Les Chroniques de Madame Unetelle
196 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Les Chroniques de Madame Unetelle

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
196 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Qui croit encore qu’on peut changer le monde avec une mijoteuse? Pourquoi garder son placenta au congélateur? Le lait maternel sera-t-il un jour certifié biologique et équitable ? Les parents ont des stationnements réservés près des centres commerciaux, sont-ils donc handicapés ? Et si la conciliation travail-famille était un trouble obsessif compulsif ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 17 septembre 2013
Nombre de lectures 2
EAN13 9782764411919
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Projet dirigé par Marie-Noëlle Gagnon, éditrice
Conception graphique : Célia Provencher-Galarneau et Julie Villemaire
Mise en page : Julie Larocque
Révision linguistique : Sabine Cerboni et Philippe Paré-Moreau
Illustrations (signature et icônes) : Catherine Lepage
Conversion au format ePub : Studio C1C4

Québec Amérique
329, rue de la Commune Ouest, 3 e étage
Montréal (Québec) Canada H2Y 2E1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.
Les Éditions Québec Amérique bénéficient du programme de subvention globale du Conseil des Arts du Canada. Elles tiennent également à remercier la SODEC pour son appui financier.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Ar chives Canada

Verville, Danielle
Les chroniques de Madame Unetelle : on ne change pas le monde avec une mijoteuse !
ISBN 978-2-7644-2508-4 (version imprimée)
ISBN 978-2-7644-1190-2 (PDF)
ISBN 978-2-7644-1191-9 (ePub)
1. Verville, Danielle - Blogues. I. Titre.
PS8643.E785C47 2013 848’.603 C2013-941512-2
PS9643.E785C47 2013

Dépôt légal : 3 e trimestre 2013
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2013.
quebec-amerique.com
DANIELLE VERVILLE

On ne change pas le monde avec une mijoteuse !
Pour Mathilde, Juliette, Ariane et Rafaëlle, mes quatre filles aussi douces, intrépides, généreuses et passionnées que celles du docteur March.
On ne voit pas plus loin que les choix qu’on ne peut pas comprendre. L’Oracle dans The Matrix , 1999.
Préface
« On ne change pas le monde avec une mijoteuse », dit-elle, le nez en l’air et l’œil coquin, vous mettant au défi de lui prouver le contraire.
Je ne voudrais pas avoir l’air contrariante, mais dans la mijoteuse de Madame Unetelle, il y a pourtant foule. Du politique, du social, des rites funéraires adaptés aux hamsters (si, si), de l’usage du placenta comme engrais arboricole, de la difficulté de trouver un journal papier au lendemain de l’élection de Barack Obama et de l’impossible défi écologique que représente une famille de quatre filles.
Cannibale, Madame Unetelle croque allègrement le familial, se régale du local et ne lève jamais le nez sur le jarret juteux du corporatif à la sauce conciliation travail-famille.
Je la soupçonne même d’avoir mis les deux Ricardo — Petrella, l’économiste et Larrivée, le fantasme culinaire — dans la mijoteuse (ça leur apprendra à faire les fanfarons avec la vie des mères de famille), et de les servir bien relevés à ceux qui ne se rendent pas compte que, sous l’humour vif et intelligent de Madame Unetelle, il y a l’immense sensibilité de Danielle Verville…
Une mijoteuse, ça ne change peut-être pas le monde, mais les mots de Madame Unetelle changeront certainement le vôtre.
Bon appétit !
Geneviève Lefebvre Réalisatrice, auteure et scénariste
Avant-propos
L’histoire de Madame Unetelle a commencé de manière assez banale.
Nouvellement mariée et mère de deux enfants, je travaillais comme conseillère en communication pour une grande institution financière du Québec. Un emploi dont j’avais fait le tour, mais que je n’arrivais pas à quitter, tellement mon sentiment d’appartenance à la bannière était grand.
C’était en 2006.
J’étais à bout de souffle. La conciliation travail-famille allait avoir raison de moi, lorsqu’une ex-collègue d’études m’a parlé de la facilité d’utilisation des nouvelles plateformes technologiques du Web. Comme j’avais fait une maîtrise en communication sur les communautés virtuelles, j’ai ouvert un blogue et je me suis mise à jour sur le plan technologique, au cas où j’aurais le courage de changer d’emploi.
Au début, j’y consignais les mots de mes enfants, mais peu à peu, je suis aussi allée y jaser de mes contradictions et de mes mille et un combats quotidiens. Seuls mes proches y avaient accès. Or, assez rapidement, ma mère en a parlé à ma tante, qui en a parlé à ma cousine, qui en a glissé un mot à une amie, qui elle aussi voulait inviter une copine à venir lire mes billets. En moins de deux mois, mon blogue était devenu public, mais je n’ai quitté l’anonymat qu’après avoir démissionné de mon poste, ne voulant pas que mes propos soient associés à l’entreprise pour laquelle je travaillais.
Madame Unetelle : pour prendre un peu de recul
De billet en billet, deux autres petites filles sont nées, fournissant toujours plus de matériel à mettre sous la dent de Madame Unetelle, mon personnage d’autofiction.
Madame Unetelle éduque ses enfants dans une société coincée entre deux époques : l’une déconstruite et l’autre à construire. Il n’y a pas si longtemps encore, la parentalité était la même partout dans notre société catholique francophone « tricotée serrée ». Mais en attendant que se créent de nouveaux consensus sociaux sur l’éducation des enfants, mais aussi sur l’économie, la conciliation travail-famille et l’environnement, chacun fait à sa manière et croit avoir raison, ce qui crée toujours plus de solitude.
Avec les anecdotes de Madame Unetelle, j’ai voulu prendre du recul sur mon quotidien et, l’espace d’un instant, briser mon isolement. J’ai tenté de penser en dehors des sentiers battus, de mettre en relief mes propres contradictions et excès, qui sont aussi ceux de ma génération. Comme plusieurs, je suis régulièrement déchirée entre la mondialisation et l’achat local, la surconsommation et la simplicité volontaire. Je doute et je crois avec une égale ferveur et, au bout du compte, je ne sais plus vraiment à quel saint me vouer !
Me voici maintenant avec un livre. Un recueil de chroniques non prémédité, qu’il faut lire d’un point de vue anthropologique, pour tenter de voir le monde autrement. Car, éduquer des enfants dans une société qui a perdu ses repères et où les contradictions abondent, ce n’est peut-être pas facile tous les jours, mais cela peut aussi être très drôle !
Pendant la lecture, des encadrés offrent d’autres points de vue. Les encadrés Que dirait grand-mère ? suggèrent de regarder la réalité avec la lentille du passé, tandis que ceux sur La porno de… proposent plutôt de découvrir la tendance extrême d’un phénomène social donné.
La mijoteuse en héritage
Après sept ans de plaisir et d’écriture, Madame Unetelle est devenue une sorte de légende personnelle. Si elle devait me laisser une seule chose en héritage, je souhaiterais que ce soit la mijoteuse. La mijoteuse comme symbole d’une fausse solution à la conciliation travail-famille.
Parce qu’on ne change pas le monde avec une mijoteuse !
Elle a ses limites. Tout comme le four à micro-ondes avait les siennes, jadis. J’entends encore ma mère, pleine d’espoir, vanter les vertus de ce nouvel appareil, qui allait lui permettre de retourner sur le marché du travail : « On peut TOUT cuisiner avec ce p’tit four-là ! Je peux même faire cuire un rosbif en 25 minutes ! »
Et elle l’a fait. En 25 minutes.
Mais le temps récupéré sur la préparation des repas ne lui a pas permis de vivre une conciliation travail-famille à la hauteur de ses espoirs. Pourtant, dans les années 1980, tout le monde y a cru. Les librairies débordaient de livres de recettes pour le four à micro-ondes. Toutes les mères ne juraient que par l’ Encyclopédie micro-ondes de Pol Martin ou l’autre, en sept volumes, de Jehane Benoît. Ce four allait changer le monde !
Quand je constate notre engouement collectif pour la mijoteuse, je ne peux m’empêcher de penser qu’on se leurre encore une fois. Qu’on persiste à croire qu’avec un peu de volonté, d’organisation et la bonne technologie, on va finir par arriver à tout concilier. Que Ricardo remplace Pol Martin et que l’histoire recommence.
Mais l’odeur de la mijoteuse est là. Elle nous fait remonter le temps, nous rappelant les bons repas de notre propre mère, qui nous accueillait à notre retour de l’école. Il nous suffit de brancher l’appareil le matin pour retrouver psychologiquement cette présence maternelle à notre retour du boulot.
Pour nos enfants, par contre, la mijoteuse ne sert qu’à mijoter. Aucune mémoire affective ne lui est associée : « Beurk ! Ça sent encore le mijoté ! », peut me lancer l’une de mes filles au retour de l’école, consciente que je me tourne un peu trop souvent vers ma miraculeuse machine pour me remplacer. Et si la mijoteuse ne nous salue pas de son doux parfum, c’est que dans notre course folle du matin, on a omis de la mettre à on . Le repas du soir est alors perdu et, avec lui, notre espoir d’une vie meilleure.
L’enfer est maintenant pavé de mijoteuses débranchées. Mais il est grand, le mystère de la foi ! Chaque année, en Amérique du Nord, il se vend 6 millions de mijoteuses, nous apprend Ricardo dans son dernier livre. On s’échange des trucs sur la conciliation travail-famille dans les magazines féminins comme si l’on refusait de voir la réalité, qui est pourtant visible comme le nez au milieu de la figure : ce n’est pas une mijoteuse qu’il nous faut, mais Ricardo !
Et comme il n’y a qu’un seul Ricardo, la solution n’est ni simple, ni facile.
Les chroniques de Madame Unetelle racontent donc l’évolution personnelle d’une femme qui veut réussir son idéal de conciliation travail-famille (sans Ricardo) en plus de se soucier de développement durable, de fêtes thématiques, de politique et de compostage ! Mais tous ces petits gestes qu’elle fait s’accumulent et s’ajoutent aux impératifs de sa vie moderne. Souvent dépassée par les événements, l’humour devient sa planche de salut. Elle finit par comprendre, à ses dépens, que seule, elle ne changera pas le monde et que dans la vie, il faut surtout choisir ses combats.
2006 Madame Unetelle cherche ses repères
En vrac :

Le Parti conservateur de Stephen Harper remporte les élections et forme un gouvernement minoritaire.

Le parti Québec Solidaire voit le jour.

Une fusillade fait deux morts et vingt blessés au Collège Dawson.

Affaire Norbourg : le président Vincent Lacroix fait faillite.

Madame Unetelle :

a deux filles de 5 et 7 ans ;

est mariée et travaille à temps plein pour une grande institution financière du Québec ;

tente, en vain, d’avoir un troisième enfant.
L’enfant-projet
On est de plus en plus nombreux à concevoir nos enfants sur un bureau, lors d’un trip à trois.
Au début, il ne s’agissait probablement que du fantasme d’une seule personne. Puis, les médias se sont mis à vanter les mérites de ce type de conception et nos collègues nous ont parlé de leurs propres expériences.
L’idée a fait son bout de chemin.
On se retrouve maintenant dans le bureau de notre conseiller en finances personnelles pour concevoir un bébé. À trois, on élabore le projet. Et le trip commence :
— Désirez-vous un enfant à court ou à moyen terme ? nous demande notre conseiller, alors que nous ne pensions qu’à acheter la vieille bagnole de mémé.
— Heu… oui, qu’on répond en cherchant l’approbation de notre conjoint, qui n’était pas encore au courant.
— Ensemble, nous pouvons concrétiser votre projet ! nous lance le conseiller, tout sourire.
— Ah bon ?
— Planifier un enfant oblige à revoir toute sa stratégie financière, vous savez. Vous voudrez peut-être une maison et, éventuellement, soutenir votre enfant dans ses études, nous explique-t-il sur le ton de celui qui sait.
— C’est que… on n’a pas encore payé nos dettes d’études.
Qu’à cela ne tienne, on quitte le bureau avec un plan d’enfer. Remboursement des dettes d’études et de la carte de crédit sur cinq ans, épargne à terme pour pallier les manques de notre futur congé de maternité, cotisations accélérées à notre REER, qui constituera la mise de fonds pour l’achat de notre future première maison.
Notre projet aboutira dans cinq ans.
On respire mieux.
Seulement, cinq ans plus tard, on vit un sérieux délai de livraison. La cigogne ne passe pas. Retour au bureau du conseiller.
Cette fois-ci, la stratégie proposée consiste en un retour en force dans l’univers du « achetez maintenant, payez plus tard ». Il nous propose un emprunt qui financera nos traitements de fertilité ou l’adoption internationale.
Les années passent, jusqu’à ce que notre urine nous révèle notre flamboyante réussite : le projet est en route.
Le plan de match peut enfin se poursuivre. On inscrit notre ovule fécondé au service de garde du quartier. L’angoisse. Le projet aura-t-il sa place dans le système québécois ? On a essayé à plusieurs reprises d’inscrire un spermatozoïde de notre mari (n’importe lequel), mais la responsable n’a jamais voulu entendre raison. Qu’importe, l’ovule est maintenant sur une liste d’attente. Tel que prévu.
Parions que le projet n’aura pas le temps de pousser son premier cri que son régime enregistré d’épargne-études sera bien garni, au cas où…
On ne respire plus aussi bien ? Que se passe-t-il ?
Notre vie compte pourtant juste ce qu’il faut de rebondissements. Quand il le faut, on sait être impulsive et intrépide. Cette fois, par exemple, où l’on a collé nos timbres sur le coupon d’abonnement à la Maison Columbia, ou encore cette fameuse nuit où l’on a flanché pour le méga ensemble de couteaux qui coupent pour quatre paiements faciles.
Lorsque l’évocation de ces aventures ne suffit pas à nous consoler, on pense à cette pauvre voisine qui a fait son enfant pendant ses études, alors sans emploi ni maison. Sans véhicule utilitaire sport. Elle n’a même pas eu l’intelligence de penser à l’année scolaire de son futur enfant. Son bébé est né au début octobre, quelle inconscience !
Bah. La voisine a juste un enfant. Nous, on a un projet. Quitte à ne plus respirer, on fera tout pour le réussir et qu’il produise des résultats.
La stratégie de l’autruche
Ce matin, le jeu de mes filles consiste à vivre tout le processus qui mène de la salle d’attente au cabinet du médecin.
Le salon est entièrement réaménagé afin de simuler les salles de tri et les autres bureaux de l’hôpital. Rien n’est négligé. En guise de cafétéria, une caisse enregistreuse Fisher Price et de la nourriture en plastique sont installées sur une petite table. Le divan est transformé en salle d’attente avec, à ses pieds, un mini-coin jeux.
C’est sérieux et surtout très réaliste. À deux, mes filles tiennent tous les grands rôles : ceux de la mère, du médecin, de l’infirmière, de la caissière, de la cuisinière et de la réceptionniste. Le travail ne manque pas !
Le rôle le moins intéressant et le plus passif m’est attribué. Je joue une malade, en attente d’être miraculeusement guérie. Je dois gémir et exprimer quelques plaintes. Quant aux autres patients, c’est-à-dire la trentaine d’animaux en peluche assis près de moi sur le « divan-salle d’attente », ils ont de bien meilleurs rôles et vivent des aventures beaucoup plus palpitantes que les miennes.
Avec sa voix de réceptionniste, ma grande fille de 7 ans fait des appels :
— Ti-noir à la salle 2, Ti-noir salle 2. Mulan salle 3, Mulan salle 3.
Pendant ce temps, mon autre fille de 5 ans diagnostique des allergies à la pénicilline chez bon nombre de poupées :
— Pour elle, tout va bien. Par contre, j’ai vu dans les oreilles de ce bébé-là qu’il était allergique à la pénicilline.
Avec son accent pointu, l’aînée vient mettre son grain de sel dans les diagnostics de sa sœur :
— Il n’a pas de bracelet, pourtant. Il faudra lui en donner un. Il est VRAIMENT allergique à la pénicilline !
Le jeu est captivant, mais on m’oublie. Après une heure, je commence à trouver le temps long et je cherche une solution pour m’éclipser.
— J’ai une idée ! On fait semblant que je suis une maman autruche et que je viens à l’hôpital pour un mal de tête.
Mes filles se regardent, perplexes, et décident de poursuivre leur jeu en s’intéressant un peu plus à moi.
— Madame, me dit mon médecin de 7 ans, je vous recommande cette tisane avec votre médicament. Vous devriez aussi manger un bon repas à notre cafétéria.
— Docteur, vous oubliez que je suis une autruche, que je lui réponds de ma plus belle voix d’oiseau. Et les autruches ne mangent que des graines !
Les filles arrêtent leur jeu. L’idée de l’autruche ne leur plaît pas du tout. Mon aînée reprend sa voix normale et me chuchote :
— Maman, on va dire que tu es humaine, d’accord ? Je ne peux pas soigner d’autruche ici.
— On n’a qu’à dire que tu es vétérinaire.
Moins diplomate, la plus jeune s’écrie :
— Maman, c’est ennuyant de jouer aux autruches, bon !
— J’ai une meilleure idée, dis-je, exaltée. On va faire semblant que tous les toutous sur le divan sont mes autruchons ! Je suis une maman autruche qui vient faire examiner ses autruchons !
La grande, qui gardait toujours son calme, décide d’être un peu plus maligne :
— Maman, tu ne devais pas lire quelque chose, hier ?
— Hum, je ne me souviens pas…
— Tu pourrais lire tranquille dans ta chambre pendant qu’on joue au salon.
— Ça ne vous dérange pas que je laisse le jeu ? Vraiment ?
— Non, ne t’en fais pas.
N’est-ce pas là une belle façon de quitter un jeu d’enfant sans pleurs ?
La clôture de rêve
C’est dans l’esprit de l’univers des albums de Martine, la banlieue idéalisée des années 1960, que la mère urbaine que j’étais imaginait la clôture de son futur bungalow. Quand je rêvais de ma maison de banlieue (on peut rêver de la banlieue, si, si), j’y faisais des conserves en jetant un œil sur ma marmaille, qui s’amusait dans le plus coloré des modules Little Tikes . Ou, mieux encore, dans le méga module en bois traité, celui avec une grande glissade spiralée jaune avec la petite cabane dans l’arbre, juste à côté.
Il se dégageait même de ma maison imaginée une bonne odeur de pain frais. Je recentrais le bouquet de fleurs sur la table de la cuisine en ne quittant jamais mes petits des yeux. Dans ma future demeure, j’allais enfin être une jeune mère sereine et épanouie. Mes petites princesses s’amuseraient dans un espace vert et sécuritaire, bordé d’une charmante petite clôture de campagne blanche.
« Ah ! Si je n’habitais pas en ville… », que je me répétais pendant que je taillais mes plants de tomates en pots sur mon balcon.
Après de dures négociations, j’ai réussi à convaincre mon conjoint de visiter quelques maisons en banlieue. C’est là que je l’ai vue. La clôture. Elle perçait la neige derrière la première maison que nous avons visitée. « La cour est clôturée ! » ai-je crié à l’agent d’immeuble, qui a compris que sa vente était assurée.
L’acte de vente était à peine signé que je trépignais d’impatience à l’idée de vivre les plus belles pages des albums de Martine.
Puis, la neige a fondu, au même rythme que mes rêves de banlieue. La clôture était en très piteux état, laissant la cour ouverte à tous les enfants du quartier, qui ne se gênaient pas pour en profiter. Notre module de jeux en métal défraîchi y était certainement pour quelque chose. Je n’avais plus deux, mais bien six enfants à surveiller, à nourrir et à aider quotidiennement.
Les enfants venaient de partout. Avec leurs parents. Parfois sans. Je restais plantée des heures dans ma cour ouverte à jaser avec les mamans, à gérer les chicanes des enfants, à expliquer les consignes et à laisser entrer des dizaines de petits aux pieds sales, qui avaient faim ou soif et qui ne pouvaient se retenir jusqu’à leur maison pour aller à la toilette.
Avec une belle clôture, ma vie aurait été tellement différente !
Trois ans plus tard, j’ai fini par l’avoir, ma clôture de rêve. Depuis, j’ai autant d’enfants dans ma cour, beaucoup moins d’argent dans mes poches et plus aucun parent pour venir me prêter main-forte.
Clôturée dans la réalité !

Que dirait grand-mère ?
Une clôture ? Mais les enfants ne sont pas des animaux ! Attache ta petite avec un harnais après la corde à linge, mais laisse-la pas dans un enclos. Pauvre enfant !
Tout est la faute de Superman
Un prof de littérature m’a dit un jour qu’il fallait vivre pleinement ses archétypes pour mieux s’en affranchir une fois adulte. Dans cette optique, je laisse mes filles vivre à fond leurs fantasmes de princesses, de robes à froufrous, de Barbie et autres histoires à la Walt Disney. Je leur permets de se vautrer dans le rose bonbon, mais je ne suis pas dupe pour autant. Je sais bien que leurs héros leur colleront aux fesses encore bien des années. Et pour cause ! Leur propre mère se prend toujours pour Mary Poppins et leur Jedi de père fait encore la Guerre des étoiles.
Ceci dit, j’ai vécu une expérience archétypique intense, hier soir. J’ai revu mon homme idéal, celui dont je suis tombée follement amoureuse à l’âge de 9 ans. L’homme qui a servi de modèle à tous les autres qui ont suivi. Vous avez deviné ?
Superman.
Dès le générique, j’ai été envoûtée. On m’a jeté un sort, je ne sais trop. Je me suis métamorphosée en véritable groupie. Au son de la mélodie de John Williams, je trépignais d’excitation.
Je n’avais d’yeux que pour mon… Christopher Reeves d’antan.
— Brandon Routh est homosexuel, a tenu à préciser mon Jedi jaloux.
— Il ressemble tellement à Christopher Reeves, ai-je soupiré, faisant mine de n’avoir rien entendu.
— Tu ne trouves pas qu’il est jeune ? a-t-il ajouté, prenant un malin plaisir à péter ma bulle de petite fille.
— Il est en caoutchouc ou en acier ! Ce n’est pas un humain de toute façon.
— Mais oui.
— Il vient de Krypton, ai-je répliqué en étalant tout mon savoir sur la kryptonite et ses effets.
— Une vraie spécialiste ! J’en tombe de ma chaise, a-t-il ironisé.
Rien à faire. J’étais séduite.
— Un peu de respect, me suis-je exclamée. C’est grâce à Superman si j’ai craqué pour tes horribles lunettes d’étudiant en physique.
Effectivement.
D’ailleurs, tout a toujours été la faute de Superman ! Sa faute si j’ai eu le béguin pour les hommes aux cheveux bruns désireux de changer le monde et de sauver la planète. Sa faute (ou celle de Lois Lane) si j’ai étudié en journalisme.
— C’est vrai qu’il est beau avec son costume rouge et ses collants bleus, ai-je à peine entendu, alors que mon pétard illuminait le ciel de Metropolis.
Mon argumentaire se devait maintenant d'être plus… adulte :
— C’est excitant, une jeune fille réservée qui se transforme en bombe sexuelle le soir venu, non ? Eh bien, c’est le même genre de fantasme pour les filles.
Il m’est impossible de vous dire si le film était bon ou pas. J’avais 9 ou 10 ans, hier soir.
Bilingue
Dernièrement, une voisine, qui désirait retourner travailler après quelques années à la maison avec ses enfants, me demandait comment s’était déroulé mon retour au travail trois ans plus tôt.
— J’ai un trou de sept ans dans mon curriculum vitæ. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir dire aux futurs employeurs pour justifier ça ? qu’elle me demande, l’air abattu.
— Tu leur diras que tu es restée à la maison pour t’occuper de tes enfants. C’est ce que tu as fait, non ?
— Mais tant de femmes réussissent à travailler et à s’occuper des enfants… Ils croiront que je n’ai pas beaucoup de capacités.
— Si c’est ce qu’ils croient, tu leur diras que tu es une femme qui s’investit à 100 % dans ce qu’elle fait. Que tu avais envie de vivre pleinement ta vie de famille et que maintenant, tu es prête à passer à autre chose.
— Et si je ne réussis pas à tout concilier ? Si j’étais devenue incapable de travailler et d’évoluer dans un monde adulte ? Adulte et professionnel !
Je comprenais très bien ses craintes. Après deux congés de maternité et trois ans de travail à la maison, j’étais passée par là. Au-delà de mon tailleur passé de mode et de mes longs cheveux de mère granola, je me rappelle surtout mon manque de vocabulaire lors des entrevues d’embauche. J’avais totalement perdu l’habitude du langage hermétique du parfait petit gestionnaire. Vous savez, les expressions toutes faites telles que « être orienté vers les résultats », « mobiliser ses ressources », « gérer les paradoxes », « développer sa pensée stratégique » ou « savoir établir les priorités d’affaires ».
— Êtes-vous une personne orientée vers l’action ? m’avait demandé un directeur des ressources humaines lors d’une entrevue un peu quelconque.
— Je suis active, avais-je répondu sur un ton humoristique, qui se voulait le plus léger possible pour dissimuler mon stress.
— Comment gérez-vous votre temps ? avait-il poursuivi.
— Je fais la liste des tâches à accomplir, je me donne un budget et un échéancier, avais-je débité, assez fière de ma réponse.
— C’est tout ?
— …
— Vous n’utilisez pas d’agenda ?
— …
C’était « agenda », la bonne réponse.
La mère de famille que j’étais n’était plus du tout adaptée à ce genre de truc. Dans l’univers d’où je venais, je disais « caca » pour désigner ce qui l’était. Je nettoyais la maison en fredonnant des chansons pour enfant. Je faisais les courses en prenant soin de nommer chaque aliment à mes bébés. J’étais très orientée « client » et « action ». Probablement trop pour en discourir en entrevue.
Quoi qu’il en soit, j’ai fini par retrouver cette langue si chère aux employeurs. Aujourd’hui, je la parle si bien qu’on ne perçoit plus mon accent de mère au foyer.
Totalement bilingue.
La langue à terre
Lors de mon retour au travail, en 2003, j’ai retrouvé assez rapidement le look, le parler et le rythme de vie effréné de la superfemme ! Par contre, mon organisation quotidienne, que je croyais irréprochable, ne prenait pas en compte les impondérables inhérents aux jeunes enfants ; mes filles étaient alors âgées de quatre ans et d’un an.
Ce matin-là, je prenais ma douche à la va-vite, croyant que les petites dormaient encore à poings fermés. Seulement, mon aînée s’est levée et s’est embarrée dans ma chambre à coucher. À ma sortie de la douche, elle m’attendait patiemment, adossée à la porte. En entendant la poignée tourner, elle savourait déjà la fierté que j’allais ressentir devant sa nouvelle manifestation d’autonomie.
— Zut ! Mais qu’est-ce que t’as fait ? m'exclamai-je en secouant la poignée de porte.
— …
— MER-DE ! répétai-je en détachant bien mes syllabes.
— Mais maman, ouvre la porte avec la clé, suggéra la petite qui ne comprenait rien de la situation de l'autre côté de la porte.
— Je n’ai pas la clé. On n’a jamais eu les clés de ces FOUTUES portes ! C'était quoi l’idée de l’ancien propriétaire d’installer des serrures partout ? rouspétai-je, franchement énervée.
Le corps enroulé dans une serviette à main étriquée (mais où sont les vraies serviettes quand on en a besoin?), les cheveux dégoulinant partout sur le sol, je me mis à chercher frénétiquement le téléphone sans fil.
— Maman, fais-le sonner, me suggéra ma fille du haut de ses quatre ans.
— Calme-toi, chérie, dis-je doucement de mon côté de la porte. Reste calme !
J’appuyai alors sur le bouton de la base du téléphone, qui déclencha immédiatement un bruit sourd en provenance des coussins du divan.
Naturellement, mon homme ne répondait pas à mes appels. Peut-être saurait-il où étaient les clés ? Sinon, il saurait certainement quoi faire. Il était ingénieur, non ? Et les ingénieurs savent tout faire. C’est connu.
— Mais à quoi ça sert, un cellulaire, s’il n’est jamais ouvert ? pestai-je de plus belle.
Dix minutes plus tard : retour d’appel de l’ingénieur. Vive l’afficheur !
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Petite embarrée… suis nue… la petite… verrouillé la porte… prise à l'intérieur… pas de clé… mes vêtements dans la chambre… pas de serrurier… suis nue… j’ai les dossiers du CA… les enfants… pas encore pris leur déjeuner… suis nue…appeler ma mère… les vêtements de ma sœur… être en retard… pas de vêtements à me mettre sur le dos…
Tout ce brouhaha avait fini par réveiller mon autre fille qui pleurait à pleins poumons dans son lit.
J’étais paniquée. Je devais arriver au boulot à l’heure pour diriger mon tout premier conseil d’administration.
Puis, la solution ingénieuse tant attendue est venue :
— Prends ton élan et frappe la porte avec l'épaule, tout près du cadrage, m’explique mon homme, comme s’il s’agissait d’une évidence. Elle ne tiendra pas le coup.
— Défoncer la porte, nue ?
Enroulée dans ma serviette à main, je m’élançai de toutes mes forces sur la porte.
Sur fond de bébé en pleurs, mon maître d’œuvre coordonnait les opérations à distance :
— C’est ça, plus fort ! m’encourageait-il.
— Maman, nooooooooooon, tu brises la porte ! hurlait ma cocotte terrorisée.
— Ouch ! Recule, chaton… Maman va défoncer la porte !
— Je m’excuuuuuuuuuuse, maman… noooooooon !
— Attention ! Ne te fais pas mal ! s'inquiétait l’autre.
— Merde ! Ça n'arrive qu’à moi !
— Ça y est ?
Ça y était. La maisonnée était littéralement en crise. Je devais vite reprendre la situation en main, rassurer les troupes, m’habiller, préparer les déjeuners, habiller mes filles, leur enfiler les habits de neige et les conduire à la garderie.
Tant pis pour le cadrage de porte.
Trente minutes plus tard, à la croisée des feux de circulation de ma rue, je me maquillais paisiblement. Les passagers de la voiture voisine pouvaient même nous voir gesticuler en fredonnant gaiement Trois petits chats . On rigolait déjà en pensant à notre mésaventure.
Une fois les filles déposées à la garderie, il me restait vingt minutes de route pour me rendre au boulot. Juste ce qu’il fallait pour, psychologiquement, passer en mode professionnel et préparer ce que j’allais dire au conseil.
Témoignages de filles
Il y a des conversations de filles auxquelles on participe dans les couloirs, les pharmacies, à l’épicerie ou au resto. On ne s’en vante pas trop, mais elles sont là, plus ridicules et croustillantes les unes que les autres.
Au bureau :
— J’en aurais pour 3 000 $ si je me faisais faire une épilation complète au laser.
— Ouais, mais ça vaut vraiment le coup.
— Je ne sais pas trop, il faut évaluer la rentabilité… Il me reste combien d’années de vie sexuelle active ? Je ne sais pas, 10 ans peut-être ?
— Il ne faut pas voir ça comme ça. Ma mère est allée se faire épiler au laser et elle a 60 ans. Elle s’est décidée après avoir visité ma grand-mère dans un centre pour personnes âgées. Elle s’est dit qu’elle sera peut-être sénile, mais qu’elle n’aura pas la barbichette d’une chèvre !
À la pharmacie :
— Avez-vous une bonne crème pour atténuer les rides ?
— Bien sûr.
— Elle coûte combien ?
— C’est 45 $ le petit pot.
— Vous ne me croirez pas, mais je me suis levée un matin avec une grosse ride. C’est arrivé comme ça, d’un coup.
— Je vous comprends, madame.
— Ne me dites pas que vous êtes ridée ? Vous avez quoi, 18 ans ?
— Non, je veux dire que ma première vergeture aussi est arrivée comme ça, d’un coup. Même chose pour ma cellulite.
— Ouais… et les crèmes n’ont servi à rien ?
— Non, mais on s’habitue. Vous ne prenez pas la crème ?
— Non, mais merci pour votre témoignage !
Chez la coiffeuse :
— Wow ! Tu as réussi ma mise en plis, mes cheveux sont soyeux et lisses !
— Tu aimes ? Tes cheveux sont très longs, ça te va bien ! Regarde comme tes mèches se mélangent bien à ta couleur naturelle.
— C’est aussi beau que si c’était faux ! On jurerait que j’ai des extensions capillaires !
— Juste avant toi, une cliente me disait justement que ses nouvelles extensions étaient aussi belles que des vrais cheveux.
— L’idée, finalement, c’est de quitter ta chaise avec l’impression d’avoir ce qu’on n’a pas !

Que dirait grand-mère ?
À ton âge, on se rasait les jambes pour porter des bas de nylon. Tu investis des milliers de dollars sur tes jambes, mais tu ne portes que des pantalons ! Quand je pense que tu aurais pu t’acheter une belle machine à laver !
La devise de l’excuse
Deuxième journée de vacances en famille dans la Vieille Capitale et le budget dérape déjà.
L’idée de ce petit voyage à Québec était de dormir à l’hôtel et de se faire servir. Pas de dépenses extravagantes. Pas trop de route. Pas de ménage, ni de repas. Que du repos et du bon temps avec les enfants.
Or, deux jours ont suffi pour que nos meilleures intentions prennent le bord ! Pas un souper ne s’est pris sans une bonne bouteille de vin. Les filles ont des nouveaux vêtements et j’ai moi-même acheté deux tailleurs pour l’automne prochain. Et voilà que nous avons décidé de poursuivre notre route pour nous rendre jusqu’à Gaspé !
Que se passe-t-il ?
C’est que chez nous, comme dans plusieurs autres maisons, on ne parle pas en termes de dollars pour justifier les dépenses inutiles. Il existe une devise juste pour ça. Une devise sans nom. Probablement parce que son unité diffère d’une personne à l’autre.
Chez certains, on ne parle pas de dollars, mais plutôt de paquets de cigarettes, alors que chez d’autres, c’est la bière qui tient lieu d’unité.
Le principe est simple. Il consiste à se servir d’un ancien vice pour justifier une niaiserie jugée plus saine. Voici quelques exemples :
— Ce livre coûte à peine un paquet de cigarettes.
— Ce jeu équivaut à deux caisses de bières. J’aurais tout bu, de toute façon.
— Ce petit souvenir coûte à peine deux bouteilles de boisson gazeuse de la machine du bureau.
Parfois, l’unité de cette devise est difficilement quantifiable. On se sert alors d’un vice que l’on n’a jamais eu pour justifier celui que l’on a :
— Si je me droguais, ça me coûterait plus cher que…
— Si je jouais au golf, ce serait bien plus coûteux que…
— Si j’étais infidèle, ce serait bien pire que…
Pourtant, qui sait ce que nous aurait coûté un vice qu’on n’a jamais eu ?
Si elle est coincée, la vacancière n’hésite pas à repousser les limites de la démagogie :
— Il faut bien faire quelque chose avec son argent…
— Je le mérite tellement…
— Si je mourais demain…
— Mieux vaut dépenser de son vivant…
Les tresses perlées dans les cheveux de mes filles, par exemple, n’ont coûté qu’une dizaine de tests de grossesse. Comme je ne veux plus tomber enceinte à tout prix, on peut se le permettre.
Cent dollars de tresses.
À croire, parfois, que l’intelligence reste au bureau !
Éducation des enfants : les essentiels
On profite généralement des vacances en famille pour apprendre les vraies choses de la vie à nos enfants. Vous savez, tous ces petits trucs qu’il faut ABSOLUMENT savoir faire à un âge donné, mais qui nous ont complètement échappé ?
Il peut s’agir de faire un clin d’œil, de pédaler à deux roues, de nager sans ballon, de plonger, de siffler, de péter avec la main sous le bras, de faire la grande roue ou de claquer des doigts.
Chez nous, les manquements sont de taille : notre fille de 7 ans ne sait toujours pas faire des bulles avec de la gomme à mâcher « parce que sa mère n’achète JAMAIS de chewing-gum » !
Étant moi-même une championne en la matière, il est plus que temps de passer le flambeau à ma progéniture. Comme nous avons encore huit heures de route pour nous rendre à Gaspé, l’occasion est parfaite pour donner ma première leçon de maniement de la chique.
Mon cours théorique terminé, les petites mâchoires se font aller frénétiquement, de sorte qu’à l’arrière de la voiture, le voyage se déroule peut-être dans la vulgarité, mais à l’avant, il se vit dans l’allégresse la plus totale : pas de chicane, pas de pleurnichage, pas de « sommes-nous enfin arrivés ? », pas de « j’ai soif », pas de « j’ai envie de pipi ».
La plénitude.
Et ce, grâce à qui ? Qui sait si bien mettre à profit les situations d’attente pour parfaire l’éducation de ses filles ? En tant que parent, on se fait tellement reprocher de choses qu’il faut savoir savourer ces petits moments de satisfaction.
— Mamaaaaaaaaan ! Ma gomme est collée dans mes cheveux !
L’immense chique à la fraise de ma plus jeune a abouti dans sa chevelure de sauvageonne en vacances.
Branle-bas de combat dans la voiture ! Je vous épargne la suite.
Les moments de… comment disais-je, déjà ? Il faut savoir les savourer ?
Ils ne durent jamais assez longtemps.
Fin des vacances
J’avais un prof qui disait que les communications publiques étaient un lubrifiant social nécessaire.
Un autre, en journalisme, soutenait plutôt qu’elles n’étaient que la Vaseline servant à « fourrer » le bon peuple.
Quoi qu’il en soit, il me faut maintenant replonger dans le pot.
Je gère, donc je suis
On est des gestionnaires. De grandes gestionnaires, même.
On gère tout : le quantifiable, l’immuable, le sacré, l’évolutif, l’impensable, le rébarbatif.
On gère nos ressources, nos compétences, nos connaissances, nos changements, nos crises, nos clientèles, nos risques, nos processus, nos projets, nos résultats, notre temps, nos émotions, notre alimentation, notre sommeil, notre stress, notre budget, notre retraite, notre portefeuille de placements, notre couple, notre vie sexuelle, notre grossesse, notre famille et même nos deuils.
Je gère, donc je suis.
Hors du circuit du marché du travail ? On s’affuble alors du titre de gestionnaire familial et on monte des plans d’action pour organiser nos placards, nos menus et nos rénos. Les D re Nadia , Flyladies et autres émissions de télé comme Le Grand Ménage nous rassurent. Nous sommes, nous aussi, des gestionnaires. Nous existons.
Imaginons un instant le doigté qu’il faut aux organisations pour gérer des gestionnaires tels que nous. Le traditionnel plan d’affaires ne suffit plus, c’est certain.
Nous sommes maintenant si difficiles à gérer que les organisations ont dû produire ce qu’elles appellent le « plan stratégique de développement ». Le plan stratégique de développement est le vibromasseur de tous les hauts gestionnaires de l’entreprise privée, de la fonction publique et des grands organismes à but non lucratif.
Et comme l’idéologie du monde des affaires a réussi à s’immiscer dans nos cuisines, nous aimerons, nous aussi, le plan stratégique de développement. L’essayer, c’est l’adopter. Rendement maximal garanti.
Voyons concrètement ce que ce plan peut apporter à nos familles.
Comme partout ailleurs, notre plan stratégique de développement doit être triennal et intégrer tous les autres plans de réussite : la Réforme scolaire, Père manquant, fils manqué et le Rapport Hite . Il doit tout, tout, tout intégrer pour plaire à tout le monde, comme on le fait dans les grandes organisations.
Les orientations
La première orientation consiste à mettre en œuvre les actions prévues au plan. La deuxième vise à maintenir les acquis de la famille, qui doivent répondre aux besoins de ses membres. Quant à la troisième, elle assurera une gestion des ressources financières, en lien avec les valeurs de la famille. (Si vous n’avez rien compris, c’est normal. Il est ESSENTIEL, à cette étape, d’utiliser des concepts flous, de ne rien définir et d’utiliser des termes clés très élastiques.)
Les objectifs stratégiques
Les objectifs doivent ensuite répondre aux orientations (qu’on ne comprend pas) mentionnées précédemment. Puis, des indicateurs (qualitatifs et quantitatifs) nous permettront de suivre leur évolution. Par exemple :

embauche de ressources humaines ;

développement des compétences transversales des enfants ;

amélioration de la vie personnelle et sexuelle des parents.

Les moyens mis en œuvre
A

Embaucher une aide ménagère, une cuisinière, un homme à tout faire et une gardienne à la maison.


Cible à atteindre : Quatre ressources humaines supplémentaires pour un budget de 200 $/semaine.
B

Inscrire les enfants à des activités parascolaires enrichissantes et leur permettre de passer plus de temps de qualité avec leurs parents.


Cible à atteindre : Dix activités parascolaires par enfant et 25 heures/semaine de temps de qualité avec les parents, pour un budget de 200 $/semaine.
C

Faire plus de sorties de couple et augmenter le nombre de rapports sexuels.


Cible à atteindre : Quatre sorties de couple par semaine, pour un budget de 20 $, et quinze rapports sexuels par semaine avec cinq heures de sommeil par nuit.

Le plan stratégique de développement est jugé irréaliste et il démobilise la famille ? On fait comme les grandes organisations : on inscrit tout le monde à des formations pour leur apprendre à gérer leur attitude.
Métamorphose
Au lendemain d’une nuit agitée, on se réveille avec un nez de clown, des ailes dans le dos et des palmes de canard.
On s’est métamorphosé en parent.
Bon, dans mon cas, c’est peut-être pire : je gesticule et je suis expressive de nature.
Mais, depuis l’arrivée des enfants, je module davantage ma voix pour imiter les personnages des histoires que je raconte. En présence d’adultes, il m’arrive même de parsemer mes conversations d’onomatopées telles que « pouet — pouet ! », « wouaf — wouaf ! », « plouch ! » ou « couin — couin ! »
Pour tout dire, un collègue a déjà claqué la porte d’une salle de conférence et tous ont entendu résonner mon propre « bang » au fond de la salle.
Ma métamorphose est parfois si spectaculaire que je crains de finir sous le canapé, où l’on viendra me nourrir en cachette.
Hier, par exemple, j’ai expliqué à mon conjoint que son élimination biologique des vers blancs semble être une véritable réussite :
— J’ai vu des dizaines de vers blancs qui… heu… agoooooonisaient sous le patio !
— Ils agonisaient ?
— Mais oui ! Ils… heu… étaient à l’agoniiiiiiie ! ai-je répété en ondulant mon corps frénétiquement.
— T’es certaine qu’ils agonisaient ? m’a-t-il demandé avec son sourire le plus fendant.
— Même que certains étaient complètement morts ! ai-je ajouté, le corps soudainement figé.
Il s’est marré un bon coup, puis il a demandé :
— Comment fais-tu un ver blanc à l’agonie, déjà ?
Je me suis répété la scène mentalement, puis j’ai réalisé l’absurdité de la situation. J’avais imité un ver blanc à l’agonie.
Et moi qui craignais que mon homme ne me désire plus après l’accouchement !

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents