La double vie de Rosalie 1 - Opération Barbie ninja
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La double vie de Rosalie 1 - Opération Barbie ninja

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Description

Je m’appelle Rosalie Noël et j’ai un superpouvoir. J’arrive à me rendre invisible ! Bon, je ne disparais pas vraiment, disons que je passe complètement inaperçue. Physiquement je suis moyenne. J’ai un visage moyen, les cheveux brun moyen et les yeux brun moyen. Rien à voir avec la grande, blonde et très populaire Maélie la Barbie.
Jusqu’à récemment je m’accommodais plutôt bien de mon statut de fille sans intérêt, mais tout a basculé quand Antoine, mon demi-frère et meilleur ami, s’est fait taxer par Mikaël pas de cervelle, le frère jumeau de Maélie.
Prête à tout pour récupérer le bien d’Antoine, j’ai décidé d’infiltrer la bande des jumeaux M & M. Pour y arriver, Rosalie Noël deviendrait Rose Turner. Ce que j’ignorais cependant, c’était à quel point devenir une fille belle, drôle et fonceuse allait chambouler ma vie… et mon cœur.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 04 mai 2017
Nombre de lectures 118
EAN13 9782897622527
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0020€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Illustration de la page couverture : Géraldine Charette
Conception de la couverture et infographie : Marie-Ève Boisvert, Éditions Michel Quintin
Adaptation numérique : Studio C1C4

La publication de cet ouvrage a été réalisée grâce au soutien financier du Conseil des Arts du Canada et de la SODEC. De plus, les Éditions Michel Quintin reconnaissent l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour leurs activités d’édition.
Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC
Tous droits de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays. Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre, par procédé mécanique ou électronique, y compris la microreproduction, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.

ISBN 978-2-89762-252-7 (ePub)
ISBN 978-2-89762-233-6 (papier)

Dépôt légal – Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2017
Dépôt légal – Bibliothèque et Archives Canada, 2017

© 2017, Éditions Michel Quintin inc.

Éditions Michel Quintin
Montréal (Québec) Canada
editionsmichelquintin.ca
info@editionsmichelquintin.ca
Comme d’habitude, je remercie ma famille et ma belle-famille pour l’amour et le soutien. Je tiens aussi à remercier ceux qui ont répondu à certaines de mes interrogations au cours de l’écriture de ce roman : Nicolas Julien, Marie-Hélène Hynes, Sophie Therrien, Marie-Ève André et Annik Théberge. Un merci spécial, aussi, au vrai Lapou, qui m’a inspiré celui de Rosalie. Enfin, merci à l’équipe des Éditions Michel Quintin et à Clément Martel pour la confiance et les suggestions.
J’appuie sur snooze pour la cinquante millième fois.
Une voix métallique résonne dans ma chambre.
— Rosalie Noël! Levez-vous! Vous êtes encerclée!
Je m’assois d’un coup dans mon lit. Un étrange bourdonnement me parvient de la fenêtre et l’ombre d’un ovni se profile entre les rideaux mal fermés. L’objet bouge encore et, cette fois, je reconnais le nez à motifs de camouflage d’un hélicoptère militaire. Pendant un instant, je me crois dans un film de guerre, mais je reviens vite à la raison. Cet engin est trop petit pour transporter de vrais soldats. Ce n’est qu’un des jouets téléguidés du capitaine.
Lorsque la voix pleine de friture retentit de nouveau, je me rends compte qu’elle ne vient pas de l’hélico, mais d’un vieux walkie-talkie posé sur mon bureau. Je me lève pour aller m’en emparer.
— Rosalie Noël! répète la voix. Levez-vous! Vous êtes…
— Ça va, capitaine! Je suis debout! dis-je en enfonçant la touche rectangulaire sur le côté de l’appareil.
Je l’apporte dans mon lit, où je me laisse tomber sur mes draps, prête à me rendormir pour neuf grosses minutes, soit jusqu’à ce que mon réveil se remette à hurler.
— Il vous reste exactement un quart d’heure pour vous préparer! reprend la voix du capitaine dans ma main droite.
Zut! Je me redresse pour jeter un coup d’œil au cadran. Les chiffres sont embrouillés. J’ouvre l’étui que je range sous mon oreiller et pose mes lunettes sur mon nez. Re-zut! Le capitaine a raison. Il est huit heures moins cinq, les cours commencent à huit heures trente et l’école se trouve à vingt minutes de marche. Faites le calcul.
Je me lève en vitesse, enfile mon uniforme et quitte ma chambre en coup de vent.
Paf! paf! paf!
Ça, c’est Lapou, mon lapin nain obèse, qui proteste en frappant le plancher de sa cage avec ses pattes arrière. Je reviens dans ma chambre et il insère son museau entre deux barreaux pour m’adresser un regard piteux. Je m’accroupis devant lui.
— Excuse-moi, mon pou! Je n’ai pas le temps de jouer, je suis pressée.
Lapou se met à pousser la porte de sa cage pour essayer de l’ouvrir. Ceux qui disent que les lapins nains ne sont pas les animaux les plus intelligents du monde manquent eux-mêmes de jugeote, si vous voulez mon avis.
— OK, OK! Tu peux te promener dans ma chambre si tu promets de ne pas ronger les meubles.
Les pattes de mon lit, de ma commode et de mon bureau sont couvertes de traces de dents, ce qui fait enrager mon père et Mac Linh, ma belle-mère. Je soulève le crochet qui empêche la porte grillagée de s’ouvrir. Lapou bondit à l’extérieur et renifle le sol en quête de nourriture. Je sors de sa cage le bol qui contient sa moulée. Il se jette dessus. À le voir s’empiffrer, on jurerait que le récipient était vide voilà deux secondes et qu’il vient magiquement de se remplir.
Bon, d’accord, ceux qui disent que les lapins nains ne sont pas les animaux les plus intelligents du monde ont peut-être raison.
— Bye, pou! dis-je en quittant la pièce.
Je referme derrière moi et glisse un œil dans la chambre d’Antoine, juste en face. Il n’y a personne. Son lit est fait et son pyjama est soigneusement plié sur son oreiller. Il peut bien se faire traiter de nerd à l’école! Je sais bien qu’il n’existe aucun lien entre le fait d’être soigneux et celui d’être nerd , mais avouez que vous ne connaissez personne qui plie son pyjama et le place sur son oreiller tous les matins. Et, tant qu’à y être, avouez que vous ne connaissez personne qui part une heure et demie avant le début des cours pour aller photographier des insectes et des araignées (parce que, non, ce n’est pas la même chose, Antoine me l’a assez répété).
Antoine, c’est mon meilleur ami . Enfin, je ne sais pas si on peut dire que quelqu’un est notre meilleur ami si on n’en a pas d’autres. C’est aussi mon demi-frère. Le walkie-talkie, c’est pour lui parler lorsque nous sommes chacun dans notre chambre. J’imagine qu’il a remis le sien au capitaine ce matin, pour s’assurer que je ne me lève pas trop tard.
Après un passage éclair aux toilettes, où je ne prends ni le temps de me laver ni celui de me peigner, je dévale les marches en essayant d’enfiler ma veste et de mettre mon sac sur mon épaule en même temps. Dans ma gesticulation, j’accroche mes lunettes qui dégringolent dans le salon, au rez-de-chaussée, où j’aperçois les pantoufles de laine de mamie Nanette, qui sirote une tasse d’eau chaude, de mamie tricot, l’auteure des pantoufles, et de papi bedaine, qui engloutit un bout de saucisson malgré l’heure matinale.
— Encore en retard, Zaza? fait la voix ironique de mon autre frère, enfin, de mon vrai frère, Benjamin.
Il roule son fauteuil jusqu’à l’endroit où ont atterri mes lunettes et, une main sur une de ses roues, il étire son autre bras pour les ramasser. Je m’écrie :
— Pas besoin! Je vais le faire!
J’ai toujours peur qu’il bascule, quand il se penche autant. Il attrape mes lunettes et me les tend. Les traits de son visage sont flous, mais je devine qu’il lève les yeux au ciel. Il ne supporte pas que je l’empêche de faire quelque chose. En fait, il déteste que qui que ce soit tente de faire quoi que ce soit pour lui.
Je remets mes lunettes en le remerciant et me dirige vers la cuisine pour y prendre un truc à manger. Au passage, je salue les trois aînés assis dans les chaises berçantes. Mamie Nanette me répond en levant sa tasse, mamie tricot en agitant une de ses aiguilles et papi bedaine en prenant une nouvelle bouchée de saucisson.
— Je ne peux pas aller te reconduire, m’informe Benjamin en faisant pivoter son fauteuil pour me suivre, mais je pourrais aller vous chercher après l’école, si vous voulez. Je rencontre Christophe en début d’après-midi. On va exercer nos tirs en vue du prochain match. Je pourrais arrêter au Collège sur le chemin du retour.
— Tu as un match? Contre une autre équipe?
Benjamin fait pencher le dossier de son fauteuil pour tenir en équilibre sur ses roues arrière. Ça fait à peine un an et demi qu’il a perdu l’usage de ses jambes, mais il est déjà aussi habile sur quatre roues que sur deux pieds. Il esquisse un sourire en coin.
— Oui, Zaza, c’est ça un match, deux équipes qui s’affrontent.
Je me mordille la lèvre sans faire de commentaire. Si je lui révèle mes inquiétudes, on va finir par se chicaner et ça ne me tente pas. J’ouvre le réfrigérateur et empoigne le lunch que je me suis fait la veille. Je le lance dans mon sac d’école avant d’attraper la bouteille de jus d’orange et d’en boire une lampée au goulot.
— Je vais vous attendre dans la rue, OK? reprend Benjamin.
Il n’entre jamais dans le stationnement de l’école. Le chemin qui y mène longe le terrain de football et j’imagine que ça lui rappelle trop de mauvais souvenirs.
Je referme le frigo et saisis un des croissants qui sont restés dans l’assiette que Juliette, la cuisinière, pose tous les matins sur la table des pensionnaires.
— OK, dis-je en mordant dedans, che vais pacher le mot à Antoine.
Benjamin ramène ses roues avant par terre et se donne une poussée pour atteindre le monte-charge qui mène au sous-sol, où se trouve sa chambre. J’avale ma bouchée de croissant et crie :
— Merci, Ben!
Il tourne la tête.
— Merci pour quoi?
— Merci de venir nous chercher après l’école.
— Pas besoin de me remercier, je suis obligé.
Sur ce, il s’engouffre dans la cabine du monte-charge et appuie sur le bouton pour le faire descendre. Je lui tire la langue, mais il ne me voit pas, la porte s’étant refermée.
Benjamin a peut-être perdu l’usage de ses jambes, mais son côté énervant, lui, est resté intact. À sa décharge, je dois admettre que c’est vrai qu’il est obligé de venir nous chercher. Pas tous les jours, mais au moins quelques fois par semaine, quand son horaire au cégep le lui permet. C’était une des conditions pour que nos parents lui payent une voiture.
L’horloge de la cuisine indique huit heures sept. Il faut que je file. J’enfourne le reste de mon croissant et traverse le salon.
— À cet après-midi, vous trois! lancé-je à mamie Nanette, à mamie tricot et à papi bedaine.
J’enfile mon coupe-vent sans l’attacher et, alors que je chausse mes bottes, mamie Nanette s’approche. Elle prend une poignée de pastilles à la menthe dans le bol posé sur la table à café et les glisse dans la poche de mon manteau.
— Il faut que tu te nourrisses! me dit-elle en me tapotant une joue.
— Mais je viens de finir un croissant!
— Ce n’est pas assez!
Je pourrais objecter que les bonbons à la menthe ne constituent pas ce qu’on pourrait qualifier d’aliment nourrissant, mais je dois vous faire une confidence : je crois que j’y suis accro. J’en déballe deux que je croque aussitôt. J’adore la sensation de fraîcheur qui accompagne le goût de menthol. Ça équivaut à se brosser les dents, non?
Je remercie mamie Nanette et m’apprête de nouveau à sortir quand mamie tricot arrive avec la tuque qu’elle vient tout juste de terminer.
— Il faut te couvrir, me sermonne-t-elle en me l’enfonçant sur le crâne.
— Il ne fait même pas froid!
— Pas grave!
Une fois dehors, je fourre la tuque dans mon sac. Le mois d’octobre tire à sa fin, mais il a fait chaud toute la semaine. Sur le trottoir, le capitaine continue à faire tournoyer son hélicoptère téléguidé. Je descends les trois marches du balcon.
— Vous n’avez pas de caméra, là-dessus, j’espère!
La bouche édentée du capitaine s’étire en un sourire malicieux.
— Pas sur celui-là.
Il brandit le walkie-talkie et ajoute :
— Je ne t’ai pas trop fait peur, ce matin?
— Juste assez! C’est Antoine qui vous a demandé de faire ça?
— Non, ton père.
J’émets un grognement. J’aurais dû m’en douter. Normalement, c’est lui qui vient me réveiller quand je paresse au lit, mais, ce matin, il devait aller faire des courses en vue de la fête d’Halloween des pensionnaires.
Au cas où vous ne l’auriez pas deviné, sachez que j’habite dans une résidence pour personnes âgées. Pas que je sois précocement sénile. D’ailleurs, aucun de nos pensionnaires ne l’est. C’est mon père et la mère d’Antoine qui ont décidé d’acheter une immense maison qu’ils ont transformée en établissement de retraite.
Je salue le capitaine et cours jusqu’à l’école.
Moins de vingt minutes plus tard, je m’engage, un peu essoufflée, sur le chemin en pente qui mène à l’entrée principale du Collège de Boisjoli. Le terrain gazonné est bondé. Je zigzague entre les élèves et finis par apercevoir Antoine près des tables à pique-nique, au milieu des arbres. Les genoux dans les feuilles mortes, il est occupé à photographier je ne sais quoi entre les brins d’herbe.
J’oblique dans sa direction quand un grondement de moteur retentit derrière moi. Comme tous les élèves, je me retourne pour voir la décapotable bleue qui monte l’allée et se gare devant l’école. Derrière le volant, une femme aux allures de sorcière profite de la pause pour se remettre du rouge à lèvres. C’est la mère de Mikaël pas de cervelle et de Maélie la Barbie, alias les jumeaux M & M , qui sortent justement du véhicule, le sourire étincelant et les cheveux au vent.
Leur mère repart aussitôt son tube de rouge rangé dans la boîte à gants. Sans même saluer ses enfants, elle appuie sur l’accélérateur et effectue un demi-tour pas très sécuritaire, compte tenu de l’étroitesse de la route et de l’abondance d’adolescents à proximité. Je ne sais pas si c’est à cause de son expression dédaigneuse ou de son maquillage criard, mais j’ai toujours trouvé qu’elle serait parfaite dans le rôle de la reine Maléfique, la méchante de La belle au bois dormant.
En véritables vedettes qu’ils sont (du moins parmi les élèves de première secondaire), Mikaël et Maélie envoient la main à leurs adorateurs. C’est tout juste s’ils ne signent pas des autographes. Pendant qu’Alisha Singh, le chien de poche de Maélie, lui saute dans les bras en caquetant des propos insignifiants, Victor Lavictoire, le disciple de Mikaël, n’arrive pas à capter l’attention de son idole.
L’œil brun de Mikaël pas de cervelle cherche quelque chose, ou plutôt quelqu’un, et il ne tarde pas à le trouver. Ce quelqu’un, c’est Antoine. Je le comprends en voyant le roitelet se détacher de la foule pour se diriger vers mon ami toujours agenouillé dans la boue. J’ignorais que Mikaël Jacobsen connaissait mon demi-frère. Je m’approche pour entendre ce qu’il veut lui dire, mais je reste en retrait, à moitié cachée derrière un massif d’arbustes.
— Bel appareil photo! commente-t-il. C’est quelle marque?
Décontenancé, Antoine se redresse. Mikaël saisit nonchalamment l’objet et demande :
— Tu permets que je te l’emprunte? Je vais te le redonner, euh … un jour.
Sans attendre de réponse, il s’éloigne avec l’objet.
Antoine ouvre la bouche pour protester, mais Victor Lavictoire, qui a suivi Mikaël, appuie une de ses grosses pattes sur sa poitrine maigrichonne.
— Toé, le Viet, tu fais ce qu’on te dit pis tu fermes ta trappe.
Antoine s’immobilise. Victor va retrouver Mikaël dans la foule. Les quelques élèves assez près des tables à pique-nique pour avoir été témoins de la scène détournent le regard. De toute façon, qui oserait s’élever contre le chef suprême des secondaire un? Il y a bien quelques surveillants qui patrouillent dans la cour d’école, mais même les imbéciles comme Mikaël pas de cervelle ne sont pas assez idiots pour agir en leur présence.
La première cloche sonne. Je rejoins mon ami pendant que les autres se massent entre les portes pour aller chercher leurs livres.
— C’est un crétin ! dis-je.
Antoine se tait. Il a les larmes aux yeux, mais je fais semblant de ne pas le remarquer. Je lui donne un coup de poing amical sur le bras.
— On va aller parler au directeur et…
— Et après ce sera encore pire, me coupe Antoine.
Sa voix est toute douce. Un chuchotement pour ne pas pleurer.
— Ce n’est pas grave, poursuit-il. C’est juste une bébelle.
Une bébelle de quelques centaines de dollars qu’il a reçue cet été pour son anniversaire.
— On devrait quand même le dire au directeur, insisté-je.
Antoine fait non de la tête.
— Il a dit qu’il me rendrait mon appareil.
En fait, Mikaël a plutôt dit qu’il le lui redonnerait un jour, ce qui signifie fort probablement jamais, mais je garde cette réflexion pour moi.
— En attendant, ajoute Antoine, j’ai juste à en emprunter un à l’école pour mon cours.
Son défaitisme me fait prendre conscience qu’il n’y a jamais eu personne pour tenir tête aux jumeaux M & M . Nous entrons dans l’école en silence. Perdue dans mes pensées, je soupèse les différentes possibilités qui s’offrent à moi :


1. Ne rien faire… et vivre avec un sentiment d’échec le restant de mes jours;
2. En parler au directeur ou à nos parents… et me faire traiter de stooleuse le restant de mes jours;
3. Me charger moi-même d’aller récupérer l’appareil photo d’Antoine… et réduire Mikaël pas de cervelle en bouillie.

C’est la troisième option qui l’emporte, mais sans la partie où il est question de bouillie.
Premier cours de la journée : éduc.
Je déteste le cours d’éduc. Pas que je sois nulle en sports. Je ne me débrouille pas trop mal en course à pied ou en gymnastique, par exemple. Mais, côté sports d’équipe, c’est une autre histoire.
Ai-je mentionné que j’ai un superpouvoir ?
Je ne suis pas capable de lancer du feu avec mes yeux ou de transformer mes ennemis en glace, mais j’arrive à me rendre invisible. Antoine se fait traiter de nerd , mais, moi, on ne me traite de rien, puisqu’on ne me voit pas.
C’est vrai, je vous le jure!
Bon, disons que je ne suis pas invisible au sens littéral. Le mot effacée serait peut-être plus juste. Ou sans intérêt.
Ce n’est pas que je sois laide. Ni belle, d’ailleurs. Je suis moyenne. J’ai un visage moyen, les cheveux brun moyen, les yeux brun moyen et la peau d’un beige moyen. Je passe tout simplement inaperçue. Les regards glissent sur moi sans s’attarder. On détecte peut-être mes lunettes et mes cheveux ébouriffés, mais ça s’arrête là.
Il faut dire que je suis toujours ramassée sur moi-même. Je marche la tête baissée et les épaules voûtées. J’évite de trop balancer les bras de peur d’accrocher quelqu’un et, quand je m’assois, je les croise sur mes cuisses pour prendre le moins de place possible. En classe, je ne parle pas et je ne lève jamais la main. C’est tout juste si je respire, histoire de ne pas accaparer l’air des autres.
C’est pareil en éducation physique. Ce mois-ci, nous jouons au volley-ball. Ça fait trois semaines que la prof nous crie de garder nos positions, de courir au filet et de frapper plus fort. Chaque fois que le ballon vient dans ma direction ou que c’est à moi de faire le service, je m’arrange pour céder mon tour à une autre. Je vous donne mon truc, si jamais vous voulez l’essayer. C’est facile, vous allez voir. Regardez vos pieds en faisant semblant de ne pas savoir où aller et, tadam! il y aura toujours une grande sportive en mal de notoriété pour prendre votre place.
Aujourd’hui, cette grande sportive, c’est Maélie la Barbie . En fait, c’est toujours Maélie. Ou Alisha. Ou une de leurs groupies. Nous ne sommes que des filles, dans notre cours.
— Il paraît que ton frère s’est surpassé, ce matin, mentionne Éloïse Côté-Lavallée en s’adressant à Maélie à travers le filet.
Éloïse, c’est le contraire de Maélie. Alors que Maélie est grande, blonde et superficielle, Éloïse est petite, rousse et cool. Elle s’intéresse à plein de choses importantes, par exemple la politique ou le sort des chimpanzés dans les plantations d’huile de palme, et elle se fiche de la mode, ce qui constitue un péché capital aux yeux de Maélie. Si je pouvais être quelqu’un d’autre, c’est elle que je serais.
— Je ne vois pas de quoi tu parles, rétorque la Barbie en guettant le ballon qui arrive vers elle.
Le ballon se dirige plutôt vers Alisha, mais elle s’efface devant Maélie qui tend les avant-bras pour faire une manchette. Le projectile passe de l’autre côté du filet, où il est facilement récupéré par une joueuse adverse. Alisha l’aurait sans doute envoyé plus loin, mais, en présence de Maélie, elle a tendance à jouer en deçà de ses capacités.
— Franchement! continue Éloïse. Taxer l’appareil photo d’un petit nerd , ce n’est pas digne même d’un être aussi abject que ton frère.
Je l’avoue, ça me fait mal. Même si tout le monde traite Antoine de nerd , c’est différent quand ça sort de la bouche de celle que je rêve secrètement d’avoir pour meilleure amie (de fille, évidemment; Antoine sera toujours mon meilleur ami de gars).
— Je ne suis pas sa messagère! lui signale Maélie en remettant une mèche de cheveux parfaitement lisses derrière son oreille. Si tu as un problème avec Mikaël, je te conseille d’aller lui en parler directement.
— Bonne idée, acquiesce Éloïse. Je pense que je vais lui écrire un mot sur sa page Facebook. À Vic la brute aussi.
— À Victor? Rapport?
— Appeler quelqu’un le Viet, c’est un peu raciste!
— N’importe quoi! s’exclame Maélie. Il est Vietnamien, c’est juste un fait.
C’est vrai, Antoine est Vietnamien, c’est un fait. Son vrai nom, c’est Anh Toan, mais tout le monde l’appelle Antoine parce que c’est plus facile à prononcer. Enfin, sauf pour ceux qui parlent vietnamien, je suppose.
— Ah, OK! s’exclame Éloïse. Ça ne te dérange pas que je t’appelle la Barbie? Après tout, c’est juste un fait.
Ça, ça me fait vraiment rire! Mais je m’esclaffe dans ma tête pour éviter d’attirer l’attention. Pendant ce temps, je constate qu’Alisha ne pipe mot. Je me demande comment elle réagirait si on l’appelait l’Indienne et si c’est à ça qu’elle réfléchit.
L’équipe d’Éloïse marque un point et les joueuses doivent effectuer une rotation.
— Ciao, la Barbie! chantonne Éloïse en reculant d’une position.
Maélie la fusille du regard.
— Ta gueule, la guenon!
Les autres filles pouffent de rire (tout haut, pas dans leur tête). Maélie et Alisha se tapent dans la main comme si elles venaient de remporter une manche importante.
— Les filles, les filles! crie la prof. On se concentre sur le jeu, s’il vous plaît!
Les rires se calment. Pour vous mettre dans le coup, sachez que, la semaine dernière, alors que les autres se changeaient dans le vestiaire, et moi dans une cabine de toilette comme d’habitude, Maélie s’est exclamée :
— Quoi! Tu ne te rases pas encore les jambes!
J’ai baissé les yeux sur mes propres jambes pas rasées, même si Maélie ne pouvait pas me voir à travers la cloison de métal. Éloïse a répondu, pas perturbée pour deux sous :
— On n’est pas toutes des Barbie comme toi! Si tu fais un sondage parmi toutes les filles de secondaire un, tu verras que je suis loin d’être la seule.
— Si tu veux ressembler à une guenon, a rétorqué Maélie, c’est ton affaire.
C’est ainsi que sont nés leurs surnoms respectifs. Évidemment, personne ne traite Maélie de Barbie, à part Éloïse. Et moi, mais jamais à voix haute.
Le jeu se poursuit. Maélie et Alisha volent la vedette. Les autres font tout pour se faire remarquer. Surtout une petite brune dont j’oublie le nom.
— Occupe-toi pas d’Éloïse Côté-Lavallée, dit-elle en s’approchant de Maélie. Je suis sûre que Mikaël et Victor n’ont absolument rien à se reprocher. De toute façon, quand t’es beau comme ton frère, tu te fais tout pardonner!
Elle émet un gloussement de greluche . Maélie lui adresse un regard glacial. La greluche cesse de glousser, mais elle n’est pas du genre à s’avouer vaincue aussi aisément. Elle redouble d’ardeur pour essayer d’impressionner son idole avec ses aptitudes au volley-ball. Après un smash exemplaire, elle revient à la charge :
— Il paraît que tu fais un party d’Halloween ce soir.
— Oui, pis t’es pas invitée.
L’équipe adverse renvoie le ballon vers la brune greluche qui, encore sonnée par la rebuffade de Maélie, le reçoit en pleine face.
Croyez-le ou non, c’est ainsi qu’une idée éclot dans mon cerveau.
Je dépose mes livres sur notre table habituelle, au bout de la cafétéria. Dans mon excitation, je les laisse tomber de trop haut et ça produit un boum qui fait sursauter Antoine. Je m’assois sur une chaise en face de lui.
— Je sais comment faire pour récupérer ton appareil photo.
— Ah oui? fait-il, visiblement sceptique.
Je ne lui ai même pas exposé mon plan qu’il doute déjà de moi! Bonjour la confiance! Je souris en essayant de me donner un air mystérieux.
— Je vais me déguiser en sorcière.
— En sorcière?
— En sorcière.
— Et tu vas faire quoi? s’enquiert-il. Fabriquer une potion magique dans laquelle apparaîtra mon appareil?
Pour étirer le suspense, je prends le temps d’ouvrir mon sac à lunch, de sortir ma boîte de jus et de déballer mon sandwich au thon et concombre, ma spécialité. J’attends qu’Antoine me supplie de lui révéler mon super plan infaillible, mais il n’en fait rien. Ce garçon est né avec un manque de curiosité consternant. Non, je retire mes paroles. Antoine s’intéresse à tout un tas de trucs, mais il n’a aucun sens de l’intrigue.
N’y tenant plus, je pose mes mains sur la table et avance mon visage vers le sien pour empêcher des oreilles malveillantes de capter mes paroles.
— Je vais aller au party des jumeaux.
— Le party des jumeaux? s’étonne Antoine.
Je hoche la tête, heureuse de mon effet, et j’ajoute :
— Ce soir.
— Ce soir?
— Ce soir.
— Je ne pense pas qu’ils laissent entrer n’importe qui, relève mon ami. Même si tu leur jettes un sort.
Je lui jette l’emballage de ma paille qui atterrit sur mon sandwich. Antoine pouffe de rire. Faisant fi de sa mauvaise foi, je plonge la main dans mon sac à dos pour en extirper ma tablette électronique.
C’est obligatoire, la tablette. La mienne, c’est une antiquité achetée d’occasion. Comme mon uniforme. Le Collège de Boisjoli est l’une des plus prestigieuses écoles privées de la province. Ou, en tout cas, c’est ce qu’on peut lire dans la brochure. On porte tous un magnifique polo vert assorti d’un cardigan bleu marine et d’un pantalon beige, pour les gars, ou d’une jupe à carreaux, pour les filles. L’uniforme sert à nous faire croire que nous sommes égaux, mais, croyez-moi, personne ne l’est. Antoine et moi avons reçu une bourse pour pouvoir étudier ici et ça paraît au premier regard.
J’exagère. Peut-être que ça ne paraît pas tant que ça, mais une chose est sûre : les jumeaux M & M et leur suite royale n’ont pas eu besoin de bourse, eux. Je parierais qu’ils n’ont même pas eu à passer l’examen d’admission.
Monsieur Jacobsen, le père de Mikaël et de Maélie, occupe le poste d’entraîneur en chef de l’équipe de football du Collège. C’est lui qui mène notre école à la gloire saison après saison. Leur mère, Eileen Leewarden, est propriétaire de la compagnie Leewarden Construction inc., l’entreprise à laquelle on doit la prolifération de condominiums sur les berges du lac Boisjoli et de la rivière qui se jette dedans.
Le père de Victor, lui, est nul autre que César Lavictoire, le maire de Boisjoli. J’ignore ce que fait sa mère, mais tout le monde sait qu’ils sont riches.
Quant aux parents d’Alisha, ils possèdent l’Auberge Boisjoli, soit le plus gros hôtel de la ville, celui qui a une vue sur le lac, un centre de massothérapie, un spa de style nordique, un centre sportif, un restaurant cinq étoiles, un service d’esthéticienne, de valet, de traiteur, de blanchisseur, de coiffeur, de maquilleur… Bref, le plus grand appât à touristes de la région.
— Facebook? s’étonne Antoine en se penchant par-dessus la table pour voir l’écran de ma tablette. Tu as un compte Facebook, toi?
— Pas encore.
— Alors, tu vas t’en ouvrir un et tu penses que ça va aussi t’ouvrir les portes de la popularité?
Il se moque de moi. Pour un nerd, il a un côté cynique assez poussé. Je prends une mine sérieuse pour nuancer :
— Ce n’est pas moi qui vais m’ouvrir un compte, c’est Rose Turner.
— Rose Turner? C’est qui, ça?
Sans répondre, je remplis les champs obligatoires.
— Turner… réfléchit Antoine. Ce n’est pas le nom de famille de ta mère, ça?
— Exact.
— Et Rose? Ce n’est pas comme ça que ta grand-mère s’appelait?
— Deux sur deux. Bravo, Antoine! Si j’étais ta prof, je te mettrais un bel autocollant dans ton cahier. Tu voudrais une licorne ailée ou une bibitte dégueu avec des mandibules grosses comme ça?
— La bibitte dégueu, merci. Mais pourquoi tu veux être sur Facebook? Il faut avoir treize ans, non?
— Je veux devenir l’amie de Mikaël Jacobsen.
— Mikaël pas de cervelle? Il a douze ans, comme nous. Ça en prend treize pour pouvoir s’inscrire.
— Il faut juste ne pas être assez idiot pour indiquer sa vraie date de naissance. Même Mikaël pas de cervelle est capable d’y penser. Je sais qu’il a un compte parce que, dans les trois cours qu’on a ensemble, il passe son temps à écrire des commentaires sous les photos de ses amis.
Je choisis un mot de passe et je clique sur Inscription .
— Et voilà! Tout ce qu’il me manque, c’est une photo de profil!
Je passe en revue les images que contient ma tablette.

1. Lapou étendu sur le côté pour faire chauffer son gros ventre au soleil;
2. Lapou qui grignote une carotte;
3. Encore Lapou qui, cette fois, engloutit une touffe de persil;
4. Antoine qui examine son appareil photo sous toutes ses coutures.
Il venait de le recevoir et il était tout énervé à l’idée de le tester. Être tout énervé, pour Antoine, se résume à se murer dans le silence tout en étant sourd et aveugle au monde environnant.
J’ai un pincement au cœur en voyant cette photo.

5. Benjamin, mon grand frère, pendant son premier match de basketball en fauteuil roulant.
Ça aussi, ça me fait un pincement au cœur. Alors que la partie était presque terminée, il s’est étiré pour empêcher un de ses adversaires de marquer et il est tombé. Il a essayé de se relever lui-même, mais n’a pas réussi et un arbitre a dû venir l’aider. C’est pour ça que je m’inquiète chaque fois qu’il a un match.
Enfin, je trouve les photos que je cherchais. Ce sont des clichés de moi que j’ai pris quelques jours avant la rentrée. Des selfies (ou égoportraits, comme disent nos profs) pour lesquels j’avais décidé de tester un nouveau look. J’avais troqué mes énormes lunettes pour des verres de contact, j’avais lissé mes cheveux frisottés au fer à défriser et j’avais mis une tonne de maquillage. Même si c’était juste pour une demi-journée, je voulais voir ce que ça faisait d’être quelqu’un d’autre; quelqu’un de cool qui n’a pas peur d’exprimer sa personnalité.
Voilà! Rose Turner, ce sera elle!
Ça aurait pu être moi si je n’avais pas développé une dépendance à la fonction snooze et si j’avais eu le courage de me présenter à l’école déguisée ainsi.
Parce que c’est ce que c’était : un déguisement. Ce n’était pas moi. Ce n’était pas Rosalie Noël, celle qui passe ses pauses cachée dans une cabine de toilette et qui, les midis où elle a oublié son lunch, s’achète un sandwich mou à la distributrice pour ne pas avoir à parler à un être humain en allant se chercher un repas chaud.
Je montre une des photos à Antoine.
— Qu’est-ce que tu en penses?
Antoine observe la jeune fille qui sourit à l’écran. Ça lui prend au moins cinq secondes avant de s’exclamer :
— Mais… c’est toi?
— Non, c’est Rose Turner.
Il y a toute une série de portraits sur lesquels j’adopte différentes poses. Je finis par arrêter mon choix sur l’un de ceux où je suis de profil. Mes cheveux tombent devant mon visage et on voit à peine mon œil trop maquillé. Mikaël ne me reconnaîtra jamais. Comme il ne sait probablement même pas que j’existe, j’aurais sans doute pu prendre n’importe quelle photo, mais, bon, mieux vaut ne courir aucun risque.
Je télécharge l’image sur Facebook, puis je tape Mikaël Jacobsen dans la barre de recherche. J’obtiens plusieurs résultats, mais je n’ai aucun mal à identifier le profil qui m’intéresse. Sur sa photo de couverture, on voit un but de football et un ballon en train de traverser les deux poteaux blancs. Sur celle qui accompagne son nom, il a un casque dans les mains et deux gros traits noirs sur les pommettes.
Un amateur de football! J’aurais dû m’en douter. Je déteste le football. Pour moi, ce ne sont que des abrutis qui se rentrent dedans pour le plaisir et qui se cassent le dos à l’occasion.
Je m’apprête à lui envoyer une invitation quand Antoine m’arrête.
— Tu ne peux pas lui demander d’être ton seul ami Facebook.
— Mais je ne connais personne sur Facebook.
— Tu as juste à te créer d’autres faux comptes.
Pas fou, comme idée! J’essaie de m’inscrire sous un nouveau nom, mais ça me prend une autre adresse courriel. Je me crée donc une dizaine de faux comptes courriel que j’associe ensuite à autant de comptes Facebook, en notant tous mes mots de passe sur une feuille mobile.
— Ce n’est quand même pas beaucoup, dix amis virtuels, commente Antoine lorsque j’ai terminé.
— Je lui dirai que je suis nouvelle sur le réseau.
Je me reconnecte au profil de Rose Turner et j’accepte toutes les fausses demandes que je viens de m’envoyer. Le nombre de mes amis passe de zéro à dix en quelques secondes et j’avoue que ça me rend un peu fébrile. Je retape le nom de Mikaël dans la barre de recherche. Mon doigt hésite quelques secondes au-dessus du bouton Ajouter . Je viens d’appuyer dix fois dessus, mais, là, c’est réel; c’est une vraie personne qui recevra mon invitation.
Je ferme les yeux pour ne plus voir l’écran, puis, en regardant à travers mes cils, j’appuie enfin sur la touche.
Invitation envoyée. Reste plus qu’à attendre. Je me rends compte que je suis nerveuse. Je n’ai jamais eu d’amis à part Antoine (et Lapou, mais, ça, ça ne compte pas).
Le temps passe. Je mange mon sandwich en placotant avec Antoine, mais je suis distraite. Mikaël ne répond pas. Je trépigne littéralement devant l’écran. Je sautille sur ma chaise en me rongeant la peau autour des ongles.
— Je n’aurais jamais dû faire ça! finis-je par m’exclamer. C’était trop con!
Antoine ébauche un sourire en coin.
— C’est vrai que c’était un peu con .
— Qu’est-ce que je devrais faire?
— Attendre! dit Antoine. Qu’est-ce que tu veux faire d’autre?
— Je vais annuler ma demande.
— Tu pourrais, mais il a probablement déjà reçu un courriel, comme toi avec tes faux comptes, il y a deux secondes. De toute façon, qu’est-ce que tu veux qu’il arrive?
— C’est vrai, il ne connaît pas Rose Turner.
— Personne ne connaît Rose Turner, rectifie Antoine.
Et personne ne connaît Rosalie, mais, ça, je ne le dis pas.
Quand la cloche sonne, Mikaël n’a toujours pas répondu à ma demande d’amitié. « Du calme! me dis-je. Il est avec ses amis, ses vrais, pas ses virtuels, et il n’est pas encore allé sur Facebook, c’est tout. »
Je consulte mon horaire et me rends compte qu’il est dans mon prochain cours. En fait, non seulement il est dans mon cours, il est assis devant moi. C’est le prof qui en a décidé ainsi. Dès le premier jour, il a exigé que nous nous placions en ordre alphabétique. Même s’il y a trois lettres entre le J comme Jacobsen et le N comme Noël, c’est sur moi que le sort est tombé.
Pouvez-vous croire qu’aucun élève de la classe n’a eu la bonne idée d’avoir un nom de famille commençant par K, L ou M? Pourtant, compte tenu de tous les Le et La quelque chose qui peuplent le Québec, on pourrait croire qu’il y en aurait au moins un par classe, mais non. Pas de Laurence Lachance ni de Ludovic Lepitre pour faire office de tampon entre Mikaël et moi. Pas de Karine Karon ou de Kevin Kastonguay non plus… Bon, je l’admets, aucun nom de famille en K ne me vient à l’esprit. Il y a bien un Jean-Baptiste Malouin, mais il a demandé à s’asseoir à l’avant parce qu’il est sourd d’une oreille.
La plupart des filles auraient été ravies de consacrer chacune des soixante-quinze minutes du cours à l’admiration des mèches blondes de Mikaël pas de cervelle, mais je ne fais pas partie du lot. Il m’énerve. Et puis, je suis sûre qu’il s’éclaircit les cheveux. Il doit avoir passé l’été à s’asperger la tête de jus de citron et à se la faire sécher au soleil. Ça ne peut tout simplement pas être naturel, cette couleur jaune paille.
Je suis une des premières à arriver. Je vais prendre ma place et j’empile mes livres, ma tablette, mon cahier de notes et mon étui à crayons sur mon bureau. Mikaël, lui, est l’un des derniers. Je prends soin de me cacher derrière mes cheveux, mais il s’assoit devant moi sans m’accorder la moindre parcelle de son attention. Sa chaise heurte même mon pupitre, mais il ne semble pas s’en rendre compte.
P. Moutier, notre enseignant, communément appelé la moumoute, arrive et se plante devant la classe. Il ne nous a jamais révélé son prénom, mais nous savons que ça commence par un P , parce que c’est écrit dans notre horaire : jour 4, troisième période, Français avec P. Moutier , communément appelé la moumoute. Ce n’est pas réellement écrit communément appelé la moumoute , mais je suppose que vous vous en doutiez.
La craie à la main, raide comme un piquet, P. Moutier attend le silence qui ne vient pas. Comme d’habitude, il donne de légères tapes sur le tableau jusqu’à ce que les élèves cessent de parler. Toutes les autres classes sont équipées de tableaux numériques, mais P. Moutier a préféré conserver ses craies et sa vieille ardoise verte. Il faut croire qu’il aime avoir les doigts couverts de poussière blanche (et le pantalon, quand il y essuie ses mains).
Il entame son cours d’une voix monocorde et la plupart des élèves se mettent à bâiller. Lorsqu’il nous tourne le dos pour écrire, Mikaël en profite pour sortir l’appareil photo d’Antoine de son sac. Il l’allume et fait défiler les images qu’il contient. En m’inclinant vers la gauche, j’arrive à voir par-dessus son épaule.
Il doit y avoir des centaines de photos d’insectes, mais au milieu des fourmis et des cigales se trouvent quelques clichés différents. Mikaël les sélectionne un à un pour mieux les observer. Sur chacun d’eux, une femme blonde bécote la truffe d’un chihuahua. C’est la mère des jumeaux M & M (la femme, pas le chihuahua).
Voulez-vous bien me dire ce qu’Antoine fabrique avec ça?
Mikaël zoome. Je pense qu’il veut voir sa mère de plus près, mais c’est le museau du chien microscopique qui grossit. Je sais que, par définition, tous les chihuahuas sont microscopiques, mais celui-ci doit battre des records. Je pense que même Lapou, malgré son nanisme, n’en ferait qu’une bouchée! Mikaël zoome encore et je remarque que le féroce canidé porte au cou non pas un collier à pics, mais une chaîne d’argent ornée de pierres rouges.
Soudain, comme s’il craignait de se faire surprendre, Mikaël éteint l’appareil photo et regarde autour de lui. Il jette même un coup d’œil derrière son épaule, c’est-à-dire dans ma direction.

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