Le cycle M
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Description

Mélanie l’Acadienne débarque à Marseille, en compagnie de son amie Garence, d’origine française. Son enthousiasme lui fait oublier bien vite l’obscure malédiction familiale qui pèse sur son voyage. Ce séjour prend même une tournure initiatique lorsque se manifestent ses premières menstruations. Mais les vacances sont de courtes durées pour les deux amies : elles sont mystérieusement catapultées au Moyen Âge, et entraînées malgré elles sur les traces d’un sombre personnage.
Qui est le Maure, et que cache-t-il… ? Mais surtout : comment vont-elles retourner au 21e siècle ?
« Plonger leurs yeux innocents
dans le regard des gisants
Occis par l’épée,
tout vivants estrillés. »

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 27 octobre 2016
Nombre de lectures 50
EAN13 9782897500245
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0021€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Titre : Le cycle M
Texte : Marilyn Bouchain Oeuvre en couverture : Annie France Noël Conception graphique : Lisa Lévesque Révision : Catherine Pion Direction littéraire : Marie Cadieux
Adaptation numérique : Studio C1C4

ISBN (papier) 978-2-89750-022-1 ISBN (PDF) 978-2-89750-023-8
ISBN (ePub) 978-2-89750-024-5 Dépôt légal : 4 e trimestre 2016

Pour ses activités d’édition, Bouton d’or Acadie reconnaît l’aide financière de :



Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays.

© Bouton d’or Acadie inc.
Case postale 575
Moncton (N.-B.), E1C 8L9, Canada
Téléphone : (506) 382-1367
Télécopieur : (506) 854-7577
Courriel : boutondoracadie@nb.aibn.com
Web : www.boutondoracadie.com www.avoslivres.ca

Un livre créé en Acadie
Note au lecteur : Les mots suivis d’un chiffre font référence aux lexiques inclus à la fin du roman.
Des projets contrariés
— Heille, la jeune, check tes hardes ! Ta scarf frotte su’ l’plancher !
— Heu ? Ah… Oui, oui ! Garence murmure au creux du bonnet de Mélanie : T’as compris, toi ?
Le regard bovin que lui lance son amie doit signifier que non. Un tremblement, niveau 6 sur l’échelle de Richter du fou rire, fait tressauter la fine pellicule de gras qu’elle doit au régime DQ-Deluxe auquel elle a succombé depuis son arrivée au Canada. Le bus s’arrête à la mairie, là où la biche de fer, quelle que soit la saison, broute le ciment dans l’indifférence générale. Elles sautent sur le trottoir, du rire plein la gorge.
— Pouah ah ! J’ai failli lui dire « Excuse me, I don’t speak English ! »
— Hi ! Hi ! Hi ! Ben, ça t’sert à quoi d’écouter Radio- Radio 3 si tu sais toujours pas reconnaître du chiac !
— Ah ! Ah ! Un vrai fou rire : ça faisait longtemps !
— Hi ! Hi ! Ça fait du bien !
Attrapant la jeune Française par le bras, Mélanie l’entraîne sur le chemin de la bibliothèque.
— Faut se hâter : ça ferme dans une heure. J’espère qu’on va trouver des renseignements assez vite, sinon, on aura une mauvaise note à notre devoir de science…, pense-t-elle à voix haute en poussant les portes de verre.
À l’intérieur, on est bien : la chaleur et le calme font oublier cette fin février qui crache sa slush sur les bottes de neige fatiguées, assène de grandes claques de froid à chaque espoir de redoux. Déroulant les mètres d’écharpe, se dézippant et se livrant à une mue qui n’étonne personne, elles montent à l’étage où se trouve la section qui les intéresse : le rayon « Géographie ». À côté du rayon « Histoire ». À droite du rayon « Périodiques »…
— Hé ! T’as vu ? Justin Bieber dit qu’il cherche le grand amour !
— Montre-moi ça !
Happées par le numéro de Elle Québec , nos studieuses élèves s’attardent sur la photo du jeune chanteur. Soudain, rapprochant la page de sa bouche serrée en cul-de-poule, Mélanie susurre :
— Chuis là mon chou ! Je t’attends à la bibliothèque de Moncton !
Les regards désapprobateurs ou complètement vides des utilisateurs d’ordinateurs publics les rappellent à l’ordre : travailler, telle est leur mission du moment !
Cela fait maintenant deux ans que Mélanie et Garence se connaissent. Deux ans qu’elles ne se quittent plus. Mélanie ne cesse d’être amusée et surprise par cette amie venue d’outre-Atlantique : les mots et les expressions qu’elle utilise semblent si familiers et pourtant sont déconcertants, un peu comme si l’on partait en vacances dans sa propre maison… Quant à Garence, elle porte une profonde affection mêlée de reconnaissance à celle qui vint vers elle en ce premier jour de rentrée scolaire. Seule, dans une école dont elle ne connaissait ni les règles ni les occupants, dans un pays longtemps rêvé, mais tout à coup si étranger, l’excitation des premiers pas d’immigrante avait fait place au désarroi, à une sensation de totale vulnérabilité. Les larmes qu’elle avait eu tant de mal à retenir alors lui reviennent en bordure de cils chaque fois qu’elle y repense. Merci Mélanie, du fond du coeur, merci…
Les gros livres qui tapissent la table d’étude ont prouvé leur utilité : les notes sont prêtes pour demain et madame Robichaud n’a qu’à préparer son stylo pour, au moins, un 85 % ! Tout fier, le duo décide d’aller fêter ça chez Tim. Horton’s, bien sûr !
— Hi ! One Boston cream, please.
— Sorry ?
— One Boston cream…
Face à la mine déconfite de la serveuse, Garence montre du doigt l’objet convoité. Perplexe, elle se tourne vers sa comparse qui ricane comme une hyène.
— Où est-ce que je me suis trompée ?
— Nulle part, c’est juste ton accent : tu prononces trop les T et les R.
— Ben, ils sont là, non ?
— Yep, mais on les dit pas comme ça icitte !
— Ouf ! J’y arriverai jamais !
— Faut t’pratiquer. Écoute : Boston cream …
— Bos-tone criime.
— Hi ! Hi !
Criime ou cream , le tout est englouti en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire avec le bon accent ! Dans l’autobus du retour, les filles continuent de papoter à tort et à travers : le silence est, pour elles, une maladie de l’oreille ! Comme les congés de printemps approchent, elles en viennent à ourdir des plans :
— Tu vas aller voir tes parents en Alberta cette année ?
— Non, c’est zeux qui devaient venir, mais ma mère a accepté un autre contrat de cuisinière dans un camp d’ouvriers du pétrole alors, ce sera pour une autre fois… De toute façon, chuis accoutumée à c’qui m’visitent pas souvent. Depuis qu’chuis p’tite, c’est ça qu’c’est. Ils voulaient m’emmener là-bas mais mémère a dit qu’j’aurais une plus belle enfance icitte et pis qu’ça s’rait plus facile pour zeux… C’est correct : chuis heureuse quand ils viennent et on s’téléphone à toutes les semaines… Et toi ? Pars-tu en France ?
— Pas aux dernières nouvelles : ma mère et mon beau-père vont faire un séjour d’un mois en Italie et prêtent leur appartement parisien à une amie américaine, alors j’ai pas trop de raisons de retourner là-bas pour le moment… En tout cas, c’est chouette : on va pouvoir passer toutes nos journées ensemble et tu pourras même dormir chez moi. On va bien rigoler !
Arrivées au mall , elles descendent dans l’idée de se faire deux bises marseillaises en guise d’au revoir (car la bise parisienne se fait quatre fois !), mais elles ont la surprise d’être accueillies par le père de la jeune Française.
— P’pa ! Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Salut les filles ! Je viens de recevoir une bonne nouvelle alors je n’ai pas pu résister au plaisir de venir tout raconter à ma confidente préférée !
— Tu n’avais qu’un quart d’heure de plus à attendre !
— Ah non, moi, tu me connais : colère ou bonheur, si ça ne sort pas par la bouche, ça brûle le coeur !
Mélanie se surprend à penser une fois de plus qu’elle ne se lassera jamais d’entendre parler Thomas, cet homme sympathique à l’accent chantant du sud de la France. Venu travailler comme technicien du son pour une entreprise de promotion de spectacles, il n’a rien perdu de sa verve méditerranéenne malgré sa parfaite intégration au milieu artistique néo-brunswickois : ses dictons et proverbes sont une source inépuisable d’étonnement et de divertissement !
— Alors, tenez-vous bien… Non mais, tenez-vous bien ! Té 1 , à ce banc : je vous assure que la nouvelle est à tomber par terre !
Et de leur prendre les mains pour les poser sur le dossier d’un banc voisin. L’homme qui y fume sa cigarette les observe, un vague soupçon de folie à leur encontre.
— Voilà… Vous vous tenez bien, hein ? Je suis engagé pour les trois concerts de SupraFunk à Marseille ! Tony, le bassiste, vient d’être hospitalisé. Il m’a chaudement recommandé pour le remplacer. Ils ont écouté une de mes démos et tadam : ils ont crié « Banco ! Ce gars est trop bon, il nous le faut ! »
Le temps de tenir le banc semble révolu, car Thomas les saisit à présent par les épaules, amorçant une sorte de ronde-gigue échevelée. Pas contrariantes (et habituées aux extravagances du bonhomme !), les filles se laissent entraîner dans cette danse incongrue. La trentaine de personnes présentes à l’arrêt de bus assiste au spectacle, discrètement amusée. Sautillant toujours, Garence enchaîne :
— Je vais pouvoir inviter ma copine à venir passer toutes ses vacances à la maison, c’est top !
La danse connaît une baisse de régime subite.
— Bah non Garence, on s’est mal compris : tu viens avec moi. C’est deux semaines de présence sur place minimum. Il est hors de question de laisser seule une gamine de quatorze ans aussi longtemps !
— Mais p’pa… Mélanie et moi, on se faisait une fête de passer ces congés ensemble. On avait des plans et tout et tout…
La voix est tremblotante et les mines on ne peut plus déçues. Le pauvre père déglutit.
Allez, allez, une solution ! Une solution ! Ne pas les laisser comme ça ! Et soudain :
— Eurêka ! C’est simple : Mélanie vient avec nous ! On t’invite, ma belle : on va te faire visiter Marseille !
Quelques minutes, le temps nécessaire à l’information pour monter aux cerveaux et la danse du scalp joyeux reprend de plus belle, scandée par les rires des badauds !
Une grand-mère têtue !
— Mais mémère, pourquoi ? POURQUOI ?
Mardi, elle avait fondu en larmes lorsque sa grand-mère lui avait annoncé que non, elle n’irait pas en France avec Garence. Mercredi, elle avait refusé de manger et boudé toute la soirée devant le refus réitéré de la vieille dame. Jeudi, elle avait hurlé plus fort que Christina Aguilera puis s’était enfermée dans sa chambre quand sa grand-mère, après avoir écouté le père de son amie venu plaider sa cause, avait décliné très poliment l’offre. Vendredi, elle s’était acquittée de la totalité de ses tâches ménagères sans rechigner et avait gentiment fait la lecture à son aïeule, ce qui n’avait pas empêché cette dernière de lui préciser, avant de lui souhaiter bonne nuit, que sa décision restait ferme ! Aujourd’hui, elle tente une approche cartésienne :
— Peux-tu au moins m’donner une raison ? J’ai quatorze ans, j’peux comprendre ! Explique-moi : tu peux plus m’traiter comme un bébé !
Au mot « bébé », l’énergique petite bonne femme relève la tête. Ses yeux attendris la dévisagent un moment, puis :
— Tu as raison, chère… Je te dois une explication : tu sais que pour nous autres, la famille est très importante…
— Oui, chais ça…
— La vie nous a trop souvent séparés, à cause des guerres ou de la situation économique… Et c’est pour ça que nos traditions sont importantes. Elles nous permettent de nous souvenir de qui nous sommes, de ne pas nous perdre sur le chemin et dans nos cœurs…
— O.K., mais…
— Il y a une tradition chez nous que nous avons toujours respectée.
La voix de la vieille femme se fait plus grave que de coutume.
— Il est dit qu’aucune de nos filles premières-nées d’une génération ne doit quitter les terres du Canada avant d’avoir eu ses premières menstruations.
Mélanie avait tout imaginé, sauf ça ! Bouche bée, elle regarde sa grand-mère tandis qu’un terrible sentiment d’injustice l’envahit. Cette histoire de règles n’en finit pas de lui gâcher la vie. Depuis des mois, l’inquiétude la ronge. Elle a vu peu à peu chacune des filles de la classe glisser dans leurs étuis à crayons des tampons ou serviettes périodiques en se disant que la prochaine fois, ce serait son tour, mais le second semestre scolaire est déjà bien entamé sans que sa situation ne change. Elle reste coincée du côté de l’enfance alors que ses amies sont déjà — du moins biologiquement — des femmes. Non contentes de lui empoisonner le quotidien, ces menstrues retardataires vont la priver d’un voyage en France ! De plus, cette explication lui paraît des plus incongrues :
— But … Yousqu’il est le rapport entre les menstruations et les voyages à l’étranger ?
En guise de réponse, le visage de sa grand-mère si doux habituellement se fige dans une expression butée. Après d’inexplicables secondes de silence, un « C’est ça qu’c’est » sibyllin est lancé, semblant vouloir mettre un point final à la conversation. Au bord de l’implosion, Mélanie inspire profondément. Puisqu’il est apparemment inutile de chercher à percer ce mystère, elle opte pour une approche plus pragmatique :
— Écoute, chuis prête à respecter les traditions, vraiment mémère, mais peux-tu juste comprendre que ch’rai partie que deux semaines ? J’peux-tu pas prendre une chance ?
À vue de nez, elle vient de marquer un point : cette façon de mâchonner l’intérieur de sa lèvre inférieure est l’indice d’une hésitation croissante chez la vieille dame. Il n’en faut pas plus pour redonner confiance à l’adolescente.
— Peux-tu surtout comprendre que j’aurai p’t’ête jamais plus l’occasion d’aller en France ? En FRANCE, mémère ! Te souviens-tu que tu rêvais de t’y rendre toi aussi ?
L’aïeule se tait. Des larmes perlent au bord de ses paupières rosies par l’évocation de sa propre jeunesse. Mélanie, attendrie par l’émotion de sa grand-mère et cependant consciente d’une victoire possible, glisse ses bras autour de la taille de son interlocutrice. Déposant un bec sur la joue de velours, elle murmure :
— M’aimes-tu pas, mémère ?
Pressant le visage de la jeune fille contre le sien, la vieille dame souffle :
— Quinze jours, ce n’est pas bien long… Et après tout, cette tradition n’a peut-être plus de raison d’être… Tu seras sage ?
— Promiiiiiiiiiiis !
Moncton - Marseille
Le trajet pour se rendre à l’aéroport ne leur a jamais paru aussi excitant ! Les deux filles se tortillent sur la banquette arrière du taxi… sans dire un mot ! Ce qui ne semble pas inquiéter outre mesure le père de Garence, Thomas le bavard, en grande conversation avec le chauffeur :
— Oui, l’album Highway to Hell est un classique, je te l’accorde. Pourtant, ’74 Jailbreak est beaucoup plus créatif ! Écoute-le, tu verras !
L’arrivée à l’aéroport, la file pour faire enregistrer les bagages et régler les formalités se déroulent dans une sorte de brouillard cotonneux… On les mène ici, on les pose là, on les rappelle, on les fait patienter tandis qu’on tente de résoudre un problème lié au transport de la basse de Thomas : elles suivent le mouvement, dociles et muettes. L’heure d’embarcation venue, l’entrée dans l’avion se fait tout aussi placidement. Seule la question que leur pose l’hôtesse affable semble les sortir de cet état presque léthargique :
— Alors, contentes de partir pour Montréal, mes de–moiselles ?
— On va pas à Montréal, m’dame : on va à Marseille !
— Oh, Marseille ! Vous êtes chanceuses !
Après un vol très paisible d’une heure et quarante- deux minutes (Thomas, en grande conférence avec sa voisine de droite, n’a toujours pas remarqué leur mutisme !) et une attente impatiente pour le prochain embarquement Montréal-Paris, Mélanie et Garence parcourent les allées du vol A340 d’Air France, à la recherche de leurs places.
— 55-56-57. On y est !
Est-ce le numéro des sièges additionnés puis divisés par Pi, soustraits de la latitude et de la longitude du fuseau horaire ? Ou quelque chose de spécial flottant dans l’air confiné de l’appareil ? Ou simplement le pouvoir extraordinaire du mot « France » contenu dans le nom de la compagnie aérienne ? Nul ne saurait le dire… Ce qui est sûr, c’est qu’une transformation vient de s’opérer et que les deux amies placotent de plus belle !
— Hi ! Hi ! On s’envole vers la France !
— Oh, je suis si contente de t’emmener voir ma ville natale ! Mais auparavant : passage éclair à Paris !
— Paris ! Paris ! Nous voilà ! Ah, frappe-moi !… Tu sais quoi ? Frappe-moi pas ! J’veux pas m’réveiller !
— Si, si, regarde : je te pince bien fort et… On est toujours dans l’avion ! Trop bon ! Trop bon !
La machine infernale, en veille jusqu’à présent, vient de se mettre en marche ! Sept heures durant lesquelles l’aile gauche du A340 Montréal-Paris profite des commentaires enthousiastes des deux amies ! Joyeuses et contagieuses, c’est sous les souhaits de bonne continuation des passagers voisins que les jeunes voyageuses s’acheminent vers la sortie une fois l’appareil posé sur le tarmac parisien. En pleine dévotion, Mélanie marche à deux à l’heure, se dévissant le cou pour ne pas perdre une miette du spectacle.
— Viens ! C’est juste l’aéroport, ça. Dépêche ! J’ai plus qu’une idée en tête : trouver une boulangerie, la dévaliser et me bâfrer de pâtisseries ! lui crie Garence tandis qu’elle la traîne par la manche, l’obligeant à se joindre à une précipitation inutile puisque :
— Hé, les filles ! Attendez-moi ! Si ce n’est par respect, que ce soit par intérêt : c’est moi qui ai l’argent !
Rouge de frustration, d’excitation ou de gourmandise, Garence, stoppée dans son élan, lance un tonitruant « M’enfin p’pa, qu’est-ce que tu fais ? Tu es trop lent ! J’te préviens : je prendrai pas le TGV sans avoir englouti mon poids en mille-feuilles et religieuses au café ! » qui en amuse plus d’un.
— C’t’aéroport est un labyrinthe, se met à geindre tout haut Mélanie, ce que son amie pense tout bas.
— Pas plus que celui de Montréal… répond, terre-à-terre, Thomas.
— Anyway ! Yousque c’est la sortie ?
Enfin, le mot magique finit par s’afficher au-dessus de leur nez. Faisant vrombir les roulettes de leurs valises, nos voyageuses abandonnent sans regret le parent-boulet pour se précipiter dehors.
— Pariiiiiiiiiiiiis…is ?, amorce Mélanie pour finalement se taire, incrédule face aux aires de stationnement champêtres bordées de gazon.
— Ah non, non ! Là, on est à 23 km de Paris ! C’est la banlieue ! On va monter dans ce bus qui va nous mener à la gare de Lyon.
— À Lyon ?
— Non, à Paris ! C’est vrai, c’est bizarre ça qu’il y ait une gare de Lyon à Paris. J’avais jamais fait attention ! À chaque fois que je ne comprends pas quelque chose au Canada, je conclus : la logique canadienne ! Aujourd’hui, c’est à ton tour de dire…
— La logique française !
De tout voyage, il y a un enseignement à tirer : Mélanie a appris grâce à ce trajet de quinze minutes que non, la France n’est pas un désert sans arbre comme le lui avait affirmé un des joueurs vedettes de l’équipe de football de son école, mais au contraire, une contrée verdoyante… et pluvieuse !
Son cœur se met à battre dès que Garence annonce l’entrée dans Paris. Collée aux vitres, elle ne veut pas perdre une miette de ces rues pavées, de ces bâtisses bourgeoises noircies par la pollution, le temps et les fientes de pigeon, de ces magasins et boutiques aux larges vitrines colorées. Des bouches de métro Art déco des années 1930 affluent à intervalles réguliers des hordes de Parisiens pressés, lancés dans une course au prochain bus ou train, croisant sur les trottoirs des touristes plan à la main, des amoureux au ralenti et des acheteurs fous, bardés de sacs lourds d’emplettes. L’effet devient encore plus ébouriffant lorsque notre trio quitte la navette pour se mêler au mouvement général afin de trouver LA boulangerie.
Quelques enfilades de rues plus tard, le miracle se produit ! Cachée entre deux boutiques aux devantures ultramodernes, une petite boulangerie à l’ancienne, façade jaune et enseigne arborant une baguette de pain explicite, offre sans réserve ses rangées d’éclairs, religieuses, mille-feuilles, Paris-Brest, croissants aux amandes et autres flans pâtissiers.
— Celle-là, c’est la bonne ! Regardez la taille des gâteaux ! Et pas chers en plus ! Non, mais admirez ces flans, épais, crémeux, brunis sur le dessus juste ce qu’il faut pour résister quelques secondes sous la dent et révéler le fondant du dessous ! Venez, venez !
— Quel poète ! conclut Thomas, clin d’oeil à l’appui.
C’est ainsi que bien calée sur la banquette rembourrée d’un café de la gare de Lyon,

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