Une terre de promesse
148 pages
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Description

Quatre filles sans dot ni fortune embarquent avec d'autres vers le Nouveau Monde, espérant trouver mari et bonheur, au temps de l'évangélisation du Québec par les pères jésuites. Mais l'arrivée sur ces terres hostiles va s'avérer plus difficile que prévue...



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Informations

Publié par
Date de parution 19 septembre 2014
Nombre de lectures 3
EAN13 9782728920877
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0056€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Pour Claire, dont la confiance et la bienveillance transforment chaque dessein en une belle aventure.
« Et voici que devient parmi les Français comme un proverbe : Que celui qui veut devenir meilleur passe dans la Nouvelle-France » Père Buteux, jésuite.
CHAPITRE I
La place d’armes était déserte ce soir-là, au centre de La Rochelle. Depuis que le roi avait entrepris d’endiguer le fléau des mendiants qui erraient dans les grandes villes du royaume, il ne faisait pas bon s’attarder sur les places à la nuit tombante. Le peuple des rues – saltimbanques, vagabonds, colporteurs – se terrait, se cachait dans les recoins de la ville. On évitait de croiser sur son chemin ces hommes que l’on nommait les « archers des gueux » et qui étaient chargés de mener à l’hospice les miséreux réduits à dormir dehors. Iris le savait bien. C’est pourquoi elle ne s’attarda pas devant la cathédrale Saint-Louis qui dominait la place. Prestement, elle pénétra dans l’édifice. Elle s’arrêta un temps en contemplant la nef. Ce grand Christ en croix, en face d’elle, lui inspirait bien un peu de pitié et d’effroi, mais elle n’avait guère le temps d’y songer plus avant. Elle savait bien ce qu’elle était venue chercher. Sans hésiter, elle emprunta l’allée latérale de droite, passa devant la chapelle des marins, puis devant la chapelle de la Vierge… Encore deux piliers… enfin ! Elle aperçut la statue de saint Joseph. Pourtant, son regard ne s’attarda guère sur le patron des travailleurs. Elle avisa immédiatement, sur la petite colonne de pierre, un pain noir, enveloppé d’un linge. Depuis toujours, quelque bonne âme déposait aux pieds de saint Joseph un morceau de pain pour les vagabonds. Iris s’en saisit. Elle avait si faim qu’elle aurait été capable de le manger là, devant la statue. « Ce ne serait pourtant pas correct, pensa-t-elle, ça offenserait sûrement le bon Dieu. » Alors, elle se signa et s’en retourna, son pain bis sous le bras.
Elle aurait bien récité une prière, mais des prières, Iris n’en connaissait pas. Non, tout ce qu’elle connaissait, c’était des histoires pour les enfants, des histoires qu’elle racontait en tirant les ficelles de ses pantins de chiffon… Sur les places des marchés, sur le port, à la foire, elle faisait danser sous les yeux éberlués des gamins de la ville Arlequin, Colombine, Pierrot, la bergère, le petit ramoneur ou bien Polichinelle. Obéissants, les pantins s’animaient dès qu’elle en tirait les ficelles ; ils accompagnaient de leurs mouvements saccadés les chansons d’Iris :
« Arlequin dans sa boutique,
Sur les marches du palais,
Il enseigne la musique,
À tous les petits valets… »
Les yeux des enfants brillaient. Ils voulaient toucher les pantins, tirer les ficelles à leur tour. Les passants s’arrêtaient, écoutaient la chanson, applaudissaient. Ils riaient aux facéties d’Arlequin, jetaient quelques pièces. Les enfants les plus fortunés partaient avec un pantin désarticulé dans les mains ; et Iris avait alors de quoi se nourrir pour quelques jours, le temps de confectionner d’autres poupées de chiffon et de gagner une autre ville.
Hélas ! Depuis qu’elle était arrivée à La Rochelle, les acheteurs ne se bousculaient guère. La ville, ancienne place forte huguenote, avait été ruinée par le siège mené par le cardinal de Richelieu. On avait détruit ses remparts, elle avait perdu sa richesse et sa prospérité. Aussi, les habitants de la cité se gardaient bien, en cette année 1663, de dépenser leurs pièces d’or en amusements. « Un pantin sous votre toit, messieurs-dames ! Un pantin sous votre toit, et la maison est en joie ! » clamait Iris. Rien n’y faisait… On riait toujours aux facéties d’Arlequin, mais c’était un rire las, usé par les privations et les épreuves. Et surtout, on passait vite son chemin, de peur que cette marchande de pantins ne vous vole votre bourse ou votre panier à provisions…
Ah ! Si Iris avait su quel mauvais accueil lui réserverait la ville de La Rochelle, elle ne s’y serait pas risquée ! Mais voilà, c’était sa mère qui savait la géographie du royaume, Iris, elle, n’y avait jamais rien entendu ! Sa mère connaissait les chemins et les routes, les villes riches et celles où il ne fallait pas s’aventurer. Enfant, elle avait fait, avec ses propres parents, le tour entier de la France pour vendre ses pantins. Alors, quand elle passait avec Iris dans une ville qu’elle reconnaissait, elle avait toujours une anecdote, un souvenir à raconter. Oui, sa mère, sans doute, aurait contourné La Rochelle. Elle aurait poursuivi sa route vers Saintes sans s’arrêter dans cette ville maudite que la fortune avait désertée. Mais, le 15 janvier, la mère d’Iris était morte, à la suite d’un mauvais coup de froid que les Ursulines de Tours n’avaient pas pu guérir.
Il avait pourtant semblé à la jeune fille que leur arrivée dans l’hospice des religieuses allait mettre un terme aux quintes de toux qui tourmentaient sa mère. Mais ni les prières des sœurs, ni leurs infusions n’avaient pu enrayer le mal. Un matin, une religieuse très douce était venue annoncer à Iris que sa maman avait « rejoint le bon Dieu »… Oui, c’est ainsi qu’elle avait dit les choses : «Elle a rejoint le bon Dieu, nous prierons pour son âme. » Iris savait que sa mère ne croyait guère au ­bon Dieu, mais elle n’avait rien osé dire. Elle pensait que, peut-être, le bon Dieu existait pour de vrai et qu’alors il aurait été idiot que sa mère n’entrât pas au paradis, juste parce qu’elle l’ignorait. Et puis, elle craignait que les religieuses ne cessassent brusquement de prier pour sa mère. Sans savoir pourquoi, l’idée que ces femmes priaient pour son âme la consolait un peu de son chagrin. Alors, on avait enterré le corps dans le cimetière du couvent et Iris avait repris le sac de toile dans lequel sa mère rangeait soigneusement les pantins de chiffon.
Quand la religieuse s’était enquise de savoir si elle avait un parent pour la recueillir, Iris avait menti sans hésitation. Elle savait qu’on ne l’aurait pas laissée repartir seule sur les routes et elle ne voulait pas risquer d’être enfermée à l’hôpital des Enfants-Trouvés. Elle avait quinze ans, elle connaissait son métier, elle était courageuse et débrouillarde : elle saurait bien poursuivre seule le périple entrepris avec sa mère, malgré son chagrin.
Cette assurance ne l’avait pas quittée jusqu’à La Rochelle. À Nantes, elle avait réussi à vendre dix pantins en moins de trois jours. À La Roche-sur-Yon, il y avait eu plus d’acheteurs que de marchandises. À Luçon, on s’était battu pour lui acheter le dernier Polichinelle. Comme elle était fière alors ! Comme elle eût aimé que sa mère assistât à sa réussite ! Avec l’argent récolté, elle avait pu acheter le matériel nécessaire pour fabriquer de nouveaux pantins : de la ficelle, des étoffes, et, comme elle avait en tête des idées de costumes plus élégants, elle s’était laissé convaincre d’y ajouter quelques rubans, un peu de dentelle pour la bergère et des boutons de nacre pour les yeux. En une heure, sa nouvelle fortune était engloutie ! Mais elle était certaine que ses nouveaux pantins aux riches habits ne manqueraient pas de plaire et qu’il suffirait par ailleurs d’en augmenter sensiblement le prix afin de financer ces ornements coûteux. Hélas ! Rien ne s’était déroulé comme prévu depuis qu’elle était entrée dans la ville de La Rochelle ! Elle n’avait rien vendu et l’argent manquait à présent pour louer une chambre à l’auberge.
Discrètement, Iris quitta la cathédrale, le pain sous le bras, les pantins rangés dans le gros sac de toile qu’elle portait sur son dos. Il fallait maintenant trouver un lieu pour passer la nuit, en ayant soin d’éviter soigneusement les archers des gueux. Instinctivement, Iris se dirigea vers le port pour dévorer son pain noir. Elle aimait l’animation qui régnait sur les quais, les tavernes bruyantes dont les marins sortaient en titubant. Elle aimait aussi regarder le spectacle des galions qui rentraient les cales chargées de canne à sucre, d’épices et de tabac. Et puis, assise sur les marches d’une auberge, elle espérait surprendre quelques récits de voyage ou de bataille navale qui la distrairaient de sa faim.
Mais ce soir-là, étrangement, le port semblait endormi. Les auberges étaient fermées, hormis L’Anguille noire où vacillait encore la lueur des chandelles. Pour sûr, on devait recruter encore pour le Nouveau Monde ! Iris se cala contre des tonneaux vides, face à un navire superbe dont la coque était encore fumante de goudron chaud. Il s’appelait L’Aigle d’or . On racontait qu’il devait partir bientôt pour le Canada avec à son bord des jeunes filles à marier que le roi voulait établir en ce pays sauvage. Lentement, Iris mâchait son morceau de pain, en rêvant à cette Nouvelle-France dont les navires revenaient chargés de fourrures de castor… Mais soudain, une ombre entraperçue la tira de ses réflexions. D’un bond, elle se redressa en attrapant un bâton posé au sol. La vie sur les routes lui avait appris à être constamment sur ses gardes. Elle se retourna et fit face à un affreux bossu à l’air sournois, vêtu de haillons sales et coiffé d’un bonnet de velours rouge.
– Alors, ma mignonne, on rêvasse ? C’est pourtant point une place pour les jeunes filles. T’as p’tête perdu ton chemin, à c’t’heure ?
Iris ne répondit pas. Elle connaissait cet air chafouin, ces yeux fuyants. Elle avait déjà vu le bossu et sa bande de voleurs œuvrer sur le marché, dérober les bourses sous les pourpoints des bourgeois et couper la dentelle des toilettes des dames. Iris savait qu’elle ne devait pas se méfier des archers des gueux seulement : des bandes de voleurs sévissaient dans toutes les villes et étaient toujours avides d’ajouter à leur contingent de nouvelles recrues. L’homme s’approcha d’Iris, il la dévisagea et lui attrapa le bras.
– Dis donc, ma colombe, je t’ai vu vendre tes pantins tout à l’heure sur la place. M’est avis que ton commerce rapporte pas gros, et qu’on pourrait faire fortune plus sûrement, si tu voulais bien t’associer à Trousse-Gousset. J’ai un marché à te proposer…
Mais Iris ne laissa pas le temps au bossu de finir sa phrase. D’un geste brusque, elle se dégagea de son étreinte et lui asséna un coup de bâton entre les yeux. C’était une parade qu’elle avait vu employée par les marins du port et qui, ma foi, semblait assez efficace : le chef des voleurs gisait à terre, immobile. L’avait-elle tué ? Elle n’eut point le temps d’y songer. Vite ! S’enfuir le plus rapidement possible, courir sans s’arrêter, jusqu’aux portes de la ville. Elle devina que cet homme influent parmi les miséreux avait des recrues disséminées un peu partout et prêtes à le venger. Elle ne croyait pas si bien dire : en un éclair, une bande surgit de derrière la taverne de L’Anguille noire et s’élança vers elle, armée de bâtons. Iris se mit à courir à toutes jambes. Elle courait vite, très vite, mais elle devinait ses poursuivants non loin derrière elle. Elle n’avait pas le choix. Il fallait poursuivre sa course folle à travers la ville endormie, faute de quoi elle était perdue. Ces hommes semblaient de taille à la réduire en miettes pour venger l’ignoble Trousse-Gousset. Elle allait, le cœur battant, toujours plus vite. Elle dévalait les ruelles, escaladait les murets, traversait les jardins. Des chiens aboyaient. Dans l’obscurité, elle bouscula au passage un marin titubant et renversa quelques tonneaux abandonnés… Enfin, elle remonta la rue Notre-Dame. La porte Dauphine n’était plus très loin. Elle n’osait se retourner pour évaluer la distance qui la séparait de ses poursuivants. Mais soudain, alors qu’elle entrevoyait enfin l’issue de sa fuite, une vision effrayante s’imposa à elle : la porte était fermée. Prisonnière ! Elle était prisonnière de La Rochelle ! Elle n’eut pas même le temps de songer à un autre moyen de fuir qu’elle entendit des bruits de bottes. Des hommes s’avançaient, face à elle. Ils étaient vêtus de rouge, portaient l’épée au côté et une bandoulière aux armes du roi. C’étaient les archers des gueux.
En une seconde, Iris perçut le danger. Elle se plaqua contre une porte cochère et retint son souffle. Elle maudit sa chevelure rousse qui en tous lieux la précédait d’une flamboyante auréole. Les hommes passèrent sans la voir. De l’autre côté de la rue, les sbires de Trousse-Gousset semblaient s’être volatilisés. Sans doute avaient-ils fait demi-tour en apercevant les gardes. Iris ne pouvait cependant relâcher sa vigilance. L’œil aux aguets, elle n’osait quitter cette porte cochère salvatrice. Elle s’appuya contre l’un des battants et se laissa glisser sur le sol, épuisée par sa course. Elle tenta de mettre de l’ordre dans ses idées et de réfléchir à sa situation. C’est alors qu’une pensée terrible la saisit. En un éclair, la peur céda la place au désespoir. Elle venait de réaliser que, dans sa course, elle avait oublié ses pantins, ses beaux pantins aux riches ornements…
CHAPITRE II
Lorsque Iris se réveilla, aux premières lueurs du jour, elle se sentit infiniment lasse. Elle avait passé la nuit contre la porte cochère en sursautant à chaque bruit de pas. Ce n’était pourtant ni la faim ni la fatigue qui la tourmentaient le plus. C’était surtout la pensée de ses pantins perdus et de cet homme affreux, sur le port, qu’elle avait laissé pour mort. Qu’allait-elle devenir ? Sans ressources, poursuivie, traquée, elle n’avait guère intérêt à demeurer plus longtemps à La Rochelle. Mais où aller ? Et pour quoi faire ? Elle avait perdu son travail, son unique source de revenus. Elle songeait à ses pantins, aux heures passées à les fabriquer, à les vêtir, à la fierté avec laquelle elle les faisait se mouvoir, au bout de leurs ficelles… « Arlequin dans sa boutique, sur les marches du palais… » À quoi lui servirait cette rengaine maintenant ? Elle n’avait plus aucune pièce pour confectionner de nouvelles marionnettes.
Restait la mendicité… Mais à cette idée, tout son être se révolta. Elle avait trop de dignité pour exposer aux yeux des passants le spectacle de son indigence et de son malheur. Et puis, une jeune fille ainsi réduite à demander l’aumône serait immédiatement saisie et jetée sans autre forme de procès dans un de ces hospices pour miséreux qu’elle redoutait plus que tout. Non, elle ne mendierait pas ! Elle perdrait alors tout respect d’elle-même, sans lequel il n’est pas de vie honorable. Mais alors que faire ? Comment retrouver de quoi fabriquer de nouveaux pantins ? Oh ! Il ne lui fallait pas grand-chose… Quelques pièces pour un Pierrot, le plus simple à vêtir, tout de noir et blanc. Avec l’argent du Pierrot, peut-être aurait-elle ensuite de quoi faire un Arlequin, une Colombine… Mais c’était sans compter les autres dépenses, le pain, les nuits… Décidément, sa situation semblait sans issue.
Iris sentit les larmes lui monter aux yeux. Pourtant, elle refusait de se laisser abattre. Elle songeait à sa mère, à l’énergie qu’elle mettait en toute chose, à cet optimisme qu’elle avait professé jusqu’à sa mort, et que les Ursulines de Tours avaient appelé « espérance ». D’un geste vif, elle essuya ses yeux, elle lissa sa robe froissée du plat de la main, puis coiffa sa chevelure de feu et l’attacha d’un ruban de velours noir. Elle décida de revenir sur le port. Quoique l’idée de retrouver, peut-être, le cadavre de Trousse-Gousset lui soulevât le cœur, elle ne pouvait s’empêcher ­d’espérer récupérer son sac de toile. Et s’il était resté à sa place ? Et si une bonne âme l’avait ramassé pour le lui remettre ? Iris n’y croyait guère. En ces temps de disette, on faisait feu de tout bois, et un sac garni, fût-ce de pantins, était toujours bon à prendre. Elle songea soudain qu’à l’heure qu’il était un autre vendait peut-être ses marionnettes. À cette pensée, son cœur sursauta d’indignation. Pourtant, elle souhaitait presque retrouver cet imposteur. « Je lui crèverai les yeux et reprendrai mon bien », songea-t-elle, pleine de rage.

Lorsqu’elle arriva sur le port, Iris prit soin de dissimuler son visage sous la capuche de sa capeline. Elle marchait, tête baissée, vers l’endroit où elle avait frappé Trousse-Gousset au visage, redoutant que ne surgisse un des acolytes de la victime. Autour d’elle, le port était en effervescence. Les demoiselles dotées par le roi, en provenance de Paris, allaient bientôt embarquer. En attendant, les matelots s’affairaient. Dans un brouhaha assourdissant, des carrioles amenaient les denrées nécessaires pour la vie à bord. Les mousses roulaient des tonneaux de biscuits, de céréales, et des futailles de vin et d’eau. On chargeait aussi une vache rétive, une chèvre et des volailles affolées. On se bousculait, on s’interpellait, on se pressait. Au milieu de ce tumulte, une trentaine de jeunes filles attiraient tous les regards. C’étaient des demoiselles de Paris, que le roi avait dotées pour qu’elles allassent se marier et s’établir en Nouvelle-France. On les appelait les « Filles du Roy ». Sur le port, les commentaires allaient bon train :
– Les pauvrettes ! Voyez comme elles sont encore jeunettes ! Si c’est pas une pitié que de les envoyer dans ce pays de sauvages ! s’exclama une poissonnière, les poings sur la taille.
– Sauvages, sauvages… N’exagérons rien, reprit un homme à son côté. Après tout, l’administration de ces territoires est désormais rattachée à la Couronne. C’est une colonie royale, tout de même !
– Colonie royale, colonie royale, la belle affaire ! maugréait la poissonnière. C’que j’en sais moi, de cette colonie royale, c’est qu’elle est peuplée d’Iroquois et d’ours qui sont hauts comme une maison de deux étages !
– Mais les demoiselles ne sont point là contre leur gré, ma bonne ! intervint un badaud. Ce sont elles qui ont choisi d’aller en Nouvelle-France ! Et je parie que la dot versée par le roi pour les établir n’est pas étrangère à leur choix !
– Bah ! répondit un troisième homme, faut point écouter les racontars ! M’est avis que même peuplée d’ours et d’Iroquois, la région n’est pas pire que La Rochelle, avec ses miséreux qui courent les rues et cette disette galopante…
Beaucoup hochèrent la tête en signe d’assentiment, mais la poissonnière n’était pas femme à se laisser rabattre le caquet aussi vite.
– Ben alors, vous qu’êtes si malins, dites-moi donc pourquoi, si la région est si fleurie, y a point de jeunes filles pour aller s’y marier et qu’on doit payer des orphelines pour y trouver un parti, hein ?
– Elle n’a pas tort, ajouta un paysan. On aura beau crever de faim dans nos campagnes, on préférera toujours cultiver nos terres que de défricher celles des sauvages. Et tout l’or du monde n’y changera rien !
– Moi, enchérit un autre, j’parie que ces mignonnes seront bientôt scalpées, dépecées, grillées à la broche ; et qu’elles finiront dévorées par ces sauvages d’Iroquois !
Iris avança, les yeux fixés au sol, sans prêter attention aux conversations des badauds. Ce n’était point qu’elle manquait de charité, mais sa situation lui semblait si désespérée qu’elle ne parvenait pas à plaindre les Filles du Roy. Une dot, un voyage, et la promesse d’une vie nouvelle sur les terres vierges de cette région lointaine… Pour peu, elle les aurait presque enviées ! Malgré elle, elle ne put s’empêcher de leur jeter un coup d’œil. Elle fut surprise de les voir si peu différentes d’elle-même. Avec leurs robes défraîchies et leurs joues creuses, elle ne trouva pas ces aristocrates aussi bêcheuses qu’elle l’aurait cru. Il y en avait bien quelques-unes qui semblaient flattées d’être ainsi des objets de curiosité et en profitaient pour se pavaner un peu, mais leur toilette usée ne laissait aucun doute sur leur maigre fortune : les Filles du Roy étaient les cadettes de familles désargentées, trop pauvres pour espérer trouver un parti en France, trop nobles pour travailler de leurs mains.
Lorsqu’elle arriva enfin à la place où elle avait laissé son sac de toile, Iris retint sa respiration. « C’est maintenant qu’il faudrait connaître des prières », pensa-t-elle. Elle ferma les yeux en espérant très fort retrouver ses pantins perdus. Elle les ouvrit… Et son regard rencontra les pavés inégaux du port, gris, désespérément gris… Quelques épluchures jonchaient le sol, mais il n’y avait aucune trace de son sac de toile.
Alors, en un éclair, sa décision fut prise. Elle releva sa tête, retira sa capuche et avisa le cortège des Filles du Roy qui s’avançaient lentement vers L’Aigle d’or . En quelques pas lestes, elle les rejoignit et se mêla aux demoiselles. À sa droite, une jolie jeune fille aux cheveux blonds et à l’air doux lui sourit. Les autres ne semblaient même pas avoir remarqué sa présence dans leur rang. Iris rendit à la jeune fille son sourire. C’était la première fois depuis longtemps qu’on lui manifestait un peu de ­sympathie.
– Comment vous appelez-vous ? demanda la jeune fille.
– Iris, et vous ?
– Je m’appelle Clotilde de Gallerande. Je ne me souviens pas vous avoir vue à la Salpêtrière…
Iris savait qu’elle devait se méfier. Mais cette jeune fille avait tant de bonté dans le regard qu’elle lui semblait bien incapable de la dénoncer. Instinctivement, Iris décida de lui faire confiance. Alors elle lui répondit à voix basse :
– C’est que je n’y étais pas…
Et elle lui adressa un clin d’œil en posant un doigt sur sa bouche.
Enfin, on monta sur le navire. Les Filles du Roy étaient accueillies à bord par le capitaine de Tréville, yeux clairs, barbe grise, secondé d’un homme austère au visage en lame de couteau.
– Quelle mine ! souffla Iris. On dirait un croque-mort !
– Vous ne croyez pas si bien dire, c’est le capitaine Mortcourt ! répondit Clotilde en souriant.
« Voilà un nom de sinistre augure », songea Iris. Le pont était encombré de cordages et de caisses. La plupart des Filles du Roy se rendirent directement dans leurs cabines pour ne point assister à un départ qui leur brisait le cœur. Mais Iris et Clotilde, qui n’avaient jamais posé le pied sur un navire, ne voulaient rien perdre du spectacle. Tandis que les gabiers montaient dans la mâture, que les mousses larguaient les amarres, elles s’accoudèrent au bastingage. À leur côté, deux prêtres encadraient une jeune Indienne, vêtue à la française.
– Je n’avais jamais vu de Peau-Rouge, confia Iris à voix basse.
– Moi non plus, avoua Clotilde. Que peut-elle bien faire ici ?
Le soleil était aveuglant en cette matinée de juillet et Iris avait toutes les peines du monde à garder les yeux ouverts. Une foule nombreuse s’était amassée sur le quai : des femmes agitaient leurs mouchoirs en ravalant leurs larmes, des enfants battaient des mains, des hommes secouaient leurs chapeaux.
– Avez-vous de la famille parmi tous ces gens ? demanda Clotilde.
Iris secoua la tête. Non, il n’y avait personne pour venir lui faire ses adieux ; elle ne laissait rien derrière elle, ni personne, hormis quelques pantins de chiffon disparus… Elle qui n’avait jamais souffert de la solitude sentit soudain son cœur se serrer. Elle se tourna vers Clotilde.
– Et vous ?
– Ma famille vit dans les Dombes, une région de marécages près de Lyon. Elle serait bien en peine de venir jusqu’à La Rochelle. Et puis, je n’aime guère les adieux… ajouta Clotilde en plissant ses yeux, comme pour éviter la lumière éblouissante du soleil.
Iris feignit de la croire, mais elle avait bien vu une larme rouler sur la joue de la jeune fille. Cette tristesse commune les rapprocha un peu. Le capitaine de Tréville fit hisser au petit mât de hune le pavillon signalant la remontée de l’ancre, puis il commanda de tirer un coup de canon. Enfin, le navire s’éloigna du port. Iris inspira à pleins poumons l’odeur du varech. Bientôt, les tours qui encadraient l’entrée du port de La Rochelle ne furent plus qu’un point à l’horizon. Sur le pont, la jeune Peau-Rouge avait disparu. « Allons, songea Iris, il est trop tard pour regretter. » Et, en croisant le regard de Clotilde, elle devina que la même pensée traversait l’esprit de sa nouvelle amie, au même instant.
CHAPITRE III
Lorsqu’elles descendirent dans l’entrepont du bâtiment, les deux jeunes filles découvrirent la cabine commune aux trente-six Filles du Roy. De minces matelas avaient été déposés sur des cadres de bois lacés de bitord. Les couchettes étaient superposées les unes au-dessus des autres dans une pièce qui sentait le moisi, si basse qu’il fallait se courber pour ne pas se cogner la tête.
– Pouah ! Quelle odeur pestilentielle ! Et quel inconfort ! s’exclama une Fille du Roy à la moue dédaigneuse.
Partager pendant des semaines, des mois peut-être, cette pièce exiguë et incommode avec ses camarades semblait au-dessus de ses forces. C’est que l’argent consenti par le roi pour le voyage des demoiselles de la Salpêtrière ne donnait pas le droit au confort des cabines lambrissées du gaillard d’arrière. Les Filles du Roy étaient à peine mieux logées que les matelots, lesquels partageaient un même hamac pour deux.
– Qui est cette mijaurée, qui joue à la précieuse ? demanda Iris en désignant à Clotilde la jeune fille.
– C’est Victoire de Vaugrigneuse ! répondit Clotilde à voix basse. Elle n’a jamais accepté la ruine de son père et prétend toujours être traitée comme au temps de sa fortune. Elle devrait pourtant être bien contente que le roi nous ait permis de quitter la Salpêtrière ! Je préfère tous les entreponts du monde à ce sinistre pensionnat !
– Sinistre ? s’étonna Iris. Mais je croyais que vous étiez toutes des ­aristocrates !
– Des aristocrates, oui, mais désargentées, expliqua Clotilde. Toutes celles qui viennent à la Salpêtrière y sont poussées par l’indigence. Nous sommes issues de familles si pauvres que c’est à peine si l’on a pu doter nos sœurs aînées. Alors pour nous, simples cadettes, il ne saurait être question de mariage. La Salpêtrière est notre seule issue… en attendant de prendre le voile.
– Est-ce pour cela que vous vous êtes embarquée pour la Nouvelle-France ?
– Oui, répondit Clotilde, et ses yeux brillaient d’un feu nouveau. C’était la première fois que l’on me laissait le choix de ma destinée. Lorsque la Mère Préfète a évoqué ces terres sauvages, lorsqu’elle nous a proposé de nous y rendre pour y trouver un époux et nous y établir, j’ai songé que c’était là le seul moyen de quitter cette prison et d’échapper à ma triste condition…
– Alors, vous partez là-bas pour vous marier ? s’enquit Iris.
Clotilde hocha la tête.
– Mais êtes-vous certaine de vous éprendre de l’un de ces colons ? Je veux dire… ne voudriez-vous pas épouser un homme par amour ?
Clotilde haussa les épaules. L’amour ? Elle laissait cela à Victoire et aux demoiselles sentimentales qui se berçaient de rêves et de romances… Elle avait bien d’autres chats à fouetter !
– L’amour m’importe peu ! affirma-t-elle. Tout homme courageux et honnête fera l’affaire ! Je n’ai jamais cru aux contes de fées et les galanteries m’indiffèrent. Ce que je veux, c’est fonder un foyer assez solide pour y recueillir mes trois plus jeunes sœurs qui sont restées en France avec mon père.
À ce souvenir, le regard de Clotilde se voila de tristesse. Elle revoyait les visages d’Henriette, de Jeanne, de Bertille… Après le mariage d’Aliénor, sa sœur aînée, et le départ de Mathilde, la cadette, pour le couvent, c’était elle qui s’était chargée de l’éducation des petites. Elle se souvenait encore du jour où Aliénor avait quitté la maison pour devenir madame de Montembault : son père avait eu toutes les peines du monde à réunir la somme nécessaire pour constituer une dot maigre certes, mais convenable. La grâce et l’enjouement naturel d’Aliénor avaient fait le reste, et on avait trouvé pour elle un parti peu fortuné mais à la réputation honnête.
Une fois cet arrangement conclu, monsieur de Gallerande avait réuni les cinq filles qui lui restaient : il n’avait plus un sou vaillant. Les recherches scientifiques, auxquelles il s’adonnait avec passion depuis la mort de son épouse, les avaient ruinés. Il allait falloir trouver à chacune un état convenable sans déchoir, ni se déshonorer en travaillant. Aussi lorsque Mathilde avait fait le vœu de prendre le voile dans la communauté des Ursulines de Lyon, monsieur de Gallerande s’était-il réjoui de voir sa cadette entrer dans les ordres. Clotilde avait alors goûté quelque temps aux responsabilités des aînées. Tandis que son père s’enfermait des jours entiers dans son cabinet de travail, elle avait veillé sur les plus jeunes, s’était assurée qu’elles mangeaient à leur faim, se privant parfois de l’insipide brouet de maïs pour les resservir. Elle leur avait appris à lire et à broder, leur avait inventé des jeux au fond du parc, les avaient veillées les nuits de fièvre et rassurées les soirs d’orage… Oui, elle pouvait dire qu’elle s’était acquittée de tout cela avec zèle et abnégation, remplaçant sa mère, décédée à la naissance de Bertille. Pourtant, le jour de ses quinze ans, il lui avait fallu partir à son tour. On avait convaincu son père de la nécessité de l’envoyer à Paris dans cet établissement ouvert par le roi pour accueillir les jeunes filles nobles désargentées. En passant les grilles rouillées du parc de Gallerande, Clotilde s’était juré de revenir un jour chercher Henriette, Jeanne et Bertille pour leur offrir un avenir radieux, loin, très loin des Dombes et du château de Gallerande qui tombait en ruine…
Alors, bien sûr, quand un an plus tard la Mère Préfète de la Salpêtrière avait évoqué ce pays vierge où tout était à construire, il avait semblé à Clotilde qu’une brèche s’ouvrait dans sa vie si morose et prévisible pour laisser passer un peu d’air frais et, pourquoi pas, un rayon de soleil. La Mère Préfète n’avait pourtant rien voulu cacher des difficultés qui attendaient les candidates au Nouveau Monde : elle avait assez lu les Relations Jésuites pour ne pas ignorer combien la vie des missionnaires en ces régions est rude et dangereuse. Clotilde elle-même connaissait bien les lettres de ces prêtres missionnaires qu’une religieuse lisait à voix haute pendant le souper des pensionnaires, sous les voûtes du réfectoire. Elle n’ignorait rien des supplices endurés par les huit missionnaires canadiens, morts en martyrs après avoir été torturés par les Iroquois. Non, elle ne croyait pas en un nouvel Éden, un paradis… Simplement, elle savait que sa vie en France était déjà toute tracée, et qu’une jeune fille sans dot n’avait d’autre choix que d’être religieuse. Or elle ne se sentait pas appelée à la vie monastique. Et puis, surtout, Clotilde avait promis. Et les larmes de la petite Bertille, sur le perron de Gallerande au jour de son départ, la rendaient capable de toutes les audaces et de tous les courages…
CHAPITRE IV
Lorsque les demoiselles se réveillèrent le lendemain matin, nombreuses étaient celles qui regrettaient la terre ferme. Les premiers signes du mal de mer se faisaient ressentir et beaucoup, déjà, étaient si malades qu’elles ne pouvaient quitter leurs couchettes. Ballottées par les vagues, l’estomac au bord des lèvres, elles se cramponnaient aux cordages, en priant pour que cette torture s’arrêtât. Si Iris n’en ressentait pas les effets, Clotilde fut bientôt trop mal en point pour se rendre au déjeuner. Elle offrit sa part de biscuits et d’eau saumâtre à Iris, qui l’accepta avec une grande reconnaissance. La jeune fille ne figurait en effet sur aucune liste de l’intendance et craignait de ne pas manger souvent si elle ne voulait pas se faire remarquer… Curieusement, les demoiselles du Roy ne semblaient pas incommodées par la présence de cette inconnue parmi elles. Il faut dire que la plupart étaient si malades qu’elles n’avaient guère le loisir de s’occuper de cette jeune fille rousse qui partageait leur chambre. Quant au capitaine de Tréville, il semblait trop préoccupé pour se soucier d’une éventuelle passagère clandestine. C’est que ce voyage l’inquiétait beaucoup. S’il appréhendait les corsaires anglais et la dérive des glaces, il redoutait surtout la présence de toutes ces femmes sur son bâtiment : cela ne pouvait être que source d’embarras et propre à alimenter la superstition des matelots !
Après la collation, Iris rejoignit Clotilde à l’entrepont. Immédiatement, elle remarqua le sac de toile posé près des couchettes. Un grand sac de toile de couleur bleue, exactement semblable à… Iris se précipita vers le sac, s’en saisit, délaça la corde fiévreusement, ôta le rabat et découvrit ses pantins de chiffon, qui la fixaient de leurs grands yeux en boutons de nacre. Iris n’en revenait pas… Comment ses pantins l’avaient-ils suivie jusque-là ? Par quel prodige les retrouvait-elle sur ce navire ? Elle regarda autour d’elle mais ne vit que les visages jaunâtres des Filles du Roy, qui geignaient entre deux coups de tangage. Clotilde l’appela faiblement. Iris se rapprocha de sa couchette :
– C’est un mousse qui a apporté cela pour toi, tout à l’heure !
– Un mousse ? Quel mousse ? s’étonna Iris. Il faut absolument que je le retrouve, viens, montre-le-moi !
Mais Clotilde refusait de quitter sa couchette. Iris la tira par le bras :
– Viens, viens ! Il ne sert à rien de rester prostrée sur ces matelas moisis. Ce n’est pas ainsi que tu guériras… Viens sur le pont prendre l’air, viens sentir les embruns ! insista Iris.
De guerre lasse, Clotilde se laissa mener sur le pont. Partout, des mousses s’affairaient à leurs tâches quotidiennes. Comment reconnaître celui qui avait rapporté le sac de toile parmi ces matelots qui portaient tous le même bonnet rouge vissé sur la tête ? Clotilde soupira :
– Je ne le reconnaîtrai jamais, je l’ai à peine vu… Laisse-moi rentrer à l’intérieur, je t’en prie, Iris…
Mais Iris insistait et la retenait par le bras.
– Fais un effort, s’il te plaît… Ce sac, c’est toute ma fortune ! Je veux savoir comment il est venu jusque-là…
Une jeune fille s’approcha d’elles. Elle avait les yeux rieurs et des boucles châtain s’échappaient de sa capeline. Elle observa le visage défait de Clotilde.
– Votre amie est malade, je crois, dit-elle à l’intention d’Iris.
– Vous êtes médecin ? demanda Iris à brûle-pourpoint.
Mais aussitôt, elle regretta cette parole trop vive. Elle ne tenait pas vraiment à se faire mal voir de cette jeune indiscrète. Elle l’avait souvent vue sur le pont, accompagnée d’un officier qui semblait être son père et Iris n’avait aucune envie d’être jetée par-dessus bord pour embarquement clandestin. Une fois de plus, elle avait parlé trop vite. Sa mère ne lui avait-elle pas répété vingt fois que son impétuosité finirait par la perdre ?
– Pardon, reprit Iris, je… Enfin, le mal qui frappe Clotilde est trop courant sur un navire pour que l’on s’en inquiète.
Mais la fille de l’officier ne prêtait aucune attention à Iris. Elle aida Clotilde à se tenir au bastingage et désigna un point au loin.
– Ne regardez pas les vagues qui dansent sous le navire. Fixez un point stable, au loin, et ne le perdez pas des yeux. Votre mal passera.
Le conseil de la jeune fille était bon. En quelques minutes, Clotilde se sentit mieux. Elle reprit des couleurs. Pleine de reconnaissance, elle se tourna vers sa bienfaitrice et lui adressa ses remerciements.
– Je vous en prie, répondit celle-ci. C’est mon père qui m’a enseigné ce remède. Cela fonctionne toujours !
Puis elle ajouta en tendant la main :
– Je m’appelle Louise Sylvestre. Mon père est enseigne sur le navire. Je voyage avec lui jusqu’en Nouvelle-France.
Clotilde serra la main tendue et se présenta à son tour. Puis elle désigna Iris et annonça :
– Iris est mon amie !
– Êtes-vous aussi une Fille du Roy ? demanda Louise.
Iris hésita.
– Oui, répondit Clotilde à sa place, avec un aplomb déconcertant. Nous sommes entrées à la Salpêtrière en même temps…
– Mais je tiens à rester discrète, ajouta Iris à mi-voix.
– Avec votre chevelure rousse, c’est peine perdue ! lança Louise, ­railleuse. On ne parle que de vous sur le pont.
– Vraiment ? s’inquiéta Iris. Et que dit-on ?
– Les mousses craignent que vous ne leur portiez malheur.
Iris encaissa le coup sans rien dire. Sa mère lui avait toujours dit que sa chevelure était magnifique. Elle n’avait jamais prêté foi à ces histoires de sorcière et de malédiction. Mais elle savait aussi que les matelots étaient superstitieux, et que les peurs s’exacerbaient en pleine mer.
– À votre place, je porterais un chapeau, ajouta Louise.
Iris ne répondit pas. Cette demoiselle je-sais-tout commençait à lui chauffer les sangs. Elle se ravisa pourtant en la voyant dénouer les rubans qui maintenaient sa capeline et lui tendre le chapeau.
– Tenez, prenez-le, dit-elle.
Iris n’osait avancer sa main. Tant d’impertinence, suivie d’une telle générosité, la laissait tout interdite.
– Tenez, c’est pour vous ! insista Louise.
– Et vous ? demanda Iris.
– Je n’aime rien tant que de sentir le vent dans mes cheveux !
Alors Iris mit la capeline. Louise arrangea un peu sa coiffure, tenta de ramener quelques mèches rebelles…
– Là, vous êtes parfaite ! Qu’en dites-vous, Clotilde ?
Clotilde hocha la tête. Elle avait retrouvé ses joues roses et semblait tout à fait mieux maintenant. Les jeunes filles poursuivaient leur conversation sur le pont. Louise était une jeune fille gaie et sensible. Elle n’avait pas son pareil pour décrire les occupants du bateau, à commencer par le capitaine de Tréville, et son second, l’homme au visage en lame de couteau qui avait produit une si lugubre impression sur Iris au jour du départ. Louise croqua aussi le portrait des Filles du Roy, moqua l’arrogance de Victoire, et les manières de leur chaperon. Iris et Clotilde riaient. Il y avait bien longtemps qu’elles n’avaient pas eu l’occasion de s’amuser.
– Et la Peau-Rouge ? demanda Iris. La connaissez-vous ?
– Elle s’appelle Apolline, répondit Louise. C’est une Huronne que le Père Anselme a sauvée du massacre de sa tribu par les Iroquois, il y a environ cinq ans. Il l’a ramenée en France où elle s’est convertie au catholicisme. Au jour de son baptême, on a changé son prénom huron Aponie en Apolline, afin qu’elle vive désormais sous la protection de cette sainte.
– Et pourquoi revient-elle en Nouvelle-France ? demanda à son tour Iris.
– Elle doit servir de traductrice aux Pères jésuites. La langue des Indiens est le premier obstacle à l’évangélisation des sauvages… Nombreux sont les missionnaires qui peinent à comprendre les Indiens et à s’en faire comprendre. Ce n’est qu’à force de vivre longtemps auprès de la tribu, à force de partager ses activités quotidiennes que les Pères finissent par acquérir quelques rudiments de la langue. Mais ce sont souvent des mots très pratiques qui relèvent de la vie matérielle et ne permettent pas de transmettre la connaissance de Dieu et des Évangiles… Aussi la présence d’une Huronne auprès d’eux leur est-elle très précieuse.
Iris et Clotilde ne répondirent rien. Décidément, cette Peau-Rouge ne laissait pas de les intriguer. Elles se turent un instant, songeant chacune à cette incroyable destinée qui avait mené une jeune fille de leur âge de ses contrées sauvages jusqu’au royaume de France, tandis qu’elles s’apprêtaient à faire le chemin inverse…
Soudain, Iris se redressa brusquement. Pour prolonger ce beau moment d’amitié, elle décida de descendre à l’entrepont et remonta avec Arlequin. Elle tira les ficelles de la marionnette et le pantin se mit à danser sur le pont du navire, tandis qu’elle entonnait sa chanson. Les jeunes filles applaudirent et reprirent en chœur le refrain, attirant autour d’elles quelques matelots curieux. Bientôt, un groupe compact se forma autour du pantin. Les matelots chantaient en regardant la marionnette danser de ses mouvements saccadés. On battait la mesure avec son sabot, on applaudissait, on riait. Les occasions de se distraire étaient si rares en mer !
Mais brusquement les matelots se dispersèrent comme une volée de moineaux. L’enseigne Sylvestre venait de surgir sur le pont. En un instant, les mousses regagnèrent leurs postes, tandis qu’Iris saisit son pantin et courut à toute vitesse à l’entrepont, accompagnée de Clotilde. Dissimulées sous les lattes de bois, le cœur battant, les deux jeunes filles entendirent la voix de l’enseigne qui interrogeait Louise. Celle-ci bredouilla quelques explications confuses sur l’attroupement, mais se garda bien de parler d’Arlequin ou d’Iris. Une Fille du Roy sans chapeau, portant un prénom païen, et qui tirait à merveille les ficelles d’un pantin, cela lui semblait trop suspect pour qu’elle prenne le risque d’en informer son père. Et puis Iris lui était très sympathique, et elle ne voulait pas la trahir malgré elle.

Le soir même, lorsque Iris rejoignit l’entrepont, elle trouva Clotilde les mains jointes, la tête baissée, les yeux clos. Comme elle n’avait pas de couchette, elle s’allongea sur le plancher et murmura :
– Clotilde ! Clotilde ! Qu’est-ce que tu fais !
– Tu le vois bien, répondit son amie, je prie !
– Ah ! Et qu’est-ce que tu lui dis, toi, au bon Dieu ?
– Je le remercie pour ton amitié, pour la rencontre avec Louise. Et je lui confie mes sœurs…
– Et tu crois qu’il t’entend ? demanda Iris.
– Non… répondit Clotilde.
Puis elle ajouta avec un sourire :
– J’en suis sûre !
Les yeux fixés sur la couchette placée au-dessus de la sienne, Clotilde rêvait… Elle s’imaginait déjà recevoir Henriette, Jeanne et Bertille en Nouvelle-France… On disait que la nature y était luxuriante et qu’il y vivait plus de castors qu’il n’en fallait pour couvrir de fourrure toute la Cour du roi… Clotilde imaginait la petite Bertille, coiffée d’une toque en castor. Gallerande, Bertille, les Iroquois… Les images se mêlaient et se superposaient… Elle ne luttait plus, elle sombrait lentement dans un sommeil profond.

Iris, elle, ne dormait pas. Elle tenait dans son poing un message que lui avait remis discrètement un des mousses sur le pont, en lui distribuant sa ration. Consciencieusement, elle déplia le parchemin et craqua une allumette. À la lueur de la flamme, elle relut le message griffonné à la hâte d’une écriture nerveuse : «Votre secret est connu. Soyez sur vos gardes. » « Décidément, se dit Iris, un passager de ce navire a résolu de veiller sur moi. Mais qui ? Et pourquoi ? » Cette énigme ne laissait pas de la surprendre. Elle se demandait si cet homme était le même que celui qui lui avait rapporté son sac de toile… « Qu’importe ! pensait-elle. Demain, j’en aurai le cœur net ! » Et, tout en s’endormant à son tour, elle bénit le mystérieux bienfaiteur qui lui avait rapporté ses précieux pantins.
CHAPITRE V
Le soleil se levait à peine sur les eaux hauturières de l’Atlantique. ­L’officier qui prenait son quart se signa avant de monter sur le gaillard d’avant. Sur le pont, le maître voilier donnait ses ordres aux marins installés dans les voilures. Iris était accoudée au bastingage. Elle aimait ces heures silencieuses qui précédaient le réveil des passagers, lorsque le navire était encore assez calme pour laisser l’esprit vagabonder librement sur les eaux mouvantes qui le berçaient.
Soudain, son regard fut attiré par la silhouette d’une jeune fille, debout sur le gaillard d’avant. Ses pieds étaient nus et ses cheveux noirs étaient nattés en deux lourdes tresses. Iris reconnut Apolline, la jeune Peau-Rouge. Elle s’avança vers elle mais, en un éclair, l’Indienne avait disparu. « Quel dommage ! songea Iris. J’aurais aimé lui parler. J’en aurais peut-être appris davantage alors sur son pays, qui sera bientôt le mien. » Mais la jeune Indienne semblait farouche. Elle ne se mêlait guère aux passagers de L’Aigle d’or et ne parlait à personne, hormis aux deux Pères jésuites qui l’accompagnaient.
Iris scruta le pont du bateau. Son regard se posa sur les mousses qui y travaillaient. Elle repensait au billet mystérieux de la veille… Qui donc pouvait en être l’auteur ? Était-ce cet homme, le bonnet rouge vissé sur les oreilles, qui astiquait les poulies ? Ou bien ce jeune matelot, qui récurait le pont en sifflotant ? Il était certain que l’homme était assez instruit pour savoir écrire, ce qui n’était pas le cas de la plupart des marins, qui avaient signé leur engagement d’une simple croix sur les tables poisseuses d’un tripot de La Rochelle. Alors, qui donc ? Un officier ? Comment savoir ? Iris était pourtant résolue à tirer cette affaire au clair et se promit d’en parler à Louise et à Clotilde. Elle quitta le pont du navire sans même apercevoir le gabier qui, du haut de la vigie, la suivait des yeux avec beaucoup d’attention.

– Et tu ne connais pas même son nom ? demanda Clotilde, stupéfaite.
– Non, je t’ai dit tout ce que je sais, répondit Iris en haussant les épaules.
Mais les deux jeunes filles n’eurent pas le temps d’en dire davantage. Un matelot passa sa tête dans la cabine des demoiselles et s’écria :
– Le capitaine de Tréville et ses officiers veulent vous voir. Rendez-vous sur le pont, en toute diligence.
Nauséeuses, épuisées par le roulis incessant du navire, les demoiselles s’extirpèrent de leurs couchettes en maugréant. Victoire de Vaugrigneuse, la robe froissée et la mine défraîchie, ne semblait plus en mesure de toiser qui que ce soit. En quelques minutes, les Filles du Roy furent sur le pont. Au soleil, leur teint semblait plus jaune encore. Le capitaine de Tréville attendit que les demoiselles fissent cercle autour de lui. Il semblait d’humeur bourrue. À son côté, l’homme au visage en lame de couteau fixait les demoiselles d’un regard inquisiteur. Enfin, la voix du capitaine s’éleva sous les voilures, couvrant le bruit des vagues et les grincements du navire.
– Mesdemoiselles, je vais être bref. J’ai embarqué sur ce bâtiment trente-six jeunes filles dont la traversée a été offerte par Sa Majesté le roi Louis XIV en personne. Quoi qu’il arrive désormais, il est de mon devoir de mener ces trente-six demoiselles jusqu’à Québec où elles sont attendues. Croyez que je m’y emploierai avec zèle et sans faillir…

Iris disparut discrètement derrière la robe de Clotilde. La façon dont le capitaine insistait sur ce chiffre de trente-six ne lui disait rien qui vaille…
– On m’a informé ce matin de la présence sur ce navire d’une trente-septième jeune fille, dont le nom, apparemment, ne figurerait sur aucune liste…
Iris sentit le regard de Victoire se poser sur elle. Elle tâcha de prendre un air assuré mais sentait son cœur battre à tout rompre. Inquiète, Clotilde lui saisit la main.
– J’en déduis qu’une passagère, parmi vous, est montée clandestinement à bord…
Les demoiselles échangèrent quelques regards. On murmurait dans les rangs. Iris avait l’impression que toutes la désignaient. Elle baissa la tête, elle aurait voulu s’enfuir… Mais où aurait-elle pu aller, prisonnière d’un navire perdu quelque part au milieu de l’océan Atlantique ? Nerveusement, elle jeta autour d’elle des regards furtifs… Mais la mer était partout, menaçante et agitée. Cette fois, elle était perdue.
– Je vais être très clair, ajouta le capitaine. À bord, une bouche de plus est une bouche de trop. Nos rations sont calculées au plus près de nos effectifs, elles ne peuvent point se démultiplier. Aussi je vous somme, mesdemoiselles, de désigner celle qui parmi vous n’est point issue de l’hospice royal de la Salpêtrière.
– Ne vous donnez pas cette peine ! s’exclama une voix claire.
Tous les visages se tournèrent vers Iris. Plutôt mourir que de subir l’affront d’être dénoncée ! Elle s’avança d’un pas et retira sa capeline, délivrant ainsi sa longue chevelure rousse.
– Cette demoiselle, monsieur, c’est moi ! affirma-t-elle en s’avançant fièrement devant le capitaine.
L’assemblée demeura interdite devant tant d’audace. Personne à bord n’ignorait le sort réservé aux passagers clandestins. Jetés du navire, ils avaient vite fait de se noyer ou de servir de pâture à ces monstres des mers que l’on nommait requins. Les matelots, occupés sur le pont, levèrent la tête. Iris entendit distinctement un mousse dire à son équipier : « J’l’aurais parié ! C’est la sorcière ! » Mais cette remarque cruelle, qui l’eût hier révoltée, ne l’atteignit pas. Elle soutint le regard du ­capitaine, qui semblait surpris d’avoir été si vite exaucé. À son côté, Mortcourt restait de marbre. Il toisait la jeune clandestine d’un regard réprobateur et dédaigneux. Mais Iris n’en avait cure. Que lui faisaient désormais les insultes des matelots, et le mépris d’un Mortcourt ? Elle savait qu’elle allait bientôt mourir et ne songeait plus qu’à cette échéance. Quoiqu’elle s’efforçât de rester digne, elle sentait une tristesse infinie submerger son cœur. « C’est idiot, se disait-elle en contenant ses larmes, ou tout du moins disproportionné… » Jamais elle n’aurait cru qu’elle tenait tant à une vie qui n’avait guère été tendre avec elle. Était-ce d’avoir découvert sur ce bateau un peu d’amitié et de bienveillance ? Était-ce la pensée qu’elle ne verrait rien de ce pays dont elle attendait tant ? Il lui sembla que son aventure s’achevait avant même d’avoir commencé, et cela lui laissait un goût amer.

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