La Zone 1 - Les aventures d Edwin Robi
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La Zone 1 - Les aventures d'Edwin Robi

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Description

La station de métro est déserte. Personne non plus dans les wagons et la cabine du conducteur est vide. Pourtant, la rame s’ébranle et file à toute allure, sans plus faire mine de s’arrêter, en emportant Edwin, prisonnier de cette mécanique déréglée. Et voilà que de monstrueux personnages, comme nés du néant, le menacent en lui réclamant il ne sait trop quoi.

Sans le savoir, le jeune Robi vient de s’engager dans une aventure qui le mènera dans un monde parallèle plus vrai que le vrai, où il sera investi d’une étonnante mission, celle de faire obstacle à des malfrats qui terrorisent les gens dans un but mystérieux.

Lui et son ami Balthazar, dit Boucanier-le-Pirate, n’auront pas trop de toutes leurs ressources pour soulever un tant soit peu le voile de cette énigme et en trouver le fin mot.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 12 novembre 2012
Nombre de lectures 9
EAN13 9782894358467
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0012€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

STÉPHANIE HURTUBISE


LES AVENTURES D’EDWIN ROBI
Illustrations de la page couverture et de la dédicace : Boris Stoilov
Infographie : Marie-Ève Boisvert, Éd. Michel Quintin
Conversion en format ePub : Studio C1C4

La publication de cet ouvrage a été réalisée grâce au soutien financier du Conseil des Arts du Canada et de la SODEC.
De plus, les Éditions Michel Quintin reconnaissent l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour leurs activités d’édition.
Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC
Tous droits de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays. Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre, par procédé mécanique ou électronique, y compris la microreproduction, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.

ISBN 978-2-89435-479-7 (version imprimée)
ISBN 978-2-89435-846-7 (version ePub)

© Copyright 2010

Éditions Michel Quintin
C. P. 340, Waterloo (Québec)
Canada J0E 2N0
Tél. : 450 539-3774
Téléc. : 450 539-4905
editionsmichelquintin.ca
À mes deux héros, Fernand Robi et Edwin. Chéri, ton amour est mon trésor le plus précieux. Papa, ton souvenir me réchauffe le cœur chaque jour.
Laisse la nuit te souffler des rêves, mais ne laisse pas la vie te les ravir. Anonyme
1 Le passager solitaire
Edwin Robi dévala de nombreuses volées de marches et s’enfonça dans les entrailles de Montréal. Arrivé à l’avant-dernier palier, il trouva que l’air était moins humide que d’habitude. Le son ambiant était lui aussi inaccoutumé. Quand il atteignit le bas du souterrain et qu’il se retrouva sur le quai, il comprit ce que le bruit avait de bizarre. C’était que, du bruit, il n’y en avait aucun. Pas étonnant, car il n’y avait personne. Ça, par contre, c’était anormal ! Edwin consulta sa montre. 7 h 45. À cette heure-là, un lundi, la station de métro aurait dû grouiller de gens pressés de se rendre au travail ou en classe.
— C’est curieux, que l’endroit soit désert ! Tu ne crois pas, Bou ? demanda-t-il.
Il se retourna, mais ne vit son copain nulle part.
— Bou ? Allons, Balthazar, ce n’est pas le moment de jouer à cache-cache !
Aucun mouvement, aucune réponse. Edwin lança vers l’escalier :
— Balthazar Canier ! Où es-tu ? Montre-toi !
Toujours rien. Edwin fronça les sourcils et remonta les marches en grondant.
— Si tu n’arrêtes pas ton petit jeu, nous allons être en retard au collège. Cesse de faire l’idiot, Bou.
À peine venait-t-il d’entamer sa remontée qu’il se heurta à un grillage métallique qui bloquait l’escalier sur toute sa largeur.
— Mais… je suis passé ici il y a une minute et il n’y avait pas cette grille !
Il essaya de la soulever, mais cela s’avéra impossible ; elle était soit trop lourde, soit verrouillée. Probablement les deux. Il agrippa les barreaux et les secoua en criant :
— Balthazar ! Quelqu’un ! Hé ! Revenez ! Je suis enfermé !
Personne ne vint. Il secoua encore le grillage, mais sa petite voix intérieure le raisonna : « Tout doux, Eddie ! Tu es tout en bas. Tu es donc trop loin de l’entrée pour qu’on puisse t’entendre. Rien ne sert de t’énerver. Reste calme et tout va s’arranger. » En soupirant, il posa son sac à dos sur une marche et se laissa glisser à côté. Adossé à la grille, il tenta de comprendre ce qui se passait. Il se remémora son arrivée à la station. Maintenant qu’il y songeait, il se rappela qu’à part Bou et lui il n’y avait aucun client à la billetterie ni personne qui franchissait les tourniquets ou qui empruntait l’escalier. À bien y repenser, il n’y avait même pas de contrôleur au guichet. Inhabituel.
— La station est peut-être fermée ! se dit-il à voix haute.
« Si ça avait été le cas, il y aurait eu un avis à cet effet à l’entrée et tu l’aurais vu ! » répliqua sa voix intérieure. Rares, ou plutôt quasi-inexistantes, étaient en effet les choses qui échappaient à la fine attention d’Edwin. Il était donc peu probable qu’il n’ait pas remarqué un tel message. « Un peu de patience, ajouta sa petite voix. Le métro ne devrait pas tarder à arriver. » Il se mit à faire les cent pas sur une marche ; il longeait la grille tout en se parlant :
— Ma mère-grand, ce n’est pas normal ! Où est passé Bou ? Il se trouvait pourtant derrière moi quand j’ai pris l’escalier. Il a peut-être été intercepté par un employé ! Mais il l’aurait alors informé que je me trouvais ici et on serait venu me chercher…
Il était sur le point de reprendre ses appels à l’aide quand il entendit le sifflement de l’air déplacé, bien typique de l’arrivée d’une rame. « Tu vois, il suffisait d’être patient ! » le sermonna sa conscience. Il empoigna son havresac, mais il repensa alors à son copain et hésita à partir sans lui. « Ne t’inquiète donc pas, reprit sa petite voix. Quand on ferme une station, on met des navettes à la disposition des usagers. Balthazar a sûrement pris le bus et tu le retrouveras au collège. Dépêche-toi, sinon tu vas rater le métro et la situation va empirer. » Edwin dévala les dernières marches.
En arrivant sur le quai, le garçon sentit le souffle poussé par le train avant même d’apercevoir le wagon de tête. Le convoi à traction électrique émergea du tunnel et passa rapidement devant lui. Il s’était avancé si près de la tranchée que sous l’effet du vent ses cheveux lisses se plaquèrent sur son visage pâle. Ainsi immobile et vêtu de son tricot ivoire, on aurait pu le prendre pour une statue grecque figurant un athlète olympique ; s’il n’avait pas la chevelure bouclée typique de ces sculptures de marbre, il en avait la couleur blanche de la tête aux pieds ; et, s’il n’avait pas leur étrange regard vide, le sien, rosé, était tout aussi remarquable. Edwin Robi était albinos ; une absence de pigments faisait en sorte que tout chez lui était décoloré : les cheveux, les sourcils, les cils, la peau et les iris. Ces derniers, rouges pâles, attiraient beaucoup l’attention.
Quand la locomotive passa, il lui sembla qu’il n’y avait pas de conducteur dans la cabine. « Pas possible ! » se dit-il. Il savait que, même si les convois étaient équipés de systèmes de pilotage et d’arrêt automatiques, un pilote en chair et en os devait toujours se trouver à bord : bien des usagers n’étaient pas prêts à confier leur sécurité à un ordinateur. Il regarda les voitures défiler. Malgré la pâleur de son regard, il jouissait d’une excellente vision et c’était un observateur auquel peu de détails échappaient. « Le métro est passé si vite que je dois simplement ne pas avoir aperçu le chauffeur », songea-t-il, tout en ayant peine à croire que ses yeux l’avaient trahi.
Le train s’immobilisa et ses portes coulissèrent. Edwin pénétra dans le wagon de queue et ses cheveux effleurèrent le cadre. Lui qui n’avait pas encore treize ans avait grandi très vite, et trop à son goût. Déjà qu’il ne passait guère inaperçu à cause de sa couleur, ce n’était pas la peine qu’il s’étire autant. Avec son mètre quatre-vingt-cinq, il était déjà le plus grand des élèves du collège. Il était si élancé que sa grand-mère le taquinait en lui disant qu’il devait être issu d’un croisement avec un roseau. Et, à sa propre stupéfaction, il continuait de grandir.
Comme la station, Edwin trouva désert le wagon dans lequel il se précipita. « Sois prudent ! » lui souffla sa voix intérieure. Il préféra rester debout et s’appuya contre un poteau métallique. Les portes se refermèrent et le métro se remit en marche. Quand il pénétra dans le tunnel, Edwin sentit la solitude l’oppresser. Il se dirigea vers l’avant, dépassa trois séries de portes latérales et s’immobilisa devant le portillon qui séparait son fourgon du second. Un écriteau indiquait qu’il était défendu de le franchir. Edwin n’avait pas l’habitude de désobéir aux règles. Mais, la situation étant elle-même inhabituelle, il décida de faire fi de l’interdiction et de traverser pour aller à la recherche des autres passagers.
Il ouvrit la portière. En tournant sur leurs gonds minés par la rouille, les charnières émirent un grincement qui le fit grimacer. Il s’engouffra dans le passage articulé, traversa l’autre porte qui cria autant que la première et arriva dans le deuxième wagon. Dans celui-là non plus il n’y avait pas âme qui vive. Il le parcourut d’un pas rapide, franchit un autre sas et passa dans le troisième. Personne !
Il allait accéder à la voiture suivante quand son attention fut attirée par quelque chose de brillant. Il s’en approcha. Il s’agissait d’un cube doré qui avait été oublié sur une banquette. Edwin s’assit et le souleva. Il fut surpris de sa lourdeur. Malgré son faible volume, qui correspondait plus ou moins à un berlingot d’un demi-litre de lait chocolaté, il était aussi lourd que six litres d’eau, selon ce qu’Edwin pouvait estimer. Intrigué, il fit tourner l’objet dans ses mains. Avec ses six côtés composés de milliers de facettes, il semblait avoir été taillé dans du cristal de la couleur de l’or. Il l’agita, mais n’entendit rien bouger à l’intérieur. Il le secoua avec plus de vigueur, mais rien ne se produisit.
Edwin se demanda à quoi cela pouvait servir. C’était si joli que ça devait avoir une grande valeur, au moins sentimentale. Il fut peiné pour la personne qui l’avait égaré. « Prends-le, lui dicta sa conscience. Tu es honnête ; il sera en sûreté avec toi. Mais si tu le laisses là il risque de tomber en de mauvaises mains. » Il était convaincu que c’était la meilleure chose à faire. Il ne pouvait cependant partir en l’emportant comme un voleur. Il prit un bout de papier et griffonna dessus :
« Trouvé étrange cube dans un métro desservant la ligne verte. »
Il signa le billet et ajouta son numéro de téléphone, puis il le colla sur le schéma qui représentait le plan du réseau. Avec cette évocation vague, seul le véritable propriétaire devinerait de quoi il s’agissait et saurait décrire l’objet. Edwin serait ainsi assuré de le rendre à la bonne personne. Après l’école, il afficherait le même message au bureau des objets perdus et à l’entrée des stations avoisinantes.
Il eut soudain une idée bizarre : il plaqua le bloc contre son oreille pour vérifier si quelque chose ne se passait pas à l’intérieur. Une forte vibration résonna dans sa tempe et l’étourdit. Il eut un violent sursaut et l’objet lui glissa des mains.
— Non !
D’un geste vif, il le rattrapa au moment où un coin atteignait le sol. Tout se passa alors très vite : un trait lumineux apparut sur une arête du cube et un éclair en jaillit. Aveuglé, Edwin relâcha l’objet qui retomba sur le plancher. L’éclair s’était déjà dissipé.
— Ma mère-grand ! Ça a l’air dangereux, ce truc !
Craintif, Edwin abandonna le bloc sur un siège et s’éloigna rapidement. « Ce n’est pas une bonne idée de le laisser, lui dit sa petite voix. Tu ne crains plus rien, maintenant ; il est déchargé. Allez, Eddie ! Mets-le dans ton sac et va-t’en ! » Méfiant, il tapota l’objet du bout des doigts, comme s’il risquait d’exploser ou comme s’il craignait de s’y brûler. Mais toute vibration avait cessé. Il le ramassa avec précautions et le rangea dans son sac qui du coup devint fort encombrant en raison de son poids inhabituel.
Pour se redonner une contenance, il fouilla dans une de ses poches et en extirpa un bâtonnet de réglisse. Il raffolait de ce bonbon noir. Il prit une bouchée, la mâchouilla et fit la moue. Ça n’avait pas de goût. Il huma l’autre bout et n’y décela aucune odeur. Déçu, il le jeta à la poubelle et reprit son exploration. Il passa le soufflet grinçant qui menait au quatrième wagon, qu’il trouva inoccupé comme les autres.
La lumière réapparut à ce moment à l’extérieur, indiquant que le métro arrivait à une station. Edwin décida de descendre là et de prendre un autobus. Le convoi ne ralentit cependant pas. Le débarcadère défila à toute vitesse devant ses yeux, alors que le train continuait sa course sans s’arrêter, dépassait le quai en une seconde et s’engouffrait à nouveau dans le tunnel.
— Quelle poisse ! Maintenant, je suis sûr que la situation n’est pas normale. Je dois être monté dans un train hors service. S’il n’arrête pas à ma station, je serai en retard à l’école. Pourquoi personne ne m’a rien dit ? J’aurais simplement pris le bus au lieu de tomber dans ce traquenard ! Pff !

Edwin traversa toutes les voitures. À chaque passage à soufflet, le grincement des gonds lui fit serrer les dents. Dans chaque fourgon, sa mélancolie augmenta. Arrivé à celui de tête dans lequel il n’y avait bien sûr pas un chat, il s’avança jusqu’à la portière menant au poste de pilotage. Contrairement à celles des sas qui étaient munies de carreaux vitrés, celle-ci était pleine et ne laissait pas voir la cabine. Il frappa et appela en espérant entendre une réponse qui ne vint pas. Il tourna la poignée, mais se heurta à un solide verrou. Il martela la cloison avec plus de vigueur et éleva la voix, sans plus de résultat.
Le métro poursuivit sa course et passa une autre station sans ralentir.
2 Des visiteurs indésirables
Debout dans l’allée centrale, agrippé des deux mains à un montant vertical et le regard fixe devant lui, Edwin attendait sans nourrir trop d’espoir de voir s’il pourrait descendre à la prochaine station, celle qui se trouvait à proximité du collège. Il reçut soudain dans le dos une décharge électrique qui le projeta au sol. Son corps tressaillit et une clarté éblouissante le força à fermer les yeux. Il mit quelques secondes à recouvrer ses esprits. Il se releva avec peine en chancelant. Sa faiblesse fut toutefois de courte durée car, l’instant d’après, il se sentit bien, ou plutôt, mieux, comme si ce choc l’avait revigoré. Il se retourna pour voir ce qui l’avait secoué. Un arbre en piteux état venait d’apparaître dans le wagon, à quelques mètres de lui !
Edwin recula et, hébété, considéra l’imposant végétal. Son tronc déformé par un creux pourri se divisait en deux branches maîtresses, mais celle de droite était cassée au-dessus de la jonction et ce, depuis longtemps, à en juger par sa surface noire desséchée. L’autre ramification, percée par les vers, se prolongeait en un enchevêtrement de branches molles qui retombaient jusqu’au sol.
— Hé, ho ! Y a quelqu’un ? demanda-t-il en cherchant à voir derrière.
Personne. « Attention ! gémit sa conscience. Eddie, sois prudent ! »
Edwin secoua la tête pour chasser cette vision. En vain ; l’arbre était bien là. Pour rendre la situation plus étrange, il ne se trouvait pas dans un pot mais il se tenait debout sur ses racines gluantes.
— C’est inouï… bredouilla l’adolescent. Le métro est en marche et il se trouve dans un tunnel. Comment cet arbre est-il arrivé là ?
En guise de réponse, un désagréable fracas métallique écorcha ses oreilles. Edwin regarda à travers les branches et devina la cause du bruit : au bout du wagon, la porte venait de s’ouvrir en grinçant et une vieille armoire de bois était apparue dans l’embrasure. « Ma mère-grand ! D’où vient cette chose ? J’ai pourtant inspecté tous les wagons et elle ne se trouvait dans aucun… »
— Qui est là ? lança-t-il. Qui a ouvert la porte ? Holà ! Montrez-vous !
Aucune réponse. « Eddie, cria sa conscience dans son crâne, concentre-toi et quitte cet endroit ! » Le métro émergea du tunnel. Une station ! Edwin souhaita qu’il s’arrête. Mais, comme les fois précédentes, le convoi passa devant l’embarcadère sans ralentir et s’engagea dans une autre galerie.
— Quelle galère ! grommela le garçon en toisant l’arbre et l’armoire.
Il entendit alors frapper contre la vitre sur sa gauche. Il se retourna. Et il hurla.
— Ouille ! Qu’est-ce ? Non !
Une créature squelettique était collée à l’extérieur de la fenêtre.
— C’est insensé ! lança Edwin. Personne ne pourrait tenir ainsi sur la vitre d’un train qui roule à toute allure. C’est absurde. Qu’est-ce qui m’arrive ? Suis-je devenu fou ?
Comme s’il voulait confirmer sa présence, l’être momifié sourit en dévoilant deux rangées de crocs pointus et pénétra dans le train en passant à travers le verre comme si ça avait été de l’air. Edwin fit un bond en arrière, ferma les yeux et secoua la tête. Quand il regarda à nouveau, ce fut pour constater que la créature se trouvait devant lui. Constituée d’un assortiment d’os recouverts d’une mince pellicule verdâtre, elle ressemblait à un cadavre à moitié décomposé. Edwin battit des bras comme une girouette dans une tempête.
— C’est répugnant ! Horrible ! Allez-vous-en !
La momie révulsa ses globes oculaires et sourit de toutes ses dents, comme si cette insulte avait été le plus beau des compliments. Elle se tourna vers l’arbre et l’armoire auxquels elle fit signe d’approcher en repliant un index osseux. Le meuble commença à glisser sur le plancher et l’arbre se mit à marcher sur ses racines. Ils avancèrent lentement vers la momie en se rapprochant par le fait même d’Edwin, qui n’arrivait pas à croire à ce qu’il voyait.
— Les choses… bougent. C’est impossible !
— Donne-nous le gobeur ! beugla soudain la vieille armoire.
Surpris et surtout horrifié, Edwin courut à la cabine de pilotage et martela la porte en hurlant.
— Au secours ! Ouvrez-moi cette porte ! Je veux sortir d’ici !
« Il n’y a personne pour t’aider, lui souffla sa conscience. Tu ne peux compter que sur toi. Réagis et quitte ce convoi ! »
— Je voudrais bien, mais comment ? gémit Edwin.
L’arbre contourna la momie et s’avança. Son branchage flasque s’affalait sur le plancher et ondulait comme une multitude de serpents.
— Livre-nous le gobeur ! gronda-t-il d’une voix caverneuse, tout en tentant d’atteindre le garçon avec ses longues branches.
Edwin ignorait ce qu’était un gobeur, mais il n’avait aucune envie de l’apprendre. Tout ce qu’il voulait, c’était s’éloigner de ces monstruosités. En quelques mouvements rapides, il contourna le végétal, sauta par-dessus les banquettes, dépassa la momie et le meuble et courut se réfugier dans l’autre wagon en claquant les portes derrière lui. Les créatures le rejoignirent en traversant les cloisons du sas comme s’il n’y avait rien eu. L’armoire était en tête. Ses battants s’écartèrent en grinçant. Derrière celui de droite se trouvait une tringle où se balançaient de vieux cintres rouillés, tandis que celui de gauche abritait des tiroirs vides craquelés. Le meuble s’arrêta à un pas d’Edwin. Ses tiroirs se mirent à coulisser dans un mouvement de va-et-vient, comme s’ils cherchaient à l’avaler.
— Laissez-moi… Partez ! gémit le garçon.
— Tu n’as qu’à nous remettre ce que tu nous as volé, dit la momie verte.
— Ce que je vous ai volé ? Mais de quoi parlez-vous ? Je n’ai jamais rien volé à personne !
Ses assaillants se mirent à gronder. L’arbre souleva une longue branche, la fit claquer comme un fouet et en balança l’extrémité devant le nez du garçon, qui vit alors sa note manuscrite fichée au bout de la tige.
— Ah, vous parlez du cube ! Je ne savais pas que ça s’appelait un gobeur… Mais je vous assure que je ne l’ai pas volé. J’avais au contraire l’intention de le remettre à son propriétaire ; le mot que vous avez trouvé en est la preuve et…
La branche molle fouetta à nouveau l’air afin de couper court à ses paroles. La momie grogna, l’armoire grinça et l’arbre gronda.
— Euh… bredouilla Edwin. Y’a pas de problème… Puisque ce gobeur vous appartient, je vous le rends tout de suite.
D’un geste nerveux, Edwin fit glisser la fermeture éclair de son sac à dos. « Ne fais pas ça ! supplia la petite voix dans sa tête. Ces êtres sont animés de mauvaises intentions. Qui sait ce qu’ils vont faire avec cet engin ? Ne le leur donne pas ! » Edwin songea qu’il pouvait peut-être s’agir d’une bombe. « C’est possible, se dit-il, avec tous ces attentats qui sont perpétrés dans les grandes villes du monde… » Cette pensée le fit hésiter. S’il s’avérait que ce bloc puisse exploser et que ces monstres le fassent éclater, il ne se pardonnerait jamais de le leur avoir remis. Il fallait qu’il réfléchisse. Pour les faire patienter, il fit semblant d’avoir du mal à retrouver l’objet. Tandis qu’il tâtonnait dans son sac, une voix sourde provenant d’on ne sait où gronda :
— Hastas abjicit et hosti portas aperit. Il jette les armes et ouvre les portes à l’ennemi.
Edwin regarda de tous côtés, mais ne vit pas qui avait parlé. La voix semblait être sortie du néant. Il fut alors certain d’avoir affaire à de puissants terroristes. « Ce gobeur est sûrement bourré d’explosifs ! Il est donc hors de question que je le leur remette. » Le végétal gronda, le meuble grinça et la momie grogna. Ils s’impatientaient. Que faire ? Edwin remarqua à ce moment une niche vitrée à côté de lui, un renfoncement pratiqué dans l’épaisseur de la paroi du wagon où on avait casé un extincteur et une hache. Il regarda les créatures et leur dit :
— Je vais vous le remettre à une condition : éloignez-vous de moi !
Ses assaillants reculèrent docilement jusqu’au fond de la voiture.
En voyant l’instrument de secours, Edwin avait eu une idée. Il agirait dès que le métro atteindrait la prochaine station : il briserait la vitre de la niche d’un coup de coude et s’emparerait de la hache avec laquelle il fracasserait une vitre, pour laisser tomber le cube sur le rail, de manière à ce que les roues l’écrasent. Quant à lui, il se jetterait en arrière pour se protéger de l’explosion. Si les monstres en réchappaient, il aurait alors une arme pour se défendre, pour fracasser les vieilles planches, éventrer le tronc pourri et fracturer les os séchés.
De nouveau, la clarté se manifesta à l’extérieur du convoi, annonçant l’approche d’une station. Il était temps d’agir. Edwin n’avait pas cessé de tâtonner dans son sac, mais il n’avait pas encore mis la main sur le bloc. Maintenant pressé de le récupérer, il se pencha sur l’ouverture et scruta l’intérieur. Il ne vit rien. Il souleva le havresac. Il était léger. Il était vide. L’objet ne s’y trouvait plus. Il avait disparu.
— Mais… où est-il passé ? s’étonna Edwin.
« Au moins, ils ne l’auront pas ! » souffla sa voix intérieure.
L’arbre fouetta l’air, l’armoire fit claquer ses battants et la momie menaça Edwin d’un long doigt griffu. Ils se mirent à avancer, lui à reculer.
— Je vous jure… Je l’avais déposé au fond de mon sac, mais il a disparu. Voyez par vous-mêmes, ajouta-t-il en tendant le havresac vers ses assaillants.
La momie verte rugit et se jeta sur lui. Edwin se pencha juste à temps et elle passa par-dessus sa tête. Elle tendit les bras et chercha à l’atteindre avec ses griffes argentées. Si le garçon avait esquivé l’assaut, ce n’était là qu’un sursis ; il ne pouvait s’échapper ; les créatures bloquaient l’accès à toutes les issues. Il hurla :
— À l’aide ! Par pitié ! Quelqu’un va-t-il enfin m’entendre ?
À ce moment, un quatrième personnage pénétra dans le wagon en passant au travers du toit et atterrit sur le plancher. Il se releva et dut plier le cou, car il était plus grand que le wagon. Le géant était vêtu d’un long manteau prune et portait des gants violets. Edwin ne pouvait pas voir son visage, caché par le large rebord de son chapeau pourpre. Le colosse se posta devant lui et croisa les bras. Une voix grave et lointaine, cette même voix qu’Edwin avait entendue un peu plus tôt, s’éleva :
— Phantamarem vehis Phantamarisque fortunam !
La voix poursuivit en se rapprochant. Elle devenait plus forte, plus menaçante :
— Quæ sunt Phantamaris Phantamari ! Quæ sunt Phantamaris Phantamari ! Quæ sunt Phantamaris Phantamari …
Elle répétait ce refrain d’une voix lente, comme s’il s’agissait d’une formule magique. Edwin balaya les lieux du regard. Ses yeux passèrent de l’arbre à la momie puis à l’armoire, avant de revenir au géant. Tous les quatre étaient silencieux ; la voix ambiante n’appartenait à aucun d’eux. Elle venait de partout et semblait flotter dans l’air. Edwin frissonna. « Les créatures sont immobiles, lui souffla sa conscience. Ne crois-tu pas que ce serait un bon moment pour tenter une sortie ? »
Oui ! Il bondit par-dessus une rangée de banquettes. La voix ambiante se tut. Edwin continua de sauter les obstacles. Il avait presque atteint la porte du fond quand il heurta un poteau et tomba. Profitant de sa chute, l’être squelettique bondit, griffes devant. Les trois autres encadrèrent le garçon. La voix reprit sa ritournelle.
— Quæ sunt Phantamaris Phantamari ! Quæ sunt Phantamaris Phantamari…
Edwin se recroquevilla, enfouit son visage entre ses genoux pour ne plus voir ces créatures et se protégea la tête avec les bras pour ne plus entendre cette voix. Il se mit à trembler violemment.
— Il va fuir ! Empêchez-le de se sauver ! tonna la voix ambiante.
Comme il percevait des mouvements au-dessus de sa tête, Edwin osa lever les yeux. Le géant et la momie avaient échangé leurs places et c’était maintenant le colosse qui lui faisait face. Il fouilla dans une poche de son manteau et en sortit un objet tubulaire qui ressemblait à une torche électrique.
— Je connais un garçon qui va goûter à la puissance de l’ombre mauve ! ricana l’arbre.
Le géant foudroya du regard le végétal, qui frémit de toutes ses branches. La voix reprit :
— Quæ sunt Phantamaris Phantamari ! Quæ sunt Phantamaris Phantamari…
En voyant le géant le viser avec son tube, Edwin réalisa qu’il ne s’agissait pas d’une inoffensive lampe de poche, mais d’une arme. « Pars, Eddie ! Il en est encore temps ! » lui cria sa petite voix.
Edwin ferma les yeux. Il souhaitait disparaître. Le géant appuya son pouce sur l’interrupteur. Un faisceau lumineux orange jaillit du cylindre et frappa l’endroit où était recroquevillé l’adolescent. Mais le rayon rebondit sur le sol, car Edwin n’y était plus. Il venait de disparaître.
— Zut ! tonna le géant. Le jeune Robi a été plus rapide que moi et je n’ai pas pu l’immobiliser.
La momie jeta un regard mauvais à l’arbre et à l’armoire en grondant :
— Pourquoi avez-vous laissé le gobeur sans surveillance ?
— Nous n’avons pas eu le choix, s’excusa le meuble. Après avoir attrapé quelques sphères , nous vous avons attendus ici, mais un gardien est arrivé et nous avons dû fuir. Par chance, il ne nous a pas vues. Malheureusement, nous n’avons pas eu le temps de reprendre le gobeur que nous avions déposé pour nous reposer.
— Vous n’êtes que deux sottes paresseuses et incapables ! Je me demande pourquoi nous avons pris de telles écervelées dans notre équipe.
— Je te ferai remarquer que c’est moi qui suis à l’origine de notre équipe. Je suis la première à m’être rebellée, que je sache ! persifla l’armoire en faisant claquer ses battants.
— Et vous n’aviez qu’à arriver plus tôt ! ajouta l’arbre en fouettant l’air de ses ramilles.
— Cessez ces enfantillages ! ordonna le géant.
Il s’adressa au végétal.
— Que s’est-il passé, après l’arrivée du gardien ?
— Nous l’avons espionné et, quand il est retourné à son poste d’observation, nous sommes revenues. Nous avons alors trouvé l’endroit occupé par le jeune Robi qui, comme vous le savez, avait déjà trouvé l’engin.
— Mais nous n’avons pas tout perdu, ajouta le meuble. Je vous rappelle que, juste avant, nous avions réussi à capturer des astres, ce qui prouve que l’appareil fonctionne !
— Et à quoi ça nous avance, puisque vous nous avez tout fait perdre ? gronda la momie. J’espère que le garnement n’a pas cassé le gobeur, sinon nous aurons fait tout ce travail pour rien. Quand je pense qu’il est presque impossible d’en fabriquer un autre…
— Tu dramatises, murmura la voix. Nous rattraperons Edwin Robi quand il reviendra et nous l’obligerons à nous rendre notre bien. Ce n’est pas un simple garçon qui va nous arrêter.
— Simple garçon ? C’est toi qui dis ça ? demanda le géant en levant la tête comme si la voix venait d’en haut. Sache qu’il ne faut pas sous-estimer Edwin Robi. Il est plus puissant qu’on pourrait le croire. S’il y a quelqu’un qui peut nous nuire, c’est lui. Heureusement, lui ne le sait pas.
— Comment le sais-tu, toi ? demanda la momie en jetant un regard méfiant au colosse.
— Je le sais, c’est tout !
— Dans ce cas, il vaudrait mieux que je nous en débarrasse, proposa la voix ambiante.
— Pas avant que nous ayons récupéré le gobeur, s’opposa le géant. Et puis, connaissant ses forces, j’aimerais convaincre le jeune Robi de se rallier à notre cause.
— Et s’il refuse ? s’enquit l’arbre.
— Alors, je jure que je le détruirai avant qu’il ne compromette mon plan.
— Mon plan ! répliqua le meuble.
— Notre plan ! corrigea la momie.
— Oui, notre plan, approuva la voix ambiante.
— Notre plan, c’est ça ! Notre plan, répéta le végétal.
Le géant réprima un grognement de mépris. Il se savait bien plus fort que ces avortons, mais pour l’instant il avait besoin d’eux. Il trouva plus sage de s’éclipser. Il s’assit sur une banquette du wagon, s’y enfonça et disparut. Au même moment, le convoi, le tunnel et les rails s’évaporèrent et les autres créatures se retrouvèrent dans un espace vide. Elles devaient partir. L’une après l’autre, elles plongèrent dans le trou qui avait remplacé le siège dans lequel venait de s’engloutir leur compère.

Edwin cria en se redressant en sursaut. Il regarda autour de lui. Il ne vit plus le géant, ni la momie, ni l’armoire, ni l’arbre, et il constata qu’il n’entendait plus la voix. Il reconnut alors sa chambre ; il était dans son lit. Il tourna la tête vers la fenêtre et aperçut la rassurante lumière rosée du soleil levant.
— C’était un rêve, un mauvais rêve… C’est incroyable !
C’était le premier cauchemar de sa vie. Son corps frissonnait encore quand, tout à coup, il fut secoué par de violents spasmes. Une lueur l’enveloppa et l’aveugla, tandis qu’il se sentait transpercé par un éclair qui faucha sa vigueur et fila vers le placard où il disparut. Mais Edwin recouvra aussitôt ses forces et se sentit plus en forme que jamais. Craignant d’avoir replongé dans son rêve, il inspecta sa chambre. Il regarda sous le lit, dans son placard et dans ses tiroirs, mais il ne trouva aucune créature. Bien entendu !
— Je ne devais pas être tout à fait réveillé, se dit-il pour s’expliquer l’étrange phénomène.
Calmé, il s’assit au bord du lit. Il tira sur la chaîne qui reposait sur sa table de chevet et saisit le médaillon qui y était suspendu. Il l’ouvrit avec respect et contempla les deux petites photographies enchâssées à l’intérieur depuis plusieurs années. Il soupira, referma la parure et passa la chaîne à son cou. Il ne se séparait jamais de ce bijou.
On frappa à la porte de sa chambre.
— Est-ce que ça va, Edwin ? Je t’ai entendu crier.
C’était sa grand-mère Cécile.
— Oui, ça va, mamie. J’ai seulement fait un cauchemar.
— Toi ? Mon pauvre chéri ! Descends vite, je vais te préparer des crêpes.
« Des crêpes un lundi matin ? » s’étonna le garçon. « C’est un jour très spécial », lui rappela sa voix intérieure. « C’est vrai ! » Joyeux, il annonça à sa grand-mère qu’il arrivait. Il venait de réaliser que les classes étaient terminées depuis trois jours et que ce lundi marquait le début des grandes vacances. Il avait donc tout l’été devant lui et il comptait bien en profiter en compagnie de son meilleur ami, Balthazar Canier.
3 Le pirate
Quand il sortit de sa chambre, les cheveux d’Edwin effleurèrent le haut du chambranle ; à l’étage de cette maison ancienne, les portes faisaient moins de deux mètres de hauteur. Il s’engagea dans l’escalier en inclinant machinalement la tête pour ne pas heurter le lustre et alla retrouver sa grand-mère dans la cuisine. Il se pencha pour l’embrasser. Edwin avait l’air d’un géant à côté d’elle qui avait la taille d’une fillette de dix ans. Elle lui offrit son sourire, ce sourire perpétuel qui illuminait autant sa bouche que son regard et qui avait fini par graver des sillons de joie aux coins de ses yeux et de ses lèvres. Cécile Robi était radieuse et, malgré sa chevelure poivre et sel, elle ne paraissait pas ses soixante-cinq ans.
— Es-tu remis de ton cauchemar ? demanda-t-elle en lui tendant une assiette pleine de crêpes.
— Oui, ne t’en fais pas. Mais, tu sais, il avait l’air bien réel.
Cécile, qui n’avait jamais rêvé, haussa les épaules pour lui rappeler son ignorance du pays des songes. Edwin avait bien du mal à concevoir que quelqu’un puisse ne pas rêver. Cela faisait un étrange contraste avec lui qui, non seulement rêvait toutes les nuits, mais pouvait maîtriser le déroulement de ses rêves. Il pouvait même décider à l’avance de leur contenu et, chaque matin, leur souvenir demeurait aussi clair à son esprit que s’il avait visionné un film. Ses amis, qui ne dominaient jamais leurs pensées nocturnes et qui, s’ils avaient la chance de faire un songe fabuleux, l’oubliaient dès qu’ils ouvraient les yeux, trouvaient qu’il avait de la chance de posséder de telles facultés et ils auraient aimé pouvoir en faire autant, ne fût-ce qu’une fois de temps à autre.
En mettant à profit l’emprise qu’il avait sur ses rêves, Edwin utilisait ses nuits pour concrétiser ses phantasmes les plus fous. Ainsi, malgré son jeune âge, il était un habitué de l’espace et des voyages en fusée et en navette. Il avait donc souvent marché sur la lune et séjourné dans la station spatiale, et il avait depuis longtemps posé le pied sur mars. Il avait aussi gagné de nombreux concours sportifs, dont les Olympiques, et ce, dans toutes les disciplines ou presque. Il n’y avait qu’au plongeon qu’on ne risquait pas de le voir se présenter ; depuis cet accident qui avait coûté la vie à ses parents, Edwin ne pouvait supporter d’avoir la tête sous l’eau. Il se tenait donc le plus loin possible des plongeoirs et des fonds marins. Heureusement, son hydrophobie ne l’empêchait pas d’aimer la natation tant qu’il avait pied, ainsi que la navigation pourvu qu’il portât un gilet de sauvetage.
Aventurier dans l’âme, il avait à plusieurs reprises reproduit en rêve des reportages dépeignant de nouvelles contrées ; presque plus aucun pays n’avait de secret pour lui. Entre autres, il avait parcouru le Canada et les États-Unis, de l’Atlantique au Pacifique, et participé à des safaris-photos au Kenya et en Tanzanie. Il avait visité les cathédrales d’Europe, les temples d’Asie et les mosquées d’Afrique. Il avait navigué sur l’Amazone, des Andes péruviennes jusqu’à la côte orientale brésilienne, traversé la grande steppe de Russie et les plateaux d’Australie. Il avait exploré les vestiges des premières civilisations et escaladé les plus hauts sommets du monde. Lui qui aimait tant les animaux avait dans son sommeil chevauché des zèbres, des mustangs et des rhinocéros, et fait des promenades à dos d’autruche, de panthère et de kangourou. Il avait même fauché le sol préhistorique du crétacé en compagnie d’un iguanodon. De plus, ses nuits lui avaient permis de piloter des avions ainsi que des hélicoptères. Mais, ce qu’il préférait par-dessus tout, c’était survoler la terre comme un oiseau, libre comme l’air.
Avec un tel ascendant sur ses songes, Edwin n’avait jamais fait de cauchemar. Du moins jusqu’à cette nuit. C’était pour cette raison que son mauvais rêve l’avait tant perturbé. Et pas seulement le rêve, mais aussi le fait qu’il n’avait pas été conscient qu’il rêvait. Il n’arrivait pas à comprendre pourquoi la maîtrise de son imagination lui avait soudain échappé.
Tout en mangeant, Edwin feuilleta le journal du jour. Un titre à la une attira son attention : « Un réseau de trafiquants d’explosifs est démantelé dans les Laurentides . »
— Ils les ont pris ! Génial ! s’exclama-t-il en tapant dans ses mains.
— De qui parles-tu ? s’enquit Cécile.
— Des trafiquants d’explosifs. As-tu lu l’article ?
— Je l’ai survolé. Pourquoi ?
— Eh bien, figure-toi que le mystérieux informateur qui a mené à leur arrestation n’est nul autre que Bou !
— Balthazar ? Allons donc ! Qu’est-ce que tu me chantes là, Eddie ?
— C’est vrai, mamie, je t’assure ! J’étais avec lui quand il a découvert leurs activités par hasard et je l’ai même aidé à constituer le dossier qu’il a fait parvenir à la GRC 1 .
La grand-mère avait du mal à croire qu’un garçon de pas encore treize ans ait pu accomplir un tel exploit. Cependant, si elle avait su que l’informateur avait cet âge, c’est à Balthazar Canier qu’elle aurait tout de suite pensé.
— Je sais que tu ne me mens jamais, Edwin, mais je t’avoue que j’ai du mal à y croire. Si toutefois c’est la vérité…
Elle fronça les sourcils, hésita et ajouta, soucieuse :
— Si c’est vrai, c’est une action que j’approuve, mais c’est en même temps un geste qui m’inquiète. Si ton copain a pu infiltrer un réseau de dangereux criminels grâce à ses connaissances en informatique, je n’ose pas imaginer ce qu’il pourrait faire d’autre…
— Bou ne ferait jamais rien de mal. S’il était méchant, il ne serait pas mon ami.
Cécile pouvait faire confiance à son petit-fils. Rassurée, elle retourna à ses affaires. Il lut l’article.
« Un porte-parole de la Gendarmerie royale du Canada a annoncé hier que leurs agents avaient mis la main au collet d’un groupe de dangereux criminels qui trempaient dans le trafic des explosifs. Dans la nuit de samedi à dimanche, une escouade a pris les malfaiteurs sur le fait alors qu’ils procédaient à une importante livraison de marchandises prohibées.
« Ce coup de filet a été réalisé grâce à des informations postées par un mystérieux informateur, qui aurait soi-disant mis la main sur les données confidentielles des bandits, dont le calendrier de leurs opérations où figuraient tous les détails de la livraison de l’autre nuit. Les agents fédéraux n’ont eu qu’à s’embusquer et à attendre l’arrivée des autres joueurs pour leur fondre dessus. Tous les marchands et leurs clients ont été pris dans la rafle. Des bruits de couloir prétendent qu’un ministre tremperait dans l’affaire, mais les autorités n’ont voulu émettre aucun commentaire à ce sujet.
« Le billet anonyme qui accompagnait l’envoi des preuves laisse supposer que le dénonciateur serait un fouineur informatique, qu’on appelle hacker dans le jargon. L’auteur du mémo prétend qu’un concours de circonstances l’a mis sur la piste d’un des malfrats, laquelle à son tour l’a mené jusqu’au repaire des trafiquants. Le pirate aurait prétendument découvert une faiblesse du système de protection de leur réseau informatique, ce qui lui aurait permis d’accéder à la banque de données regroupant les informations relatives aux membres du groupe criminalisé et à tous leurs clients, ainsi qu’à leur carnet de commandes passées, présentes et futures. »
« Hi, hi, hi ! Ce cher Bou ! Quel as ! » songea Edwin. Il poursuivit sa lecture.
« Mais, d’après le représentant de la GRC, le système de protection est si sophistiqué qu’il semble impossible qu’une telle intrusion puisse être l’œuvre d’un seul pirate. Ni même de plusieurs. Car… »
Edwin s’étonna intérieurement. « Pourquoi pas ? C’est effectivement un seul pirate qui a accompli cet exploit. Si jeune et pourtant si rusé ! » Il continua sa lecture.
« … Car la dénonciation était si complète et précise que le délateur serait plutôt, selon toute vraisemblance, un ancien associé bien au courant des affaires du groupe, qui aurait décidé de se venger. »
« Alors là, ils n’y sont pas du tout, songea Edwin. Bou ne s’associerait jamais avec de telles crapules. Il n’est qu’un gentil pirate qui agit par goût du défi, toujours sans intention de nuire et sans jamais enfreindre la loi. La seule chose qu’il ait violée, c’est le réseau d’un groupe de bandits. » Il lut la fin :
« Les gendarmes tentent maintenant de remonter la piste jusqu’à l’informateur anonyme et ils ont confiance qu’ils auront tôt fait de découvrir son identité. Qu’il s’agisse d’un ex-complice qui a trahi ses compères ou de pirates justiciers qui se sont infiltrés chez eux par effraction, les autorités nous assurent que le ou les délinquants devront répondre de leurs actes . »
— Ah ça, n’y comptez pas ! pouffa Edwin à mi-voix. Vous ne le trouverez jamais.

Edwin se remémora le dernier exploit de son meilleur ami.
Depuis toujours, Edwin appelait son copain Bou, mais, au collège, les prouesses informatiques de Balthazar Canier lui avaient valu le surnom de Boucanier-le-Pirate. Si Bou était assez futé pour s’infiltrer n’importe où, il ne faisait cependant jamais rien d’illégal ni de méchant.

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