Nellie, Tome 3 - Réalité
152 pages
Français

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Nellie, Tome 3 - Réalité , livre ebook

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Description

Nellie est de retour dans notre univers, mais pour combien de temps ? Peut-elle vraiment abandonner ceux qu’elle a appris à aimer là-bas, sans savoir ce qu’il advient d’eux ? Mais encore faudrait-il pouvoir retraverser. Son cœur balance entre deux univers, mais son corps peut-il effectuer le passage ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 27 juillet 2017
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764434154
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0450€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

De la même auteure
SÉRIE NELLIE
Tome 2 – Protection , Éditions Québec Amérique, 2017.
Tome 1 – Adaptation , Éditions Québec Amérique, 2017.
SÉRIE ZOMBINETTE
Zombinette 4, Le zip des zombis , Dominique et compagnie, 2017.
Zombinette 3, Le zombi de Noël , Dominique et compagnie, 2017.
Zombinette 2, Le piège à zombis , Dominique et compagnie, 2017.
Zombinette 1, Le bal des zombis , Dominique et compagnie, 2016.
SÉRIE SAVANNAH
Tome 12 : Le trésor d’Arcadie , Éditions Recto-Verso, 2016.
Tome 11 : La malédiction d’Osiris , Éditions Recto-Verso, 2015.
Tome 10 : En terres inconnues , Éditions Recto-Verso, 2015.
Tome 9 : Le talisman oublié , Éditions Recto-Verso, 2015.
Tome 8 : Retour aux sources , Éditions Recto-Verso, 2014.
Tome 7 : La clé des mystères , Éditions Recto-Verso, 2014.
Tome 6 : Le secret d’Isis , Éditions Recto-Verso, 2013.
Tome 5 : Aucun répit , Éditions Recto-Verso, 2013.
Tome 4 : Le feu sacré , Éditions Recto-Verso, 2013.
Tome 3 : En péril , Éditions Recto-Verso, 2012.
Tome 2 : Ne pars pas , Éditions Recto-Verso, 2012.
Tome 1 : En plein cœur , Éditions Recto-Verso, 2012.


Chambres en ville : Les choix de Lola , Charron Éditeur, 2016.
Les Quatre Saisons – Été , Éditions Recto-Verso, 2016.
Sous le vent , Éditions Recto-Verso, 2015.
Petit déjeuner compris, Éditions Recto-Verso, 2014.
Chambres en ville : Pete et Lola, 17 ans déjà ! – La suite, Charron Éditeur, 2010.


Projet dirigé par Stéphanie Durand, éditrice

Conception graphique : Claudia Mc Arthur
Mise en pages : Andréa Joseph [pagexpress@videotron.ca]
Révision linguistique : Sophie Sainte-Marie
Illustration en couverture : Anouk Noël
Conversion en ePub : Marylène Plante-Germain

Québec Amérique
7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) Canada H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L’an dernier, le Conseil a investi 157 millions de dollars pour mettre de l’art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Payette, Sylvie
Nellie
Sommaire : 3. Réalité.
SPour les jeunes.
ISBN 978-2-7644-3413-0 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-3414-7 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3415-4 (ePub)
I. Payette, Sylvie. Réalité. II. Titre.
PS8631.A943N44 2017 jC843’.6 C2016-942110-4 PS9631.A943N44 2017

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2017
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2017

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2017.
quebec-amerique.com


La logique vous conduira d’un point A à un point B, l’imagination et l’audace vous conduiront où vous le désirez. Albert Einstein



Des veilleuses diffusaient un éclairage poussiéreux qui était loin d’être suffisant pour voir ce qui nous entourait. Je devinais à peine les murs. Nous devions courir sans savoir où nous mettions les pieds. Pourtant, je devais faire très attention de ne pas trébucher.
Nous entendions les pas des hommes qui nous pourchassaient. Je n’osais pas dire un mot. Le tunnel était sombre, interminable, et une odeur de caoutchouc brûlé me montait à la tête.
L’écho répercutait des cris menaçants et j’ignorais d’où ils venaient. Nos ennemis étaient-ils devant et derrière nous ? Étaient-ils en train de nous prendre en souricière ? Nous étions tombés dans un piège bien préparé.
Mon ami me tenait la main et m’encourageait à poursuivre. Il ralentissait pour que je puisse suivre son rythme.
— Courage, Nellie, on va y arriver, a lancé mon compagnon d’infortune.
Des ombres glissaient le long de cordes descendant du plafond. Devant nous se dressaient cinq nouveaux agresseurs, alors que les autres nous talonnaient. Nous nous sommes arrêtés. L’étau se refermait sur nous. Je me voyais déjà prisonnière de ces brigands. Bientôt, j’allais être contrainte de m’asseoir sur les genoux de vieux hommes en état d’ébriété.
Les tunnels étaient terrifiants. Il ne manquait que les squelettes pour devenir des catacombes, et je n’aurais même pas été surprise d’en découvrir dans un coin. C’était pire que la cellule de la prison du palais à Mont-Réal. Ici, c’étaient les oubliettes, le désespoir, la fin du monde.
J’avais peur d’être engloutie par le tunnel. Il n’y avait aucune lumière au bout, rien qui ne pouvait annoncer une sortie. J’étais perdue.
En réalité, j’avais déjà disparu.

Chapitre 1
Dans mon sommeil, le souvenir des derniers moments passés avec Henri défilait avec précision. Je revoyais chaque détail, sa respiration saccadée soulevant ses côtes endolories, sa blessure profonde et ma peur de ne pas effectuer les bons gestes.
La coupure était sérieuse, mais le couteau avait dévié sur une côte et glissé entre les muscles sculptés par les travaux de la ferme. J’espérais qu’aucun organe vital n’avait été atteint. C’était la condition essentielle pour qu’il survive.
D’abord, j’avais délicatement déboutonné sa chemise. Le coton était imbibé de sang, et je ne distinguais pas bien l’entaille. J’ai fini par déchirer le vêtement pour pouvoir mieux discerner la plaie, puis j’ai détaché les trois boutons de son pantalon pour dégager ses hanches.
L’urgence de la situation m’avait obligée à me concentrer sur les soins à donner et je n’avais pas pris le temps d’apprécier son corps. Il fallait agir vite, mais étrangement, dans mes rêves, ces images remontaient en moi au ralenti et elles devenaient de plus en plus précises. J’imaginais passer doucement ma main sur sa peau nue. Parfois, l’audace me conduisait plus loin et j’osais poser mes lèvres sur le ventre d’Henri, comme si ma bouche pouvait le guérir.
Il était magnifique, grand, mince, ses jambes longues étaient élégantes. Ses cheveux en bataille, son teint hâlé et son excellente forme physique contrastaient avec le danger de mort qui flottait autour de nous.
J’avais remarqué deux anciennes cicatrices sur sa droite, une passant sous le bras et l’autre montant de l’abdomen. Sur son épaule gauche, trois marques profondes, plus récentes, devaient dater de la dernière attaque des pirates.
Henri avait beaucoup souffert, ses blessures en étaient la preuve. Il avait ce regard pénétrant que seuls ceux qui ont déjà failli mourir possèdent. Il a pris ma main comme s’il voulait inscrire cette image dans mon cœur.
Je l’imaginais ouvrant les yeux et me cherchant, alors qu’il m’avait suppliée de rester auprès de lui. J’étais totalement impuissante et inutile. Je me réveillais toujours en sursaut au moment où je l’entendais m’appeler.
Ces réveils étaient nettement plus difficiles que les autres. Mon sentiment de culpabilité était horrible. J’essayais de me raisonner : il ne servait à rien de me sentir coupable. Mon père avait tenté de me réconforter en m’assurant que j’avais accompli les bons gestes pour l’aider et que je n’aurais rien pu faire de plus compte tenu de ce que j’avais sous la main.
J’étais partie pendant un peu moins de cinq mois. Si certains jours, j’étais heureuse d’être chez moi, auprès de ma famille et de mes amis desquels je m’étais tant inquiétée, d’autres fois, je me demandais si j’étais bien dans la réalité. Du moins, dans ce qui me semblait être la réalité, dans ma réalité d’origine.
Une question me hantait : qu’est-ce que la réalité, justement ? J’avais l’étrange impression de nager entre deux eaux, un peu confuse. Toujours légèrement en décalage par rapport aux autres, comme si je n’étais pas revenue entière et que des particules étaient restées coincées dans l’air entre les deux mondes.
Comment distinguer le vrai du faux ? Qui pouvait m’assurer que la réalité était conforme à ce que je vivais et qu’elle ne se trouvait pas dans un univers parallèle ?
Depuis mon retour, j’essayais de reprendre ma place dans ma propre vie. Je regardais les gens vivre autour de moi, sans vraiment participer. Héloïse s’en plaignait souvent et je m’en rendais bien compte.
— Tu as l’air ailleurs. Est-ce que tu m’écoutes ?
— Oui, excuse-moi, Héloïse, qu’est-ce que tu disais ?
— Tu as envie de faire quelque chose ?
— Je ne sais pas, et toi ?
— J’aimerais que tu me dises que t’as envie d’aller au parc ou au cinéma, n’importe quoi. Je décide toujours de tout et j’ai l’impression de te forcer.
— Je suis désolée. Et si on allait manger une pizza ? avais-je proposé sans conviction.
— Bonne idée !
Ces quelques mois d’absence avaient tout changé. Je n’étais plus la même, mes champs d’intérêt non plus.
Je n’osais pas lui dire que je pensais constamment au Kébec. C’était un pays magnifique, parfois inquiétant, même terrifiant par moments. Mais il faisait maintenant partie de ma vie et je devais y retourner, à n’importe quel prix.
Là-bas, j’avais passé des jours à rêver de revenir chez moi. Jamais je n’aurais imaginé qu’une fois rentrée je ne songerais plus qu’à repartir. Je n’osais pas l’avouer, mais, même si j’aimais ma famille et mes amis, ma vie était ailleurs dorénavant.

Chapitre 2
Après mon retour, tout le monde voulait me rencontrer. Des journalistes des différents médias ont demandé des entrevues que mes parents ont refusées. Ma photo était sur les premières pages de journaux, mais, après quelques jours, comme ils n’avaient pas assez d’informations, le calme est enfin revenu. J’étais reconnaissante à ma famille de me tenir loin de ce cirque.
À vrai dire, je n’aurais pas su quoi répondre aux journalistes, puisque je faisais semblant d’être amnésique pour ne pas avoir à donner de détails sur ce que j’avais vécu.
Après la réception des tests médicaux et du résultat de mes rencontres avec différents spécialistes, ces derniers ont informé ma famille que je n’avais pas été molestée ni violée. J’étais en forme, plutôt bien nourrie, et j’avais l’esprit toujours aussi vif. Mes parents ont été rassurés. Même si je le leur avais déjà dit au moins cent fois, ils devaient l’entendre de la bouche des spécialistes pour le croire.
Ma mère continuait à s’interroger sur ce qui avait bien pu se passer le soir de la fête du village pour que je disparaisse si longtemps sans donner le moindre signe de vie. J’ai entendu mes parents discuter un après-midi, ils parlaient de drogue, affirmant qu’on avait dû m’en faire prendre de force.
Graduellement, je leur ai raconté mon aventure, un petit bout à la fois, pour ne pas les affoler. Selon eux, j’avais perdu presque cinq mois de ma vie. Pourtant, j’avais plutôt l’impression d’avoir gagné une nouvelle famille, un nouveau monde et beaucoup de connaissances.
Au début, mes parents hésitaient entre l’inquiétude et la compréhension. D’un côté, ils voulaient me croire, mais, d’un autre côté, ils avaient très peur que j’aie des hallucinations après le choc que j’avais reçu. C’était difficile d’accepter l’aventure que je prétendais avoir vécue. Je ressentais beaucoup d’amour de leur part, mais leurs regards me rappelaient trop souvent qu’ils doutaient de ma version et combien ils étaient soucieux quant à ce qui avait bien pu se produire réellement.
— Je veux te croire, ma puce, disait ma mère, mais tu comprends que cette histoire est surprenante et difficile à admettre.
— Oui, je sais. Mais je n’ai ni rêvé, ni halluciné… J’ai vraiment vécu cette expérience, maman, et je m’inquiète pour mes amis restés là-bas.
— L’important, c’est que tu sois de retour et en santé. Si tu savais les mois horribles que nous avons vécus ! Tu ne peux rien faire pour eux. Dis-toi qu’ils vont très bien se débrouiller et pense plutôt à toi.
Je leur ai parlé de l’orage et du vortex qui m’avait conduite en haut du mont Royal, puis j’ai continué en décrivant cet univers où le Québec était un vaste pays appelé le Kébec.
J’ai dépeint la famille royale et la situation tendue qui régnait à cause des aristocrates qui avaient importé de France les mêmes pouvoirs et avantages qu’ils détenaient au moment de la Révolution.
Mon père posait des questions sur les véhicules électriques, ma mère sur le camp des républicains. Mon amie Héloïse voulait tout connaître de la mode, des bals et de mes amours.
Ils ont été surpris d’apprendre que j’avais réussi à être invitée au bal des Fleurs et, lorsque je leur ai avoué que le prince Armand était amoureux de moi, malgré le désaccord de son père, j’ai senti que mes parents avaient des doutes.
À force de donner des détails sur mon séjour en prison, où j’avais été envoyée par le roi qui voulait me faire passer pour une traîtresse, et de les informer sur le camp de mes amis Angèle, Cécile et Uriel, ils ont tranquillement fini par admettre que mon histoire était plausible. Ils posaient des questions, et j’avoue que d’en parler ouvertement me faisait du bien.
Le Kébec où vivaient Armand, Henri, Logan et les autres, c’était le monde auquel j’avais l’impression d’appartenir maintenant.
J’imaginais facilement ce que mes parents avaient ressenti pendant mon absence, et c’était pourquoi j’avais décidé de ne pas leur parler de mes plans. Qu’ils le veuillent ou non, j’allais tout faire pour retourner là-bas.
Si je leur avouais mes intentions, ils m’empêcheraient de mener à bien mon projet. Mais si je repartais vers le Kébec, au moins, cette fois, ils sauraient où j’étais.
Mon frère, Milo, adorait m’interroger. Je discutais tous les jours avec mon amie Naïa, une jeune Camerounaise dont j’avais fait la connaissance le soir de ma disparition. Nous avions sympathisé très rapidement et, depuis mon retour, notre amitié s’était solidifiée. Nous discutions avec sa mère, Roberta, qui était astronome. J’aimais leur raconter comment j’avais été accueillie au Kébec par d’autres transportés. Logan, Kim, Margot et les autres m’avaient guidée pour m’aider à apprivoiser ce nouveau milieu de vie. Heureusement qu’ils avaient été là.
Dans l’appartement que nous partagions alors, tout le monde caressait le même but : trouver le moyen de revenir dans cet univers-ci. Et voilà que j’étais rentrée à la maison, mais de manière purement accidentelle. Selon Roberta, chaque détail de mon expérience comptait. Je répétais chaque mouvement, je précisais les éléments, la température, la vitesse, le lieu où j’étais lors de mes transportations. Elle inscrivait ses calculs sur un grand tableau. Naïa et moi, nous la regardions sans rien comprendre.
Les questions de Milo me faisaient réaliser à quel point je n’avais pas été attentive à mon environnement. Y avait-il des aéroports ? Je ne savais pas quoi répondre. On m’avait dit que les avions existaient, mais d’où partaient-ils ?
— Des trains, tu en as vu ?
— Non, il y a quelque chose qui y ressemble dans les tunnels, mais je ne suis pas allée voir.
— Les véhicules fonctionnent à l’électricité, n’est-ce pas ?
— Oui, Milo… Je peux te l’assurer.
— Qui est roi ou reine d’Angleterre ? Est-ce que c’est la même personne que dans ce monde-ci ?
— Je n’ai pas posé la question.
— Font-ils de la récupération comme nous ?
— Aucune idée, Milo.
— Le ciel est-il pareil ?
— Je dirais que oui. Henri s’intéresse aux étoiles, lui aussi.
— J’aimerais le rencontrer, a lancé Milo.
— C’est impossible, Milo… Je suis désolée.
— Il n’y a pas de provinces comme ici ?
— Non. Il n’y a pas le Canada qu’on connaît ici. Les Français ont gagné la bataille des plaines d’Abraham, alors tout s’est développé autrement. Pour éviter la prison ou la guillotine, les nobles ont traversé l’océan pendant la révolution. On les appelle aussi les aristocrates.
Nous discutions ensemble des différentes théories qui circulaient au sujet du temps et des dimensions. Nous savons encore si peu de chose. J’avais pu faire l’aller-retour, mais on avait beau essayer d’assembler toutes les données, rien n’annonçait que je pourrais repartir bientôt.
Le pire était le silence entre nos deux mondes. Que se passait-il pendant ce temps dans l’autre univers ? C’était horrible d’être dans l’ignorance.
Mais si j’avais su, aurais-je autant souhaité y retourner ?

Chapitre 3
À la fin de novembre, la direction de l’école a accepté de me laisser faire les examens et a convenu avec mes parents que, dès que je me sentirais prête, je pourrais retourner en classe. Tous les enseignants allaient m’aider et me soutenir.
Je tentais réellement de faire des efforts. Si je devais rester dans ce monde, aussi bien tenter de m’y réintégrer. J’ai facilement réussi les examens, mais je passais plusieurs heures chaque jour avec Roberta plutôt qu’à l’école. Heureusement, personne ne me reprochait quoi que ce soit.
Dès qu’il le pouvait, Milo se joignait à nous, trop content de partager les renseignements qu’il avait.
— Mais, Nellie… est-ce que ça veut dire que tu existes aussi dans l’autre univers ? m’a-t-il demandé. Et moi ?
— Je ne me suis pas rencontrée moi-même et je n’ai vu personne qui te ressemble, si c’est ta question. Ça aurait été terrifiant. Mais si on y pense bien, euh… c’est pratiquement impossible. À cause de tous les changements, comment serions-nous certains que nos parents se sont rencontrés ?
— Il faut comprendre que la science, pour l’instant, parle d’univers auxquels nous n’avons pas accès, a précisé Roberta, et qui se développeraient selon leurs propres règles, donc je vois mal comment Nellie pourrait exister dans deux endroits en même temps.
La mère de Naïa essayait de vulgariser le plus possible les informations qu’elle nous transmettait, mais ce n’était pas toujours facile. Elle nous parlait de mesures quantiques, de particules élémentaires, de trous noirs, de gravitation, de trous de ver aussi, et tous ces mots, mis bout à bout, nous faisaient sentir idiots.
Ce que je retenais, cependant, c’était que la théorie selon laquelle un des mondes était voué à disparaître venait de la science-fiction et n’était pas fondée.
J’étais soulagée et j’avais hâte de raconter à Logan que la théorie du temps illustrée par des branches d’arbre n’était pas reconnue par les scientifiques. Si un autre univers se formait, selon les savants, il devait continuer à exister, il ne disparaîtrait pas.
Il y avait au moins une bonne nouvelle !
— C’est donc Logan qui s’occupe de la recherche sur les différentes théories ? m’a demandé Roberta.
— Il n’est pas le seul. Tim, Dimitri et Kim l’aident beaucoup, ai-je expliqué. Les autres ont aussi un rôle à jouer. Stelan, Lulu… par exemple.
— Attends, qui as-tu dit ? s’est écriée la scientifique.
— Tim… Kim.
— Non, tu as dit… Lulu ?
— Oui, c’est le plus jeune du groupe.
— Est-ce qu’il s’appelle Louison ? a-t-elle bredouillé, le regard plein d’espoir.
— Oui, oui, c’est bien Louison. Vous le connaissez ?
J’ai alors appris l’histoire de Roberta et de son intérêt pour les lignes magnétiques et les théories des univers multiples. Lorsqu’elle vivait à Lyon en France, Roberta avait reçu la visite de sa famille du Cameroun pendant les vacances. Un jour que Louison et elle ramassaient des fraises, son neveu a disparu sous ses yeux. Elle n’avait rien pu faire pour le retenir et, depuis, elle tentait de découvrir ce qui lui était arrivé.
À force de mener des recherches sur les disparitions inexpliquées et d’étudier les différentes théories, elle en était venue à la conclusion que les lignes magnétiques jouaient un rôle important dans ces disparitions.
Elle avait enfin sa réponse, et sa motivation à m’aider venait d’être décuplée.
Roberta essayait de m’expliquer les lignes de champs magnétiques qui couraient sur la terre. Elles sont créées par le magma au centre du noyau terrestre qui se déplace. Ces lignes montent très haut dans le ciel, jusque dans un endroit appelé la magnétosphère. Cette enveloppe nous protège des vents solaires nocifs.
— Tu comprends, Nellie, les aurores boréales sont des manifestations de cette énergie. Lorsqu’on apprend que, à la suite d’une éruption solaire, la Terre subira un orage magnétique… Tu me suis ?
— À moitié. Je ne vois pas leur rôle dans mon histoire.
— Ce sont les variations dans ce champ qui entraînent le chaos. Ta boussole indique le nord magnétique, pas le pôle Nord… Le magnétisme est essentiel dans notre monde.
Elle s’est arrêtée, soudain abattue, et elle m’a regardée quelques secondes avant de soupirer.
— Tu ne comprends pas, n’est-ce pas ?
— Orage, électricité et tout, j’avoue que je m’y perds. Je sais une chose, c’est que vous suivez une piste.
— C’est exact. Je chasse les champs magnétiques depuis assez longtemps pour savoir qu’ils se déplacent surtout quand il y a un autre élément extérieur, comme une tempête solaire, un orage ou un tremblement de terre.
— Je dois attendre qu’un de ces événements se produise ? ai-je demandé, un peu déçue.
— Ou bien nous devrons les recréer. Je vais rencontrer Julien Boisvert, tu le connais ? Je dois essayer de l’intéresser. Il est ingénieur en électricité, il pourra sûrement nous donner un coup de main.
C’est ainsi que notre petite équipe s’est construite. Roberta et Julien d’un côté, Milo et moi de l’autre. Il y avait aussi Héloïse, ma confidente, à qui je racontais tout et qui nous soutenait à défaut de pouvoir nous aider.
Julien et Milo pouvaient discuter dans leur coin pendant des heures. Ils tapaient frénétiquement sur leur clavier d’ordinateur chaque fois qu’une idée ou une question leur apparaissaient.

Chapitre 4
Je m’ennuyais souvent à l’école, je rêvassais la plupart du temps. Je me demandais ce qui se passait dans l’autre univers. Armand devait retourner ciel et terre pour me retrouver. Logan et les autres cherchaient sûrement à savoir si j’avais réussi à me transporter.
— Tu n’as plus de but, Nellie. Il faut de la motivation pour avancer et tu n’en as pas, m’avait lancé Héloïse pendant l’étude.
— Tu trouves, toi aussi ? Je me sens tellement déconnectée des fois, c’est vraiment étrange.
— Normalement, on avance dans chaque étape scolaire en rêvant de la suivante. Mais, toi, tu n’imagines plus l’avenir, ou l’université, ou ce qui nous attend. Dans ton cœur, tu penses : « Est-ce que je vais repartir bientôt ? »
Héloïse adorait toutes mes histoires et voulait toujours en savoir plus. Je lui parlais du prince Armand, du palais sur la montagne, des robes de bal, des officiers en uniforme et de cet univers qui la faisait rêver.
— Tu es certaine que c’est Henri qui t’a invitée le premier à danser ?
— Oui, c’est ce qu’Angèle m’a dit et, en y repensant bien, j’en suis convaincue.
— Comment peux-tu en être sûre ? Les deux princes sont jumeaux…
— Ils sont très différents de caractère. Henri est plus mature qu’Armand, autant du point de vue psychologique que physique. Il est réfléchi et calme. Armand, c’est l’élégance, le sourire, une légèreté, même quand la situation est difficile. Armand parle, Henri réfléchit. Mais ça ne peut pas se résumer aussi simplement. Je te jure que, s’ils étaient devant moi, habillés de façon identique, je les différencierais sans problème.
— Alors raconte-moi encore le bal.
— Tu n’en as pas assez ? ai-je demandé en riant de bon cœur.
— Non, je ne me tannerai jamais de t’écouter.
— Le premier qui m’a invitée…
— Henri…
— Oui… il n’a pas dit un mot. Il a à peine souri, a exécuté une révérence en me tendant la main. Armand m’aurait d’abord regardée dans les yeux, puis aurait tendu la main et… Héloïse, je t’ai déjà raconté cette histoire.
— Bon, bon… rappelle-moi ce que t’a confié Henri avant que tu partes chercher de l’aide.
Ces souvenirs d’Henri, allongé dans le lit, respirant difficilement, me prenant la main pour m’avouer ses sentiments, étaient de loin les plus douloureux.
— Non, Héloïse, je ne peux pas.
— Pourquoi ?
— C’est un moment trop pénible… un autre jour.
Nous étions passés, au moins dix fois, à l’endroit où j’avais été emportée par le vortex. Quel élément nous manquait pour que je puisse traverser de nouveau ? J’avais beau chercher, je ne voyais pas. Entre les deux événements, rien n’était pareil. Au départ, je courais sous la pluie et il y avait un orage. J’avais touché la clôture de métal et j’avais été catapultée.
Au retour, j’étais à moto sur une route de campagne, sans pluie ni orage. Il y avait eu une sorte de vrombissement et voilà, c’était tout. Même que, vu sous cet angle, traverser pourrait sembler facile, mais si c’était le cas, il y a longtemps que les gens parleraient de leur voyage dans d’autres univers.
Pourquoi pas une agence de voyages qui offrirait des visites dans les univers parallèles ? Ce serait le succès assuré.
De son côté, Milo s’inquiétait de plus en plus de me voir préparer mon départ et il avait de bonnes raisons. Il avait peur que des mondes étranges nous entourent. Que certains ne soient pas formés des mêmes matières que le nôtre. Évidemment, mon but était de retourner au Kébec, pas de me retrouver dans un monde inconnu. Je refusais d’y penser. Si je repartais du même point, j’avais la conviction que je retournerais au pied de la croix du mont Royal, comme la dernière fois.
Un dimanche, Roberta, Naïa, Julien et moi sommes partis explorer Montréal et la montagne pour chercher des indices sur place.
J’ai pu leur indiquer précisément où était le palais. Le kiosque à musique actuel est à la hauteur des grilles principales qui ouvrent vers l’entrée des voitures. Le boulevard de la Rabastalière, que j’avais descendu à pied, était en réalité la voie Camillien-Houde ou l’équivalent, les routes n’étant pas exactement au même endroit.
L’avenue du Parc se nommait là-bas le boulevard du Palais et était beaucoup plus large, avec un terre-plein au centre. Nous avons vite trouvé l’endroit près de la croix où j’avais atterri la première fois. Je leur ai expliqué que le monument était d’origine puisqu’il était en bois. Une ceinture de métal l’entourait pour que les matériaux ne s’effritent pas.
Julien était très intéressé par ce détail. J’ai dû lui décrire précisément ce que j’avais vu. Je me souvenais seulement qu’elle n’était pas éclairée, ce qui m’aurait bien aidée. Il y avait de gros rivets pour tenir le métal… rien de plus.
Dans les yeux de l’ingénieur brillait une sorte d’étoile qui m’a redonné espoir. Il semblait avoir une nouvelle idée, et je souhaitais que ce soit enfin la bonne. Il nous a seulement dit qu’il pensait que les rivets en métal pouvaient causer une turbulence magnétique. Ce n’était pas encore très précis, mais il voulait vérifier si le fer avait un rôle à jouer dans la formation du vortex.
De retour à la maison, Roberta et lui se sont se mis à travailler activement dans le laboratoire de Roberta. Pendant que mes amis étaient occupés par leurs recherches, j’en ai profité pour essayer de comprendre les systèmes politiques, ce qui me permettrait de mieux saisir ce qui était en jeu dans le monde d’Armand.

Un midi, pendant le repas, Julien a tenté de m’expliquer comment les univers pouvaient se diviser.
— Tu vois cette pièce de monnaie ? a-t-il demandé en me montrant un vingt-cinq cents.
— Oui. Tu veux jouer à pile ou face ? me suis-je exclamée, amusée.
— Exactement… Si je lance cette pièce dans les airs, pendant le temps de la suspension… toutes les probabilités cohabitent… Tu comprends ? Mathématiquement, tu as une chance sur deux d’obtenir un des résultats. La pièce va tomber sur pile ou sur face. Les chances sont égales pour chaque côté. Si la pièce s’arrête sur face dans notre univers, un autre univers se créera où elle atterrira sur pile. Pour avoir le choix, deux possibilités doivent déjà exister. C’est ainsi que deux mondes se séparent.
J’ai saisi le principe. J’ai opiné de la tête, mais je n’étais pas certaine de croire en cette théorie un peu farfelue. Si c’était vrai, ce devait être tout un embouteillage dans les univers parallèles ! Les branches partaient sûrement dans tous les sens et s’empêtraient à travers l’espace, tissant d’énormes nœuds.
Cette idée m’a amusée et Julien était heureux de me voir de bonne humeur.
J’en ai profité pour lui poser des questions sur la république. Mes amis du camp désiraient instaurer une démocratie et élire un président. Julien m’a proposé de parler des univers en les appelant A et B. Le Québec dans lequel je vivais était A, et le monde d’Armand et du Kébec était B.
L’univers A était une démocratie parlementaire. Nous élisions des députés, et le parti qui remportait le plus de circonscriptions désignait son chef comme premier ministre. Il siégeait à l’Assemblée nationale avec les autres députés de son parti. Il choisissait les ministres au sein de cette équipe. L’opposition était constituée des autres élus. Cependant, tous devaient nous représenter et parler en notre nom.
Alors que dans une république, comme celle de la France, un président était élu, ainsi que des députés, mais le chef d’État choisissait parmi les personnes les plus compétentes qui seraient les ministres, qu’elles soient élues ou pas.
Toutes les républiques ne sont pas démocratiques, cependant. Mais je savais à quel point c’était important pour Henri que chacun ait le droit de vote.
La monarchie absolue comme dans l’univers B s’exerçait par un contrôle total du pouvoir par une seule personne : le roi. Le prince Armand hériterait de ce rôle après la mort de son père et il prendrait toutes les décisions à son tour. Cette idée me semblait un peu étrange. Comment une personne, aussi intelligente soit-elle, pouvait-elle comprendre les attentes du peuple dans tous les domaines ?
Je n’osais pas trop y penser. Envisager qu’Armand se retrouve sur le trône me mettait mal à l’aise. Si je pouvais accepter d’être amoureuse d’un prince, j’avais du mal à m’imaginer reine d’un monde si différent du mien.
Il ne savait pas qui j’étais vraiment et, si jamais je réussissais à retourner dans le monde B, alors je devrais tout lui avouer. Sinon rien ne serait possible entre nous. Comment vivre une relation sincère avec quelqu’un qui ignore la vérité sur l’autre ? Je ferais comme avec mes parents, un petit bout à la fois.
J’ai eu un frisson. Et s’il ne comprenait pas ?

Chapitre 5
Après quelques jours, Julien et Roberta ont commencé les premières expérimentations. Il fallait confirmer certaines théories qu’ils élaboraient. Ils ont dessiné les grandes lignes.
Ils allaient profiter des vacances des fêtes pour travailler plus intensivement sur leurs idées. Selon eux, tout reposait sur l’énergie électromagnétique.
La nuit de Noël est arrivée, réactivant en même temps ma nostalgie. Je me demandais comment se déroulaient les fêtes au Kébec. Mes amis prenaient-ils le temps de souligner l’événement ? Armand me cherchait-il ? Le camp était-il reconstruit et mes amis installés pour célébrer ?
Mes parents avaient invité toute la famille. Nous étions dix-neuf à table, et les cadeaux étaient nombreux. Je sentais qu’ils voulaient me changer les idées et qu’ils avaient mis tout en œuvre pour me rendre la soirée agréable. J’ai reçu un nouveau téléphone pour remplacer celui laissé dans l’univers B.
Tout le monde était joyeux et je tentais de participer le mieux possible. Heureusement, mon frère arrivait à me faire rire. Il m’a offert un casse-noisette habillé d’un uniforme militaire blanc qu’il avait baptisé Prince Armand. Il lui avait même cousu un ruban bleu en bandoulière.
Tout au long de la soirée, il a agi comme si le prince était vraiment avec nous. Milo a réussi à égayer mon Noël.
Après les vacances, j’ai commencé à préparer mon départ, toujours à l’insu de mes parents, alors que Milo m’aidait à réfléchir à ce que je devais apporter. Chaque jour, j’ajoutais un élément.
J’ai téléchargé des dizaines de photos dans mon cellulaire et j’ai prévu un sac à dos dans lequel j’aurais des biens utiles et que je tiendrais contre moi lors du passage. J’y ai aussi glissé des livres sur les différentes théories de l’espace-temps. Des documents préparés par Roberta et Julien au sujet de leurs expériences récentes. Le reste demandait réflexion.
L’espoir renaissait, j’étais maintenant revenue depuis plusieurs semaines. C’était encore l’hiver et nous devions attendre le printemps pour avoir la température idéale. À moins d’un orage magnétique, nous ne pouvions que patienter jusqu’à ce que la météo soit de notre côté. Julien était convaincu qu’il pourrait manipuler la puissance d’un éclair pour recréer les conditions parfaites.
Un samedi soir de mars, je discutais seule avec Roberta. Il devait être minuit, nous étions installées à la table de la cuisine et nous pigions dans un sac de croustilles.
— Je vais te demander de me faire une promesse, a-t-elle dit.
— Laquelle ?
— De prévenir tes parents que tu as l’intention de repartir.
— Je ne peux pas, ils vont m’empêcher de sortir. Ils ne voudront jamais.
— Tu dois leur faire comprendre tes motivations, pourquoi tu veux y retourner. Il faut qu’ils t’accompagnent dans cette démarche. Tu as réussi à nous convaincre de t’aider, Julien et moi. Tu peux y arriver avec eux aussi.
— Je peux promettre d’essayer, mais s’ils résistent trop, je vais devoir leur cacher mes intentions.
Il y a eu quelques secondes de silence pendant lesquelles Roberta a réfléchi à ma réponse.
— D’accord, si tu promets au moins d’essayer, ça me va. J’ai une question. Tu me parles d’Armand qui doit être désespéré de ton départ, mais aussi d’Henri, dont tu t’inquiètes. Dis-moi, duquel des deux princes es-tu amoureuse ? Ce n’est pas encore clair malgré toutes nos discussions.
— Lequel ? Euh… Armand !
— Ma question demande réflexion… Tu parles d’Armand, mais tu sembles vouloir retrouver Henri.
— C’est que, lorsque je l’ai quitté, il était gravement blessé… Je suis inquiète.
— Es-tu certaine que ce n’est que ça ?
— Parfois, je me sens confuse, mais c’est qu’ils se ressemblent.
— Si nous parvenons à te faire traverser… À ce moment, Henri s’en sera sorti ou bien il n’aura pas survécu. Que tu y ailles ou pas ne changera rien.
— Je sais.
Ils étaient jumeaux et, même si leurs caractères étaient très différents, j’avais aussi parfois ressenti de l’attirance pour Henri. Mais c’était inutile d’y songer, s’il se passait quoi que ce soit entre nous, Henri serait aussitôt condamné pour haute trahison et resterait en prison pour le reste de ses jours.
— De toute façon, je ne peux pas imaginer quoi que ce soit avec Henri. Il n’a même pas le droit de me toucher.
J’avais vraiment de la difficulté à démêler mes émotions, surtout quand je repensais à la déclaration d’amour d’Henri. J’espérais parfois que la blessure l’avait fait divaguer. Mais je revoyais les moments d’intimité que nous avions partagés au chalet tous les deux et je ne doutais plus qu’il m’avait révélé ses véritables sentiments.
J’étais vraiment très inquiète pour Henri et j’éprouvais une immense culpabilité envers Armand.
— Tu sais ce qu’est l’amour, Nellie ?
— C’est quelque chose qui ne s’explique pas.
— C’est vrai, mais c’est aussi s’inquiéter pour quelqu’un. C’est se demander toute la journée ce qu’il fabrique. Va-t-il bien ? A-t-il assez mangé ? Où est-il en ce moment ? Et ne penser qu’à une chose, courir vers lui dès que possible. Se dire : « J’aimerais tellement être auprès de lui maintenant plutôt que d’être ici. » Tu comprends ?
— Oui… S’inquiéter pour une personne.
— Peu importe pour qui, c’est ça, l’amour. Depuis ton retour, j’ai l’impression que la personne dont tu t’inquiètes le plus, ce n’est pas Armand, mais plutôt Henri dont tu rêves même la nuit.
Elle avait raison. Je ne savais pas quoi répondre. J’aurais voulu trouver, mais rien ne venait. Elle m’avait surprise et j’étais ébranlée.
— Je dois y réfléchir, parce que…
— Oui, parce que cela pourrait avoir des répercussions très sérieuses. Tu pourrais même hésiter à retourner là-bas. Il est nécessaire pour toi d’avoir une réponse claire à cette question avant de repartir.
J’avais l’impression qu’elle venait de déceler un secret enfoui en moi depuis longtemps, un secret qu’il aurait été souhaitable que personne ne découvre, même pas moi.

Chapitre 6
En attendant de pouvoir répondre à cette question épineuse, j’ai décidé de commencer à chercher les familles de mes amis de la ruche.
J’ai d’abord trouvé celles de Logan et de Margot.
J’ai découvert Kelian St-Pierre sur Facebook. J’ai eu un pincement au cœur en voyant qu’il avait mis des photos de son frère et qu’il semblait toujours à sa recherche. Toute sa page était dédiée à Logan, comme un mausolée. Une sorte de temple.
J’ai facilement retrouvé les articles de journaux de l’époque qui parlaient de la disparition incompréhensible de ce jeune homme aimé de tous et apprécié à son travail. C’était un étudiant plein de potentiel, et personne ne comprenait ce qui avait pu lui arriver.
J’ai découvert une vidéo sur Internet dans laquelle on voyait ses parents défaits, tristes et abattus. Son frère tenait une photo de Logan devant lui. Ils appelaient à l’aide, ils cherchaient des réponses.
Du côté de Margot, la situation était différente. Un reportage présentait un porte-parole des services de secours expliquant qu’il y avait des précipices profonds dans le secteur de la disparition. Il se pouvait qu’elle soit tombée et que son corps ne soit jamais retrouvé.
J’étais émue de voir toutes ces familles endeuillées qui ignoraient que la personne qu’elles cherchaient était bien en vie dans un univers parallèle. J’ai eu envie de les contacter pour tout leur dire.
J’ai téléchargé tout ce qui les concernait dans mon téléphone. Je pourrais ainsi les transmettre à Dimitri qui aurait la possibilité de les imprimer et de les remettre à tous.
Pour la suite de mes recherches, je ne me souvenais plus du nom de famille des autres et j’ai dû me concentrer pour essayer de me rappeler leurs histoires.
J’ai finalement trouvé des informations entourant les disparitions de Kim et de Dimitri, mais rien au sujet de Tim ni de Stelan. J’ignorais si Tania utilisait son véritable prénom, mais il n’y avait aucune piste la concernant.
Milo est venu regarder par-dessus mon épaule pour voir ce que j’examinais sur la toile avec autant de concentration.
— Tu ne veux pas aller leur parler, n’est-ce pas, Nellie ? a objecté Milo. Parce qu’ils ne comprendraient pas.
— Mais… euh… tu ne penses pas qu’ils seraient contents de savoir ce qui s’est passé ?
— Tout le monde ne comprend pas les univers multiples ni les trous de ver.
— Je voudrais faire quelque chose. Regarde la page de Kelian, ai-je proposé en lui montrant l’écran de mon ordinateur… Il l’attend. Toute sa page est dédiée à son frère, comme s’il pensait que Logan pouvait la lire. Il désire vraiment des nouvelles et je peux lui en donner. Mais comment faire ?
— Nellie, je pense que tu ne devrais pas t’en mêler. Tu ne crois pas ? Les gens ne comprennent pas ces choses-là.
Je sentais mon petit frère nerveux. Il était encore inquiet pour moi.
— Je ne leur dirai rien, ne t’inquiète pas. Je pourrais me faire passer pour une médium qui entrerait en contact avec les disparus, ai-je suggéré, amusée. Ou bien les rencontrer tout simplement et voir s’ils semblent disposés à entendre la vérité.
— Tu veux rire ? N’est-ce pas ?
— Mais oui. Milo, c’est une blague.
Dans le cas de Margot, ils avaient déjà terminé la période de deuil. Mais j’ai pris le temps de télécharger les photos de sa famille sur Facebook. Il y en avait même une d’un jeune garçon qui devait être son petit-fils.
Milo m’a aidée à éplucher les journaux pour repérer les avis de disparitions. J’ai pu trouver les circonstances entourant la disparition de Kim. Elle était partie chez une amie et n’était jamais revenue à la maison.
J’emmagasinais des images, des articles et des photos pour mes amis de l’autre univers. Penser à eux m’aidait à patienter.
Les pages en suédois sur Stelan étaient difficiles à traduire. J’ai décidé de les télécharger telles quelles.
Ces recherches m’ont rapprochée de Milo. Il aimait venir me porter une violette en sucre, symbole de notre lien indéfectible à travers les univers. Il la déposait, bien droite, dans une petite boîte sur ma table de travail. Il m’apportait à boire, et ces gestes de tendresse me touchaient beaucoup.
Il avait pris de la maturité depuis mon départ, et nos conversations me faisaient du bien. Je pouvais lui parler de tout, sans aucune gêne, il n’était ni inquiet ni sceptique, seulement heureux que je sois près de lui pour l’instant.
— Tu n’as pas peur que je reparte ? lui ai-je demandé.
— Non. Tu me manquerais… mais je saurais où tu es. On se retrouvera toujours.
Il avait les yeux qui brillaient de fierté, et je n’osais pas le contredire. Comment pouvait-il imaginer que je serais reine alors que je ne suis pas une véritable comtesse ? En voyant la situation des gens sans titre dans l’univers B, on comprenait mieux. Si les aristocrates détenaient tous les privilèges, c’est que le peuple n’en avait aucun et était abandonné à lui-même.
— Je sais comment aller les visiter !

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