le mari de maman le laisse tranquille. La confusion amplifiait sa souffrance.
Pourquoi j’ai les idées tout embrouillées ? Les coups, c’était sûrement sa mère qui tentait de le réveiller, de le forcer à se grouiller. Il lécha ses lèvres sèches, mais se révéla incapable de prononcer un seul mot. Sa valise bouclée, il était prêt pour les trois semaines qu’on l’obligeait à passer avec son père au purgatoire, autrement dit à Yellowknife. Il aurait peut-être dû se saouler, en fin de compte. Trois semaines sans amis, sauf le « copain » à qui son père confierait la tâche de l’amuser et de l’empêcher de faire des conneries. Des moments privilégiés entre père et fils… Tu parles !
Quelle heure était-il, au fait ? L’avion ne décollait pas avant…
Pas si vite. Quelque chose n’allait pas. Son esprit composait un récit insensé, irréel. Un rêve éveillé.
Réfléchis, Jared. Mets de l’ordre dans tes idées.
Je… Non. Impossible. Son cœur s’affolait. Il était à bord du jet privé de son père. Il avait décollé.
Moteurs vrombissants. Voix nette et insistante. « Mayday ! »
Jared remplit ses poumons à fond. Ses yeux s’ouvrirent tout grands. Serrant les accoudoirs, il fixa le fauteuil en cuir devant le sien. Nous nous sommes écrasés ? Voyons donc.
Les pulsations cessèrent, ne laissant que des élancements intenses dans son crâne. Des vomissures montèrent dans sa gorge. Il déglutit. La terreur comprimait son corps, le pétrifiait.
Les battements de son cœur affolé résonnaient dans sa poitrine. Fermant les yeux, il inspira avec lenteur – un, deux, trois, retiens ton souffle –, expira de la même façon. Boumboumboumboum. Encore. Inspire, retiens ton souffle, expire. Boum, boumboum. Son pouls redevint normal, plus ou moins. Il était vivant. Il avait survécu à l’accident. Il agita ses orteils dans ses chaussures de sport. Expira doucement. Il était intact.
Pourtant, certaines parties de son corps lui faisaient mal, surtout son dos et ses mollets. L’avion oscille. Se cabre. « En position ! » crie le pilote. Moteurs hurlants. Jared enfoncé dans son siège par une force si grande qu’il craint d’être pulvérisé. Puis plus rien.
Son pouls s’emballant de plus belle, il reprit ses exercices de respiration. Il était conscient de devoir bouger. Sinon, il risquait de se transformer en un bloc de béton livré à la douleur. « Active-toi, lui répétait toujours son entraîneur de natation après une séance particulièrement rigoureuse. Ne te raidis pas. » En ce moment, il ne parvenait même pas à tourner la tête. Se lever était inconcevable. Du coin de l’œil, il constata que le siège orienté vers l’avant, de l’autre côté de l’allée, s’était effondré sur lui-même. Entre les sièges, la porte des toilettes exiguës pendait de guingois.
Il parvint à défaire sa ceinture. Ensuite, il serra et desserra ses muscles en commençant par le bas. Ses pieds ne lui posèrent aucun problème. Ses mollets, en revanche, se crispèrent et lui arrachèrent de nouveaux halètements. Lorsque la douleur s’estompa enfin, il se laissa tomber sur le fauteuil en cuir.
Bing !
L’avion va exploser ! Sous l’effet de l’adrénaline, il bondit sur ses pieds. Il se tourna vers la porte, à temps pour la voir s’ouvrir par le haut avec un sifflement hydraulique. La lumière de l’après-midi entra à flots dans la cabine, comme si on avait tiré un rideau opaque. Jared plissa les yeux, brandit la main pour se protéger de l’éclat du jour.
Une tête se découpa à contre-jour, poussée par un tronc et de longues jambes. Un sauveteur. La tête se pencha et quelqu’un entra dans l’appareil. L’homme s’appuya à la paroi du cockpit.
— Tu es vivant ? J’ai cogné sur le hublot, mais tu n’as pas bronché. J’ai cru que tu étais mort.
— Non, répondit Jared d’une voix rauque.
Le martèlement, c’était donc cet homme, et non sa musique ?
Le sauveteur balaya des yeux le petit aéronef et ses quatre sièges.
— Tu es seul ? Comment va le pilote ?
Jared, ses traits se relâchant, prit une expression absente. Il parvenait presque à discerner le visage de l’homme.
— Je… je n’ai… je n’ai pas vérifié, bafouilla-t-il.
Il n’avait même pas eu une pensée pour le pilote. Crotte.
L’homme ouvrit la porte du cockpit. Jared le suivit, une main posée sur le placard qui donnait contre son fauteuil. Sa tête l’élançait. Il s’adossa au mur près de la porte dans l’espoir de voir quelque chose.
— Il respire ?
— Ouais. Mais il s’est assommé.
L’homme se redressa en se retournant. Jared cligna rapidement des yeux. Le type avait la taille d’un adulte, mais il n’était sans doute pas beaucoup plus vieux que Jared lui-même. Il était énorme, une sorte de Hulk transposé dans la réalité. L’odeur de la fumée de bois les enveloppait. La voix de ce drôle d’adolescent tira Jared de sa stupeur.
— Ça va ? Je te trouve pâlot… même pour un Blanc.
Jared s’adossa au mur près de la porte. Il ouvrit la bouche, mais rien n’en sortit. Hulk fit un pas de côté et se mit à fouiller dans le placard.
— Qu … qu’est-ce que tu fais ? bégaya Jared.
— Il me faut une trousse de premiers soins, répondit l’autre en examinant le contenu du petit espace. Il faut arrêter le sang.
Qui était ce type ?
— Je saigne, moi aussi.
L’autre lui jeta un coup d’œil.
— Simple égratignure. Le pilote, lui, est couvert de sang.
D’un air triomphant, il brandit une petite boîte.
— Aide-moi à le sortir de son siège.
Jared tenta de réfléchir. Tout lui semblait déconnecté, comme si les fils de son cerveau avaient été débranchés.
— Ce n’est pas dangereux ? On ne devrait pas plutôt composer le 9-1-1 ?
— Parce que tu t’imagines que l’ambulance est à quelques minutes d’ici ?
— Non ?
Jared cligna des yeux, désorienté, avant de jeter un coup d’œil par le hublot, couvert d’un enduit crasseux.
Hulk posa sur lui un regard impénétrable.
— Non. On est au milieu de nulle part.
Dans la tête de Jared, le martèlement avait cédé la place à un bourdonnement insistant. Comme si une lumière blanche clignotait en périphérie de son champ de vision. Quand il bougeait la tête, la lumière le suivait.
— Où ça, au juste ?
— Dans le nord de l’Alberta. Aide-moi.
Le type se faufila dans le cockpit et, un genou sur le fauteuil du copilote, se pencha au-dessus de l’homme immobile.
L’œil de Jared tressaillit lorsque le scintillement de la minuscule lumière stroboscopique s’intensifia, faisant voler ses réflexions en éclats.
— Qu’est-ce que tu fabriques ?
— Je détache sa ceinture.
Le type hissa le pilote vers le centre de la console, entre les sièges.
— Donne-moi un coup de main. Je ne vais pas y arriver tout seul.
Serrant les dents, il tira en tournant. La tête du pilote, peinte en rouge à la manière d’un masque criard, retomba vers l’arrière et éclaboussa de sang le sol et le manteau de Hulk. Une vague de nausée frappa Jared en même temps que l’odeur cuivrée du sang, reconnaissable entre toutes. Penché par la porte, il s’appuya sur la rampe branlante et vomit dans l’eau glauque. Dans sa tête, les élancements reprirent de plus belle, et il respira l’air musqué avant de s’essuyer la bouche du revers de la main. En cherchant le moyen de la nettoyer, il remarqua ses écouteurs qui pendaient et les glissa dans sa poche avec son iPod. Il sentit un picotement sur sa nuque et s’administra une petite tape. Autre piqûre, même manège. Il rentra dans l’appareil.
Hulk tentait toujours de dégager le pilote inconscient de son fauteuil. Jared s’efforça de mettre de l’ordre dans ses pensées.
— Tu es plus fort que moi. Pourquoi tu ne le tirerais pas par les épaules ? Je le prendrai par la taille quand il sera à ma hauteur.
Hulk s’immobilisa, puis hocha la tête. Au bout de quelques minutes de lutte acharnée, ils réussirent à extraire le pilote du cockpit exigu et à l’allonger par terre. Pendant que Hulk lui pansait la tête, Jared se laissa choir dans le coin, près des pieds du pilote, en ayant soin d’éviter le sang. Normalement, il n’aurait guère aimé qu’un inconnu prenne les choses en main et lui donne des ordres. Mais dans son état actuel, il était incapable de rassembler ses idées, encore moins de se disputer. Il s’adossa à la cloison, la tête tournée vers le cockpit, tandis que quelques mots prononcés par le pilote d’une voix tendue lui revenaient en mémoire. « Vous me recevez ? »
— Je pense que la radio ne fonctionnait pas lorsqu’on s’est écrasés. Comment va-t-on établir notre position ?
Hulk s’affairait toujours à envelopper la tête du pilote.
— Je n’en sais rien, moi. Ça se passe comment, dans les films ? Le signal disparaît sur un écran radar, non ? Et les équipes de sauvetage se mettent en route.
— Au cinéma, peut-être, mais dans la réalité ?
Jared toisait Hulk d’un air dubitatif. Celui-ci haussa les épaules.
— Les pilotes sont obligés de soumettre un plan de vol, non ? Vous alliez où comme ça ?
— À Yellowknife.
— Ouais ? Il y a pas mal de brousse entre Yellowknife et ici. Un avion aussi luxueux est sûrement équipé d’un GPS et d’une de ces boîtes noires. Il ne devrait pas être trop dur à repérer.
— Oui, je sup…
Les yeux de Jared se posèrent sur la base du fauteuil du pilote.
— Mon sac à dos !
Il était pris sous un des coins du siège. Jared tira dessus, sans résultat. De grosses mains se joignirent aux siennes. Jared s’écarta des doigts maculés de sang qui agrippèrent la courroie du sac. Hulk le libéra d’un coup. Jared s’en empara et fit glisser la fermeture éclair. Il jura quand il en sortit son ordinateur portable tout bossé.
— Il ne s’ouvre même plus.
— Tu as de la chance d’être en meilleur état que lui.
— Il est équipé d’un logiciel vidéo de pointe. J’avais le projet de monter la vidéo d’un ami. Un truc sur la planche à roulettes.
En levant les yeux, il vit Hulk arquer les sourcils et retrousser la lèvre. Qu’est-ce qui lui prend de me regarder comme ça ? Jared savait reconnaître le mépris. Son œil tressaillit de nouveau.
Hulk laissa entendre un soupir.
— Tu sais comment il s’appelle ?
— Mon ami ?
Tu parles d’une question stupide ! Puis Jared constata que le regard de l’autre s’était posé sur le pilote.
— Oh. Mackenzie, peut-être ? Je ne sais pas. Il m’a suggéré de l’appeler Mac.
Après avoir essayé de réveiller l’homme en répétant son nom et en le secouant par l’épaule, Hulk s’accroupit.
— Je ne sais pas quoi faire. À première vue, il n’a rien de cassé, mais il a peut-être subi des blessures internes, dit-il en se frottant la nuque. Tu as des provisions ? On pourrait sortir attendre les sauveteurs.
Soulagé à l’idée d’échapper au sang et à son odeur écœurante, sans parler de l’intérieur de l’appareil, si semblable à un cercueil, Jared fouilla son sac. Il y dénicha son téléphone, qui semblait intact, une barre de céréales et un sac de chips à moitié écrasées. Dans le placard, il prit son blouson en nylon bleu électrique, puis il l’enfila et glissa le téléphone et les collations dans ses poches.
Après avoir recouvert le pilote inconscient d’une couverture dénichée dans le placard, Hulk, précédant Jared, descendit les marches et s’enfonça dans les eaux marécageuses. Jared resta sur la dernière marche, au-dessus de l’eau, tandis que Hulk pataugeait jusqu’au rivage, trois ou quatre mètres plus loin.
Jared avait-il rétréci ? À l’intérieur de l’appareil, il avait eu l’impression d’occuper tout l’espace, comme s’il était taillé sur mesure pour lui. Dehors, le ciel s’étirait à l’infini, mais il semblait rattaché à la terre par les épinettes qui bordaient le marécage. Jared avait le sentiment d’être une fourmi minuscule, en équilibre précaire sur une brindille cassée. Çà et là, des bouquets de roseaux surgissaient de l’eau. L’herbe avait envahi le rivage du côté gauche, mais, à l’endroit où l’autre se tenait, les mains sur les hanches, elle cédait la place au gravier ou au sable. Il avait raison : ils s’étaient écrasés au beau milieu de la brousse. Saint-Loinloin. Jared sentit un frisson lui parcourir les épaules.
— Tu viens ? lança Hulk.
Jared se secoua. Il considéra ses chaussures de sport de marque CR, l’eau, puis l’aile de l’avion, moins d’un mètre sur sa gauche. Légèrement froissée, elle s’appuyait contre un arbre cassé penché au-dessus de la terre ferme.
Remontant sur la plus haute marche, il agrippa le bras hydraulique qui s’étendait du milieu de la porte jusqu’au bas de l’escalier (le haut de la porte lorsqu’elle était refermée), y posa le pied et cala son talon sur la marche. Puis il passa sa jambe par-dessus et s’élança vers l’aile, au risque de glisser sur le bord incurvé et d’effectuer un plongeon dans l’eau saumâtre. Tombant à genoux, il s’avança à quatre pattes et dut s’arrêter lorsque la lumière clignota de nouveau dans son œil et qu’une onde de nausée le traversa. Il se redressa avec lenteur et, à la façon d’un acrobate, s’avança sur l’aile comme sur un fil de fer, les bras en croix, même si elle était bien assez large pour lui permettre de marcher normalement. Arrivé à la hauteur de l’arbre, il rampa le long de l’aile effilée jusqu’à ce que le sol se profile sous ses pas.
Il se laissa tomber par terre et dut faire un effort pour garder son équilibre sous un nouveau déferlement de douleur dans son crâne. Assis à côté d’un sac à dos kaki, les bras en appui sur ses genoux remontés, Hulk l’observait d’un air intrigué. Son jean était trempé jusqu’aux genoux, ses bottes de randonnée mouillées avaient pris une teinte brun foncé. La cuisse de son jean et un pan de sa veste de camouflage étaient tachés de sang, mais il semblait ne pas s’en être aperçu.
Réprimant un frisson, Jared s’assit de l’autre côté du sac, sur une plaque de gravier que matelassaient des mauvaises herbes. Une fois de plus, Hulk retroussa la lèvre en signe de dédain.
— Elles coûtent cher, tes chaussures ?
— Ce sont des Creative Recreation. Cuir et suède.
De toute évidence, le nom ne voulait rien dire pour l’autre.
— Avec une jolie bande dorée, dit celui-ci avant de montrer le marécage d’un geste de la tête. Je gage qu’il n’est pas donné non plus, cet avion.
— Trois millions et demi, d’après le pilote…
Pour la première fois depuis qu’il s’était assis, Jared examina l’appareil. De ce côté, il était presque entièrement intact, malgré quelques bosses et de la tôle froissée. Le pare-brise était parcouru de fissures. Une dizaine de mètres derrière la queue, un bout de l’autre aile dépassait du marécage. Une rangée d’épinettes noires étêtées indiquait clairement la trajectoire descendante suivie par l’avion. La gravité de la situation frappa Jared en plein ventre, comme s’il avait raté un plongeon du haut d’une plate-forme de dix mètres. La douleur essaima dans sa poitrine et il dut lutter pour reprendre son souffle. L’appareil devint flou.
Clac-clac.
— Hé ! Hé ! Ça va ? fit le type en saisissant le menton de Jared entre ses doigts pour l’obliger à tourner la tête. J’aurais dû te poser la question plus tôt, mais dis-moi ton nom. Moi, c’est Kyle. Kyle Blaireau.
Il tapota la joue de Jared.
— Kokum dirait que tu es en état de choc, mais ça ira. Tu m’as donné un coup de main à l’intérieur. Et tu as seulement dégueulé une fois.
Il plissa les yeux en souriant.
— Allez. Dis-moi ton nom.
Jared passa la langue sur ses dents. Prit note des hautes pommettes brunes de l’autre, de ses sourcils noirs horizontaux au-dessus de ses yeux foncés et de son nez droit. Il se concentra sur le regard. Le garçon ne s’appelait pas Hulk, en fin de compte.
— Kyle ?
— Tu t’appelles Kyle, toi aussi ? Tiens, c’est bizarre.
Jared secoua faiblement la tête. Il éprouva une violente douleur et ses pensées se fracassèrent comme du verre sur du béton. Quoi ? Ah oui, son prénom.
— Jared. Fredrickson.
Du coin de l’œil, il examina l’avion. Il était incapable de le regarder en face.
— P… pourquoi étais-tu si proche ? Tu… habites par ici ?
— Ouais. J’ai mon tipi de l’autre côté de cette colline.
Le minilaser explosa dans le crâne de Jared. Il inclina la tête.
— Pour de vrai ?
Kyle grogna.
— Je suis au camp Orignal avec Kokum et Moshum, sans oublier Sam, mon petit frère. Ce n’est pas très loin. J’étais avec Sam. Je l’ai envoyé au campement signaler l’écrasement de l’avion. Avec un peu de chance, Kokum va venir nous chercher sur son gros étalon bai.
Seule la bouche de Kyle bougeait. Il ne quittait pas l’avion des yeux. Jared, en revanche, avait du mal à rester en place. Les maringouins et qui sait quelles autres créatures avaient décidé de se repaître de son sang.
— Je me fais dévorer vivant. Comment supportes-tu une torture pareille ?
— Il a beaucoup plu, cette année. Il y a pas mal de moustiques. On s’habitue.
Se levant, il s’étira en regardant Jared avec l’intensité d’un aigle.
— Pour eux, tu es un festin ambulant. Du sang frais.
— Tu es malade, répliqua Jared en ponctuant sa déclaration d’une claque sur sa nuque. Dans combien de temps ton frère… et les autres… seront-ils de retour ? ajouta-t-il en agitant la main.
Kyle haussa les épaules.
— Sam est parti en courant. Mais c’est assez loin. Les autres arriveront dès qu’ils pourront.
— Tu parles d’une réponse, lança Jared en chassant des moustiques. Il faut faire quelque chose.
— Nous devons attendre. Rester près de la scène de l’accident.
— Je…
Accident. Jared lécha ses lèvres sèches en se tournant de nouveau vers l’appareil. Il avait été victime d’un accident. D’un fichu écrasement d’avion, rien de moins. L’avion de la société de son père était dans un sale état. Quant au pilote… Il étudia le visage de Kyle, tandis que, en lui, le malaise menaçait de se transformer en panique. Papa allait péter les plombs.
— Je suis dans de beaux draps. De… très beaux draps…
— Ça ira. Secoue-toi un peu.
Kyle glissa une main dans la poche de son blouson et en sortit un linge gris. Il le mouilla à l’aide de l’eau d’une gourde avant de le passer à Jared.
— Enlève le sang de ton visage.
Jared s’exécuta et, après quelques passages, Kyle déclara :
— C’est déjà mieux. Tu ne saignes pas, mais tu as une grosse bosse sur le crâne. Tu es tombé dans les pommes ? Tu as mal à la tête ?
— Oui, en fait.
Jared posa deux doigts au coin de son œil, là où la minuscule lumière stroboscopique clignotait sans cesse.
Kyle plongea la main dans son sac à dos et en sortit une sorte de portefeuille rouge sur lequel était écrit « Premiers soins ». Il tendit la gourde et deux comprimés.
— Tu as des analgésiques avec toi ?
L’autre haussa de nouveau les épaules.
— Je pourrais aussi te préparer du thé avec de l’écorce de saule, mais il fait effet plus lentement et le goût est très amer.
Jared avala les pilules et rendit la gourde en remerciant l’autre d’un geste de la tête.
Kyle contemplait l’avion.
— J’espère qu’il s’en tirera, le pilote. Il t’a sauvé la vie, tu sais. Si tu avais vu ça…
L’attention de Jared se porta de nouveau sur la carlingue. Kyle poursuivit tout bas :
— L’appareil a jailli du ciel, comme pour atterrir. Visiblement, il avait des ennuis. Il oscillait, ses ailes tremblaient. Il se cabrait comme un cheval sauvage.
Kyle leva les yeux au ciel en fronçant les sourcils.
— Je pense que l’avion voulait piquer du nez. Si le pilote s’était moins battu, tu ne serais plus de ce monde.
Kyle indiqua un endroit, derrière la carcasse.
— On était au bord du marécage. On a dû se mettre à couvert quand les ailes ont commencé à faucher les arbres. Avant de s’écraser, l’appareil est devenu silencieux, comme si le pilote avait coupé les moteurs. Puis, boum , la terre a tremblé. Il a dû franchir la distance de deux patinoires. Je gage que le pilote a choisi un marécage parce que c’est une surface moins dure.
Les mains dans les poches, Jared voûtait les épaules. Il aurait préféré ne pas avoir cette image en tête. Dans sa poitrine, le poids était de retour.
— Tu parles toujours autant ?
— Non. Mon but, c’est de t’empêcher de perdre la boule. D’après Kokum, il faut parler tranquillement aux victimes de choc. Ce que tu viens de subir, c’est une sacrée épreuve, pour un enfant.
— Un enfant, moi ? Je vais avoir seize ans en septembre.
Kyle posa sur lui un regard incrédule.
— Sans blague ? Moi, en octobre. Tu n’es pas bien grand.
— C’est gentil de me le rappeler.
Jared ferma les doigts sur son téléphone. Au milieu de cette folle journée, c’était le seul vestige de normalité. Ils sombrèrent dans le silence, les yeux rivés sur le petit avion à réaction. Quelques minutes plus tard, Jared commença à avoir moins mal au crâne. Il promena son pouce sur la surface de l’appareil, incapable de mettre de l’ordre dans les idées qui se bousculaient dans sa tête. Il avait survécu à l’écrasement. Les secours étaient en route.
Vraiment ? Et s’il n’en était rien ? Et si Kyle se trompait et que le GPS était inopérant ? Et si personne ne venait ? Il ne pouvait pas rester là. Lui, simple fourmi. Cet endroit l’écrabouillerait. Il devait… Il devait appeler à l’aide. Mais appeler qui, au juste ? Composer le 9-1-1.
Son pouce caressait toujours le téléphone. Il s’immobilisa. J’ai mon téléphone. Rien ne m’en empêche.
Stupide , se dit-il. Le sortant de sa poche, il l’alluma en tapotant le boîtier. Pas de réseau. Il le brandit dans les airs. Le retourna. Rien.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Kyle.
— Nous pouvons appeler à l’aide. Et mon téléphone est équipé d’un GPS.
— Il n’y a pas de tours de transmission, par ici.
— Pas grave. C’est un téléphone génial. Si seulement on pouvait sortir de ce marécage…
Jared tourna de nouveau sur lui-même, cette fois en parcourant l’horizon. Du doigt, il indiqua une direction.
— Cette colline. C’est le point le plus élevé des environs. Parfait.
Il rempocha l’appareil et se mit en route. Une sorte de mantra résonnait dans sa tête. Je peux téléphoner. Je peux obtenir de l’aide. Je peux demander de l’aide.
— Attends, ordonna Kyle.
Jared fit la sourde oreille. Il se mit à trottiner et ne ralentit que quand son corps protesta. Marcher eut pour effet de lui calmer les esprits. Il valait beaucoup mieux bouger que de rester auprès de cet avion à penser à ce qui aurait pu arriver. Plus vite il pourrait téléphoner et signaler sa position aux autorités, plus vite on le sortirait de ce trou. Le téléphone est la clé. Je peux demander de l’aide. Il entendit les pas rapides de Kyle derrière lui et, en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule, il le vit s’approcher avec son sac à dos et une carabine. Jared écarquilla les yeux. Tenta d’accélérer le pas.
Un petit monticule s’ouvrit sur un pli boisé. Plus loin, une colline dominait les environs. Elle était parsemée d’affleurements rocheux et de bosquets d’arbres. La crête était chauve. Trônant au milieu de nulle part, cette montagne semblait déplacée. Jared se mit à scruter le ravin. Le saisissant par le bras, Kyle l’obligea à se retourner.
— Je t’ai dit d’attendre, dit-il, les yeux semblables à des nuages d’orage. Tu ne veux pas parler de cette colline-là, au moins ?
Il la montra avec son fusil.
— C’est le point le plus élevé des environs.
— Non.
— Pourquoi pas ? Cette colline est parfaite.
Kyle secoua la tête.
— Kokum nous prévient chaque année. On ne monte pas sur cette colline. Ni les Cris ni personne d’autre. On ne va pas là-haut.
— Qui est donc ce Kokum ?
— Kokum veut dire « grand-mère ».
— Tu suis toujours les ordres de ta grand-maman ? C’est nul, dit Jared en se dégageant. Attends près de l’avion, toi. Moi, je vais là où il y a du réseau pour mon appareil. Avec un peu de chance, ces saletés de moustiques vont rester derrière.
— Laisse tomber. Il n’y a pas de réception. Pas plus là-haut qu’ici. Il faut rester près des lieux de l’accident. Tu te souviens ? Tu n’as pas les idées claires, en ce moment.
— Je sais ce que je fais. Je peux téléphoner, demander de l’aide.
Les pieds de Jared glissèrent sur le dénivelé recouvert de mousse. Près d’un bosquet d’arbustes, il leva les yeux. Sur le monticule, Kyle, un genou par terre, planta la crosse de sa carabine dans le sol, le canon pointé vers le ciel. Il s’appuya sur l’arme, comme s’il comptait y trouver du réconfort. Dans cette position, tête baissée, Kyle irradiait l’angoisse.
Jared en eut la chair de poule. Il se secoua, chassa la nuée de moustiques qui enveloppait son visage et plongea vers les saules qui bordaient le ravin à la façon d’une clôture. Il créa une porte en écartant des branches. Aucune barrière ne le retiendrait. Il fallait qu’il sorte de ces bois, coûte que coûte.


Obnubilé par l’idée de téléphoner, poursuivi par les moustiques et pressé de quitter ce lieu sauvage, Jared marchait le plus vite possible. C’est-à-dire assez lentement. La végétation s’efforçait de le faire trébucher. Les branches basses l’obligeaient à se pencher et à zigzaguer. Enjambant un arbre tombé, il repoussa une branche qui, aussitôt lâchée, lui fouetta l’oreille.
Il s’arrêta pour frotter l’endroit endolori. Jura lorsque des moustiques fondirent de nouveau sur lui. Il détecta alors un mouvement du coin de l’œil. S’inclinant pour jeter un regard sous les frondaisons d’une épinette, il découvrit Kyle qui, accroupi, l’observait.
— Qu’est-ce que tu veux encore ? hurla Jared.
Kyle n’allait pas l’arrêter. Personne ne l’empêcherait de gravir cette colline.
— C’est plus facile de suivre le sentier.
Jared n’y comprenait rien.
— Quel sentier ?
— Celui qu’empruntent les animaux, fit Kyle en tapotant le sol.
Jared se fraya un chemin parmi les herbes et les roseaux entremêlés à des branches cassées. Il posa le pied sur quelque chose de spongieux et préféra ne pas se demander de quoi il s’agissait. Devant Kyle, il se pencha, les mains sur les cuisses.
— C’est de la folie.
— Ouais. Allez, on redescend.
— Je ne te parle pas de l’ascension. La végétation. Les moustiques. De quoi perdre la boule, dit-il en se redressant. Tu ne devais pas retourner auprès de l’avion ?
Il contemplait le sommet d’un air renfrogné.
— Si j’escalade cette colline, Kokum sera furieuse.
La déclaration annonçait un « mais ». Jared attendit donc.
— Mais elle serait encore plus fâchée si je laissais un jeune citadin américain complètement débile grimper là-haut tout seul.
— Je ne suis pas américain. Je viens d’Edmonton.
Kyle, l’air dubitatif, eut un léger mouvement de recul.
— Qu’est-ce qu’un jeune d’Edmonton fait à bord d’un jet privé ?
Comme si les habitants d’Edmonton ne pouvaient pas être riches…
— Mon père est P.-D.G. d’une mine de diamants dans les Territoires du Nord-Ouest.
Conscient de la suffisance que trahissaient ses propos, Jared haussa les épaules.
— Maman et lui ont divorcé. Je refuse d’aller le voir s’il ne m’envoie pas l’avion de sa société. Alors il le fait.
Kyle accueillit la déclaration en silence, avec une expression neutre. Il posa ensuite un regard sombre sur le marécage.
— On dirait que tes caprices t’ont mal servi, ce coup-ci.
Jared frissonna.
— On ne parle plus de ça, d’accord ? Ferme-la. En route.
— Dès que tu auras constaté que ton téléphone est inutile, on redescend. En vitesse.
— Tu as vraiment la trouille.
Kyle le saisit par le col de son manteau, comme s’il s’apprêtait à lui taper dessus. Mais il le libéra en expirant lentement.
— Les miens ne donnent jamais d’avertissement sans raison.
— Quelle est la raison, dans ce cas-ci ?
Kyle considéra le sommet et haussa les épaules. D’un geste, il invita Jared à s’engager dans le sentier.
— Passe en premier, lança Jared. C’est toi, l’éclaireur.
L’expression de Kyle redevint neutre. Dans son regard, les nuages d’orage étaient de retour. Il détourna les yeux, les lèvres pincées, et secoua lentement la tête comme pour se convaincre de renoncer à une ligne de conduite. La mère de Jared agissait de la même manière quand elle était en colère. Pourquoi Kyle serait-il fâché ? Il savait forcément comment accéder au sommet sans perdre de temps.
Kyle s’engagea dans le sentier. Il serpentait dans la forêt, au milieu des rochers. Jared avait du mal à le suivre. Il était en bonne condition physique, mais ses membres refusaient de lui obéir, comme si des courts-circuits persistaient dans son esprit. Au moins, les Tylenol avaient atténué son mal de tête.
Ils avançaient sans parler. Seuls les craquements de leurs pas, la respiration de Jared et le constant vrombissement des moustiques, entrecoupé du bruit sec des gifles, troublaient le silence. Ils devaient être à mi-parcours lorsqu’un éclair gris plongea sur la tête de Kyle. S’accroupissant, il s’arma de sa carabine. L’instant d’après, le bombardier à plumes faillit amputer Jared de son nez. Il cria, eut un mouvement de recul, se prit le talon dans un obstacle et fit des moulinets pour éviter de tomber. Puis, les bras levés comme un bouclier, il s’efforça d’apercevoir leur assaillant.
Kyle épaula sa carabine. Un oiseau gris, perché sur une branche au-dessus d’eux, les observait de ses yeux perçants. Il se mit à brailler. Kyle posa les mains sur ses hanches et foudroya du regard l’oiseau tapageur. Une fois de plus, celui-ci descendit en piqué sur la tête de Jared avant de remonter sur une autre branche. Cette fois-ci, il l’esquiva sans mal.
— Qu’est-ce que c’est ?
Jared brossa ses épaules, au cas où l’oiseau aurait largué une bombe, mais il n’avait senti aucune éclaboussure.
— Un Whisky Jack. Un mésangeai du Canada, si tu préfères, répondit Kyle en inclinant la tête, les paupières mi-closes. Je pense qu’il veut nous empêcher de monter.
— C’est pour ça que cet oiseau débile nous a attaqués ? Tu veux rire ?
Jared saisit une petite branche et la lança vers l’oiseau, qui gagna une branche plus haute en poussant un cri strident. Jared aurait juré qu’il avait plissé les yeux en signe de déplaisir. De la folie pure et simple. C’était un oiseau, après tout. Il contourna Kyle.
— Reste avec ton ami à plumes, si tu y tiens. Moi, je continue.
— Moniyaw , tu cours après les ennuis, lança Kyle dans son sillage.
En poussant un cri aigu, l’oiseau fondit une fois de plus sur Jared. Quelques minutes plus tard, Kyle le dépassa et reprit la tête de leur petit convoi. L’oiseau les suivait ou les attendait après les avoir devancés. Chaque fois que Jared lui jetait un coup d’œil, il criait. Jared avait donc soin de garder ses yeux rivés au sol, où racines, pierres et touffes de végétation s’employaient sans cesse à le faire trébucher.
Après ce qui lui sembla des heures, Jared se reposa un moment sur un rocher. Pour un peu, il aurait vomi de nouveau. Les élancements dans sa tête avaient repris. De toute évidence, l’écrasement avait sapé ses forces. Il n’avait aucune autre raison d’être aussi fatigué.
Le stupide oiseau n’était nulle part en vue. Il n’y avait rien, à cet endroit, sauf le ciel et les arbres. Jamais encore il ne s’était trouvé dans un lieu si paisible. Il était habitué au bruit, au vacarme des humains et à celui des machines, et non à cet horrible silence. Il sursauta en se rendant compte que Kyle ne s’était pas arrêté et qu’il était fin seul.
Jared se hâta de le rattraper. Le point qu’il avait au côté devint douloureux et il posa une main dessus. En voulant calmer sa respiration, il aspira un moustique. Il cracha et toussa jusqu’à s’en débarrasser. Quel lieu dégoûtant.
Kyle s’arrêta sur une parcelle d’herbe. D’un air mauvais, il regarda autour de lui en tendant l’oreille, la tête penchée. Il fronça encore plus les sourcils et jeta un coup d’œil derrière lui, plus mélancolique que contrarié. Dans la clairière, un éclair gris explosa. Ils sursautèrent tous les deux. Le mésangeai tourna autour d’un arbre avant de s’éloigner à tire-d’aile. Son cœur battant la chamade, Jared jura entre ses dents.
Kyle semblait sur le point de dire quelque chose, mais il referma la bouche et se remit en route. En le suivant, Jared alluma son iPod. La musique le plongea aussitôt dans une relative inconscience, tandis qu’il avançait péniblement, les jambes de Kyle dans son champ de vision périphérique. De loin en loin, Kyle s’immobilisait, et Jared, levant les yeux, trouvait la même expression hantée sur son visage, comme s’il cherchait une chose insaisissable. Était-il perdu ? Étaient-ils suivis par une créature plus funeste encore que le stupide oiseau ?
Jared avait écouté quelques chansons lorsqu’il heurta le dos de Kyle. Celui-ci se retourna, les lèvres pincées. Il plissa les yeux à la vue des fils de l’iPod.
Jared sortit les écouteurs de ses oreilles et les glissa dans sa poche. D’une simple pression du doigt, il éteignit l’appareil.
— Tu as dit quelque chose ?
Kyle se tenait face au couchant. Sa main passa dans ses cheveux, tira sur sa petite queue de cheval fournie et retomba mollement le long de son corps. Ses épaules se soulevaient et s’affaissaient, en signe de perplexité ou d’exaspération. L’oiseau passa près de lui avant de disparaître au milieu des arbres.
Ils étaient au sommet, au-dessus de la ligne des arbres. Près d’eux, à la hauteur de leurs épaules, un rocher lisse et nu, aussi grand qu’une piscine olympique, coiffait la crête. Du côté éloigné, de grosses pierres étaient disséminées. Des arbres rabougris, assez bas sur les flancs de la colline pour offrir une vue panoramique à trois cent soixante degrés, encerclaient le sommet. Baignant dans une ombre bleutée, les collines voisines, moins hautes, rappelaient le mouvement des vagues. Kyle ne quittait pas l’horizon du regard.
Des nuages s’élevèrent à la rencontre du couchant ; des rayons se glissaient entre eux.
— Il y a de l’orage dans l’air ?
— Quelque chose ne va pas.
Se crispant, Jared contempla la ligne des arbres en contrebas. Comme il ne voyait rien, il se détendit et fit part à Kyle de son soulagement.
— Pendant combien de temps avons-nous grimpé ? demanda l’autre qui, sans attendre la réponse de Jared, enchaîna : On est en juillet. Le soleil ne se couche pas avant dix heures et demie.
— On a marché plus longtemps qu’on le pense, c’est tout.
Au moment où il prononçait les mots, Jared sut qu’il se trompait. S’ils avaient grimpé pendant six heures, il se serait grippé comme un de ces robots de science-fiction attaqués par la rouille. L’avion avait quitté Edmonton vers quatre heures de l’après-midi. Il s’était écrasé à peine quarante minutes après le décollage. Au tiers du trajet ? Peut-être un peu plus. Une fois l’avion posé, son père l’aurait emmené au restaurant, comme à chacune de ses visites. Son estomac grogna. Il se hissa sur la pierre plate et montra un point dans la vallée.
— Le soleil reflète un objet brillant, par là. C’est sûrement l’avion.
Kyle le rejoignit.
— Ouais, c’est lui. On le voit dépasser du marécage. Essaie ton téléphone.
Jared alluma l’appareil en balayant les environs des yeux.
— Du brouillard se forme dans la vallée. C’est normal ?
— Il a beaucoup plu, cette année.
Brandissant l’appareil, Jared tourna lentement sur lui-même. Pas une seule barre. Il essaya d’envoyer un texto, mais l’écran demeura immobile. « Échec de l’envoi », confirma la messagerie.
— On est vraiment au milieu de nulle part, ici. Toi, évidemment, tu n’as pas de téléphone.
Kyle s’assit après avoir laissé entendre un grognement.
— Non.
Jared le rejoignit sur le sol chauffé par le soleil.
— Pas de téléphone ? Comment tu fais ?
Kyle haussa les épaules.
— Kokum en a un. Elle me le prête quand je sors. Pas de textos. Elle est très stricte.
Il continua de scruter l’horizon d’un air sombre, puis, se débarrassant de son sac, fit rouler ses épaules.
— On ne sera pas de retour avant la noirceur.
Aux yeux de Jared, le soleil était plus chaud qu’il ne l’avait été de la journée. À mesure qu’il baissait, le brouillard s’élevait. Déjà, il avait avalé l’avion.
— Tu as une lampe de poche ?
— Une petite. Mais il vaudrait mieux rester ici. Dans un brouillard aussi épais, on s’égare facilement.
Quelque part dans les arbres, un oiseau cria. On aurait encore dit l’oiseau gris. Une sensation glacée parcourut la nuque de Jared. Il réprima un frisson à l’idée de passer la nuit sur la colline. Au moins, l’avion était équipé d’une porte qu’ils auraient pu fermer.
— Tu nous as guidés jusqu’ici. Descendre devrait être un jeu d’enfant. Après tout, tu es un habile chasseur-cueilleur, non ?
Il désigna la carabine, dont le canon pointait vers le couchant.
— Tu es sourd ou quoi ? demanda Kyle, qui se frotta la nuque avant de poser une main sur son genou. Dans le brouillard, il est facile de se perdre. En ville, on a les rues et les trottoirs pour s’orienter, mais ici ?
Il secoua la tête.
— Une fois, un cousin plus âgé que moi m’a laissé conduire dans le brouillard, au milieu d’un champ parsemé de balles de foin. Je savais qu’une rivière délimitait le champ. Pourtant, je ne savais pas où j’étais ni si on risquait de finir dans l’eau après le prochain virage.
Jared attendit la suite. Kyle semblait avoir la manie de passer en mode récit avant de prendre conscience de ce qu’il faisait et de s’arrêter net.
— Donc, tu as eu peur.
Kyle retroussa la lèvre. Sous son regard impitoyable, Jared faillit se recroqueviller.
— Dans certains cas, la peur est la réaction la plus saine.
Jared sentit le froid monter le long de son échine. Le soleil ambrait le brouillard et le traversait en stries rousses. Jared songea à un empoisonnement du sang. La brume serpentait entre les îlots formés par les sommets et les engloutissait l’un après l’autre.
Kyle bondit sur ses pieds et fit sursauter Jared. D’un geste de la main, il montra l’ouest.
— Va chercher du bois mort, ordonna-t-il en se dirigeant dans le sens contraire.
— Quoi ?
S’arrêtant d’un coup, Kyle se retourna.
— C’est pourtant évident, non ? Je te parle de branches tombées sur le sol. Elles sont plus sèches que les branches saines et elles brûlent plus facilement.
Jared aurait voulu protester, mais Kyle s’était déjà éloigné. Il baissa les yeux sur ses chaussures de sport CR, se pencha pour épousseter les garnitures en suède. Il eut mal dans le bas du dos. Se redressant, il frotta l’endroit et scruta le ciel dans l’espoir de voir le projecteur d’un hélicoptère de sauvetage balayer la colline. Ses parents le chercheraient sûrement, ne serait-ce que pour la publicité qu’ils en tireraient : « Un magnat de l’industrie du diamant retrouve son fils, survivant d’un écrasement d’avion. » Devant les caméras, son père saurait feindre la souffrance. En privé, il serait fou de colère. Que de temps perdu. Blablabla.
Jared botta une pierre. Elle ne broncha pas, mais la douleur irradia son pied. Il le secoua avant de se traîner péniblement sous les arbres en se penchant pour éviter les branches basses. Quelques minutes plus tard, il était de retour avec une brassée de petit bois. Sur la crête, Kyle était accroupi près du plateau rocheux, où un surplomb offrait une certaine protection. Il construisit une pyramide en glissant les petites branches sous les grandes. Jared déposa sa collecte à côté d’une autre pile, quatre fois plus imposante.
Kyle se cala sur ses talons.
— Des petites branches toutes sèches. Elles vont brûler comme du papier. Va en chercher d’autres avant que le soleil se couche.
— J’ai mal partout. Il faut que je me repose, dit Jared en se laissant tomber sur un rocher arrondi, qui lui arrivait aux genoux. Vas-y, toi, si tu y tiens tellement.
Kyle se leva avec lenteur. Bien droit, il regarda Jared de haut avant de se diriger vers la limite des arbres. Il revint aussitôt sur ses pas, les mains enfoncées dans les poches de sa veste de camouflage. Il foudroya Jared du regard, les mâchoires crispées et la lèvre retroussée.
Un silence glacé s’installa entre eux. Enfin, Kyle cracha de côté.
— Je ne suis pas Blanc, mais ça ne fait pas de moi ton domestique.
Jared brandit les mains, comme pour se protéger.
— Hé ! Ho ! Du calme, mon pote. Je t’ai juste dit que je n’avais plus la force de bouger.
— Puis tu m’as donné un ordre. Comme si c’était à moi d’aller te chercher de l’eau et de transporter le petit bois. Sans parler de jouer les éclaireurs.
Kyle pointa un index accusateur sur Jared.
— C’est à cause de ta stupidité qu’on est là. Alors, fais ta part.
— Je. Ne. Peux. Plus. Bouger.
Kyle entrecroisa les doigts derrière sa tête. Il inhala l’air avec force, expira avec lenteur.
— Dans ce cas, on se passera de bois. J’ai un manteau chaud, moi. La coquille de fantaisie que tu portes… Bientôt, tu vas grelotter. Tu n’as qu’à te le geler, ton petit derrière, ça ne me fait rien.
Il s’installa sous le surplomb, devint une ombre dans la pénombre grandissante.
— Tu n’allumes pas le feu ?
— Seulement quand il fera froid.
Jared croisa les bras, refusant d’admettre que, maintenant que le soleil avait disparu, il avait déjà froid. Le ciel, qui avait pris une teinte indigo, transformait toutes choses en ombres projetées. La nuit était tombée plus vite que dans les souvenirs qu’il gardait de ses visites à Yellowknife. Là-bas, la brunante semblait se prolonger à l’infini. Il eut même l’impression que la nuit était tombée plus vite qu’à Edmonton. Kyle l’avait lui-même remarqué : c’était bizarre. Jared gratta une piqûre de moustique et se rendit compte que, pendant l’ascension, les bestioles avaient cessé de l’importuner. Seul motif de réjouissance dans une journée franchement merdique.
Les ténèbres s’épaissirent et il lui sembla qu’un espace infini s’ouvrait autour de lui. Ni murs ni limites. Pouvait-on même compter sur la gravité dans un tel néant ? Jared s’approcha du surplomb, s’agenouilla et s’adossa à un rocher, réconforté par sa solidité et sa chaleur résiduelle.
— C’est trop grand, ici.
Il avait parlé surtout dans le but de rompre le silence. Un grognement bas dans le noir accueillit sa déclaration.
— Je gage que tu préférerais être dans un centre commercial.
— Aucun doute là-dessus. Des murs et un plafond. Du brouhaha. Des gens.
Jared se lécha les lèvres d’un air mélancolique, puis alluma son téléphone et fronça les sourcils en voyant, sur l’écran rétroéclairé, une photo de lui avec ses amis au parc aquatique. Toujours pas de service.
— Je me demande comment va le pilote, dit Kyle d’une voix à peine audible.
— Tu as fait ton possible.
— Vraiment, tu crois ? Les pilotes… Ici, dans la brousse, et plus loin dans le nord, ce sont eux qui assurent le ravitaillement et vous amènent chez le médecin. Ils créent un lien vital…
Jared lut entre les lignes. Les pilotes méritaient d’être sauvés. Plus, en tout cas, que les jeunes citadins fortunés.
— Alors tu aurais dû redescendre vers l’avion.
— Peut-être. Mais tu serais tout seul en ce moment. Dans le noir. Sans rien pour faire du feu. Seul, répéta Kyle après un bref silence.
— Ferme-la.
— D’accord. Sors la nourriture que tu as apportée pendant que j’allume.
La lampe de poche de Kyle faillit aveugler Jared. Il s’en servit le temps d’utiliser son briquet. Puis ils partagèrent les chips écrasées de Jared, sa barre de céréales et l’eau de la gourde de Kyle. Le feu crépitait. Ses flammes jaunes, dévorant le bois à la façon d’un dragon affamé, fascinaient Jared. Kyle proposa qu’ils essaient de dormir. Avec ses pieds, il lança de la terre sur les braises et se tassa pour permettre à Jared de se glisser sous le toit en pierre de son abri. Sous le surplomb, celui-ci eut la sensation de se trouver dans un vestibule bas de plafond. Il s’imagina qu’une grotte à l’embouchure secrète s’ouvrait derrière eux. L’antre d’un animal. Même si le feu l’avait réchauffé, il frissonna.
Il n’avait jamais fait de camping. Il n’en avait jamais eu envie. Et c’était bien pire qu’il l’avait imaginé. Pas de sac de couchage, pas de matelas, pas de tente. Pas d’amis avec qui partager l’épreuve. À côté de lui, la respiration de Kyle s’apaisa. Jared, bercé par la musique dans ses écouteurs, finit par s’endormir.
Il se réveilla en sursaut. Quelque chose…
Un cri perçant le fit se redresser. Il se cogna la tête sur le rocher.
— Qu’est-ce que…
— Un hibou qui chasse sa proie, balbutia Kyle. Rendors-toi.
Jared se frotta l’occiput, prit l’écouteur qui pendait mollement sur sa poitrine et le remit dans son oreille. Silence. Il eut beau le triturer, son iPod refusa obstinément de jouer. Ses épaules se crispèrent. Une chose. Pourquoi n’y aurait-il pas une seule chose normale dans cet horrible endroit ?
Sans le rempart de la musique, la vaste colline appuya de tout son poids sur Jared. Privé de la chaleur qu’il avait emmagasinée dans la journée, le rocher auquel il s’adossait était froid, hostile, comme blindé contre un intrus. Jared réinitialisa son iPod en frissonnant. Joue, je t’en supplie. Une chanson retentit dans ses oreilles et ses épaules se détendirent.
En arrière-plan, il entendit des bruits de friture qui s’intensifièrent, puis s’apaisèrent enfin. Les oreillettes, sans doute. Pendant la randonnée, elles avaient pourtant fonctionné à merveille. En scrutant les ténèbres, il les tapota et farfouilla à l’aveuglette avec les fils dans l’espoir de découvrir le branchement fautif.
Un mince filet de lune soulignait les vrilles de brouillard gris qui s’insinuaient entre les arbres avant de se perdre dans l’ombre. On aurait dit qu’ils soufflaient et aspiraient les fines volutes. Au même titre que les grésillements dans ses oreilles. Sa gorge se serra. La synchronisation était parfaite : en serpentant, le brouillard s’avançait, puis il battait légèrement en retraite, avant de se rapprocher un peu plus à chaque respiration. La bouche de Jared s’assécha. Que se passe-t-il ? J’hallucine ou quoi ? La friture s’amplifiait à mesure que la brume rampait vers le surplomb. Une liste de lecture. Non. La respiration du brouillard.
Il tira sur les écouteurs. Le coup que j’ai reçu sur la tête m’a ébranlé bien plus que je le pensais. Le silence résonnait dans ses oreilles, la nuit était une feuille de plastique étouffante qui virait du noir au gris. Sa haine des « grands espaces » atteignit des proportions inégalées. Le brouillard poursuivait son inexorable avancée, oblitérant les arbres, rétrécissant le ciel.
La brume laissait filtrer le clair de lune. Jared, se dressant abruptement sur son séant, se cogna de nouveau la tête. Du mouvement dans le brouillard. Une fois de plus. Il sentit la tension vibrer dans ses membres.
Il secoua Kyle.
— Réveille-toi. On n’est pas seuls, ici.
Il s’efforçait de rester calme, mais il avait oublié comment faire.
Kyle maugréa. Soulevant la tête, il plissa les yeux.
— C’est seulement le brouillard. Dors donc.
Il ronchonna de nouveau en se retournant.
Jared continua de regarder devant lui, certain d’avoir vu… Là ! Sur la gauche, un ourson ? La brume tourbillonnait, formait des remous, se changeait en… C’est quoi, ça ? Un homme ? La silhouette se liquéfia à son tour. Jared secoua la tête. J’hallucine, c’est sûr. Les commotions cérébrales ont-elles ce genre d’effets ? Le brouillard, c’est seulement un nuage bas. Dors.
Il finit par somnoler, mais, hanté par le souffle de la friture et les hommes de brume qui peuplaient ses rêves, il émergea souvent du sommeil en sursaut. À l’aube, il frissonnait, les yeux douloureux, des élancements dans la tête. Il réveilla Kyle d’un léger coup de pied.
— Le brouillard se dissipe. Redescendons à l’avion.
Les fauteuils inclinables de l’appareil seraient si confortables !
— Hein, quoi ? fit Kyle qui s’étira, puis s’assit. Tu as mauvaise mine. Mal dormi ?
— Avec une pierre comme oreiller et du roc comme matelas ? J’ai à peine fermé l’œil. En plus, j’ai de nouveau mal à la tête. Une commotion cérébrale, peut-être. Sans compter que j’ai passé la moitié de la nuit à halluciner. Comment as-tu pu si bien dormir, toi ?
L’autre haussa les épaules.
— Moi, je dors souvent par terre. Ce n’est pas si mal.
— Pourquoi tu dors par terre ?
— Essaie donc de partager le lit d’un petit frère qui fait du kickboxing dans son sommeil.
Jared cligna des yeux.
— Tu n’as pas une chambre à toi ?
Kyle le dévisagea comme s’il était d’une insondable stupidité. Jared se rendit compte qu’il avait effectivement proféré une bêtise. Qu’il ait sa propre chambre ne signifiait pas que tous les autres avaient la leur. Sur le point d’interroger Kyle sur sa maison, il se ravisa et sortit plutôt du couvert offert par le surplomb rocheux. Il se frotta les bras avec vigueur, puis se massa la nuque en examinant le brouillard qui se retirait. Dans la lumière matinale, il semblait aussi inoffensif que de la crème fouettée.
— Les matins sont toujours aussi froids ?
Arrivé à sa hauteur, Kyle baissa les yeux sur lui.
— Parfois.
Son estomac grogna, celui de Jared répondit sur le même ton. De son sac à dos, il tira deux bouts de pain plat de la taille d’un poing et en tendit un à Jared.
— De la banique.
Jared renifla l’objet, puis il en mordilla le pourtour. Sec, mais savoureux. Il y avait des morceaux à l’intérieur. Des raisins secs et autre chose. Des bleuets, peut-être ?
— Pourquoi ne pas les avoir sortis hier soir ?
— Parce que, ce matin, nos estomacs auraient quand même crié famine.
Jared dévora sa part.
— Tu as autre chose dans ton sac ?
— Plus tard, répondit Kyle en passant à Jared sa gourde et deux autres comprimés contre le mal de tête. Bois.
— J’ai encore faim.
Jared se lécha les lèvres en posant un regard de convoitise sur le bout de banique de Kyle.
Ignorant l’allusion, celui-ci accrocha la gourde à l’anneau fixé à la courroie de son sac à dos, qui ressemblait davantage à une sacoche de coursier. Il l’épaula, prit la carabine et examina le sommet d’un air incertain.
— Redescendons.
Il se mit en marche après avoir pris une bouchée de banique.
Jared foudroya son large dos du regard et, frustré, brandit ses mains aux paumes retournées. Je t’ai parlé, face de rat. Je t’interdis de faire comme si je n’étais pas là. Il injecta dans son ton une lourde dose de sarcasme.
— Qu’est-ce qui te dit que nous allons dans la bonne direction ?
— En montant, j’ai marqué des arbres.
— Avec quoi ?
Kyle farfouilla dans son manteau et en sortit un couteau, qu’il brandit. La lame incurvée était plus large que celle d’un canif. Plus longue, aussi.
— Qu’est-ce que c’est, comme couteau ?
— Un « écorcheur ».
— Pour… ?
Kyle stoppa et se tourna face à Jared. Sa bouche se tordit de nouveau.
— C’est comme son nom l’indique. Je m’en sers pour écorcher des animaux. Après les avoir tués.
L’image du couteau rougi par le sang fit blêmir Jared. Son corps était froid et sec comme un parchemin. Il avala avec difficulté.
— Tu tues des animaux ?
— Bienvenue dans la brousse. Ici, on tue des bêtes puis on les mange.
Soulevant son manteau, Kyle glissa le couteau dans le fourreau qu’il portait à la ceinture.
La descente s’accomplit en silence. Devant eux, le brouillard semblait se dissiper à une vitesse surnaturelle. À quelques reprises, Kyle s’immobilisa pour regarder le sommet de la colline en plissant les yeux, à la fois inquiet et perplexe. Il ne s’expliqua pas et Jared ne posa pas de questions. Il était simplement heureux à l’idée de renouer avec le seul symbole de civilisation des environs, même s’il était tout démantibulé. Devant le ravin au pied de la colline, Jared sentit son cœur battre joyeusement. Il était enchanté de retrouver le site de l’écrasement. L’absurdité de la situation lui arracha un sourire.
Ils descendirent la pente au pas de course, leurs orteils soulevant des nuages de poussière. Ils galopèrent jusqu’à l’autre bout, puis ils longèrent le marécage. Kyle obligea Jared à s’arrêter en l’agrippant par le bras. D’un geste, il indiqua un endroit.
Un petit banc de brouillard planait au centre du marais. Nulle trace de l’avion, cependant. Il avait disparu.


Jared, bouche bée, fixait le marécage. Lorsque les dernières traces de brouillard se dissipèrent enfin, le soleil baigna les roseaux, les souches et les plaques d’algues dans une lumière blanche. Une libellule vrombit à côté de lui et il sursauta.
Le vide béant du marécage atterrit dans son estomac à la façon d’un ballon de basket glacé, et un engourdissement, né dans ses membres, gagna son esprit. Incapable de ramasser ses pensées, il se contentait de fixer le chatoiement. La lumière aurait dû se réfléchir sur le métal et non sur l’eau sale. Le silence, entrecoupé seulement par le bourdonnement des insectes, entama la glace dans son estomac, rendit à ses extrémités leurs sensations. Il parvint à se retourner.
Kyle observait le marécage d’un air incrédule, lui aussi. Son visage avait pris une teinte brun-gris. Il était si immobile que Jared n’aurait pu jurer qu’il respirait. Jared éprouva une sensation cuisante dans son ventre. Entre deux respirations, la glace dans son abdomen avait explosé, créant une boule de feu qui se dilata, déborda.
— Où est passé l’avion ? cria-t-il. Où est ce foutu avion ?
Kyle se tourna vers Jared, qui serra les poings.
— Tu avais entaillé les arbres… Mon œil ! La seule chose trouée, ici, c’est ta cervelle ! Tu nous as entraînés du mauvais côté de cette colline, hein ? Allez, avoue-le !
Il poussa Kyle, qui chancela légèrement.
Près du rivage, Jared faisait les cent pas : il soulevait des nuages de poussière vers l’eau, pivotait sur lui-même et revenait à son point de départ. Des sauveteurs avaient sans doute retrouvé l’avion. Peut-être même son père était-il parmi eux. Et ils avaient abouti du mauvais côté de la colline. Son père serait furieux de ne pas avoir trouvé son fils près de l’appareil. Tout ce qui l’éloignait inutilement de son bureau le mettait en rogne.
Sur le rivage, Kyle restait immobile, les mains enfoncées dans ses poches. Sous l’effet de la confusion, ses sourcils s’incurvaient en un long trait noir. Serrant et desserrant les poings, Jared cessa de marcher et le foudroya du regard. Tout était de sa faute. Monsieur le marqueur d’arbres. Monsieur le Tarzan de la brousse. Tu parles ! Comme s’il savait retrouver son chemin… Il avait été incapable de descendre de la colline sans s’égarer.
Kyle, l’air de plus en plus déboussolé, lui jeta un coup d’œil. Il s’avança, la main tendue.
— Ne t’inquiète pas, mon petit bonhomme. On finira bien par comprendre.
Mon petit quoi ? Jared pouvait presque sentir son sang bouillonner dans ses veines. Il repoussa la main de Kyle.
— Je ne suis pas inquiet. Je suis furieux . C’est à cause de toi, tout ça.
— J’ai insisté pour escalader la colline, peut-être ?
— On s’en serait très bien tirés si tu avais effectivement marqué le chemin que nous avons suivi.
Kyle pinça les lèvres.
— Je l’ai fait.
Jared sentit des flammes monter en lui, l’aveugler.
— Je t’interdis de me mentir !
Ayant craché son venin en un cri baveux et incompréhensible, il jeta de la poussière sur Kyle du bout de ses chaussures. Il ne vit pas la main qui, venue de nulle part, s’abattit sur son épaule, tel un marteau.
Jared tomba, sentit les herbes poussiéreuses lui gratter la peau. Il atterrit à plat sur le dos.

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