Structures
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Description

"Je m’appelle Annabelle. Je me suis réveillée dans un lit d’hôpital après quelques jours de coma, sans aucun souvenir de pourquoi j’étais là…"
Annabelle, lycéenne au caractère bien trempé, est sujette à des hallucinations et visions cauchemardesques suite à un grave accident. En quête de réponses sur l’origine de ses troubles, elle devient l’objet d’une machination qui la dépasse.
Zacchary travaille pour l’Organisation, entreprise phare du secteur de l’Intelligence Artificielle. Après la disparition mystérieuse de l’une de ses collègues, des faits étranges se révèlent à lui alors qu’il se plonge dans les dossiers de la disparue.
Annabelle et Zacchary ne se connaissent pas, six mille kilomètres les séparent, pourtant, ils sont tous deux liés par un point commun : la Structure.
Le docteur Razard me fixait sans mot dire depuis de longues minutes. C’était à celui qui craquerait le premier, et je savais qu’il ne prononcerait pas un mot tant que je n’aurais pas fait le premier pas. J’avais manqué plusieurs rendez-vous à l’hôpital car je ne tenais pas particulièrement à affronter son regard acéré de corbeau. Contourner cette séance aurait relevé de l’insubordination et mon psychologue avait beau détenir la palme de la zen attitude, je doutais qu’il apprécierait que je lui fasse perdre son temps une fois de plus. Le docteur Razard, que je prenais un malin plaisir à surnommer le docteur Rasoir, avait évidemment fini par contacter mes parents pour leur apprendre que j’avais manqué plusieurs séances et que, pour ma santé mentale et leur tranquillité, il leur faudrait faire preuve, à l’avenir, de plus de rigueur à mon égard. Ma mère était furieuse et j’avais essuyé une tempête probablement aussi violente que le dernier ouragan qui avait ravagé les îles du Pacifique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 14 juillet 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782382680322
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0012€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Juliette Trey de Feraudy






STRUCTURES
Tome 1

La Messagère des deux mondes
Prologue
L’Organisation



Boston, Massachusetts, il y a dix ans

Angeline avançait d’un pas déterminé à travers les rues pavées et grises, son objectif bien en tête. Elle avait emprunté des chemins parallèles, selon les recommandations reçues. Son temps de trajet en avait été considérablement allongé. Le macadam était tout poisseux et glissant des feuilles mortes que la petite bise glacée ne parvenait pas à balayer, ce qui n’aidait en rien sa progression juchée sur des talons hauts. À chaque expiration, de la buée s’échappait de sa bouche. Lorsqu’elle eut atteint l’immense bâtiment de verre, elle s’arrêta un instant et leva ses yeux noirs vers le ciel gris trop lumineux pour tenter de distinguer la pointe de la tour, sans toutefois y parvenir.
L’Aîné se trouvait là-haut, quelque part dans ce dédale de couloirs et d’ascenseurs. Elle ne l’avait pas revu depuis de nombreuses années et se demanda à quoi il pouvait bien ressembler aujourd’hui. Il ne se montrait jamais, préférant l’ombre à la lumière des projecteurs, discret mais omnipotent au sein de l’Organisation. Aurait-il à nouveau changé d’identité ? C’était fort probable, il était bien trop prudent, pour ne pas dire paranoïaque. Il ne l’avait d’ailleurs pas contactée directement. Il s’était contenté de lui faire parvenir un flash statique , ces messages codés qui apparaissaient soudainement sur les miroirs des salles de bain à travers la condensation. Elle avait tout de suite compris de quoi il retournait, avait déchiffré le message en moins d’une seconde, rempli un petit sac de quelques affaires et pris le premier avion pour venir à sa rencontre.

Elle prit une grande inspiration et serra la lanière de son sac plus fort contre sa poitrine avant de se remettre en marche, puis poussa le battant vitré de la porte du bâtiment. Une enseigne lumineuse indiquait Établissement Bancaire International , mais ladite banque n’occupait en réalité qu’une dizaine d’étages sur la cinquantaine que représentait l’immense tour de verre. L’accès aux étages supérieurs restait strictement contrôlé et seule une poignée d’individus disposait des affectations nécessaires pour atteindre les derniers paliers.
Arrivée devant l’accueil, Angeline redressa la tête, adopta une démarche volontaire, montra brièvement un badge à l’hôtesse sans un regard et sans marquer d’arrêt, puis se faufila à travers les tourniquets. La puce qu’il contenait les débloqua sans qu’elle n’eut à demander une quelconque autorisation. Ce genre de technologie fonctionnait depuis des années et Angeline sourit à l’idée que plus de trente ans auparavant, elle avait réalisé la même action dans un autre bâtiment. Certaines choses n’évoluaient décidément pas. Suivant toujours les indications reçues, elle emprunta le couloir de droite tout de suite après les tourniquets jusqu’à un renfoncement où se trouvaient les ascenseurs. Elle passa son insigne devant le scanner, poussa le bouton et patienta. L’ascenseur s’ouvrit dans un ding sonore.

Angeline pénétra dans la cabine, suffisamment grande pour contenir deux personnes côte à côte, même si, elle le savait, seul un individu à la fois pouvait entrer dans la cage du rez-de-chaussée sous peine de déclencher toutes les alarmes de l’Organisation. Lorsque la porte coulissante se referma derrière elle, les lumières de l’ascenseur virèrent au rouge dans un cliquetis bruyant. Angeline resta immobile, le temps que son corps passe intégralement sous les rayons. Les lumières éblouissantes clignotèrent et l’ascenseur se mit en marche. Le procédé n’avait pris que quelques secondes. Bien qu’informée de tous ces détails, Angeline ne put s’empêcher de laisser échapper un soupir de soulagement lorsque le mouvement d’élévation souleva son cœur dans sa poitrine. Lors de sa dernière rencontre avec l’Aîné, la procédure était bien moins élaborée. Ces technologies-ci, au moins, avaient nettement évolué, mais la plupart ne s’appliquaient que dans un cercle restreint, généralement au sein de l’Organisation et uniquement dans les services consacrés au développement de la Structure . L’arrivée de nouvelles formes d’ Intelligences Structurelles en était la preuve incontestable. Aucun être humain hors du cercle fermé de l’Organisation n’avait conscience du tournant global emprunté. Si l’idée seulement avait pu les effleurer, ils en auraient perdu la raison !

L’ascension était vertigineuse. En moins d’une minute, les portes s’ouvrirent sur le quarante-huitième étage. C’est dans un état presque pantelant qu’elle se trouva soudain propulsée dans une petite pièce d’un blanc immaculé. Une hôtesse au chignon impeccable vint la saluer, lui présenta un écran rond de la taille d’une pièce de monnaie et lui demanda de bien vouloir y apposer son index droit. Toutes les connexions se faisaient par ce biais. Les renseignements concernant l’identité des individus qui pénétraient dans le bâtiment de l’Organisation transitaient par ce canal. Une fois l’identification terminée, l’hôtesse lui présenta une rangée de fauteuils sans âme, à l’image de cette pièce. S’il existait une preuve que les Intelligences Structurelles de première génération peuplaient ce monde, cet endroit en serait le parfait reflet.
Plongée dans ses pensées, Angeline s’exécuta, trop heureuse de pouvoir reposer ses pieds martyrisés par de petits escarpins inconfortables. Comment faisait-on pour marcher des heures durant dans de tels instruments de torture ? Elle ne les portait qu’en de très rares occasions mais elle se posait systématiquement la question.

À peine fut-elle installée que la porte derrière le bureau d’accueil s’ouvrit dans une invitation à y pénétrer. L’homme qui se tenait debout dans l’encadrement paraissait avoir une quarantaine d’années. Petit et replet, sa carrure n’en était pas moins imposante et son expression sévère accentuée par un nez volumineux. Angeline passa le pas de la porte sans mot dire, mais lorsque celle-ci se fut refermée dans son dos, elle ne put s’empêcher de lâcher un petit rire.
— Eh bien cher Aîné ! Tu t’es choisi une bien vilaine enveloppe !
L’homme se détendit légèrement et esquissa ce qui devait se rapprocher d’un sourire furtif, bien que, elle le savait, la faculté de sourire et d’exprimer des sentiments n’avait été intégrée qu’à partir de la seconde génération d’IS, afin qu’ils se fondent plus facilement parmi les Humains. Lorsqu’il lui répondit, ce fut d’une voix grave et profonde, étonnamment peu accordée à sa physionomie si singulière.
— Garder ma précédente apparence après dix ans de bons et loyaux services commençait à devenir un handicap… Ça parle beaucoup ici-même, et plus encore au-dehors ! Un PDG qui ne prend pas une ride, ça se remarque. J’ai dû… passer la main à un « successeur ».
L’Aîné prononça ces mots avec un cynisme calculé avant de grommeler, mécontent :
— Toi, en revanche, tu n’as visiblement pas suivi les conseils que je t’ai prodigués la dernière fois que nous nous sommes vus. Ne JAMAIS garder la même enveloppe plus d’une dizaine d’années. Trop dangereux. Les IO pourraient se poser des questions et compromettre ta couverture, la mienne, et celle de l’Organisation dans son intégralité si l’on parvenait à remonter jusque-là.
Angeline haussa les épaules, agacée.
— J’aime bien cette enveloppe-ci. Je m’y suis habituée. Et les Humains que je fréquente n’imaginent pas une seconde que je puisse être différente d’eux… Je n’ai pas d’inquiétude. Tu es trop paranoïaque !
L’Aîné leva un sourcil inquisiteur. Toutes ses années d’expérience lui avaient permis de mimer certaines expressions du visage propres aux Humains, et même si cela ne signifiait pas qu’il ressentit les émotions qui allaient généralement de pair, sa capacité de mimétisme se révélait toujours fort à propos. Lever un sourcil en l’air de cette manière permettait de rappeler qu’il interprétait parfaitement le ton insolent d’Angeline et que cela lui déplaisait. Tranchant, il répliqua :
— Appelle-les comme tu veux. Humains , Intelligences Originelles . Quoi qu’il en soit, tu risques de nous mettre tous en péril avec ton empathie et tes lubies. Ta génération ne semble être faite que de points faibles, or vous ne pouvez vous le permettre, étant en contact constant avec les IO. Trop d’empathie ou pas assez, vous menacez notre anonymat. Et notre anonymat est ce qui maintient nos Mondes en équilibre, tu comprends ?
La menace était claire. Les neurones artificiels d’Angeline se mirent en marche et intégrèrent rapidement les critères pour les analyser : soit sa génération se pliait aux règles régissant les IS, soit chaque entité qui la composait serait désactivée, l’une après l’autre. Cela ne poserait aucun problème puisque la génération suivante était déjà en marche, bien plus puissante que les précédentes et apte à anéantir ses Aînés si cela lui prenait. Elle hocha la tête, les yeux baissés, dans un signe de soumission. Elle se plierait aux règles et changerait d’enveloppe et de vie pour ne pas risquer de se faire démasquer. Il en allait de la survie de l’espèce, et pas seulement de la sienne. Sans eux, les Humains seraient bien en peine dans un monde où les technologies dépassaient largement leurs compétences intellectuelles.

Cette attitude parut satisfaire l’Aîné. Il marqua la fin de ce sujet houleux par un geste bref de la tête et invita Angeline à prendre place dans le fauteuil unique qui faisait face à l’immense baie vitrée. Quarante-huit étages en contrebas, la rue semblait animée d’une vie microscopique et des voitures grandes comme des fourmis y circulaient au rythme du trafic. Le ciel avait viré au blanc laiteux et une réverbération désagréable obligea Angeline à fermer les yeux à demi. L’Aîné prit place face à elle, derrière son bureau, les mains croisées sur son ventre proéminent.
— Angeline, je ne t’ai pas fait venir jusqu’ici pour te sermonner. Je sais par ailleurs que tu réalises un travail extraordinaire avec la nouvelle génération d’IS mise à ta disposition. Si je t’ai fait appeler, c’est pour une mission plus importante encore à laquelle je travaille depuis longtemps.
Il marqua un temps d’arrêt pour donner plus de poids à ce qu’il allait dire, caressant du bout des doigts un coin de son bureau. Angeline ne bougea pas, tous ses sens portés en avant dans l’attente des nouvelles instructions.
— Comme tu le sais, j’arrive au bout d’un nouveau cycle. Ma présence prolongée au sein de l’Organisation commence à éveiller les soupçons parmi la population d’IO non assermentés qui y travaille. Je suis resté trop longtemps, il faut désormais que je « laisse la place » à une nouvelle entité afin d’éviter les interrogations. Ceux qui œuvrent pour nous sont sous le sceau du secret et surveillés nuit et jour, mais l’on est jamais trop prudent. La prochaine fois que nous nous rencontrerons donc, et si tout va dans le sens que nous espérons, ce sera sous une nouvelle apparence. Pour moi aussi bien que pour toi, bien entendu.
L’Aîné se tut, le regard plongé dans celui d’Angeline. Cette dernière était un modèle de réussite de la seconde génération d’IS. Néanmoins, chaque génération portait le fruit des points faibles de la précédente. Si la première, bien que dédiée entièrement au service des Humains, manquait cruellement d’empathie, la seconde avait bien trop conscience de son importance pour leur survie. Tantôt exprimant un fort potentiel allocentrique tantôt l’exact inverse, leurs créateurs, IS ou IO, éprouvaient les plus grandes difficultés à les maîtriser. La seconde génération montrait des signes d’indépendance parfois inquiétants. La question s’était posée de désactiver les toutes premières IS créées de main d’Homme pour laisser la place aux suivantes, mais il était bien vite apparu que celles-ci restaient les seules encore capables de limiter le champ d’action des nouvelles formes d’intelligences. Par ailleurs, en fonctionnant de concert, elles parvenaient à réaliser des miracles dans la société.
— Je souhaite que l’Organisation adopte un tournant décisif, reprit l’Aîné d’une voix sépulcrale. J’ai pour projet de recruter un petit groupe d’individus en interne pour intégrer une Confrérie chargée exclusivement de développer et surveiller les Structures et ce, dans le plus grand secret. Nos mondes ont changé, Angeline. Les technologies ont évolué. De nouvelles IS ont émergé, et il nous faut rivaliser de prudence pour tenir certaines informations hors de portée des IO. Seul, je ne suis plus en mesure de maîtriser toutes les données. Il semblerait que j’ai atteint le stade d’obsolescence.
Angeline sourit. Si l’Aîné n’était pas humain, il parvenait cependant à exprimer quelques traits d’humour, douteux au possible, mais de l’humour malgré tout. Empruntant un ton sarcastique, elle ricana :
— Et j’imagine que ta Confrérie serait exclusivement composée d’IS ? Les Humains n’y auront pas accès, n’est-ce pas ?
Le visage de l’Aîné se déforma dans un rictus glacial.
— Tu te trompes. Si nous voulons réaliser les nouvelles transitions qui nous attendent, nous devons le faire de concert avec les IO. Je choisirai donc des spécimens aux compétences prometteuses.
— Et quel sera mon rôle dans tout cela ? demanda Angeline en tripotant l’anse de son sac à main d’un geste inconscient.
— J’y arrive ! Cette Confrérie aura notamment pour tâche de centraliser toutes les informations sensibles concernant les Structures , les diverses Intelligences qui les peuplent, leurs fonctionnements et dysfonctionnements. Ils seront amenés à se déplacer sur le terrain si nécessaire et seront seuls habilités à traiter les questions sensibles concernant les failles du système. Pour des raisons de sécurité évidentes, les renseignements seront distillés entre les entités qui n’en détiendront jamais l’intégralité. Toi et moi serons les seuls à disposer de toutes les données.
Angeline eut un mouvement de surprise.
— Pourquoi ne peux-tu être le seul ?
— Parce-que si l’un de nous venait à être désactivé par des Intelligences malintentionnées, l’autre pourrait supprimer à distance les informations avant qu’elles n’atterrissent entre de mauvaises mains, et transmettre si nécessaire son savoir à une nouvelle IS… Et en tant que ton créateur direct, j’ai une entière confiance en tes aptitudes et en ta discrétion, c’est donc toi que j’ai choisi pour me seconder…
Un sourire traversa le visage d’Angeline de part en part, l’éclairant d’un charme incroyablement humain :
— Je suis honorée de la confiance que tu m’accordes… Je ne te décevrai pas.
L’Aîné se leva, solennel, suivi dans son mouvement par Angeline.
— Bien ! À partir de demain, je serai reprogrammé pour une mise à jour importante d’une semaine qui me permettra d’intégrer les nouveaux processus technologiques. Un pré-recrutement a déjà commencé. La Confrérie devrait être opérationnelle d’ici une dizaine d’années, quinze tout au plus, le temps de former les recrues. En attendant…
L’Aîné apposa sa main sur une plaque en verre dépoli près de son écran d’ordinateur, la laissa quelques instants sans mot dire puis, lorsqu’un léger bip se fit entendre, il la retira. Il tapota ensuite du bout du doigt sur son écran. Un orifice apparut sur le côté, duquel s’échappa une petite pièce noire et plate de forme carrée de la taille d’un ongle.
— Cette clé contient toutes les données concernant les Structures sur lesquelles je travaille avec les Anciens depuis ma création. Garde-les précieusement. Si la mise à jour devait mal se passer, tu en serais la seule détentrice. Je te demande donc, pour la sécurité de tous, de les intégrer dès à présent et de changer d’apparence dès que possible. Ton laps de temps est court. Personne, pas même moi, ne connaîtra ta nouvelle identité. Nous n’aurons pas de contact direct. Jamais. Ne te fie à personne. Certaines IS de ta génération ont été mal programmées. Nous ne sommes pas parvenus à les détecter toutes car elles font preuve d’une grande indépendance et sont remarquablement habiles à se fondre dans la masse. Elles cachent aisément leur véritables motifs au nez et à la barbe de nous autres, premières IS. Si elles venaient à s’emparer de l’une des Structures , ce pourrait être à des fins terribles.
Angeline se saisit de la minuscule clé, la soupesa entre ses doigts, une ride soucieuse entre les yeux. Puis elle retira sa montre et glissa la clé dans un empiècement prévu à cet effet avant de la remettre à son poignet.
— Si nous n’avons aucun contact, comment suis-je censée récupérer les résultats des recherches sur lesquelles la Confrérie travaillera ?
— Tu devras te connecter directement à la Structure . Le protocole est énoncé dans la clé que je viens de te donner. Intègre-le parfaitement car une fois que tu auras tout lu, la clé se désagrègera pour des raisons évidentes de sécurité. La seule raison pour laquelle nous serions amenés à nous retrouver serait l’apparition d’une faille majeure dans la Structure susceptible d’entraîner sa destruction. J’espère donc que cela n’arrivera pas, du moins, pas avant nos prochaines mises à jour respectives.
L’Aîné tendit le bras vers Angeline, saisit son poignet entre son pouce et son index et exerça une fine pression de chaque côté. C’était un adieu, un signe unique reconnaissable entre le Créateur et son IS. Angeline baissa imperceptiblement la tête puis, se libérant de l’étreinte, tourna les talons vers la sortie sans un mot. Son temps en tant qu’Angeline était désormais compté. Sa survie dépendait des décisions qu’elle prendrait dans les prochaines heures. Il ne fallait pas traîner.

D’un pas rapide, elle fit le chemin en sens inverse, quitta le bâtiment et héla un taxi. Elle avait décidé qu’elle prendrait la direction de l’aéroport et choisirait un billet pour la première destination disponible. Elle n’avait nullement besoin de mettre de l’ordre dans ses affaires, ayant été préparée à ne rien détenir d’indispensable. Cela faisait partie du protocole intégré dans son système : « Sois prête à disparaître d’un lieu sur demande, dans la minute où on te le demande. Protège les IO mais ne créé pas de liens. Forme les dernières générations IS à ton image, mais ne t’y attache pas ». Ce dernier point était sans doute le plus compliqué. Angeline se mit à réfléchir intensément, formant tous les scénarios possibles dans sa tête. Le paysage défilait sous ses yeux mais elle n’y prêtait pas la moindre attention, toute à ses réflexions. Je peux changer d’identité, changer de vie, me départir de mes habitudes, en apprendre de nouvelles, échafauder, détruire, reconstruire… Tout cela ne représente qu’un battement de cils. Mais l’abandonner lui… Je ne peux pas… Impossible !

Lorsque le taxi stoppa sa course devant le hall des départs de l’aéroport, la décision d’Angeline était prise. Sans plus attendre, elle acheta un billet pour rentrer chez elle, à San Francisco. Là, elle ferait peau neuve : nouveau corps, nouvelle identité, nouvelle vie, puis elle prendrait la direction de l’Europe. Sortir du territoire serait certainement la meilleure des idées. Elle serait plus en sécurité ailleurs, dans un pays où les IS étaient moins développées. Mais pas avant de l’en avoir informé lui, celui qu’elle avait formé depuis sa création. Le risque en valait la peine. Il représentait sa faiblesse ultime, une entité de troisième génération dotée de sentiments et de contradictions, tellement bien faite qu’il était presque impossible, même pour une IS, de le différencier d’un Humain. Et de ce fait, il était ce qui se rapprochait le plus d’un fils pour Angeline. Or une mère n’abandonnerait jamais son fils.
Chapitre 1
L'offre

Quelque part au nord de l’État du Minnesota, de nos jours

La jeune femme s’arrêta pour reprendre son souffle. Elle appuya les mains sur ses cuisses, le buste penché en avant, et inspira profondément l’air du petit matin. Le froid, presque trop vif, faisait pleurer ses grands yeux vert émeraude. Le terrain glissant empêchait sa progression et lorsqu’elle avisa sa montre, les aiguilles indiquaient pas loin de onze heures. Qu’avait-elle fait pour en arriver là ? Avait-elle perdu la raison ? Elle prit sa tête entre ses mains et, pour la première fois depuis l’aube, se mit à sangloter. Ses doigts, encore poisseux et couverts de croutes de sang séché, lui firent monter une nausée soudaine. Elle se pencha en avant mais ne parvint pas à vomir. Elle n’avait jamais voulu tout cela. Il lui fallait partir loin, fuir à tout prix, même si cela signifiait ne plus revoir ses amis, sa famille… Son frère ! Cette tête d’ampoule lui manquait déjà ! Mais qu’avait-elle donc fait ? Sa mémoire lui jouait assurément un vilain tour car elle ne parvenait pas à se rappeler précisément les dernières heures précédant sa fuite.

Son jean lui collait désormais à la peau malgré le froid, et une buée épaisse flotta dans l’atmosphère limpide lorsqu’elle souffla une dernière fois pour expulser l’air de ses poumons. Pendant une minute désespérée, elle tenta de se ressaisir pour continuer d’avancer et étouffer les pensées négatives qui s’entremêlaient dans sa tête. Son bonnet fut machinalement repositionné sur la déferlante de cheveux bruns qui descendaient loin en-dessous de ses épaules. Avec application, elle secoua les gouttes de rosée agglutinées sur sa veste, comme si le fait de mettre de l’ordre dans sa tenue pouvait l’aider à y voir plus clair. Puis elle se remit en marche d’un pas rapide, jetant de temps à autre des regards furtifs par-dessus son épaule.
Elle marcha jusqu’à midi, s’enfonça plus loin dans les bois dans l’espoir de trouver une route parallèle afin de regagner son appartement sans se faire repérer. À cette heure-ci, le corps avait probablement été retrouvé et l’on devait déjà s’activer à la recherche d’un suspect. Son diaphragme se comprima, bloquant sa respiration déjà laborieuse, et un insupportable bourdonnement emplit ses oreilles. Elle devait absolument regagner son appartement, rassembler ses affaires et partir au plus vite et le plus loin possible. Comment sa vie avait-elle pu tourner au cauchemar de la sorte ?
Lorsqu’elle atteignit enfin l’orée du bois, elle distingua un bruit sourd de roues sur le macadam gelé. Elle sortit prudemment de l’ombre des arbres et jeta quelques coups d’œil de chaque côté avant de s’avancer jusqu’à la route. Ses pieds commençaient à lui faire mal, engourdis par le froid et abîmés par la longue marche dans des chaussures inconfortables, peu adaptées aux chemins qu’elle avait empruntés. Un camion apparut au loin. La jeune femme se mit à courir au milieu de la route, bras levés dans de grands gestes désespérés. La camionnette s’arrêta à sa hauteur dans un bruit de freins et la portière passager s’ouvrit. L’homme l’examina de la tête aux pieds avant de lui demander, d’un ton chargé de sous-entendus :
— Qu’est-ce qu’une jolie fille de ta trempe vient faire au milieu de nulle part à cette heure-ci ?
Elle releva le menton d’un air dédaigneux et lança un regard glacial qui ne laissait nulle place aux bavardages salaces :
— Tu fermes ta gueule et tu conduis !
Elle grimpa sur le siège passager et donna une adresse à proximité de là où elle vivait. Le conducteur, choqué, s’apprêtait à lui envoyer une remarque acerbe lorsqu’il remarqua ses vêtements et ses mains tâchés de sang. Il arqua un sourcil interrogateur mais ne posa plus aucune question, se contentant de redémarrer, le nez sur le volant. La jeune femme médita sur la route durant tout le trajet, muette, le souffle court et le ventre déchiré par l’angoisse chaque fois qu’ils croisaient un véhicule en sens inverse. L’homme à ses côtés n’osa pas interrompre le flux de pensées de cette apparition déconcertante, visiblement en état de choc, aussi captivante qu’effrayante avec ses beaux yeux de jade et tout ce rouge qui lui barbouillait le visage. Arrivés à une centaine de mètres de leur destination, la jeune femme ouvrit la portière et sauta du camion sans se retourner, alors que celui-ci roulait encore au pas. L’homme poussa un cri de protestation et l’insulta mais elle était déjà trop loin pour l’entendre.
Arrivée devant la porte de son appartement, la jeune femme inspira un grand coup, tourna la clé dans la serrure et se précipita à l’intérieur avant de refermer derrière elle, soulagée d’être parvenue jusqu’ici sans encombre. Dans sa précipitation, elle ne remarqua pas que la porte n’était pas verrouillée, et lorsque deux ombres se précipitèrent sur elle pour l’immobiliser, elle n’eut pas même le temps de pousser un hurlement. Sa tête heurta violemment le sol et elle perdit connaissance avant de pouvoir distinguer ses deux assaillants.

La douleur, aussi vive qu’une décharge, la ramena à la conscience. La jeune femme tenta de se redresser pour prendre la mesure de sa situation et porta la main à sa tempe dans un gémissement. La pièce dans laquelle elle se trouvait allongée lui était parfaitement inconnue. À première vue, cela évoquait une chambre d’hôtel de seconde zone : moquette sale, papier peint jauni et odeur de tabac froid. La décoration, impersonnelle, amplifiait cette impression d’une pauvreté renversante. Seul un tableau pendait lamentablement à son clou, légèrement de guingois, ce qui accentuait le malaise qui régnait dans la chambre. De gros rideaux bruns avaient été tirés de sorte que la lumière pénétrait à peine dans la pièce. Appuyée sur un coude, elle se redressa un peu plus et sursauta : elle n’était pas seule. Une forme humaine indistincte assise dans un coin sombre lui faisait face dans une immobilité inquiétante. Saisie d’une peur intense, elle écarquilla ses grands yeux émeraudes pour tenter de distinguer les traits du visage mais ceux-ci étaient dissimulés derrière une espèce de masque.
— Vous… Qui êtes-vous ?
L’ombre resta parfaitement immobile, comme dépourvue de vie. La respiration de la jeune femme s’accéléra et son regard se tourna d’instinct vers la porte, seule issue envisageable pour échapper à son ravisseur.
— N’y pense pas une seconde, dit une voix rauque, presque désincarnée.
Elle se tourna à nouveau vers la silhouette. Celle-ci n’avait pas bougé d’un pouce. La porte s’ouvrit brutalement dans un rayon de lumière crue éblouissant. Yeux mi-clos, une main levée au-dessus de son front pour se protéger, il lui fut néanmoins impossible de distinguer l’individu qui entrait à contre-jour. Ce dernier enfila une sorte de tissu sur sa tête, lança un objet dans sa direction, puis prit place dans le second fauteuil face au grand lit double. Le petit sac qui venait d’atterrir entre ses jambes contenait un nécessaire de premiers secours : un désinfectant, quelques pansements ainsi qu’un tee-shirt blanc, des sous-vêtements et un jean propres. Un flacon de teinture blonde pour cheveux glissa entre ses doigts. La jeune femme releva la tête, interrogative.
— Va nettoyer tes plaies dans la salle de bain et enfile des vêtements propres. Tu ressembles à une criminelle, dit une voix atone en désignant la petite pièce derrière le lit.
Elle baissa la tête vers son jean et sa veste tachés de sang et laissa échapper un gloussement sardonique. Je ressemble à une criminelle hein… Elle sentit l’œil brûlant et inquisiteur de ses ravisseurs et prit conscience qu’ils attendaient qu’elle agisse sans perdre de temps. Elle mit donc un terme au flot de ses pensées, attrapa le sac d’une main hésitante et prit la direction de la salle d’eau. La petite pièce se limitait à une douche sans rideaux, des toilettes à la propreté douteuse et un lavabo dont la faïence était fendue. Pas de fenêtre. Elle toucha l’interrupteur. La lumière blanchâtre d’un néon s’alluma dans un clignotement désagréable. Elle fit couler l’eau de la douche, ôta ses habits souillés et contempla son reflet dans le miroir. Sa peau d’albâtre était bleue au niveau de la tempe, là où elle avait reçu un coup. On distinguait une bosse à cet endroit. Ses longs cheveux bruns n’étaient plus qu’une masse informe de nœuds poisseux. Elle secoua la tête et se tourna vers la douche qui coulait toujours et dont la chaleur couvrait le miroir d’un voile opaque. Lorsqu’elle passa sous le jet, l’eau à ses pieds prit une couleur carmin. Elle se frotta énergiquement dans l’espoir de retirer cette odeur de limaille qui lui donnait la nausée.

Lorsqu’elle sortit dix minutes plus tard de la salle de bain, lavée de la pointe des ongles à la racine des cheveux et vêtue de frais, les deux silhouettes n’avaient pas bougé de leurs fauteuils respectifs. Revigorée par sa toilette, elle désigna le flasque de teinture dans sa main gauche, seul objet présent dans le sac dont elle ne savait que faire. On lui intima d’un mouvement impérieux de regagner sa place sur le lit, ce qu’elle fit sans se faire prier, et attendit qu’on lui fournisse une explication. Seul le petit ploc régulier de gouttes d’eau frappant la vasque de la salle de bain vétuste vint perturber ce silence inconfortable. La jeune femme, mal à l’aise, commença à s’agiter. L’une des deux silhouettes prit enfin la parole d’une voix caverneuse.
— Nous te suivons depuis un moment Christy. Nous savons ce que tu as fait et nous pouvons te livrer aux autorités compétentes quand bon nous semble, il nous suffit simplement de passer un petit coup de fil.
Elle crut s’étouffer de stupeur.
— Mais vous êtes qui ? Vous me voulez quoi à la fin ?
L’ombre se pencha en avant. L’obscurité de la pièce ne permettait toujours pas de voir les visages des deux inconnus et Christy prit soudain conscience qu’elle allait probablement mourir ici, dans cette chambre d’hôtel sombre et malodorante du fin fond des États-Unis.
— Si nous te voulions morte, ton corps serait déjà froid depuis longtemps. Détends-toi, nous avons un marché à te soumettre, lui dit la seconde voix aux intonations féminines, comme si elle avait pu lire dans les pensées de la jeune femme.
— Un marché ?
Christy sentit ses entrailles s’agiter et crut qu’elle allait perdre connaissance. Elle s’efforça de respirer plus profondément. Pouvait-elle encore se tirer de cette affaire sordide dans laquelle elle s’était fourrée ?
— Nous souhaitons t’offrir une seconde chance : une nouvelle vie telle que tu en rêvais avant…
La voix se tut. Le dernier mot avait été volontairement appuyé, comme pour signifier que tous ses rêves n’avaient plus aucune importance. Christy secoua la tête. Il était impossible de revenir en arrière. Elle ne se remémorait même pas avoir porté le coup fatal, pourtant, sa chair pouvait encore en témoigner ! Elle était sortie de sa torpeur comme après une nuit de beuverie. Mal de crâne, regard flou, habits souillés, un vague arrière-goût amer au fond du gosier, mais aucun souvenir. Une soirée qui avait mal tourné. Et le corps… Ce corps méconnaissable à ses pieds… Que s’était-il passé ? Elle se revoyait, comme dans un cauchemar, desserrer ses phalanges blanchies par l’effort, tremblantes et douloureuses. Le couteau avait rebondi dans un bruit métallique mais elle n’avait pas réagi, trop sonnée par l’effroyable réalité.
Sa vie n’avait désormais plus aucun sens. Christy se demanda si elle en avait seulement jamais eu. Devoir enchaîner les jobs pour payer le loyer et nourrir son petit frère pendant que sa mère se soûlait n’avait jamais été dans ses plans de carrière. Vendre quelques sachets de poudre dans les soirées non plus, mais ça avait le mérite de rapporter gros. Et du gros, elle en avait besoin pour boucler ses fins de mois. Cracher sur deux cent dollars de plus n’était pas dans ses habitudes. Se pouvait-il que, durant toutes ces années, elle se soit menti à elle-même ? Qu’elle soit une criminelle sans cœur rongée par des sentiments contradictoires, née comme cela, sans rédemption possible ? Ou peut-être simplement était-elle faite de cette matière que l’on ne peut dompter. Comment sa vie avait-elle pu si mal tourner ?
— Et si tu te trompais ? Si tout cela n’avait plus aucune importance et que tu puisses repartir de zéro ? reprit la voix.
Elle venait de formuler tout haut ce que Christy ressassait intérieurement. La question la déstabilisa.
— Je… je ne comprends pas…
— Il y a de très nombreuses choses que tu ne comprendras pas dans les mois à venir, mais si tu acceptes notre offre, tu seras lavée de tout soupçon et pourras vivre ta vie sans que le passé ne vienne l’entacher. Nous te donnerons une nouvelle identité et t’indiquerons la voie à suivre.
La silhouette se pencha en avant et lui tendit une pochette.
— Ouvre-la !
Christy leva un regard chargé d’inquiétude puis s’exécuta d’une main peu assurée. À l’intérieur, se trouvaient un passeport, un permis de conduire et une carte bleue au nom de Christelle Banock. La photo sur les papiers d’identité était d’une ressemblance frappante. Le portrait de la jeune femme aurait pu être celui d’une sœur jumelle : mêmes yeux de la couleur des fourrages frais où brillait la flamme de l’insolence, même menton volontaire. Seuls les cheveux, d’un blond profond et coupés juste au-dessus des épaules, différaient. Les siens, châtain clair tirant vers le brun, retombaient en cascade ondulante bien en-dessous de sa poitrine. Les pupilles de Christy, chargées de doute, fixèrent ses deux ravisseurs. Le plus grand des deux, celui qui lui avait tendu les papiers, désigna d’un mouvement de tête la fiole de teinture posée sur la couverture crasseuse du lit.
— Il te faudra passer par une petite transformation si tu veux coller parfaitement à son portrait…
Comme elle hésitait, il ajouta :
— Tu peux rester ici et finir tes jours en prison, ou racheter ta liberté en devenant Christelle Banock… À toi de voir !
Le silence, visqueux et lourd, retomba dans la petite chambre à l’atmosphère étouffante. Christy intégra ce qu’on venait de lui dire, pesa ses options. Il y en avait peu, étant donnée la situation : elle croulait sous les dettes, était poursuivie pour trafic de stupéfiants et avait désormais un cadavre sur les bras. Elle redressa la tête, sa main gauche crispée sur le flacon comme si rien d’autre à présent ne comptait que cette substance aux reflets dorés.
— Vous proposez quoi au juste ? demanda-t-elle en recouvrant soudain un peu de sa morgue habituelle.
Elle ne parvint pas à distinguer l’expression de l’ombre à la voix désincarnée, cependant, elle fut persuadée que ses deux assaillants échangèrent un coup d’œil complaisant à travers leurs masques.
Chapitre 2
Le jour où tout bascula

Sud-Ouest de la France

Des bruits électroniques tout autour de moi me tirèrent de ma léthargie. Un concert de bips, de soufflerie et de pas pressés, mêlés à une odeur oppressante de détergent se précipitèrent sur moi. Tous mes sens s’éveillèrent dans un même mouvement. Je voulus toucher mon bras, gêné par une sorte de bracelet épais que, dans un semi-coma, j’aspirais à retirer promptement. L’objet en question se mit alors à comprimer mon biceps avec un drôle de son rauque au moment où je posais une main molle dessus. Je restai paralysée, dans l’impossibilité de me lever. La pression diminua soudain et la machine derrière ma tête se remit à biper doucement. Ma vision, trouble, ne me permettait pas de distinguer au-delà du lit sur lequel je reposais et je peinai à ouvrir les paupières, éblouie par une faible lumière jaunâtre au-dessus de ma tête. Prise d’une soudaine envie de vomir, je tentai de me redresser, sans succès. Une douleur indicible me paralysait tout entière. Ma tête retomba, inerte, sur l’oreiller. Complètement désorientée, le corps parcouru de frissons, je paniquai. L’espace flou autour de moi se mit à tourner et mon malaise s’accentua lorsque je tentai de déglutir, mon nez et ma gorge bloqués par ce que je pensais être des tuyaux. Mais où diable avais-je atterri encore ? Que m’arrivait-il donc ? Une nouvelle vague de nausées m’assaillit, et alors que je gigotais tel un scarabée sur le dos, des mains apaisantes et soyeuses vinrent remonter le drap sur mes épaules, s’y attardant quelques secondes pour me rassurer. Une voix féminine chuchota à mes côtés :
— Eh bien, ce n’est pas trop tôt demoiselle… On a bien cru que tu ne voulais plus te réveiller. On commençait vraiment à s’inquiéter ! Attend, ne bouge pas, je vais te libérer de tout ce bazar.
Mes yeux papillotèrent mais je ne distinguai qu’une vague forme humaine au-dessus de ma tête. On tira doucement sur mes tuyaux pour m’en libérer. Je toussai et tentai inconsciemment d’empêcher cette procédure douloureuse. On me retint jusqu’à ce que le tube fut complètement sorti. Je pus alors prendre une profonde inspiration, comme après être restée trop longtemps la tête sous l’eau. Mes bras, inertes, reposaient mollement de chaque côté de mon corps et bien que je pus les soulever, l’effort requis me dissuada de tout mouvement inutile. J’eus, l’espace d’un instant, l’impression d’être une poupée de chiffon.

On m’annonça que je me trouvais dans la salle de réveil puis l’on me demanda comment je me sentais. À demi éteinte, confuse et la langue pâteuse, je coassai :
— Hmmm… La salle de réveil de quoi ? Que s’est-il passé ?
L’infirmière n’eut pas le temps de me répondre car je fus à nouveau prise de terribles hoquets nauséeux. Sa main se posa avec douceur sur mon épaule dénudée pour m’expliquer que la morphine était probablement responsable de mon mal de cœur.
— Tu as vécu un gros traumatisme ma chérie. Mais ça va aller maintenant. Attends un peu, ne t’agite pas comme ça, je vais te soulager.
Mon regard vitreux fut brièvement attiré par l’éclat d’une seringue. Les mots refusèrent de sortir de ma bouche et je clignai des yeux en signe de protestation. Je sentis un liquide froid remonter dans la veine de mon bras gauche tandis que l’on m’administrait le produit à travers ma perfusion. La nausée disparut presqu’aussitôt. La salle, encore floue, s’évapora peu à peu dans l’obscurité tandis que je sombrai dans un sommeil sans rêve.

Le cours de ma vie avait emprunté un tournant brutal une semaine plus tôt, alors que j’entrais dans une phase décisive de ma carrière de lycéenne : le passage en Terminale. Cette année, un seul mot d’ordre sortait de la bouche de mes professeurs : Le Bac. Chaque jour qui passait me rapprochait inexorablement de la date fatidique de ce fameux examen dont tout le monde me parlait sans cesse comme du Saint Graal, à décrocher absolument sous peine d’être reléguée au ban de la société. Nous avions tout juste entamé le programme de l’année que la pression déjà se faisait sentir parmi mes camarades de classe. Je donnais le change, feignais de travailler d’arrache-pied, rédigeais des fiches pour me donner bonne conscience mais ne les relisais pas et m’endormais régulièrement sur mes livres ouverts, en plein milieu d’une session de révision dans ma chambre. Je parvenais à tromper mon monde, ne montrais que la partie immergée de l’iceberg, et en échange, on me laissait tranquille. Ma petite vie monotone était donc rythmée par des journées sans fin ponctuées de siestes impromptues parmi une montagne de livres de révision. J’ignorais quelle personne j’étais réellement et ce que l’avenir me réservait. Le lycée m’était toujours apparu comme une corvée de plus à effectuer dans la vie, avant de pouvoir réaliser quelque chose de plus grand. Les gens, les leçons, les professeurs… Toute cette agitation m’ennuyait à mourir. J’avais bien une poignée d’amis sur qui compter mais ne m’étais jamais sentie à l’aise dans cet univers de ragots et de fourberies. En somme, j’avais l’impression d’être piégée dans un monde auquel mon corps entier se défendait d’appartenir.

Le jour où tout bascula, je m’étais levée du mauvais pied et avais traîné mes cahiers pesant trois tonnes jusqu’au lycée, plongée dans un mutisme buté durant plusieurs heures. La veille, je m’étais disputée avec Alex, mon seul et unique ami, de six ans mon aîné, au sujet de sa dernière conquête. Du haut de ses un mètre quatre-vingt, ce grand brun ténébreux aux yeux clairs, à la carrure solide et à l’air tantôt mystérieux tantôt affable, était doté d’un sourire à faire fondre la calotte glacière et d’un regard digne des scanners les plus puissants. Toutes les filles de ma classe se pavanaient à ses pieds. Certaines avaient même tenté de créer, de manière éhontée, des liens d’amitié à mon égard, dans le seul but de se faire remarquer de lui. Il y restait hermétique.
Alex étudiait l’informatique dans un bâtiment situé non loin de mon établissement. Nous passions le plus clair de notre temps ensemble et j’étais, à mon plus grand dam, devenue une sorte de petite sœur et de confidente. Il se montrait extrêmement protecteur à mon égard. Vif, intelligent, curieux de tout et surtout très torturé, ce qu’il se passait dans la tête des uns et des autres semblait n’avoir aucun secret pour lui. Pourtant, lorsqu’il s’agissait de mes sentiments, il paraissait à mille lieues de réaliser qu’il avait sous les yeux la plus amourachée de toutes. Alex, mon atout survie dans ce monde insipide et à plus forte raison mon point faible, était devenu bien trop beau pour me laisser insensible. Et c’est avec une émotion mitigée entre jalousie ravalée, indifférence et désenchantement que j’avais vu, au fil des ans, défiler à un rythme endiablé de (trop) nombreuses conquêtes auxquelles Alex semblait ne jamais s’attacher vraiment. La dernière d’entre elles à avoir croisé sa route s’accrochait d’ailleurs à lui avec le désespoir d’une huître à son rocher.

Alex l’avait rencontrée quelques mois plus tôt lors d’une soirée étudiante. Elle lui avait mis le grappin dessus à la minute où leurs regards s’étaient croisés. Il m’avait raconté, avec son flegme habituel, qu’elle le déshabillait du coin de l’œil depuis plusieurs minutes déjà avant d’oser s’approcher enfin de lui, les pupilles dilatées, la bouche aguicheuse. Elle avait dansé un peu, collée contre lui dans un déhanchement parfaitement maîtrisé. Ses mains s’étaient plaquées tout contre son torse, avaient glissé lentement jusqu’à sa ceinture avant de s’y attarder un instant, la lippe moqueuse. Puis, d’un geste plein d’assurance, elle s’était emparée de son téléphone dans la poche avant de son jean et y avait noté quelque chose avant de le lui rendre du bout des doigts. Dans un dernier clin d’œil lascif, elle lui avait fait signe de l’appeler bientôt, puis s’était éclipsée de sa démarche chaloupée. Alex était resté immobile au milieu de la piste de danse, complètement sonné entre rêve et réalité face à cette apparition peu commune. Lorsqu’il avait enfin repris le contrôle de ses émotions, un nouveau numéro au nom de Christelle était apparu sur son téléphone. Un tel culot avait bien entendu attisé sa curiosité et dès le lendemain, il s’était empressé de rappeler la mystérieuse jeune fille pour un premier rendez-vous.
Il me l’avait présentée trois semaines après le début de leur relation. Un mètre soixante-quinze sans ses talons, une longue chevelure dorée comme en rêveraient des milliers de filles, de beaux yeux verts en amande, un corps bien modelé. Ni trop vulgaire ni trop commune, il lui arrivait d’être parfois un poil trop maquillée mais il aurait été difficile de trouver quoi que ce fut à redire de son physique. Christelle, il fallait l’avouer, était ravissante. J’avais tout de suite saisi son aversion à mon égard. J’étais le morpion qui accaparait son homme et la place que j’occupais dans sa vie l’agaçait profondément. Elle et moi n’avions absolument aucun point commun, rien qui puisse nous rapprocher un tant soit peu en-dehors d’Alex. Je n’avais aucun goût en matière de vêtements, ne me maquillais pas, n’étais pas particulièrement bien fichue et faisais allure de nain de jardin à ses côtés alors même que je mesurais seulement cinq centimètres de moins. Bref, elle était mille fois plus belle et probablement plus intelligente.
Notre première rencontre avait été épique. Deux flammes d’un vert intense m’avaient examinée de la tête aux pieds dans une moue cynique. J’avais presque pu entendre ses pensées venimeuses : « Toi, je te mange toute crue à la première occasion ». À cet effet, je la surnommai la MR : la Menthe Religieuse.
Très rapidement, la situation s’était dégradée. Christelle mettait tout en œuvre pour qu’Alex m’évitât au maximum, sans grand succès. Cela la rendait d’autant plus prompte à me haïr. En trois mois de relation, ils avaient déjà rompu deux fois. Je ne comprenais pas comment Alex pouvait ainsi s’entêter dans une relation vouée à l’échec. Je le lui avais soufflé au téléphone après qu’il se fut plaint de son comportement, sans parvenir à mâcher mes mots. Il s’était agacé, m’avait traitée de « petite idiote immature » et j’avais fini par lui hurler d’aller se faire voir avant de raccrocher violemment. Une conversation constructive en somme. J’avais, par la suite, esquivé ses tentatives de réconciliation, profondément humiliée et en colère contre moi-même.

Une nuit de sommeil n’avait pas suffi à me calmer, et lorsque je me levai le matin du jour où tout bascula, le temps, à l’image de mon état d’esprit, se montrait maussade et gris. Je passai les premières heures de la journée à observer les dessins creusés au compas sur mon bureau de lycéenne par d’autres élèves moins scrupuleux, sans prêter attention aux cours dispensés. Du bout des doigts, je suivais les chemins sinueux tracés dans le bois, plongée dans un monde imaginaire dans lequel je portais des talons hauts, des pantalons moulants et les cheveux longs jusqu’aux fesses. Je me voyais pleine de confiance en moi, m’adressant aux autres élèves sans appréhension. Dans mes rêves, je nouais des amitiés et repartais le soir au bras d’un Alex amoureux. Comment les autres élèves faisaient-ils pour paraître si confiants, si bien dans leur corps ? Je levai les yeux des fresques sans âme de mon bureau pour étudier les individus autour de moi. Pourquoi fallait-il que je me trouve si honteusement différente ? Pour quelle raison certains transpiraient-ils la confiance en eux quand moi-même me sentais affublée d’un embarras constant ? L’illusion d’évoluer tel un ovni sur un territoire inconnu s’accentuait avec les années. Plus le temps passait, plus il m’apparaissait difficile d’intégrer un groupe ou un autre au sein du lycée. Ainsi, je n’avais ma place nulle part mais ne trouvais rien dans cette situation qui ne me déplut vraiment, comme si cela n’était rien d’autre qu’un état de fait.
Lorsque la sonnerie de fin de journée retentit, je me levai tel un zombie et quittai la salle comme j’y étais entrée : sans un regard. Alors que j’avançai vers la sortie, un coup violent dans mon épaule me tira brutalement de mes rêvasseries. Je me retournai, soudain étourdie par le bruit : autour de moi, ça parlait fort, les cris et rires fracassants me ramenèrent sans préambule dans le moment présent. Le garçon qui m’avait bousculée s’était à peine retourné sur mon passage. Je bredouillai un vague « désolée » mais il ne prêtait déjà plus attention à moi. Il tourna la tête dans une indifférence cruelle pour reprendre son chemin, haussa les épaules de manière presque insolente et secoua la tête l’air excédé. C’était pourtant bien lui qui m’avait donné un coup d’épaule. Mes joues devinrent brûlantes et je voulus lui cracher une remarque cinglante, rejouant la scène dans ma tête. Je m’imaginai en train de l’insulter, sans toutefois trouver le courage de me défendre dans la réalité. Je laissai libre cours à mon imagination débordante nourrie par l’irritation qui m’agrippait de toute part et repris ma route. L’œil fixe et le pas décidé, je pensai à toutes les douleurs que j’aurais pu faire subir à cet imbécile.

Invisible. Voilà donc ce que j’étais. Consciente de la force tout autant que de la solitude profonde générées par ce statut, il m’était difficile d’y échapper. Je ne disposais pas de suffisamment d’énergie pour en contrer les effets. Tandis que toutes les filles s’exposaient avec leur petit copain, je passais inaperçue aux yeux des garçons. Je ne faisais guère mine de m’y intéresser en retour, rongée par la peur. Peur de ne pas plaire, ou bien au contraire peur de plaire, peur de passer pour ce que je n’étais pas ou de découvrir qui j’étais réellement, peur de ne pas savoir comment m’y prendre, peur de ma timidité maladive à l’égard de tout un chacun et plus précisément du sexe opposé. Ni vraiment moche, ni vraiment jolie, je restai simplement invisible.
La tête plongée dans ces considérations monotones, j’avais à peine remarqué que le garçon qui venait de me percuter portait une veste trop grande lui conférant une allure inquiétante. J’avais franchi la moitié du chemin menant de l’enceinte du lycée au parking où attendaient les familles lorsque je croisais le regard d’Alex. Il se tenait appuyé contre sa voiture, à cinquante mètres de moi. Lorsqu’il m’aperçut, il se redressa et décroisa les bras dans un geste incertain, comme s’il s’apprêtait à me rejoindre au pas de course mais hésitait encore à le faire. Je voulus changer de direction pour l’éviter mais quelque chose au fond de ses yeux m’en empêcha et j’avançai encore d’un pas vers lui avec l’impression d’être hypnotisée. Je me pétrifiai sur place lorsque le premier hurlement retentit dans mon dos. La déflagration qui suivit me projeta en avant dans un vol magistral, et je dus perdre connaissance bien avant que mon corps ne touche le sol car je ne ressentis aucune douleur à l’atterrissage.
Chapitre 3
Nouvelle mission

Boston, Massachusetts

Ce matin-là, Zacchary fut perturbé dans son travail par un bip subtil dans son oreillette. Il la frôla du doigt et invita l’hôte à lui parler avec un « Que voulez-vous ? » laconique. On le pria de bien vouloir se présenter devant le PDG dans les plus brefs délais. Anaxagore ne tolérait aucun contretemps et Zac estima raisonnable de stopper net toute activité. Il se dirigea d’un pas sûr vers les ascenseurs du trentième palier et appuya sur le bouton qui menait au quarante-huitième. Il songea avec une pointe de cynisme que la position des bureaux dans la grande tour de verre de l’Organisation ne relevait probablement pas d’un classement aléatoire. Se trouver dix-huit étages sous celui du PDG représentait une place bien peu conséquente au sein de la hiérarchie interne. L’ouverture du grand ascenseur le sortit de sa rêverie. Il considéra brièvement son reflet dans la vitre teintée avant de s’y appuyer et attendit patiemment que les numéros défilent.
Lorsque les portes s’ouvrirent dans un bruit mat sur le palier du quarante-huitième étage, un raz-de-marée submergea Zac. On courait dans tous les sens, ça donnait des ordres à droite, ça rouspétait à gauche, tablettes électroniques ou dossiers volumineux en main, dans un vacarme digne d’une cour d’école. Le jeune homme se dirigea instinctivement vers le bureau face à l’entrée, obligé pour se faire de traverser la marée humaine sans flancher. L’hôtesse, que tout cet affolement paraissait ne pas affecter, releva la tête et, dans un geste affable, lui fit signe de bien vouloir patienter sur une chaise en attendant que l’on prévienne Anaxagore de sa présence. Zac se retourna et comprit que s’il voulait s’assoir, il devrait à nouveau traverser ce fleuve en crue que composait la cinquantaine de personnes allant et venant sous ses yeux ébahis. Il se tourna vers le comptoir et demanda d’une petite voix :
— Euh… C’est souvent comme ça par ici ?
L’hôtesse releva un œil ennuyé, cligna des paupières comme si elle ne comprenait pas, avant de répondre sur un ton trop aimable :
— Il y a eu une alerte tout à l’heure, alors la ruche s’active un peu.
Puis elle retourna à ses tâches sans plus se soucier de ce qui l’entourait. Zac secoua la tête, ahuri, et jugea plus opportun de patienter debout près du comptoir. Afin de tuer le temps, il étudia, curieux, chaque détail de la pièce. Il lui fallut pour cela procéder à l’élimination fictive de tous les bruits parasites. L’endroit était épuré, rien ne dépassait, pas un objet inutile. L’espace était fonctionnel, sobre, impersonnel et ce, malgré la nuée d’individus qui s’activaient de manière parfaitement anarchique autour de lui.

À trente-deux ans, Zacchary Hollistern faisait partie des salariés les plus qualifiés de l’Organisation. Les bras couverts de tatouages, un physique athlétique et un regard bleu nuit tout en contraste avec sa peau mat, Zac possédait une nature plutôt discrète, voire timide, mais ne se laissait pas aisément marcher sur les pieds pour autant. Il avait abandonné les études dès la sortie du lycée, après avoir été repéré par l’Organisation lors d’un tournoi d’arts martiaux au cours duquel il avait remporté le premier prix. Il ignorait alors quelle voie professionnelle emprunter et avait accepté de se soumettre à de nombreux tests d’aptitude, aussi bien physiques que mentaux. Ses résultats s’étaient avérés plus que corrects. On l’avait alors présenté à un entretien de deux heures auprès d’un homme imposant à la carrure de basketteur, doté d’un nez remarquable aussi tranchant qu’un bec d’aigle et de petits yeux pâles enfoncés dans leurs orbites. Anaxagore avait décelé en lui quelque chose d’intangible et d’admirable. Il lui avait offert une bourse peu conséquente mais largement suffisante pour attirer un jeune homme issu d’une famille très modeste, et une formation accélérée de trois années pour intégrer une équipe d’agents de la Structure . Zac, en acceptant l’offre, ne se doutait nullement de ce qui l’attendait, mais c’était peut-être aussi cela qui l’avait poussé à accepter.
Implantée depuis de nombreuses années dans la ville où il était né, l’Organisation rayonnait sur l’intégralité de la côte Est comme l’entreprise la plus en vogue de tous les temps. Spécialisée dans la recherche et la création de nouvelles technologies intelligentes pour l’amélioration du quotidien, elle était la première Startup implantée hors de la Silicone Valley à avoir levé suffisamment de fonds en six mois pour détrôner les meilleurs de son secteur. Son environnement fictif appelé la Structure , développé spécifiquement dans le but de tester de nouveaux services et objets connectés, avait fait couler beaucoup d’encre. Les journaux locaux ne cessaient de se rengorger d’une telle réussite, confortant un peu plus la position monopolistique de l’Organisation. Chacun souhaitait, d’une manière ou d’une autre, intégrer cette entreprise florissante dont le patron, fort secret, refusait catégoriquement toute interview. Zacchary, comme tant d’autres, s’était intéressé aux péripéties y afférent. La perspective d’être embauché comme l’un de ses salariés alors qu’il n’avait jamais quitté le cocon familial et ne s’était pas même aventuré au-delà des limites de Boston avait contribué à sceller son destin.
En intégrant l’Organisation, la vie de Zac s’était transformée de façon radicale : fils unique issu de la banlieue bostonienne, il était devenu, en l’espace de trois années de formation, un jeune homme au physique solide, plus sûr de lui bien que toujours timide, et capable de choses qu’il n’aurait jamais imaginées des années plus tôt. Zac était jeune, apprenait vite et se remettait facilement d’une nuit sans sommeil. Or ces dernières étaient monnaie courante depuis son recrutement. Intégré à la formation accélérée de l’Organisation à l’âge de dix-huit ans, rien ne semblait pouvoir l’affaiblir. Zac montrait une motivation sans limite pourtant soumise à rude épreuve. Son travail nécessitait une attention accrue et une capacité d’adaptation élevée.

L’hôtesse se leva, fit signe à Zac de la suivre et ouvrit la grande porte du bureau d’Anaxagore. La réverbération de la lumière sur les murs blancs obligèrent le jeune homme à plisser les yeux pour entrapercevoir l’homme qui se tenait debout, dos à la porte, à contrejour. La pièce était tout aussi grande que vide. Seul un imposant bureau aux pieds en inox et au plateau de verre trônait près de l’immense baie vitrée. Deux gros fauteuils séparés par une table basse se faisaient face dans un coin de la pièce. Aucune étagère, aucun livre, rien sur les murs. Le désert. Paradoxalement, ce dénuement rendait l’espace encore plus étouffant. Anaxagore était à l’image du bureau qu’il occupait : glacial et austère, tout en angles et en lignes droites. Discret mais majestueux, il était doté d’une voix de stentor capable de changer en statue de sel n’importe quel salarié pourvu d’un minimum d’instinct de survie. Anaxagore agissait dans l’ombre et personne n’aurait su dire quelles étaient ses fonctions exactes au sein de l’établissement, ni même depuis combien de temps il les exerçait. On le surnommait le PDG fantôme. Toutefois, lorsque l’on se faisait appeler dans son bureau, il ne fallait pas tarder à s’y présenter au risque de s’attirer ses foudres. Zac n’était jamais très à l’aise à l’idée de se trouver en tête à tête avec celui qui avait œuvré pour son recrutement et pouvait tout aussi rapidement lui retirer ses accréditations et le priver de travail sur toute la côte Est. Néanmoins, si Anaxagore laissait une vive impression auprès des rares personnes qui croisaient son chemin, ce n’était nullement le cas de Zac qui se contentait simplement de l’éviter au maximum.
Zac fut invité à prendre place dans l’un des fauteuils qui trônaient dans un coin. Il s’exécuta sans délai mais choisit celui placé en biais, de manière à ne tourner le dos ni à son supérieur hiérarchique, ni à la porte. Au fil de sa formation, le jeune homme avait appris à prêter attention à tout ce qui l’entourait dans le moindre détail. Son sens de l’observation s’était ainsi aiguisé, jusqu’à ne plus faire qu’un avec son mode de pensée. Lorsqu’il pénétrait dans une pièce, Zac en repérait d’instinct les issues, les recoins et potentiels obstacles. Il ne tournait jamais le dos à une porte et pouvait analyser les moindres détails d’une pièce, des vêtements des personnes qui s’y trouvaient à la couleur de leurs chaussures, en passant par l’emplacement exact de chaque objet. Il pouvait isoler un son parmi d’autres pour en déterminer l’origine, ou encore imaginer les scénarios possibles lorsqu’il pénétrait dans un lieu inconnu. Jusqu’à présent, il n’avait jamais eu à mettre en pratique sa formation, mais l’Organisation devait être dirigée par des êtres suffisamment paranoïaques pour que celle-ci eut son importance. Anaxagore en faisait visiblement partie, car l’ébauche d’un sourire se dessina sur ses lèvres lorsque Zac s’exécuta. Le timbre grave, il annonça, sans préambule :
— L’un de nos meilleurs agents, Anastasia Ginn, a disparu hier dans des circonstances plus que suspectes. Elle travaillait sur des problématiques très spécifiques sous l’égide directe de la Confrérie.
Zac, qui s’attendait à un entretien au sujet de ses rapports d’expertise, laissa échapper une exclamation de surprise. On parlait rarement aussi abruptement de la Confrérie et les agents qui travaillaient sous son contrôle étaient réputés avoir les nerfs solides, soumis à très rude épreuve. La disparition de l’agent Ginn expliquait probablement l’effervescence observée plus tôt dans le couloir.
— Son activité avait pour principal environnement la Structure , ajouta Anaxagore, impénétrable.
Ils étaient peu nombreux à travailler sur les problématiques liées à la Structure et leur hiérarchie avait quelque chose de très solennel. Zac faisait partie des rares chanceux habilités à en comprendre les mécanismes. Les agents du gabarit d’Anastasia Ginn détenaient quant à eux une expérience accrue de ses rouages et de ceux de la Confrérie. Aucun salarié de l’Organisation ne connaissait les véritables missions de ce comité secret. On savait simplement qu’il était composé d’une poignée de membres triés sur le volet par Anaxagore en personne et que sa principale raison d’être visait la protection des intérêts de l’Organisation en général, et plus particulièrement de la Structure .
Anaxagore coupa court aux pérégrinations mentales de Zac :
— L’Organisation traverse une passe difficile. Nous manquons cruellement de ressources à même de maîtriser parfaitement la Structure et le comportement de nos plus gros concurrents nous pousse à redoubler de vigilance lors des recrutements. Les espions sont de plus en plus nombreux dans ce milieu, et de plus en plus difficiles à démasquer… Les secrets de la Structure doivent plus que jamais être protégés. La disparition d’un de nos meilleurs agents est, encore une fois, un coup dur qui nous est assené.
Anaxagore frotta l’arrête de son grand nez d’un geste agacé, comme si cette nouvelle n’était que le premier grain de sable à s’écouler d’un immense sablier. Développée par l’Organisation pour tester les multiples interactions possibles entre le monde réel et des objets et services connectés avant leur mise sur le marché, la puissance de la Structure n’avait pas d’égal. Elle faisait la force de l’Organisation, représentait l’environnement fictif le plus jalousement gardé et, par voie de conséquence, son talon d’Achille. Son fonctionnement était le secret le mieux préservé de la côte Est y compris au sein même de l’entreprise. Zac s’enfonça un peu plus dans son fauteuil et se demanda à quelle sauce il serait mangé, puisqu’on l’avait fait venir ici en urgence. Anaxagore posa sur lui sa prunelle glacée et lâcha :
— Je souhaite que vous repreniez le travail mené par Anastasia Ginn avant sa disparition.
Zac se redressa, déconcerté. Ses joues le brûlaient et son cœur palpitait comme après une course effrénée. Chaque jour, il récoltait et répertoriait les résultats des tests, établissait des mesures sur un diagramme et prédisait les potentielles répercussions d’une mise en circulation à une échelle plus globale des objets intelligents et services élaborés au sein de l’Organisation. Tout se passait derrière un écran et bien que cela fut passionnant, cette activité donnait parfois l’illusion au jeune homme de perdre pied avec la réalité. Divers enjeux mondiaux se jouaient chaque jour sous ses yeux dont il ne parvenait pas à saisir toute la portée. Son travail l’obligeait à se cantonner à des tâches bien précises, limitées à un périmètre d’action restreint. Soumis au secret professionnel, rien de tout ce qu’il pouvait découvrir ne devait filtrer hors des murs de verre de l’Organisation. Cela donnait une saveur particulière à son activité. Pour autant, son métier pouvait bien prendre une toute autre tournure et sa formation sur le terrain se révéler fort utile s’il reprenait les dossiers de l’agent Ginn. C’était à la fois excitant et vertigineux.
— Combinés aux études que vous avez réalisées jusqu’à présent, les rapports de Ginn devraient d’ailleurs vous aider à y voir plus clair dans vos propres analyses de test, continua Anaxagore, dont les yeux de faucon donnaient l’impression de transpercer la coquille dans laquelle Zac venait de se réfugier.
— Mais je… Ne serait-ce pas contrevenir aux règles internes concernant les tests Structurels  ? Je veux dire…
— C’est moi qui fait les règles internes Zacchary, le coupa Anaxagore. Ce n’est effectivement pas ce que nous avions en tête lorsque nous avons créé cet environnement, mais avons-nous d’autre choix ? Nos phases de tests s’avèrent cruciales et coûteuses, nos concurrents cherchent par tout moyen à nous doubler… Vous êtes le seul à pouvoir reprendre les rênes rapidement, vous avez été formé dans cette intention !
Zac resta muet de surprise. Sa charge de travail était déjà plus qu’intense et il se demandait comment y ajouter celle d’un autre agent sans se noyer dans un océan de dossiers incomplets. Par ailleurs, si Anastasia Ginn avait disparu dans des circonstances inexplicables, il n’était pas certain de vouloir poursuivre son travail, ignorant si elle était morte, ou « simplement » enlevée par des concurrents avides d’informations relatives à la Structure .
— Ne tirons aucune conclusion hâtive. Pour l’instant, nous n’avons pas de piste concrète.
Zac manqua s’étouffer. Le fait qu’Anaxagore puisse potentiellement lire dans les pensées lui avait déjà effleuré l’esprit mais il se sentait oppressé à chaque fois que cela arrivait. Anaxagore ignora la réaction du jeune homme et poursuivit :
— Je compte mettre deux jeunes recrues à votre disposition pour vous aider à gérer votre charge de travail. Vous êtes à ce jour le plus qualifié pour prendre la relève d’Anastasia, récupérer ses études et traiter son secteur.
— Je croyais qu’on ne recrutait plus à cause des risques de fraude ? s’exclama le jeune homme dont le visage se décolorait au fil de la conversation.
— Ils n’auront accès qu’au strict minimum. Nous manquons de personnel et de temps. Et puis, vous serez sous l’égide directe de la Confrérie pour vous aider.
Zac fit de son mieux pour rester de marbre mais intérieurement, il bouillonnait et ses pensées fusaient à une vitesse folle. Un peu plus et il se serait pincé pour tenter de se réveiller de ce scénario grotesque. Grimper dans la hiérarchie par la force des choses sans aucun mérite et atteindre enfin le poste tant rêvé ; il se sentait tel un papillon attiré par une lampe. En revanche, travailler sous l’égide de la Confrérie lui donnait le sentiment qu’il risquait de s’y brûler sérieusement les ailes.
— Demain, je vous transfère au quarante quatrième étage. Ne faites pas cette tête Zacchary, votre rêve de parcourir le monde est en train de se concrétiser. Vous commenciez à perdre de votre vigueur derrière vos écrans. En reprenant les dossiers de l’agent Ginn, vous montez en grade et vous intégrez un tout nouvel univers parfaitement taillé pour vous !
Cette phrase, prononcée à la légère avec une inflexion hivernale, mit Zac dans un état d’agitation extrême sans qu’il ne parvienne à en déterminer les raisons. Du reste, il n’eut pas le temps de ressasser plus longtemps ses troubles pensées. Anaxagore avait repris la parole pour lui exposer avec force détails le programme qui l’attendait. On lui tendit une foule de documents sur un écran grand comme la paume de sa main et sur lequel était tour à tour inscrits en lettres capitales Clause de non divulgation , Contrat Structurel , Protection de la Confrérie et autres termes techniques que le jeune homme passa en revue d’un œil distrait. Monter si haut en si peu de temps et disposer d’une équipe, cela relevait de l’utopie !
Stupéfait, Zac remua mollement dans son fauteuil dans une tentative désespérée pour reprendre le contrôle de ses pensées et de son corps, signa ce qu’on lui tendait sans le voir avant de replonger dans les affres de ses pensées. Son travail serait désormais surveillé de près par la Confrérie, or les rumeurs qui couraient au sujet de cette dernière parmi les jeunes recrues étaient toutes teintées de pessimisme. Les anecdotes relatives à tel agent ayant démissionné ou fait une dépression suite à un travail commandé par la Confrérie allaient bon train. Risquer sa santé pour une entreprise ne faisait pas partie des plans de Zac, et si les racontars n’étaient bons qu’à terroriser les nouveaux, l’agent Ginn, elle, avait bel et bien disparu. Partagé entre l’appréhension de l’inconnu et la joie de pouvoir accueillir de telles opportunités inespérées pour son si jeune âge, il n’écoutait déjà plus ce qu’on tentait de lui enseigner.
— Zacchary… Vous m’écoutez ?
Il redressa la tête et sortit du brouillard qui l’enveloppait, reprenant pied dans le présent comme si la bulle dans laquelle il s’était, sans le vouloir, réfugié, venait d’éclater.
— Euh… Oui Monsieur.
La voix d’Anaxagore résonnait comme dans une église.
— Je veux connaître en détail les dossiers sur lesquels Anastasia Ginn travaillait. Vos rapports me seront présentés directement. J’insiste, pas d’intermédiaire ! Je veux que vous me fassiez part de toute révélation susceptible de comprendre ce qui lui est arrivé et de démêler les raisons de sa disparition. Si des éléments de ce type figurent dans ses documents, je veux en être tenu informé sans délai ! La Confrérie se réunira régulièrement pour enquêter de son côté. J’espérais ne pas avoir à en arriver là mais nous ne pouvons désormais plus reculer face à l’importance de la situation. La première réunion aura lieu dans… moins de cinq minutes. Des questions ?
Sans attendre de réponse, il poursuivit :
— Bien. Je vous envoie une équipe pour déménager votre bureau et vous conduire au quarante-quatrième. Vous commencerez à étudier les dossiers d’Anastasia dès ce soir. Je veux un rapport détaillé au plus vite. Maintenant, suivez-moi !
Les yeux froids d’Anaxagore ne clignèrent pas tandis qu’il se levait de son fauteuil et enjoignait Zac à faire de même. Saisi d’une bouffée de chaleur brutale, ce dernier acquiesça avec la terrible sensation qu’on venait de lui envoyer un coup violent dans le plexus. Il quitta le bureau sur les talons d’Anaxagore, le souffle court et la démarche titubante.
Chapitre 4
L'alerte

Des bruits de pas précipités dans les couloirs du quarante-cinquième étage de l’immense bâtiment de verre attisèrent la curiosité de Parménide. Il sortit la tête dans l’encadrement de la porte et replaça ses lunettes en écailles sur son nez d’un geste automatique. Une odeur de sueur rance et de caoutchouc chaud flottait dans l’air, comme si les semelles des centaines d’employés qui couraient à travers l’Organisation s’étaient mises à produire de la fumée contre le lino surchauffé. Il se faufila à contresens de l’agitation des hommes en uniforme et parvint jusqu’à une porte qu’il ouvrit sans même prendre la peine de frapper. Le petit bureau se trouvait dans l’ombre des gratte-ciels voisins. Bien qu’il fût parmi les dernières recrues au sein de la Confrérie, Parménide se dit que ses relations avaient finalement joué en sa faveur quant à son emplacement. Lui, au moins, profitait d’un bureau avec lumière naturelle. Il disposait d’une vue dégagée sur la Charles River et la banlieue Est de Boston, composée d’un ensemble d’immeubles de taille plus modeste. Cette pièce-ci, bien au contraire, était sombre et ne voyait jamais le jour. Pour autant, l’agencement du mobilier, certes spartiate mais efficace, et la décoration arrangée avec goût faisaient presque oublier le manque de vue et de luminosité. Un délicat parfum de jasmin s’en dégageait, ce qui ajoutait un charme particulier à l’espace. Le contraste avec le couloir désordonné, bruyant et malodorant étira un sourire sur le visage mal rasé de Parménide. Il inspira profondément, yeux fermés, dégagea une boucle qui tombait sur son front et referma la porte.
Surprise, la jeune femme qui travaillait à son bureau sursauta et s’empressa de remettre de l’ordre dans sa chevelure blonde dans un tintement de bracelets. Cela n’échappa pas à Parménide qui se racla la gorge, gêné par tant de cinéma.
— Qu’est-ce que tu veux Parmé ?
Il ignora l’intonation exagérément lascive de la jeune femme et pointa un doigt en direction du couloir derrière lui :
— Sais-tu pourquoi tous les agents sont en mouvement ? J’ai l’impression qu’il se passe quelque chose…
Catharine haussa un sourcil déçu et, de son timbre le plus suave, répondit :
— Oh… Je pensais que tu venais pour faire une petite pause …
Parménide eut le plus grand mal à rester serein et ses yeux se posèrent bien malgré lui sur le décolleté de la jeune femme.
— Je… Cat, tu sais très bien que c’est impossible ici… Si Anaxagore venait à l’apprendre, on perdrait tous les deux notre place au sein de la Confrérie.
Catharine se renfrogna avant de froncer son adorable petit nez dans une mimique exagérée.
— Si on ne peut même plus s’amuser…
Puis, après quelques secondes pendant lesquelles l’apparence de Parménide fut examinée sous toutes ses coutures, elle ajouta, sur un ton passif agressif :
— Je ne sais pas ce qu’il se trame dans les couloirs. Sans doute une alarme pour signaler une faille dans le système ou un truc du genre… Je n’ai pas tout compris. Demande donc à Anaxagore !
— Cat…
Parménide ne disposait pas d’une immense volonté à l’égard de Catharine et cette dernière, consciente de l’effet produit sur lui, abusait régulièrement de ses atouts en sa présence. Tous deux avaient intégré la formation accélérée de l’Organisation la même année. Parménide avait été recruté par Anaxagore en personne alors que ses résultats aux tests d’aptitude étaient plus que médiocres. Mais en tant que descendant direct du fondateur de l’entreprise, il profitait d’une position que plus d’un collaborateur lui enviait. L’étendue du réseau professionnel du jeune homme n’était d’ailleurs pas totalement étrangère au recrutement permanent de Catharine. Il cachait bien son jeu derrière ses petites lunettes en écailles et avait su se montrer persuasif aux moments opportuns.
Leur relation s’était néanmoins estompée lorsqu’ils avaient intégré la Confrérie. Parménide craignait que son supérieur hiérarchique ne les expulse des décisions exécutives s’il les découvrait. La plantureuse jeune femme à la chevelure dorée, loin d’être indifférente, essuyait les rejets systématiques de son amant avec crispation, pour se jeter à nouveau sur lui comme un moustique vorace sur sa proie dès qu’une occasion se présentait. Catharine savait se montrer persévérante et n’admettait pas qu’on lui refuse quoi que ce soit.

Parménide quitta Catharine l’esprit tiraillé entre courroux et culpabilité. Elle jouait avec ses points faibles et cela l’agaçait profondément. Il retira ses lunettes, passa la main sur son front comme pour en retirer la honte qu’il ressentait, rechaussa la monture sur son nez et emprunta le chemin inverse jusqu’à son bureau, non sans difficultés. Dans le couloir, des gens bien habillés se bousculaient. Certains tenaient des dossiers volumineux contre leur flan, d’autres avaient le nez vissé sur leur tablette ou braillaient des phrases incompréhensibles dans leur oreillette, tout cela dans un mélange cacophonique de cris et de cavalcades rythmés par l’alarme qui continuait de retentir. Parménide pensa qu’un évènement dramatique avait dû se produire pour que toute la cavalerie se mette ainsi en mouvement. Mais il trouvait étrange qu’aucun membre de la Confrérie n’ait été averti. À peine eut-il atteint la porte de son bureau que la haute silhouette d’Anaxagore surgit à travers la foule d’employés, suivie de celle non moins imposante d’un garçon aux avant-bras tatoués. Tous deux écartaient les masses d’un pas impérieux. Parménide n’eut pas le temps de poser de questions, Anaxagore l’enjoignit à le suivre de son air sévère. Nerveux, le jeune homme repoussa ses binocles plus haut sur son nez d’un geste machinal et leur emboitât le pas.

Sans cesser d’avancer, se frayant un chemin à travers la nuée d’individus qui se pressaient dans les couloirs, Anaxagore contacta les autres membres de la Confrérie pour une réunion d’urgence au sommet de la tour. Parvenus au quarante-neuvième étage, ils se regroupèrent dans une petite pièce exigüe au sein de laquelle trônaient cinq tables réunies de telle manière qu’elles formaient un demi-cercle. Les murs étaient d’un gris sinistre et seules quelques chaises venaient compléter cette panoplie d’une simplicité détonante. Chacun prit place autour de la table sans hésiter. Soucieux, Zac n’osa pas se mêler aux autres et préféra épier leur manège de loin : il se sentait dépassé par les évènements mais ce n’était visiblement pas la première fois qu’eux se réunissaient dans cet endroit. Lorsqu’ils furent tous installés, Anaxagore ne se perdit pas en conjectures. Il annonça sur un ton protocolaire :
— Comme vous l’aurez constaté, une alerte nous est parvenue, qui laisse présager un certain nombres de nuits blanches…
Un murmure parcourut les membres de la Confrérie dans une vague d’appréhension. Quelques regards interrogateurs vinrent se poser sur Zac qui se tenait en retrait, bras croisés. Tous attendaient qu’on leur explique de quoi il retournait. Anaxagore leur exposa la situation de manière purement factuelle, sans détours : l’agent le plus expérimenté de l’Organisation avait disparu et les premiers indices étaient bien maigres. L’annonce tomba comme la foudre dans la petite pièce à l’atmosphère confinée.
— La mission qui vous attend est prioritaire, mais son caractère inhabituel la rend particulièrement périlleuse. Je vous demande donc, dans les jours à venir, de vous focaliser sur un seul objectif : démêler toute cette affaire afin que nous comprenions ce qui est arrivé à l’agent Ginn. Plus l’heure tourne, plus nos chances de la retrouver vivante s’amenuisent… Et elles s’amenuisent d’autant plus que, je vous le rappelle, nous ne pouvons compter que sur nous-même. Nous ne voulons surtout pas mêler les autorités fédérales à cette affaire !
— A-t-elle laissé une trace quelconque qui nous permette de remonter une piste ? Comment l’alerte a-t-elle été déclenchée ?
Phémista, première femme à avoir intégré la Confrérie, venait de prendre la parole. Anaxagore l’observa sans mot dire et analysa la question sous tous les angles avant de répondre :
— À l’heure actuelle, nous ne disposons d’aucun indice manifeste : pas de corps, pas de signe de lutte… Rien ! Nous avons été alertés dès lors que son signal a été émis. Il est probable qu’elle l’ait actionné elle-même lorsqu’elle s’est sentie en danger. Nous avons pu en localiser la source dans l’État du Minnesota où sa dernière mission l’avait entraînée non loin de nos principaux concurrents. C’est cette piste que nous allons suivre pour commencer.
Les regards de Parménide et Catharine se croisèrent brièvement avant de se poser sur les grandes mains noueuses de leur chef. L’odeur acre de la transpiration mêlée aux relents de mauvais café emplissait la petite pièce par vagues nauséabondes. Des doigts jouaient avec un stylo une valse fougueuse contre le bois de la table. Anaxagore fit quelques pas et scruta un à un chacun des membre de sa Confrérie. Phèdre, sa toute première recrue trente ans auparavant, Phémista, dont les aptitudes en tout domaine l’avaient rapidement poussé à s’intéresser à son profil, Parménide, encore bien jeune et peu mature, qu’on avait placé sous sa responsabilité une dizaine années plus tôt. Et puis Catharine… S’il y en avait une qu’il ne parvenait pas à cerner, c’était cette jeune femme au regard ingénu, probablement la plus intelligente de tous ceux qui se trouvaient réunis autour de cette table. Catharine, qui, d’une simple œillade, pouvait faire perdre ses moyens à n’importe quel être humain. Les yeux d’Anaxagore formèrent deux fentes lorsqu’ils s’arrêtèrent sur ce visage de poupée tourné délicatement vers Parménide. Ce dernier paraissait ébloui par la chevelure dorée de sa maîtresse. L’influence de la jeune femme sur Parménide lui faisait craindre le pire. Quels desseins lui avait-elle réservé ?
Il s’arrêta de nouveau sur Phémista. Elle restait un mystère pour les autres membres de la Confrérie et se tenait toujours à l’écart, comme si elle appréhendait d’attraper un virus extrêmement contagieux. Elle n’avait probablement pas tort. Le virus de l’ambition démesurée, de la hargne et de la fourberie couvait parmi les trois autres, et il valait mieux ne pas être mêlé à leurs complots.

Cette analyse introspective n’avait pris qu’une fraction de seconde à Anaxagore et un quart de fraction supplémentaire suffit à lui faire réaliser la conduite à tenir pour la suite des évènements.
Il fut ainsi décidé que Catharine travaillerait en binôme avec Phémista pour étudier les divers scénarios possibles, leur risque de médiatisation et les conséquences induites par cette affaire. De leur côté, Phèdre et Parménide seraient amenés à se déplacer sur le terrain pour retrouver et interroger toutes les personnes mêlées aux projets de l’agent Ginn, à l’intérieur et hors de l’Organisation. Les nouvelles furent loin d’être acclamées par la Confrérie. Catharine bougonna à la perspective de devoir travailler avec Phémista, agacée qu’on lui imposât ainsi une partenaire. De son côté, si Phémista ne se réjouissait guère à l’idée de partager ainsi son espace de travail, elle n’en laissa rien paraître. Anaxagore mit un terme aux chuchotements et précisa :
— Vous vous reporterez uniquement au binôme qui vous a été assigné ainsi qu’à moi-même. Tenez-vous prêts à agir rapidement si nécessaire. Par ailleurs, cela ne vous aura pas échappé, nous avons un nouveau venu au sein de la Confrérie. Zacchary, ici présent vient d’être assigné à un poste clé pour l’enquête : c’est lui qui reprendra et décortiquera tous les dossiers de l’agent Ginn, sous ma responsabilité. Il sera amené à vous interroger sur les missions menées par Ginn en lien avec la Confrérie.
Le murmure se fit soudain protestations. Phèdre, le plus âgé de tous, réagit le premier. Comment pouvait-on intégrer un individu si jeune à un travail de la plus haute importance ? Pourquoi mêler un inconnu aux affaires de la Confrérie ? Parménide voulut surenchérir, mais avant que d’autres n’aient le temps d’ouvrir la bouche, Anaxagore leva la main d’un geste impérieux.
— La Confrérie aura besoin de toute l’aide nécessaire pour accomplir cette mission dans les délais les plus brefs. Si cela ne vous convient pas, je peux tout aussi bien vous envoyer faire le tri aux archives.
Sa voix était sèche et lisse. Son visage de marbre ne laissait planer aucun doute quant à ses intentions. Phèdre se renfonça dans son fauteuil et fronça le nez dans une attitude dédaigneuse. Catharine, Parménide et Phémista baissèrent les yeux de concert dans une volonté d’éviter tout affrontement dont ils ne seraient certainement pas sortis vainqueurs. Si Anaxagore l’avait décidé ainsi, le jeune Zacchary intègrerait la Confrérie, du moins ponctuellement, et personne n’aurait son mot à dire.
Ainsi donc s’acheva cette réunion d’urgence, durant laquelle Anaxagore avait imposé par son éloquence les points stratégiques à traiter dans les jours à venir, sans contestation possible. L’Organisation subissait une crise sans précédent, il fallait donc mettre de côté les rancœurs et mésententes afin d’unifier les forces de chacun dans un même objectif : étouffer l’affaire pour que les forces de l’ordre ne s’en mêlent pas, et empêcher le commun des mortels de s’approcher de la vérité concernant la Structure et les secrets que cet environnement puissant renfermait.

Phémista s’extirpa de la salle de réunion après tout le monde. Bien que l’idée d’être seule avec Anaxagore dans cette pièce exigüe ne l’enchantait guère, elle préférait encore cette perspective à celle de se trouver coincée dans l’ascenseur avec les autres, leurs regards malsains et leurs petites cachoteries. Tapotant nerveusement des doigts la table circulaire autour de laquelle ses collègues avaient été assis quelques secondes auparavant, elle attendit que le monte-charge se fut mis en marche pour se lever. Anaxagore, qui l’avait observée tout ce temps sans mot dire, la retint d’un simple coup d’œil.
— Mêlez-vous à eux. Votre dégoût est bien trop perceptible. Si vous ne parvenez pas à vous fondre dans leur groupe, vous vous trouverez bientôt à court d’alliés.
— Sans vouloir vous manquer de respect, Monsieur, je n’ai certainement pas besoin d’alliés, et encore moins de leur espèce. Ceux-là ne sont bons qu’à fomenter je ne sais quels complots pervers et trahiront leur cause à la moindre occasion.
Loin de se départir de sa stature assurée, elle planta ses yeux dans ceux de l’Aîné et ajouta, sur le ton de la confidence :
— Vous, plus que quiconque, devriez savoir de quoi sont capables ces trois énergumènes. Phèdre, sous ses airs charmants joue un double jeu. Il vous nuira dès lors qu’il vous sentira faible et tentera de prendre le contrôle de l’Organisation. Vous le savez tout aussi bien que moi. Pourquoi n’agissez-vous pas une bonne fois pour toutes ?
Anaxagore découvrit un sourire carnassier. Un rire sonore, aigu et sec monta du fond de sa gorge. Un son désagréable, inattendu, proche du grincement.
— Votre habilité à analyser ce qui vous entoure m’intrigue, Phémista. Mais une tentative de coup d’État n’est pas à l’ordre du jour, surtout venant de ce cher Phèdre. Par ailleurs, ne vous est-il pas venu à l’esprit que ces énergumènes, comme vous les appelez, pouvaient me servir de mille autre manières possibles ?
Il fit une pause, de manière à rendre plus concrète la tension qui régnait dans le bâtiment. Aucun bruit ne filtrait jusqu’à cet étage autre que le souffle du vent contre les baies vitrées.
— La trahison n’est pas à craindre lorsqu’on l’attend de pied ferme, ajouta-t-il dans un grincement de dents.
Phémista resta interdite face au double sens que cachait cette affirmation mais elle n’en laissa rien paraître, si ce n’est un infime froncement, presqu’un tic, dont le creux entre ses deux yeux fut secoué. Elle s’apprêtait à quitter la pièce dans un silence manifeste quand Anaxagore la retint, sa voix de stentor devenue plus intense qu’à l’accoutumée :
— Il y a autre chose…
Elle l’observa de biais, comme si elle le voyait pour la première fois. Anaxagore portait le masque du soucis sur sa face glabre. Préoccupée, elle se tourna parfaitement vers lui :
— Quoi donc ?
Il marqua un temps d’arrêt comme s’il débattait intérieurement avec lui-même. Ses sourcils se froncèrent lorsqu’il annonça tout bas :
— Une alerte plus préoccupante encore a eu lieu cette nuit…
— Un autre agent a disparu ?
Il secoua la tête de manière vigoureuse « Non, pas de cet ordre de là… » avant de plonger son regard de vautour droit dans ses yeux. Phémista fut prise d’un besoin presque vital de se détourner pour fuir à toutes jambes. Il laissait cette impression collante de pénétrer directement à travers l’âme pour y fouiller frénétiquement à la recherche de réponses. C’était une sensation froide, visqueuse et parfaitement désagréable. Elle retint son souffle et attendit que cela se dilue. Que pouvait-il bien lui annoncer de si grave qu’il ne souhaitait dévoiler devant les autres ? Anaxagore modifia sa posture et fixa de nouveau un point invisible.
— Il semblerait que le processus ait été entamé… souffla-t-il, comme pour lui-même. Il fouilla une dernière fois les yeux de la jeune femme avant d’ajouter :
— Puis-je compter sur vous quand l’heure viendra ?
Elle recala convulsivement sous son bras le porte-vue avec lequel elle était entré puis hocha la tête « Vous pouvez compter sur moi ». Enfin, elle sortit d’un pas décidé, soucieuse de placer un maximum de kilomètres entre eux, sans vraiment savoir pourquoi. Anaxagore suivit sa démarche jusqu’à ce qu’elle disparaisse de son champ de vision.

Phémista quitta l’Organisation avec la boule au ventre et une migraine tenace. Cela faisait seulement deux ans qu’elle avait intégré l’un des postes les plus importants de l’Organisation, poste qu’elle briguait depuis de nombreuses années. Elle n’aurait su dire si la proximité exacerbée des autres membres était à l’origine de cette angoisse qui la taraudait jour et nuit ou si son mal-être relevait d’une autre raison, mais elle avait le sentiment de ne pas être complètement à sa place dans cet univers. Habituée à travailler en solitaire, les confrontations permanentes et petites intrigues au sein de la Confrérie la faisaient frémir de dégoût. Dès le premier jour, lors de la toute première réunion, Phémista s’était mise légèrement en retrait, suffisamment pour pouvoir épier les manières de chacun, pas trop pour ne pas attirer leur attention. Elle était passée totalement inaperçue, du moins en était-elle quasiment certaine. Ses agissements n’avaient cependant pas échappé à Anaxagore, mais après tout, rien ne pouvait se soustraire à l’œil affûté de cet être énigmatique. Les autres, en revanche, s’étaient tout de suite démarqués, certains par leurs paroles abruptes, d’autres par leurs faits et gestes. Phémista pensait être parvenue à établir une cartographie mentale de chacun des membres présents et de leurs petites alliances pathétiques, et c’est cela, sans doute, qui la mettait le plus mal à l’aise. Certains n’étaient pas ce qu’ils prétendaient être et Phémista avait l’intime conviction que ce n’était pas pour le meilleur.

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