Nellie, Tome 1 - Adaptation
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Description

Vivre dans un monde de princes, de bals et de belles robes, c’est le rêve de plusieurs… mais pour Nellie, ça devient la réalité !
Nellie Aubert traverse accidentellement l’espace-temps lors d’un orage. Elle se retrouve dans un Kébec à la fois familier et différent. Même lieu, même jour, même heure, mais un tout autre univers. Un univers qui possède aussi ses côtés sombres. La rouquine devra s’adapter rapidement à ce monde parallèle où, du haut de la montagne, une famille royale règne sur Mont-Réal. Nellie saura-t-elle survivre aux injustices, aux rébellions, à l’amour… et, surtout, revenir auprès de sa famille ? Son aventure ne fait que commencer.
— Je crois que la missive vient du palais. Regarde, elle porte le sceau royal.
J’ai décacheté l’enveloppe et j’ai découvert à l’intérieur une invitation très surprenante.
— Alors? a demandé Margot avec impatience. Elle t’a été envoyée par celui qui faisait briller tes yeux hier soir ?
— Non, par le prince.
— Oh, tu lui as parlé ? s’est-elle exclamée, curieuse.
— Pas du tout. Je l’ai à peine vu. Il m’invite à le rejoindre pour le thé avec quelques amis... Tiens, regarde.
Elle a lu mon invitation et s’est mise à trépigner de bonheur. Quant à moi, je me demandais bien ce que ce prince me voulait.
— Celui qui t’a rendue si heureuse au bal ne serait-il pas ami avec le prince ? aurait-il le pouvoir de te faire inviter au palais pour te revoir ?
— Je ne sais pas, Margot. Mais... j’irai et je verrai bien. (…)
Les questions se bousculaient dans ma tête : est-ce qu’Henri jouissait d’assez de pouvoir au palais pour me faire inviter ? Ces thés devaient n’être réservés qu’à quelques personnes triées sur le volet...
Je ne connaissais même pas le nom de famille de mon cavalier, pas plus que le rôle de son père à la cour. Henri m’avait seulement dit que ce dernier vivait au palais. J’aurais pu me montrer un peu plus curieuse.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 09 janvier 2017
Nombre de lectures 2
EAN13 9782764433430
Langue Français
Poids de l'ouvrage 6 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

De la même auteure
Chambres en ville : Les choix de Lola , Charron Éditeur, 2016.
Les Quatre Saisons – Été , Éditions Recto-Verso, 2016.
Sous le vent , Éditions Recto-Verso, 2015.
Petit déjeuner compris, Éditions Recto-Verso, 2014.
Chambres en ville : Pete et Lola, 17 ans déjà ! – La suite, Charron Éditeur, 2010.
SÉRIE SAVANNAH
Tome 12 : Le trésor d’Arcadie , Éditions Recto-Verso, 2016.
Tome 11 : La malédiction d’Osiris , Éditions Recto-Verso, 2015.
Tome 10 : En terres inconnues , Éditions Recto-Verso, 2015.
Tome 9 : Le talisman oublié , Éditions Recto-Verso, 2015.
Tome 8 : Retour aux sources , Éditions Recto-Verso, 2014.
Tome 7 : La clé des mystères , Éditions Recto-Verso, 2014.
Tome 6 : Le secret d’Isis , Éditions Recto-Verso, 2013.
Tome 5 : Aucun répit , Éditions Recto-Verso, 2013.
Tome 4 : Le feu sacré , Éditions Recto-Verso, 2013.
Tome 3 : En péril , Éditions Recto-Verso, 2012.
Tome 2 : Ne pars pas , Éditions Recto-Verso, 2012.
Tome 1 : En plein cœur , Éditions Recto-Verso, 2012.



Projet dirigé par Stéphanie Durand, éditrice

Conception graphique : Claudia Mc Arthur
Mise en pages : Andréa Joseph [pagexpress@videotron.ca]
Révision linguistique : Eve Patenaude
Conversion en ePub : Marylène Plante-Germain

Québec Amérique
7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) Canada H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L’an dernier, le Conseil a investi 157 millions de dollars pour mettre de l’art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Payette, Sylvie
Nellie
Sommaire : t. 1. Adaptation.
Pour les jeunes.
ISBN 978-2-7644-3341-6 (vol. 1) (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-3342-3 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3343-0 (ePub)
I. Payette, Sylvie. Adaptation. II. Titre.
PS8631.A943N44 2017 jC843’.6 C2016-942110-4 PS9631.A943N44 2017

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2017
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2017

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2017.
quebec-amerique.com




La distinction entre le passé, le présent, le futur n’est qu’une illusion, aussi tenace soit-elle.
Albert Einstein




Selon l’invitation que je lisais pour la centième fois, j’étais officiellement conviée à prendre le thé au palais.
Le carton bleu et or n’en disait pas plus. Il ne précisait pas l’identité des autres convives.
Je n’avais jamais imaginé rencontrer un véritable prince en chair et en os, mais, de toute façon, ce n’était pas pour l’héritier du trône que je me faisais belle. J’espérais revoir un autre jeune homme.
Le miroir me renvoyait une image qui me laissait sans mot. Mon amie m’avait déniché une robe d’un tissu si délicat qu’il en fallait deux épaisseurs pour ne pas voir à travers… et encore, il suffirait d’un rayon de soleil pour qu’on devine la silhouette de mes jambes.
Cette tenue de rêve rouge cerise à l’encolure brodée possédait la légèreté d’une brise d’été. Quelques fleurs fraîches avaient été piquées dans mes cheveux savamment remontés. Avec un maquillage très naturel, tout était parfait.
J’ai eu un moment de tristesse en pensant à mes parents et à mon frère, qui me manquaient terriblement. Ils auraient été si fiers de moi. Ils représentaient la seule ombre qui planait dans mon esprit.
N’y pense pas, m’a lancé mon amie. Tu te fais du mal pour rien. Regarde plutôt comme tu es belle ! Je savais bien que cette robe t’irait comme un gant.
Je me disais que, peut-être, malgré tout, j’avais échoué dans une sorte de paradis.
Je ne pouvais pas me douter que l’enfer s’apprêtait justement à frapper à la porte.
Trois soldats du roi sont arrivés et ont demandé à me voir. Ils ont vérifié mes papiers. Autour de moi, personne ne prononçait le moindre mot. Nous ne savions pas du tout ce qui se passait. Ils venaient m’arrêter, moi ? Il y avait sûrement une erreur.
Mes amis ont essayé d’intervenir, mais en vain. Ils m’ont suggéré de ne pas résister, et qu’ils allaient trouver une solution, de ne pas m’inquiéter. C’est ainsi que j’ai suivi les soldats, confuse et effrayée.
Ils m’ont fait monter à bord d’une étrange camionnette. Une fois parvenue à destination, je suis descendue dans une cour intérieure ceinturée d’une muraille. Ils ont vérifié mon identité et j’ai été emmenée par un geôlier. J’avais de la difficulté à marcher à cause de mes genoux qui tremblaient.
J’ai longé un corridor dont les pierres suintaient d’humidité. Je devinais la présence de prisonniers derrière les lourdes portes. Savaient-ils, eux, pourquoi on les avait emmenés là ?
On m’entraînait vers un cachot, telle une condamnée qui aurait commis un crime horrible. On m’accusait d’avoir conspiré contre le roi. J’avais beau répéter qu’il s’agissait d’une erreur, on ne m’écoutait pas.
Après m’avoir poussée dans une cellule, le gardien a retiré mes menottes et m’a lancé :
T’es arrivée à destination, ma jolie. Ce sera ta suite personnelle pour un p’tit bout. Parce que… ma foi, conspirer contre le roi, ça peut aller chercher dans les…
Il s’est arrêté le temps de réfléchir, en grattant son menton mal rasé.
… Morbleu, la prison à perpétuité, j’cré ben ! Avec un peu de chance, y vont se rappeler que t’es ici. C’est ben dommage c’qui t’arrive, avec un beau minois comme le tien.
Il a refermé la lourde porte comme le couvercle sur un cercueil et j’ai commencé à paniquer. Les larmes que j’avais réussi à retenir jusque-là se sont mises à couler malgré moi. Perpétuité ? Toute la vie ? Impossible !


Chapitre 1
Je venais tout juste de me réveiller dans ma chambre fraîchement décorée. C’était un cadeau de mes parents. Ma mère avait profité d’une semaine de congé au printemps pour transformer ma chambre d’enfant en chambre d’adulte. Les couleurs chaudes et le nouveau grand lit me plaisaient vraiment. Enfouie dans la douceur des draps neufs au motif de papillons, je n’avais pas envie de me lever tout de suite. Je voulais profiter un peu plus longtemps de mon matelas douillet.
Ce n’était visiblement pas un matin pour paresser, puisque ma mère m’appelait de manière de plus en plus insistante.
Nellie ? Nellie ! Tu m’entends ?
L’idée de faire semblant de dormir encore m’a effleuré l’esprit, mais je percevais déjà des pas dans l’escalier. Aussi bien sortir du lit. De toute façon, j’attendais cette journée avec impatience.
Après avoir cogné un seul coup contre ma porte, ma mère l’a ouverte brusquement, essoufflée d’être montée trop vite.
Nellie ?
Eh oui, maman, c’est bien le prénom que tu m’as donné à la naissance, ai-je répondu d’un ton joyeux.
Je suis désolée, mais tu dois te lever. J’ai une urgence pour la fête de ce soir. Le groupe de musiciens vient d’annuler. Ton père est encore à l’hôpital, alors j’ai besoin de toi, mon poussin.
Ma mère s’occupait des communications pour Deux-Rives, la ville où nous habitions. Ce soir-là, on célébrait la fête des Roses, une activité incontournable qui attirait chaque année des gens de toute la région. Mon père était gynécologue-obstétricien et il devait souvent rester au travail pour superviser la fin d’un accouchement.
Pourrais-tu donner un coup de main à ton frère qui doit préparer son lunch ? Tu te souviens qu’il a son premier match de soccer avec sa classe… Je t’en prie, ne me dis pas que tu ne peux pas m’aider, ce serait une catastrophe.
Inutile de lui rappeler que la remise des prix avait justement lieu à l’école ce matin-là et que j’espérais remporter les honneurs pour le défilé de mode qui m’avait demandé quatre mois de préparation.
Tant pis, ils me remettraient mon trophée plus tard, si j’en gagnais un.
Je peux bien faire ça pour toi, ai-je répondu en m’étirant lentement, et pour Milo.
Merci ! Dépêche-toi s’il te plaît. Je m’habille et je pars.
Je me suis levée rapidement et lui ai adressé un petit salut militaire. J’ai sauté dans la douche, puis j’ai entrepris de me brosser les dents.
Malgré la matinée encore jeune, il faisait déjà très chaud. La journée serait étouffante. Le temps me manquait pour arranger mes cheveux, qui bouclaient à cause de l’humidité. J’allais devoir m’accepter telle que la nature m’avait conçue, sans fard ni fer plat. Mes taches de rousseur s’afficheraient à la vue de tous et mes cheveux, roux pour certains, blond vénitien selon ma mère, resteraient indomptés pour les prochaines heures.
Ce n’était pas que je ne me trouvais pas jolie, non, mais je n’étais pas une beauté non plus. Une fille ordinaire, simple. On me remarquait surtout pour mes cheveux. En tout cas, rien à voir avec la princesse magnifique de mon cauchemar de la nuit précédente.
Ma mère est entrée dans la salle de bain pour se maquiller. J’ai commencé à lui raconter mon rêve. Nous en avions fait une sorte de rituel, car il m’arrivait souvent de lui demander son avis sur la signification de mes songes.
J’étais dans une ville que je ne connaissais pas, ai-je expliqué. Je ne reconnaissais rien. Je ne trouvais plus notre maison. Tu as une idée de ce que ça peut vouloir dire ?
Cet endroit te semblait beau, laid, invitant, rebutant ? C’est important, les lieux où se passe le rêve, a-t-elle baragouiné en se maquillant un œil et en faisant une grimace pour garder l’autre ouvert.
Très joli. Très propre. Mais je me sentais inquiète, angoissée même. Euh… Il y a avait aussi des gens mystérieux. Je me demande de qui il s’agissait.
Sans doute les personnages d’un film que tu as regardé à la télé hier sont-ils revenus au cours de la nuit.
Elle a souri gentiment et vaporisé sur elle un nuage de son parfum aux effluves délicats de thé vert.
Pourtant non, je m’en souviendrais, il me semble. J’en garde une impression étrange.
Tu as besoin de vacances… tout simplement.
Si tu avais vu ma robe ! Incroyable ! D’un rouge profond, les épaules dénudées, longue et légère. Tu sais, un tissu vaporeux qui vole quand tu marches ? J’avais l’impression d’être une princesse.
Depuis quelques secondes, mon frère Milo s’était arrêté devant la porte de la salle de bain et nous observait silencieusement.
Un jour, tu seras reine, a-t-il déclaré.
Il a consulté son cellulaire et a ajouté :
Il reste neuf minutes avant de partir. Il faudrait accélérer.
Une des passions de mon frère, pour ne pas dire son obsession, c’était le temps. Au fil des mois, il était devenu imbattable sur tout ce qui s’y rapportait. Il organisait sa vie à la minute près et il ne pouvait pas s’empêcher de regarder l’heure.
Mon frère souffrait du syndrome d’Asperger, qu’il faut prononcer « asperguerre », du nom du médecin allemand qui a conduit les recherches sur le sujet au milieu du XX e siècle. Milo savait se montrer adorable et possédait une grande intelligence, il était tout simplement différent. Il ne comprenait pas les sous-entendus, il n’aimait pas qu’on entre dans son espace vital, ni qu’on le touche. Voilà pourquoi il était si important de l’accompagner à son activité sportive. Il commençait seulement à vouloir jouer en équipe, c’était signe qu’il socialisait de plus en plus.
Milo, Nellie ne pourra jamais être reine. Les monarchies ont presque toutes disparu, a rétorqué maman en essayant de le peigner en vitesse, tandis que lui tentait de l’esquiver.
Il y en a plusieurs en Europe.
Plus tellement, ai-je répondu.
En Angleterre, en Espagne, en Belgique…
Bon, oui, Milo, je sais, mais disons que c’est un peu loin… et que, pour devenir princesse, il faudrait déjà que je sois une euh… une quoi, maman ?
Aristocrate.
Ah oui, c’est ça. Une aristocrate.
C’est quoi ? a demandé Milo.
Les aristocrates sont ceux qui appartiennent à l’élite de la noblesse et détiennent des pouvoirs par hérédité, nous a expliqué notre mère. Un comte, un marquis, par exemple.
Alors, il faudrait que tu épouses un prince, a continué Milo.
Oui, mais comme ils ne courent pas les rues de Deux-Rives…, ai-je fait remarquer en l’invitant à me suivre, mes chances sont plutôt minces.
J’ai prévenu l’école de ton absence pour l’avant-midi. Assure-toi que tout se passe bien pour Milo, a lancé ma mère tout en marchant vers sa chambre.
Ne t’inquiète pas, maman. Tout va bien aller, ai-je répondu en me dirigeant vers l’escalier.
Je voulais la tranquilliser, mais je savais bien que, dès qu’un changement venait chambouler la routine de mon frère, on devait s’attendre à tout. Il pouvait rester passif et refuser de jouer en se balançant sur ses jambes ou, au contraire, devenir très agressif et courir sans qu’on puisse l’arrêter. J’ai croisé les doigts et j’ai répété mentalement : « tout va bien aller ».


Chapitre 2
Milo et moi descendions les marches en vitesse et j’ai continué à lui raconter mon rêve. J’avais besoin de l’analyser, comme s’il s’y cachait un secret à découvrir. J’allais bien finir par y trouver une signification, un symbole ou une phrase révélatrice…
Je portais une robe tellement belle que lorsque je me suis regardée dans le miroir, ma mâchoire s’est décrochée.
Tu as eu mal ? s’est inquiété mon jeune frère.
Mais non, c’est une façon de parler. Je voulais dire que je me trouvais vraiment très jolie.
Parce que tu étais une reine…
Pourquoi reine ? Je n’y tiens vraiment pas, tu sais.
Nous arrivions dans la cuisine, où maman avait déjà préparé tout ce qu’il fallait pour le dîner à emporter de Milo. Quand mon frère mangeait à l’extérieur de la maison, maman lui emballait son repas dans du papier blanc. Tous les aliments qu’il acceptait de manger avaient aussi cette couleur, comme des œufs, du riz, des quartiers de pomme sans la pelure. Milo avait l’impression qu’ils étaient plus purs.
Tu ne me crois pas ? a-t-il demandé un peu déçu.
Mais oui… Je serai ta princesse à toi.
Ma reine.
D’accord… si tu veux. Mais je t’assure que ça ne m’attire pas. Je me vois mal serrer la main des gens toute la journée. Pas plus que me retrouver sous les projecteurs. Ce n’est pas pour moi. Tu sais que je suis trop… Je cherche le mot… pas timide… pas vraiment…
Réservée.
C’est ça… Réservée ou euh… discrète.
Lors de l’organisation du défilé, j’avais découvert que je préférais l’ombre à la lumière. Certains avaient insisté pour monter sur scène, alors que moi, je ne voulais surtout pas. Même au moment des applaudissements, j’étais restée dans mon coin.
Je devais faire partie de la catégorie des filles sérieuses qui n’aiment pas attirer l’attention. Tout le contraire d’Océane L’Écuyer, de loin la plus belle fille de l’école, qui a animé avec talent la soirée de mode. Tout le monde ne voyait qu’elle, elle était si radieuse.
Je finissais de ranger la vaisselle quand Maman est passée en coup de vent en nous envoyant des baisers de la main. Elle m’a montré son cellulaire pour que je comprenne que je pouvais la joindre en cas de problème. Milo était déjà en train de tout ranger méticuleusement dans sa boîte à lunch. Pour lui, chaque chose avait sa place précise et nous ne devions rien modifier à cela. Sinon, il recommençait jusqu’à ce que tout soit parfaitement disposé, comme il le souhaitait.
Laisse-moi t’aider, ai-je proposé.
Non, je suis capable, Nellie, et une reine ne s’abaisse pas à ce genre de chose.
Ah non, bien sûr… très bien, me suis-je amusée, si c’est ainsi.
J’ai remarqué que mon sac de violettes en sucre était ouvert sur le comptoir. Je l’avais rapporté de la pâtisserie où je travaillais tous les samedis. Je voulais m’en servir pour décorer le gâteau d’anniversaire de ma mère dans quelques jours.
C’est toi qui as pris des violettes, Milo ?
Oui… regarde.
Il a ouvert sa boîte. Sur ses aliments, comme une étoile isolée, il avait posé une violette. J’ai été très surprise. Il ne mettait jamais de couleur dans son repas.
Je t’apporte avec moi. On dirait un papillon. Tu seras toujours là, a-t-il expliqué en me montrant sa poitrine.
J’ai ressenti des vapeurs d’amour me monter jusqu’au cœur. Je me suis approchée pour l’embrasser. Il a eu un mouvement de recul, et puis il a accepté que je le prenne rapidement dans mes bras.
Il savait que c’était une marque d’affection de ma part. Il avait appris les codes principaux pour vivre en société et les utilisait de mieux en mieux.
7 h 33, a annoncé mon frère en regardant l’heure, nous avons trois minutes de retard.
On marchera un peu plus vite. Tu as toutes tes choses ?
— Oui, maman a préparé mon sac. Il faut partir, a-t-il répété en commençant à s’agiter.
Nous serons à l’heure, ne t’en fais pas, ai-je tenté de le rassurer.
Si nous coupons par la ruelle qui mène à la rue de l’Église, nous rattraperons nos trois minutes.
Parfait, allons-y, ai-je conclu en me dirigeant vers la porte.
Mais mon frère a été plus rapide, il m’a ouvert en faisant une révérence. Il a ri de son geste. Il ne faisait que rarement ce genre de blague. J’ai pris un air prétentieux et je suis sortie, la tête haute.
Ces échanges étaient nouveaux entre nous et nous y prenions plaisir. Du haut de ses treize ans, deux de moins que moi, Milo évoluait de plus en plus vite. Je voyais se dessiner l’homme qu’il allait devenir. Plutôt grand, il me dépassait presque. Il était mince, avait des cheveux châtains et les yeux verts. Son visage au regard inoubliable nous marquait à tout jamais.


Chapitre 3
Nous sommes arrivés juste à temps pour le début du match. J’ai laissé Milo avec son équipe et je suis allée m’installer dans les gradins en attendant que la partie commence. Le ciel s’ennuageait et j’ai eu une pensée pour les festivités de maman. S’il pleuvait, tout pourrait être gâché.
Au même moment, j’ai reçu un texto de mon amie Héloïse.

Tu fais quoi ? T’es malade ?

Non, je suis au soccer avec Milo. Je t’expliquerai. Tu viens à la fête ce soir ?

Oh oui. :) Tu veux que je prenne ton prix si tu gagnes pour le défilé ?

Bonne idée. Tiens-moi au courant. À tantôt.

À +.

Les équipes se préparaient. Après trois entraînements, c’était le premier véritable match de mon frère. Le réchauffement se déroulait bien et Milo se concentrait sur le jeu.
Je me suis mise à penser à cette soirée que j’attendais depuis si longtemps. Puisque Héloïse allait y être, son frère Nathan avait des chances d’être présent lui aussi. Il n’avait que quelques mois de plus que nous, mais il agissait comme si nous étions des enfants. J’avais souvent l’impression qu’il ne me voyait pas. J’aurais tellement aimé qu’il me remarque.
En fin de journée, j’allais avoir le temps de passer me changer et aplatir mes cheveux. Pour une fois que je ne serais pas en charge d’un kiosque de jeux, je voulais en profiter, assister au spectacle de musique et tout essayer. Chaque année, je voyais les jeunes s’amuser pendant que je travaillais. Pour une fois, je pourrais participer.
Un cri a soudain attiré mon attention. Mon frère était figé près du but de l’équipe adverse, seul, le ballon à ses pieds. De toute évidence, il avait réussi une échappée. Il ne savait plus quoi faire.
Pierre, son entraîneur hurlait : « Tire, tire ! » J’ai compris que Milo ne saisissait pas le sens de la commande. Il a ramené le ballon avec son pied tout en reculant. Pierre a continué à s’époumoner, impatient, car l’équipe adverse arrivait en renfort.
Je me suis souvenue d’une compétition amicale de saut en longueur à laquelle Milo avait participé à sept ans. Le responsable lui ordonnait : « Mords, Milo, mords ! » Bien entendu, il voulait qu’il morde le sol avec son pied, pour mieux s’élancer, mais mon frère s’était mis à mordre les bras de ses adversaires.
Comment lui expliquer rapidement ce qu’il devait faire ? Les expressions défilaient à toute vitesse dans ma tête. Donne un coup ? Euh… non. Pousse le ballon ? Frappe-le ? Des plans pour qu’il tape sur le gardien.
Mon frère m’a regardée un peu désespéré, alors je me suis levée et j’ai crié : « Coup de pied… Milo ! Mets le ballon dans le but ! » Et c’est ce qu’il a fait, juste avant qu’un joueur arrive à sa hauteur.
Et le but !
Il venait de compter un point pour son équipe et, surtout, le premier but de sa vie. Ses coéquipiers lui ont sauté au cou, ce qui devait lui déplaire, mais il souriait, content de leur faire plaisir.
Même si les adversaires ont fini par égaliser, mon frère restait le héros de la journée.
Une fois la partie terminée, Milo devait retourner à l’école avec son groupe. Je l’ai accompagné jusqu’à l’autobus. Il regardait son cellulaire et y a entré une information.
But compté à douze minutes, quinze secondes du début du match. Je ferai mieux la prochaine fois.
C’est extraordinaire, tu sais. Tu peux être fier de toi.
J’ai observé les joueurs et le temps qu’ils prenaient à traverser le terrain. Alors, je suis parti de mon côté. Ils ne m’ont pas vu.
Tu as trouvé le moyen de tout calculer ? ai-je demandé, étonnée.
Oui.
J’étais en train d’envoyer un message à mes parents pour leur raconter la partie quand j’ai pris conscience que Milo ne me suivait plus. Il avait arrêté de bouger complètement.
Mais qu’est-ce que tu fais ? Tu vas rater ton autobus.
Chuuuut…
Quoi ? Milo ?
J’arrête le temps.
Ah… Tu sais bien que c’est impossible.
Un jour, j’y arriverai, a-t-il prédit en se remettant en mouvement.
Surveille plutôt l’autobus. Tu vois, tes coéquipiers sont déjà en train de se préparer pour monter à bord. Si on doit retourner à pied, nous serons en retard.
Le temps est relatif, Nellie, a-t-il dit en accélérant le pas.
Milo ne supportait pas de ne pas être à l’heure.
Je sais… selon Einstein, lui ai-je lancé.
Oui… Si tu vas vite, tu arriveras plus vite, si tu marches lentement, le temps est plus long. Einstein a dit : « Placez votre main sur un poêle une minute et ça vous semble durer une heure. Asseyez-vous auprès d’une jolie fille une heure et ça vous semble durer une minute. C’est ça, la relativité. »
On dirait que c’est évident à t’écouter. Hé, dis-moi, tu as déjà passé une heure avec une fille ?
Oui et c’était très long, je n’avais rien à lui dire, a-t-il répondu en riant doucement. Le temps passait vraiment lentement.
Un jour, tu rencontreras une personne qui fera passer le temps très vite.
Je ne sais pas, peut-être que je préférerai toujours l’univers aux gens… ou encore mieux les multivers.
Ah oui, les multivers, qui sont comme des bulles de savon… qui font pop, ai-je continué.
Oui, qui font pop, a-t-il répété, visiblement amusé. Mais pas comme du savon, Nellie. Ce sont des bulles d’univers.
C’était une blague, Milo.
Il existe tant de théories sur l’univers, le temps et l’espace que j’avais parfois du mal à comprendre ce que mon frère tentait de m’expliquer. Je devais avouer que, parfois, je n’écoutais pas tout ce qu’il me racontait. Il revenait souvent sur les mêmes histoires et, par moment, c’était assez compliqué de suivre sa pensée. Il pouvait passer d’un sujet à l’autre très rapidement. Des bulles dans l’univers ? Il avait peut-être raison… Après tout, qu’est-ce que j’en savais ?
Nellie, tu sais pourquoi il y a soixante secondes dans une minute ?
Parce que…, ai-je commencé, sans trouver la réponse.
Les Sumériens ont découvert que le nombre qui se divisait le mieux était soixante. Par dix, quinze, vingt… C’est très intelligent.
Nous étions arrivés à l’autobus et il devait faire la file avant d’y monter.
Bonne journée et encore bravo pour ton but ! ai-je dit avant de le quitter.
Merci de m’avoir accompagné.
Il m’a prise dans ses bras et m’a serrée contre lui. Ce geste restera gravé en moi. Et s’il avait à ce moment capté quelque chose que personne n’avait perçu ? Avait-il deviné ce qui allait m’arriver plus tard ?


Chapitre 4
Héloïse m’attendait impatiemment devant l’entrée des élèves.
Tu ne réponds plus à ton téléphone ?
Ah non, j’ai oublié, je l’avais mis sur le mode vibration et je n’ai pas pensé à remettre la sonnerie après le match.
Elle a sorti de derrière son dos ce qu’elle tentait de me cacher : un inukshuk en pierre à savon.
Tu sais ce que c’est ?
Euh… de l’art amérindien, non ? Et c’est mon prix ? Génial ! Merci beaucoup ! ai-je répondu en le lui prenant des mains.
Un inukshuk représente l’homme. Il servait de repère pour trouver sa route. Maintenant, les gens qui voyagent en construisent pour garder un lien spirituel avec un lieu. Ça veut aussi dire, selon certains : « Tu dois suivre le chemin. »
Yé, au moins je suis le bon chemin, c’est rassurant ! me suis-je exclamée en vitesse, en commençant à monter les marches.
On fête ça ce soir. On se retrouve où ?
Sous le saule pleureur, comme d’habitude, ai-je lancé en ouvrant la porte. À tantôt.
À plus…
C’était un très bel objet. Mais je n’avais pas le temps de m’émerveiller devant celui-ci, car je devais me dépêcher pour ne pas rater le début du cours.
C’était mon ultime cours de maths avant les examens de fin d’année. J’avais mille questions à poser. Peut-être même que le prof voudrait bien tout recommencer depuis le mois de septembre… une sorte de résumé concentré en soixante-dix minutes ?
Je réussissais assez bien dans la plupart des matières. Mais j’étais franchement incapable de voir où on voulait en venir avec les calculs et les phrases mathématiques surnaturelles. Je n’avais manifestement pas hérité de la bosse des sciences de mon père, contrairement à mon frère.
J’allais tenter de me concentrer une dernière fois, pour ne pas avoir à repasser ce test au mois d’août prochain.
J’ai pris en note ce que monsieur Vaillancourt, le professeur, nous a donné comme conseils pour nous préparer. J’ai ensuite posé une question qui lui a fait lever les yeux au plafond.
Nellie Aubert, vous étiez où pendant les cours ? a-t-il demandé le plus sérieusement du monde.
Ici, ai-je répondu timidement.
Moi aussi, j’aimerais des explications là-dessus, a lancé un camarade de classe.
C’est pas clair, vous savez, a ajouté une autre étudiante.
Bon, puisque c’est ainsi, voyons ce qu’on peut faire.
Heureusement que d’autres élèves sont intervenus pour me soutenir. J’étais rassurée de savoir que je n’étais pas la seule à ne pas avoir tout compris.
Le prof a fait quelques dessins au tableau et a repris l’explication du début, un peu exaspéré.
À la fin du cours, j’avais assimilé deux ou trois nouvelles notions. Je pourrais sûrement répondre à quelques questions de plus lors de l’examen.
Une fois à mon casier, j’ai ramassé tous mes livres, vidé les tablettes et tant pis ! Comme mon père le disait souvent : « Que sera sera », ou, en français, « ce qui doit arriver arrivera ».
C’est ainsi que je suis partie, le cœur léger, me préparer pour la fête des Roses. J’ai appelé maman pour savoir si elle avait besoin de moi, mais tout était sous contrôle, ma grand-mère passerait prendre Milo à l’école. Elle m’a seulement demandé de ne pas faire trop de bruit en rentrant parce que mon père dormait pour rattraper sa nuit blanche.
Tu as eu mon message au sujet du but de Milo ?
Oui, merci, mon poussin. J’ai hâte qu’il me raconte.
Et devine ?… J’ai reçu le prix pour mon défilé de mode ! Je suis tellement contente !
Bravo ! Nous fêterons ça demain si tu veux, a proposé maman.
Alors… C’est qui les musiciens cette année ? Tu as trouvé un groupe ?
Oui, ceux de l’an dernier étaient libres, une chance.
Génial, ils étaient super bons…
N’oublie pas : tu dois être rentrée à minuit… Heure limite.
Comme Cendrillon… je sais, ai-je répondu en riant.
On se voit tout à l’heure, ma chérie.
Je n’ai pas eu le temps de lui dire au revoir qu’elle avait déjà raccroché. C’était une journée importante pour elle. Elle devait s’occuper de tout.
Je suis sortie du collège. Le ciel était gris et le vent s’était levé, un signe avant-coureur de pluie imminente. J’ai soupiré et j’ai couru jusqu’à la maison.
J’ai placé mon nouveau trophée sur une tablette dans ma chambre, puis je me suis changée. Ensuite, j’ai emprunté le fer plat de ma mère, qui est trois fois plus performant que le mien, fouillé dans son maquillage pour dénicher un rouge à lèvres qui ne soit pas trop voyant, camouflé mes taches de rousseur sous du fond de teint et mis du khôl. L’effet a été immédiat : mes yeux ressortaient soudain comme des braises intenses. Beaucoup de mascara et j’étais prête.
Mon chemisier lavande en tissu extra fin faisait ressortir la couleur de mes cheveux. Depuis que j’avais organisé le défilé, les tissus, les couleurs et la mode m’intéressaient beaucoup plus.
J’ai retourné deux fois les bords de mon jean blanc, pour avoir l’air plus décontractée. J’ai examiné le résultat dans le grand miroir de ma chambre. Je ne ressemblais peut-être pas à la princesse de la nuit précédente, mais je me suis trouvée jolie.
C’était déjà l’heure d’aller rejoindre Héloïse sous l’arbre.
Dans la cuisine, ma grand-mère aidait Milo à inscrire son nouvel horaire dans son iPod. Elle m’a regardée et a souri comme elle seule savait le faire, avec une tendresse et un amour infini. Je suis allée l’embrasser.
Tu es magnifique, Nellie, a-t-elle lancé en se couvrant la bouche des deux mains, comme si elle voulait retenir un cri d’admiration.
Oui, elle porte une blouse violette, comme la fleur en sucre.
Merci, ai-je répondu. Mamie, tu sais que Milo a compté un but ?
Bien sûr, c’est la première chose qu’il m’a racontée. Je suis très fière de lui.
C’était facile, il fallait lancer… dans le but, a expliqué Milo en mimant la scène. On dit « tirer au but », n’est-ce pas, Nellie ?
Oui, exactement. Tu as bien compris. Je dois y aller, j’ai rendez-vous… Tu viens souper demain ? On va fêter mon prix et le succès de Milo au soccer !
Oui, oui, je serai là. Bonne soirée, ma beauté, m’a dit ma grand-mère en m’embrassant.
Bonne soirée !
Milo a pigé une fleur de sucre dans le sac et l’a placée à côté de mon chemisier.
Hé, tu as raison, c’est exactement la même couleur, me suis-je exclamée.
Violette…
Je la lui ai prise des mains, l’ai mise dans ma poche délicatement. J’ai attrapé mon petit sac à main, que j’ai passé en bandoulière, et j’ai envoyé la main à Milo et à ma grand-mère.
Je suis sortie, sans me douter que plus jamais rien ne serait comme avant.


Chapitre 5
Je n’avais pas pris de parapluie malgré le ciel qui menaçait de se rompre à tout moment, telle une toile sous le poids d’un trop-plein d’eau.
Je ne réfléchissais pas. Je courais presque en me dirigeant vers le saule pleureur pour retrouver mon amie. Le vent soulevait mes cheveux, je me sentais libre. J’étais prête pour mes examens et, ce soir, j’allais faire la fête.
J’ai croisé d’autres jeunes qui se dirigeaient aussi vers le parc. À l’instant où j’arrivais au coin de la rue, j’ai aperçu madame Boisvert, une amie de ma grand-mère, sortir de la clinique en fauteuil roulant. J’ai vu un papillon virevolter et se poser sur le dossier de son fauteuil. Je me suis approchée doucement pour tenter de l’identifier.
Ne bougez pas, madame Boisvert, il y a un papillon sur votre dossier.
J’ai tendu délicatement un doigt vers lui, dans l’espoir qu’il y monte. Il a grimpé sur mon index et j’ai pu le montrer à la vieille dame.
Comme il est beau, a-t-elle dit en l’observant de près.
C’est un monarque. On en voit de moins en moins.
Une chance que je ne l’ai pas écrasé.
Allez-vous à la fête ?
Non, ma chère, avec ce temps, mes os me font trop mal. Il va pleuvoir, je le sens dans mes genoux. Je rentre chez moi.
Voulez-vous que je vous donne un coup de main pour traverser la rue ?
Non, c’est gentil. Regarde, mon fils arrive.
Julien approchait en voiture. Il s’est arrêté et il est descendu pour aider sa mère à monter à bord.
Le papillon s’est envolé. Je l’ai contemplé quelques secondes. Je ne savais pas pourquoi j’aimais tant ces insectes. Je m’étais souvent demandé ce qu’ils représentaient pour moi.
Après avoir salué madame Boisvert à travers la fenêtre de l’auto de son fils, je me suis dirigée vers le saule sous lequel m’attendait déjà Héloïse. Elle s’impatientait en vérifiant l’écran de son téléphone.
Ah, tu es là. Vite, le show va commencer. Tu vas pas avoir froid, habillée comme ça ?
Non, non.
Pourvu qu’il pleuve pas pendant le spectacle.
J’ai regardé autour de moi. Les gens semblaient heureux, un peu trop excités. Il y avait de l’électricité dans l’air, sans doute à cause de l’orage imminent. Un groupe d’étudiants de mon école étaient assis autour d’une table à pique-nique. Ils discutaient un peu trop fort. Dans un coin, un homme portant un costume folklorique accompagnait une gigue au violon.
Plus loin dans le parc, la foule s’agglutinait autour de la scène, comme une masse de bonbons collés les uns aux autres. C’était à celui qui s’approcherait le plus des musiciens. Nous n’avions plus de place pour bouger, encore moins pour danser.
Le spectacle a commencé. Le public chantait à tue-tête avec le groupe les airs les plus populaires des dernières années.
Après quatre ou cinq chansons, j’en ai eu assez. Je n’arrivais plus à respirer. Les fêtards me criaient les paroles dans les oreilles. Je me suis faufilée dans la cohue et, une fois libre, j’ai pu danser.
J’ai senti qu’on m’observait. J’ai levé les yeux en entendant une voix au-dessus de ma tête.
Toi aussi, tu préfères rester à l’écart ?
Une fille de mon âge que je ne connaissais pas était juchée sur une des structures d’éclairage. Sa peau foncée et ses vêtements sombres m’avaient d’abord empêchée de l’apercevoir.
Tu crois que c’est sécuritaire là-haut ? ai-je demandé.
Pas de soucis, c’est très stable. Je vois tout et j’entends bien. Tu peux grimper si tu veux.
Après avoir hésité, j’ai décidé d’aller la rejoindre.
Nellie Aubert, ai-je lancé pour me présenter. Je ne crois pas t’avoir déjà vue. Tu n’es pas du coin ?
Nous venons d’emménager, il y a tout juste une semaine. Je m’appelle Naïa.
Enchantée. Tu vivais où avant ?
Avant-avant, ou juste avant ? a-t-elle prononcé avec un léger accent que je n’arrivais pas à identifier.
Devant sa question pas claire, j’ai éclaté de rire.
Tu veux savoir… avant qu’on s’installe à Montréal ? a-t-elle précisé.
Ah, tu viens de la ville.
Oui, mais avant, nous habitions Lyon en France et, encore avant, quand j’étais gamine, nous vivions au Cameroun.
Hé, tu as beaucoup voyagé ! ai-je crié, car la musique venait de recommencer.
Son père travaillait comme agronome spécialisé dans les produits biologiques et il avait été engagé dans la région. Sa mère était astronome.
Tu comprends, pour maman, c’est essentiel l’obscurité, même impératif. Il faut très peu de pollution nocturne pour pouvoir observer le ciel.
Elle a ajouté, d’un ton légèrement mystérieux, que sa mère prétendait que l’espace de notre village avait quelque chose de différent et qu’elle avait l’intention de découvrir de quoi il s’agissait.
Je lui ai parlé de mon frère qui ne s’intéressait qu’à l’espace-temps et à l’Univers. Naïa nous a invités à visiter le laboratoire de sa mère, tous les deux, pendant les vacances.
Le spectacle s’est terminé. Je n’arrivais plus à retrouver Héloïse, qui semblait s’être volatilisée dans la foule. J’ai cependant fini par tomber sur son frère Nathan, assis sur un banc, sous un arbre, souriant à pleines dents devant… Océane L’Écuyer.
Si j’avais cru qu’il me remarquerait enfin grâce à mon chemisier et à mes cheveux plats, je m’étais trompée. Il ne voyait qu’elle.
Je me suis avancée pour lui demander s’il savait où pouvait être passée sa sœur. Il m’a répondu que non. J’ai vite compris que je le dérangeais et qu’il souhaitait que je m’éloigne le plus rapidement possible. Ce que j’ai fait.
Il venait de me fissurer le cœur, peut-être même d’y creuser un cratère. À cet instant précis, j’aurais tellement aimé me retrouver à la place d’Océane. Pour que les yeux remplis d’étoiles de Nathan, son regard amoureux, soit pour moi.
J’ai envoyé un message à Héloïse :

Je te cherche. Tu es dans quel coin ?

Je mange une piz avec le guitariste du groupe. Te tiens au courant. Trop cool. ;)
J’ai rejoint Naïa. Ma nouvelle amie ne m’a pas laissé le temps de m’apitoyer sur mon sort : elle m’a entraînée aussitôt vers le terrain de jeu des enfants. Nous nous sommes glissées à l’intérieur d’une petite cabane en bois rouge, pour parler tout en restant à l’abri. La pluie venait de commencer et nous n’avions pas envie de rentrer tout de suite.
Avec un peu de chance, ce n’est qu’un nuage qui n’a pas su se retenir, a-t-elle dit en regardant le ciel à travers l’une des fenêtres percées dans la maisonnette.
Naïa m’a confié que sa mère faisait aussi de la recherche sur les champs magnétiques. Elle avait même déjà enregistré des données dans le secteur. Apparemment, une de ces lignes de force passait au centre du village.
Tu sais, Nellie, certains pensent que les grandes constructions sacrées ont volontairement été érigées sur ces lignes. Stonehenge, Machu Picchu et même les pyramides d’Égypte. Ce sont des champs magnétiques horizontaux. Mais, selon ma mère, il y en aurait aussi des verticaux. Ensemble, ils créeraient des vortex. Tu me suis ? a-t-elle demandé.
Oui, oui, je crois.
Ce sont des phénomènes qui ressemblent à des tourbillons et qui se forment à certains endroits sur la Terre. Eh bien, tu vois, ma mère croit qu’il en existe un tout près d’ici.
Un tourbillon ? ai-je répété machinalement.
Oui, qu’on appelle un vortex.
Il sert à quoi ?
Ah bien, ça, je n’en sais rien. Mais je pense qu’il s’agit d’un truc important, parce qu’elle fait un tas de mystères autour de ses recherches.
La pluie s’est tout à coup amplifiée et le tonnerre a grondé un peu plus près. Inutile de continuer à nous cacher dans ce décor pour enfants. Nous étions déjà trempées, je grelottais et mes cheveux me retombaient sur le visage, comme si un plat de spaghettis s’était renversé sur ma tête. Le chemisier que je portais me collait à la peau.
Naïa riait, comme si toute cette eau représentait un bienfait. Elle avait quitté notre abri, ouvrait les bras et tournait sur elle-même en s’esclaffant.
Nous avons décidé de rentrer ensemble. Mes dents claquaient tandis que je courais vers la maison. Je devais me concentrer sur l’endroit où je posais les pieds pour ne pas glisser.
Naïa m’a crié que nous arrivions chez elle. Elle m’a invitée à l’intérieur le temps que l’orage passe, mais j’étais tout près de chez moi et je voulais me changer pour retrouver un peu de chaleur. D’ailleurs, ma mère allait peut-être avoir besoin de mon aide. Compte tenu de la situation, le reste de sa belle fête venait de tomber littéralement à l’eau.
Nous avons échangé nos coordonnées et nous sommes promis de nous voir pendant l’été. Une fois seule, j’ai eu l’idée de couper par le terrain de nos voisins. Pour une fois, ils ne diraient rien. Je pouvais facilement sauter par-dessus leur clôture et entrer chez moi par la porte arrière. Je voulais sauver du temps.
J’ai à peine vu l’éclair au moment où je touchais la porte d’entrée de leur jardin. Une fraction de seconde, une lumière aveuglante, un coup de tonnerre d’une force inimaginable.
J’ai senti que j’étais aspirée dans quelque chose de puissant. Je tournais à toute vitesse, impossible de m’arrêter. J’ai tenté de m’agripper à une paroi, mais il n’y avait rien autour de moi à quoi me raccrocher.
Avais-je été happée par une tornade ? Je hurlais, terrorisée. Je n’avais plus aucun contrôle.
À cet instant, j’ai vraiment cru que j’allais mourir.

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